Six mille lieues à toute vapeur/02

Six mille lieues à toute vapeur
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 37 (p. 635-686).
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II.
Dellys, 23 juin.

Je ne te décrirai pas le charmant yacht du prince au point de vue pittoresque ; tu l’as vu dans le port de Toulon. Rien de plus simple et de plus élégant. Tu sais que le pont est surmonté d’un rouf, c’est-à-dire d’un grand habitacle qui contient le logement du prince, sa chambre, son cabinet de travail et son salon, le tout tendu de vert sombre, à bordure dorée, très sévère ; sous le rouf, sa salle à manger, entourée par les cabines de la princesse, de la duchesse d’Abrantès, sa dame d’honneur, et les cabines des aides de camp du prince ; à l’avant du bâtiment, le carré des officiers et leurs logemens. L’espace est partout très bien ménagé, et, comme dans toute construction nautique bien établie, il n’y a pas une place grande comme la main qui ne soit utilisée. En ce moment, le yacht marche avec une grosse blessure. Tu as appris qu’un écueil sous-marin du Cap-de-Fer l’a frappé en pleine poitrine, et on ne sait pas encore si la lésion est profonde. On a vu, durant l’abordage avec le rocher, surnager des masses de débris, et on a eu beaucoup de peine à le dégager de sa terrible étreinte. Il paraît que le choc a été rude. L’accident pouvait être des plus graves. Le prince, que tu sais très vif, a eu le sang-froid et la patience des grandes occasions. La fille de Victor-Emmanuel, bercée dans les tempêtes et brave comme son père, a interrompu à peine son sommeil pour demander ce qui se passait. On est pourtant resté plusieurs heures aux prises avec un danger inappréciable. Si la mer eût été mauvaise, le bâtiment eût été brisé et jeté à la côte sur la falaise à pic. Les secours sont arrivés au bout de plusieurs heures. Voilà ce que l’on raconte à bord.

Partis à cinq heures du matin, pour faire rembarquer à Dellys le prince, qui a été par terre à Tiziouzou, nous arrivons à neuf heures : la traversée moyenne est de sept heures ; tu vois que le yacht blessé marche bien. Nous allons à terre, et

Par un chemin montant, sablonneux, malaisé.
Et de tous les côtés au soleil exposé,

nous accompagnons la princesse et Mme d’Abrantès à la messe. La princesse est charmante quand elle prie ; elle a la candeur et la sérénité d’expression des figures d’Holbein et de Kranach.

Le prince est revenu du fort Napoléon à onze heures avec le général Yusuf, et nous sommes repartis pour Alger, emmenant le général, que nous avons débarqué sans débarquer nous-mêmes. À six heures du soir, nous repartons pour Oran, et avant de m’endormir je veux te dire un mot de la Kabylie, vue en deux heures. Dellys est une très petite ville, perchée au sommet de la falaise. Le pays est sauvage, ondulé à grands plis profonds, coupé de verdure et de terrains arides ; des cactus en quantité jusque sur le rivage, pas d’arbres, des rochers perçant la terre, un grand massif de quartz blanchâtre projeté dans la mer et couronné de quelques tentes d’un blanc éclatant ; au fond, les crêtes aiguës des premières arêtes du Jurjura : tout cela d’un ton magnifique. J’ai tourné avec regret le dos à ces montagnes, que j’avais le projet d’explorer avant de quitter l’Afrique. J’aurais voulu voir chez eux ces fiers Kabyles dont la soumission nous a coûté tant de sang, et que ni Arabes ni Turcs n’avaient jamais pu soumettre dans leurs retraites. J’ai aperçu quelques groupes d’indigènes ; ils avaient ce faciès rustique que la culture de la terre imprime à tous les hommes, quels que soient leur vêtement et leur type. Tu sais que le Kabyle n’a jamais été un peuple nomade. Il a des villes et des hameaux ; il sème et récolte. En ce moment, la plupart des jeunes gens non propriétaires vont se louer pour les moissons de la Mitidja, comme les Marchois viennent à la loue en Berri.

Oran, 24 juin.

À midi devant Mostaganem. Un ravin, une route qui monte, de grands chemins tracés dans la broussaille, et se dirigeant vers des fermes dispersées. Sur la droite, Mazagran, avec son moulin à vent, qui sied à l’Afrique à peu près comme une visière à un turban. Nous doublons le cap Ferrat et la pointe de l’Aiguille, et nous voici dans le golfe d’Oran. Côtes arides, déchiquetées. Ce sont les contre-forts de la montagne des Lions, qui est non moins aride et fortement découpée en vallées profondes, de formes sauvages. D’où nous sommes, cette nature tourmentée, avec ses maquis de lentisques et de palmiers nains, ressemble à un plan en relief couleur d’ocre, avec des plaques d’un vert faux.

Oran se laisse apercevoir au fond du golfe, avec ses citadelles espagnoles perchées sur la montagne du Chameau. La ville est à demi cachée par des collines semées de forts et de casernes. Après dîner, le prince et la princesse descendent à terre ; ils sont très bien reçus, toute la population est dans les rues. Nous visitons la préfecture, le château neuf, palais mauresque assez beau, d’où nous voyons toute la ville, qui ne ressemble en rien à Alger. Les maisons, construites à la française, sont généralement peu élevées : beaucoup de jardins ; la mosquée est belle, la ville semble éparpillée sur ses deux plateaux. La promenade Létang est vaste et domine la mer. Excursion en voiture sur la route de Mascara jusqu’à la Senia. Cette route est bordée de mûriers et de bell’ombra, le pays est plat, la terre rouge, la végétation déjà dévorée par le soleil ; mais le sol est généreux, à en juger par tous ces jardins potagers entourés d’aloès et de cactus, par les vignes, les cultures de mais et de betteraves et les champs de blé déjà moissonnés. La population arabe, dont les tribus, campées à un kilomètre de la ville, faisaient encore le coup de fusil avec nos troupes il y a quinze ans, a presque entièrement disparu de cette région. La ville n’est habitée que par des Français, des Espagnols, des Juifs, qui ont conservé leur ancien costume ; pas un seul Biskri, peu de nègres, encore moins d’Arabes. Voilà du moins ce qui saute aux yeux quand on passe.

25 juin, en mer. — Depuis hier soir nous avons perdu de vue la terre d’Afrique. Mes compagnons de voyage sont, outre notre excellent ami le lieutenant-colonel Ferri-Pisani, aide-de-camp du prince, le colonel de Franconière, premier aide-de-camp, le lieutenant-colonel Ragon, qui déjà m’est particulièrement sympathique, tous trois officiers distingués aux campagnes d’Afrique, de Crimée et d’Italie ; le commandant Bonfils, capitaine de vaisseau, ex-gouverneur aux colonies, invité du prince pour le voyage, ainsi que le docteur Yvan, que tu connais, et dont tu as pu apprécier les connaissances étendues et variées.

Les officiers du yacht sont le commandant Georgette Dubuisson, le lieutenant Béquet, les enseignes Brunet, Roger Arago, un des neveux du grand astronome, et George de La Guéronnière, fils du publiciste ; Bérenger, docteur du bord, Orange, commissaire, et Monnier, maître mécanicien. Je ne connais encore aucun de ces officiers ; mais tous sont gens capables, qui en outre me paraissent charmans. Je vais voyager, comme tu vois, en aimable et bonne compagnie. Nous nous dirigeons sur Gibraltar ; le temps chaud, mais humide, nous annonce l’approche des brouillards qui, en plein beau temps, planent souvent à la porte de la Méditerranée. Vers quatre heures, nous distinguons les côtes espagnoles. Au coucher du soleil, les cimes de la Sierra-Nevada se découpent en bleu violet sur le ciel rouge. La mer est plaquée d’argent, des bandes de marsouins passent à bâbord en faisant des cabrioles insensées qui montrent avec ostentation leur gros ventre d’ivoire. Charlot, le jeune lion, se réveille et joue sur le pont ; le chien, le chat et les deux petites panthères se mettent de la partie. Tout à coup, au plus fort de ses ébats. Charlot passe par le châssis qui éclaire la salle à manger et tombe sur la table au milieu des plats et des bouteilles. Le majordome, éperdu, vient dire que le dîner est retardé parce que l’ours est tombé dans la soupe. Charlot manque de queue, c’est vrai ; mais être traité d’ours lorsqu’on est lion, c’est humiliant !

Le soleil évanoui, le brouillard augmente de telle sorte qu’à neuf heures et demie le yacht est forcé de stopper. On met des fanaux aux mâts, on sonne la cloche, on fait siffler la vapeur pour avertir en cas de rencontre. Pendant près d’une heure, nous avons vu le phare de Gibraltar comme un lampion mourant dans la brume ; mais nous ne voyons plus rien, et nous sommes pourtant très près de la côte. On dit qu’il serait malsain de relâcher sur la rive marocaine à cause des écumeurs de mer du Rif, qui guettent les embarcations et qui les reçoivent à coups de fusil. C’est un petit reste des forbans algériens.

Gibraltar, 26 juin.

