Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 4/Herminie/II


II

UN POÈME EN PROSE
DE THÉODORE DE BANVILLE


Mon voyage à Lyon, pour ramener Sarah Bernhardt au théâtre du Gymnase, afin qu’elle y crée le rôle d’Herminie dans la pièce de ce nom, reçue par Victor Koning sous cette condition expresse et sine qua non, est l’un des souvenirs de ma vie que j’évoque aux heures de marasme, d’abord parce qu’il est gai et ensuite parce qu’il a été célébré par Théodore de Banville dans le Gil Blas du 28 mai de l’année même, 1882, en une chronique dont on peut dire qu’elle est un véritable poème en prose. Du reste, jugez-en, la voici :

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Tenez, je vais vous raconter une fable qui est arrivée pour tout de bon, ce que Courbet en son temps appelait une Allégorie réelle. Un de nos plus hardis et plus enragés confrères, Émile Bergerat, présente au directeur du Gymnase une grande pièce, que Victor Koning trouve excellente et parfaitement bonne. Donc, il n’y a plus qu’à la jouer ; La fille le veut bien, son amant le respire ; pas l’ombre d’une difficulté dans tout cela. Même, par surcroit, il arrive qu’Émile Augier, le maître incontesté du théâtre moderne, a lu le drame, l’a approuvé, a même, avec son sens impeccable, indiqué certaines corrections des plus heureuses, et qu’il recommande chaudement au directeur du Gymnase l’œuvre de son jeune confrère.

Il n’en fallait pas tant, le directeur étant plus convaincu que tout le monde, et déjà on allait écrire les bulletins de répétition lorsque, regardant Bergerat avec plus d’attention qu’il n’avait fait encore, le rusé Koning reconnaît sur son front, à n’en pas douter, le signe indélébile dont est marqué le Poète ! Voilà qui changeait furieusement la thèse, et il ne s’agissait plus que de détourner les chiens au moyen d’une transition de génie.

— Eh bien, dit le spirituel directeur, nous voilà d’accord sur tous les points. Seulement, vous le comprenez comme moi, votre rôle est trop beau pour que je le fasse créer par une autre artiste que Sarah Bernhardt ! Amenez-moi Sarah Bernhardt prête à répéter, et nous mettons tout de suite votre pièce à l’étude.

Bergerat eut un moment l’air stupéfait d’un homme à qui on demande la lune ; mais il ne tarda pas à reprendre son sang-froid. Pour être joué, que ne ferait pas un auteur dramatique ? Si on le lui avait demandé, il serait allé chercher l’Eau qui danse ou la Pomme qui chante ; pourquoi pas Sarah Bernhardt ? Il prit congé, monta en chemin de fer, et arrivé à une heure du matin dans la ville où la célèbre tragédienne jouait la comédie, il se présenta chez elle, au moment précis où elle rentrait harassée du théâtre, et où elle sentait dans ses entrailles une faim de cannibale. Cependant, doña Sol, qui est aussi bonne que belle écouta avec intérêt le jeune auteur, et même lui prit des mains le manuscrit et se mit tout de suite à en commencer la lecture. Le lendemain, impatient de savoir son sort, Bergerat courut chez Sarah ; mais naturellement elle était partie. Pour où ? Belle demande ! Pour Sumatra, pour les Bermudes, pour Yeddo, pour les îles Açores, pour Stockholm, pour l’Afrique noire, pour tous les pays, et dès lors, par tous les moyens connus de locomotion, Bergerat se mit à la poursuivre, comme dans une pantomime des Funambules ou dans un voyage de Jules Verne. Parfois ils se rencontraient, se croisaient une seconde, lui dans un ballon, elle dans un astre, au-dessus de la région des tempêtes, parmi les noires ténèbres striées d’or et ensanglantées de pourpre. D’une voix étouffée. Bergerat murmurait : Eh bien ? et de sa mélodieuse voix d’or qui résiste même aux ouragans du ciel, Sarah lui criait : Très bien, la scène trois du deux !

D’autres fois, c’était sur l’océan Pacifique, au milieu d’une horrible tempête ; montés l’un et l’autre sur des navires prêts à s’engloutir, ils se parlaient sous l’éclair en feu. Bergerat murmurait : Eh bien ? Et Sarah lui criait : Très bien, la fin du trois ! D’autres fois encore, dans la mer du Nord, près du pôle, ils se croisaient, montés chacun sur un iceberg et guettés par les ours blancs, et Sarah lui criait : Je vois pour le quatre une robe en peluche, d’un rose si pâle qu’elle en sera verte ! Bergerat avait vu tous les peuples, tous les continents, tous les cieux, toutes les faunes, toutes les flores, tous les flots divers ; il aurait continué sa course pour arriver à savoir l’opinion de Sarah sur l’ensemble du drame ; mais enfin, saisi de remords, il songea à sa bonne et charmante femme, à son fils Toto, qui peut-être s’était fait avocat (un enfant a si vite fait de mal tourner !) et, de guerre las, revint à Paris.

