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Plon-Nourrit et Cie (Tome Ip. 188-253).


III


Le vicaire de Campagne prit la route de Beaulaincourt et descendit vers Étaples à travers la plaine.

— C’est une promenade, trois lieues au plus, avait dit M. Menou-Segrais, en souriant. Allez à pied, puisque c’est votre plaisir.

Il n’ignorait pas le goût naïf du pauvre prêtre pour les voyages en chemin de fer. Mais cette fois l’abbé Donissan ne rougit pas comme à l’ordinaire… Même il sourit, non sans malice.

Le doyen de Campagne l’envoyait à son confrère d’Étaples, à qui les derniers exercices d’une retraite donnaient beaucoup de souci. Les deux rédemptoristes qui, depuis plus d’une semaine, trois fois le jour, retentissaient, à bout de souffle, demandaient grâce à leur tour. Il semblait impossible d’imposer aux malheureux la suprême épreuve d’un jour et d’une nuit passés au confessionnal : Votre jeune collaborateur voudra bien nous apporter le secours de son zèle, avait écrit l’archiprêtre. Et l’abbé Donissan accourait à cet innocent appel.

Il allait, sous une pluie de novembre, à grands pas, au milieu des prés déserts. À sa gauche la mer se devinait, invisible, à la limite de l’horizon pressé d’un ciel mouvant, couleur de cendre. À sa droite, les dernières collines. Devant lui, la muette étendue plate. Le vent d’ouest plaquait sa soutane aux genoux, soulevant par intervalles une poussière d’eau glacée, au goût de sel. Il avançait pourtant d’un pas régulier, sans dévier d’une ligne, son parapluie de coton roulé sous le bras. Qu’eût-il osé demander de plus ? Chaque pas le rapprochait de la vieille église, déjà reconnue, si étrangement casquée dans sa détresse solitaire. Il y devine, autour du confessionnal, le petit peuple féminin, habile à gagner la première place, querelleur, à mines dévotes, regards à double et triple détente, lèvres saintement jointes ou pincées d’un pli mauvais — puis, auprès du troupeau murmurant, si gauches et si roides !… les hommes. Chose singulière, et l’on voudrait pouvoir dire, en un tel sujet, exquise ! Le rude jeune prêtre, à cette pensée, s’émeut d’une tendresse inquiète ; il hâte le pas sans y songer, avec un sourire si doux et si triste qu’un roulier qui passe lui tire son chapeau sans savoir pourquoi… On l’attend. Jamais mère sur le chemin du retour, et qui rêve au merveilleux petit corps qui tiendra bientôt tout entier dans sa caresse, n’eut dans le regard plus d’impatience et de candeur… Et déjà se creuse, à travers le sable, le lit du fleuve amer, déjà la colline aride et la haute silhouette du phare blanc dans les sapins noirs.

Depuis des semaines, l’abbé Menou-Segrais n’espère plus lire dans un cœur si secret. Le sombre silence du vicaire semblait jadis moins impénétrable que sa présente humeur, toujours égale, presque enjouée. Vingt fois il a interrogé l’abbé Chapdelaine, curé de Larieux, qui chaque jeudi confesse l’abbé Donissan. Le vieux prêtre se défend de rien trouver d’extraordinaire dans les propos de son pénitent, et s’amuse bonnement des scrupules de son confrère. « Un enfant, répète-t-il, un véritable enfant, une très bonne pâte. (Il rit aux larmes.) Mais vous voyez partout, cher ami, des cas de conscience singuliers !… (Sérieux) : Je voudrais que vous entendiez ses confessions. Voyons ! nous avons tous passé par là, au début de notre ministère ; un peu d’inquiétude, des rêveries, un goût exagéré de l’oraison… (Tout à fait grave) : L’oraison est une très bonne chose, excellente. N’en abusons pas. Nous ne sommes pas des Chartreux, cher ami, nous avons affaire à de bonnes gens, très simples, et qui, pour la plupart, ont oublié leur catéchisme. Il ne faut pas voler trop haut, perdre contact. (Riant de nouveau) : Imaginez ça ! Il se donnait la discipline. Je ne vous décrirai pas l’instrument : vous ne me croiriez point. Je lui ai interdit ces sévérités absurdes. Il a d’ailleurs, cédé tout de suite, sans discussion. Il m’obéit, j’en suis sûr. Je n’ai jamais rencontré de sujet plus docile : une très bonne pâte. »

L’abbé Menou-Segrais juge opportun de prolonger la discussion et, toujours prudent, feint de se rendre à de si bons arguments. Mais il se demande avec curiosité : « Pourquoi diable l’enfant a-t-il choisi, entre tant, cet imbécile ? … » Il finit par perdre le fil de ses déductions subtiles. La vérité, toutefois, est si simple ! L’abbé Donissan, de tous, a tranquillement choisi le plus vieux. Non par bravade ou dédain, comme on pourrait le croire ; mais parce que cette promotion à l’ancienneté lui semble admirablement judicieuse, équitable. Mêmement, chaque jeudi, il écoute le petit discours de M. Chapdelaine. Il est seul au monde capable de recueillir une si pauvre parole, et avec tant d’amour que le bonhomme, surpris et flatté, finit par trouver lui-même un sens à son bredouillement confus.

…Oserait-il s’avouer, pourtant, ce jeune prêtre audacieux, qu’il recherche pour elle-même la pieuse sottise ? Peut-être, il l’oserait. Mais il sait si peu de chose du grand débat dont il est l’enjeu ! Il soutient une gageure impossible, et ne s’en doute pas. Sans doute l’avertissement solennel de l’abbé Menou-Segrais l’a troublé pour un temps, puis un autre travail a tellement endurci son cœur qu’il est comme physiquement insensible à l’aiguillon du désespoir. Au plein du combat le plus téméraire qu’un homme ait jamais livré contre lui-même, il ne délibère pas de le livrer seul : littéralement, il n’éprouve le besoin d’aucun appui. Ce qui pourrait être présomption n’est ici que simplicité : il est dupe de sa force, comme un autre de sa faiblesse ; il ne croit rien entreprendre que de commun, d’ordinaire. Il n’a rien à dire de lui.

Sous ses yeux, la petite ville s’assombrit, semble descendre sous l’horizon. Il hâte le pas. Que ne peut-il atteindre, inaperçu, le coin sombre où, jusqu’au souper, puis dans la nuit, il restera seul — seul derrière la frêle muraille de bois, l’oreille penchée vers les bouches invisibles ! Mais il s’inquiète des visages inconnus qu’il lui faudra d’abord affronter. L’archiprêtre, seulement entrevu à la dernière Pentecôte, les deux missionnaires — d’autres peut-être ?… Depuis quelques mois le futur curé de Lumbres s’étonne de certains regards, de certaines paroles dont il n’entend pas encore le sens, d’une curiosité que sa naïveté a prise d’abord pour méfiance ou mépris, mais qui, peu à peu, crée autour de lui une atmosphère étrange, dont il a honte. En vain il s’efface, se fait plus humble, fuit toute amitié nouvelle, sa solitude même a l’air de tenter les plus indifférents, sa timidité un peu farouche les défie, sa tristesse les attire. Parfois c’est lui-même qui rompt le silence, lorsqu’un mot échappé par hasard a tout à coup sollicité sa grande âme. Et jusqu’à ce que la surprise muette de tous l’ait rappelé à lui-même et qu’il se taise de nouveau il parle, parle avec cette éloquence embarrassée, bégayante, d’une pensée qui semble traîner la parole après elle, comme un fardeau… Mais le plus souvent, il écoute, avec une attention extrême, le regard avide et douloureux, tandis que la secrète prière de ses lèvres surprend les vieux prêtres futiles dans leur innocent bavardage. Son étrangeté frappe d’abord. Nul, un seul excepté, n’a le pressentiment de ce magnifique destin. C’est assez s’il trouble et divise.

Et d’ailleurs que peut-on reconnaître dans cet homme singulier ? On l’observe en vain. On pourrait l’épier. Sur l’ordre de l’abbé Chapdelaine, il a renoncé sans débat aux mortifications dont le crédule vieux prêtre soupçonne à peine l’effrayante cruauté, encore que l’abbé Donissan ait répondu à toutes les questions avec sa franchise habituelle. Mais cette franchise même fait illusion. Pour le vicaire de Campagne, ce sont là des faits du passé, des épisodes. Il les avoue sans embarras. Il accorde volontiers que c’est peu pour dompter la nature qu’une étrivière bien tranchante. Le curé de Lumbres dira plus tard : « Notre pauvre chair consomme la souffrance, comme le plaisir, avec une même avidité sans mesure. » Nous avons pu lire, écrit de sa main, en marge d’un chapitre des Exercices de saint Ignace, cet ordre étrange : Si tu crois devoir te châtier, frappe fort, et peu de temps. Il disait aussi à ses sœurs du Carmel d’Aire : « Souvenons-nous que Satan sait tirer parti d’une oraison trop longue, ou d’une mortification trop dure. »

« Notre bonhomme est maintenant tout à fait raisonnable, » affirme le curé de Larieux. Il est vrai. Sa tête reste froide et lucide. Jamais il ne fut dupe des mots. Son imagination est plutôt courte. Le cœur consume jusqu’à sa cendre.

Au crépuscule, le vent s’apaise, une brume légère monte du sol saturé. Pour la première fois depuis son départ, le vicaire de Campagne sent la fatigue. Il a d’ailleurs dépassé Verlimont et, jusqu’à l’église, à présent prochaine, le chemin est facile et sûr. Pourtant il s’arrête, et finit par s’asseoir sur la terre, au croisement des deux routes de Campreneux et de Verton. Une paysanne le vit, tête nue, ses mains croisées sur l’énorme parapluie, le chapeau posé près de lui. « Quel drôle de corps », dit-elle.

C’est ainsi que parfois il pliait sous le fardeau, et la nature vaincue criait vainement sa détresse. Car il ne se défendait point de l’entendre : il ne l’entendait plus. Il agissait en toutes choses comme si la somme de son énergie fût constante — et peut-être l’était-elle en effet. À certaines heures, et quand tout lui va manquer, le seul repos qu’il imagine est de descendre en lui-même, et de s’examiner avec une rigueur accrue. Pour cet homme unique, la fatigue n’est qu’une mauvaise pensée.

Il repasse donc dans sa mémoire les faits de ces derniers mois. C’est vrai qu’il n’éprouve aucun regret de mortifications qui, pour un temps, ont exalté son courage. Avant que l’abbé Chapdelaine lui en eût demandé le sacrifice, il les avait déjà condamnées dans son cœur. Ne l’avaient-elles point consolé, allégé ? N’avaient-elles point rouvert en lui cette source de joie, qu’il eût voulu tarir ? À présent, il est plus fidèle que jamais à la promesse faite un jour devant la Croix, tout à coup révélée, à la minute inoubliable. La part qu’il a choisie ne lui sera pas disputée. Nul autre audacieux n’a fait avant lui ce pacte avec les ténèbres.

Si nous n’avions reçu de la bouche même du saint de Lumbres l’aveu si simple et si déchirant de ce qu’il lui a plu d’appeler la période effroyable de sa vie, on se refuserait sans doute à croire qu’un homme ait commis délibérément, avec une entière bonne foi, comme une chose simple et commune, une sorte de suicide moral dont la cruauté raisonnée, raffinée, secrète, donne le frisson. On ne peut en douter pourtant. Des jours et des jours, celui dont la tendre et sagace charité devait relever l’espérance au fond de tant de cœurs, qui paraissaient vides à jamais, entreprit d’arracher de lui-même cette espérance. Son subtil martyre, si parfaitement mêlé à la trame de la vie, finissait par se confondre avec elle.

Ce fut les premiers jours comme une fureur de se contredire et de se renier. Les lectures, dans lesquelles il avait trouvé jusqu’alors non pas seulement sa joie, mais sa force, furent abandonnées, reprises, de nouveau abandonnées. Prenant pour prétexte un reproche affectueux de l’abbé Menou-Segrais, il commença d’annoter et commenter le Traité de l’Incarnation. Il faut avoir tenu entre ses mains ce livre d’une édition assez rare du dix-huitième siècle, l’un des joyaux de la bibliothèque du curé de Campagne, dont la grosse écriture de l’abbé Donissan emplit les marges ! La gaucherie de ces notes, le soin naïf que le pauvre prêtre a pris de renvoyer aux textes par des indications d’une précision un peu comique — tout, jusqu’aux solécismes de son élémentaire latin, est la preuve d’un tel effort que le plus cruel n’oserait sourire. Encore savons-nous que ces remarques ne font que résumer un travail beaucoup plus important — assurément aussi vain — aujourd’hui perdu, et qui moisit sans doute au fond de quelque tiroir, témoin tragique et bégayant des divagations d’une grande âme. D’abord seulement rebutante, cette besogne devint vite une insupportable corvée. Le curé de Lumbres fut toujours un médiocre métaphysicien et l’expérience seule peut faire connaître le minutieux supplice qu’inflige à l’intelligence, dépourvue des éléments de connaissance indispensables, l’obsession d’un texte obscur. L’entreprise, déjà téméraire, fut bientôt rendue plus difficile par des complications ridicules. Retenu tout le jour, l’abbé Donissan ne se trouvait libre qu’à minuit passé, ayant alors perdu la partie de besigue quotidienne de M. Menou-Segrais. Il fallut peu de temps au rusé doyen pour pénétrer ce nouveau secret. Il y trouva, selon sa coutume, la matière de quelques allusions discrètes dont s’émut la simplicité de son vicaire. Le malheureux s’imposa de travailler à la lueur d’une veilleuse et souffrit bientôt de névralgies oculaires qui achevèrent de l’épuiser, sans le réduire pourtant. Car cette dernière épreuve lui fut un prétexte à de nouvelles folies.

Jusqu’à ce moment, le curé de Campagne n’avait trouvé quelque repos et relâchement que dans la prière qu’il aimait, l’humble prière vocale. Longtemps la simplicité du saint de Lumbres lui fit douter qu’il fût capable d’oraison, alors qu’il la pratiquait quotidiennement et on peut dire à toute heure du jour. Il résolut de se vaincre une fois encore.

On a honte de rapporter des faits si nus, si dépourvus d’intérêt, enfin d’une vérité commune. Après une nuit de travail, voilà le pauvre prêtre marchant de long en large à travers la chambre, les mains derrière le dos, la tête basse, retenant son haleine comme un lutteur qui ménage ses forces, s’appliquant à penser de son mieux, pensant dans les règles… Le sujet choisi d’avance, soigneusement repéré, selon les meilleures méthodes, proprement sulpiciennes, il ne le laissait point qu’il ne l’eût épuisé tout de bon. D’ailleurs, il s’aidait dans cette nouvelle entreprise d’une sorte de manuel, écrit par un prêtre anonyme, l’an de grâce 1849. « L’oraison enseignée en vingt leçons, à l’usage des âmes pieuses », annonce le titre. Chacune des leçons se divise en trois paragraphes : Réflexions. Élévation. Conclusion, suivie d’un bouquet spirituel. Quelques poésies (mises en musique par un religieux, affirme la préface…) terminent ce recueil, et chantent, sur un rythme cher à Mme Deshoulières, les délices et ferveurs de l’amour divin.

On peut tenir, presser entre ses doigts l’affreux petit livre. La reliure en est protégée par une enveloppe de drap noir, soigneusement cousue. Les pages souvent feuilletées gardent encore une odeur fade et rance. Une méchante gravure polychrome porte au coin gauche, tracée d’une écriture menue et perfide, à l’encre pâlie, cette phrase mystérieuse : À ma chère Adoline, pour la consoler de l’ingratitude de certaines personnes… Suprême témoignage sans doute d’une rancune dévote… Quoi ! c’est le livre, le vil petit compagnon de celui-là dont les plus fiers ne peuvent dire qu’ils ont soutenu sans embarras le regard posé sur leur propre pensée — son compagnon — son confident, le confident du saint de Lumbres ! Que cherchait-il à travers ces pages toutes pareilles, où l’énorme ennui d’un prêtre oisif s’est peu à peu délivré ?

Que cherchait-il, et par-dessus tout, qu’a-t-il trouvé ? Sans doute l’abbé Donissan ne nous a laissé aucun ouvrage de doctrine ou de mystique, mais nous possédons quelques-uns de ses sermons, et le souvenir de ses extraordinaires confidences est encore trop vivant au cœur de certains. Aucun de ceux qui l’approchèrent ne mirent en doute son sens aigu du réel, la netteté de son jugement, la souveraine simplicité de ses voies. Nul ne montra plus de défiance aux beaux esprits, ou ne les marqua même à l’occasion d’un trait plus ferme et plus dur. Si délaissé qu’on le suppose à cette époque de sa vie, comment croire que ces pieux calembours aient nourri son oraison ? A-t-il prononcé vraiment sans dégoût ces prières ostentatoires, respiré la détestable chimie des bouquets spirituels, pleuré ces larmes de théâtre ? Priait-il ou, croyant prier, ne priait-il déjà plus ?

On referme ce petit livre avec dégoût ; le frôlement du drap malpropre agace encore les doigts. On voudrait connaître, chercher dans un regard humain le secret de la force dérisoire dont la plus claire des âmes fut un moment obscurcie. Hé quoi ? La grâce même de Dieu peut-elle être ainsi dupée ? Chacun verra-t-il toujours, s’il tourne la tête, derrière lui son ombre, son double, la bête qui lui ressemble et l’observait en silence ? Comme ce petit livre est lourd !