Nous avons passé la nuit dans l’inconnu, c’est-à-dire dans le voile épais des brumes. À six heures du matin, tout se dissipe, et on pointe sur Gibraltar. Magnifique lever de rideau ; le théâtre représente les colonnes d’Hercule : d’un côté, l’âpre rocher de Gibraltar, monstre échoué sur le flot et attaché au continent par une bande de sable, comme par un gros câble ; de l’autre, l’Afrique, Ceuta, Tetuan, couronnées de hautes montagnes du plus grand style. Le détroit n’a guère que trois lieues de large, il est couvert de navires de toutes nations. — Nous tournons le gros rocher bardé de fer et de bronze. Aimez-vous le canon ? on en a mis partout ; mais ceci est un monument d’orgueil national plutôt qu’une arme de précision. Tous ces canons garderaient-ils le détroit ? Quelques navires anglais sont en station. La ville est fortifiée sur toutes les coutures. C’est une caserne assez lugubre en dépit de quelques petits cottages jetés autour. Dans la cité anglaise, maisons basses, noires ou jaunâtres, couvertes en tuile. J’ai perdu l’habitude de voir ces vilains chapeaux européens sur les habitations ; les yeux se font vite à s’en passer, et en quittant l’Afrique avec ses terrasses, ses dômes et ses minarets, on s’étonne de la tristesse de nos édifices.

Le prince fait chauffer la Mouche (c’est son petit canot à vapeur), et nous filons sur Algeziras. C’est à huit kilomètres de Gibraltar, je crois ; mais nous allons si vite, que nous y voilà en un clin d’œil. Algeziras est une petite ville très caractérisée, maisons blanches, rues mal pavées, soleil éclatant. Derrière les miradores, grands balcons verts ou plutôt salons fermés de nattes et de jalousies et accolés aux habitations, brillent furtivement quelques yeux très noirs. La place du marché ressemble à un caravansérail. Les soldats n’ont pas mauvaise tenue, le tambour bat aux champs sur une espèce de caisse de cuivre très courte qui ressemble à un tambour de basque, et qu’on attaque à tour de bras. De la promenade, on découvre le pays brûlé, aride, moutonné jusqu’à la montagne et à peine égayé par quelques groupes de pins-parasols ; pas de routes ; on assassine à un kilomètre de la ville. Quand on pense que de là partit la fameuse armada de Philippe II, on regarde tristement la flotte espagnole, composée d’un seul vaisseau de haut bord et d’une douzaine de petits bâtimens.

Retour à Gibraltar. Nous débarquons chez le gouverneur anglais Codrington, qui nous sert un lunch : glaces, gâteaux et sherry. Son jardin, planté sur des terres rapportées, est assez joli. On nous y fait remarquer de beaux géraniums et un dragonnier, le seul, dit-on, qui ait consenti à vivre en Europe. Trente degrés de chaleur. On nous conduit en voiture à la promenade de la ville pour contempler quelque chose de fort laid, la statue de lord Ellyot, coifFé d’un afFreux clac à l’ancienne mode anglaise, culottes courtes, jambes plus courtes encore. Le général regarde la mer d’un air inspiré, style classique ; il tient une clé proportionnée à son sens symbolique, c’est bien la clé de la Méditerranée ; quelle clé ! et quelle chaîne à cette clé ! Il fallait bien soutenir le général pour l’empêcher de succomber à ce poids fabuleux ; aussi lui a-t-on planté une rame dans le dos pour le fixer à son piédestal. Vains efforts ! il tombe. Ajoute au charme de ce monument que la chaîne est dorée ainsi que la clé, ce qui est d’un bel effet sur le personnage peint en jaune. Couleur et forme, rien n’y manque pour le déplaisir des yeux.

Le rocher de Gibraltar, taillé à pic naturellement, a été retaillé à vif par les Anglais. Nous en faisons le tour. L’Afrique vue de là est grandiose. Digne façade à un continent que ces puissantes masses de montagnes aux grandes ombres bleues ! Le détroit, de douze milles marins, paraît si resserré qu’on s’imaginerait le franchir d’un bond. Une boîte aux lettres dans une borne en fonte au bord de la route, le rocher éclairé au gaz du haut en bas, les promenades en cab des habitans des cottages, voilà ce qu’on trouve en se retournant vers l’Europe. Malgré ces airs de civilisation anglaise, malgré ces innombrables trous noirs percés dans le roc et remplis de canons qui montrent la gueule aux passans, tout semble bien petit et presque niais quand on vient de jeter un dernier regard sur la terre des Numides.

Sur la digue de sable, à un kilomètre de la ville, une rangée anglaise de guérites noires et de factionnaires rouges ; à cinq cents pas plus loin, une rangée espagnole de guérites blanches et de factionnaires bleus. Le terrain neutre entre les deux territoires est un grand pâturage nu et brûlé. Le soldat anglais est propre, astiqué, raide. Placé en sentinelle, il doit regarder la mer sans distraction. Un officier passe derrière lui, il présente les armes à la mer. Tous les soldats portent un étui de calicot blanc sur leurs coiffures, et presque tous les fashionables un morceau de mousseline roulée en turban pour se préserver de l’ardeur du soleil.
Tetuan, 27 juin.

Je croyais avoir fait mes adieux à l’Afrique, j’ai l’agréable surprise de voir que nous allons encore lui rendre visite. Nous revenons un peu sur nos pas, nous allons à Tetuan. Partis ce matin vers cinq heures, nous arrivons à l’embouchure de l’Oued-Marta à sept heures et demie. On descend la Mouche de ses palans, on la met à l’eau, on lui chauffe le ventre, et nous remontons la rivière Oued-Marta afin de gagner Tetuan, qui est à environ douze kilomètres dans les terres. La Mouche peut contenir quinze personnes, y compris le mécanicien et les deux matelots. Elle tire très peu d’eau, et, gouvernée par le prince, passe à travers les rivières sablonneuses avec une dextérité charmante. On ne s’inquiète pas du soin de prendre un pilote. La marée, qui se fait déjà sentir dans la Méditerranée aux alentours du détroit, nous pousse dans la rivière. Des pêcheurs nous dirigent un peu du rivage par leurs gestes pour nous empêcher de nous engraver. La Mouche évite adroitement les obstacles, franchit en un instant la partie navigable de l’oued et nous débarque au poste espagnol.

Là on trouve par hasard une voiture du temps de Louis XIV, l’idéal du coche d’Auxerre, six mules. Ferri enfourche un cheval de main du général Touron, je me hisse sur le cheval d’un dragon quelconque, et nous partons à travers les nuages de sable et de poussière. Neuf kilomètres à fond de train, et toujours la plaine aride, mais circonscrite dans de superbes montagnes. Le prince est reçu avec les honneurs militaires par les postes de cavalerie échelonnés sur la route. Une avant-garde et une escorte de chasseurs, le général Touron à cheval avec quelques officiers accompagnent la voiture. Si je te donne ces détails, c’est pour que tu ne me suives pas avec effroi dans ce pays hostile à nos figures européennes.

Belle chaleur tempérée par un peu de vent de mer. À travers une immense plaine de sable et des rivières sans eau, sur une route tracée par le passage des troupes, des mulets et des arrieros, nous arrivons à Tetuan au son des tambours et de la musique militaire, musique espagnole très vivement rhythmée et très agréable. Nous voici sur le terrain d’une conquête toute récente. Les Espagnols et les Juifs occupent la ville, les Marocains ont fui en grande partie dans la montagne ; la bourgeoisie maghrébine est restée dans ses foyers pour surveiller sa propriété. Le général espagnol et l’état-major, tous beaux hommes à l’air martial, nous conduisent au palais qu’ils occupent ; c’était l’alcaçar de l’empereur du Maroc : nous y trouvons des rafraîchissemens et des cigares. Nous allons ensuite par la ville : petites rues sombres, fouillées sous le ventre des maisons qui communiquent entre elles au moyen de galeries soutenues d’arcades basses ; boutiques exiguës, pavage en cailloux pointus ; tout cela dans le système algérien, plus caractérisé et moins pittoresque cependant, vu qu’Alger est en pente rapide, et ceci sur un terrain plat.

On nous fait entrer chez un richard marocain pour nous donner un aperçu des habitations et des habitudes locales. Le richard, qui est, dit-il, en train de rebâtir, ne montre que ce qu’il veut bien, sa cour intérieure, sa cuisine et deux de ses femmes, qui sont noires et laides ; les blanches ne traînent pas dans les coins. Autre visite chez un Juif qu’on avait prévenu et qui nous présente sa femme, Mme Tabar, très belle personne, trop grasse, richement vêtue de velours et de brocart d’or. Sa figure est fine, vive, très blanche, et plairait en tout pays ; mais l’embonpoint est comme un mal chronique, ou si l’on veut comme un bienfait chronique exagéré chez les Juives d’Afrique. Pourtant nous rencontrons dans la rue des types Israélites plus élégans de formes, des filles brunes aux yeux ardens, aux cheveux crépus, à la lèvre supérieure teintée d’un léger duvet noir. Quelques négresses passent, voilées comme les Mauresques, ce qui n’est pas la coutume d’Alger.

Nous visitons une mosquée et deux synagogues, puis le général Touron invite le prince à passer la revue des troupes. Abrités par un hangar de branchage qui règne tout autour de la grande place, nous voyons manœuvrer l’infanterie espagnole et défiler les obusiers de montagne à dos de mulet. Toujours bonne musique et belles troupes, bien différentes de ces légions hâves et déguenillées qu’en 1839 nous avons rencontrées sur les chemins de la Catalogne. Celles-ci ont belle prestance militaire et bonne tenue.

Nous repartons, et me voilà regalopant dans les sables avec mon colonel, en plein midi, par un joli soleil, dont je ne me plains jamais, frileux que je suis. Tout se passe fort bien. Cependant les Marocains parcourent encore la campagne, et nous pouvions voir notre navigation sur l’Oued-Marta contrariée par quelque bande en humeur de pourchasse et de fantasia. La Mouche n’est pas précisément un navire de guerre : mais s’il fallait penser à tout, on ne verrait rien.

