Six mille lieues à toute vapeur/03

Six mille lieues à toute vapeur
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 37 (p. 903-947).
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III.
Washington, 4 août 1861.

Je t’ai quittée hier, ma chère mère, au beau milieu d’un dîner chez le président des États-Unis[1]. J’ai fini la journée chez le ministre de Russie. Je ne te dirai rien encore des choses que j’ai entendu apprécier et débattre. Le temps me manque, et je veux d’ailleurs me livrer à mes impressions personnelles avec toi. Pour aujourd’hui, je suis encore en plein feu d’artifice de mouvement et de nouveauté.

Nous visitons les lignes de défense de Washington, les redoutes, ouvrages en terre gardés par des canons dont quelques-uns sont de grosseur démesurée et par de grands abatis de bois. Je cherche en vain les citadelles-revolvers à pivot (tirant soixante coups de canon à la minute), dont on m’avait parlé à New-York. Ce n’était qu’un de ces projets vantés et prônés par la presse américaine, comme s’ils étaient déjà mis à exécution depuis longtemps.

Nous traversons le Potomac sur le Long-Bridge, pont de bois d’un kilomètre et demi, défendu par des ouvrages avancés dont Ragon tâche de m’apprendre les noms techniques ; mais j’ai déjà tout brouillé dans ma cervelle. Nous entrons dans le camp du général Mac-Dowell. Une vingtaine de soldats puritains et leurs femmes, assis en rond, chantent en chœur des psaumes sous les grands arbres ; des tentes, des fourgons, des fusils en faisceaux, des sentinelles, des estafettes, des rondes d’officiers, des soldats qui se promènent ou préparent la pot-bouille. Tout se fait sans rire, sans gaîté ; pas de chansons joyeuses ou de propos badins comme dans nos camps. Une belle habitation appartenant à un sécessioniste est devenue le quartier-général ; de longues files de chevaux attachés aux arbres du parc broutent les corbeilles de fleurs, un troupeau de bœufs se vautre stupidement dans les pièces d’eau en attendant qu’on l’égorge pour les besoins de l’armée ; les gazons sont foulés par les roues de l’artillerie, les allées de sable défoncées et couvertes de débris de toute sorte et de feuilles de journaux déchirées.

Nous trouvons là le général Mac-Dowell qui, avec beaucoup de simplicité et de clarté, en très bon français, raconte au prince, cartes et plans sous les yeux, les opérations et péripéties de la bataille du 21 juillet. Tu la trouveras tout au long dans les journaux ; mais ce qu’il y a de positif, c’est que dans cette bataille, comparée par le bourgeois américain à celle de Solferino, l’armée du nord a eu en tout quatre cent soixante-huit hommes tués et quinze cents blessés. Réjouissons-nous pour la bonne cause du peu de ressemblance de cet échec avec celui que l’Autriche a subi à Solferino.

Ce soir, dîner et soirée chez le ministre de France à Georgetown. Les lucioles nous ont donné un feu d’artifice sur la pelouse. Il fait aussi chaud qu’à la gueule d’un four, et les moustiques du Nouveau-Monde adorent la peau des Européens.

5 août. — Jusqu’à l’heure du dîner, liberté de manœuvre, comme on disait à bord, c’est-à-dire que chacun va où bon lui semble. Il me semble bon, à moi, d’aller me délecter dans les arbres, les plantes, les oiseaux et les insectes. Je fais d’abord un croquis à Georgetown, et puis me voici sous les grands arbres : des chênes à feuilles dentées comme celles des platanes, des noyers à feuilles d’acacia dont je mange les noix vertes, bien meilleures que les nôtres et différentes de forme ; des micocouliers de plusieurs espèces, tulipiers, frênes, érables, sumacs, sassafras, magnolias à fleurs jaunâtres, acacias hérissés de longues épines, cèdres et conifères très variés. En fait de fleurs, des phlox, des lis martagon, des hibiscus, des phitolacca (raisins d’Amérique) ornés de grosses grappes violettes, des ænothères, des armoises en fleur autour desquelles volent et planent, comme des oiseaux de proie, de beaux papillons jaunes marbrés de noir (pap. Troïlus) larges comme des assiettes, d’autres noirs à reflets bleus ou tout brillantes d’argent (l’argynne Idalia) ; mais, hélas ! pas de filet, pas d’engin pour attraper toutes ces jolies bêtes ailées ! J’enrage, je cours après quand même, et à coups de mouchoir ou de chapeau j’abats dans les herbes les papilio Asterias et Polyxenus, de grandes hespéries aux ailes inférieures plaquées de mica, des polyommates bleus à quatre queues, une héliconie Charitonia, de jolis bombyx rose et jaune endormis sur les écorces de je ne sais quelle espèce de chênes ; il y en a tant ici, des noirs, des blancs, des rouges ! Nouveau désespoir : pas d’épingles pour piquer mes captures ! Les feuillets de mon album sont convertis en cornets et en papillotes, et je bourre mes poches d’insectes de toutes familles et de tous genres. Je ne sais pas le nom du tiers de tout ce que je ramasse ; mais au retour je définirai toutes ces bestioles. Je reconnais cependant la mégacéphale Virginica, joli carabe vert comme une émeraude, la cicindèle Purpurea, les trox Carolinus et Affinis, les hannetons (pelidnota Punctata) qui bourdonnent en plein soleil autour des lianes, la cétoine Nitida. Je fais une provision de ces lucioles qui m’avaient si fort intrigué : ce sont les lampyres Pyralîs, Linearis, Marginella et Pensylvanica, tous communs ici. Je repêche dans une flaque d’eau un gros longicorne qui se noyait. Sur une espèce de menthe qui embaume l’air et forme un dôme de fleurs volent, je crois, tous les insectes du pays, papillons, petits carabes dorés, fourmis velues, qui font la chasse aux pucerons écarlates ; des bourdons blanchâtres, des abeilles, des guêpes à ventre de cuivre rouge, de grands ichneumons en bronze florentin, des mouches d’or, des membraces blanches, et jusqu’à des cimex si singulièrement construites que les unes ressemblent à des guitares incrustées de nacre, les autres à des mandolines. C’est une véritable fourmilière ; tout ce petit monde va, vient, butine, chasse, plane, se poursuit, s’aime ou se mange. Au moindre mouvement que je fais, tout s’envole ; une seconde après, les bouquets lilas sont repeuplés.

Mais quel soleil ! Je suis littéralement cuit, non rôti, mais bouilli, car ce n’est pas la chaleur d’Afrique ; celle-ci, bien plus molle, vous maintient dans une transpiration continuelle. On n’a pas à craindre les refroidissemens, la température des nuits étant égale à celle des jours et le vent ne fraîchissant pas. On m’a assuré ici que la chaleur des tropiques n’était pas plus forte. Pourtant, comme j’étais harassé, je m’assieds sous je ne sais quelle espèce d’arbre, et au bout de trois minutes je me sens glacé. Je quitte cette ombre perfide, et je retourne en plein soleil, non pas un soleil éclatant dans un ciel pur comme à Alger : une sorte de vapeur humide pénètre les plantes et leur conserve une luxuriante végétation. Partout de beaux oiseaux rouges à ailes et queues noires, des tangaras et des cardinaux. Un gobe-mouche gros comme un merle, brun à ventre jaune, à poitrine blanche, huppé de plumes vertes, grimpait, le bec plein, pour porter à dîner à ses petits, que j’entendais piauler d’impatience. En le suivant de l’œil, j’aperçois le nid, fait comme une grosse perruque, attaché à une branche basse ; mais juge de ma surprise ! quand j’y porte la main, tous les cheveux de cette perruque se détachent et se sauvent. C’était un paquet de maigres araignées à jambes démesurément longues. J’ai trouvé le nid de l’oiseau un peu plus loin ; il n’avait aucun rapport avec celui des arachnides.

Les cigales grésillent sur un rhythme nouveau à mon oreille ; elles parlent évidemment une autre langue que celles de chez nous. Cette espèce est verte et bien plus grosse que celle du midi de la France. J’ai vu encore une quantité d’oiseaux charmans, tels que les chardonnerets jaunes à ailes, queue et calotte noires, des baltimores, sorte de gros moineau noir et jaune, des rouges-gorges qui ont ici la poitrine d’un beau bleu d’outre-mer et le ventre blanc, des geais tout bleu de ciel, qui sautent sur l’herbe en relevant la queue d’un air triomphant. Ils sont bien fiers d’être si bleus !

Te rappelles-tu combien de fois j’ai dit en regardant les collections d’exotiques : « Je ne verrai jamais voler tout cela ? » Et voilà que du jour au lendemain pour ainsi dire je vois cette riche nature en vie ! et en pleine vie d’été, dans toute sa force et dans toute sa grâce ! C’est si beau que j’y perds presque la rage de prendre, d’analyser et de savoir. Est-il possible qu’on se batte et qu’on se déchire sur une terre si remplie d’enchantemens ! Ne faudrait-il pas voir ici, au lieu d’un peuple de politiques, un peuple de naturalistes et de poètes ? Mais on dit que les contemplatifs ne sont bons à rien ! Ils sont au moins bons à ne pas faire de mal.

Je m’amusais tant à voir toutes ces merveilles du Nouveau-Monde, que j’ai failli oublier l’heure et le dîner du secrétaire d’état, M. Seward. Je reviens vite, je vide mes poches et je pars. C’est à peu près le même personnel qu’au dîner du président : ministres, membres du congrès, sénateurs ; les dames de leurs familles sont venues le soir.

Pour juger la société américaine, il me faudra, je crois, me détacher absolument des idées et des instincts français. J’avoue que je ne peux pas encore obtenir de moi cette métamorphose. Certes il y a ici des gens de mérite, mais il ne me semble pas qu’on les recherche et qu’on les apprécie, ou, si on les apprécie, on les craint. Interrogez qui vous voudrez sur un homme populaire ou influent, on vous répond tranquillement : Grand esprit ? Non. Homme habile ? Non. Cœur d’apôtre ? Non. Actions d’éclat, talens particuliers, services rendus ? Non. Pourquoi faire ? À quoi bon ? C’est un brave homme, c’est le premier venu, c’est tout ce qu’il nous faut ; — admirable réponse et digne des temps antiques, si nous étions ici en plein âge d’or, et si l’on n’avait qu’à étendre la main pour prendre au hasard un homme pur, sage et bon patriote. Malheureusement il ne paraît pas qu’il en soit ainsi. Il parait au contraire, et du propre aveu de ses membres, que cette démocratie est, en fait d’argent, aussi corrompue que n’importe quelle aristocratie, et que, pour amener au pouvoir un de ces hommes inoffensifs qui n’ont de mérite que leur probité, il faut se donner grand mal et faire mouvoir tous les ressorts de l’intrigue électorale, comme s’il s’agissait de faire triompher un grand homme méconnu. Si cela est, faudrait-il donc beaucoup plus de peine pour mettre au service de la chose publique l’honnêteté éclairée ? Cette honnêteté-là ne paraît-elle pas bien nécessaire dans une crise comme celle-ci ? Les uns le disent, le pensent, et vont jusqu’à sacrifier dans leur pensée le principe républicain ; les autres, et c’est le plus grand nombre, sont livrés à une double peur : celle de la dissolution des choses présentes et celle des moyens de salut. Comment sortira-t-on de cette grande perplexité ? car il faut en sortir à tout prix. Le prince me dit qu’il n’est pas possible qu’on n’en sorte pas heureusement, et qu’une liberté qui a été si féconde ne peut pas périr. Quand il me parle ainsi, je me reprends à croire et j’attends pour juger.

6 août. — Chacun est debout à cinq heures du matin ; mais on n’a pas grand’peine à se lever, la chaleur et les moustiques se chargent de vous tenir le sang en mouvement. Le prince part à six heures ; nous le suivons tous. Où allons-nous ? Je n’en sais rien. M. de Geofroy me remet un laisser-passer ou passe-port, chose non moins inconnue dans ce pays que les gendarmes. Aussi cette feuille signée de M. Seward, contre-signée du lieutenant-général Scott, qui me donne « le droit de passer sans molestation, et de requérir, en cas de besoin, aide et protection de l’armée du nord, » me surprend-elle un peu.

Nous allons droit devant nous, à l’aventure, du côté de l’armée du sud. Pour ma part, je suis très curieux de la rencontrer. Nous exhibons nos papiers au Long-Bridge, et nous roulons sur la route d’Alexandrie. Les terrains siliceux, couverts de belles mauves et d’asters jaunes ou violets, sont coupés de flaques d’eau où poussent des iris, des ixias et des roseaux. Nous devions déjeuner à Alexandrie, mais nous passons outre. Nous trouvons la route coupée par d’énormes troncs d’arbres abattus les uns sur les autres, véritables barricades infranchissables aux voitures. Par la traverse, on rattrape un bout de chemin. Voici des cabanes de branchages et des soldats. Est-ce l’armée du sud ? Non, pas encore. C’est un des derniers avant-postes de l’Union, campé près d’un ruisseau et retranché dans une enceinte d’arbres qui obstrue ruisseau et chemin. Nous mettons pied à terre, les soldats détellent les voitures, et à la force des poignets leur font franchir la barricade. Nous passons, avec les cochers nègres et les chevaux, dans le fourré, et nous repartons précédés d’un cavalier qui n’a pour toute arme qu’un revolver. Il nous indique le chemin de traverse pendant trois kilomètres. Arrivé sur une colline, il nous montre un massif plus élevé dans l’océan des vertes forêts qui couvrent une immense étendue de pays ondulé ; il salue, fait volte-face et repart bride avalée, son grand revolver lui battant les reins.

Ce qu’il a montré, je l’ignore. Livrés à nous-mêmes, nous traversons des marécages, nous renversons des clôtures, nous perdons toute trace de chemin. Où peut être l’armée des sécessionistes ? Pas un chat dans ces déserts. Des terrains accidentés couverts de châtaigniers, de chênes gigantesques, de peupliers de la Caroline, dont les feuilles argentées tremblotent au moindre souffle d’air ; sous bois, une riche végétation arborescente : ah ! quel beau pays, mais quelle belle faim aussi ! Trouverons-nous au moins chez les gens du sud quelque chose à mettre sous la dent ?

Les chevaux n’en veulent plus ; le sable et la chaleur les ont éreintés. Nous descendons de voiture et nous marchons à travers les pins et les cyprès sur un sol couvert d’une couche si épaisse et si glissante de leurs dépouilles, qu’il devient très difficile d’avancer ; mais voici quelques baraques où l’ennemi doit être embusqué. Je vois un factionnaire nègre. Les esclavagistes emploient donc leurs esclaves à les défendre ? Vu de plus près, ce nègre devient une vieille négresse, son fusil un balai, et la porte gardée n’est pas celle d’un camp ou d’une citadelle, c’est la porte de Mount-Vernon.