— Ah ! lui dit le directeur, je suis bien heureux de vous voir. Nous répétons votre pièce demain, à onze heures moins le quart, pour onze heures sans quart ! C’est chose faite, car, n’est-ce pas, vous m’amenez Sarah ?

— Mais non ! fit Bergerat un peu triste d’avoir parcouru des pays où le nom de M. Scribe n’est pas connu, et où l’on mange encore de la chair humaine.

— Alors, dit Koning, désolé, mon cher ami, mais rien de fait.

Et, dis-je, moi, ceci vous enseigne que le métier d’auteur dramatique est un bon métier ; mais vous ferez bien d’en chercher un autre, si vous avez besoin d’argent la semaine prochaine. Après Le Monde où l’on s’amuse, Édouard Pailleron a écrit Le Monde où l’on s’ennuie ; mais le Théâtre, vu du côté des coulisses, pourrait être appelé, sans hyperbole : le Monde où l’on s’assied sur des clous et sur des épingles noires !

Théodore de Banville.

Je demeurai à Lyon trois jours, 15, 16 et 17 février 1882, au Grand-Hôtel, où l’hirondelle de l’Édit, qui revenait de Grèce, posait avec sa compagnie ambulante, et pendant ces trois jours, il me fut absolument impossible de voir Sarah ailleurs qu’aux repas de trente couverts qu’elle y donnait à ses amis artistes, adorateurs, fournisseurs, que sais-je, à tous ceux qu’elle entraînait enfin dans le tourbillon de ses jupes. Banville n’exagérait rien dans sa « ronde du brésilien » hyperbolique et réelle. Si l’aviation avait été découverte à cette époque, elle en eût certainement appliqué, la première, l’usage à ses tournées déjà aériennes.

On m’avait à grand’peine logé dans les combles du caravansérail, occupé tout entier, et du haut en bas, par les « gens » de cette reine de Saba triomphante, et j’y couchais entre deux malles de son bagage innombrable, à côté d’un couple de vieux Sémites qui la suivaient de ville en ville, un sac de pierreries à la main. Le soir où j’étais arrivé, elle m’avait accueilli comme si je venais de la quitter depuis vingt-cinq minutes, sans plus d’étonnement de ma présence que de celle d’un familier de sa cour ordinaire, et j’avais trouvé mon couvert mis à sa table, presque mon rond de serviette, comme au château, en province chez la duchesse. C’est la caractéristique de cette dominatrice-née de tenir pour acquis ceux qu’elle a touchés de sa baguette et, sous son regard dur, classés siens d’un sourire. J’étais de ceux-là depuis La Vie Moderne, et par ma visite à Lyon je rentrais dans l’Arche, à ma case. Quant à l’objet de cette visite, il n’en était même pas question, et, le deuxième jour, je commençai à douter de la dépêche. Était-elle bien de sa main, cette dépêche de Vienne, et attendait-elle sérieusement la pièce dont j’apportais le rouleau dans ma valise ?

Je connaissais, pour les avoir vus cent fois rue Fortuny, tous les satellites de cette gloire rayonnante, et sauf Canrobert et Girardin, je les retrouvais tous groupés à Lyon, autour d’elle. Un seul m’était nouveau, à qui Jojotte — Georges Clairin — me présenta. C’était un jeune comédien de vingt-huit ans d’une beauté alcibiadesque et telle qu’Athènes les divinisait au temps de Périclès, de plastique mémoire. Praxitèle pouvait revenir et rouvrir son atelier, il avait en ce Jacques Damala un modèle olympien, selon le canon sacré de la forme apollonienne. Elle se dessinait comme d’elle-même à travers les disgrâces de notre affreux vêtement moderne, et elle y rendait, sous son uniforme notarial, la grâce naturelle des attitudes simples, équilibrées et paisibles dont l’Orient seul observe encore les lois rythmiques.

— C’est le « Fortunio » de Gautier, dis-je à Jojotte.

— Il est aussi l’Hernani de Victor Hugo, tu le verras ce soir, dans ce rôle, à côté d’elle.

Clairin ne m’en dit pas davantage et me laissa tout deviner du reste. Ce n’était pas d’ailleurs être grand somnambule que de lire dans le marc de café de l’évidence le présage d’un mariage concerté par les dieux et qui, deux mois après, sonnait les cloches dans Londres.