À quatre heures nous stoppons devant Ceuta, sur la cote d’Afrique, Pauvres colonnes d’Hercule, que dans mon enfance je rêvais tout en jaspe, en or ou en confitures ! L’une est un rocher hérissé de canons anglais, l’autre un bagne espagnol. Nous descendons à terre. On nous fait attendre longtemps à la porte de la citadelle, enfin on nous introduit. La ville est laide : les constructions mauresques ont été flanquées de miradores et arrangées à l’espagnole. Cette ville de neuf mille âmes est située sur un plateau de rocher assez élevé. Les rues sont pavées en cailloux de diverses couleurs, imitant la mosaÏque. C’est propre, mais la poussière et la chaleur sont rudes. Visite au presidio naturellement. C’est triste et puant, des figures d’atroces scélérats, d’idiots répulsifs. Ils sont enchaînés comme à Toulon : quelques-uns sont rivés au pied des lits du dortoir. Ces malheureux avaient des femmes et des enfans qui se gênaient à la porte avec des paniers. Ceuta, triste station, possède deux mille forçats, six mille soldats et mille habitans volontaires. La possession espagnole ne comporte que dix lieues de circonférence. Les Marocains, au-delà de cette limite, tiennent la campagne comme à Tetuan. Nous repassons le détroit, et ce soir nous mouillons de nouveau à Gibraltar. La nuit est magnifique. La lune se couche derrière le gros rocher de John Bull. Dans une rue de Ceuta, j’ai ramassé un gros ténébrion (la norica planata) qui se passait la fantaisie de sortir en plein jour. Le colonel Ragon me demande si j’ai enfin trouvé le coléoptère de mes rêves. Peut-être avais-je rêvé de celui-ci, mais à coup sur je ne l’avais jamais rencontré.

Tanger, 28 juin.
Encore un jour en Afrique, tant mieux ! Nous partons de bonne heure sur le yacht pour Tanger. Une grande plage sablonneuse qui se prolonge jusqu’aux collines, gradins avancés de la montagne. Comme paysage, même caractère que Ceuta. Ferri et moi nous débarquons les premiers pour aller au consulat de France. Nous traversons une population indigène qui, au lendemain d’une partie perdue contre les Espagnols, ne paraît pas très flattée de voir nos figures de roumis. Nous sommes en plein Orient, chez les descendans des Beni-Merins, tribu berbère qui chassa du Maghreb les Arabes. La ville est très caractérisée, entourée de longues murailles. Nous mettons pied à terre au milieu des rochers, défense naturelle de l’entrée du petit port, lequel est défendu en outre par deux fortins garnis de longs canons. De petites maisons basses à un étage, toutes penchées et déjetées, appuient leurs ruines aux flancs des palais ou des mosquées aux minarets élancés. Des rues étroites, tortueuses, dépavées et d’une malpropreté incroyable. Dans une poussière épaisse, on marche sur des débris de toute sorte, — pots cassés, vieilles chaussures, cornes de bélier, carcasses d’animaux : tout cela répand des odeurs fades ou nauséabondes. Un soleil ardent cuit le tout. Dans la grande rue, qui sert de marché, bordée de boutiques, de cafés borgnes, de marchands de légumes et de fruits, grouillent des troupeaux de moutons, des ânes, des crieurs de brimborions, juifs ou marocains ; des enfans demi-nus jouent dans cette poussière infecte. Ici un homme, en gandoura jaune et noire, porte en équilibre sur ses épaules d’énormes jarres d’eau. Là une femme misérable passe enveloppée d’un grand haïk raide et sans plis. Quelques malheureux aux jambes monstrueuses, cas d’éléphantiasis assez fréquens, marchent lourdement sur les pavés pointus. Plus loin, une rangée de chiens maigres regarde d’un œil langoureux un mouton écorché sur l’étal d’un boucher. C’est d’une belle couleur : on se croirait au milieu des tableaux d’Eugène Delacroix. Partout l’œil est ébloui des tons qu’il affectionne : de l’orange à côté du vert véronèse, du rouge en opposition avec le vert émeraude, des jaunes rayés de bleu, des tuniques blanches sur des tuniques rouge cerise ou bleu verdâtre, des piles de babouches de maroquin rouge ou vert clair à côté des tas d’oranges et de citrons.

Le costume des habitans de Tanger ne ressemble pas à celui des Arabes d’Algérie : pantalon étroit jusqu’aux chevilles, chemise sans manches, en soie de couleur voyante, recouverte d’une tunique de soie, de laine ou de coton blanc, fendue sur le côté et descendant jusqu’aux genoux ; la tête est enveloppée d’un énorme turban terminé en pointe ; un fin burnous blanc drapé d’une façon particulière rehausse le tout. Les soldats de la garde, dont quelques-uns sont ici au service du gouverneur, — le prince Muley-Abbas, frère de l’empereur, — ont un grand air avec leurs faces brunes à longues moustaches, leurs grands anneaux d"or aux oreilles, le long fez rouge, pointu, sans floche, sans turban, le grand sabre à poignée de corne, à garde de fer, maintenu presque horizontalement sous le bras par une grosse torsade de soie rouge ou jaune sur une tunique blanche, le petit burnous court et raide sur les épaules. Il me semblait voir les fameux janissaires. Nous circulons au milieu des groupes. À notre approche, quelques enfans se sauvent dans des coins obscurs : des portefaix nous jettent des regards méfians ou haineux, mais pas un geste, pas une injure. Si nous eussions eu la fantaisie de nous promener dans la campagne, nous aurions bien pu recevoir quelques coups de fusil en manière de politesse ; mais à la porte d’Algéziras, où le fanatisme religieux n’a rien à voir, on n’est pas plus en sûreté.

Guidés par un jeune Youdi, nous grimpons à la Kasbah pour rejoindre le prince et la princesse. La cour du palais du gouverneur est tout aussi sale que le reste de la ville. Des pavés pointus, disjoints, des tas de fumier, des trous à se casser le cou : pas un brin d’herbe : quelques soldats assis le long de la muraille sur un filet d’ombre : des chevaux d’un gris violacé qui se vautrent au soleil dans des ordures, au milieu des harnais et des selles de velours rehaussé de cuivres brillans ; deux ou trois autres chevaux attachés par les jambes de devant à une longue corde, ceux du gouverneur entravés de la même façon dans leur grande écurie, dont le toit est écroulé depuis longtemps : voilà les splendeurs de l’entrée. Nous pénétrons dans le palais : les schaous (moitié aides-de-camp, moitié huissiers) nous prient d’attendre que le gouverneur ait fait un peu de toilette pour nous recevoir. Un esclave nègre nous offre le café. La pièce ou plutôt la cour où nous attendons est vaste, entourée d’arcades et de colonnes grecques de la plus belle époque. Au milieu de cet atrium, un jet d’eau gazouille dans un bassin de marbre blanc. Il y avait là, pour tout meuble, deux petites caisses peintes en vert où poussaient des pieds de reine-marguerite, une cafetière en fer-blanc et un plateau de cuite chargé de tasses françaises de fort mauvais goût, en porcelaine blanche à filet d’or, sans cuillers, sans soucoupes et sans anses.

Après avoir traversé des couloirs, des antichambres et des chambres absolument vides, nous escaladons trois marches d’une dimension exagérée, et nous sommes dans le cabinet de travail du prince Muley-Abbas, plénipotentiaire chargé de conclure la paix avec l’Espagne. C’est un grand jeune homme gras, au visage basané, au nez arqué, aux lèvres épaisses surmontées d’une soyeuse moustache noire, au regard doux et limpide. Rien en lui n’annonce la ruse, c’est la mine de ce que nous appellerions un bon garçon. Il salue à l’orientale le prince et la princesse, fait signe à chacun de nous, — nous étions dix, — de s’asseoir sur les trois coussins qui composent tout le mobilier. Alors, le chapelet à la main pour se donner une contenance, il attend, assis sur son divan, que le prince parle le premier. Un esclave bronzé, en longue tunique blanche et la tête rasée, se tient derrière lui et chasse les mouches avec une longue écharpe de coton blanc. Il résulte de la conversation qu’il a les meilleures intentions du monde, mais que, placé entre l’enclume et le marteau, il a grand’peine à contenter les Espagnols, qui veulent de l’argent, et les Marocains, qui n’en veulent pas donner. On se sépare, et le prince africain salue la princesse Clotilde en étendant, en manière de bénédiction, les deux mains au-dessus d’elle.

Précédés des soldats marocains qui écartent la foule curieuse avec leurs grands bâtons, nous allons chez un marchand Israélite qui, après nous avoir montré et vendu des produits indigènes, tapis, vêtemens, babouches, armes, bracelets et autres bijoux, nous fait entrer chez lui. Nous sommes reçus par sa femme, grosse dame juive qui, comme celle de Tetuan, nous attendait sous les armes, c’est-à-dire en grande toilette : longue robe d’or, boucles d’oreilles tombant jusqu’à la ceinture, cheveux ou plutôt bandeaux de soie noire imitant les cheveux, — les Juives mariées doivent cacher leur chevelure. — Elle nous fait minutieusement les honneurs de sa maison. Le salon est meublé de chaises d’acajou, de commodes de noyer, de mauvais chandeliers de cuivre et de vases d’albâtre, avec deux lithographies de vingt-cinq sous. Sur une cheminée en marbre, sans foyer, sans conduit pour la fumée, posée là comme ornement, un immense globe de verre contenant une forêt de fleurs en papier où gazouillent des oiseaux mécaniques qui battent des ailes et cherchent à boire à un cylindre de verre livré à une rotation désordonnée. La bonne dame juive avait mystérieusement poussé le ressort du joujou et s’extasiait toute seule devant cette merveille.