L’habitation où vécut et mourut le grand Washington n’est ni un palais, ni un château : c’est une simple gentilhommière, à un seul étage, bâtiment carré dont le péristyle ouvert avance sur une pelouse. Le modeste édifice est couvert d’un grand toit surmonté d’un belvédère en forme de lanterne. La vue est grandiose et triste. Le Potomac coule large et puissant au milieu des forêts de la Virginie. Derrière l’habitation, une cour entourée de loges pour les descendans des esclaves de Washington, affranchis par son testament ; quelques écuries en mauvais état où nos chevaux éreintés sont d’abord saignés, puis gorgés d’avoine. Ils ne pourront repartir de sitôt, il faut se résigner à attendre. Il est déjà midi. Il n’y a probablement personne dans la maison et probablement rien dans le garde-manger. La clé de la Bastille, donnée par le général Lafayette au général Washington, est attachée à la muraille du corridor ; c’est un objet intéressant, mais nullement comestible. Ferri, Ragon, Bonfils et moi, réfugiés à l’ombre, devenons indifférens à toutes les choses d’ici-bas, hormis à la pensée de déjeuner. M. de Geofroy, un charmant compagnon de promenade, vient nous annoncer qu’il a enfin découvert un négrillon et une cuisine. Nous pénétrons dans la maison, où nous trouvons une jeune dame fort aimable, parlant très bien français : c’est la maîtresse du logis, Mme Tracy. Elle gère la propriété au nom d’une société de dames américaines qui, au moyen d’une souscription populaire, a acheté aux héritiers l’habitation et l’enclos de Mount-Vernon, devenu ainsi propriété nationale. Elle apprend le nom du voyageur mystérieux qui visite en ce moment la demeure de Washington. Elle devine aussi notre angoisse à nos faces blêmes, à nos dents longues comme le bras… Oh ! vertueuse et perspicace lady !

Le prince, qui a été visiter le dehors, parcourt la maison du haut en bas. Mme Tracy lui donne des détails sur la vie privée et les habitudes du grand général. Je vais voir son tombeau, qui n’est pas plus somptueux que le logis. Une grande porte ogivale fermée de deux grilles de fer laisse voir, côte à côte, les tombes en marbre blanc de Washington et de sa femme. Sur le grand carré de murailles en briques qui les entoure poussent des arbustes et grimpent des plantes qui couvrent en partie la construction. L’endroit est triste et solitaire. Je remonte vers le parc. Voici l’allée ombragée de coudriers où Washington faisait sa promenade matinale ; voici le petit verger où les légumes et les herbes folles s’entrelacent amoureusement autour du tronc des pommiers. Pendant que je dessine sous de grands arbres dont les bras monstrueux s’étendent au loin, des tourterelles, des rolliers bleu cendré, des merles gris poursuivent de grosses cétoines vertes qui passent et bourdonnent dans un rayon de soleil. Sur la vaste pelouse volent des papillons grands comme des oiseaux, tandis que des colibris petits comme des papillons fuient à leur approche. Courant de droite et de gauche, je trouve un champ en friche couvert de chardons rouges qui sèment au vent leurs perruques blanches. Il y a là tant de papillons et ils y sont tellement absorbés à pomper le suc des fleurs, que j’en prends sans peine quelques-uns avec les doigts. Ils sont magnifiques, noirs à reflets d’un bleu métallique, de grands yeux orange aux ailes inférieures. C’est Philenor et Glaucus. D’autres lépidoptères jaune et noir, Lycoreus et Turnus, sont plus méfians, et je les manque.

Ravi et occupé dans mes recherches, je n’avais plus faim, et je suis interrompu par une figure noire qui me montre en riant une rangée de dents pointues. C’est le petit négrillon qui me fait signe de le suivre et me conduit dans la maison. Le prince, Mme Tracy et tous ces messieurs étaient à table, entourés de négresses pas trop laides qui, bras nus, faisaient le service ou chassaient les mouches avec de grands éventails de plumes de paon. On déjeunait, et fort bien ! Il était près de trois heures. Nous repartons à quatre heures pour Washington. Nos chevaux ont l’air de vouloir marcher ; mais au second kilomètre le cocher descend de son siège et nous assure d’un ton lamentable que nos bêtes ne peuvent aller plus loin. Il dételle et va chercher à Mount-Vernon les mules que Mme Tracy avait offertes.

Du fond des forêts silencieuses, un miaulement singulier se fait entendre. Est-ce un couguar ou un alligator en bas âge ? C’est tout bonnement un petit chat jaune qui sort du fourré en faisant le gros dos et en arrondissant la queue. Il est suivi d’une toute petite négresse de quatre ans, vêtue d’une longue chemise de coton ; un vieux nègre demi-nu, coiffé d’un chapeau de paille sans fond, la bouche ouverte, l’air abruti, ferme la marche. Ces trois personnages s’arrêtent devant les voitures, et nous regardent avec méfiance ; puis, sans dire un mot, sans répondre à nos questions, l’étrange groupe continue son chemin à travers la forêt, le chat miaulant, l’enfant riant, le vieux se traînant.

Les mules arrivées et attelées, nous repartons, conduits par le cocher nègre de Mount-Vernon. Le nôtre, qui craint les esclavagistes du sud, ne veut pas rester en arrière : il enfourche un des chevaux, tire l’autre par le licou et nous suit le plus près possible. Dix minutes plus loin, homme et cheval roulent dans la poussière. Le nègre se relève avec le plus grand flegme, met la bride du mort au vivant qui lui reste, et court après nous comme il peut.

À Alexandrie, on trouve des chevaux de poste, on traverse le Long-Bridge après avoir été arrêté six fois par les sentinelles. Au moment d’arriver à Washington, un nouveau cheval s’abat ; nous laissons là nègres, voiture, chevaux crevés ou fourbus, et nous rentrons à la légation à neuf heures du soir. Plusieurs personnes nous attendaient avec inquiétude. Elles nous supposaient attaqués, arrêtés, prisonniers, pendus, que sais-je ? Elles sont fort étonnées quand nous leur disons n’avoir pas vu le bout du nez d’un rebelle. À Washington, on ne sait pas où est l’ennemi. Il est peut-être parti !

7 août. — Visite à M. Osten-Sacken, attaché à l’ambassade de Russie. C’est un savant très distingué. Il fait de grands travaux entomologiques sur les cynips des États-Unis. Tu sais que les cynips sont de petits hyménoptères qui, en piquant, au moyen d’une longue tarière, les tiges, écorces, feuilles ou racines des plantes, produisent ces excroissances que l’on voit aux rosiers, aux chênes, etc. Certaines espèces produisent ce qu’on appelle la noix de galle, d’autres les truffes, etc. M. Osten-Sacken me montre une collection de tous ces insectes, dont il me raconte les mœurs et les diverses métamorphoses très curieuses. Ce soir, grand dîner chez lord Lyons, ministre d’Angleterre, fils de l’amiral Lyons qui commandait la flotte anglaise à Sébastopol. C’est un homme très aimable, à la physionomie fine, aux manières distinguées. Sa conversation est spirituelle et même maligne.

8 août. — À cinq heures du matin, nous sommes sur pied ; escortés d’un piquet de cavalerie, nous partons pour l’armée du sud, cette fois tout de bon.

À Alexandrie, le général Mac-Dowell nous fait donner des chevaux d’artillerie qui enlèvent nos voitures d’une autre façon que les rosses de louage. Nous n’arrêterons que pour déjeuner à Fairfax. La route est détestable, raboteuse, coupée d’ornières profondes. Nos cochers noirs préfèrent prendre les fossés, qui sont larges et plus carrossables. Il fait très chaud dans ces grandes forêts d’arbres résineux. On traverse des campemens qui semblent abandonnés de la veille ; les écuelles et les bidons sont rangés en cercle sur l’herbe desséchée, quelques marmites sont restées pendues aux crémaillères de branchage. La soupe y est probablement encore, tant ces bivacs ont été abandonnés précipitamment.

À dix heures, nos cavaliers de l’Union, en chapeaux noirs à la Henri IV, font halte devant une belle nappe d’eau claire et argentée, retirent leurs longs gants à la Crispin et boivent avec leurs chevaux essoufflés. D’Alexandrie à Fairfax, il y a loin, et l’appétit se faisait déjà sentir. Voici de l’eau, une habitation, de l’ombre, une pelouse verte, et nous avons un panier de provisions. Si nous déjeunions ici ? Mais la majorité n’a probablement pas faim, on remonte en voiture. Les cavaliers de l’Union qui nous escortaient nous précèdent maintenant, avec un parlementaire porteur d’un fanion blanc en tête de l’escouade. Ils nous font avaler des torrens de poussière ; est-ce là tout le déjeuner de la minorité affamée ? Non ; la Providence veille sur nous sous la figure d’un nègre qui, de derrière une haie, nous fait des signes et des airs tendres en nous montrant un énorme panier de pèches : Good peaches ! good peaches ! — Oui, oui, bon Tom ! Nous lui achetons panier, pêches, galette de maïs arrosée d’excellent lait. — Bon nègre, fort intelligent. — Nous dévorons joyeusement, et nous rattrapons la première voiture.

Voici les derniers avant-postes de l’armée du nord. Nous devons rencontrer l’ennemi d’un instant à l’autre. Nous sommes sur un terrain neutre, parfaitement ravagé quand même. À droite, une usine brûlée ; les machines sont éparses au milieu des décombres et des herbes, qui déjà repoussent avec rage dans la cendre. Une voie ferrée, celle d’Alexandrie à Warenton, traversait la route en cet endroit ; les talus en sont complètement éboulés, et les rails plongent dans un ravin au fond duquel murmure un petit torrent. À gauche, les ruines d’une maison dont il ne reste qu’une haute cheminée debout comme un obélisque. Les haies sont rasées et les arbres fruitiers cassés ; un léger tilbury gît sens dessus dessous dans un fossé.

Mais voici l’ennemi !… Trois grands diables à cheval, armés de longues carabines, coiffés de chapeaux pointus à plumes de coq, nous barrent le chemin. Leurs grandes silhouettes se dessinent au plus haut de la montée et me rappellent l’élégance dégingandée des gens de guerre de Callot. Nous faisons halte. Ils viennent à nous, l’arme au poing : « Que voulez— vous ? qui êtes-vous ? » Le prince se fait connaître. Un de ces soudards haut montés part ventre à terre pour prendre les ordres de son officier. Notre escorte du nord s’est retirée à cinq cents pas en arrière, excepté les deux officiers et le porte-fanion, qui font très bonne contenance, car en somme nous ne savons pas quelle réception nous attend, et les deux sentinelles de l’armée du sud ne sont éloignées de nos guides que de la longueur d’une pique ; mais le petit chiffon blanc est respecté. Le prince fait déboucher une bouteille de vin de Bordeaux, et les deux partis boivent démocratiquement dans le même verre à la prospérité des États-Unis.

L’officier du sud arrive, suivi d’un escadron, salue le prince courtoisement, avec des manières de gentilhomme, contraste d’autant plus frappant que ses guenilles lui donnent l’air d’un bandit de mélodrame plutôt que celui d’un capitaine de cavalerie. Les officiers ennemis se serrent la main (ce qui équivaut ici à ôter son chapeau), et nous, emportant les souhaits de nos amis du nord, nous repartons précédés et escortés cette fois de la cavalerie virginienne. Souples, hardis cavaliers, et maniant leurs montures avec grâce, ces gens-là ont bonne tournure. L’uniformité du costume n’existe pas plus chez eux que dans l’armée unioniste. Pourtant ils sont généralement vêtus de gris, coiffés de chapeaux gris empanachés, et armés d’un sabre et d’un revolver. Le long couteau est planté dans la botte, le fusil passé en bandoulière. Il me semble voir les partisans du Mexique ou de la Sonora. Beaucoup ont de très bonnes manières et parlent très bien français.

Vers deux heures, nos chevaux demandent à souffler. Nous faisons halte. Sommes-nous encore loin de Fairfax, de ce Fairfax où nous n’avons pas pu aller déjeuner avant-hier, et où nous ne déjeunerons probablement pas davantage aujourd’hui ? Encore une bonne lieue et demie. Ferri s’étonne que Ragon et moi soyons si résignés. — Êtes-vous malades ? — Non, la faim s’est dissipée, on ne sait comment ; mais nos rires mal étouffés nous trahissent : nous confessons avoir flairé une pêche et trempé nos lèvres dans une goutte de lait. — Gloutons ! voraces ! au lieu de garder un peu d’appétit pour le déjeuner qui nous attend peut-être ! — Et, tout en nous reprochant notre conduite déloyale, la majorité ouvre le panier aux provisions et croque une sandwich arrosée de bordeaux sur un morceau de glace qui tenait frais aux pieds de notre Phaéton noir, il n’y avait pas une goutte d’eau à deux lieues à la ronde. Nous marchons encore pendant une heure, sans voir la moindre habitation. Tout à coup des soldats virginiens, campés sous les arbres, se précipitent comme une fourmilière le long des talus qui encaissent la route, en saluant la France de hourras enthousiastes. Au sud comme au nord, on veut être bien avec la France, cela se conçoit.

Le colonel Stuard et son état-major viennent au-devant de nous, et vers trois heures nous arrivons à Fairfax, grand village qui, aujourd’hui peuplé de soldats, est devenu un camp. Une mauvaise maison de bois toute défoncée sert de quartier-général. Au milieu d’une chambre pleine de lits de camp, de malles, d’effets militaires, d’armes, jetés dans tous les coins ou pendus à la muraille, le couvert est mis sur une grande caisse peinte en bleu. Quelques assiettes et gobelets de fer-blanc entourent un jambon flanqué de pommes de terre ; du biscuit de mer sert de pain, et dans un coin de la case brille un seau d’eau où l’on puise au moyen d’une cuiller à pot. Deux esclaves noirs sont chargés de nous apporter à boire, mais ils sont toujours absens, et servent encore plus mal que les hommes libres du nord. Bien que Lucullus eût trouvé quelque chose a redire à ce festin, il ne m’en parut pas moins agréable. Les good peaches étaient oubliées depuis longtemps. Il n’y a rien au monde qui ait moins de cervelle qu’un estomac.

Le prince visite le camp, planté au flanc de coteaux boisés. L’endroit est joli, les personnages pittoresques. Au moins ceux-ci n’ont-ils pas la prétention de jouer au soldat. C’est Jean, c’est Pierre, c’est Guillaume, qui sont sortis de chez eux avec leurs fusils, leurs longs couteaux et leurs chiens, comme pour une partie de chasse. Ils ont trouvé sur le champ de bataille, outre les canons et les fourgons militaires, des fusils et des sabres, et s’en sont équipés. Partout des tentes, des soldats qui apprennent à faire l’exercice, des chevaux qui galopent par bandes comme des chevaux sauvages, des nègres qui travaillent aux harnais. Les objets de métal, baïonnettes, canons, ornemens de cuivre, poignées de sabre, brillent au soleil comme des éclairs. Il y a là une rumeur, une rage de mouvement que je n’ai malheureusement pas vues aux camps Scott et à Washington.

Nous confions aux rebelles les chevaux du général Mac-Dowell et nos cochers noirs libres, qui n’ont pas l’air très rassuré au milieu des esclavagistes. Nos voitures sont attelées de chevaux virginiens, et nous gagnons la route de Centreville. Au milieu des bois, voici encore des campemens abandonnés, de longues barricades, des feux de bivacs à peine éteints, des traces d’incendie. Plus loin des mares de sang infectes, des voitures sans roues, des roues sans voitures, des caisses, des barriques brisées, pelles, pioches cassées, marmites bosselées, bidons écrasés, chaussures, loques sanglantes, débris sans nom enfouis ou épars dans la poussière, lamentables traces de la retraite précipitée des unionistes.

À Centreville, autre camp de dix mille hommes, le prince descend de voiture, et du haut d’un mamelon ravagé par les combattans prend connaissance du champ de bataille : une vaste plaine coupée de bois où serpente la rivière de Bull’s-Run, et un large plateau où l’action fut la plus chaude. Un jeune volontaire du sud, en veste et culotte bleu de ciel, dont j’ai fait la connaissance à Fairfax, et qui nous suit, me raconte les divers épisodes des combats du 18 et du 21 juillet.