Jacques Damala qui était, je crois, Smyrniote, unissait aux langueurs de sa race ensoleillée, l’humour facétieux d’un Parigot de la décadence. Nous nous convînmes tout de suite l’un à l’autre et nous palabrâmes dans les couloirs. Il n’était pas étourdi par son roman et ce qu’il y voyait de plus surprenant, c’était le plaisir de jouer des beaux rôles du répertoire sans avoir eu le temps d’étudier à fond toutes les difficultés de son art. Le théâtre l’amusait follement. — On me fait crédit de tout, me disait-il en riant, sur la foi de quelques dons naturels, et d’une illustre partenaire. — Et il m’avouait que, hors de la scène, le temps lui paraissait long à périr et qu’il s’ennuyait comme le croûton de pain métaphorique derrière la malle abandonnée. Je ne sus que plus tard à quelle cause il fallait attribuer cette dépression spleenétique dont il n’était vainqueur qu’à la lumière du lustre. Mais à cette époque il n’abusait pas encore de la morphine et l’on n’était pas forcé de lui soustraire, par ruse ou violence, les provisions qu’il s’en procurait secrètement dans toutes les villes de l’itinéraire de la troupe.

Ainsi que Jojotte m’y avait engagé, j’allai le voir au théâtre Bellecour jouer Hernani et comme il ne me révélait rien de bien original dans l’interprétation de ce Cid du romantisme, je montai sur le plateau pour tuer le temps. Les coulisses et la loge, toujours fleurie de Sarah, étaient, comme à l’ordinaire, encombrées de ces soupirants que toute comédienne, et celle-là plus que toute autre, échelonne sur son passage. Il y en avait de si baveux qu’ils faisaient peine, et de si grotesques qu’il fallait se tenir aux portants pour ne pas en tomber de rire. Damala ne leur épargnait pas les charges dites d’atelier et il leur montait des « scies » d’autant plus féroces que sa qualité de « ri de la reine » les drôlifiait irrésistiblement. Il y en avait un que je vois encore, espèce de mannequin, hoffmannesque et ataxique, dont la musculature était si mal graissée que tout geste lui suspendait en l’air le membre déplacé, bras ou jambe, comme à l’automate dont le ressort, cric crac, s’arrête. Hernani s’acharnait à l’appeler : Monsieur de Vaucanson. D’un coup sec, en passant, il lui rabattait, rehaussait ou distendait les tentacules, lui revissait le col, le tournait du côté cour ou du côté jardin, selon que doña Sol passait à droite ou à gauche, et, de la scène, elle étouffait dans son mouchoir l’hilarité que lui causait ce jeu de coulisses. Damala en avait encore contre le couple d’Israël, assis flanc à flanc dans l’ombre, « les inséparables d’Amsterdam », et aidé de Jojotte, il courait les charger des fleurs et des couronnes que de toute la salle on jetait par brassée à la grande comédienne.

Quant à Herminie, je l’avais totalement oubliée moi-même. Il fallut que Damala en découvrît sous les bandelettes le papyrus dans ma valise et qu’au su de ma mission diplomatique, il voulût lire l’ouvrage. Le lendemain matin, Sarah me manda à son petit lever — Je ne savais rien, me dit-elle, vous ne m’aviez rien dit. Je croyais que vous étiez venu me voir, pour me serrer la main, entre deux articles. Il paraît que votre pièce est très bien et qu’il y a un rôle d’homme magnifique. Je garde votre manuscrit, pour le lire d’abord en wagon. Ne vous inquiétez de rien, je vous jouerai ça dans l’Europe d’abord, puis en Amérique probablement et enfin à Paris, excepté, bien entendu…

— Où, chère amie ?

— Mais au Gymnase. J’ai horreur de Koning.

Et je réintégrai mes lares ternoises, où, grâce à Dieu, mon petit garçon, qui n’avait d’ailleurs que dix ans, ne coiffait pas encore la barrette de Cujas. Ce fut le bon et facétieux Jacques Damala qui nous mit dans le train, Clairin et moi, non sans nous avoir munis, pour rire une dernière fois, d’un énorme cylindre argenté, spécialité de la haute charcuterie lyonnaise, qui ne pouvait rappeler à Monsieur de Vaucanson que sa jeunesse.

Je n’ai revu le merveilleux Antinoüs qu’à de longs intervalles, au cours des représentations infinies du Maître de forges qu’il créa avec Jane Hading. Il fréquentait chez un coiffeur du boulevard où je le rencontrais quelquefois, amaigri, les regards vagues, deux fois désorienté, rêve fini. Il ne riait plus, la seringue de Pravaz faisait son œuvre de mort.