À trois heures, nous passons devant Cadix, mais sans nous y arrêter. C’est à La Caraque que le yacht doit entrer dans le bassin de carénage pour les réparations de sa quille. Voici, pour le coup, une station qui n’a rien de charmant : une petite île sablonneuse, nue, aride, de longues files de magasins, une grande place couverte de poutres, de planches, d’éclats de bois, de poussière que le vent soulève en tourbillons : des carcasses de navires en construction, des bassins, — grandes cuvettes de pierre fort utiles, mais pas pittoresques du tout ; — des coups de marteaux, un tapage sans relâche. Nous avons peut-être huit jours à rester ici. Je vais faire le tour de notre domaine. D’un côté, il est fermé par une porte d’architecture espagnole conduisant au bac tiré par des galériens, de l’autre par de vastes murailles percées de fenêtres, anciens magasins démolis par nous à coups de canon en 1824. Ces ruines, que dore le soleil couchant, projettent de grandes ombres noires sur un marécage où deux vaches maigres lèchent les roseaux salés, tandis qu’un baudet regarde d’un œil triste la vase, où ne poussa jamais un chardon.

Cadix, 29 juin.

Ce matin, le bassin de carénage est à sec, le yacht est maintenu en équilibre par de grosses poutres dressées contre ses flancs. La quille nous montre son écorchure, qui est grave. L’arête est enlevée, réduite en charpie. La princesse Clotilde passe le bac, car nous sommes dans une île, et monte dans une voiture de louage qui la fait beaucoup rire. Ces véhicules andalous sont peints en blanc, en bleu de ciel, en jaune serin, et décorés de guirlandes de fleurs et de petits cupidons rococo. La princesse trouve tout bien, aucun contre-temps ne la fâche. Il est impossible d’être d’une résignation plus enjouée en voyage. Elle a failli monter dans les troisièmes places avec le populaire, sans dédain comme sans affectation. Combien de petites bourgeoises se désoleraient de ce qui l’amuse ! C’est une personne rare, mais aussi elle a de qui tenir. Elle se rend à Cadix, où le prince doit la rejoindre dans la journée.

On prend le chemin de fer à San-Fernando. La distance n’est que de neuf ou dix kilomètres. Le pays que nous traversons est triste et plat, accidenté seulement de buttes de sel le long du rivage. Le sirocco est brûlant et nous envoie des nuages de sable dans les yeux. À Cadix, c’est grande fête, toutes les boutiques sont fermées. Les femmes en mantille noire se dirigent toutes vers la cathédrale. Grand carillon de cloches. Cadix est une grande et belle ville, redevenue assez florissante. Les rues sont larges, droites, bien pavées, aérées, propres. Au sortir des taudis du Maroc, cette propreté frappe agréablement. Les maisons sont toutes blanches, les fenêtres grillées vert et jaune ne sont pas d’un heureux effet ; en revanche, les promenades sont plantées de beaux arbres.

Nous revenons passer la nuit à bord dans le triste bassin de La Caraque ; mais demain à Séville !

Séville, 30 juin.

De San-Fernando à Séville, trois heures en chemin de fer. Plaines immenses dévorées par le soleil ; de grands troupeaux de bœufs, d’ânes et de moutons errent tristement dans la solitude infinie semée en apparence de flaques d’eau et même d’étangs considérables. Ceci n’est qu’un effet de mirage comme dans la plaine de la Crau, où tu as vu des lacs et des reflets fantastiques. Les environs de Xérès m’ont rappelé les plaines de Lunel : pays vignoble, riche et bien cultivé ; pas d’autre verdure que celle des pampres ; plus loin, vers Séville, une forêt d’oliviers ; de grandes collines moissonnées pour la plupart et roussies déjà par la chaleur. De ce côté-là, on peut se croire dans certaines parties des plaines d’Afrique à cause des aloès, des cactus et des palmiers nains ; mais le lentisque est ici remplacé par le chêne kermès.

On ne se figure pas la ville des délices dans une contrée si peu riante ; mais la ville est intéressante. Les rues, étroites et pavées en petits cailloux, ont plus de physionomie que ce que j’ai pu voir de Cadix. La disposition intérieure des maisons rappelle le goût arabe. Deux portes principales : une, en bois plein, sur la rue, et presque toujours ouverte à cause de la chaleur, est séparée, par un couloir, de la porte grillée et ouvragée qui ferme la cour intérieure. Cette cour, c’est le cortile vénitien, la cour mauresque ou l’atrium romain ; elle est couverte en verre, souvent en verres coloriés. Cette partie, qui est comme le parloir commun à toute l’habitation, est charmante. J’en ai vu de très variées, avec ou sans galeries autour. Le pavé est en marbre, en mosaïque ou en terrazzo ; des tableaux sont suspendus aux murs ; d’élégans escaliers, toujours assez raides, conduisent aux appartemens, et font une décoration architecturale qui est souvent d’un grand goût. Des fleurs ornent cet intérieur vaste et cependant intime. Au milieu se dresse une statue ou un jet d’eau, une corbeille de fleurs ou une volière sur un piédestal de marbre ; parfois, quand l’habitation est modeste, ce n’est qu’une table couverte de livres et de journaux. Des fauteuils, des divans, des nattes, meublent cet atrium, toujours bien éclairé le soir et animé par la présence des hôtes. Au reste, tu as vu à Palma de Majorque les élémens de cette physionomie latino-orientale ; figure-toi cela grand, riche, propre et habité.

L’extérieur des habitations est très rajeuni ; pourtant on y voit encore les toits demi-plats prolongés en auvent sur la rue et couverts en tuiles courbes. Les miradores de l’extrême sud sont généralement remplacés ici par des balcons ouverts et ombragés de tendines de mille couleurs dont l’effet est réjouissant. La cathédrale est splendide dans ce pays de splendides cathédrales. La tour de la Giralda ressemble au campanile de Saint-Marc de Venise ; mais son corps rose et son couronnement jaune blond rendent son aspect plus gai que majestueux.

J’étais en train de grimper au sommet de cette tour sarrasine par sa spirale quadrangulaire formée de plans inclinés : j’avais oublié de prendre un âne pour m’y porter. J’allais donc lentement, et par les petites croisées je commençais à voir les quinze lieues d’horizon et à bien me convaincre de la morne tristesse de cette grande campagne brûlée, riante au printemps peut-être, mais à coup sûr désolée en ce moment-ci, avec son fameux Guadalquivir déroulé comme un grand serpent endormi dans la plaine, quand La Guéronnière, qui m’avait devancé au sommet de la Giralda, redescend en me criant : Los toros ! los toros ! Il avait vu la foule se ruer du côté du cirque.

Courons vite prendre un échantillon de couleur locale ! Nous redescendons à tire-d’aile ; nous nous orientons à vue de nez, nous trouvons la foule, nous la suivons. Essoufflés, nous nous précipitons avec rage dans une porte béante ; mais un hussard espagnol à cheval et le sabre en main nous ferme l’entrée et réclame nos billets. — Où les prendre ? — Là-bas dans la rue ! — Enflammés d’ardeur, nous repartons, nous jouons des coudes et nous approchons du guichet, tremblant d’arriver trop tard ; mais au moment de prendre les billets, je regarde au-dessus du grillage l’affiche enluminée, toute remplie de taureaux éventrant des coursiers, de picadores enlevés par des cornes redoutables et sautant à dix pieds en l’air, de matadores plongeant leurs bonnes lames de Tolède dans l’échine des monstres couchés sur la poussière. — O réclame ! au milieu de cette alléchante représentation de prodiges, qu’ai-je vu ? Un farceur d’hercule portant sur son épaule le fameux canon de bois qui a fait plus de bruit que de besogne à Paris, — l’homme-canon en un mot ! — L’homme-canon tout seul ? s’écrie La Guéronnière indigné. — Oui, monsieur, que vous faut-il de plus ? — Les taureaux ! m’écriai-je à mon tour, los toros ou la mort ! — Bah ! les courses sont finies depuis quinze jours, revenez l’année prochaine. — Désappointés et honteux, nous revenons flânant par trente-deux degrés de chaleur, et regardant d’un œil abattu les jolies femmes à nez retroussé, car elles ont le nez retroussé, et elles ont plus de physionomie que de beauté, les fameuses Séviglianes !

Ce soir, bonne musique militaire et rendez-vous de tout le beau monde sur la promenade en face de la funda de Londres où nous logeons. On se couche dans des lits comfortables, mais on est réveillé à tout quart d’heure par les serenos qui vous déclarent à tue-tête qu’il fait chaud. Eh ! parbleu ! nous le sentons bien.

1er juillet. — Parti tout seul dès le matin, je cours au bord du Guadalquivir. Il y a des noms fantastiques qui nous font tous penser. Ce fleuve, baptisé par les Maures d’Espagne Oued-el-Kebir, n’est-il pas dans toutes les jeunes imaginations romantiques, comme le Tibre dans les rêves classiques de l’enfance ? J’ai vu le Tibre : hélas ! Dirai-je après le Guadalquivir : holà ? Ma foi, c’est une déception pire. On peut être un ruisseau étroit et fangeux quand on n’a que la prétention des grands souvenirs historiques ; mais quand on est un fleuve des contes arabes, quand on est illustré par les romans et les romances et lié à tout l’idéal des fêtes et des délices, il n’est guère permis de charrier des eaux bourbeuses dans un pays tout plat. Ne va pas croire, d’après certains récits, qu’un magique horizon de montagnes rehausse cette plaine monotone. Les lointaines découpures de la Sierra-de-Ronda sont si pâles et si petites qu’il faut avoir grande envie de les apercevoir.