Il faut rabattre au moins quelque chose des exagérations de part et d’autre. On dit et on imprime dans le nord que les blessés de l’Union ont tous été massacrés, et qu’une église qui servait d’ambulance à quinze cents de ces malheureux a été violée ; les gens du sud auraient tiré par les fenêtres sur les blessés et les chirurgiens. Les rebelles le nient absolument. De leur côté, ils accusent les unionistes d’étranges trahisons. Selon eux, un régiment ennemi serait venu tout près d’eux avec un drapeau apocryphe, afin de les égorger à l’improviste. Ce qu’il y a de certain, je crois, c’est que, sur plusieurs points, l’absence d’uniforme, ou plutôt l’uniformité de fantaisie dans les habillemens, et la ressemblance des drapeaux plus ou moins étoilés ont donné lieu à de funestes méprises. On a tiré les uns sur les autres, on s’est livré à des adversaires faute de se reconnaître. Il y a eu là et il y a dans les deux camps tout le pêle-mêle, toute l’acrimonie, toutes les accusations calomnieuses des guerres civiles. Au reste, le drapeau du sud, qui était semblable à celui du nord, vient d’être modifié. Au lieu des douze bandes rouges et blanches, il n’a qu’une seule large bande blanche entre deux rouges, avec le même carré bleu parsemé d’étoiles, dont le nombre varie tous les matins, selon le nombre des états qui passent à l’Union ou qui s’en détachent.

Trois cavaliers paraissent, conduisant un prisonnier à cheval et ficelé à sa selle. C’est un gros monsieur à cheveux et favoris roux, au visage coloré, tête nue, en paletot blanc, le pantalon remonté jusqu’au genou par le trot de sa monture. Il a l’air très penaud entre ses deux gardiens à longues moustaches jaunes, qui, le revolver au poing, le maintiennent dans l’obéissance. On me dit que c’est un espion du nord. Pauvre diable ! je comprends qu’il ne soit pas bien gai en regardant la corde qui lui serre les poignets et qui va peut-être, dans une heure, lui serrer le cou au bout d’une branche. Cette figure bourgeoise devient dramatique et serre le cœur. Qui sait s’il n’y a pas en lui quelque chose de l’espion de Cooper ?

Nous pensions coucher à Centreville, mais il n’y a pas de logement ; nous gagnons Manassas, où les généraux Johnston et Beauregard attendent le prince. La chaleur est accablante, de grosses nuées d’orage s’amassent, et le tonnerre gronde. Généraux, officiers, soldats galopent autour de nous et soulèvent des nuages d’une poussière rouge comme du sang qui retombent en poudre sur les haies, les buissons et les herbages, maculés et piétines par les chevaux. À la lisière de la forêt, une maison en assez pauvre état, entourée d’arbres et de clôtures, sert d’habitation provisoire au général Johnston. Il fait nuit ; nous sommes arrivés.

Dans une chambre aux murailles nues, une longue table à tapis de drap vert, couverte de plans, de papiers, de livres ; une lampe carcel, des armes, tout pêle-mêle ; quelques chaises, deux lits de camp, des sabres dans tous les coins : tel est en ce moment l’intérieur du vainqueur de Bull’s-Run. Le général Johnston est un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, de manières distinguées, ne parlant pas français, d’ailleurs très réservé ou très méfiant. Il n’a pas tort ; il ne peut guère nous supposer esclavagistes. Le général Beauregard, Français d’origine, de langage et de manières, n’a que quarante ans. Petit, mais doué, au physique comme au moral, d’une puissante énergie, il a la parole facile, le ton brusque et affirmatif. Ces généraux du sud sont vêtus, comme ceux du nord, de tuniques bleues sans épaulettes.

Bien que le souper manquât de vin et de serviettes, il n’en était pas moins bon. Quant à la glace, objet de première nécessité dans un pays chaud, le général s’excusa de n’en pas avoir. — Depuis la guerre, dit-il, nous n’avons pas plus la glace du nord qu’ils n’ont le coton du sud. Après souper, le prince cause jusqu’à minuit sur le perron avec les généraux Beauregard, Johnston et les principaux officiers sécessionistes. Il résulte pour moi de ces conversations que les hommes du sud ont voué une haine mortelle aux Yankees. Ils écartent adroitement toute question d’esclavage, pour ne voir dans l’Américain du nord qu’un ennemi qui a osé envahir leur territoire les armes à la main et violer toutes les lois de l’humanité. La question ainsi posée n’amène pas la discussion sur le vrai terrain, et la résout trop facilement en leur faveur.

Tu ne te doutes guère, à l’heure qu’il est, que ton pacifique chercheur de papillons est couché dans une voiture au milieu d’un champ de bataille. Le général Johnston a cédé sa chambre au prince, Ferri a couché sur un canapé, M. Mercier dans la maison, M. de Geofroy sous la tente, le commandant Bonfils est resté à Washington. Ragon pense que nos voitures sont plus propres que les tentes fort suspectes des soldats couverts de vermine, et j’aime autant ne déranger personne, puisque dans deux heures il fera jour ; mais la nuit est si noire que, pour rattraper nos véhicules, je marche sur des jambes et je vais donner de la tête dans la croupe d’un cheval. Je frotte une allumette pour savoir où je suis, un gros scarabée se jette comme un fou sur la flamme et l’éteint. C’était ma dernière allumette ; si j’avais au moins le scarabée !

9 août. — Chaleur accablante, le tonnerre qui gronde sans cesse, les patrouilles qui passent, les chevaux au piquet qui se mordent, et les cigales qui chantent à réveiller les morts du champ de bataille ne m’empêchent pourtant pas de dormir ; mais quel étrange sommeil ! Je voyais, les yeux à demi ouverts, sortir de terre de gros flocons de fumée blanche qui prenaient des formes humaines et couraient dans tous les sens au-dessus des broussailles comme des âmes éperdues, en poussant des rugissemens épouvantables. Ces formes fantastiques continuaient à sortir de terre avec des exhalaisons cadavéreuses. Bientôt la prairie en fut couverte jusqu’à la lisière de la forêt dont on ne distinguait plus que les cimes feuillues. Je saute à bas de la voiture, j’étais bien réveillé. C’était un brouillard blanc qui couvrait tout le camp, les mugissemens étaient ceux d’un troupeau de bœufs, provision de l’armée, et les exhalaisons affreuses n’étaient que trop réelles.

Il est trois heures du matin. La toilette est bientôt faite, on se lave le nez dans un vase de fer-blanc, où des larves de cousins et de singuliers petits poux d’eau se livrent à toute sorte d’ébats ; mais je n’ai pas de microscope, et si j’en avais un, je n’aurais pas le temps d’observer leurs mœurs. Le prince, Ferri, M. Mercier, M. de Geofroy et le général Beauregard passent par le plateau, centre du champ de bataille. Ragon et moi, nous nous chargeons de conduire les voitures à Centreville, en passant par la droite. Le chemin que nous suivons franchit d’abord un immense plateau piétiné et saccagé ; encore des débris, des carcasses de chevaux, des tombes toutes fraîches qui empestent l’air ; mais l’odorat des Virginiens n’en paraît pas offusqué. On croirait, à les voir respirer à pleine poitrine, que la chair de l’ennemi sent toujours bon.

Dans un chemin creux, nous sommes empêtrés par un convoi de fourgons et de chariots militaires qui ressemblent à des bateaux à roues traînés par des chevaux. Nous arrivons au Bull’s-Run ; une carriole de vivandiers et de soldats verse à plat au beau milieu du gué ; ils se relèvent teints en couleur chocolat. Cette fois du moins ils sont en uniforme. Pendant que nous étions en train de rire de leur mésaventure, le ciel nous punit : notre voiture casse en plein bourbier, et nous restons là, bien penauds, sans pouvoir descendre. J’ai tout le temps de regarder l’endroit, déjà passé à l’état de lieu historique. Le Bull’s-Run est une petite rivière aux abords fangeux où pousse quantité de broussailles. Les grands arbres qui croissent sur ses bords masquaient aux unionistes l’autre rive escarpée, garnie d’ouvrages en terre et de canons qui les mitraillèrent à bout portant. Le terrain est encore boisé malgré les abatis, mais les arbres qui restent debout sont mutilés par les boulets. Une ligne de tentes, un parc d’artillerie pris sur l’ennemi, des baraques en planches, des tombes, un cheval tué, des oiseaux de proie qui planent au-dessus, c’est toujours le même spectacle sinistre que nous avons rencontré partout hier.

Notre cocher virginien, qui, avec son chapeau pointu à plumes, sa tête rasée, sa grande barbe, son vêtement court et le long couteau passé dans la ceinture, ressemble à un soldat de Cromwell a bravement sauté dans l’eau au risque de nettoyer ses bottes. Au milieu de toutes les pièces de bois qui jonchent la rive, il trouve de quoi raccommoder tant bien que mal le palonnier brisé, et, secoués, cahotés, ballottés, nous arrivons à Centreville.

Pendant qu’un charron répare lentement et avec un flegme tout américain notre voiture, je flâne un peu dans les groupes. Je retrouve mon cavalier bleu de ciel, qui, par parenthèse, a servi en Italie dans l’armée de Garibaldi, et me voilà mêlé à la conversation des jeunes gens. Quelques-uns, cadets de famille, ont embrassé la vie militaire à tout jamais ; d’autres, propriétaires d’esclaves, et ce sont les plus enragés, mangeraient du Yankee tout brandi. Cela est triste à constater, mais la haine est générale du plus petit au plus grand. — Nous ne voulons pas entrer chez eux, me disait l’un de ces messieurs, mais nous ne souffrirons pas un seul pied yankee sur notre territoire. Ils l’ont violé une fois, c’est fini entre nous… Nous aimons mieux brûler notre coton que de les en faire profiter à l’avenir. Un autre : — Est-ce que nous n’avons pas le droit de nous séparer d’eux, puisque nous avons eu le droit de nous unir ? Ils savent bien que, sans nous, leur commerce est perdu, car nous sommes les producteurs, et nous ne voulons plus être exploités. Nous ferons la guerre deux ans, quatre ans s’il le faut ; nous avons fait le sacrifice de nos revenus, nous ferons celui de notre peau, mais nous ne voulons plus d’eux. L’Angleterre et la France ont besoin de nos produits, nous sommes prêts à leur en livrer directement sans les intermédiaires du nord, Un troisième : — Qu’est-ce qui parle d’affranchir les esclaves aux États-Unis ? Personne. Il n’y a qu’en Europe qu’on s’occupe de ça. On s’imagine que nous passons notre temps à fouetter nos nègres. Ce sont les Yankees qui font courir ces faux bruits pour nous ruiner. Ils sont jaloux de nos richesses. Venez dans la Caroline, la Géorgie, à la Nouvelle-Orléans, vous verrez le soin que nous prenons de nos esclaves. Si, par hasard, l’un d’entre eux tombe malade, on s’empresse de le guérir. Ils sont bien logés, bien nourris, ne travaillent pas plus qu’il ne faut, et ne désirent rien. Ils sont plus heureux que les colons et les paysans de l’ouest ; oui, avec nous, ils sont plus heureux que dans le nord, où ils ont la liberté, c’est vrai, mais la liberté de crever de faim !…

S’il n’eût pas été parfaitement inutile de répondre à des gens si passionnés, et de si mauvaise foi dans leur apparente bonne foi, je leur aurais dit qu’ils éludaient la véritable question, celle du fait même de l’esclavage ; mais pour eux c’est de droit divin !

Oui, oui, paternels lords du fouet, vous montrez le bout de l’oreille. Aviez-vous le droit de vous séparer de l’Union ? C’était là une question à discuter dans une assemblée d’hommes calmes et non à trancher par les armes. Vouliez-vous tout simplement faire de plus gros bénéfices sur le coton en traitant directement avec l’Europe ? Question de commerce qui ne trouve pas sa solution dans les combats destructeurs de la production. Ayez donc le courage d’avouer que vous voulez tout simplement étendre votre domination esclavagiste sur tous les états de l’Union, en vous annexant en outre le Mexique et Cuba. Toute la question pour vous, c’est de ne pas payer le travail de l’homme. Là est votre profit, votre richesse, votre prétendu droit que la politique a pu consacrer, mais que l’humanité repousse et annule. — La Virginie, le Tennessee, la partie du Missouri et celle du Maryland qui sont esclavagistes, ne produisent que peu ou point de coton. Ce n’est donc pas pour le coton que ces provinces sont en lutte contre l’Union, mais pour les autres denrées qu’on peut obtenir à bon compte par le travail des esclaves. L’homme du nord n’a pas de cœur, dites-vous. Je trouve bien aussi, moi, qu’il n’en a pas assez dans une question pareille ; mais c’est que peut-être il ne l’a pas encore bien comprise, et, prenez garde, le temps marche vite, et le Yankee glacé aura son réveil terrible quand la vérité se fera jour dans ce pays, où elle est si bien cachée et déguisée. Alors planteurs, esclaves et monopole du coton disparaîtront de la civilisation.

Un simple soldat d’infanterie que je rencontre seul un instant après me tient un tout autre langage que celui de ses chefs : — Je suis Français ; j’étais venu comme ça en Amérique pour faire mon état de jardinier ; mais avec la guerre il n’y a plus que des lauriers à cultiver. Voilà le pays sens dessus dessous, il faut manger quand même. Comme ça, je m’enrôle pour deux ans, le temps de la campagne ; mais c’est plus ça les soldats de chez nous. Ça ne sait pas tenir un fusil. Faut dire que ceux du nord ne sont pas plus savans, et. Dieu merci, ils sont plus peureux ; je n’ai jamais vu si bien courir ; presque tous leurs morts ou leurs blessés sont piqués dans le dos.

— Et la solde ?

— On est assez bien payé dans l’infanterie. Dans la cavalerie, plus des trois quarts ne touchent rien. C’est presque tous des enfans de famille.

— Avez-vous des soldats nègres ?

— Oh ! par exemple, des nègres ! ça serait du propre.

— Vous méprisez donc les nègres ?

— Comment voulez-vous que j’aime ces gens-là ? Ça n’est pas payé, ça travaille, et c’est content d’être esclave ; ça vous passe sous le nez en disant fièrement : Moi, bon esclave ! moi travailler plus fort que blanc ! Comme ça on a envie de taper dessus, parce qu’ils forcent les petits colons comme moi à mourir de faim ou à se faire tuer pour des affaires où nous n’avons pas grand profit. Allez ! nous ne les aimons pas plus ici que dans le nord, les nègres ! — Je trouvai que ce jardinier volontaire posait fort bien la question. Il résumait en un mot le déplorable abrutissement de l’esclave content de son sort, et le malheur de l’homme libre réduit à la misère par cette monstrueuse concurrence.

À onze heures, le prince nous rejoint. Un corps d’armée de dix mille hommes défile devant lui. Ces troupes, fort peu luxueuses, manœuvrent avec plus d’ensemble que celles de l’Union. Ici comme à New-York les régimens portent des noms ronflans : cavalerie des chevaux-noirs, hardis-démons, riffles à cheval, riffles à pied, gentilshommes du chemin, grosse infanterie, cadets de Virginie, dragons-gardes, zouaves de la Louisiane, tigres du Mississipi (les ennemis intimes des zouaves de New-York), etc. Un officier m’assure que les Yankees avaient soixante mille hommes sur le champ de bataille de Bull’s-Run contre vingt-cinq mille du sud. J’avais entendu dire aux unionistes, pour excuser leur retraite, que les sécessionistes étaient trois contre un. Voilà comme on est renseigné ! Rien de vrai probablement de part ni d’autre.

De retour à Fairfax, nous y déjeunons dans une pension d’officiers ou une auberge, je n’ai jamais pu le savoir ; mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il n’y avait pas plus de serviettes et pas plus d’eau fraîche qu’à Manassas. — Nous ne parlerons plus du vin, chose inconnue dans ce pays. — L’odeur du nègre n’est pas appétissante non plus, surtout avec la malpropreté qu’engendre l’esclavage. Il y a loin de ces êtres abrutis et dégradés au magnifique Yacoub d’Alger et à ces Vénus noires qui trônent dans les harems musulmans, types peu attrayans pour nos yeux européens, mais empreints d’une riche et puissante animalité.