C’est ainsi que la malice qui le poursuivit d’ailleurs sans relâche jusqu’au dernier jour, réussit alors contre le misérable prêtre la plupart de ses entreprises. Après l’avoir engagé dans des travaux à la fois accablants et absurdes, perfidement présentés à sa conscience comme un système ingénieux de sacrifice et de renoncement, l’ayant ainsi dépouillé de toute consolation du dehors, elle s’attaquait maintenant à l’homme intérieur.

De jour en jour le cruel travail est plus facile et plus prompt. Enragé de se détruire, le paysan têtu finit par devenir contre lui-même un raisonneur assez subtil. Nul acte dans son humble vie dont il ne scrute les mobiles, où il ne découvre l’intention d’une volonté pervertie, nul repos qu’il ne méprise et repousse, nulle tristesse qu’il n’interprète aussitôt comme un remords, car tout en lui et hors de lui porte le signe de la colère.

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Mais l’heure était venue sans doute où l’œuvre cruelle porterait son fruit, développerait sa pleine malice. Ô fous que nous sommes de ne voir dans notre propre pensée, que la parole incorpore pourtant sans cesse à l’univers sensible, qu’un être abstrait dont nous n’avons à craindre aucun péril proche et certain ! Ô l’aveugle qui ne se reconnaît pas dans l’étranger rencontré face à face, tout à coup, déjà ennemi par le regard et le pli haineux de la bouche, ou dans les yeux de l’étrangère !

L’abbé Donissan se leva et, fixant un moment le paysage, aux trois quarts englouti dans l’ombre, il se sentit troublé par une espèce d’inquiétude, qu’il surmonta d’abord aisément. Devant lui, la route plongeait maintenant vers la vallée, entre deux hauts talus, semés d’une herbe courte et rare. Soit qu’ils le protégeassent tout à fait du vent (qui, le soleil couché, s’était élevé de nouveau), soit pour toute autre cause, le profond, l’épais silence n’était plus traversé d’aucun bruit. Et bien que la ville fût proche, et l’heure peu avancée, il n’entendait, en prêtant l’oreille, que le vague frémissement de la terre, perceptible à peine, et si monotone que l’extraordinaire silence s’en trouvait accru. D’ailleurs, ce murmure même cessa.

Il se mit à marcher — ou plutôt il lui sembla depuis qu’il avait marché très vite, sur une route irréprochablement unie, à pente très douce, au sol élastique. Sa fatigue avait disparu et il se retrouvait, à la fin de sa longue course, remarquablement libre et léger. Surtout, la liberté de sa pensée l’étonna. Certaines difficultés qui l’obsédaient depuis des semaines s’évanouirent, sitôt qu’il essaya seulement de les formuler. Des chapitres entiers de ses livres, si péniblement lus et commentés, qu’il arrachait ordinairement comme par lambeaux de sa mémoire, se présentaient tout à coup dans leur ordre, avec leurs titres, leurs sous-titres, l’alignement de leurs paragraphes et jusqu’à leurs notes marginales. Toujours marchant, courant presque, il s’avisa de quitter la grande route pour couper au court par les sentiers de la Ravenelle qui, longeant le cimetière, débouche au seuil même de l’église. Il s’y engagea sans seulement ralentir son pas. Habituellement creusé jusqu’au plein de l’été par de profondes ornières, où dort une eau chargée de sel, le chemin n’est guère suivi que par les pêcheurs et les bouviers. À la grande surprise de l’abbé Donissan, le sol lui en parut uni et ferme. Il s’en réjouit. Bien que l’extraordinaire activité, la libre effervescence de sa pensée l’eût comme enivré, son regard attendait au passage quelques détails familiers, à travers la nuit, la tache d’un buisson, un détour brusque, l’abaissement du talus dans sa course vers le ciel noir, la cabane du cantonnier. Mais, après avoir marché assez longtemps, il fut surpris de sentir, au contraire de ce qu’il attendait, sous ses pas une pente légère, soudain plus roide, puis l’herbe drue d’un pré. Levant les yeux, il reconnut la route quittée un instant plus tôt. Peut-être s’était-il engagé, sans le voir, dans un chemin de traverse qui l’avait insensiblement ramené au point de départ, le dos à la ville ? Car il vit très nettement (pourquoi si nettement dans la nuit close ?…) les premières maisons du faubourg.

« Quel contretemps », pensa-t-il, mais sans déception ni colère.

Il se remit en marche aussitôt, bien décidé à ne plus quitter la grande route. Il marchait cette fois lentement, tenant son regard fixé devant lui, sentant à chaque pas, sous ses grosses semelles, grincer le sable trempé de pluie. Les ténèbres étaient si épaisses que, si loin que portât son regard, il ne découvrait non seulement aucune clarté, mais aucun reflet, aucun de ces frémissements visibles qui sont, dans la nuit la plus profonde, comme le rayonnement de la terre vivante, la lente corruption, jusqu’au jour, du jour détruit. Il avançait cependant avec une assurance accrue, enveloppé, pressé dans cette nuit noire qui s’ouvrait et se refermait derrière lui si étroitement qu’elle semblait peser. Mais il n’en ressentait toutefois aucune angoisse. Il marchait d’un pas sûr et ralenti. Bien qu’ordinairement il ne s’approchât du confessionnal qu’avec beaucoup de crainte et de scrupule, il ne s’étonnait pas de ne sentir cette fois qu’un mouvement d’impatience presque joyeux. L’agilité de sa réflexion était telle qu’il en éprouvait comme une impression physique, cette excitation à fleur de peau, le besoin de dépenser en activité musculaire un trop-plein de pensées et d’images, la légère fièvre que connaissent bien les raisonneurs et les amants. Il presse le pas, de nouveau, sans s’en douter. Et toujours la nuit s’ouvre et se referme. La route s’allonge et glisse sous lui, comme si elle le portait — droite et facile, d’une pente si douce… Il est alerte, dispos, léger, ainsi qu’après un bon sommeil dans la fraîcheur du matin. Voici le dernier tournant. D’un regard rapide il cherche la petite maison de briques roses, au croisement de la grande route et du chemin qu’il a sans doute dépassé tout à l’heure sans le voir. Mais il ne découvre rien de distinct, ni chemin ni maison — et, dans la ville proche, pas une lueur. Il s’arrête, non pas inquiet, mais curieux… Alors — mais alors seulement — dans le silence, il entendit son cœur battre à coups rapides et durs. Et il s’aperçut qu’il ruisselait de sueur.

En même temps, l’illusion qui l’avait soutenu jusqu’alors se dissipant tout à coup, il se sentit recru de fatigue, les jambes raides et douloureuses, les reins brisés. Ses yeux, qu’il avait tenus grands ouverts dans les ténèbres, étaient maintenant pleins de sommeil.

« J’escaladerai le talus, se disait-il ; il est impossible que je ne trouve pas là-haut ce que je cherche. Le moindre signe me permettra bien de m’orienter… »

Il répétait mentalement la même phrase avec une insistance stupide. Et il souffrit étrangement dans tout son corps lorsque, se décidant enfin, il se hissa des mains et des genoux dans l’herbe glacée. Se dressant debout, en gémissant, il fit encore quelques pas, cherchant à deviner la ligne de l’horizon, tournant sur lui-même. Et à sa profonde surprise il se retrouva au bord d’un champ inconnu dont la terre, récemment retournée, luisait vaguement. Un arbre, qui lui parut immense, tendait au-dessus de lui ses rameaux invisibles dont il entendait seulement le bruissement léger. Au delà d’un petit fossé qu’il franchit, le sol plus ferme et plus clair, entre deux lignes sombres, décelait la route. Du talus gravi, plus trace. De tous côtés la plaine immense, devinée plutôt qu’entrevue, confuse, à la limite de la nuit, vide.

Il ne sentait pas la peur ; il était moins inquiet qu’irrité. Toutefois sa fatigue était si grande que le froid l’avait saisi : il grelottait dans sa soutane trempée de sueur. Il se laissa glisser, au hasard, incapable de rester debout plus longtemps. Puis il ferma les yeux. Soudain, jusque dans l’accablement du sommeil, une certaine inquiétude le sollicita. Avant que de pouvoir être formulée, elle s’empara de lui tout entier. Elle était comme un cauchemar lucide, qui rongeait peu à peu son sommeil, l’éveillant par degrés. Cependant, plus qu’à demi conscient, il n’osait ouvrir les yeux. Il avait la certitude absolue que le premier regard jeté autour de lui donnerait à sa crainte vague et confuse un objet. Lequel ? Écartant enfin les mains, dont il tenait les paumes sur ses paupières serrées, il se tint une seconde prêt à soutenir le choc d’une vision imprévue et terrible. Regardant brusquement devant lui, il s’aperçut simplement qu’il était revenu, pour la deuxième fois, à son point de départ, exactement.

Sa surprise fut si grande, si prompte la déception même de sa crainte, qu’il resta une seconde encore, ridiculement accroupi dans la boue froide, incapable d’aucun mouvement, d’aucune pensée. Puis il s’avisa d’inspecter le terrain autour de lui. Il marchait de long en large, courbé en deux, tâtant parfois le sol de ses mains, s’efforçant de retrouver sa propre trace, de la suivre pas à pas jusqu’au point mystérieux où il avait dû quitter la bonne voie pour, insensiblement, lui tourner le dos. Bien qu’il dominât sa crainte, déjà il en était à ne pouvoir continuer sa route sans avoir trouvé le mot de l’énigme — et il fallait qu’il le trouvât. Vingt fois il tenta de rompre le cercle, vainement. À quelque distance toute trace cessait et il dut convenir qu’il avait marché dans l’herbe du bas côté — assez drue pour que son passage n’y eût laissé aucun indice. Il remarqua aussi que dans un rayon de quelques mètres le sol était littéralement piétiné. Un découragement absurde, un désespoir presque enfantin lui fit monter les larmes aux yeux.

Nul, moins que le saint de Lumbres ne fut ce que les modernes appellent, dans leur jargon, un émotif. Peu à peu les illusions et les tromperies de cette nuit n’apparaissent à sa simplicité que comme des obstacles à vaincre. Une fois de plus il s’engage dans le chemin, descend la pente, d’abord lentement, puis plus vite, et plus vite encore, enfin tout courant. Il se croit encore maître de lui, et ce n’est déjà plus vers son but qu’il se hâte, c’est à la nuit, à sa terreur qu’il tourne le dos : son dernier effort est une fuite inconsciente. Depuis longtemps n’eût-il déjà pas dû atteindre la petite ville inaccessible ? Chaque minute de retard est donc une minute inexplicable.

De nouveau les deux talus noirs surgissent s’abaissent, se relèvent et, lorsqu’ils disparaissent tout à fait, à peine s’il devine la plaine invisible, tandis qu’un vent froid et glacé, sans aucun bruit, le frappe au visage… Il est sûr d’être déjà hors du chemin, sans qu’il puisse comprendre à quel instant il l’a quitté. Il court plus fort, d’ailleurs poussé en avant par la pente, le dos arrondi, sa soutane drôlement troussée sur ses jambes maigres — ridicule fantôme, si drôlement actif et gesticulant, à travers les choses immobiles. Tête basse, il s’écroule enfin sur une muraille molle et froide, que ses mains pressent ; il glisse doucement sur le côté, dans la boue, en fermant les yeux. Et, avant de les ouvrir, il sait déjà qu’il est revenu.

Il ne se révolte pas encore. Il se relève, avec un profond soupir et, d’un geste des épaules, comme pour assujettir son fardeau, se remet en marche, tournant décidément le dos. Il avance d’un pas régulier, docile, dans la terre qui colle à ses semelles, enjambe des haies basses, une clôture en fil de fer, évite d’autres obstacles, à tâtons, sans tourner la tête, de nouveau infatigable. Il ne délire pas du tout ; il ne se propose aucun but singulier ; il accepte comme une aventure ordinaire ce voyage si étrangement interrompu et ne songe bonnement qu’à rentrer le plus vite possible là-bas. au presbytère de Campagne, avant le jour. Il a décidé simplement de refaire, à rebours, son long voyage. Si l’abbé Menou-Segrais se dressait tout à coup devant lui, nul doute qu’après l’avoir poliment salué il lui conterait l’affaire en peu de mots, comme on rend compte d’un contretemps seulement fâcheux.

Après un dernier fossé franchi, le voilà maintenant sur un chemin de terre, fort étroit, à peine tracé, au milieu des labours. Il se souvient de l’avoir suivi, peut-être, — une heure ou deux plus tôt. Mais alors il était seul, semble-t-il…

Car depuis un moment (pourquoi ne l’avouerait-il point ?) il n’est plus seul. Quelqu’un marche à ses côtés. C’est sans doute un petit homme, fort vif, tantôt à droite, tantôt à gauche, devant, derrière, mais dont il distingue mal la silhouette — et qui trotte d’abord sans souffler mot. Par une nuit si noire, ne pourrait-on s’entr’aider ? A-t-on besoin de se connaître pour aller de compagnie, à travers ce grand silence, cette grande nuit ?

— Une grande nuit, hein ? dit tout à coup le petit homme.

— Oui, monsieur, répond l’abbé Donissan. Nous sommes encore loin du jour.

C’est certainement un jovial garçon, car sa voix, sans aucun éclat, a un accent de gaieté secrète, véritablement irrésistible. Elle achève de rassurer le pauvre prêtre. Même il craint que sa brève réponse n’ait fâché le joyeux compagnon, plein de bonne humeur. Qu’une parole humaine peut être agréable à entendre ainsi, à l’improviste, et qu’elle est douce ! L’abbé Donissan se souvient qu’il n’a pas d’ami.

— J’estime, prononce alors le noir petit marcheur, que l’obscurité rapproche les gens. C’est une bonne chose, une très bonne chose. Quand il n’y voit goutte, le plus malin n’est pas fier. Une supposition que vous m’ayez rencontré en plein midi : vous passiez sans seulement tourner la tête… Et ainsi donc, vous venez d’Étaples ?

Sans attendre la réponse, il précède rapidement son compagnon, empoigne le fil barbelé d’une clôture invisible, le tient poliment levé à bout de bras pour faciliter le passage. Puis il reprend, de sa joyeuse voix un peu sourde :

— Ainsi, vous venez d’Étaples, et vous allez sans doute à Cumières ?… ou Chalindry ?… ou Campagne ?…

— À Campagne, répond le vicaire, qui évite ainsi de mentir.

— Je ne vous accompagnerai pas jusque-là, reprend-il en riant à petits coups, d’un rire amical… Nous coupons au court, à travers champs, vers Chalindry : je connais les clôtures ; j’irais les yeux fermés.

— Je vous remercie, dit l’abbé Donissan, débordant de reconnaissance. Je vous remercie de votre obligeance et de votre charité. Tant d’étrangers m’eussent laissé sans secours : il y a de bonnes gens auxquels ma pauvre soutane fait peur.

Le petit homme siffle avec dédain :

— Des nigauds, fait-il, des ignorants, des culs-terreux qui ne savent pas lire. J’en rencontre assez souvent, sur les marchés, dans les foires de Calais jusqu’au Havre. Que de bêtises on entend ! Que de misères ! J’ai un frère de ma mère prêtre, moi qui vous parle.

Il se pencha de nouveau vers une haie épaisse et courte, hérissée d’épines ; après l’avoir tâtée, reconnue de ses longs bras agiles, entraînant le vicaire sur la droite, avec une vivacité singulière, il découvrit une large brèche et, s’effaçant pour le laisser passer ;

— Constatez vous-même, fit-il, je n’ai pas besoin d’y voir. Un autre que moi ; par une nuit pareille, tournerait en rond jusqu’au matin. Mais ce pays-ci m’est connu.

— L’habitez-vous ? demanda presque timidement le vicaire de Campagne (car, à mesure qu’il s’éloignait de la ville dont l’avait détourné une succession d’événements inexplicables, une terreur comme apaisée, sourde, mêlée de honte — pareille au souvenir d’un rêve impur — pénétrait profondément son cœur et, la pointe enfin détournée, le laissait faible, hésitant, avec le désir enfantin d’une présence secourable, certaine, d’un bras à serrer).

— Je n’habite nulle part, autant dire, avoua l’autre. Je voyage pour le compte d’un marchand de chevaux du Boulonnais. J’étais à Calais avant-hier ; je serai jeudi à Avranches. Oh ! la vie est dure, et je n’ai pas le temps de prendre racine nulle part.

— Êtes-vous marié ? interrogea de nouveau l’abbé Donissan.

Il éclata de rire ;

— Marié avec la misère. Où voulez vous que je trouve le loisir de penser sérieusement à tout ça ? On va, on vient, on ne s’attache pas. On prend son plaisir en passant.

Il se tut, puis reprit avec embarras :

— Je vous demande pardon : ça n’est pas des choses à dire à un homme comme vous. Appuyez franchement sur la droite : il y a près d’ici un fond plein d’eau.

Cette sollicitude émeut de nouveau l’abbé Donissan. Il marche à présent d’un pas très rapide, presque sans fatigue. Mais à mesure que la fatigue se dissipe une autre faiblesse s’insinue en lui, prend possession, pénètre sa volonté d’un attendrissement si lâche, si poignant ! Des paroles montent à ses lèvres que sa conscience contrôle vaguement.

— Le bon Dieu vous récompensera de votre peine, dit-il. C’est lui qui vous a mis sur mon chemin, en un moment où le courage m’abandonnait. Car cette nuit a été pour moi une dure et longue nuit, plus dure et plus longue que vous ne pouvez l’imaginer.