Hier, tout le long du chemin, le docteur Yvan me disait pour me consoler de la laideur du pays :

Que non à visto Sevilla
Non à visto maravilla.

Acceptons Séville pour une merveille à cause de ses édifices, mais étonnons-nous de tant d’esprits tournés à l’exagération poétique dans le cadre d’une nature comparable à la Beauce, à peine coupée par quelques garigues de Provence. Je crois du reste que mon étonnement tient à la différence des goûts et des appréciations que les temps apportent dans les arts et dans la pensée. Je crois qu’avant ce siècle-ci les pays accidentés étaient un objet d’horreur. Personne ne pouvait regarder sans frémir une montagne, comme ce personnage de marionnettes qui ne pouvait parler d’un précipice sans y joindre l’épithète d’affreux. Le site escarpé ne présentait à l’homme que vertige et péril ; il a fallu des routes hardiment découpées dans ces lieux grandioses pour que l’admiration pût naître avec la sécurité. Mais au moins les Grecs chantaient les collines et les bocages ; où sont les bocages et les collines de la merveilleuse Séville ? L’idéal de ces temps de splendeur était donc, comme celui de nos gens de campagne, le champ labouré qui rapporte de l’argent ? Il faut le croire, mais je me figurais autre chose.

Les fameux remparts mauresques de Séville perdent de leur effet par leur monotonie sur cette vaste étendue sans mouvement de terrain. Ils ont, je crois, deux lieues de circuit et cent cinquante ou cent soixante tours toutes pareilles. C’est d’une construction élégante et fine dont l’aspect ne présente pas l’idée de la force nécessaire à la défense d’une grande ville, mais plutôt celle d’un mur d’octroi dissimulé par la coquetterie de la silhouette. Sur les bords du Guadalquivir, j’ai vu le palais du duc de Montpensier près de la promenade nommée avec l’emphase de la localité las Delicias ; ce n’est que joli. Quant au palais, il est fort beau.

Je rentre en ville, je retourne à la cathédrale, aussi belle au dedans qu’au dehors. Grande physionomie riche et sombre ; les merveilles de l’ornementation architecturale sont entassées dans une obscurité mystérieuse. La galerie des Murillo est la véritable apothéose de ce maître, un peu discuté chez nous dans ces derniers temps : mais en le voyant ici dans toute sa gloire, dans ses types, dans la vérité des expressions et dans la magie de sa couleur, il faut l’admirer sans restriction. L’Alcaçar est sans reproche aussi. Le mélange de l’arabe et du gothique est d’un goût délicieux. Au milieu des arabesques d’or qui remplissent la coupole de la grande salle sont enchâssés en médaillons de charmans portraits du xvie siècle qui rappellent la manière de Clouet. On fait de grandes réparations à ce palais, et on fait bien. Je rapporte un souvenir des Jardins de l’Alcazar, délices des rois mores, c’est un scarabée (l’oryctes latus) qui se promenait, non sous les vieux sycomores, il n’y en a que pour la rime, mais sous les ormeaux poudreux.

Sauf le désenchantement du regard paysagiste, me voilà très réconcilié avec l’Espagne d’aujourd’hui. Quel progrès depuis vingt ans dans ce pays qui n’est pas réputé progressiste ! Il faut revoir les choses humaines à de certaines distances pour s’apercevoir de leur marche. J’avais vu en Catalogne des soldats sales, pouilleux, affamés, vêtus de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais d’un arc-en-ciel, qui serait tombé dans le ruisseau, des paysans blêmes de misère et de peur, fortifiés dans leurs masures et traînant des guenilles sans nom sur leurs membres décharnés, des mozos de escuadra. affreuses caricatures de gendarmes chaussés de ficelle et portant des chaînes et des cordes à leur ceinture, des dandies portant aussi des chaînes en évidence, mais des chaînes de montre sur leurs redingotes à collet de chinchilla, des Barcelonaises qui dédaignaient la mantille pour le chapeau français arriéré de dix ans. — Aujourd’hui je vois de bonnes troupes, de vrais uniformes, de la propreté, des figures vraiment militaires, des paysans aisés qui ont bonne trogne, comme dirait Rabelais, des gentlemen habillés comme on s’habille partout et ne cachant plus sous le manteau la malpropreté de leurs personnes, des femmes ramenées par le goût et la coquetterie bien entendue à l’usage charmant de la mantille et du costume noir pour la journée : le soir, toutes sont en toilette : robe de mousseline, avec trois fleurs dans les cheveux, la mantille transparente et l’éventail, ce sceptre qu’elles manient si bien.

Le costume du peuple est élégant : veste et culotte en velours de couleur sombre, ornées de petits boutons de métal : la culotte est courte et fendue sur le côté extérieur de la jambe ; une large ceinture rouge ceint la poitrine et les reins ; des guêtres entr’ouvertes. Pas de gilet, mais une chemise bien blanche dont le plastron dessine la poitrine bombée de ces hommes au nez aquilin, au visage brun encadré de gros favoris noirs. Coiffés du sombrero à bord retroussé et orné de velours et de houppettes, l’œil vif, la cigarette aux dents, le paysan andalous marche d’une manière tant soit peu théâtrale devant ses grands chariots attelés de bœufs roux. Ces fiers et graves animaux sont coiffés d’un frontal élevé comme un obélisque, en paille tressée de bandelettes de drap rouge et bleu. Le bouvier porte son aiguillon comme une lance et se pavane auprès de son attelage avec la fierté d’un chevalier sarrasin qui se prépare à la joute. En somme, son costume est celui du classique Figaro, mais resté simple et débarrassé de tous les enjolivemens de soutaches, broderies, aiguillettes et grelots, dont se couvrent aujourd’hui exclusivement les toréadors.

On repart ce soir pour La Caraque. Les voitures manquent un peu à San-Fernando. Nous en profitons, le docteur Yvan et moi, pour aller coucher à Cadix, chacun dans une chambre d’auberge grande comme une église, avec des portes à deux battans qui ne ferment pas. C’est pour nous donner de l’air avant de rentrer dans nos cabines de bord : mais les serenos et les punaises troublent las delicias de l’Andalousie.

Lisbonne, 4 juillet.

Avant-hier à Xerez, rien d’intéressant, sinon des caves immenses fournissant le nectar du pays au monde entier. Ville cruellement mal pavée. Le Guadalete, autre fleuve à romances, est pauvre et encaissé. Je fais connaissance avec la cigogne. C’est la première fois que je vois en liberté l’oiseau des grands voyages, l’oiseau porte-bonheur. C’est toute une poésie, soit qu’il se tienne immobile sur le haut des édifices, soit qu’il se perde comme une blanche étincelle dans les abîmes de l’air.

Hier à La Caraque ; le yacht est prêt, grâce à six cents ouvriers de bon vouloir qui ont consenti, quoique Espagnols, à travailler le dimanche. Nous voyons une immense comète. Est-ce celle de Charles-Quint ? Nous quittons donc La Caraque le 3, à quatre heures du soir. Nous passons devant Cadix. La mer est belle, nous filons douze nœuds.

Nous doublons le cap Saint— Vincent à six heures du matin. La mer est devenue assez grosse, elle s’apaise à midi. Depuis le cap Saint-Vincent, grande falaise couronnée d’un phare et d’une chapelle, les côtes, rocailleuses par endroits, sont sans majesté aucune. Une grande plage de sable au cap Spichel, une grosse montagne, arrondie comme un tumulus, isolée au loin.

À cinq heures, nous entrons dans le Tage. L’entrée est large et belle, les collines petites à droite et à gauche, sans seconds plans plus élevés. Les faubourgs de Lisbonne s’étendent très loin vers la mer, le long du Tage. Nous y abordons à six heures du soir. Vue du yacht, cette grande cité n’a rien de pittoresque que le petit fort de Belem, à l’entrée du port. C’est un joli joujou d’architecture qui ne supporterait pas deux coups de canon. Nous voyons un assez bon nombre de navires dans la rade ; la corvette portugaise qui la commande salue de vingt et un coups de canon le Jérôme-Napoléon. Le prince reçoit la visite de l’infant dom Luis, duc d’Oporto, frère du roi de Portugal. Le brouillard s’étend sur le fleuve, et il pleut.

5 juillet. — Je commence la journée par t’écrire, ma chère mère ; c’est aujourd’hui ton anniversaire, et je ne suis pas là pour t’embrasser. Au lieu de te faire un bouquet, je mets une lettre à la poste, et je me fais aussi beau que le permet mon bagage de voyageur pour suivre le prince à la cour du roi de Portugal. Les voitures de la cour nous attendent à l’arsenal sur la rive du Tage, et nous roulons dans de grandes rues tristes et dépeuplées. Le roi dom Pedro V attendait le prince au bas de l’escalier du palais. C’est un jeune Cobourg, blond, d’une figure douce et mélancolique, timide ou réservé de manières. Sa sœur est une très belle personne, blonde aussi, sérieuse aussi. Peut-être s’ennuient-ils mortellement sur les bords du Tage, ces princes allemands transplantés ! Je sais que, pour mon compte, tant qu’à être roI j’aimerais mieux l’être ailleurs. Un grand pays ouvert, de grandes rues, de grandes places sans aucun cachet, des maisons carrées, régulières, rien d’espagnol, pas de balcons, pas de double entrée ; des trottoirs, une vaste promenade déserte, d’assez belles boutiques fermées à neuf heures du soir.