Nous reprenons nos chevaux et nos cochers nègres, pas fâchés, je crois, de retourner chez eux. Une nouvelle escorte de cavaliers bottés jusqu’au ventre, empanachés comme des coqs, nous quitte à l’usine brûlée. Force saluts, force poignées de main. Tous ces partisans sont très aimables, très lians, mais ils ne m’ont pas converti à leurs idées. Une heure après, nous repassons les avant-postes, les grand’-gardes de l’armée de l’Union ; l’orage crève, et une pluie comme on en voit peu, une pluie qui menace d’écraser nos voitures, nous force d’attendre à Alexandrie la fin du déluge. Nous entrons dans un poste où nous trouvons le général Mac-Dowell, dont je serre la main avec plus de plaisir encore qu’au départ. Cette pluie ne réjouit qu’une bande de jeunes canards bruns à bec rose, gilet noir, habit gris tacheté de blanc. — Ce sont, je crois, des canards siffleurs de Cayenne. — Ils sont enfermés dans une cour pavée où un seau d’eau remplace pour eux la rivière ; mais depuis qu’il pleut, quelle joie, quelles cabrioles, quelle ivresse ! C’est sans doute la première fois qu’ils voient de l’eau à discrétion. L’un cherche à nager dans la petite nappe qui glisse sur les dalles ; il agite vainement ses pattes jaunes, et ne réussit qu’à se mouiller le poitrail. Un autre cherche à entrer dans un goulet trop étroit d’où l’eau jaillit comme d’une source. Un troisième reçoit sur la tête une cascade qui tombe du toit et l’assomme ; culbuté et repoussé, il ne se décourage pas et revient avec acharnement sous la douche. La pluie redouble, ils sont à flot, immobiles, le bec ouvert, l’œil au ciel, abrutis dans l’extase. L’instinct ! seule chose durable et invariable dans la vie des êtres organisés !… Voilà certes des créatures bien indifférentes à la solution de la crise américaine !

La pluie cesse un peu ; le prince, escorté des généraux Mac-Clellan et Mac-Dowell, retourne à Washington, et nous traversons le Potomac sur un steamboat. On entasse sur la plate-forme du bateau nos deux voitures, nos chevaux, ceux des généraux et ceux de l’escorte, et où il y avait à peine place pour une voiture, on résout le problème d’en loger deux accompagnées de quinze chevaux !… L’orage recommence de plus belle, les coups de tonnerre, les éclairs épouvantent nos bêtes ; mais elles sont si serrées qu’elles ne pourraient tomber que toutes à la fois dans la rivière. Il est dix heures du soir, nous débarquons ; notre nègre, encore plus épouvanté que ses chevaux, ne peut plus les ratteler à la voiture. Il n’a oublié qu’une chose sur le steamboat, c’est le timon. Heureusement le bateau n’était pas reparti, on court, on réclame, on replace, et nous rentrons.

Philadelphie, 10 août.

J’ai rattrapé à Washington ce qui m’avait manqué de sommeil dans mes nuits précédentes. Voilà l’équilibre rétabli et mon compte en règle. On reprend le chemin de New-York après onze jours de promenade. Rencontre d’une batterie d’artillerie ; hommes, chevaux, canons, chariots, sont pêle-mêle sur le train. Ce corps est le mieux équipé que j’aie encore vu. Mes compagnons de voyage disent qu’il faut s’attendre à tout sur cette terre d’Amérique, où l’activité est si grande, et où, pendant nos lamentations et nos rires sur les misères et les mascarades actuelles, tout marche probablement quand même. Peut-être dans six mois, disent-ils, les unionistes auront une véritable armée, et si le mode de recrutement est reconnu mauvais, le Yankee se mettra en jeu lui-même, de sa personne, car il s’agit de vivre ou mourir avec ou sans combats. L’Américain a beau hâbler, enrôler à tort et à travers, sauver la patrie sur ses pancartes, être cupide et malpropre : il est fils de l’Anglais son rival, et quand il faut ouvrir les yeux, il les ouvre plus grands que personne. Ne jetons donc pas le manche après la cognée. Permets-moi de rire de ce qui m’étonne, mais ne me crois pas désespéré. Et puis, au bout du compte, je ne suis pas prophète, ma mère ; tu m’as encouragé dans l’amour des sciences naturelles et je me suis habitué de bonne heure aux méthodes. Plus tard elles m’ont mis, tu t’en souviens, fort en colère. À chaque pas, l’étude des faits de la nature donnait un démenti aux classifications. Si j’ai eu tant de peine à me débrouiller devant des insectes et des plantes, quel casse-tête n’aurais-je pas aujourd’hui à expliquer logiquement les faits ondoyans et divers de l’esprit humain ? Tant d’autres s’y perdent que je peux bien tenter de ne pas m’y égarer. Au diable la guerre et les soldats, les soldats et la guerre ! comme dit le bon Ruzzante. Il y aura toujours des bois, des ravins, des arbres, des eaux, des fleurs et des papillons sous le soleil, et il n’y aura jamais qu’un grand logicien, celui qui a fait toutes ces choses.

À Philadelphie, je retrouve ma grande chambre, mon grand lit, ma grande fenêtre, mon grand bec de gaz et mes grandes blattes. Si au moins je pouvais fumer autre chose que du chiendent ! Comprends-tu que le tabac de Maryland soit un mythe dans sa patrie ? Je n’en ai pas plus trouvé à Washington qu’à Philadelphie. On me répond d’aller en chercher à La Havane, parce que depuis la guerre on n’en fait plus.
New-York, 12, 13, 14 août.

La route pour revenir ici est plate et le pays marécageux. Nous logeons à l’hôtel où la princesse est installée. Je rends visite à nos amis du yacht. L’orage a rafraîchi le temps ; ici comme chez nous, il y a des jours froids en plein été. Je vais et viens sans rien trouver de pittoresque. Pourtant Greenwood est un bel endroit. Ce n’est ni la grande poésie des cimetières arabes ni la funèbre austérité des cimetières espagnols. Ce dernier asile des protestans est ici d’une gaîté singulière : c’est un magnifique jardin anglais, soigneusement entretenu. La vue sur l’Hudson est large et riante. Les pelouses bien vertes, les allées bien sablées contournant les massifs plantés de beaux arbres de tous les pays, les jets d’eau babillant dans les frais bassins, des ponts, des kiosques, des bancs, et partout les tombes cachées ou dissimulées dans les fleurs et la verdure, rien ne rappelle l’idée de la mort, ou du moins rien ne la rend lugubre. Je songeais à cette vie sans charme et sans poésie du bourgeois spéculateur de New-York, enfermé dans son comptoir ou forcé de s’agiter derrière les hautes murailles de sa ville bruyante, et je me demandais si le plus agréable des gîtes dans une contrée si peu artiste ne serait pas précisément ce cimetière où les fleurs embaument, où les oiseaux chantent, où les eaux murmurent, où l’air agite mollement le feuillage des arbres séculaires. La destinée de l’Américain est-elle si froide et si triste qu’il ait réservé toutes ses jouissances pour le moment où il n’en profitera plus ?

Hier, dans une taverne où buvaient des soldats, des ouvriers et des pompiers, un monsieur vient s’asseoir à côté de moi et entame la conversation. Il commence par me parler de l’Amérique, de la guerre ; en fin de compte, il me donne à entendre qu’il est racoleur et me montre un grand registre où sont inscrites des colonnes de noms. Il me vante avec éloquence les charmes de l’état militaire, la forte solde que touchent les officiers, douze, quinze mille francs par an. La nation, dit-il, est une bonne mère qui adore ses enfans adoptifs, de quelque race qu’ils soient ; elle pourvoit à tous leurs besoins, etc. Je le laisse aller jusqu’à l’offre du grade de capitaine et le remercie en lui disant que je suis déjà nommé général.

En raison de cette propagande de presse, nos matelots du yacht sont consignés à bord. On craint que quelques-uns ne succombent aux promesses et aux libations des racoleurs de marine. J’ai entendu un colloque entre un de ces embaucheurs et quelques-uns de nos marins qui attendaient à terre avec un canot : Laissez-nous la paix, disait l’un d’eux en termes énergiques. On vous en donnera des hommes comme nous ! C’est avec les imbéciles de tous les pays que vous vous faites des marins ; mais si un des nôtres se laissait mettre dedans par vous, vous ne l’auriez pas, nous le flanquerions plutôt à la mer.

Je suis entré dans quelques établissemens analogues à nos cafés-concerts, décorés d’enseignes en transparens où figurent des nègres musiciens et des danseuses. L’entrée n’est pas brillante : c’est tantôt trois marches à descendre, tantôt un couloir sombre à traverser ; au fond d’une salle mal éclairée, un petit théâtre exhaussé d’un mètre, et sur ce théâtre, des femmes assez jolies en costumes de carnaval, écossais, espagnols, italiens, suisses, qui chantent des romances comiques ou sentimentales, ou dansent des gigues avec plus de verve que de grâce.

The Gaieties est le principal de ces théâtres populaires assez fréquentés. Il y a une rangée de loges et un parterre où les dossiers des banquettes sont faits de manière à servir de tables. Le public, composé de petits commerçans, d’ouvriers et de soldats, — pas de femmes, — consomme là les plus étranges boissons glacées en se servant d’un long chalumeau de paille pour humer le contenu des verres. Les Allemands s’empiffrent de grosse bière, tout le monde fume et crache partout. Le service est fait par des femmes en tablier blanc, tire-bouchons de cheveux blonds, épaules nues, bras nus. Elles circulent et provoquent à boire, trinquent même avec la pratique, et prêchent si bien de parole et d’exemple qu’à la fin de la soirée plus d’une regagne son logis en battant la muraille. Au reste le beau sexe de New-York m’a paru généralement épris de boisson, comme dirait M. Prudhomme. Je n’ai jamais vu tant de bacchantes par les rues. On m’a dit qu’à la maison de correction de Blackwell’s-Island il en entrait plus de dix mille par an.

J’allais renoncer à trouver là une physionomie locale intéressante, quand j’ai vu enfin apparaître le Pierrot américain. Ce Pierrot est noir, il représente un nègre. C’est un bouffon barbouillé de suie qui imite dans des saynètes à deux ou trois personnages le parler, la physionomie, la pantomime, le chant, la danse et toutes les naïvetés, vanités, gourmandises, fainéantises et familiarités du negro. Ceci est rendu avec un véritable talent d’imitation et d’observation comique. Il n’y a pas de risque d’irriter la partie noire de l’assistance. Pas un nègre ne se permettrait d’aller s’asseoir où s’amusent bons blancs. Nous sommes chez les abolitionistes ; mais rien n’abolit encore le mépris dont la race noire est ici l’objet.

Une première chanteuse est venue vociférer un hymne patriotique : grand succès ; mais la chanson comique du minstrel noir, qui s’accompagnait d’une guitare-tambour démesurée de longueur et bizarre de son, n’a pas provoqué moins d’enthousiasme. Un autre minstrel blanc peint aussi en noir, habit cà fleurs, chapeau gris campé fièrement de côté, cravate rouge, col de chemise Jusqu’aux yeux, pantalon rayé, chaussé de bottes dont la semelle épaisse d’un pouce est en fer, vient danser en frappant le plancher comme un enragé. Il feint de trébucher, cherche et ramasse un cheveu. Il explique, avec force gestes dégingandés et contorsions comiques, comment ce cheveu, qui ne peut être à lui, mais à quelqu’une des danseuses qui viennent de sauter une gigue, a failli, malgré l’épaisseur de ses semelles, le faire tomber à la renverse. Il termine son discours par un saut de carpe le chapeau sur la tête, et sort. C’est, à la couleur près, le Stenterello florentin.

Il y a bien une salle d’opéra ; mais comme il n’y a en ce moment ni troupe italienne, ni troupe française, on y joue des vaudevilles et des pièces françaises traduits en anglais. Acteurs médiocres, rien qui valût la peine d’entrer.

15 août. — Ce soir, dîner au club de l’Union ; cent personnes, speaches, toasts à l’anglaise. Le prince prend la parole pour remercier tous les Américains en général, et les membres du club en particulier, de leur aimable réception ; il fait des vœux pour la prospérité du pays et la fin des dissensions politiques. On se retire à dix heures.

Un aimable gentleman qui a pris Ragon et moi en affection nous propose de nous présenter dans une réunion de famille où l’on danse. Curieux de voir le beau monde de près, nous mettons nos gants blancs et nous faisons notre entrée. Il y a nombreuse compagnie. Des hommes en tenue de soirée, des femmes en toilette de bal dansent ou causent par groupes dans deux salons assez beaux et bien éclairés. Un pianiste joue des valses et des gigues, des négresses font circuler des plateaux chargés de coupes de Champagne glacé. Personne ne se connaît, mais les poignées de main n’en pleuvent pas moins, même avec les dames, qui sont généralement jeunes et jolies. Deux demoiselles nous invitent pour un quadrille. Ce sont donc les femmes qui font les invitations ? Un monsieur me dit tout bas à l’oreille que ma danseuse est fille d’un riche négociant de la ville, qu’elle a reçu une très bonne éducation, et que c’est un très bon parti. — Bon ! je ne suis pas venu ici pour me marier ; mais il n’en coûte rien de regarder cette jeune demoiselle, de si petite taille qu’elle semble n’avoir que douze ans. Pourtant ses formes arrondies prouvent qu’elle est au moins nubile. Une petite figure blanche et rose, des yeux bleus, une petite bouche en cœur, des cheveux à petites boucles, épaules et bras nus, robe de gaze rose : elle a l’air d’une petite poupée.

Il me semble pourtant, au bout d’un instant, que certaines conversations entre hommes et femmes sont bien animées, un peu légères peut-être. Au coin de la cheminée, des gens graves parlent affaires et dollars. Nos danseuses nous laissent parfois en pleine contredanse, pour aller boire un verre de Champagne. Elles entrent et sortent comme si elles étaient chez elles. La famille est donc bien nombreuse ? Je demande où est le maître de la maison. Il n’y en a pas. Et la maîtresse ? Même réponse. C’est donc une soirée en pique-nique ? Voici de nouvelles invitées ; nos danseuses nous présentent comme des amis de vingt ans. Est-ce que ma petite commerçante de bonne famille me croit déjà son mari ? J’en ai peur, car elle veut que je la reconduise chez ses parens. Ceci m’étonne étrangement. Je commence à devenir méfiant comme un Américain, et je ne tiens pas à épouser à première vue, ayant pour tous témoins des frères et des cousins bardés de revolvers. J’hésite, elle me laisse là bouche bée, et s’en va, en riant, boire et danser avec un autre. Ah ça ! dans quelle espèce de demi-quart de monde sommes-nous tombés ? Nous prenons nos chapeaux et nous partons en riant, comme de raison, de notre méprise, et nous étonnant beaucoup, car l’histoire de la fille du négociant n’était malheureusement que trop vraie, et ses parens la sollicitaient vivement de revenir chez eux.

En allant aux renseignemens, je découvre que les mœurs de ce peuple nouveau ont, en pareille circonstance, quelque rapport avec celles de la vieille Afrique. La prostitution n’y est pas jugée aussi sévèrement que chez nous, et ici, comme en Algérie, une femme de ce genre, si elle a de l’argent, peut fort bien ne pas renoncer à l’espoir de se marier, surtout si elle se résigne à devenir une bonne ménagère en pays de défrichement. À la bonne heure : tout est bien qui finit bien.