C’est tout juste s’il retient encore le récit naïf, insensé, de sa dernière aventure. Il voudrait parler, se confier, contempler dans un regard, même inconnu, mais amical, compatissant, sa propre inquiétude, le doute qui déjà l’assaille, l’horrible rêve. Toutefois, le regard qu’il rencontre, en levant les yeux, est plus étonné que compatissant.

— Voyager par une nuit sans lune n’est jamais bien agréable, répond évasivement l’étranger. D’Étaples à Campagne, je pense, il y a bien quatre lieues de mauvaise route. Et sans moi l’étape était forcément plus longue encore. Le raccourci nous fait gagner deux kilomètres au moins. Mais nous voici sur la route de Chalindry.

(La route, blême dans la nuit, s’enfonce toute droite à travers la plaine informe.)

— Je vous laisserai continuer seul tout à l’heure, ajouta-t-il, comme avec regret. Êtes-vous d’ailleurs si pressé de regagner Campagne ?

— J’ai déjà trop tardé, répond le futur curé de Lumbres. Beaucoup trop.

— Je vous aurais demandé… il eût été possible… préférable même… d’attendre le jour chez moi, dans une petite bicoque que je connais bien — en lisière du bois de la Saugerie — une forte cabane de charbonniers avec un âtre, et tout ce qu’il faut pour faire du feu.

Mais l’invitation est formulée du bout des lèvres. Et l’hésitation de la voix jusqu’alors si claire et si franche surprend l’abbé Donissan.

— Il redoute bien que je n’accepte, pense-t-il avec tristesse. Qu’il a hâte de m’écarter de son chemin, lui aussi !

Cette humble évidence verse tout à coup dans son cœur un flot d’amertume. Sa déception est de nouveau si grande, son désespoir si soudain, si véhément qu’une telle disproportion de l’effet à la cause inquiète tout de même ce qui lui reste encore de bon sens ou de raison, à travers son délire grandissant.

(Mais s’il peut retenir telle parole imprudente, comment tarir ce flot de larmes ?)

— Arrêtons-nous un moment, propose le maquignon, détournant discrètement les yeux du pauvre prêtre secoué de sanglots. Ne vous gênez pas : c’est la fatigue, vous êtes rendu. Je connais ça : d’une manière ou d’une autre, il faut que ça crève.

Mais il ajoute aussitôt, riant à demi :

— Sans reproche, monsieur le curé, vous venez de loin ! vous avez quelques lieues dans les jambes !…

Il étend par terre, à la crête d’un talus, son manteau de gros drap. Il y couche presque de force son compagnon.

Que le geste de ce rude Samaritain est attentif, délicat, fraternel ! Quel moyen de résister tout à fait à cette tendresse inconnue ? Quel moyen de refuser à ce regard ami la confidence qu’il attend ?

Et toutefois le misérable prêtre, si étrangement humilié, résiste encore, rassemble ses dernières forces. Si épaisse que soit la nuit qui l’enveloppe, au dehors et au dedans, il se juge avec sévérité, s’estime puéril et lâche, déplore ce ridicule scandale, l’odieux de ces larmes stupides. Qu’il le veuille ou non, il est difficile de ne point rattacher cette aventure, à peine moins mystérieuse, à l’égarement qui, quelques heures plus tôt, l’arrêtait en chemin, l’écartait incompréhensiblement de son but… Et cependant, d’autre part, pourquoi cette dernière rencontre ne serait-elle point un secours, une rémission ? Ne peut-il attendre humblement conseil de l’homme de bonne volonté qui, en l’assistant, pratique, sans la pouvoir nommer peut-être, la charité de l’Évangile ?… Ah ! il est trop dur de se taire, de repousser une main tendue !

Il la prend, cette main, il la presse, et aussitôt son cœur s’échauffe étrangement dans sa poitrine. Ce qui lui paraissait encore, une minute avant, naïf ou dangereux, lui semble à présent judicieux, nécessaire, indispensable. L’humilité dédaigne-t-elle aucun secours ?

— Je ne sais, commença le vicaire de Campagne, je ne sais comment vous faire comprendre… excuser…Mais à quoi bon ?… Vous jugerez mieux ainsi de ma misère… Hélas ! Monsieur, il est dur de penser qu’un pauvre prêtre tel que moi — si lâche — si aisément terrassé, n’en a pas moins la mission d’éclairer le prochain, de relever son courage…Quand Dieu me délaisse…

Il secoua la tête, fit un effort pour se dresser debout et, pesamment, retomba.

— Vous êtes allé jusqu’au bout de vos forces, répliqua paisiblement l’étranger. Il faut seulement patienter. Un bon remède, la patience, l’abbé… Moins brutal que bien d’autres, mais tellement plus sûr !

— La patience… commença l’abbé Donissan d’une voix déchirante. La patience…

Il inclinait presque malgré lui la tête sur l’épaule de son singulier compagnon. Sa main n’avait point lâché non plus le bras déjà familier. Le vertige ceignait sa tête d’une couronne souple, et pourtant resserrée peu à peu, inflexible. Puis il défaillit, les yeux grands ouverts, parlant en rêve…

— Non ! ce n’est pas la fatigue qui m’eût accablé à ce point : je suis fort, robuste, capable de lutter longtemps — mais pas contre certains — pas de cette manière, en vérité…

Il lui sembla qu’il glissait dans le silence, d’une chute oblique, très douce. Puis tout à coup, la durée même de ce glissement l’effraya ; il en mesura la profondeur. D’un geste instinctif, prompt comme sa crainte, il se hissa des deux mains vers l’épaule qui ne plia point.

La voix, toujours amicale, mais qui sonna terriblement à ses oreilles, disait ;

— Ce n’est qu’un étourdissement… là… rien de plus… Appuyez-vous sur moi : ne craignez rien ! Ah ! vous avez rudement marché ! Que vous êtes las ! Il y a longtemps que je vous suis, que je vous vois faire, l’ami ! J’étais sur la route, derrière vous, quand vous la cherchiez à quatre pattes… votre route… Ho ! Ho !…

— Je ne vous ai pas vu, murmura l’abbé Donissan… Est-ce possible ? Étiez-vous là vraiment ? Sauriez-vous me dire… ?

Il n’acheva pas. Le glissement reprit d’une chute sans cesse accélérée, perpendiculaire. Les ténèbres où il s’enfonçait sifflaient à ses oreilles comme une eau profonde.

Écartant les mains, il étreignit des deux bras les solides épaules, il s’y cramponna de toutes ses forces. Le torse qu’il pressait ainsi était dur et noueux comme un chêne. Sous le choc, il ne vacilla pas d’une ligne. Et le visage du pauvre prêtre sentit le relief et la chaleur d’un autre visage inconnu.

En une seconde, pour une fraction presque imperceptible de temps, toute pensée l’abandonna — seulement sensible à l’appui rencontré — à la densité, à la fixité de l’obstacle qui le retenait ainsi au-dessus d’un abîme imaginaire. Il y pesait de tout son poids avec une sécurité accrue, délirante. Son vertige, comme dissous au creux de sa poitrine par un feu mystérieux, s’écoulait lentement de ses veines.

C’est alors, c’est à ce moment même, et tout à coup, bien qu’une certitude si nouvelle ne s’étendît que progressivement dans le champ de la conscience, c’est alors, dis-je, que le vicaire de Campagne connut que, ce qu’il avait fui tout au long de cette exécrable nuit, il l’avait enfin rencontré.

Était-ce la crainte ? Était-ce la conviction désespérée que ce qui devait être était enfin, que l’inévitable était accompli ? Était-ce cette joie amère du condamné qui n’a plus rien à espérer ni à débattre ? Ou n’était-ce pas plutôt le pressentiment de la destinée du curé de Lumbres ? En tout cas, il fut à peine surpris d’entendre la voix qui disait :

— Calez-vous bien… ne tombez pas, jusqu’à ce que ce petit accès soit passé. Je suis vraiment votre ami — mon camarade — je vous aime tendrement.

Un bras ceignait ses reins d’une étreinte lente, douce, irrésistible. Il laissa retomber tout à fait sa tête, pressée au creux de l’épaule et du cou, étroitement. Si étroitement qu’il sentait sur son front et sur ses joues la chaleur de l’haleine.

— Dors sur moi, nourrisson de mon cœur, continuait la voix sur le même ton. Tiens-moi ferme, bête stupide, petit prêtre, mon camarade. Repose-toi. Je t’ai bien cherché, bien chassé. Te voilà. Comme tu m’aimes ! Mais comme tu m’aimeras mieux encore, car je ne suis pas près de t’abandonner, mon chérubin, gueux tonsuré, vieux compagnon pour toujours !

C’était la première fois que le saint de Lumbres entendait, voyait, touchait celui-là qui fut le très ignominieux associé de sa vie douloureuse, et, si nous en croyons quelques-uns qui furent les confidents ou les témoins d’une certaine épreuve secrète, que de fois devra-t-il l’entendre encore, jusqu’au définitif élargissement ! C’était la première fois, et pourtant il le reconnut sans peine. Il lui fut même refusé de douter à cette minute de ses sens ou de sa raison. Car il n’était pas de ceux qui prêtent naïvement au bourreau familier, présent à chacune de nos pensées, nous couvant de sa haine, bien qu’avec patience et sagacité, le port et le style épiques… Tout autre que le vicaire de Campagne, même avec une égale lucidité, n’eût pu réprimer, dans une telle conjoncture, le premier mouvement de la peur, ou du moins la convulsion du dégoût. Mais lui, contracté d’horreur, les yeux clos, comme pour recueillir au dedans l’essentiel de sa force, attentif à s’épargner une agitation vaine, toute sa volonté tirée hors de lui ainsi qu’une épée du fourreau, il tâchait d’épuiser son angoisse.

Toutefois, lorsque, par une dérision sacrilège, la bouche immonde pressa la sienne et lui vola son souffle, la perfection de sa terreur fut telle que le mouvement même de la vie s’en trouva suspendu, et il crut sentir son cœur se vider dans ses entrailles.

— Tu as reçu le baiser d’un ami, dit tranquillement le maquignon, en appuyant ses lèvres au revers de la main. Je t’ai rempli de moi, à mon tour, tabernacle de Jésus-Christ, cher nigaud ! Ne t’effraye pas pour si peu ; j’en ai baisé d’autres que toi, beaucoup d’autres. Veux-tu que je te dise ? Je vous baise tous, veillants ou endormis, morts ou vivants. Voilà la vérité. Mes délices sont d’être avec vous, petits hommes-dieux, singulières, singulières, si singulières créatures ! À parler franc, je vous quitte peu. Vous me portez dans votre chair obscure, moi dont la lumière fut l’essence — dans le triple recès de vos tripes — moi, Lucifer… Je vous dénombre. Aucun de vous ne m’échappe. Je reconnaîtrais à l’odeur chaque bête de mon petit troupeau.

Il écarta le bras dont il étreignait encore les reins de l’abbé Donissan, et s’écarta légèrement, comme pour lui laisser la place où tomber. Le visage du saint de Lumbres avait la pâleur et la rigidité du cadavre. Par sa bouche, relevée aux coins d’une grimace douloureuse qui ressemblait à un effrayant sourire, par ses yeux durement clos, par la contraction de tous ses traits, il exprimait sa souffrance. Mais c’est à peine néanmoins s’il s’inclina légèrement sur le côté. Il restait assis sur le pan du manteau, dans une immobilité sinistre.

L’ayant observé d’un regard oblique, aussitôt détourné, le compagnon fit un imperceptible mouvement de surprise. Puis, reniflant avec bruit, il tira de sa poche un large mouchoir et, le plus simplement du monde, s’essuya le cou et les joues.

— Trêve de plaisanterie, monsieur l’abbé, fit-il. La nuit, à sa fin, est rudement fraîche, dans cette sacrée saison !

Il lui donna sur l’épaule une bourrade amicale, ainsi qu’on pousse par jeu un objet en état d’équilibre instable, ou les enfants cet homme de neige qui s’effondre aussitôt sous leurs huées. Cependant le vicaire de Campagne ne chancela point, mais il ouvrit lentement les yeux. Et, sans qu’aucun des traits de son visage ne se détendît, commença de couler entre ses paupières un regard noir et fixe.

— L’abbé ! Monsieur l’abbé ! Hé ! l’abbé !… appela le maquignon d’une voix forte. Vous passez, l’ami ! Vous êtes froid… Hé là !

Il lui prit les deux mains dans une seule de ses larges paumes, et de l’autre il frappait sur elles à petits coups.

— Levez-vous, sacrebleu ! Mettez-vous debout, nom de nom ! Il y a de quoi se geler le sang, ma parole !

Il glissa les doigts sous la soutane et tâta le cœur. Puis, par une succession de gestes plus rapides, et pour ainsi dire instantanés, il lui toucha le front, les yeux, la bouche. Puis, encore, il reprit les mains entre les siennes et il souffla dedans son haleine. Chacun de ses mouvements trahissait une hâte un peu fébrile, celle de l’ouvrier qui achève un travail délicat, et craint d’être surpris par la tombée du jour, ou par quelque visite importune. Enfin, tout à coup, ramenant ses mains sur sa propre poitrine, et agité d’un grand frisson, comme s’il eût plongé lentement dans une eau profonde et glacée, il se mit brusquement debout.

— Je résiste au froid, dit-il : je résiste merveilleusement au froid et au chaud. Mais je m’étonne de vous voir encore là, sur cette boue glacée, immobile, assis. Vous devriez être mort, ma parole… Il est vrai que vous vous êtes bien agité tout à l’heure, sur la route, mon cher ami… Pour moi, j’ai froid, je l’avoue… J’ai toujours froid… Ce sont là des choses que vous ne me ferez pas aisément dire… Elles sont vraies pourtant… Je suis le Froid lui-même. L’essence de ma lumière est un froid intolérable… Mais laissons cela… Vous voyez devant vous un pauvre homme, avec les qualités et les défauts de son état… un courtier en bidets normands et bretons… un maquignon, qu’ils disent… Laissons cela encore ! Ne considérez que l’ami, le compagnon de cette nuit sans lune, un bon copain… N’insistez pas ! Ne pensez point obtenir beaucoup d’autres renseignements sur cette rencontre inattendue. Je ne désire que vous rendre service, et que vous m’oubliiez aussitôt. Je ne vous oublierai pas, moi. Vos mains m’ont fait beaucoup de mal… et aussi votre front, vos yeux et votre bouche… Je ne les réchaufferai jamais : elles m’ont littéralement glacé la moelle, gelé les os ; ce sont les onctions, sans doute, votre sacré barbouillage d’huiles consacrées — des sorcelleries. N’en parlons plus… Laissez-moi aller…. J’ai encore un long ruban de route. Je ne suis pas rendu. Quittons-nous ici. Tirons chacun de notre côté.

Il marchait de long en large, avec agitation, avec colère, gesticulant, mais sans s’écarter de plus de quelques pas. C’est que l’abbé Donissan le suivait çà et là de son regard ténébreux. Et maintenant les lèvres ne remuaient plus dans sa face immobile.

Ce que le visage exprimait désormais, c’était d’ailleurs moins la crainte qu’une curiosité sans bornes. On eût pu dire la haine, mais la haine suscite une flamme dans le regard humain. L’horreur, mais l’horreur est passive, et aucun cri d’angoisse ou de dégoût n’eût desserré les mâchoires refermées sur une résolution farouche. Le vain appétit de savoir n’a pas non plus cette dignité souveraine. Encore humble dans son triomphe, à chaque instant plus complet et plus sûr, le vicaire de Campagne ne doutait point qu’une victoire sur un tel adversaire est toujours précaire, fragile, de peu de durée. Qu’importe de voir un instant l’ennemi à ses pieds, à sa merci ? Mais c’est là le tueur d’âmes, auquel il faut arracher quelqu’un de ses secrets.

Tout à coup l’étrange marcheur s’arrêta net, comme s’il eût, dans ses gesticulations, resserré d’invisibles liens, tel qu’un taureau garrotté. Sa voix, un moment plus tôt montée jusqu’au ton le plus aigu, reprit son habituel accent, et il prononça les paroles suivantes, avec une certaine simplicité : — Laisse-moi. Ton expérience est finie. Je ne te savais pas si fort. Nous nous reverrons plus tard sans doute. Même, si tu le désires, nous ne nous reverrons plus du tout. Depuis une minute, je n’ai plus aucun pouvoir sur toi.

Il retira de sa poche le large mouchoir, et s’essuya frénétiquement le visage et les mains. La respiration faisait entre ses lèvres un sifflement douloureux.

— Ne bredouille pas tes prières. Tais-toi. Ton exorcisme ne vaut pas un clou. C’est ta volonté que je n’ai pu forcer. Ô singulières bêtes que vous êtes !

Il regardait à droite et à gauche avec une inquiétude grandissante. Même il se retourna subitement, et scruta l’ombre, derrière lui.

— Cette guenille commence à me peser, fit-il encore, en agitant violemment les épaules. Je me sens mal dans ma gaine de peau… Donne un ordre, et tu ne trouveras plus rien de moi, pas même une odeur…

Il resta un long moment, le visage entre ses paumes, comme pour recueillir des forces. Quand il releva la tête, l’abbé Donissan, pour la première fois, vit ses yeux, et gémit.