6 juillet. — J’ai pu sortir seul et parcourir la ville. La rua Aurea, la rua Augusta sont vastes, le jardin del Paço bien planté ; mais je n’aimerais pas à demeurer ici, même en peinture. Cette ville, bouleversée par le fameux tremblement de terre du siècle dernier, est sans souvenirs, et semble ne s’être pas consolée encore de son désastre, ou n’avoir pas osé se repeupler. Je pousse une pointe dans la campagne. Je sors à grand’peine des chemins bordés de murailles, j’arrive à des champs moissonnés, à des collines très basses, plantées de rares oliviers ; pas de vue, pas de plantes, pas d’insectes. Je m’en retourne à bord, où le roi attend, depuis une heure et demie, le prince, qui est à la promenade. Le jeune monarque est seul dans le salon du rouf. Si c’était un simple particulier, c’est à qui de nous irait lui tenir compagnie avec plaisir, car sa figure est sympathique, et c’est un prince progressiste ; mais l’étiquette nous le défend, l’étiquette lui commande de s’ennuyer tout seul. Heureux comme un roi ! dit le proverbe. Enfin le prince rentre. Dom Pedro V reste avec lui et la princesse jusqu’à huit heures. Après dîner, les aides-de-camp mettent leurs grands uniformes à fond de cale. Nous allons dans le pays où il n’y a plus d’étiquette.

Il a été décidé dans la journée que la princesse Clotilde suivrait le prince en Amérique. Elle est bravement enchantée, — et nous donc ! Sa bonté simple et charmante est comme un rayon de soleil sur la traversée. Le colonel de Franconière et le docteur Yvan retournent en France sur la Reine-Hortense. Charlot, qui a voulu manger un matelot, n’est pas admis à visiter le Nouveau-Monde. Il s’en va dans une des villas du prince avec la panthère, car sa compagne est morte du spleen.

Ainsi que ma lettre et cet envoi vont te l’apprendre, le prince comble mes vœux en voulant bien de moi pour toute l’expédition. Ce n’est pas mon éloquence qui l’y décide, car tu sais que ton sauvage de fils ne sait rien demander, mais les gens ainsi faits n’en sont que plus reconnaissans. En fait de provisions, j’achète des cigares, du tabac portugais qui ne vaut pas le diable, du savon anglais qui sent le cuir de Russie, et un pot de pommade à la rose qui sent le citron. Je ne fais pas mon testament, et, comme un personnage des Mille et Une Nuits, me voilà lancé d’un hémisphère à l’autre avant d’avoir eu le temps de crier gare. Je ne sais même pas vers quelle partie de l’Amérique nous nous dirigeons : notre chef de file n’a pas de comptes à nous rendre, et pour ma part j’en suis charmé. S’élancer dans le bleu du Grand-Océan sans savoir où l’on va me paraît bien plus fantastique.

7 juillet, en mer.

On lève les ancres à six heures du soir, et au milieu des salves d’artillerie de la marine portugaise nous partons en même temps que la Reine-Hortense. Le soleil se couche magnifique derrière les montagnes mouvantes de la grande houle qui nous balance. Les goélands rasent la cime des vagues ; un marsouin nous poursuit. Nous perdons bientôt de vue la terre d’Europe et la Reine-Hortense, qui n’est plus qu’un point blanc à l’horizon. Nous marchons seuls sous une voûte d’étoiles que traverse la traînée resplendissante de la comète.

Je vais te dire à peu près comment est construit mon intérieur, que je trouve très comfortable. La cabine est à bâbord, donnant, comme toutes les autres, sur la salle à manger du prince. Elle doit avoir deux mètres et demi de profondeur sur près de deux mètres de large, mais les meubles réduisent la partie praticable à cinq pieds sur deux. La porte glissant dans une rainure et les panneaux sont, comme tout l’intérieur du navire, en bois d’érable clair ; la portière, le lit, qui n’est pas large, mais bon, en soie verte à côtes. La lumière vient par un verre épais enchâssé dans le plafond, à un décimètre au-dessus de la tête, et par une grosse lentille de verre, appelée hublot, percée dans le flanc du navire, et ouverte quand il fait beau temps. Aussi quand nous entendons donner l’ordre : Fermez les hublots ! sommes-nous sûrs de danser et de rouler l’instant d’après.

8 juillet. In mare magnum. — Le roulis est assez fort toute la journée. Rencontre d’une grosse poutre de quinze mètres de long, couverte de coquilles et d’anatifes. On met un canot à la mer. Un matelot harponne un poisson qui, avec de nombreux camarades, suivait cette épave. C’est un assez beau nageur, gris et blanc, avec une gueule énorme. Nous l’avons mangé à dîner ; mais sa chair est flasque et sent le bois de sapin, qu’il suçait depuis longtemps. On cherche à hisser la grosse poutre, elle est trop lourde et la mer trop forte. Rencontre d’une seconde épave semblable à la première ; celle-ci est habitée par deux hirondelles de mer qui s’envolent à notre approche et se reposent bientôt dessus.

9 juillet. — Toujours de la houle. Il fait beau temps. Pas le moindre objet qui vienne distraire la vue du grand horizon d’eau qui nous entoure. Le soleil tout en feu disparaît dans une mer de métal. La lune, fine comme un cheveu, laisse à la comète le soin de nous éclairer.

Iles Açores, 10 juillet.

À dix heures du matin, nous apercevons dans le lointain le spectre vaporeux de l’île San-Miguel des Açores. À quatre heures, nous doublons la pointe de l’île. La côte est taillée à pic, sillonnée de larges crevasses, et au milieu de petits cônes volcaniques se dresse le pic de Camarinhas, qui, pour n’avoir pas eu d’éruptions depuis une centaine d’années, n’en fait pas moins des siennes tous les hivers, en secouant l’île par de violens tremblemens de terre. Au-delà d’un immense plateau couvert de petits mamelons, l’aspect du pays change tout à coup, et les terrains, couverts de verdure, s’abaissent en ondulations jusqu’à la mer. C’est la partie cultivée. Ici, pas un pouce de terre qui ne soit utilisé. Des villages, des fermes, des maisons de campagne, des bois d’oliviers et d’orangers, des champs de blé, de maïs, des vignes bien soignées. San-Miguel a cent mille habitans, et fait un grand commerce avec Lisbonne, sa métropole. Nous naviguons dans des eaux où s’est montrée à deux reprises différentes, la dernière fois en 1720, une île volcanique d’une assez grande superficie. J’ai eu beau regarder dans la profondeur des flots transparens, je n’ai pas vu le moindre volcan sous-marin.

Nous mouillons devant Punta-Delgada, ville de vingt mille habitans. Les gens du peuple ont une coiffure singulière, une casquette en drap à visière démesurée et a oreilles qui descendent comme un collet jusqu’au milieu du dos et se boutonnent sous le menton, en couvrant la poitrine comme le chaperon du moyen âge. Les femmes portent un long manteau de drap bleu foncé, orné d’un capuchon exagéré qui, rabattu sur le visage, leur donne un aspect monacal.

Promenade dans de fort beaux jardins particuliers, où des araucarias de vingt à vingt-cinq pieds de haut poussent avec vigueur à côté de peupliers blancs ; les giroflées, les œillets, les roses de Bengale, pêle-mêle avec les camélias, les polygalas arborescens, les asclépias odorantes, les magnolias, etc. Le climat est si doux et la terre de pouzzolane si fertile que les plantes des deux hémisphères y croissent en plein air dans les jardins. Nous avons été ensuite visiter, à la lueur des torches, une galerie souterraine de deux kilomètres de long, qui, partie des flancs du volcan, aboutit à la mer. Ce conduit ou plutôt cette cheminée volcanique, de vingt-cinq pieds de large sur une hauteur qui varie de vingt à trois pieds, est creusée dans la lave, et les parois sont usées et rayées horizontalement, comme si une coulée incandescente y eût été balayée par un flot d’eau bouillante. Le sol est couvert de grosses scories qui vous meurtrissent les pieds, et le passage est souvent intercepté par des barricades de matières calcinées.

11 juillet. — À cinq heures du matin, le Jérôme-Napoléon rebrousse chemin jusqu’à Ribeira-Grande, où nous descendons à terre pour aller au village de Las Furnas. On ne trouve d’abord sur le rivage que deux ou trois montures pour les dames ; mais, à mesure que nous avançons dans la montagne, nous mettons en réquisition ânes et âniers qui descendent chargés de fagots et de bruyères. Chaque indigène jette là sa broussaille en travers du chemin, et chacun de nous enfourche un quadrupède. Nous grimpons par de petits sentiers, véritables escaliers qui côtoient les flancs arides des pics volcaniques coupés de profondes vallées où coulent des torrens qui bondissent et bouillonnent au milieu des scories et des quartiers de lave. Ce pays a un aspect fantastique. Ici la montagne est fendue en trois parties, et forme des précipices de pouzzolane de trois à cinq cents pieds de pente rapide, sans un arbuste, sans un brin d’herbe ; là, une série de mamelons ressemble à une croûte soulevée incandescente, puis affaissée sur elle-même par l’effet du refroidissement. Toutes les hauteurs sont couvertes de petits cônes volcaniques. Après les sentiers taillés dans la lave viennent les chemins frayés dans la pierre ponce, bordés de maigres bruyères blanches passé-fleur, de ronces, de fougères, d’un pissenlit jaune en pleine floraison, d’un lin jaune aussi, fort délicat, et d’un lichen chevelu gris verdâtre qui tapisse la crête des volcans.