On part demain pour le Mlssissipi. Je fais ma valise, et cette fois j’emporte albums, crayons, boîtes et engins de chasse, le tout dans une sacoche dont je ne me dessaisirai plus qu’avec la vie !

Altona, 16 août.

À cinq heures du matin nous montons dans un wagon réservé. La party, comme on dit ici, se compose du prince, de MM. Mercier, Ferri, Ragon, Bonfils et moi. Le véhicule, qui avait été construit pour la visite que le prince de Galles a faite à l’Amérique, est très comfortable. Il comporte un salon pouvant contenir de dix à douze personnes, une salle à manger et deux plates-formes, dont l’une assez large pour qu’on puisse s’y asseoir et voir fuir le paysage derrière soi. Les sièges, à bascule, sont combinés de façon à former des lits ou des canapés à volonté. Les autres wagons ne sont pas divisés, comme chez nous, en coupés, premières ou deuxièmes places. Chaque compartiment contient soixante personnes, rangées comme au spectacle, avec cette différence que les dossiers à bascule peuvent former deux banquettes face à face. Le milieu de la caisse reste libre, et sert de passage aux employés et voyageurs qui veulent circuler d’un bout à l’autre du convoi au moyen des plates-formes qui séparent les wagons. Chaque wagon est muni d’un poêle de fonte, d’une fontaine et d’un cabinet, indispensable quand on fait trois cents lieues sans débrider.

À chaque station, la population escalade le wagon et nous accable, par les fenêtres, de questions indiscrètes ; elle veut savoir lequel de nous est le prince. Quelques-uns entrent et vont droit à lui en disant : « Permettez-moi de vous serrer la main. » Il n’y a pas jusqu’aux marchands de journaux qui ne veuillent échanger le shake hands avec nous. Nous traversons la Delaware à Easton et la Susquehannah à Harrisburg, beau pays de collines couvertes de bois d’érable et de pins où percent çà et là quelques touffes de magnoliers qui épanouissent leurs larges fleurs d’un blanc laiteux. Des rivières serpentent au milieu des chênes couverts de lianes fleuries. Bientôt ces restes de la nature primitive s’effacent au loin. Des canaux qui longent le flanc des coteaux font tourner des moulins et marcher des usines ; des villes, des villages qui communiquent d’une hauteur à l’autre à l’aide de ponts suspendus, effacés dans la fumée vomie par les hauts-fourneaux ; des hommes noircis par le travail, des femmes actives, des enfans occupés : — voilà à peu près l’aspect florissant et animé de cette riche contrée jusqu’à Altona.

O Indiens de Cooper, ne revenez plus chercher vos forêts vierges, votre rivière endormie au sein de la verdure, ces eaux pures et limpides de la Susquehannah où vous redoutiez de laisser paraître la trace de vos pas ! Là où, après de nombreuses et savantes précautions, vous vous décidiez à planter vos wigwams, aujourd’hui s’élèvent des maisons de pierre et de brique où le fer et la houille occupent des armées de cyclopes. La fonte rouge en fusion a remplacé le ruisseau argenté, et le bruit des marteaux retentissans a fait taire à tout jamais le chant du gorge-bleue. O Chingakook, et toi Cerf-Agile, voilà ce que les visages pâles ont fait de vos heureux pays de chasse !

Nous descendons à Altona, au pied des monts Alleghanys, dans une grande caserne plantée au bord de la voie ferrée : Temperance-House. Singulière enseigne pour une auberge ! Est-ce que les aubergistes se font réformateurs ou les réformateurs aubergistes ? Non, voici la malice : pour faire les travaux de chemins de fer, on n’avait, dit-on, à employer que des Allemands et des Irlandais tellement ivrognes qu’ils faisaient le dimanche toute la semaine. Un missionnaire a apporté ici le culte de l’eau pure, déjà préconisé en Amérique, et les ingénieurs n’admettent aux travaux que les ouvriers liés par serment à cette religion aquatique. Certes c’est un grand bien que de détruire l’ivrognerie, mais cette mesure d’utilité publique va trop loin. Les Américains, par suite de leur régime continu d’eau glacée, tombent souvent dans l’état d’anémie, c’est-à-dire que leur sang s’appauvrit au bout d’un certain nombre d’années de cet exercice. Il n’est pas rare de rencontrer des hommes dans cet état peu réjouissant vers la cinquantaine. Ils sont pâles, étiques, sans force et sans voix. N’est-il pas curieux de voir ces gens qui ont détruit les Indiens par l’eau de feu se punir eux-mêmes en périssant victimes de l’excès contraire ? Il ne faudrait pourtant pas croire que l’Américain ne se grise plus, et que les sociétés de tempérance n’aient plus à convertir que les colons européens. L’un d’eux qui se trouve là, un Français, me dit naïvement : « L’Américain ne sait pas boire. Au lieu de lui donner de l’esprit et de la gaîté, le vin le rend bête et furieux ; au sortir d’une orgie, il tue femme et enfans. Il en est bien fâché le lendemain, car il n’est pas méchant à jeun. »

L’hôtel d’Altona se recommande tout d’abord au voyageur par un vaste hangar sous lequel une longue tablette de marbre présente à l’œil une file de soixante cuvettes surmontées chacune d’un robinet, d’une brosse en chiendent pour les bottes et la chevelure, et d’un morceau de savon. On ne s’arrête guère ici, on descend, on se lave soixante à la fois, on entre dans la salle à manger, où le couvert est mis pour deux cents personnes ; on y mange du jambon cru, et on y boit de l’eau claire. Au moins ici, les gentlemen employés — qu’en France nous appellerions tout simplement garçons — ne vous la refusent pas ; ils condescendent même à faire cirer vos bottes par un vieux nègre installé dans une caisse au coin du jardin.

La ville consiste en ateliers et en magasins de machines à vapeur, deux rues bordées de trottoirs en planches, très élevés au-dessus du chemin, encore rempli de souches et de trous ; quelques maisons, des terrains vagues. En trois enjambées on se trouve dans la campagne, mais le terrain est déjà divisé par lots entourés de perches. Ces propriétés portent des numéros, et les becs de gaz perdus dans la solitude n’éclairent encore que des flaques d’eau ; de loin en loin, une maison dans ses palissades, sans arbres, — la forêt est une ennemie dont on ne veut pas même conserver ici un échantillon pour ombrager la cour. On abat et on brûle sur toute la ligne de fer ; mais à un kilomètre du railway, au-delà de la ville, la forêt primitive existe encore dans son admirable chaos.

Depuis New-York, nous avons toujours suivi une marche ascensionnelle ; mais la pente est douce, car à la base des premières collines des Alleghanys nous ne sommes qu’à douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Cleveland, 17 août.

Partis d’Altona à huit heures du matin, nous atteignons bientôt les points les plus élevés des Alleghanys. Beaux paysages, montagnes coniques couvertes de forêts. Le chemin de fer, tout déjeté, éraillé, bossue, détestable en un mot et fort dangereux, court le long de pentes rapides, tantôt dans la verdure, tantôt dans de gros rochers arrêtés au liane de la montagne, tantôt dans des vallons sauvages entourés d’arbres séculaires. C’est la Suisse en petit, avec une végétation exotique. Avant d’arriver à Pittsburg, le prince change l’itinéraire : au lieu de continuer sur Cincinnati, il nous surprend agréablement en nous annonçant que nous coucherons le soir sur les bords du lac Érié.

À Pittsburg, un aubergiste français nous apporte à déjeuner dans notre wagon réservé, car le temps manque pour voir la ville manufacturière. Je ne te parlerai donc que des habitans, qui sont d’une curiosité insupportable. Nous avons beau nous enfermer et baisser les stores pour manger à la hâte et à tâtons, il faut défendre nos fenêtres contre les assauts obstinés du dehors. Aux États-Unis, il n’y a pas plus de fonctionnaires chargés de faire respecter la liberté individuelle du voyageur que de gendarmes pour arrêter les voleurs de grandes routes. Ceux-ci heureusement sont plus rares que les curieux. Les chemins de fer, qui n’ont qu’une seule voie et servent aux piétons, n’ont ni cantonniers chargés de prévenir les accidens, ni barrières pour empêcher les imprudences. Le train qui passe à travers les villes se contente d’avertir les passans à son de cloche. À chaque embranchement de rues ou de chemins sur la voie, un grand écriteau vous conseille d’ouvrir l’œil à la locomotive ; mais les vaches, les porcs, les chiens qui ne savent pas lire, les enfans qui ne le savent pas encore et les ivrognes qui l’ont oublié sont parfaitement coupés en deux. Un administrateur d’une de ces nombreuses voies qui sillonnent les États-Unis m’a assuré qu’il ne se passait pas un jour sans accidens de ce genre, mais on n’y fait pas grande attention. All right !

En outre, les employés n’ayant aucun uniforme, aucune marque distinctive, on ne sait à qui s’adresser pour quoi que ce soit, et j’en ai bousculé un qui voulait m’empêcher de fumer, le prenant pour un gentleman capricieux et toqué. Les Américains ont horreur de tout ce qui ressemble à une spécialité, et ils confondent l’égalité avec la similitude au point de se faire tous la même barbe et le même habit, partant la même figure et la même tournure. Ils arrivent à se ressembler tellement que qui en a vu un les a tous vus. Moi, je ne parviens à les reconnaître qu’au plus ou moins d’envergure de leurs cols de chemise.

Notre convoi part sans crier gare aux assaillans qui demandaient à grands cris que le prince se montrât et leur fît un speach. J’en vois tomber plusieurs les uns sur les autres : se sont-ils fait du mal ? Je l’ignore ; mais ils nous ont tellement agacé les nerfs que nous sommes devenus féroces et ne trouvons pas le temps de les plaindre. Nous suivons l’Ohio jusqu’à Rochester. Tu n’as pas idée de la quantité d’arbres déracinés emportés par le courant et rejetés en désordre sur les rives du fleuve. Renversés, piqués tout droit dans la vase, ces grands squelettes, dénudés et blanchis par l’eau et le soleil, forment des barrages naturels où les plantes et détritus de tout genre s’amassent en îlots de verdure bientôt emportés au loin par les premières crues.

À chaque station, même siège à soutenir contre les curieux. Celui qui en est l’objet est un peu à bout de patience, et je l’admire de ne pas renier la cause de la liberté individuelle en présence d’un tel abus, complètement préjudiciable à la sienne propre. Un jeune Américain à la tête oblongue me demande de lui montrer le fils du grand Napoléon. « Il n’est pas ici. — Excusez-moi, il y est. Dites-moi quel est-il ? — Vous tenez donc beaucoup à le voir ? (Il pousse un ho ! dont l’éloquence résume son ardent désir.) Eh bien ! c’est moi ! — Oh ! vous ? Oh ! oh ! » Il m’impose alors une poignée de main à me disloquer l’épaule, pousse un hurra frénétique et me montre à la foule, qui se précipite vers moi en me menaçant d’un tel enthousiasme que je me sauve et me cache pour échapper aux étreintes. C’est pourtant le plus beau succès que j’aurai de ma vie !

À trois heures, nous descendons à Alliance pour reprendre à huit heures un autre train pour Cleveland. En attendant le dîner, je cherche à voir de près la forêt américaine, mais elle n’y est plus. Ce n’est plus qu’une étendue de terrain couverte d’arbres énormes et très serrés, sur laquelle il semblerait qu’on a passé une faux gigantesque à un pied ou deux de terre. Cela n’est pas gai du tout, et n’offre rien de pittoresque à dessiner.

J’ai demandé pourquoi ces souches à demi carbonisées n’étaient pas arrachées : on m’a répondu que c’était inutile, qu’elles pourrissaient d’elles-mêmes en deux ou trois ans. Les colons commencent par abattre les plus beaux arbres pour construire leurs maisons, puis on brûle les autres avec les taillis. L’année suivante, une végétation toute nouvelle, où les fougères dominent, se produit d’elle-même au milieu des cendres. On brûle cette végétation, qui est remplacée au bout d’un an par une apparition spontanée de graminées que ces terrains n’avaient encore jamais produites non plus : c’est ce que les colons français appellent l’herbe grasse. C’est alors que la charrue fait son travail. On sème du blé et du maïs qui poussent avec force. Au lendemain d’une forêt abattue, il serait inutile d’ensemencer, rien ne viendrait. Il faut donc avoir une avance d’argent pour vivre en attendant que madame la terre soit disposée à obéir ; mais dès qu’elle s’y met, elle va bien. Les braves paysans lorrains, colons depuis plusieurs années, qui me donnent ces renseignemens ne paraissent pas mécontens du pays. « La terre est plus légère que chez nous, dit l’un d’eux ; il ne faut pas tant de fumier ; elle n’est pas dure à la charrue ; les blés poussent vite et se vendent bien ; les bestiaux donnent aussi d’assez bons profits, mais la vigne ne rapporte pas. Elle vient, mais elle monte trop vite, et puis elle fleurit quasiment pendant cinq mois de l’année ; le grain est mûr à la queue de la grappe quand le bout est encore en fleur. Il fait trop froid et trop chaud ; pas moyen de faire de vin. Pour le reste, il n’y a pas à se plaindre, et la culture ne donne pas d’ennuis. » Tout en faisant l’éloge de la terre et du pays, nos Lorrains n’aspiraient pourtant qu’au jour où, après avoir réalisé un petit bénéfice, ils pourraient retourner en France acheter des vignes.

Une locomotive brisée, bosselée, couverte de fange, couchée sur le flanc comme un gros animal abattu, passe sur un truc sans que personne s’en occupe. « C’est un convoi qui a déraillé, » me dit-on ; mais des wagons et des voyageurs, il n’en est pas question du tout. Chez nous on cache les accidens, ici on n’y prend pas garde.

On part. Les grands troncs blafards des érables éclairés par la lune font l’effet de fantômes qui projettent leurs interminables ombres portées au milieu des clairières. À dix heures, nous arrivons à Cleveland, grande ville qui me semble jolie, et on court voir le lac Érié ; mais le ciel et l’eau se confondent à l’horizon. Je ne vois que la lune qui se mire dans le beau milieu du lac, le phare à l’entrée du port et les lanternes rouges d’un train de chemin de fer qui passe sur des pilotis à cent toises du rivage.

19 août. — Vu au jour, le lac n’en dit guère davantage. C’est une mer sans falaises avec de grosses vagues, dans un pays tout plat. La ville de Cleveland occupe une superficie de terrain qui dépasse de beaucoup les besoins d’une population de soixante mille âmes ; elle ne serait pas dans le goût américain, si elle n’était pas divisée en carrés. Les maisons de pierre, enguirlandées de plantes grimpantes, sont régulières : un ou deux étages, avec de grands toits en auvent ; autour de l’habitation, les jardins, les pelouses de sainfoin rose ombragées de beaux arbres, rares vestiges des antiques forêts ; tout y est propre, peigné, ratissé, respirant le bien-être ou l’aisance.

Promenade aux environs de la ville, jolies routes bordées de bois, de prairies, de cottages ; mais il faut s’arrêter à toutes les barrières et payer le droit de passage sur les routes, comme en Angleterre. Le vent qui vient du lac est très froid.

Nous partons ce soir pour le fond du Lac-Supérieur sur le North-Star, autrement dit l’Étoile du Nord, immense steamboat avec salons, salles à manger, cabines, plates-formes, tourelles, galeries, etc., un véritable hôtel nautique qui pourrait contenir deux mille personnes. Il est si gros, si large, si épais, que la houle n’a pas de prise sur lui, du moins je ne m’en aperçois pas, habitué que je suis aux coups de reins de notre bon coursier, le Jérôme-Napoléon. Ce steamboat va faire une tournée de plaisir sur les lacs, s’arrêtant à tous les ports ou établissemens américains pour prendre et déposer des marchandises, des voyageurs, et surtout de jeunes voyageuses en vacances.