Celui qui, noué des deux mains à la pointe extrême du mât, perdant tout à coup l’équilibre gravitationnel, verrait se creuser et s’enfler sous lui, non plus la mer, mais tout l’abîme sidéral, et bouillante à des trillions de lieues l’écume des nébuleuses en gestation, au travers du vide que rien ne mesure et que va traverser sa chute éternelle, ne sentirait pas au creux de sa poitrine un vertige plus absolu. Son cœur battit deux fois plus furieusement contre ses côtes, et s’arrêta. Une nausée souleva ses entrailles. Les doigts, d’une étreinte désespérée, seuls vivants dans son corps pétrifié d’horreur, grattèrent le sol comme des griffes. La sueur ruissela entre ses épaules. L’homme intrépide, comme ployé et arraché de terre par l’énorme appel du néant, se vit cette fois perdu sans retour. Et pourtant, à cet instant même, sa suprême pensée fut encore un obscur défi.

Aussitôt, d’une seule poussée, la vie suspendue reprit sa course dans ses veines, ses tempes battirent de nouveau. Le regard, toujours fixé sur le sien, ressemblait à n’importe quel autre regard, et la même voix parlait à ses oreilles, comme si elle ne s’était jamais tue.

— Je vais te quitter, disait-elle. Tu ne me reverras jamais. On ne me voit qu’une fois. Demeure dans ton entêtement stupide. Ah ! si vous saviez le salaire que ton maître vous réserve, tu ne serais pas si généreux, car nous seuls — nous, dis-je ! — nous seuls ne sommes point ses dupes et, de son amour ou sa haine, nous avons choisi — par une sagacité magistrale, inconcevable à vos cervelles de boue — sa haine… Mais pourquoi t’éclairer là-dessus, chien couchant, bête soumise, esclave qui crée chaque jour son maître !

Se baissant avec une agilité singulière, il prit au hasard un caillou du chemin, le leva vers le ciel entre ses doigts, prononça les paroles de la consécration, qu’il termina par un joyeux hennissement… D’ailleurs, tout se fit avec la rapidité de l’éclair. L’écho du rire parut retentir jusqu’à l’extrême horizon. La pierre rougit, blanchit, éclata soudain d’une lueur furieuse. Et, toujours riant, il la rejeta dans la boue, où elle s’éteignit avec un sifflement terrible.

— Cela n’est qu’un jeu, fit-il, un jeu d’enfant. Cela ne vaut même pas la peine d’être vu. Néanmoins, voici l’heure où nous devons nous quitter pour toujours.

— Va-t’en ! dit le saint de Lumbres. Qui te retient ?…

Sa voix était basse et tranquille, avec on ne sait quel frémissement de pitié.

— On nous accueille avec effroi, répondit l’autre d’une voix également basse, mais on ne nous quitte pas sans péril.

— Va-t’en, répondit doucement le vicaire de Campagne.

L’affreuse créature fit un bond, tourna plusieurs fois sur elle-même avec une incroyable agilité, puis fut violemment lancée, comme par une détente irrésistible, à quelques pas, les deux bras étendus, ainsi qu’un homme qui chercherait en vain à rattraper son équilibre. Si grotesque que fût cette cabriole inattendue, la succession des mouvements, leur violence calculée, plus encore leur brusque arrêt avaient je ne sais quelle singularité qui ne prêtait pas à rire. L’obstacle invisible contre lequel le noir lutteur s’était tout à coup heurté n’était certes pas ordinaire, car, bien qu’il eût paru en esquiver le choc avec une souplesse infinie, dans le grand silence, imperceptiblement, mais jusque dans ses profondeurs, le sol trembla et gémit.

Il recula lentement, tête basse, et s’assit sans bruit, comme humblement.

— Vous me tenez donc, dit-il en haussant les épaules. Jouissez de votre pouvoir tout le temps qui vous est donné.

— Je n’ai aucun pouvoir, répondit l’abbé Donissan, avec tristesse ; pourquoi me tenter ? Non ! cette force ne vient pas de moi, et tu le sais. Cependant, je t’observe depuis un moment avec quelque profit. Ton heure est venue.

— Cela n’a pas beaucoup de sens, répartit l’autre, doucement. De quelle heure parlez-vous ? Est-il encore une heure pour moi ?

— Il m’est donné de te voir, prononça lentement le saint de Lumbres. Autant que cela est possible au regard de l’homme, je te vois. Je te vois écrasé par ta douleur, jusqu’à la limite de l’anéantissement — qui ne te sera point accordé, ô créature suppliciée !

À ce dernier mot, le monstre roula de haut en bas du talus sur la route, et se tordit dans la boue, tiré par d’horribles spasmes. Puis il s’immobilisa, les reins furieusement creusés, reposant sur la tête et sur les talons, ainsi qu’un tétanique. Et sa voix s’éleva enfin, perçante, aiguë, lamentable :

— Assez ! Assez ! chien consacré, bourreau ! Qui t’a appris que de tout au monde la pitié est ce que nous redoutons le plus, bête ointe ! Fais de moi ce qu’il te plaira… Mais si tu me pousses à bout…

Quel homme n’eût entendu avec effroi cette plainte proférée avec des mots — et cependant hors du monde ? Quel homme n’eût au moins douté de sa raison ? Mais le saint de Lumbres, son regard fixé vers le sol, ne songeait qu’à celles des âmes que celui-ci avait perdues…

Tout le temps que dura l’oraison, l’autre continua de gémir et de grincer, mais avec une force décroissante. Lorsque le vicaire de Campagne se releva, il se tut tout à fait. Il gisait, pareil à une dépouille.

— Que me voulais-tu, cette nuit ? demanda l’abbé Donissan, avec autant de calme que s’il se fût adressé à quelqu’un de ses familiers.

De la dépouille immobile une nouvelle voix monta :

— Il nous est permis de t’éprouver, dès ce jour et jusqu’à l’heure de ta mort. D’ailleurs, qu’ai-je fait moi-même, sinon obéir à un plus puissant ? Ne t’en prends pas à moi, ô juste, ne me menace plus de ta pitié.

— Que me voulais-tu ? répéta l’abbé Donissan. N’essaie pas de mentir. J’ai le moyen de te faire parler.

— Je ne mens pas. Je te répondrai. Mais relâche un peu ta prière. À quoi bon, si j’obéis ? Il m’a envoyé vers toi pour t’éprouver. Veux-tu que je te dise de quelle épreuve ? Je te le dirai. Qui te résisterait, ô mon maître ?

— Tais-toi, répondit l’abbé Donissan, avec le même calme. L’épreuve vient de Dieu. Je l’attendrai, sans en vouloir rien apprendre, surtout d’une telle bouche. C’est de Dieu que je reçois à cette heure la force que tu ne peux briser.

Au même instant, ce qui se tenait devant lui s’effaça, ou plutôt les lignes et contours s’en confondirent dans une vibration mystérieuse, ainsi que les rayons d’une roue qui tourne à toute vitesse. Puis ces traits se reformèrent lentement. Et le vicaire de Campagne vit soudain devant lui son double, une ressemblance si parfaite, si subtile, que cela se fût comparé moins à l’image reflétée dans un miroir qu’à la singulière, à l’unique et profonde pensée que chacun nourrit de soi-même.

Que dire ? C’était son visage pâli, sa soutane souillée de boue, le geste instinctif de sa main vers le cœur ; c’était là son regard, et, dans ce regard, il lisait la crainte. Mais jamais sa propre conscience, dressée pourtant à l’examen particulier, ne fût parvenue, à elle seule, à ce dédoublement prodigieux. L’observation la plus sagace, tournée vers l’univers intérieur, n’en saisit qu’un aspect à la fois. Et ce que découvrait le futur saint de Lumbres, à ce moment, c’était l’ensemble et le détail, ses pensées, avec leurs racines, leurs prolongements, l’infini réseau qui les relie entre elles, les moindres vibrations de son vouloir, ainsi qu’un corps dénudé montrerait dans le dessin de ses artères et de ses veines le battement de la vie. Cette vision, à la fois une et multiple, telle que d’un homme qui saisirait du regard un objet dans ses trois dimensions, était d’une perfection telle que le pauvre prêtre se reconnut, non seulement dans le présent, mais dans le passé, dans l’avenir, qu’il reconnut toute sa vie… Hé quoi ! Seigneur, sommes-nous ainsi transparents à l’ennemi qui nous guette ? Sommes-nous donnés si désarmés à sa haine pensive ?…

Un moment, ils restèrent ainsi, face à face. L’illusion était trop subtile pour que l’abbé Donissan ressentît proprement de la terreur. Quelque effort qu’il fît, il ne lui était pas tout à fait possible de se distinguer de son double, et pourtant il gardait à demi le sentiment de sa propre unité. Non : ce n’était point de la terreur, mais une angoisse, d’une pointe si aiguë, que l’entreprise de sommer cette apparence, ainsi qu’un ennemi revêtu de sa propre chair, lui parut presque insensée. Il l’osa cependant.

— Retire-toi, Satan ! dit-il, les dents serrées…

Mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge et sa main tremblait encore quand il la dressa contre lui-même. Il saisit pourtant cette épaule, il en sentit l’épaisseur sans mourir d’effroi, il la serra pour la briser, il la pétrit dans ses doigts avec une fureur soudaine. Son visage était devant lui, devant lui son propre regard, son souffle sur sa joue, sa chaleur sous sa paume… Puis tout disparut.

De la lamentable dépouille, encore gisante dans la boue, la voix s’éleva de nouveau.

— Tu me brises, tu me mâches, tu me dévores, geignait-elle. Quel homme es-tu donc pour anéantir une vision si précieuse avant de l’avoir seulement contemplée ?

— Ce n’est pas cela dont j’ai besoin, continua l’abbé Donissan. Que m’importe de me connaître ? L’examen particulier, sans autre lumière, suffit à un pauvre pécheur.

Il parlait ainsi, bien que le regret de la vision perdue blessât toutes ses fibres. Le vertige d’une curiosité surnaturelle, désormais sans effet, à jamais, le laissait haletant, vide. Mais il croyait toucher au but.

— Tu es au bout de tes ruses, dit-il à la chose frémissante que son pied repoussait hors de la route. Qui sait le temps dont je dispose encore ? Hâtons-nous ! Hâtons-nous !

Il se pencha très bas, moins pour prêter l’oreille que par un geste instinctif du zèle qui le dévorait :

— Réponds donc ! (Il traça le signe de la croix, non sur l’objet, mais sur sa propre poitrine.) Dieu t’a-t-il donné ma vie ? Dois-je mourir ici même ?

— Non, dit la voix, du même accent déchirant. Nous ne disposons pas de toi.

— En ce cas, que je vive un jour, ou vingt ans, je devrai t’arracher ton secret. Je te l’arracherai, dussé-je te suivre où sont les tiens. Je ne te crains pas ! je n’ai pas peur ! Sans doute, tu m’es de nouveau obscur, mais je t’ai vu tout à l’heure, ô supplicié. N’as-tu pas perdu assez d’âmes ? Te faut-il encore d’autres proies ? Tu es entre mes mains. J’essaierai ce que Dieu m’inspirera. Je prononcerai des paroles dont tu as horreur. Je te clouerai au centre de ma prière comme une chouette. Ou tu renonceras à tes entreprises contre les âmes qui me sont confiées.

À sa grande surprise, et à l’instant même où il croyait donner toute sa force, irrésistiblement, il vit la dépouille s’agiter, s’enfler, reprendre une forme humaine, et ce fut le jovial compagnon de la première heure qui lui répondit :

— Je vous crains moins, toi et tes prières, que celui… (Commencée dans un ricanement, sa phrase s’achevait sur le ton de la terreur.) Il n’est pas loin… Je le flaire depuis un instant… Ho ! Ho ! que ce maître est dur !

Il trembla de la tête aux pieds. Puis sa tête s’inclina sur l’épaule, et son visage s’éclaira de nouveau, comme s’il entendait décroître le pas ennemi. Il reprit :

— Tu m’as pressé, mais je t’échappe. M’arrêter dans mes entreprises ! Fou que tu es ! je n’ai pas fini de m’emplir de sang chrétien ! Aujourd’hui une grâce t’a été faite. Tu l’as payée cher. Tu la paieras plus cher !

— Quelle grâce ? s’écria l’abbé Donissan.

Il eût voulu retirer cette parole, mais l’autre s’en empara aussitôt. La bouche impure eut un frisson de joie.

— Ainsi que tu t’es vu toi-même tout à l’heure (pour la première et dernière fois), ainsi tu verras… tu verras… hé ! hé !…

— Qu’entends-tu par là, menteur ? cria le vicaire de Campagne.

Comme si le cri de la curiosité, en dépit de l’outrage, l’eût tout à fait rétabli dans son équilibre, remis d’aplomb, l’être étrange se dressa lentement, s’assit avec un calme affecté, boutonna posément sa veste de cuir. Le maquignon picard était à la même place, comme s’il ne l’eût jamais quittée. La main du futur saint de Lumbres retomba. Chose étrange ! Après avoir soutenu tant de visions singulières ou farouches, il osait à peine lever les yeux sur cette apparence inoffensive, ce bonhomme si prodigieusement semblable à tant d’autres. Et le contraste de cette bouche à l’accent familier, au pli canaille, et des paroles monstrueuses était tel que rien n’en saurait donner l’idée.

— Ne t’échappe pas si vite. Ne sois pas trop gourmand de nos secrets. Un prochain avenir prouvera si j’ai menti ou non. D’ailleurs, si tu t’étais donné la peine, il n’y a qu’un instant, de voir ce que je te mettais sous les yeux, tu pourrais te dispenser de m’injurier. (Il employa un autre mot.) Tel tu t’es vu toi-même, te dis-je, tel tu verras quelques autres… Quel dommage qu’un don pareil à un lourdaud comme toi !

Il souffla dans ses deux mains jointes, en faisant vibrer les lèvres, ainsi qu’un homme saisi d’un grand froid. Ses yeux riaient dans sa face rougeaude, et leur extrême mobilité, sous les paupières demi-closes, pouvait aussi bien exprimer la joie que le mépris. Mais la joie l’emporta.

— Ho ! Ho ! Ho ! quel embarras ! quel silence ! disait-il en bégayant… Vous étiez plus fringant tout à l’heure, terrible aux démons, exorciste, thaumaturge, saint de mon cœur !

À chaque éclat de rire, l’abbé Donissan tressaillait, pour retomber aussitôt dans une immobilité stupide, son cerveau engourdi ne formant plus aucune pensée.

L’autre se frottait vigoureusement les paumes.

— Quelle grâce ?… Quelle grâce ?… répétait-il en imitant comiquement sa victime… Dans le combat que tu nous livres, il est facile de faire un faux pas. Ta curiosité te donne à moi pour un moment.

Il s’approcha, confidentiel :

— Vous ignorez tout de nous, petits dieux pleins de suffisance. Notre rage est si patiente ! Notre fermeté si lucide ! Il est vrai qu’Il nous a fait servir ses desseins, car sa parole est irrésistible. Il est vrai — pourquoi le nierais-je ? — que notre entreprise de cette nuit paraît tourner à ma confusion… (Ah ! quand je t’ai pressé tout à l’heure, sa pensée s’est fixée sur toi et ton ange lui-même tremblait dans la giration de l’éclair !) Cependant, tes yeux de boue n’ont rien vu.

Il s’ébroua dans un rire hennissant :

— Hi ! Hi ! Hi ! De tous ceux que j’ai vus marqués du même signe que toi, tu es le plus lourd, le plus obtus, le plus compact !… Tu creuses ton sillon comme un bœuf, tu bourres sur l’ennemi comme un bouc… De haut en bas, une bonne cible !

Et toujours l’abbé Donissan, secoué de brusques frissons, le suivait du regard, avec une frayeur muette. Toutefois, quelque chose comme une prière — mais hésitante, confuse, informe — errait dans sa mémoire, sans que sa conscience pût la saisir encore. Et il semblait que son cœur contracté s’échauffait un peu sous ses côtes.

— Nous te travaillerons avec intelligence, poursuivait l’autre. Aie souci de nous nuire. Nous te tarauderons à notre tour. Il n’est pas de rustre dont nous ne sachions tirer parti. Nous te dégraisserons. Nous t’affinerons.

Il approchait sa tête ronde, toute flambante d’un sang généreux.

— Je t’ai tenu sur ma poitrine ; je t’ai bercé dans mes bras. Que de fois encore, tu me dorloteras, croyant presser l’autre sur ton cœur ! Car tel est ton signe. Tel est sur toi le sceau de ma haine.

Il mit les deux mains sur ses épaules, le força à plier les genoux, lui fit toucher le sol des genoux… Mais, tout à coup, d’une poussée, le vicaire de Campagne se rua sur lui. Et il ne rencontra que le vide et l’ombre.

De nouveau la nuit s’était faite autour de lui, en lui. Il ne se sentait capable d’aucun mouvement. Il ne vivait que par l’ouïe. Car il entendait des paroles, proférées alentour, mais sans consistance, comme suspendues en l’air, dans l’irréalité d’un rêve. Puis, par un grand effort, il parvint à les rapporter à des êtres vivant et marchant, tout proches. L’un de ces personnages — imaginaires ou non — s’éloigna. Il écouta sa voix décroître, décroître aussi le grincement de ses semelles sur le sable. Enfin il se sentit soulevé, retenu par un bras replié dont la forte étreinte était douloureuse à son épaule. Quelque chose lui meurtrit encore les lèvres et les dents, Un jet de flamme traversa sa gorge et sa poitrine. Le noir où se heurtait son regard s’entr’ouvrit. Une lueur diffuse naquit lentement dans ses yeux, se précisa lentement. Et il reconnut, posée sur le sol, à quelque distance, une de ces fortes lanternes comme en portent les pêcheurs par les nuits de grand vent. Un inconnu le soutenait d’une main et le faisait boire au goulot d’un bidon de soldat.