Mon âne est une bête enragée, et mon ânier un gamin insupportable. Il est fort laid et fort mal équipé : il a pour tout vêtement une longue chemise de toile blanche en guenilles et un morceau de chapeau de paille sur une tignasse ébouriffée. Une trique à la main, il ne cesse de frapper à tour de bras sur son pauvre baudet et de crier sans interruption : Tira capu ! lira caña ! Ses coups, ses cris, et son amour-propre d’arriver le premier nous ont bientôt fait dépasser tout le monde. Au bout d’une demi-heure, ennuyé d’être seul avec un guide qui parle je ne sais quel jargon, et fatigué de cette course insensée, je mets pied à terre et je fais un croquis du site, qui est admirable. J’aperçois enfin la caravane, qui, bien loin dans la montagne, tourne à gauche et disparaît dans un ravin profond. C’est à mon tour de crier : Tira capu ! et coups de bâton de pleuvoir sur l’âne, qui reprend son galop en biais. Je rattrape enfin notre petite troupe, que je trouve augmentée des autorités et notables du pays et d’une vingtaine de personnes toutes à âne. L’un est assis de côté ou à l’anglaise, l’autre juché comme sur un dromadaire ; en voici deux sur la même bête, celui-ci fait de la haute école, celui-là de la voltige ; trois furibonds simulent une attaque, et se précipitent à fond de train sur un voyageur paisible qui roule dans la poussière et s’empare d’une autre monture. Réclamations, rires, conversations engagées d’un bout à l’autre de la caravane. Nous sommes déjà liés avec les Açoriens comme avec des amis de dix ans.

Voici le lac de Las Furnas, eau limpide au fond d’un entonnoir de lave dont les pentes raides, verdoyantes et couvertes de bois de châtaigniers et de taillis de chênes en exploitation forment un vaste amphithéâtre aux gradins supérieurs couronnés de cèdres. Dans les roseaux du rivage, sur les plantations d’ignames, volent des agrions bleus et des papillons blancs semblables à ceux de nos jardins. Une perdrix rappelle ses petits.

Nous arrivons au village de Las Furnas. Petites maisons basses, sans caractère, quelques villas avec de beaux arbres ; mais ce qui frappe la vue, c’est la quantité d’hortensias bleus qui poussent partout, non pas de ces hortensias d’un bleu faux que nous obtenons dans nos jardins, mais d’un bleu d’outre-mer des plus riches.

C’est la saison des bains, et les eaux thermales de Las Furnas ont une telle réputation qu’on y vient du Portugal. Nous trouvons là tout le beau sexe açorien en toilette de campagne, aimable prétexte à la fantaisie. Deux jeunes filles m’ont frappé comme type : l’une grande, très bien faite, brune, à la peau veloutée, aux grands yeux, aux grands cils et aux beaux sourcils noirs, le nez droit, les lèvres un peu prononcées et ombrées d’un léger duvet, une masse de cheveux noirs ondulés ; l’autre petite, grasse, avec une auréole de cheveux blonds autour d’un visage ovale et rose, le nez finement relevé, la bouche petite, les yeux bleus avec un regard d’une grande chasteté. Elles se faisaient ressortir l’une l’autre, et je crois bien qu’elles le savaient, car elles ne se quittaient pas.

Nous allons aux Caldeiras, sources thermales. Nous y voyons deux fontaines, l’une d’eau froide et ferrugineuse, l’autre d’eau chaude et sulfureuse, qui se touchent presque, puis une source d’eau de Seltz ; enfin le Trou d’Enfer, d’où, avec un bruit semblable à celui d’un gros soufflet de forge, une vase bleue brûlante est lancée à cinq mètres comme par un énorme piston. Le sol mouvant et brûlant se fendille en mille endroits et laisse échapper une vapeur de soufre qui se cristallise au contact de l’air. Un gros jet d’eau bouillante, de deux mètres de haut, sort de terre dans un tourbillon de vapeur, forme de petits ruisseaux qui serpentent au fond de la vallée, et qui sont encore tièdes à leur arrivée dans la mer. Toute cette partie de l’île n’est qu’une fournaise. Au milieu des bruyères, une colonne de fumée que l’on prendrait de loin pour un brûlis monte droit vers le ciel, et une autre source d’eau bouillante fume dans la mer à cinq cents mètres du rivage.

Le gouverneur de l’île, dom José de Madeira, nous offfre, au retour de notre excursion, une collation de fruits du pays, ananas, bananes, oranges délicieuses arrosées de vino Passado, Angelica, Pico, vins du cru qui ont beaucoup de rapport avec ceux d’Espagne. À trois heures, chacun prend une monture toute fraîche, et par un nouveau sentier non moins pittoresque et non moins exposé aux ardeurs du soleil que celui déjà parcouru, nous arrivons au village de Ribeira, où nous trouvons toute la population sur la grève, les enfans, filles et garçons, dans la mer, la chemise relevée sous les aisselles, le ventre au soleil, nous admirant d’avance dans la personne de nos canots et de nos marins. De braves pêcheurs ont tendu leurs mouchoirs et leurs cravates pour pavoiser leurs maisons, et les femmes jettent des fleurs d’hortensia bleu sur le passage de la princesse. Un requin folâtre autour du yacht. Nous partons et nous nous dirigeons sur Fayal. Ce soir au large, très beau temps.

12 juillet. — Grâces soient rendues au commandant Dubuisson, qui est venu me faire lever à quatre heures du matin. Ce que j’ai vu en valait la peine. À vingt-cinq kilomètres devant nous se dressait dans la transparence du ciel l’immense pic bleu des Açores éclairé par le soleil levant. Ce volcan, surmonté d’un petit cône au milieu duquel est le cratère, est élevé de deux mille cinq cents mètres audessus de la mer et forme toute l’île de Pico. IL est rare d’eN voir le sommet complètement dégagé de nuages ; aussi ai-je profité de cette occasion pour le regarder longtemps et beaucoup. À mesure que nous avancions, la montagne grandissait, et les détails devenaient plus distincts. Ses flancs sont couverts d’une quantité d’autres petits cratères, mais aucun ne fumait pour le moment. Deux heures après, nous étions tout près des racines du volcan ; mais un rideau de brouillard le cachait pour toute la journée.

Après déjeuner, on part sur la Mouche pour faire la chasse aux pigeons le long de la côte, falaise de lave noire qui entoure comme d’une muraille l’île de Fayal. Les amas de roches volcaniques, rongés par l’action de l’Océan, ont formé des fissures, de larges crevasses et des grottes profondes où la mer s’engoufFre avec fracas. Ces trous, ces corniches naturelles sont un lieu de refuge pour les pigeons sauvages et les oiseaux de mer qui nichent là par millions. Pendant que le prince, parti avec Brunet dans le youyou que nous traînions à la remorque, fait un massacre de ces habitans de l’air, ou s’occupe, sur la Mouche, à rappeler à la vie un petit oiseau de mer que la peur avait fait tomber de son nid. Le berceau de papier et d’étoupe que j’avais improvisé ne rappelait pas du tout le sien ; mais il s’y habituait si bien qu’au bout d’une heure il était gaillard et bien portant. Il s’enhardit même jusqu’à ouvrir un grand bec jaune fendu jusqu’aux yeux pour avaler la pâtée de biscuit de mer que je lui donnais. La princesse daignait s’intéresser au sort de l’orphelin ; mais je l’ai confié à un matelot, et j’ai grand’peur qu’il ne l’ait mangé.

Au bout de trois heures, les chasseurs, après avoir épuisé toutes leurs munitions, reviennent avec leur butin, et nous retournons au yacht tous plus ou moins cuits par le soleil ; mais ce n’était pas désagréable.

Ce soir, Ragon et moi parcourons la ville d’Horta d’un bout à l’autre. Les rues sont tristes, pavées de gros galets pointus ou de larges dalles disjointes ; pas une voiture. Quelques femmes, enveloppées de leur long manteau bleu, passent comme des fantômes. L’ensemble de la ville n’est pas plus gai que le détail : les maisons et les édifices publics sont bâtis en lave noire ; mais tout ce qui n’est pas arête ou encadrement de porte ou de fenêtre est blanchi à la chaux ; des balcons de bois peints en vert sombre, des toits plats en tuile ronde, sans cheminées, quelques boutiques, je devrais dire des caves, dans lesquelles on descend par trois marches. Nous flânons jusqu’à huit heures du soir par les rues désertes et silencieuses. Il n’y a pas un réverbère dans toute la ville ; toutes les portes sont fermées, tout est éteint, tout dort, hormis deux bourgeois, gens dissipés sans doute, qui, un fanal à la main, regagnent sournoisement leur logis.

13 juillet. — Trop de murs d’enclos autour de la ville. Désespérant de trouver une vue quelconque, je m’enfonce dans un ravin et dans le lit même d’un torrent tapissé de lycopodium brasiliensis (la mousse de nos serres). Un reste d’eau forme une mare où des lavandières, comme les lavandières de tout pays, battent leur linge et couvrent le bruit des battoirs en parlant fort et toutes à la fois.