Nous perdons bien vite la terre de vue. À onze heures du soir, nous apercevons au loin les lumières de Toledo. Je m’endors au bruit d’une polka, jouée avec énergie sur un piano placé au milieu du salon, en face de la porte de ma cabine. Cette cabine est tellement une chambre garnie et ce piano est si peu en harmonie avec la situation géographique que j’oublierais complètement où je suis sans la présence d’une énorme ceinture de sauvetage en caoutchouc suspendue au-dessus de ma tête. Ceci est une délicatesse de l’administration envers tous les passagers. En outre, les nombreux sièges du navire sont en fer-blanc creux ; en vue d’un naufrage possible, ils peuvent servir comme de bouées pour se soutenir sur l’eau.

Lac Huron, 20 août.

Je suis réveillé à six heures par un concert de trompettes, trombones, cornets à pistons, avec accompagnement de tambour, fifre et grosse caisse. Cette musique enragée a pour but d’annoncer notre arrivée dans le port de Détroit. Promenade dans la ville ; rues larges, droites ; rien de remarquable, et toujours une foule de curieux fort gênans.

Dans notre hôtel nautique, on déjeune à sept heures du matin, on dîne à une heure, et on soupe à sept. Chaque repas est annoncé par un nègre qui fait le tour du bâtiment en frappant à coups redoublés sur un terrible gong chinois. L’Américain dévore en silence, vite et sans discernement. Chacun tire à soi une portion de nourriture, langue fumée, thon mariné, reliefs de la veille servis dans une petite assiette de ménage d’enfant. Les nègres passent à chaque convive une tranche de roastbeef ou un membre de poulet grillé ; les pommes de terre et les épis de maïs bouillis remplacent le pain : une tarte aux pommes ou du plumpudding pour dessert, et le tout se termine par de grands verres d’eau glacée.

La journée se passe à traverser le lac et la rivière Saint-Clair : à droite les belles et hautes forêts du Canada, à gauche les bois moins élevés et les prairies du Michigan. À huit heures du soir, nous stoppons à Port-Huron. La population, avertie par le drapeau français hissé au grand màt, — ceci est une gracieuseté de l’administration que les curieux nous feront payer cher, — répond aux fanfares de nos trompettes, à nos roulemens de tambour, par les salves d’artillerie d’un canon. Elle se presse sur le rivage, pousse des hurras et demande un speach. Le prince s’est retiré dans sa cabine. — Un speach ! un speach ! — crie la foule. Un gentleman grimpe sur le toit d’un magasin, et à grand renfort de bras et de chapeau hurle de la France, du Canada, des États-Unis, du président, des rebelles, etc. Les coups de canon servent de points et virgules à ce cours d’histoire et de politique. La foule écoute, applaudit, rit, siffle, grogne. Nous avions perdu de vue la ville que nous entendions encore les cris du bruyant peuple de Port-Huron.

Ce soir, la longue table de la salle à manger est enlevée ; les domestiques nègres vont chercher leurs instrumens, violon, violoncelle, guitare et contre-basse ; le maître d’hôtel passe un habit bleu à boutons d’or. Le capitaine du steamboat, M. Sweet, gros Américain blond, enjoué, bienveillant, nullement ennemi du Champagne et du beau sexe, invite une grande jeune fille brune, solidement bâtie, à la physionomie douce, aux traits réguliers, heureux mélange de la race indienne et de la race anglo-saxonne. Le commandant en second, M. Pierce, aimable et gai jeune homme, invite une jeune dame de l’Indiana, d’une physionomie toute particulière : une forêt de cheveux roux, la peau blanche, les yeux vifs, les extrémités délicates, une taille riche et gracieuse, c’est une de ces laides qui sont plus jolies que les belles. Les quadrilles se forment, et voilà un bal organisé au beau milieu du lac Huron. Les musiciens ne crient pas les figures, ils les chantent tout en raclant leurs instrumens. Danseurs et danseuses sautent, rient, gigottent à l’américaine et prennent un véritable plaisir.

C’est la première fois que je rencontre des Américains gais. Jusqu’ici je n’ai vu le rire sur aucune face indigène ; les chants étaient des psaumes ou des hymnes de guerre, les danses des tours de force ou des luttes à perdre haleine, le tout fort triste et sans abandon. Ici c’est bien différent, et l’on sent tout le laisser-aller de la vie égalitaire. Des femmes qui semblent appartenir, par leur mise et leurs manières, à une position élevée, se laissent prendre sans façon dans les bras du maître d’hôtel ou du perruquier, car il y a une boutique de barbier à bord. Les voyageurs des secondes places prennent part au repas, font salon et dansent aussi. La société est à coup sûr très mêlée, mais personne ne s’en soucie et personne n’en abuse. Au milieu de tout cela, il y a des naïvetés plus risibles qu’offensantes. Un monsieur que personne ne connaît et qui ne connaît personne vient offrir au prince de le présenter à plusieurs de ces dames. Un autre, — celui-là est vraiment désagréable, — étalé sur deux chaises, au milieu des femmes, dort de la façon la plus comique, en poussant de petits soupirs, le nez en l’air, le bec ouvert. Il empoisonne le tabac et le whisky. À chaque reprise de musique un peu bruyante, il entre-bâille un œil terne, fait un haut-le-corps inquiétant, caresse amoureusement son menton orné d’un petit bouquet de poils fauves et lance le jus de sa chique à tout hasard. Déjà plusieurs robes ont été atteintes ; mais les dames ne font qu’en rire, et personne n’ose déranger cet animal répugnant. J’étais trop près de son jet continu ; je suis éclaboussé, je perds patience : je le réveille brusquement et de manière à m’attirer un de ces fameux coups de revolver dont parlent les romanciers américains. Il ouvre son petit œil pâle et me demande pourquoi je le dérange.

— Parce que vous ne vous dérangez pas. Êtes-vous ivre ?

— Je n’appartiens pas à la société de tempérance !

Cela dit d’un air parfaitement insouciant, il retombe dans sa somnolente béatitude, comme un homme qu’aucun serment religieux n’enchaîne et qui se sent parfaitement dans son droit. Le maître d’hôtel arrive, et en vertu de je ne sais quel autre droit, l’enlève de son siège sans un mot d’explication, sans lui donner le temps de ramasser sa casquette, qu’un chiffonnier n’aurait pas voulu prendre au bout de son crochet, le pose sur le bord du bateau et revient terminer son quadrille interrompu.

Puisque je t’ai parlé des revolvers, je dois te dire que je n’en ai vu qu’à la ceinture de quelques officiers et de quelques soldats en campagne. L’Américain du nord me paraît très doux, très patient et bienveillant à l’habitude. Je n’ai encore vu nulle part de scènes de violence, pas même l’ombre d’une querelle, et dans un moment de crise comme celui-ci, le fait est assez remarquable. Je ne dois pas oublier non plus de te dire que les capitaines sont toujours propriétaires d’une partie du bateau ou du chargement, ou bien ils sont tenus d’avoir une somme considérable à bord. On a inventé cela afin de modérer leur ardeur et de les rendre plus prudens, vu qu’ici apparemment l’argent est plus cher que la vie.

21 août. — En plein lac Huron toute la journée. On ne voit que le ciel et l’eau et trois goélands qui n’ont pas cessé de suivre le bateau et de pêcher dans son sillage. Sur notre gauche se dessine parfois à l’horizon une petite ligne verte : c’est la rive américaine.

J’ai fait connaissance avec trois jeunes et jolies misses qui habitent toutes trois la même ville, sont toutes trois protestantes, portent toutes trois le même nom de baptême, et sont toutes trois amies intimes. Je te les désignerai donc par rang d’âge.

La première Mary est un type de roman : des traits fins et réguliers, de beaux yeux bleus qui semblent vouloir deviner ce que l’on pense, des cheveux blonds fins et soyeux, ondulés naturellement et retenus en un gros chignon qui retombe sur la nuque ; sa taille est svelte sans débilité et ses membres délicats sans maigreur. Ses manières simples et gracieuses font d’elle une personne séduisante et distinguée. Elle est très patriote et parle du sud avec horreur. Sérieuse et instruite, elle sait le français, mais elle manque d’habitude pour le parler. J’ai entamé pourtant la conversation et même sans être présenté, ce qui est un peu osé en ce pays. La voyant plongée dans la lecture de Consuelo, je n’ai pas eu de peine à me faire pardonner mon impertinence, et quand elle a su mon nom, elle m’a traité en bon camarade. Il n’y a pas de fatuité à faire ici. Les jeunes personnes sont pleines de confiance ; habituées à compter sur le respect qu’elles inspirent, elles n’ont rien que d’aimable et de naturel dans les manières. Je ne trouve rien à redire à cette absence de pruderie, préférable à la raideur de certaines petites bigotes de chez nous.

Elle m’a présenté à la seconde Mary, jeune fille de seize ans, petite, brune, au visage rond frais et rose ; un petit nez fin tout drôlement relevé qui lui donne l’air espiègle, de grands yeux bleus, dont l’un cligne d’une façon piquante quand elle dit ou fait quelque malice enfantine. Elle ne demande qu’à jouer et rit de bon cœur en montrant des dents à faire crever de dépit tous les dentistes américains. Elle ne peut rester longtemps à la même place sans que les pieds lui démangent : aussi la trouve-t-on toujours sautant ou perchant sur les échelles du steamboat, ébouriffant à la brise ses deux grandes mèches de cheveux frisés qui se dressent sur son front comme deux cornes de gazelle.

Bien qu’un peu plus jeune, la troisième Mary est moins remuante : de grands yeux noirs très allongés, des sourcils arqués, des cheveux très bruns, un nez légèrement cambré, la bouche petite et se relevant un peu de côté lorsqu’elle sourit, une physionomie assez mystérieuse et tant soit peu espagnole. Elle est sérieuse, presque triste ; elle lit, étudie et aligne des colonnes de chiffres qui, rien qu’à les regarder, me donnent la chair de poule. Elle ne quitte ce travail attrayant que pour regarder le lac un instant et se replonger dans ses problèmes.

Le père de Mary la mathématicienne sert de Mentor à ces trois demoiselles, mais je n’ai causé avec lui que ce soir. C’est un excellent homme, très aimable, et qui ressemble à un Portugais. Il a passé huit jours à Paris il y a vingt ans ; il en parle avec complaisance et lit l’Histoire de Napoléon, par Norvins, traduite en anglais. C’est le premier Américain que je vois lire autre chose que son journal.

Nous quittons enfin le monotone lac Huron pour entrer dans un dédale d’îlots couverts de verdure et de wigwams d’écorce plantés sur le rivage au milieu des pins. — Les Indiens ! les Indiens ! c’est le cri que j’entends aussitôt retentir de toutes parts : hommes et femmes se précipitent sur les galeries extérieures avec un élan de curiosité qui prouve combien la race primitive est devenue rare ou difficile à rencontrer. Des Indiens à demi nus courent en effet sur la rive en sautant et en nous faisant des gestes. D’autres, plus graves, ne bougent pas ; ils ne semblent même pas voir notre maison flottante, bien que nous soyons assez près pour distinguer leurs traits aplatis et leur peau foncée. Ils me rappellent les Arabes qui, forcés de subir notre domination, cachent leur colère sous l’apparence du mépris. Un canot d’écorce passe, portant une femme maigre roulée dans sa couverture et deux pagaïeurs vêtus de chemises de coton jaune. Ils sont coiffés de chapeaux de paille d’où s’échappent de longues tresses de cheveux noirs.

« Pauvres Indiens ! pauvres gens ! dit l’aînée des Maries, ils sont bien à plaindre ! Ces hommes-là sont de noble race et nullement méprisables. Ce sont les premiers occupans du pays. Nous avons toujours trouvé en eux de francs ennemis ou des amis sincères. Quand ils scalpaient les nôtres, c’était leur droit, ils défendaient leur sol. Au lieu de chercher à les civiliser, à leur donner des principes religieux, on n’a porté chez eux que la démoralisation, les vices et les maladies. Les commerçans mettent leur amour-propre à les tromper : on échange par exemple un paquet de fourrures d’une valeur de vingt dollars contre une bouteille de vhisky qui ne vaut pas un quart de dollar. Aussi deviennent-ils craintifs et soupçonneux. Nos marchands se plaignent de ne pouvoir plus tant les attraper et de voir qu’ils commencent à débattre leurs intérêts. Ils ne sont pourtant pas méchans, c’est certain. Leur anthropophagie est un conte de nourrices et de missionnaires catholiques. Bien des blancs qui vont vivre avec eux au milieu des forêts y sont plus en sûreté qu’à New-York. Nous les plaignons, nous autres femmes ! nous regardons leur extinction comme un crime, et nous sentons qu’ils emportent avec eux au fond des déserts toute la poésie de l’Amérique. Quand il n’y en aura plus un seul, nous en parlerons comme de héros fabuleux dont rien parmi nous ne donnera plus l’idée. »

À six heures du soir, à Saut-Sainte-Marie, pendant que le North-Star entre dans l’écluse qui longe les rapides, nous avons tout le temps de descendre à terre et d’aller jusqu’à la petite île où quelques familles d’Indiens Chippeways ont établi des huttes au milieu des rochers et des aunes. Ils vivent et trafiquent de poissons, qui foisonnent autour des rapides. Un vieux Chippeway, assis au seuil de son wigwam, fabrique un panier d’osier. Sa peau est brun foncé, son nez d’une courbure exagérée ; les lèvres ne sont pas épaisses ; les yeux sont petits et très écartés, les pommettes et le menton proéminens. Sa chevelure, très noire, malgré les rides qui dénotent un homme de soixante ans, est retenue dans une loque roulée en turban, surmontée d’un vieux chapeau de paille informe. Sa fille ou sa petite-fille est à côté de lui. Elle tortille des bouts de fil de fer en forme d’hameçon. Elle paraît avoir seize ans, elle est maigre, petite, la peau d’un brun légèrement olivâtre ; de petits yeux taillés au couteau et à fleur de tête, les pommettes saillantes, le nez très petit, la bouche grande, mais les lèvres minces. Elle n’est nullement jolie dans sa robe étroite et collante, ornée de franges. Un Américain s’approche d’elle et lui parle, elle s’enfuit dans un groupe d’autres squaws, dont quelques-unes reculent et se cachent à mesure que les voyageurs avancent. Elles finissent par se sauver et s’enfermer dans leurs wigwams. Deux ou trois jeunes Indiens moins farouches, demi-bourgeois, demi-sauvages dans leur costume, causent avec les visages pâles et leur vendent du poisson frais.

Je m’approche du vieux Chippeway qui nattait son panier, et alors, sans lever les yeux : — Êtes-vous aussi un Français du vieux pays, vous ?

— Comment ! vous parlez français ?

— Un petit brin. J’ai appris ça quasiment de naissance.

Je ne m’attendais guère à retrouver ici le parler de nos vieux paysans du Berry, et je demeurai tout ébahi. Je crus d’abord que c’était un métis, comme celui que M. de Tocqueville rencontra en 1831 au fond de la baie de Saginaw, sur le lac Huron, à une centaine de lieues d’ici, vers le sud, et qui lui parla bas-normand en le prenant sur sa pirogue ; mais celui que j’avais sous les yeux est un véritable Indien, et c’est précisément des métis de Canadiens et d’Indiennes, dits bois brûlés, que ce groupe de Chippeways a appris notre langue. Peut-être ceux qui la parlent sont-ils nombreux dans ces tribus du littoral des grands lacs à cause de leurs rapports plus fréquens avec les métis qu’avec les Américains et les Anglais. Ce qu’ils savent de français ne va pas très loin, mais ils ont, à s’y méprendre, la prononciation et l’accent de terroir de nos gens de campagne.