— Monsieur l’abbé, dit cet homme, ce n’est pas trop tôt…

— Que me voulez-vous ? balbutia l’abbé Donissan.

Il parlait le plus lentement possible et le plus posément. Mais la vision était encore dans son regard et l’homme eut un mouvement de surprise ou d’effroi qui parut incompréhensible au pauvre prêtre accablé.

— Je suis jean-Marie Boulainville, carrier à Saint-Pré, le frère de Germaine Duflos, de Campagne. Je vous connais bien. Êtes-vous mieux ?

Il détournait les yeux d’un air d’embarras mais plein de pitié.

— Je vous ai trouvé sur le chemin, évanoui. Un brave gars de Marelles, un marchand de bidets, retour de la foire d’Étaples, vous avait trouvé avant moi. À nous deux, on vous a porté là.

— Vous l’avez vu ? cria l’abbé Donissan. Il est là !

Il s’était levé si brusquement que Jean-Marie Boulainville, heurté, chancela. Mais, interprétant à sa manière un empressement si singulier :

— Avez-vous quelque chose à lui demander ? dit cet homme simple. Voulez-vous que je le hèle ? Il n’est pas loin, sûrement.

— Non, mon ami, dit le vicaire de Campagne, ne le rappelez pas. Je me sens bien mieux, d’ailleurs. Laissez-moi faire seul quelques pas.

Il s’éloigna en chancelant. Son pas se raffermissait à mesure. Quand il s’approcha de nouveau, il était calme.

— Vous le connaissez ? demanda-t-il.

— Qui ça ? répondit l’autre, surpris.

Et, se reprenant aussitôt :

— Le gars de Marelles ! s’écria-t-il joyeusement. Si je le connais ! Le mois passé, à la foire de Fruges, il m’a vendu deux pouliches. Ainsi !… Mais, si vous m’en croyez, monsieur l’abbé, nous ferons côte à côte un bout de chemin. De marcher, ça vous remettra plutôt. Je vais de ce pas aux carrières d’Ailly, où je travaille. D’ici là, vous vous tâterez. Si vous vous sentez plus mal, vous trouverez une voiture, chez Sansonnet, au cabaret de la Pie voleuse.

— Avançons donc, répondit le futur saint de Lumbres. J’ai repris mes forces. Tout va très bien, mon ami.

Ils marchèrent ensemble un moment. Et c’est alors que l’abbé Donissan connut le véritable sens d’une certaine parole entendue : « Un prochain avenir prouvera si j’ai menti ou non. »

Ils allaient, d’abord lentement, puis plus vite. par un chemin assez dur, si plein d’ornières dès l’automne que les équipages ne l’empruntaient plus, en hiver, que par les fortes gelées. Tel quel, il devint bientôt impossible d’y marcher de front. Le carrier prit les devants. Le vicaire de Campagne le suivait les yeux baissés, attentif aux obstacles, posant bien à plat ses gros souliers, tout au soin de ne pas retarder la marche de son compagnon. Son corps tremblait encore de froid, de fatigue et de fièvre, que sa tragique simplicité oubliait déjà plus qu’à demi les noirs prodiges de cette extraordinaire nuit. Ce n’était pas légèreté, sans doute, ni l’hébétude d’un épuisement extrême. Il en écartait volontairement, bien que sans grand effort, la pensée. Il en remettait naïvement l’examen à un moment plus favorable, sa prochaine confession, par exemple. Que d’autres se fussent partagés entre la double angoisse d’avoir été les jouets de leur folie ou terriblement marqués pour de grandes et surnaturelles épreuves ! Lui, la première terreur surmontée, attendait avec soumission une nouvelle entreprise du mal, et la grâce nécessaire de Dieu. Possédé, ou fou, dupe de ses rêves ou des démons, qu’importe, si cette grâce est due, et sera sûrement donnée ?… Il attendait la visite du consolateur avec la sécurité candide d’un enfant qui, l’heure venue du repas, lève les yeux sur son père et dont le petit cœur, même dans l’extrême dénuement, ne peut douter du pain quotidien.

Ils avaient fait ensemble, en une heure, vers les carrières d’Ailly, plus que les trois quarts du chemin. La route lui était inconnue, et il prenait bien garde de ne s’en écarter soit à droite, soit à gauche. Parfois son pied glissait : la fange limoneuse sautait jusqu’à sa face et l’aveuglait. Cette continuelle tension de l’esprit, jointe à une espèce de résistance intérieure, la mise en garde instinctive d’une imagination déjà surmenée, détournait sa pensée d’une certaine sensation nouvelle, indéfinissable, qu’il eût été bien en peine d’analyser, même s’il en eût éprouvé le goût. Peu à peu cette sensation devint si vive — ou, pour mieux dire (car elle le sollicitait avec une particulière douceur), si persistante, si continue, qu’il en fut enfin troublé. Venait-elle du dehors ou de lui-même ? C’était, au creux de sa poitrine, une chaleur comme immatérielle, une dilatation du cœur. Et c’était aussi quelque chose de plus, d’une réalité si proche, si pressante, qu’il crut un moment que le jour s’était levé, ou encore le clair de lune. Pourquoi n’osait-il cependant lever les yeux ?

Car il marchait toujours le regard fixé à terre. les paupières presque closes, ne découvrant aucune lueur, aucun reflet que l’imperceptible miroitement de l’eau boueuse. Et pourtant il eût juré qu’il traversait à mesure une lumière douce et amie, une poussière dorée. Sans se l’avouer, ni le croire peut-être, il redoutait, en levant la tête, de voir se dissiper à la fois son illusion et sa joie. Il ne craignait pas cette joie, il sentait qu’il n’eût pu la fuir avant de l’avoir reconnue, comme il en avait fui tant d’autres. Il était sollicité, non contraint, appelé. Il se défendait mollement, sans remords, sûr de céder tôt ou tard à la force impérieuse, mais bienfaisante. « Je ferai encore dix pas, se disait-il. J’en ferai encore dix autres, les yeux baissés. Puis dix autres encore… » Les talons du carrier sonnaient joyeusement sur un sol plus ferme, asséché. Il les écoutait avec un attendrissement extrême. Il s’avisait peu à peu que cet homme était sûrement un ami, qu’une étroite amitié, une amitié céleste, d’une céleste lucidité, les liait ensemble, les avait sans doute toujours liés. Des larmes lui vinrent aux yeux. Ainsi se rencontraient deux élus, nés l’un pour l’autre, un clair matin, dans les jardins du Paradis.

Ils étaient arrivés au croisement de deux routes ; l’une en pente douce, rejoint le village ; l’autre, défoncée par les charrois, descend vers les carrières. On entendait au loin l’appel d’un coq, et des voix d’hommes : d’autres carriers sans doute, se hâtant vers le travail avant le jour… Ce fut à ce moment que l’abbé Donissan leva les yeux.

Était-ce devant lui son compagnon ? Il ne le crut pas d’abord. Ce qu’il avait sous les yeux, ce qu’il saisissait du regard, avec une certitude fulgurante, était-ce un homme de chair ? À peine si la nuit eût permis de découvrir dans l’ombre la silhouette immobile, et pourtant il avait toujours l’impression de cette lumière douce, égale, vivante, réfléchie dans sa pensée, véritablement souveraine. C’était la première fois que le futur saint de Lumbres assistait au silencieux prodige qui devait lui devenir plus tard si familier, et il semblait que ses sens ne l’acceptaient pas sans lutte. Ainsi l’aveugle-né à qui la lumière se découvre tend vers la chose inconnue ses doigts tremblants et s’étonne de n’en saisir la forme ni l’épaisseur. Comment le jeune prêtre eût-il été introduit sans lutte à ce nouveau mode de connaissance, inaccessible aux autres hommes ? Il voyait devant lui son compagnon, il le voyait à n’en pas douter, bien qu’il ne distinguât point ses traits, qu’il cherchât vainement son visage ou ses mains… Et néanmoins, sans rien craindre, il regardait l’extraordinaire clarté avec une confiance sereine, une fixité calme, non point pour la pénétrer, mais sûr d’être pénétré par elle. Un long temps s’écoula, à ce qu’il lui parut. Réellement, ce ne fut qu’un éclair. Et tout à coup il comprit.

« Ainsi que tu t’es vu toi-même tout à l’heure, » avait dit l’affreux témoin. C’était ainsi. Il voyait. Il voyait de ses yeux de chair ce qui reste caché au plus pénétrant — à l’intuition la plus subtile — à la plus ferme éducation : une conscience humaine. Certes, notre propre nature nous est, partiellement, donnée ; nous nous connaissons sans doute un peu plus clairement qu’autrui, mais chacun doit descendre en soi-même et à mesure qu’il descend les ténèbres s’épaississent jusqu’au tuf obscur, au moi profond, où s’agitent les ombres des ancêtres, où mugit l’instinct, ainsi qu’une eau sous la terre. Et voilà… et voilà que ce misérable prêtre se trouvait soudain transporté au plus intime d’un autre être, sans doute à ce point même où porte le regard du juge. Il avait conscience du prodige, et il était dans le ravissement que ce prodige fût si simple, et sa révélation si douce. Cette effraction de l’âme, qu’un autre que lui n’eût point imaginée sans éclairs et sans tonnerre, à présent qu’elle était accomplie, ne l’effrayait plus. Peut-être s’étonnait-il que la révélation en fût venue si tard. Sans pouvoir l’exprimer (car il ne sut l’exprimer jamais), il sentait que cette connaissance était selon sa nature, que l’intelligence et les facultés dont s’enorgueillissent les hommes y avaient peu de part, qu’elle était seulement et simplement l’effervescence, l’expansion, la dilatation de la charité. Déjà, incapable de se juger digne d’une grâce singulière, exceptionnelle, dans la sincérité de son humble pensée, il était près de s’accuser d’avoir retardé par sa faute cette initiation, de n’avoir pas encore assez aimé les âmes, puisqu’il les avait méconnues. Car l’entreprise était si simple, au fond, et le but si proche, dès que la route était choisie ! L’aveugle, quand il a pris possession du nouveau sens qui lui est rendu, ne s’étonne pas plus de toucher du regard le lointain horizon qu’il n’atteignait jadis qu’avec tant de labeur, à travers les fondrières et les ronces.

Toujours le carrier le précédait de son pas tranquille. Un instant, par surprise, l’abbé Donissan fut tenté de le joindre, de l’appeler. Mais ce ne fut qu’un instant. Cette âme tout à coup découverte l’emplissait de respect et d’amour. C’était une âme simple et sans histoire, attentive, quotidienne, occupée de pauvres soucis. Mais une humilité souveraine, ainsi qu’une lumière céleste, le baignait de son reflet. Quelle leçon, pour ce pauvre prêtre tourmenté, obsédé par la crainte, que la découverte de ce juste ignoré de tous et de lui-même, soumis à sa destinée, à ses devoirs, aux humbles amours de sa vie, sous le regard de Dieu ! Et une pensée lui vint spontanément, ajoutant au respect et à l’amour une sorte de crainte : n’était-ce pas devant celui-là, et celui-là seul, que l’autre avait fui ?

Il eût voulu s’arrêter, sans risquer de rompre la délicate et magnifique vision. Il cherchait vainement la parole qui devait être dite. Mais il lui semblait que toute parole était indigne. Cette majesté du cœur pur arrêtait les mots sur ses lèvres. Était-ce possible, était-ce possible qu’à travers la foule humaine, mêlé aux plus grossiers, témoin de tant de vices que sa simplicité ne jugeait point ; était-ce possible que cet ami de Dieu, ce pauvre entre les pauvres, se fût gardé dans la droiture et dans l’enfance, qu’il suscitât l’image d’un autre artisan, non moins obscur, non moins méconnu, le charpentier villageois, gardien de la reine des anges, le juste qui vit le Rédempteur face à face, et dont la main ne trembla point sur la varlope et le rabot, soucieux de contenter la clientèle et de gagner honnêtement son salaire ?

Hélas ! pour une part, cette leçon serait vaine. La paix qu’il ne connaîtra jamais, ce prêtre est nommé pour la dispenser aux autres. Il est missionné pour les seuls pécheurs. Le saint de Lumbres poursuit sa voie dans les inquiétudes et dans les larmes.

Ils étaient arrivés au croisement des chemins avant que l’abbé Donissan trouvât une parole. Il savourait cette douceur ; il l’épuisait dans le pressentiment qu’elle serait une des rares étapes de sa misérable vie. Et néanmoins il était déjà prêt à la laisser comme il l’avait reçue, à la quitter en silence.

Le carrier fit halte et, lissant sa casquette :

— Nous sommes rendus, monsieur l’abbé, dit-il. Votre route est toute droite : une lieue et demie. Êtes-vous d’attaque à présent ? Sinon, j’irai avec vous chez Sansonnet.

— C’est inutile, mon ami, répondit le vicaire de Campagne. La marche au contraire m’a fait du bien. Je m’en vais donc vous dire adieu.

Un instant, il médita de le revoir, mais il lui parut aussitôt préférable de s’en rapporter, pour une nouvelle rencontre, à la même volonté qui avait préparé la première. Il eût aussi voulu le bénir. Puis il n’osa.

Il le considérait une dernière fois. Il mit dans ce regard tout l’amour qu’il allait dispenser à tant d’autres. Et, ce regard, l’humble compagnon ne le vit point. Ils se serrèrent la main, à tâtons.


La route s’ouvrait de nouveau devant l’abbé Donissan. Il la reconnut. Il allait vite, très vite. D’abord, il remerciait Dieu, sans une parole, de ce qui lui avait été permis de voir. Il marchait comme environné encore de cette lumière qu’il avait connue. Ce n’était pas la présence, et c’était quelque chose de plus que le souvenir. Ainsi l’on s’écarte d’un chant qui longtemps vous suit.

Hélas ! c’était bien l’écho allant s’affaiblissant d’une mystérieuse harmonie, qu’il n’ouïrait plus jamais, jamais ! Le prolongement de sa joie dura peu. Chaque pas semblait d’ailleurs l’en éloigner, mais, quand par un geste naïf il s’arrêta, la fuite parut s’en accélérer encore. Il courba le dos, et s’en fut.

Peu à peu le paysage encore indécis à la toute première heure de l’aube lui devenait plus familier. Il le retrouvait avec tristesse. Chaque objet reconnu, des habitudes reprises une à une, rendaient plus incertaine et plus vague la grande aventure de la nuit. Bien plus vite encore qu’il n’eût pensé, elle perdait ses détails et ses contours, reculait dans le rêve. Il traversa ainsi le village de Pomponne, dépassa le hameau de Brême, gravit la dernière côte. Enfin il aperçut au-dessous de lui, dans le creux de la colline, le signal tout à coup si proche, la lumière de la petite gare de Campagne.

Il s’arrêta debout, haletant, tête nue, grelottant dans sa soutane raide de boue, ne sachant tout à coup si c’était de froid ou de honte, et les oreilles pleines de rumeur.

À ce moment, la vie quotidienne le reprit avec tant de force, et si brusquement, qu’une minute il ne resta rien, absolument rien dans son esprit d’un passé pourtant si proche. Ce brutal effacement fut surtout ressenti comme une douloureuse diminution de son être.

« Ai-je donc rêvé ? » se dit-il. Ou plutôt il s’efforça de prononcer les syllabes, de les articuler dans le silence. C’était pour faire taire une autre voix qui, beaucoup plus nettement, avec une terrible lenteur, au dedans de lui, demandait : « Suis-je fou ? »

Ah ! l’homme qui sent fuir, comme à travers un crible, sa volonté, son attention, puis sa conscience, tandis que son dedans ténébreux, comme la peau retournée d’un gant, paraît tout à coup au dehors, souffre une agonie très amère, en un instant que nul balancier ne mesure. Mais celui-ci — pauvre prêtre ! — s’il doute, ne doute pas seulement de lui mais de son unique espérance. En se perdant, il perd un bien plus précieux, divin, Dieu même. Au dernier éclair de sa raison, il mesure la nuit où s’en va se perdre son grand amour.

Il n’oubliera pas le lieu du nouveau combat. Parvenue à la dernière crête, la route tourne brusquement, découvre une étroite bande de terrain, où se dresse un orme centenaire. Le village est à droite, au dernier pli de la colline, en contre-bas. Aux lumières de la gare, rouges et vertes, répond la vague lueur dans le ciel du four de Josué Thirion, le boulanger. La pâle lumière du jour traîne encore dans les fonds, insaisissable.

À gauche de l’abbé Donissan, s’amorce aussi un chemin de terre, à la pente rapide, qui mène aux communs du château de Cadignan. Il s’enfonce tout de suite, à travers de maigres broussailles, et ressemble ainsi plutôt à un ravin, ou un trou d’eau. C’est une tache d’ombre dans l’ombre. Le vicaire de Campagne y plonge involontairement son regard. Le vent fait entre les ronces un bruit de soie fripée, avec des silences soudains. De la terre détrempée, parfois une pierre s’échappe et roule. Et subitement, dans ce murmure… un bruit, reconnaissable entre tous les autres, dans ce solitaire matin — le frémissement d’un corps vivant, qui se met debout, s’approche…

— Hé là ! dit une voix de femme, très jeune, mais assourdie, un peu tremblante. Ah ! je vous entends déjà depuis un moment. Êtes-vous donc revenu, enfin ?