Chose plus frappante encore, ce vieux sauvage, qui appelait la France le vieux pays, selon l’usage des Canadiens civilisés, semblait avoir quelque chose de la réserve à la fois discrète et curieuse de nos paysans quand ils veulent vous faire parler sans avoir à vous répondre. « Oh ! moi, disait-il, j’en sais pas ben long, mais vous ? J’ai été pris de jeunesse, et vous ? » Pressé de questions, il répond enfin : « Moi, je suis né natif sur la rive du Canada ; mais je parle pa encore comme un bois-brûlé. Y en a ben trê ben que demeuront par cheux nous. »

Quelques-uns de nous essaient de l’interroger ; mais il n’ose plus répondre, ou il ne comprend plus. Je répète les mêmes questions en berrichon ; il comprend très bien, mais il manque de mots ou d’idées, et retombe dans son travail avec une insouciance feinte ou réelle. C’est au reste conforme à la dignité indienne, qui s’oppose à l’expansion, et je me suis souvenu ici de ce qui t’avait frappée à Paris quand nous questionnions les Ioways de M. Gatlin. Nous trouvions un rapport extraordinaire entre leur manière de dire sans vouloir dire et celle de nos Berrichons.

Le prince et Ferri entrent dans une pirogue, et, conduits par deux Indiens qui rament avec force et adresse au milieu des cascades bouillonnantes sur les grosses roches, ils remontent les rapides et font le tour de l’île. Ils en reviennent très mouillés, parce que, quoique très profondément assis et presque enfoui jusqu’aux yeux dans ces canots, on y est gagné par les embruns qui y pénètrent en pluie continue.

On remonte à bord, et après le thé le bal recommence de plus belle ce soir sur le Lac-Supérieur. Le temps, c’est-à-dire le climat, s’est beaucoup rafraîchi.

Lac-Supérieur, 22 août.

Le lac a été agité cette nuit, et notre grosse maison à vapeur s’est donné des airs penchés. Ces vagues peu méchantes ont cependant affecté le moral de nos jeunes voyageuses. Ce matin, le North-Star dépose sur le quai de Marquette tous ses touristes américains, qui s’empressent de s’extasier devant quelques maisons de bois, sous prétexte que ce sera peut-être un jour une grande ville. Ils disent cela de tous les endroits où trois maisons se regardent en bâillant au bord de l’eau ; mais ils en ont vu naître tant d’autres qui ne se présentaient pas mieux qu’on n’a pas le droit de faire trop l’incrédule.

En attendant qu’une locomotive soit prête pour emmener toute la caravane aux mines de fer, à environ dix lieues de là, je me promène dans une ex-forêt de pins coupée à ras de terre, où, dans le terrain sablonneux, poussent des renouées, des centaurées et des immortelles blanches. Des criquets jaunes s’envolent sous les pieds en faisant entendre un petit grésillement singulier. Je trouve des quantités de buprestes (chalcophora Virginiensis) qui sortent des racines des sapins brûlés.

La locomotive est prête ; mais il n’y a qu’un wagon convenable pour les dames ; moyennant des planches de sapin posées en travers des tombereaux à minerai, tout le monde trouve place, et, par un beau soleil qui réchauffe un peu le fond de l’air froid et sec, la vapeur nous emporte dans la forêt, encore intacte de chaque côté de la voie. Nous nous arrêtons à la fonderie, où des ouvriers coulent des rails. Ceci ressemble à toutes les fonderies du monde ; mais, après avoir suivi un sentier pavé de cailloux en fer et frayé à coups de hache au milieu d’arbres magnifiques, nous arrivons sur un chemin littéralement taillé en plein métal. Je n’avais jamais rien vu de pareil : une montagne de fer qui sort sa grosse échine luisante et nous renvoie dans les yeux un grand pétard de soleil. Ces masses ressemblent à de gigantesques bouillonnemens brusquement refroidis. Quel minerai en comparaison de celui que l’on trouve sous forme de grappes de raisin dans nos champs du Berri ! Figure-toi chacune de ces grappes aussi grosse que la butte Montmartre, et tu auras idée de ce qu’on appelle ici un gisement. Des arbousiers proccra, des framboisiers sauvages couverts de fruits, des thuyas très peu élevés, des chrysanthèmes, des épilobes à fleurs purpurines, des touffes d’immortelles blanches et de solidaginées, voilà ce qui domine sous les chênes, les érables et les pins qui entourent ces montagnes de fer. De ces hauteurs, la vue s’étend sur un océan de verdure, qui a ses tourmentes et ses ouragans, dont le passage est marqué par les arbres jetés, brisés et renversés les uns sur les autres.

Un monsieur d’une soixantaine d’années, qualifié de docteur, a proposé de nous faire voir tout près de là, sur la rivière Noquet, un village de castors ; mais il est déjà tard, il faut revenir au bateau. J’aurais bien voulu voir ces intéressans rongeurs ; mais le prince me console en me disant que nous en verrons tant et plus sur le Mississipi, Le susdit docteur, médecin ou non, est un savant qui acheta, il y a une dizaine d’années, un lopin de forêt. Il y bâtit une maisonnette, et vint là aux époques des vacances pour chasser et collectionner des oiseaux. Un beau jour, il se demanda pourquoi, chérissant la solitude, il n’abandonnerait pas la civilisation, et en raison de cette logique américaine qui met toujours bout à bout projet et exécution, le voilà définitivement établi tout seul au fond des forêts vierges, où il se trouve le plus heureux du monde. En me racontant son histoire, on me dit que ces trappeurs de la science ne sont pas extrêmement rares. Ces pays encore à demi sauvages, aussitôt que la sécurité s’y établit, ont pour les amans de la nature des attraits que je comprends fort bien. On y devient habile à simplifier l’existence, et, avec la suppression de beaucoup de besoins factices, on conquiert beaucoup de temps pour l’étude ; celui qu’on emploie à chasser pour se procurer la nourriture, loin d’être perdu, est gagné pour les recherches. On n’est pas élégant dans sa mise, il est vrai ; mais à voir avec quelle aisance ce digne homme porte son habit noir râpé et son chapeau de cérémonie roussi par le soleil, je constate qu’on devient parfaitement indifférent à ces misères.

Je ramasse pour toi quelques échantillons métalliques (schiste calcaire ferrugineux, fer oolithique et fer oligiste d’une rare beauté). Nous nous rembarquons, et à la nuit tombante nous entrons dans la baie de Portage, formée par la presqu’île des mines du Lac-Supérieur, grand bec qui s’avance dans cette mer d’eau douce, et qui est sillonné de fiords très favorables à l’exploitation. Notre gros steamboat, qui a sans doute des passagers ou des marchandises à échanger dans les terres, s’engage résolument dans les étroits méandres, remorqué par un tout petit vapeur qui fait jaillir, comme d’un tuyau de pipe, une colonnette d’étincelles retombant en fine pluie de feu. La lune sort du beau milieu du lac, et en face de nous, au-dessus des hauts sapins, dont les hampes dénudées se dressent comme de grandes piques à la pointe des rochers, une aurore boréale lance de longues flammèches blanchâtres dans le ciel noir. Elle forme ensuite un grand demi-cercle qui s’éclaire et s’éteint par saccades comme les pulsations d’un cœur gigantesque. Pendant dix minutes, elle a changé cinq ou six fois de forme, en s’affaiblissant à chaque transformation ; puis tout s’éteint.

23 août. — Nous naviguons, et il fait froid. Sortis sans encombre des goulets de la presqu’île, nous reprenons le lac, nous doublons l’île Manitou et nous arrivons d’assez bonne heure à Copper-Harbour, où nous stoppons pour reprendre bientôt notre navigation côtière, et stopper de nouveau à Eagle-Harbour, à la pointe de la presqu’île. Le prince y trouve l’ingénieur des mines, qui l’emmène dans un stage, — espèce de char à bancs, — aux mines de cuivre de Cleaf. Les passagers ont le temps de débarquer pendant les trois heures de stoppage. Les dames en profitent pour folâtrer en canot et courir sur la rive en riant et en faisant des bouquets. Les hommes s’occupent d’une façon très caractéristique à ramasser des cailloux, espérant toujours et partout découvrir une mine d’or. Presque tous savent un peu de métallurgie, et leur jouissance de naturaliste est là tout entière. — Moi, j’irais bien faire l’aimable auprès des Maries, mais elles sont trois, et je ne sais pas encore laquelle me plaît le mieux. Et puis, si je perds mes trois heures, quand est-ce que je regarderai le pays ? Il est plus que probable que je n’y reviendrai pas tous les huit jours, au Lac-Supérieur ! C’est un peu loin de chez nous, et tu ne pourrais pas me dire ici : « Va donc demain au bout du pré voir si les hépiales sont écloses. » Il s’agit de voir ce qui pousse et ce qui vole sur ces terres lointaines ; au diable le sentiment, et en avant dans la forêt !

Sous les aunes et les érables à sucre, je m’aventure dans un sentier frayé par les mineurs. Ces intérieurs de forêts sont charmans. La journée est belle, et, tout en pensant aux trois Maries, je pense aussi au vieux docteur de Marquette avec son habit râpé et son long tuyau de poêle en castor déplumé. Heureux homme ! rien ne te distrait, toi ! Et au bout d’un quart d’heure me voilà absorbé aussi, car les cicindèles courent rapidement au soleil sur le sable, et il s’agit de les attraper. Je m’empare de tortuosa et de unipunctata, d’une jolie tettigonide (octolineata), — les vanesses Cardui et Antiopa toutes pareilles aux nôtres, — puis de quelques staphylins (villosus).

Mais voici un autre insecte que je ne me charge pas d’emporter ; c’est un énorme cochon gras couché au beau milieu de la bruyère et mort. Que faisait là, en pleine forêt inhabitée, ce quadrupède au ventre dodu et frais, avec sa tête seule grillée à point, et sentant fort bon ? Si j’avais eu de l’appétit et de la moutarde, j’aurais profité de l’occasion. Seul, un gros corbeau, perché sur la cime d’un arbre mort, croassait d’un ton féroce, jaloux peut-être de me voir là, où attendant avec impatience que ce régal fût un peu faisandé.

On se rembarque, on reprend le prince à Eagle-Rivers, sur la côte ouest de la presqu’île, et on vogue de plus belle en recommençant le bal. Les trois Maries dansent fort joliment et s’en donnent à cœur joie, même la mathématicienne ; mais ces contredanses sautées sont embrouillées de figures incompréhensibles. Je m’abstiens en me remémorant cette grande leçon de Sancho Pança à son maître : « Il ne faut faire devant le monde que ce que l’on fait fort bien. »

24 août. — Nous voici, après avoir traversé trois cent vingt-cinq lieues de lacs, à Bayfield, nec plus ultra de notre gros bateau. Nous devons le quitter ici pour prendre des stages qui nous mèneront à Superior-City et Fond-du-Lac, où nous remonterons, en canot d’écorce, la rivière Saint-Louis. Nous traverserons les forêts jusqu’au Lac-de-Sable, après quoi nous prendrons le Haut-Mississipi pour le descendre jusqu’à Lacrosse, Dubuque et Saint-Louis. Il faut nous munir de mocassins, de jambières de peau, de couvertures, de tentes, de vivres, ou tout au moins de fusils pour nous en procurer ; il nous faut des guides, des porteurs, car nous coucherons dans les bois, et nous aurons des portages, c’est-à-dire des espaces à franchir avec nos pirogues sur le dos. Ragon est déjà désigné pour fortifier nos campemens, M. Mercier pour porter des paroles de paix aux sauvages, Bonfils pour diriger la navigation, Ferri pour orienter scientifiquement la marche, et moi pour faire la soupe.

Je ferais bien, en ma qualité de futur officier de bouche, de m’approvisionner de beurre et de biscuit. Je rêve déjà un potage à la tortue dont on se lèchera les doigts. Pourvu qu’il y ait des tortues ! La campagne promet d’être gaie, mais pénible, surtout si nous couchons dans les marais par le froid qu’il fait. Nous rapporterons des impressions mêlées de rhumatismes. N’importe, c’est si bon d’aller devant soi ! On se met en quête de voitures, ce qui n’est pas facile. Enfin en voici une, pas suspendue et peu couverte. — Il en faut deux. — Il n’y en a pas d’autre. — Et des chevaux ? — En voici un. — Un, ce n’est guère ; mais en trouvera-t-on au moins un autre en route ? — Ce n’est pas probable. — Y a-t-il quelque maison d’ici à Superior-City ? — Non. — Y a-t-il ici quelque magasin où nous puissions nous approvisionner de couvertures et de tentes ? — Non. — En ce cas, l’expédition devient impossible. Nous rattraperons le Mississipi en passant par le lac Michigan et Milwaukee ; nous reprenons donc nos cabines sur le North-Star.

Mais quels sont ces êtres aux cheveux noirs et nattés, ou pendant en mèches sur les épaules, enveloppés et serrés comme des momies dans leurs couvertures de laine ? Les uns couchés sur les planches de l’embarcadère, les autres debout par groupes, regardent avec stupidité ou indifférence notre hôtellerie flottante ; puis, comme s’ils se disaient : J’ai assez vu, ils tournent les talons et regagnent lentement leurs wigwams, dont les toits se montrent derrière un pli de terrain. Les femmes portent des enfans maintenus sur leur dos dans un pli de la couverture. Elles se lèvent, marchent et s’assoient fort adroitement, sans laisser tomber le papous. Toutes fument dans un petit brûle-gueule peu élégant. Des enfans de sept à huit ans s’exercent au tir de l’arc sur une vieille pirogue, devenue le but de leur adresse. Nous sommes en plein pays sauvage, dans la tribu des Chippeways, revenue triomphante, il y a deux mois à peine, d’une expédition contre les Sioux, dont les chevelures pendent maintenant comme trophées dans la tente des chefs.

J’accompagne les trois Maries, j’offre mon bras à Mary la turbulente, sans savoir que cela n’est permis qu’entre fiancés. Elle accepte sans me rappeler à l’ordre, et probablement sans y songer, et nous voilà courant vers le village indien, grimpant sur les talus, riant, cueillant des fleurs au milieu des rues, ce qui doit te faire présumer que Bayfield ne ressemble pas précisément à la Canebière de Marseille. Nous arrivons devant une grande case en planches. Un guerrier, le visage tellement barbouillé de rouge et de noir, qu’on ne peut distinguer ni ses traits, ni la couleur de sa peau, ni sa physionomie, se tient debout à la porte. De longues tresses noires s’échappent de sa coiffure en fourrure, ornée d’une plume brisée et posée en biais sur le front. Drapé dans une guenille de laine fauve, il ne laisse voir de son costume que ses jambières de drap rouge qui recouvrent comme des guêtres le dessus des mocassins. Il est petit, mal bâti, mais campé fièrement sur un vieux fusil à pierre. Nous entrons dans la case en planches, toute nue. Les chefs indiens, assis en rang sur des bancs adossés au mur, fument gravement tous dans la même pipe, à tour de rôle. Ils sont vieux, et ont tous des traits exagérés : peau foncée, yeux petits, pommettes saillantes, bouche grande, mâchoire fortement accusée. L’un d’eux, le grand chef sans doute, coiffé d’un haut bonnet pointu emplumé et enrubanné, la poitrine ornée de colliers de wampun, enfoui dans une peau de bison, se lève à l’arrivée de chaque voyageur, lui offre une poignée de main et le calumet de la paix, déjà sucé par vingt peaux-rouges. Les autres, immobiles, solennels, plus ou moins vêtus et ornés de colifichets, semblent très flattés de la curiosité indiscrète des Américains. Évidemment ils posent devant nous. Ils ont vu arriver le bateau de bien loin, ils ont mis leurs peintures de cérémonie, et ils étaient prêts pour notre visite.