— Qui êtes-vous donc vous-même ? demanda doucement l’abbé Donissan.

Debout, au bord du talus, sa haute silhouette à peine visible sur le fond plus pâle et mouvant du ciel, il suivait d’un regard triste et comme intérieur la petite ombre au-dessous de lui, entre les murailles d’argile. De cette ombre mystérieuse, à quelques pas, et se rapprochant sans cesse, il ne connaissait rien, bien qu’il sût déjà d’une certitude calme, absolue, pleine de silence, que cela qui montait et clapotait doucement dans la boue était le dernier et suprême acteur de cette inoubliable nuit…

— Ah ! ce n’est donc que vous ! dit Mlle Malorthy, avec une espèce de grimace douloureuse.

Pour le voir, elle s’était dressée sur la pointe des pieds, à la hauteur de son épaule. Le petit visage crispé ne reflétait qu’une affreuse déception. En un éclair, la colère, le défi, un désespoir cynique s’y tracèrent tour à tour et avec une telle netteté, un tel approfondissement des traits, que cette figure d’enfant n’avait plus d’âge. C’est alors que ses yeux rencontrèrent le regard étrange fixé sur elle. Ils le soutinrent à peine. Et ils gardaient encore leur flamme, que l’arc détendu de la bouche n’exprimait plus qu’une anxiété pleine de rage.

Car ce regard ne s’était pas détourné un instant. Toujours prudente, même dans l’égarement de la folie, elle en épiait l’expression, avec sa méfiance ordinaire. Jusqu’alors le jeune prêtre qui, selon l’expression du docteur Gallet, « tournait les têtes faibles de Campagne », avait été son moindre souci. À le rencontrer en tel lieu, à telle heure, sa surprise était grande. Pour d’autres raisons, sa déception n’était pas moindre. Mais un moment plus tôt elle n’eût pas douté de l’effrayer, au moins de provoquer sa colère. Et maintenant, elle lisait dans son regard une immense pitié.

Non pas cette pitié qui n’est que le déguisement du mépris, mais une pitié douloureuse, ardente, bien que calme et attentive. Rien ne trahissait l’effroi, ni même la surprise, ou le moindre étonnement dans le visage incliné vers elle, un peu penché sur l’épaule, car elle ne pouvait épier que le visage. Le regard se dérobait à demi sous les paupières et, lorsqu’elle voulut le rencontrer, elle s’aperçut qu’elle s’était abaissée peu à peu sur sa poitrine, comme si l’homme de Dieu, dédaignant les vaines lueurs de la prunelle humaine, eût regardé battre les cœurs.

Elle ne se trompait qu’à demi. De nouveau il avait entendu l’appel doux et fort. Puis, comme le rayonnement d’une lueur secrète, comme l’écoulement à travers lui d’une source inépuisable de clarté, une sensation inconnue, infiniment subtile et pure, sans aucun mélange, atteignait peu à peu jusqu’au principe de la vie, le transformait dans sa chair même. Ainsi qu’un homme mourant de soif s’ouvre tout entier à la fraîcheur aiguë de l’eau, il ne savait si ce qui l’avait comme transpercé de part en part était plaisir ou douleur.

Connaissait-il en cet instant le prix du don qui lui était fait, ou ce don même ? Celui qui, toute sa vie, à travers tant de débats tragiques où sa volonté parfois parut fléchir, garda ce pouvoir d’une lucidité souveraine, n’en eut sans doute jamais la claire conscience. C’est que rien ne ressemblait moins à la lente investigation de l’expérience humaine, quand elle va du fait observé au fait observé, hésitant sans cesse, et presque toujours arrêtée en chemin, lorsqu’elle n’est pas dupe de sa propre sagacité. La vision intérieure de l’abbé Donissan, précédant toute hypothèse, s’imposait par elle-même ; mais, si cette soudaine évidence eût accablé l’esprit, l’intelligence déjà conquise ne retrouvait que lentement, et par un détour, la raison de sa certitude. Ainsi l’homme qui s’éveille devant un paysage inconnu, tout à coup découvert, à la lumière de midi, alors que son regard s’est déjà emparé de tout l’horizon, ne remonte que par degrés de la profondeur de son rêve.

— Que me voulez-vous ? dit brutalement Mlle Malorthy ; est-ce l’heure d’arrêter les gens ?

Elle riait d’un rire méchant, mais ce rire était menteur, et il le savait bien. Ou, plutôt, peut-être ne l’entendait-il même pas. Car plus haut qu’aucune voix humaine criait vers lui la douleur sans espérance, dont elle était consumée.

— Je venais par la route de Sennecourt, poursuivit-elle avec volubilité, mais j’ai fait un détour vers Corzargues. Cela vous étonne, c’est très naturel : je ne puis dormir la nuit… Je n’ai pas d’autre raison… Mais vous, reprit-elle, avec une soudaine colère, un saint homme du bon Dieu, ça ne va pas s’embusquer au coin des haies pour surprendre les filles… À moins que…

Elle cherchait sur le visage pénible la moindre trace d’irritation ou d’embarras qui pût déchaîner de nouveau son rire, mais ce rire s’éteignit dans sa gorge, car elle n’y vit rien, absolument rien qui lui permît de croire d’avoir été seulement entendue. En sorte que, reprenant la parole, son regard démentait déjà sa voix, qui — elle encore — raillait :

— Je vois que la plaisanterie ne vous va pas, dit-elle. Que voulez-vous ? j’aime rire… Est-ce défendu ? J’ai déjà tant ri !

Elle soupira, puis reprit, d’un autre accent :

— C’est bon. Nous n’avons plus grand’chose à nous dire, j’espère ?

Pour descendre un creux de chemin, elle passa devant lui et, glissant sur la pente, rattrapa son équilibre en posant ses cinq petites griffes sur la manche noire.

Pourquoi s’arrêta-t-elle de nouveau ? Quel doute la retint un moment encore immobile ? Et surtout pourquoi prononça-t-elle d’autres paroles, qu’en elle-même, au même instant, elle désavouait ?

— Hein ? vous pensez : elle vient de quitter son amant ; elle rentre avant l’aube ?… Vous ne vous trompez pas tout à fait.

Ses yeux, à la dérobée, firent le tour de l’horizon. À leur droite, les grands pins de Norvège, au feuillage noir, faisaient une masse sombre et grondante, sur le ciel oriental, déjà pâli. Ce n’était pas la première fois qu’elle entendait leur âpre voix.

L’abbé Donissan posa doucement la main sur son épaule, et dit simplement :

— Voulez-vous que nous fassions ensemble un peu de chemin ?

Il descendit le talus et prit, sans hésiter, la direction du hameau de Tiers, tournant le dos au château de Cadignan et au village même. Le chemin se rétrécissant peu à peu, il leur était impossible de marcher de front.

Jamais le petit cœur de Mouchette ne sauta plus fort dans sa poitrine qu’à l’instant où, sans force encore pour résister ou même ruser, elle entendit derrière elle piétiner les gros souliers ferrés. Ils firent ainsi quelques pas, en silence. À chacune de ses larges enjambées, le vicaire de Campagne, marchant littéralement sur ses talons, la forçait à se hâter. Au bout d’un instant cette contrainte parut si insupportable à Mouchette que l’espèce de crainte qui la paralysait tomba. Sautant légèrement sur le talus, elle lui fit signe de passer.

— Vous n’avez rien à craindre, dit l’abbé Donissan, et je ne vous contraindrai pas. Aucune curiosité ne me pousse. Je suis seulement heureux de vous avoir rencontrée aujourd’hui, après tant de jours perdus. Mais il n’est pas trop tard.

— Il est même un peu trop tôt, répondit Mlle Malorthy, en affectant de contenir un rire aigu.

— Je ne vous ai pas cherchée, reprit le vicaire de Campagne : je vous demande pardon. Pour vous rencontrer j’ai fait un long détour, un très long détour, un détour bien singulier. Pourquoi me refuseriez-vous ce que je vous demande : un moment d’entretien, qui sera sans doute plein de consolations pour moi et pour vous ?

Elle haussa les épaules, et ne fit aucun geste pour le suivre. Toutefois elle hésitait à prendre parti, retenue là par une inquiétude dont elle ne savait pas encore qu’elle était une espérance secrète.

Elle avait quitté la veille ses cousins de Remangey. La voiture l’avait conduite jusqu’à Faulx, où elle avait demandé qu’on la laissât, vers sept heures du soir. Elle devait dîner chez son amie, Suzanne Rabourdin, à l’estaminet de la « Jeune France », et ferait à pied, disait-elle, après souper, les quatre ou cinq kilomètres qui la séparaient de Campagne. Depuis sa dernière maladie, bien que son accouchement eût été tenu secret, quelques-uns de ses parents n’ignoraient pas qu’elle avait gravement souffert d’une « maladie noire ». La « maladie noire » est, pour ces bonnes gens, inguérissable, et ceux qui en sont atteints se trouvent décidément classés dans la catégorie des pauvres diables qui, selon l’amer et touchant dicton, « n’ont pas tout ». Pour cette raison, il était rare depuis quelques mois qu’on s’opposât à ses fantaisies. Elle avait donc quitté l’estaminet de la « Jeune France », ayant refusé la compagnie du gars Rabourdin. Si tard qu’elle se fût mise en route, elle aurait pu aisément regagner Campagne avant dix heures du soir, mais, traversant la grand’route d’Étaples, elle s’était, selon une habitude déjà ancienne, un peu détournée pour longer le parc de Cadignan. Combien de temps, sans nulle crainte, mais remâchant seulement ses souvenirs, les deux poings sous le menton, accotée à la haie, ses pieds dans la boue, elle avait pesé le pour et le contre, comme toujours, d’une cervelle froide et d’un cœur ardent ? Vaincue, jetée hors de son rêve, tenue à jamais pour une pauvre fille obsédée de vains fantômes — condamnée à la pitié perpétuelle — dépouillée de tout, même de son crime… Et la seule consolation de sa petite âme farouche était encore de revoir, à la même heure inoubliable, cette route, qu’elle avait parcourue au cours d’une nuit unique, la barrière à présent close, le détour mystérieux de l’avenue, et là-bas — tout au fond — les grands murs pleins de silence, où veillait le mort inutile, son muet témoin.

Le vicaire de Campagne attendit la réponse une longue minute, sans donner signe d’impatience, mais sans paraître douter non plus d’être obéi. Par contraste, sa voix se faisait de plus en plus humble et douce, presque timide, tandis que son attitude exprimait une autorité grandissante. Et tout à coup, sans changer de ton, il ajouta ces paroles inattendues que Mlle Malorthy sentit comme éclater dans son cœur :

— Je voulais simplement vous éloigner d’abord, car vous savez bien que le mort que vous attendez ici n’y est plus.

La stupeur de Mouchette ne se marqua que par un grand frisson, qu’elle réprima d’ailleurs à l’instant. Et ce n’était pas la peur qui fit trembler sur ses lèvres les premiers mots qu’elle prononça, presque au hasard :

— Un mort ? Quel mort ?

Il reprit, avec le même calme, tout en la devançant pour poursuivre son chemin, tandis qu’elle trottait docilement derrière lui :

— Nous sommes mauvais juges en notre propre cause, et nous entretenons souvent l’illusion de certaines fautes, pour mieux nous dérober la vue de ce qui en nous est tout à fait pourri et doit être rejeté à peine de mort.

— Quel mort ? reprit Mouchette. De quel mort parlez-vous ?

Et elle serrait machinalement le pan de sa soutane, tandis que chaque pas de son compagnon la repoussait, essoufflée et bégayante, sur le bord du talus. Le ridicule de cette poursuite, l’humiliation d’interroger à son tour, d’implorer presque, étaient amers à sa fierté. Mais elle sentait aussi quelque chose comme une joie obscure. Elle parlait encore qu’ils sortirent du chemin, et débouchèrent dans la plaine. Elle reconnut la place aussitôt.

C’était, à deux cents mètres des premières maisons de Trilly, le petit carrefour cerné de haies vives, planté de maigres tilleuls, à la mode ancienne. Au premier dimanche d’août, à la ducasse, les forains y installent leurs pauvres boutiques roulantes, et des amateurs y font parfois danser les filles.

Ils se trouvèrent de nouveau face à face, comme au premier moment de leur rencontre. La triste aurore errait dans le ciel, et la haute silhouette du vicaire parut à Mlle Malorthy plus haute encore, lorsque, d’un geste souverain, d’une force et d’une douceur inexprimables, il s’avança vers elle et, tenant levée sur sa tête sa manche noire :

— Ne vous étonnez pas de ce que je vais dire : n’y voyez surtout rien de capable d’exciter l’étonnement ou la curiosité de personne. Je ne suis moi-même qu’un pauvre homme. Mais, quand l’esprit de révolte était en vous, j’ai vu le nom de Dieu écrit dans votre cœur.

Et, baissant le bras, il traça du pouce, sur la poitrine de Mouchette, une double croix.

Elle fit un bond léger en arrière, sans trouver une parole, avec un étonnement stupide. Et quand elle n’entendit plus en elle-même l’écho de cette voix dont la douceur l’avait transpercée, le regard paternel acheva de la confondre.

Si paternel !… (Car il avait lui-même goûté le poison et savouré sa longue amertume)

La langue humaine ne peut être contrainte assez pour exprimer en termes abstraits la certitude d’une présence réelle, car toutes nos certitudes sont déduites, et l’expérience n’est pour la plupart des hommes, au soir d’une longue vie, que le terme d’un long voyage autour de leur propre néant. Nulle autre évidence que logique ne jaillit de la raison, nul autre univers n’est donné que celui des espèces et des genres. Nul feu, sinon divin, qui force et fonde la glace des concepts. Et pourtant ce qui se découvre à cette heure au regard de l’abbé Donissan n’est point signe ou figure : c’est une âme vivante, un cœur pour tout autre scellé ! Pas plus qu’à l’instant de leur extraordinaire rencontre, il ne serait capable de justifier par des mots la vision extérieure d’un éclat toujours égal, ce qui se confond avec la lumière intérieure dont il est lui-même saturé. La première vision de l’enfant est mêmement si pleine et si pure que l’univers dont il vient de s’emparer ne saurait se distinguer d’abord du frémissement de sa propre joie. Toutes les couleurs et toutes les formes s’épanouissent à la fois dans son rire triomphal.

Quand on l’interrogeait plus tard sur ce don de lire dans les âmes, il niait d’abord et presque toujours obstinément. Parfois aussi, craignant de mentir, il s’en expliqua plus clairement, mais avec un tel scrupule, une recherche de précision si naïve que sa parole était souvent pour les curieux une déception nouvelle. Ainsi quelque dévot villageois interpréterait l’extase et l’union en Dieu de sainte Thérèse ou de saint Jean de La Croix. C’est que la vie n’est confusion et désordre que pour qui la contemple du dehors. Ainsi l’homme surnaturel est à l’aise si haut que l’amour le porte et sa vie spirituelle ne comporte aucun vertige sitôt qu’il reçoit les dons magnifiques, sans s’arrêter à les définir et sans chercher à les nommer.

Que voyez-vous ? demandait-on au saint homme. Quand voyez-vous ? Quel avertissement ? Quel signe ? Et il répétait d’une voix d’enfant studieux auquel échappe le mot du rudiment : « J’ai pitié… J’ai seulement pitié !… » Quand il avait rencontré Mlle Malorthy sur le bord du chemin, ne voyant devant lui qu’une ombre presque indiscernable, une violente pitié était déjà dans son cœur. N’est-ce point ainsi qu’une mère s’éveille en sursaut, sachant de toute certitude que son enfant est en péril ? La charité des grandes âmes, leur surnaturelle compassion semblent les porter d’un coup au plus intime des êtres. La charité, comme la raison, est un des éléments de notre connaissance. Mais si elle a ses lois, ses déductions sont foudroyantes, et l’esprit qui les veut suivre n’en aperçoit que l’éclair.

Le regard que l’homme de Dieu tenait baissé sur Mouchette, à toute autre, peut-être, eût fait plier les genoux. Et il est vrai qu’elle se sentit, pour un moment, hésitante et comme attendrie. Mais alors un secours lui vint — jamais vainement attendu — d’un maître de jour en jour plus attentif et plus dur ; rêve jadis à peine distinct d’autres rêves, désir plus âpre à peine, voix entre mille autres voix, à cette heure réelle et vivante ; compagnon et bourreau, tour à tour plaintif, languissant, source des larmes, puis pressant, brutal, avide de contraindre, puis encore, à la minute décisive, cruel, féroce, tout entier présent dans un rire douloureux, amer, jadis serviteur, maintenant maître.

Cela jaillit d’elle tout à coup. Une colère aveugle, une rage de défier ce regard, de lui fermer son âme, d’humilier la pitié qu’elle sentait sur elle suspendue, de la flétrir, de la souiller. Son élan la jeta, toute frémissante, non pas aux pieds, mais face au juge, dans son silence souverain.

Elle ne trouvait d’abord aucun mot ; en était-il pour exprimer ce transport sauvage ? Elle repassait seulement dans son esprit, mais avec une rapidité et une netteté surhumaine, les déceptions capitales de sa courte vie, comme si la pitié de ce prêtre en était le terme et le couronnement… Elle put articuler enfin, d’une voix presque inintelligible :

— Je vous hais !

— N’ayez pas honte, dit-il.

— Gardez vos conseils, cria Mouchette. (Mais il avait frappé si juste que sa colère en fut comme trompée.) Je ne sais même pas ce que vous voulez dire !

— Assurément, d’autres épreuves vous attendent, continua-t-il, plus rudes… Quel âge avez-vous ? demanda-t-il après un silence.

Depuis un moment le regard de Mouchette trahissait une surprise, déjà déçue. À ce dernier mot, par un violent effort, elle sourit.

— Vous devez le savoir, vous qui savez tant de choses…

— Jusqu’à ce jour vous avez vécu comme une enfant. Qui n’a pas de pitié d’un petit enfant ? Et ce sont les pères de ce monde ! Ah ! voyez-vous. Dieu nous assiste jusque dans nos folies. Et, quand l’homme se lève pour le maudire, c’est Lui seul qui soutient cette main débile !

— Un enfant, fit-elle, un enfant ! Des enfants de chœur comme moi, vous n’en rencontrerez pas beaucoup dans vos sacristies : ils n’useront pas votre eau bénite. Les chemins où j’ai passé, souhaitez ne les connaître jamais.

Elle prononça ces derniers mots avec une emphase un peu comique. Il répondit tranquillement :

— Qu’avez-vous donc trouvé dans le péché qui valût tant de peine et de tracas ? Si la recherche et la possession du mal comporte quelque horrible joie, soyez bien sûre qu’un autre l’exprima pour lui seul, et la but jusqu’à la lie.

L’abbé Donissan fit encore un pas vers elle. Rien dans son attitude n’exprimait une émotion excessive, ni le désir d’étonner. Et pourtant les paroles qu’il prononça clouèrent Mouchette sur place, et retentirent dans son cœur.

— Laissez cette pensée, dit-il. Vous n’êtes point devant Dieu coupable de ce meurtre. Pas plus qu’en ce moment-ci votre volonté n’était libre. Vous êtes comme un jouet, vous êtes comme la petite balle d’un enfant, entre les mains de Satan.

Il ne lui laissa pas le temps de répondre et d’ailleurs elle ne trouvait pas un mot. Il l’entraînait déjà, tout en parlant, sur la route de Desvres, à grands pas, dans les champs déserts. Elle le suivait. Elle devait le suivre. Il parlait, comme il n’avait jamais parlé, comme il ne parlerait plus jamais, même à Lumbres et dans la plénitude de ses dons, cpar elle était sa première proie. Ce qu’elle entendait, ce n’était pas l’arrêt du juge, ni rien qui passât son entendement de petite bête obscure et farouche, mais avec une terrible douceur, sa propre histoire, l’histoire de Mouchette non point dramatisée par le metteur en scène, enrichie de détails rares et singuliers — mais résumée au contraire, réduite à rien, vue du dedans. Que le péché qui nous dévore laisse à la vie peu de substance ! Ce qu’elle voyait se consumer au feu de la parole, c’était elle-même, ne dérobant rien à la flamme droite et aiguë, suivie jusqu’au dernier détour, à la dernière fibre de chair. À mesure que s’élevait ou s’abaissait la voix formidable, reçue dans les entrailles, elle sentait croître ou décroître la chaleur de sa vie, cette voix d’abord distincte, avec les mots de tous les jours, que sa terreur accueillait comme un visage ami dans un effrayant rêve, puis de plus en plus confondue avec le témoignage intérieur, le murmure déchirant de la conscience troublée dans sa source profonde, tellement que les deux voix ne faisaient plus qu’une plainte unique, comme au seul jet de sang vermeil.

Mais quand il fit silence, elle se sentit vivre encore.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce silence se prolongea longtemps, ou du moins un temps impossible à mesurer, indiscernable. Puis la voix — mais venue de si loin ! — parvint de nouveau à ses oreilles.

— Remettez-vous, disait-elle. N’abusez pas de vos forces. Vous en avez assez dit.

— Assez dit ? Qu’ai-je dit ? Je n’ai rien dit.

— Nous avons parlé, reprit la voix. Et même nous avons parlé longtemps. Voyez comme le ciel s’éclaircit : la nuit s’achève.

— Ai-je parlé ? répéta-t-elle, d’un ton suppliant.

Et tout à coup (ainsi qu’au réveil surgit de la mémoire, avec une brutale évidence, l’acte accompli) :

— J’ai parlé ! s’écria-t-elle. J’ai parlé !

Dans le gris de l’aube, elle reconnut le visage du vicaire de Campagne. Il exprimait une lassitude infinie. Et ses yeux, où la flamme s’était à présent effacée, semblaient comme rassasiés de la vision mystérieuse.

Elle se sentait si faible, si désarmée qu’elle n’aurait pu faire alors un pas, semblait-il, ni pour le joindre, ni pour l’éviter. Elle hésita.

— Cela est-il possible ? dit-elle encore… De quel droit ?…

— Je n’ai aucun droit sur vous, répondit-il avec douceur. Si Dieu…

— Dieu ! commença-t-elle… Mais il lui fut impossible d’achever. L’esprit de révolte était en elle comme engourdi.

— Comme vous vous débattez dans Sa main, fit-il tristement. Lui échapperez-vous de nouveau ? Je ne sais…

D’une voix très humble, après un nouveau silence, il ajouta :

Épargnez-moi, ma fille !

Sa pâleur était effrayante. La main qu’il levait vers elle retomba gauchement, et son regard se détourna.

Et déjà, elle serrait avec impatience ses petits poings.

Il la vit, telle qu’il l’avait entrevue dans l’ombre, une heure plus tôt, avec ce visage d’enfant vieillie, contracté, méconnaissable. L’inutilité de son grand effort, la vaine dispersion des grâces sublimes qui venaient d’être prodiguées, là, à cette place, l’inexorable prévision lui serra le cœur.

— Dieu ! s’écriait-elle, avec un rire dur…

L’aube livide s’élevait à mesure autour d’eux et ils n’en voyaient que le reflet pathétique sur leurs visages. À leur droite le hameau, à peine émergé de la brume, au creux des collines, faisait un paysage de désolation. Dans l’immense plaine, à l’infini, seul, vivait un mince filet de fumée, au-dessus d’un toit invisible.

Alors, le rire de Mouchette se tut. La flamme instable de son regard s’éteignit. Et soudain, lamentable, exténuée, obstinée, elle implora de nouveau :

— Je ne voulais pas vous offenser… N’est-ce pas que vous m’avez menti tout à l’heure ? Je n’ai rien dit. Que vous aurais-je dit ? Il me semble que je dormais. Ai-je dormi ?

Il semblait ne pas l’entendre. Elle redoubla :

— Ne me refusez pas… Vous ne pouvez refuser de répondre… Pour l’apprendre, je me soumettrai à ce que vous jugerez bon de m’ordonner.

Jamais la voix de l’étrange fille ne s’était faite si humble, si suppliante.

Il ne répondit pas encore.

Elle recula de quelques pas, le dévisagea longuement, ardemment, les sourcils froncés, le front bas, et soudain :

— J’ai tout avoué ! dit-elle. Vous savez tout !

Mais, se reprenant aussitôt :

— Et quand cela serait ? Je ne crains rien. Que m’importe ?… Mais dites-moi… Ah ! dites-moi, qu’avez-vous fait ? Ai-je vraiment parlé en songe ?

Dans son extrême épuisement, sa curiosité indomptable la jetait déjà vers une nouvelle aventure. Le sang montait à ses joues. Ses yeux retrouvaient leur flamme sombre. Et lui, il la contemplait avec pitié, ou peut-être avec mépris.

Car, à sa grande surprise, la vision s’était effacée, anéantie. Le souvenir en était trop vif, trop précis pour qu’il doutât. Les paroles échangées sonnaient encore à ses oreilles. Mais les ténèbres étaient retombées. Pourquoi n’obéit-il pas alors au mouvement intérieur qui lui commandait de se dérober sans retard ? Devant lui, ce n’était qu’une pauvre créature reformant en hâte la trame un instant déchirée de ses mensonges… Mais n’avait-il pas été une minute — une éternité ! — par un effort presque divin, affranchi de sa propre nature ? Fut-ce le désespoir de cette puissance perdue ? Ou la rage de la reconquérir ? Ou la colère de retrouver rebelle la misérable enfant tout à l’heure à sa merci ? Il eut un geste des épaules, d’une énorme brutalité.

— Je t’ai vue ! (À ce tu, elle frémit de rage.) Je t’ai vue comme peut-être aucune créature telle que toi ne fut vue ici-bas ! Je t’ai vue de telle manière que tu ne peux m’échapper, avec toute ta ruse. Penses-tu que ton péché me fasse horreur ? À peine as-tu plus offensé Dieu que les bêtes. Tu n’as porté que de faux crimes, comme tu n’as porté qu’un fœtus. Cherche ! Remue ton limon : le vice dont tu te fais honneur y a pourri depuis longtemps, à chaque heure du jour ton cœur se crevait de dégoût. De toi, tu n’as tiré que de vains rêves, toujours déçus. Tu crois avoir tué un homme… Pauvre fille ! tu l’as délivré de toi. Tu as détruit de tes mains l’unique instrument possible de ton abominable libération. Et, quelques semaines après, tu rampais aux pieds d’un autre qui ne le valait pas. Celui-là t’a mis la face contre terre. Tu le méprises et il te craint. Mais tu ne peux lui échapper.

— …Je ne puis… lui… échapper, bégaya Mouchette. Sa terreur et sa rage étaient telles que sur son visage, d’une excessive mobilité, à présent durci, se peignit comme une sérénité sinistre.

— Je sais que je le puis, dit-elle enfin. Quand je le voudrai. On m’a crue folle : qu’ai-je fait pour les détromper tous ? J’attendais d’être prête, voilà tout.

Il appuya si violemment la main sur son épaule qu’elle chancela.

— Tu ne seras jamais prête. Tu ne dérobes à Dieu que le pire : la boue dont tu es faite, Satan ! Te crois-tu libre ? Tu ne l’aurais été qu’en Dieu. Ta vie….

Il respira profondément, pareil à un lutteur qui va donner son effort. Et déjà montait dans ses yeux la même lueur de lucidité surhumaine, cette fois dépouillée de toute pitié. Le don périlleux, il l’avait donc conquis de nouveau, par force, dans un élan désespéré, capable de faire violence, même au ciel. La grâce de Dieu s’était faite visible à ses yeux mortels : ils ne découvraient plus maintenant que l’ennemi, vautré dans sa proie. Et déjà aussi la pâle figure de Mouchette, comme rétrécie par l’angoisse, chavirait dans le même rêve, dont leur double regard échangeait le reflet hideux.

— Ta vie répète d’autres vies, toutes pareilles, vécues à plat, juste au niveau des mangeoires où votre bétail mange son grain. Oui ! chacun de tes actes est le signe d’un de ceux-là dont tu sors, lâches, avares, luxurieux et menteurs. Je les vois. Dieu m’accorde de les voir. C’est vrai que je t’ai vue en eux, et eux en toi. Oh ! que notre place est ici-bas dangereuse et petite ! que notre chemin est étroit !

Et il commença de tenir des propos plus singuliers encore, mais en baissant la voix, avec une grande simplicité.

Comment les rapporterait-on ici ? C’était encore l’histoire de Mouchette, merveilleusement confondue avec d’autres vieilles histoires oubliées depuis longtemps, à moins qu’elles n’eussent été jamais connues. Avant qu’elle en comprît le sens, Mouchette sentit son cœur se serrer, comme à une brusque descente, et cette surprise qui fait hésiter le plus étourdi, au seuil d’une demeure profonde et secrète. Puis ce fut des noms entendus, familiers, ou seulement pleins d’un souvenir vague, de plus en plus nombreux, s’éclairant l’un par l’autre, jusqu’à ce que la trame même du récit apparût en dessous. Humbles faits de la vie quotidienne, sans aucun éclat, pris dans la malice la plus commune — comme des cailloux dans leur gaine de boue, — mornes secrets, mornes mensonges, mornes radotages du vice, mornes aventures qu’un nom soudain prononcé illuminait comme un phare, puis retombant dans des ténèbres où l’esprit n’eût rien distingué encore mais qu’une espèce d’horreur sacrée dénonçait comme un grouillement de vies obscures. Tandis que Mouchette, une fois de plus, se sentait entraînée malgré sa volonté et sa raison, c’était cette horreur même qui vivait et pensait pour elle. Car, à la frontière du monde invisible, l’angoisse est un sixième sens, et douleur et perception ne font qu’un. Ces noms, que prononçait l’un après l’autre la voix redevenue souveraine, elle les reconnaissait au passage, mais pas tous. C’étaient ceux des Malorthy, des Brissaut, des Paully, des Pichon, aïeux et aïeules, négociants sans reproche, bonnes ménagères, aimant leur bien, jamais décédés intestats, honneur des Chambres de commerce et des études de notaires. (Ta tante Suzanne, ton oncle Henri, tes grand’mères Adèle et Malvina ou Cécile…) Mais ce que la voix racontait, d’un accent tout uni, peu d’oreilles l’entendirent jamais — l’histoire saisie du dedans — la plus cachée, la mieux défendue, et non point telle quelle, dans l’enchevêtrement des effets et des causes, des actes et des intentions, mais rapportée à quelques faits principaux, aux fautes mères. Et certes l’intelligence de Mouchette, à elle seule, n’eût saisi que peu de choses d’un tel récit, dont l’effrayante ellipse eût déçu de plus lucides. Où la voix trouvait son écho, n’était-ce pas dans sa chair même, que chacune de ces fautes avait marquée, affaiblie à l’instant même qu’elle fût conçue ? À voir peu à peu ces morts et ces mortes sortir tout nus de leur linceul, elle ne sentait même rien qu’on pût appeler surprise. Elle écoutait cette révélation surhumaine, d’un cœur abîmé d’angoisse, toutefois sans véritable curiosité ni stupeur. Il semblait qu’elle l’eût déjà entendue, ou mieux encore. Mensonges calomnieux, haines longuement nourries, amours honteuses, crimes calculés de l’avarice et de la haine, tout se reformait en elle à mesure, comme se reforme, à l’état de veille, une cruelle image du rêve. Jamais, non jamais ! morts ne furent si brutalement tirés de leur poussière, jetés dehors, ouverts. À un mot, à un nom soudain prononcé, ainsi qu’à la surface une bulle de boue, quelque chose remontait du passé au présent — acte, désir, ou parfois, plus profonde et plus intime, une seule pensée (car elle n’était pas morte avec le mort), mais si intime, si profonde, si sauvagement arrachée que Mouchette la recevait avec un gémissement de honte. Elle ne distinguait plus la voix impitoyable de sa propre révélation intérieure, mille fois plus riche et plus ample. D’ailleurs plus rapides qu’aucune parole humaine, ces fantômes innombrables qui se levaient de toutes parts n’eussent pu seulement être nommés ; pourtant, comme à travers un orage de sons monte la dominante irrésistible, une volonté active et claire achevait d’organiser ce chaos. En vain Mouchette, dans un geste de défense naïve, levait vers l’ennemi ses petites mains. Tandis qu’un autre songe, sitôt fixé de sang-froid, se dérobe et se disperse, celui-ci se rapprochait d’elle, ainsi qu’une troupe qui se rassemble pour charger. La foule, un instant plus tôt si grouillante, où elle avait reconnu tous les siens, se rétrécissait à mesure. Des visages se superposaient entre eux, ne faisaient plus qu’un visage, qui était celui même d’un vice. Des gestes confus se fixaient dans une attitude unique, qui était le geste du crime. Plus encore : parfois le mal ne laissait de sa proie qu’un amas informe, en pleine dissolution, gonflé de son venin, digéré. Les avares faisaient une masse d’or vivant, les luxurieux un tas d’entrailles. Partout le péché crevait son enveloppe, laissait voir le mystère de sa génération : des dizaines d’hommes et de femmes liés dans les fibres du même cancer, et les affreux liens se rétractant, pareils aux bras coupés d’un poulpe, jusqu’au noyau du monstre même, la faute initiale, ignorée de tous, dans un cœur d’enfant… Et, soudain, Mouchette se vit comme elle ne s’était jamais vue, pas même à ce moment où elle avait senti se briser son orgueil : quelque chose fléchit en elle d’un plus irréparable fléchissement, puis s’enfonça d’une fuite obscure. La voix, toujours basse, mais d’un trait vif et brûlant, l’avait comme dépouillée, fibre à fibre. Elle doutait d’être, d’avoir été. Toute abstraction, dans son esprit, prend une forme, et peut être serrée sur la poitrine ou repoussée. Que dire de ce fléchissement de la conscience même ! Elle s’était reconnue dans les siens et, au paroxysme du délire, ne se distinguait plus du troupeau. Quoi ! pas un acte de sa vie qui n’eût ailleurs son double ? Pas une pensée qui lui appartînt en propre, pas un geste qui ne fût dès longtemps tracé ? Non point semblables, mais les mêmes ! Non point répétés, mais uniques. Sans qu’elle pût retracer en paroles intelligibles aucune des évidences qui achevaient de la détruire, elle sentait dans sa misérable petite vie l’immense duperie, le rire immense du dupeur. Chacun de ces ancêtres dérisoires, d’une monotone ignominie, ayant reconnu et flairé en elle son bien, venait le prendre ; elle abandonnait tout. Elle livrait tout et c’était comme si ce troupeau était venu manger dans sa main sa propre vie. Que leur disputer ? Que reprendre ? Ils avaient jusqu’à sa révolte même.