Des cris bizarres, aigus et retentissans parlent du côté des wigwams. Est-ce une attaque des Indiens ? Non, c’est une réception amicale. Ils approchent, musique en tête, — vraie musique sauvage. — L’un frappe à coups de poing sur une peau tendue autour d’un cercle de bois, l’autre remue une calebasse pleine de cailloux, un troisième tambourine avec le manche d’un couteau sur le fond d’une casserole fêlée. Les guerriers, au nombre de huit ou dix, demi-nus ou vêtus d’une mauvaise chemise qu’ils jettent en courant pour être plus libres de mouvemens, la tête ornée de plumes ébouriffées et fanées, le visage tatoué de peintures rouges, — symbole de paix, — tous armés de bâtons ou de tomawaks en bois, sautent comme des kanguroos et poussent des cris d’aigle. Les femmes, les enfans, les vieillards, suivent cette bande d’enragés, dont presque tous ont des cicatrices profondes sur la poitrine et dans les reins. J’ai vu là des traces de ces blessures effroyables dont parle John Tanner dans ses mémoires, blessures dont nous autres blancs serions morts deux fois pour une. La procession s’arrête, fait cercle, et la danse commence. Musiciens et guerriers, s’accompagnant de ce cri particulier appelé woop, le corps penché en avant, les bras ballans, se regardent dans les yeux, sautent sur place, et s’excitent en frappant sans relâche la terre avec leurs talons. Un nouveau danseur vient rompre la monotonie de cet exercice. C’est un grand diable à tous crins, ornés d’une plume et d’un long ruban bleu fané. Ses tresses dénouées et flottant au vent, ses yeux pochés de noir, ses grandes jambes nues, son profil en bec d’oiseau, l’ornement de plumes retroussé sur son croupion comme une queue de coq, ses cris de paon, ses sauts de volaille effarouchée, font de lui un oiseau fantastique. Les danseurs s’animent, se rangent autour de lui : alors casserole de tinter, gourde de sonner, talons de frapper ; ce n’est plus qu’un hurlement de bêtes farouches, c’est l’apogée de l’épilepsie. C’est grotesque et terrible tout à la fois. Puis, sans transition, brusquement, tous s’arrêtent. Un des guerriers emplumés, portant sur l’épaule, comme Minerve son égide, une peau de daim fauve tacheté de blanc, le visage inondé de peintures délayées par la sueur, s’avance près des visages pâles, et reçoit au fond du tambourin-casserole, devenu sébile, une collecte de dollars et de menue monnaie ; puis tous ces énergumènes nous tournent le dos sans remercîmens serviles, et d’un pas mesuré se retirent majestueusement vers leurs wigwams.

Un vieux Chippeway, maigre, en haillons, courbé en deux, se soutenant d’un gros bâton, s’avance vers le bateau en dessinant des zigzags sur la jetée. Il est idiot ou ivre, fort laid et très dégoûtant à coup sûr. Il trébuche et tombe, personne n’y prend garde. Une charrette arrive et va l’écraser, personne ne l’aide à se relever. On lui crie gare comme s’il comprenait. Il se lève par un effort désespéré, aux grands éclats de rire des ouvriers occupés à charger notre bois de chauffage, et, comme un aveugle, il entre dans le bateau, et tombe comme une loque près de la machine. Un employé le remet sur ses pieds et le jette dehors comme une ordure. Ce malheureux abruti est une victime de l’eau de feu.

Nous repartons, c’est-à-dire nous revenons sur nos pas, et au lieu de coucher ce soir dans les marais au milieu des ours gris, je me prélasse dans ma cabine et dans mon large lit de bord, ne regrettant pas trop les aventures rêvées, car nous n’étions vraiment pas outillés pour les affronter.

25 août. — Ce matin, à Ontonagon, un chef indien et ses filles montent à bord. Ce chef porte une redingote et un pantalon noir à dessous de pied. Son chapeau noir et sa cravate blanche font ressortir sa bonne grosse figure brune sans barbe ; ses cheveux, d’un noir de jais, sont taillés très convenablement. Il est mieux mis et plus propre que les trois quarts des Américains qui voyagent avec nous. On le prendrait pour un pasteur protestant. Ses filles sont d’un ton rougeâtre. Jusqu’à présent, je n’avais vu, en fait de peaux-rouges, que des peaux bronzées ou olivâtres. Elles portent des robes de toile de coton blanc et rose à volans malgré le froid qu’il fait, et sont coiffées de petits chapeaux ronds en paille marron à bords rabattus, mode anglaise qui fait ressembler les femmes à des carafes coiffées d’entonnoirs. Une troisième Indienne, une servante probablement, en costume demi-indien, demi-américain, porte sur le flanc, passé en bandoulière comme un sabre, un enfant ficelé comme un saucisson sur une planchette à dossier. Elle pose tout debout contre le piano ce berceau orné de perles et de colifichets où le papous, serré et maintenu dans ses bandelettes, montre sa petite tête jaune, qu’éclairent deux petits yeux noirs déjà perçans comme des flèches.

Le steamboat s’arrête à Portage pour faire un chargement de cuivre. Je descends me promener sans perdre de vue le bateau à vapeur, ne me souciant guère de prendre racine ici. Il y fait trop froid, et l’aspect de la ville manque de séduction : quelques maisons de bois peintes en jaune sur une petite place où les rochers de quartz et de calcaire noir percent le terrain également jaune. Les eaux du fiord sont colorées aussi en jaune par le cuivre, véritable ossature de cette partie du Lac-Supérieur. Le rivage escarpé, couvert de mélèzes et de pins, rend le pays sombre et triste. Je cherche des fleurs et des insectes, je ne trouve que des verges d’or et un papillon (la coliade Cæsonia) qui, pour changer, est jaune. La localité semble vouée à cette couleur.

Aujourd’hui dimanche, nos compagnes de voyage ont passé la journée à lire la Bible. Aucune n’a travaillé à quoi que ce soit et n’a même posé le pied hors du bateau. Ce soir, on ne danse pas, bien entendu. Hommes et femmes sont réunis autour du piano et chantent des psaumes, après quoi des groupes se forment, on relit la Bible, on la commente tout bas, ou l’on chuchote dans les petits coins, mais en tout bien tout honneur. L’Américain est si respectueux avec le beau sexe qu’on le croirait timide ou glacé. En revanche, les jeunes filles dévisagent le sexe laid à pleins yeux, et ceci ne prouve pas toujours effronterie ou passion. Ce sont des airs de souveraines vis-à-vis de leurs sujets. Elles trouvent nos yeux d’Europe un peu hardis, mais les leurs ne se baissent jamais. On dit qu’en amour elles font toutes les avances, et on le dit en proclamant que c’est leur droit. C’est à elles d’employer la liberté dont elles jouissent à faire la conquête d’un mari. C’est à l’homme qui ne peut ou ne veut pas épouser de se tenir sur ses gardes. Ces mœurs ne sont pas exclusivement celles des États-Unis, car je les ai vues chez nos protestans languedociens. Ici comme là, c’est la même hardiesse confiante de la part des jeunes filles et la même réserve prudente chez les garçons. Les mœurs protestantes valent donc mieux que les mœurs catholiques, il faut le reconnaître. Quand un homme se décide à se laisser faire la cour, il ne peut sans déshonneur se retirer, et la jeune fille qui risque le tout pour le tout est bien rarement abandonnée ; mais, comme il faut voir les deux faces de la question, il me semble que l’amour est un peu mis de côté en cette affaire du mariage. L’homme y court tant de risques qu’il s’abstient du sentiment jusqu’à ce que ses sens parlent et le décident à céder aux séductions de la demoiselle en quête d’un époux. De son côté, la demoiselle n’a peut-être pas le cœur bien vierge après les tentatives de coquetterie qui lui ont été permises envers tous les hommes qu’elle a rencontrés. Ceci nous semble, à nous autres Européens, assez peu délicat. Est-ce parce que nous sommes corrompus que nous tenons tant aux charmes de la décence ? Je n’en sais rien. Ici les femmes mariées sont fidèles et sages, cela est certain, et les hommes ne cherchent pas à les détourner du devoir, très bonne note à prendre sur leur compte, car ils sont logiques : en imposant la vertu, ils se gardent bien de l’ébranler. Ils sont chastes en ce sens qu’ils fuient également l’adultère et la débauche. Et tout cela pourtant manque de pudeur, car, aussitôt fiancés ou mariés, les époux prennent entre eux, à la vue de tous les passans et sous les yeux mêmes des autres jeunes gens des deux sexes, des libertés de l’autre monde, c’est le cas de le dire.

Miss Mary n° 1 est une personne qui, par sa distinction, ferait exception en tout pays. Elle est pourtant, elle aussi, un type américain, car elle est positive dans ses idées les plus généreuses, et ne donne dans aucune exagération de touriste. Elle prend des notes, elle examine et observe. C’est nous, Français, qui la frappons peut-être le plus dans ce voyage, et nous lui paraissons plus curieux à analyser que les Indiens du désert. Son examen est bienveillant, car elle ne craint pas de m’en faire part. Notre principal voyageur l’occupe et l’étonné particulièrement. Elle lui trouve l’air bon, et ne comprend pas qu’il soit tout pareil de manières et de vêtemens aux autres hommes. Elle me dit qu’elle s’était fait de fausses idées sur nos mœurs, et qu’elle ne s’attendait pas à voir en pareille circonstance un personnage non courtisé par son entourage ; elle ajoute que nous avons l’air de l’aimer réellement et de nous aimer les uns les autres ; enfin elle m’avoue que nous sommes plus aimables que la plupart des Américains, parce que nous sommes prévenans avec les femmes et obligeans entre nous. Cela est dit sans aucune espèce d’arrière-pensée et sans qu’elle abandonne en elle-même aucun point de sa fierté patriotique. Pour elle, l’Américain est certes le plus grand peuple de l’univers ; mais elle admet qu’il pourrait modifier et améliorer quelque chose dans sa manière d’être. Elle ne comprend pas d’autre société que la société républicaine ; pourtant elle me charge d’obtenir un autographe en apprenant que notre personnage est de son avis sur l’excellence des institutions démocratiques.

Mary la turbulente a des étonnemens bien plus naïfs. Elle remarque que nous sommes tous d’assez grande taille, et me demande comment cela se fait ; elle était persuadée que tous les Français dépassaient à peine la taille de Tom Pouce ; elle a du reste l’abandon d’un enfant de six ans ; elle dessine très sérieusement nos portraits de la façon la plus comique. Nous sommes jolis à ses yeux, si c’est ainsi qu’elle nous voit !

Mais en dehors des trois Maries il y a d’autres types fort curieux et plus tranchés. Une jeune fille mise sans goût, en robe vert pomme et châle jaune, âgée de dix-sept ans, médiocrement jolie, coiffée de cheveux blonds plantés si bas qu’elle n’a pas de front, s’acharne à l’un de nous, à qui elle a demandé un dessin, et qui n’a pas cru pouvoir le lui refuser sans impolitesse. Dès lors elle le regarde comme sa chose et le poursuit d’une jalousie si féroce, qu’il est forcé de la menacer en riant de la pointe de son canif pour se soustraire aux terribles attaques d’une épingle à cheveux plantée traîtreusement à plusieurs reprises dans ses reins. Il monte sur le toit en plate-forme du bateau pour lui échapper ; elle l’y poursuit et lui débite en anglais un discours énergique, auquel il ne comprend pas un traître mot. Que faire ? S’en aller encore ; bien, mais elle le suit, et, comme il fait nuit et que l’échelle de descente est étroite et difficile, notre infortuné compatriote, enchaîné aux lois de la courtoisie, se retourne pour lui offrir la main. Elle saisit cette main et la presse dans les siennes et sur son cœur avec une désespérante effusion de reconnaissance. Pendant deux jours, cette jeune Yankee, bien plus sauvage qu’une Indienne, a persécuté ainsi le malheureux passager, et, forcée de le quitter à l’une des stations, elle lui a dit au revoir d’un ton tragique qui équivalait à un serment de vengeance.

Une autre, à peine âgée de douze ans, enfant pleine d’innocence à coup sur, mais déjà stylée à la pourchasse de l’épouseur, prend quelqu’un de notre party eu affection. Il lui demande avec un enjouement tout paternel si elle veut bien de lui pour mari. Elle accepte vite en disant : — Je suis trop jeune à présent, mais j’accepte pour plus tard.

— Oui, quand je revendrai !

— Très bien, quand vous reviendrez ; mais il me faut un gage.

— Un gage ?

— Oui, donnez-moi votre anneau et prenez le mien, je n’ai pas envie d’être trompée.

Tu penses bien qu’il n’a pas consenti à cet échange, et qu’il a pris note de ce trait de mœurs.

26 août. — À Saut-Sainte-Marie, le capitaine du North-Star se dérange un peu de sa route pour nous déposer dans l’île de Mackinaw, où nous devons trouver demain matin un autre bateau pour Milwaukee.

On fait ses adieux aux aimables compagnons de route. Je peux dire qu’après ces huit jours d’intimité dans le phalanstère nautique, nous n’avons eu qu’à nous louer d’eux. Je ne sais si je me retrouverai dans d’aussi bonnes conditions pour juger american people, et il serait plaisant de n’avoir pu faire véntablement connaissance avec lui qu’au beau milieu des eaux, à la limite du désert. Ceci du reste le peint bien dans son esprit explorateur, ce peuple à la fois aventureux et positif. Ces voyageurs étaient là pour la plupart en partie de plaisir, et, pour eux comme pour nous, tout le plaisir a consisté à se dire qu’on allait très vite et très loin dans un pays perdu et tout nouveau en tant que pays praticable. Au moins nous autres Français, nous avions un but, qui était de pénétrer dans le désert par Bayfield. Les Américains n’en avaient pas d’autre que celui de respirer le grand air des lacs et de pouvoir se dire : « J’ai été aussi loin qu’on peut aller sans rien changer à mes habitudes. Là où naguère l’Indien seul osait se risquer sur sa pirogue d’un point à l’autre du rivage, j’ai tout franchi dans ma maison flottante, dormant dans mon lit, mangeant à mes heures, faisant de la musique, chantant mes psaumes le dimanche et dansant le long de la semaine. Je suis roi dans le désert sans cesser d’être plébéien dans ma famille, et ce monde sauvage que j’ai aperçu dans l’immensité des horizons incultes, j’irai de même le parcourir, les mains dans mes poches, dans quelques années d’ici. »

Ce contentement intérieur de la conquête est peut-être la grande source d’aménité de la société américaine. Cette aménité n’est pas l’amabilité française, ni l’ancienne grâce obséquieuse des Italiens : c’est quelque chose de plus sérieux et de moins sympathique ; on en serait fort touché, si au fond on n’y sentait une bonne part d’indifférence qui peut se résumer ainsi : « Soyez les bienvenus, usez de tout, et s’il vous manque quelque chose, faites comme vous pourrez, ça ne nous regarde pas. »

Je fais mes adieux aux trois Maries ; mais ccmme nous repasserons par Cleveland, on se dit : Au revoir. Pour ma part, j’éprouve beaucoup de regret de quitter ces charmantes filles. J’aurais bien été amoureux de chacune d’elles, si je ne les avais pas rencontrées toutes les trois ensemble. Je n’ai trouvé l’occasion de me méfier ni de la belle raisonneuse, ni des deux aimables enfans ses compagnes. Si plus tard celles-ci deviennent calculatrices à leur tour, je n’en saurai rien. Je les vois ornées de la candeur insouciante qui convient à leur bel âge, et je les quitte comme ces fleurs du désert que je ne verrai pas défleurir.

  1. Voyez la Revue du 1er février.