Alors elle se dressa, battant l’air de ses mains, la tête jetée en arrière, puis d’une épaule à l’autre, absolument comme un noyé qui s’enfonce. La sueur ruisselait sur son visage, ainsi qu’un torrent de larmes, tandis que ses yeux, que dévorait la vision intérieure, n’offraient au vicaire de Campagne qu’un métal refroidi. Aucun cri ne sortait de ses lèvres, bien qu’il parût vibrer dans sa gorge muette. Ce cri, qu’on n’entendait pas, imposait pourtant sa forme à la bouche contractée, au col ployé, aux maigres épaules, aux reins creusés, au corps tout entier comme tiré en haut pour un appel désespéré… Enfin elle s’enfuit.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Jusqu’au premier tournant de la route elle crut ne pas hâter son pas, quand déjà elle courait presque. Au bas de la descente, lorsque les haies dégarnies et les troncs pressés de pommiers lui furent un abri, elle se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes. À l’entrée de Campagne, cependant, elle quitta la grande route et prit d’instinct le sentier désert à cette heure et qui lui permit d’atteindre, sans être vue, son jardin. Elle ne pensait clairement à rien, ne désirait rien que se trouver seule, derrière une porte bien close, à l’abri, seule. Le dehors, l’horizon familier, le ciel même appartenaient à son ennemi. Sa frayeur ou, pour mieux dire, son désordre était tel que, si l’occasion s’en fût seulement présentée, elle eût appelé à l’aide n’importe qui, son père même.

Mais l’occasion ne se présenta pas. La cuisine était vide. Elle grimpa l’escalier quatre à quatre, poussa le verrou, se jeta en travers de son lit, puis se redressa aussitôt comme mordue, se jeta vers la fenêtre, ouvrit les rideaux et, découvrant son regard dans la glace, fit en arrière un bond de bête surprise.

— Est-ce toi, Germaine ? demandait à travers la cloison Mme Malorthy.

La glace connut seule ce nouveau regard de Mouchette, la grimace frénétique de ses lèvres. Elle répondit d’une voix basse et calme :

— C’est moi, maman.

Et, avant que la vieille femme eût placé encore un mot, elle trouva sans hésiter, sans y penser même, le seul mensonge qui ne fût pas tout à fait invraisemblable :

— Cousin Georges m’a reconduite en voiture jusqu’au hameau de Viel. Il allait au marché de Viel-Aubin.

— À ct’heure ?

— Il est parti très tôt, parce qu’il embarquait des porcs. Il fallait profiter de l’occasion, ou revenir à pied.

— T’as pas dîné, répondit la vieille. Je vas te faire un peu de café.

— Justement parce que je n’ai pas dormi, je me couche, fit Mouchette. Laisse-moi.

— Ouvre donc, répéta Mme Malorthy.

— Non ! cria farouchement Mouchette.

Mais, se reprenant aussitôt, de sa petite voix sèche et dure, qui faisait trembler sa mère :

— Je n’ai besoin que de dormir. Bonsoir.

Et quand elle entendit décroître, au tournant de l’escalier, le bruit des sabots, ses genoux fléchirent : elle s’accroupit dans le coin sombre, sans parole, sans regard.

Le péril présent n’engendre que la crainte, qui frappe de stupeur le lâche. Elle endort avant que de tuer. La terreur s’éveille plus tard, lorsque la conscience engourdie prend peu à peu connaissance et possession de son hôte sinistre. Le jugement touche le condamné comme la pierre d’une fronde, et le chiourme qui le reconduit à sa cellule ne jette sur le lit qu’une espèce de cadavre. Mais, quand il ouvre les yeux, dans la nuit profonde et douce, le misérable connaît tout à coup qu’il est étranger parmi les hommes.

Rarement Mouchette prit le temps de s’observer avec quelque sollicitude : elle n’y trouve aucun plaisir. Sur un tel sujet, son inexpérience est grande ; elle ressemble à la candeur. Si loin qu’elle remonte dans le passé, elle n’a connu des scrupules et des remords que cette gêne vague — la crainte du péril, ou son défi, — la conscience obscure d’être pour un moment hors la loi, l’instinct tout entier en éveil de l’animal loin de son gîte, sur une route inconnue. À cette minute même rien ne l’occupe que le danger mystérieux entrevu quelques instants plus tôt, la volonté qui a brisé la sienne, le prêtre ridicule, connu de tous, salué dans la rue, familier, qui lui a vu plier les genoux.

Ce souvenir est encore si fort qu’il écarte tous les autres : elle s’est heurtée à un obstacle, et l’obstacle, c’est ce prêtre. Jadis une telle évidence eût réveillé sa colère et tendu les mille réseaux de sa ruse. Ce qui la tient cette fois face contre terre, c’est la cruelle surprise de ne sentir au fond de son cœur humilié qu’un amer dégoût.

Un moment — un seul moment — l’idée lui vient (mais si embarrassée de se formuler seulement) : briser l’obstacle, répéter le geste meurtrier. Elle l’écarte aussitôt : elle lui paraît vaine et grotesque, pareille à ces entreprises poursuivies dans les rêves. On ne tue pas pour quelques paroles obscures. Telle est la raison qu’elle se donne ; mais il est plus vrai qu’en l’atteignant dans son orgueil le rude adversaire a rompu le ressort de sa vie.

Le danger l’exciterait plutôt ; l’odieux ne l’arrêterait pas. Elle craint seulement quelque chose qui pourrait être le ridicule ou la pitié. Comme il arrive parfois, les mots qui lui viennent tout à coup aux lèvres, sans qu’elle les cherche, expriment sa crainte profonde : « Ils me croiraient tout à fait folle », murmura-t-elle.

Folle !… Elle arrête ici un long moment sa pensée. Jusqu’alors, même à l’hospice de Campagne, elle n’a pas douté de sa raison. Dès le premier instant de lucidité, elle écoutait discuter son cas avec une ironique curiosité. — Que savaient-ils, ces messieurs, de la terrible aventure ? — Presque rien, l’essentiel demeurant son secret. Elle était, au milieu de ces nouveaux spectateurs, ce qu’elle avait désiré d’être, toujours semblable à son personnage favori, une fille dangereuse et secrète, au destin singulier, une héroïne parmi les couards et les sots… Toutefois, aujourd’hui, à cet instant…

Qui justifiait sa terreur ? Au tournant de la route déserte, elle ne laissait derrière elle qu’un jeune prêtre, rencontré déjà bien des fois, inoffensif en apparence, et même un peu sot. Sans doute il a parlé. Qu’a-t-il donc dit de tellement grave ? À ce point, l’effort qu’elle fait pour se reprendre, se dominer, ne peut se poursuivre. De minute en minute, il lui paraît, cependant plus clair qu’elle s’est trouvée dupe en quelque façon. Elle a pris peur pour un certain nombre de phrases vagues, d’allusions en apparence perfides — peut-être innocentes, maladroitement interprétées. Lesquelles encore ? Un mot dit en passant sur le crime déjà si ancien, presque oublié, un mot fait plutôt pour la rassurer : « Vous n’êtes pas devant Dieu coupable de ce meurtre… » (elle a beau répéter ces mêmes mots, elle ne retrouve pas la rage humiliée qui alors lui travaillait si puissamment le cœur.) Puis quoi ? Des reproches, des exhortations à quitter la voie mauvaise… (elle ne se souvient nettement d’aucune) et enfin… (là, sa mémoire tourne court) certaine révélation singulière qui l’a troublée au point que, l’angoisse seule survivant à sa cause, elle ne saurait dire pourquoi elle se blottit dans l’angle du mur, le visage sur ses genoux, toute hérissée de frissons, claquant des dents. Là ! Là est le secret. C’est alors seulement qu’elle a fui. Ce vide affreux s’est alors creusé en elle. Est-il possible ? Est-il possible pourtant qu’elle ait fui d’une telle fuite désespérée de vagues récits empruntés sans doute à la chronique du bourg, sur elle et les siens ? C’est vrai qu’elle les a crus, et elle en sait encore assez pour être sûre qu’à un certain moment elle ne pouvait pas ne pas les croire. Nul doute que la même présence et la même parole la convaincraient à nouveau. Et puis après ? A-t-elle jamais redouté la haine des sots ? Mais qu’a-t-il pu donc rapporter de neuf, ce prêtre ? La terreur qui l’a comme tirée hors d’elle-même pour la jeter ici tremblante ne vient pas de lui. Elle n’est dupe que d’un rêve… et ce rêve qu’elle emporte engourdi peut ressusciter tout à coup… Oh ! oh ! voilà que déjà son cœur bat et sonne, tandis que la sueur ruisselle entre ses épaules. La houle d’angoisse l’agite, l’affreuse caresse glacée la saisit durement à la gorge. Le hurlement qu’elle pousse s’entend jusqu’à l’extrémité de la place, et le mur même en a frémi.

Elle se retrouve couchée à plat ventre au pied de son lit. L’édredon a glissé par-dessous et elle y a enfoncé ses crocs, en sorte que sa bouche est pleine de duvet. Rien ne trouble plus le silence, et elle s’avise tout à coup qu’elle n’a crié qu’en songe. À présent, de toutes les forces qui lui restent, elle repousse, elle refoule un nouveau cri. Car, en un éclair, elle s’est vue reconduite à l’hospice, la porte refermée sur elle, cette fois décidément folle — folle à ses propres yeux — de son aveu même… D’abord elle gémit à petits coups, puis se tut.

Parfois, lorsque l’âme même fléchit dans son enveloppe de chair, le plus vil souhaite le miracle et, s’il ne sait prier, d’instinct au moins, comme une bouche à l’air respirable, s’ouvre à Dieu. Mais c’est en vain que la misérable fille userait, à résoudre l’énigme qu’elle se propose, ce qui lui reste de vie. Comment s’élèverait-elle par ses propres forces à la hauteur où l’a portée tout à coup l’homme de Dieu, et d’où est présentement retombée ? De la lumière qui l’a percée de part en part — pauvre petit animal obscur — il ne reste que sa douleur inconnue, dont elle mourrait sans la comprendre. Elle se débat, l’arme éblouissante en plein cœur, et la main qui l’a poussée ne connaît pas sa cruauté. Pour la divine miséricorde, elle l’ignore et ne saurait même pas l’imaginer… Que d’autres se débattent ainsi, vainement serrés sur la poitrine de l’ange dont ils ont entrevu, puis oublié la face ! Les hommes regardent curieusement s’agiter tel d’entre eux marqué de ce signe, et s’étonnent de le voir tour à tour frénétique dans la recherche du plaisir, désespéré dans sa possession, promenant sur toutes choses un regard avide et dur, où le reflet même de ce qu’il désire s’est effacé !

Deux longues heures, tantôt reployée sur elle-même, sans mouvement, tantôt se tordant à terre dans une rage convulsive et muette, puis encore assommée d’un affreux sommeil, elle crut vraiment perdre la raison, descendre une à une les marches noires. Son destin se retraçait ligne par ligne : elle en parcourait les étapes. C’était comme une suite de tableaux fulgurants. Elle en comptait les personnages imaginaires, elle scrutait leurs visages, entendait leurs voix. À chaque image recherchée, suscitée volontairement, épuisée, elle sentait littéralement frémir ses sens et sa raison, ainsi qu’un frêle navire dans le vent ; toujours sa douleur lucide reprenait le dessus. Elle en était à soulever délibérément en elle les puissances de désordre, appelant la folie ainsi que d’autres appellent la mort. Mais par un instinct profond à peine conscient elle s’interdisait la seule manifestation extérieure qui risquât de briser ses forces : elle ne poussait aucun cri, elle étouffait même sa plainte : un seul témoin de son délire, et c’était assez pour qu’elle perdît pied. Cela elle le savait : elle n’appelait point. À mesure que la résistance intérieure, en dépit d’elle-même, s’affermissait, ses gestes devenaient une agitation factice, sa rage s’exténuait par sa violence même. Elle redevenait par degrés spectatrice de sa propre folie. Quand elle se vit de nouveau respirant fortement ainsi qu’au retour d’un grand rêve, un calme affreux rétabli dans son âme, sa déception fut totale, absolue. C’était comme la chute brusque du vent, sur une mer démontée, dans une nuit noire.

La même chose ignorée lui manquait toujours, manquait à sa vie. Mais quoi ? Mais laquelle ? Vainement elle essuyait ses joues déchirées à coups d’ongle, ses lèvres mordues ; vainement elle regardait à travers les vitres la lumière de l’aube ; vainement elle répétait de sa triste voix sans timbre : « C’est fini… c’est fini !…» La vérité lui apparaissait ; l’évidence serrait son cœur ; même la folie lui refusait son asile ténébreux. Non ! elle n’était pas folle, ne le serait jamais. Cette chose lui manquait, qu’elle avait tenue — mais où ? mais quand ! De quelle manière ? Et il était sûr à présent qu’elle s’était joué depuis quelques instants la comédie de la démence pour masquer, pour oublier — à quelque prix que ce fût — son mal réel, inguérissable, inconnu.

(Ah ! parfois Dieu nous appelle d’une voix si pressante et si douce ! Mais, quand il se retire tout à coup, le hurlement qui s’élève de la chair déçue doit étonner l’enfer !)

C’est alors qu’elle appela — du plus profond, du plus intime — d’un appel qui était comme un don d’elle-même, Satan.

D’ailleurs, qu’elle l’eût nommé ou non, il ne devait venir qu’à son heure et par une route oblique. L’astre livide, même imploré, surgit rarement de l’abîme. Aussi n’eût-elle su dire, à demi consciente, quelle offrande elle faisait d’elle-même, et à qui. Cela vint tout à coup, monta moins de son esprit que de sa pauvre chair souillée. La componction, que l’homme de Dieu avait en elle suscitée un moment, n’était plus qu’une souffrance entre ses souffrances. La minute présente était toute angoisse. Le passé un trou noir. L’avenir un autre trou noir. Le chemin où d’autres vont pas à pas, elle l’avait déjà parcouru : si petit que fût son destin, au regard de tant de pécheurs légendaires, sa malice secrète avait épuisé tout le mal dont elle était capable — à une faute près — la dernière. Dès l’enfance, sa recherche s’était tournée vers lui, chaque désillusion n’ayant été que prétexte à un nouveau défi. Car elle l’aimait.

Où l’enfer trouve sa meilleure aubaine, ce n’est pas dans le troupeau des agités qui étonnent le monde de forfaits retentissants. Les plus grands saints ne sont pas toujours les saints à miracles, car le contemplatif vit et meurt le plus souvent ignoré. Or l’enfer aussi a ses cloîtres.

La voilà donc sous nos yeux, cette mystique ingénue, petite servante de Satan, sainte Brigitte du néant. Un meurtre excepté, rien ne marquera ses pas sur la terre. Sa vie est un secret entre elle et son maître, ou plutôt le seul secret de son maître. Il ne l’a pas cherchée parmi les puissants, leurs noces ont été consommées dans le silence. Elle s’est avancée jusqu’au but, non pas à pas mais comme par bonds, et le touche, quand elle ne s’en croyait pas si proche. Elle va recevoir son salaire. Hélas ! il n’est pas d’homme qui, sa décision prise et le remords d’avance accepté, ne se soit, au moins une minute, rué au mal avec une claire cupidité, comme pour en tarir la malédiction, cruel rêve qui fait geindre les amants, affole le meurtrier, allume une dernière lueur au regard du misérable décidé à mourir, le col déjà serré par la corde et lorsqu’il repousse la chaise d’un coup de pied furieux… C’est ainsi, mais d’une force multipliée, que Mouchette souhaite dans son âme, sans le nommer, la présence du cruel Seigneur.

Il vint, aussitôt, tout à coup, sans nul débat, effroyablement paisible et sûr. Si loin qu’il pousse la ressemblance de Dieu, aucune joie ne saurait procéder de lui, mais, bien supérieure aux voluptés qui n’émeuvent que les entrailles, son chef-d’œuvre est une paix muette, solitaire, glacée, comparable à la délectation du néant. Quand ce don est offert et reçu, l’ange qui nous garde détourne avec stupeur sa face.

Il vint et, sitôt venu, l’agitation de Mouchette cessa par miracle, son cœur battit lentement, la chaleur revint par degrés, son corps et son âme ne furent qu’attente ferme et calculée — sans impatience inutile — d’un événement désormais certain. Presque en même temps, son cerveau l’imagina, le réalisa pleinement. Et elle comprit que l’heure était venue de se tuer, sans aucun délai surtout ! à l’instant même.

Avant que ses membres n’eussent fait un mouvement, son esprit fuyait déjà sur la route de la délivrance. Après lui elle s’y jeta. Chose étrange : son regard seul restait trouble et hésitant. Toute sa vie sensible était à l’extrémité de ses doigts, dans la paume de ses mains agiles. Elle ouvrit la porte sans faire crier l’huis, poussa celle de la chambre de son père (à cette heure toujours vide), prit le rasoir à sa place ordinaire, l’ouvrit tout grand. Déjà elle était de nouveau chez elle, face à la glace, dressée sur la pointe de ses petits pieds, le menton jeté en arrière, sa gorge tendue, offerte… Quelle que fût son envie, elle n’y jeta pas la lame, elle l’y appliqua férocement, consciemment et l’entendit grincer dans sa chair. Son dernier souvenir fut le jet de sang tiède sur sa main et jusqu’au pli de son bras.