Après une heure de marche dans un chemin de sable et de cailloux, de plus en plus encaissé, je m’arrête et pour cause. La terre manque tout à coup sous les pieds, et je me trouve au bord d’un précipice qui doit former une belle cascade à la saison des pluies. Je domine la ville d’Horta, avec une vue magnifique. En face de moi, le volcan de Pico, la tête perdue dans les nuages, et à gauche l’île de San-Jorge, séparée par un bras de mer que l’on peut prendre pour une vaste baie, me rappellent par leur disposition la rade de Toulon, qui restera, je crois, dans mon souvenir comme une des plus belles marines du monde. J’ai cherché à butiner comme partout, mais le pays est pauvre en insectes et en plantes indigènes. Les beaux jardins du docteur d’Oliveira, de MM. Guerra et Kibeiro sont en revanche remplis d’essences européennes et africaines d’un grand intérêt.

On lève les ancres à six heures. — Un vaisseau russe nous souhaite bon voyage en s’illuminant de feux de Bengale : nous lui rendons sa politesse en lui envoyant des fusées ; il nous remercie à son tour en poussant des hourras à réveiller toute la ville d’Horta, plongée déjà dans le sommeil.

14 juillet, en mer. — Je ne sais si tu te rappelles mes chenilles de sphinx trouvées au bord de la mer à Alger, Ce matin, en vue des Açores, j’ouvre sans précaution la boîte où elles s’étaient transformées en chrysalides. J’ai à peine le temps d’admirer un gros papillon qui vient d’éclore, très frais, très rosé et marbré de vert sombre, qu’il s’élance par la cabine en se cognant la tête contre les parois ; je cherche à le rattraper, mais l’enragé nouveau-né s’est orienté, il a vu ou senti le hublot entrouvert, il passe triomphant devant mon nez et disparaît. J’avais envie de crier : Un papillon à la mer ! mais personne ne se fût dérangé, et d’ailleurs mon fugitif n’avait besoin de personne pour se préserver des flots. Me voilà livré pourtant à des inquiétudes sur son compte. Le sentiment paternel se réveille en moi ; puisque je n’ai pu lui passer une épingle au travers du corps, il faut bien que je fasse des vœux pour cet être que les dieux protègent. Pourra-t-il gagner la terre ? Oui probablement : il vole si bien avec ses ailes toutes neuves ! Mais trouverat-il une nourriture convenable aux Açores ? je n’y ai pas aperçu une seule tithymale ! Et une femelle ? car il s’agit d’acclimater peut-être l’espèce. Et si l’espèce est inconnue aux Açores et qu’un amateur rencontre et saisisse mon fugitif, voilà une grosse erreur dans la science. Les savans vont le naturaliser dans cette région, et je serai obligé d’écrire à la société entomologique : « Rectifiez vos catalogues ; ce lépidoptère est né sur la côte d’Afrique ; il est éclos à bord du Jérôme-Napoléon le… » Vois quelles conséquences peut avoir cette aventure !

15 juillet. — Nous sommes dans le courant du golfe du Mexique, le fameux gulf-stream. Des exocets, poissons volans, sortent de la mer et fuient à tire-d’aile devant le navire pour aller piquer une tête un peu plus loin. Ce jeu semble les divertir beaucoup. L’un d’eux, plus hardi que les autres, se hasarde à nous traverser ; mais il embarrasse ses ailes en baudruche dans un cordage et tombe bêtement sur le pont. Un autre, à l’imitation de son camarade, passe comme une balle au-dessus de la tête de la duchesse d’Abrantès et va s’aplatir sur le bordage. Pour les punir de leur brutalité, qui est quelquefois dangereuse pour les yeux, on les mange ; ces espèces de maquereaux, à la peau bleuâtre reflétée d’argent, sont très bons.

16 juillet. — Nous naviguons toujours dans le gulf-stream, où nous ne rencontrons que des méduses et des holothuries physales, zoophytes qui flottent ou naviguent ici par milliers. La température est tiède et humide. Le vent se lève vers quatre heures, on fait de la toile, c’est-à-dire qu’on met toutes les voiles en branle, et on file plus de douze nœuds à l’heure. Ce soir, belle brise, beau temps, ce qui, en langue vulgaire, signifie : il fait du vent, la mer est agitée, et tout roule sur le plancher.

17 juillet. — Où sommes-nous ? Je n’en sais rien. On n’y voit goutte à vingt pas devant soi, et cependant il fait jour. C’est un bien autre brouillard que celui de Gibraltar. Tout est mouillé. Il ne pleut pas, et cependant le pont est couvert de larges gouttes de pluie qui tombent des cordages. Il ne fait pas de vent, mais la mer n’en est pas moins très dure. Comme nous sommes sur la grande route d’Europe en Amérique, nous faisons siffler la vapeur et nous sonnons la cloche toutes les cinq minutes pour avertir les passans de ne pas nous couper en deux. Bien nous en a pris, car à deux brasses de nous passe, comme le vaisseau-fantôme, un gros navire dont les voiles pendent flasques le long des mâts et qui se balance majestueusement sur les larges plis mouvans de la houle. Dans la soirée, le ciel se nettoie un peu, et la lune se montre toute blêmie. Il n’y a plus trace de comète. Un steamer de la compagnie Cunart passe devant nous, nous envoie des fusées et s’illumine de feux de Bengale. On lui rend sa politesse. Au milieu de l’Océan, à trois ou quatre cents lieues de toute terre, il est assez fantastique de se trouver en pleine illumination de feu d’artifice. Cet éclairage faux et chatoyant ne semble pas fait pour l’immense solitude. Qu’en pensent les poissons et les coquillages ? admirent-ils notre savoir-faire ou se moquent-ils de nous dans leurs grottes profondes ? Peut-être que, comme bien des gens qui ne regardent jamais ce qu’ils n’ont pas toujours vu, ils n’en disent rien et n’en pensent pas davantage.

18 juillet. — Dans mon enfance, quand tu me parlais de Terre-Neuve, je confondais toujours l’île avec le banc, et je bâtissais dans ma tête tout un monde de fantaisie. C’était une immense terre de sable à fleur d’eau, peuplée de pêcheurs en vestes brunes et en bonnets rouges comme des Napolitains de théâtre. J’y voyais des Lapons emmitouflés de fourrures, se prélassant dans leurs traîneaux tirés par des chiens cornus ou des rennes en forme de chien, et venant faire le commerce des pelleteries dans les villages entourés de carrés de choux et de pommes de terre. Je ne m’attendais guère alors à voguer un jour sur ce pays de mes rêves, et à reconnaître que les carrés de légumes sont des algues à soixante brasses au-dessous de la quille du bâtiment, ce qui nous permet de naviguer à notre aise sans crainte de toucher, et les habitans de ce pays imaginaire, des cabillauds qui ne voient le soleil que pour être convertis en morues. Quand je dis le soleil, ce n’est pas le mot, il est inconnu dans ces parages, et malgré nos habits de drap et de caoutchouc nous sommes tous gelés. On prétend cependant que nous sommes dans la canicule. Le brouillard est tellement épais qu’on ne voit pas toujours l’avant du navire, ce qui n’empêche pas tout le monde de se livrer à la pêche. On stoppe, un canot est mis à la mer et va tendre des lignes. C’est maintenant que, la barque me servant de point de comparaison, je peux bien juger de la dimension de la houle qui se lève comme une grande montagne ou se creuse en profondes vallées peuplées de goélands et d’alcyons. La pêche dure à peu près deux heures. Les morues prises à l’hameçon sont éventrées à mesure, écorchées et salées. Le docteur Bérenger trouve dans leur estomac des coquillages entiers très intéressans, plus des ténias et des botryocéphales. Soyez donc cabillaud pour avoir les mêmes maladies que l’homme ! La mer grossit, on repart, les lames balaient le pont, et le soleil se couche sans qu’on s’en aperçoive. En attendant la rencontre possible de quelqu’une de ces îles de glace flottante appelées ice-berg, qui, poussées par les courans du nord, viennent flotter ou s’échouer, en juillet et août, jusque sur les bancs de Terre-Neuve, nous nous mettons à table, où il faut faire des prodiges d’équilibre pour manger et boire sans rien renverser. Notre poisson, accommodé aux pommes de terre, est d’autant meilleur que nous l’avons pris nous-mêmes. On fait du feu au salon, et nous nous chauffons comme en plein hiver.

Saint-Pierre-Miquelon, 19 juillet.

À cinq heures du matin, le prince me fait lever pour voir le paysage. Je m’habille en hâte, je mets ma culotte à l’envers, mon gilet par-dessus mon paletot ; je ne sais ce que je fais. C’est quelque nouveau pic des Açores, ou l’île de Robinson Crusoé pour le moins. Il est joli, le paysage ! Rien que le brouillard, de plus en plus épais et de moins en moins chaud, huit degrés en plein juillet. J’ai eu bien envie, pour me venger, de faire semblant de voir des palais arabes illuminés de soleil ; mais ma figure déconfite eût mal soutenu mon dire.

Pendant que des bandes de marsouins viennent lutiner le yacht, le rideau se lève enfin à dix heures sur une terre basse et rocailleuse. C’est l’Amérique ! L’abord n’est pas séduisant par ici. Ce portique de froid et de brumes, ces petits récifs inhospitaliers, n’éveillent pas l’imagination et ne réjouissent pas le tempérament comme l’aspect rose et chaud des côtes d’Afrique couronnées par le majestueux Atlas. On se sent bien entrer par là dans un monde nouveau. Ici, c’est comme un rêve triste qu’on a déjà fait. Nous entrons dans le port de Saint-Pierre-Miquelon. Le commandant de place vient recevoir le prince et lui faire les honneurs de la colonie. C’est un militaire d’environ cinquante ans, d’une corpulence solide, d’une taille moyenne, d’une assez belle figure colorée. Cet homme aux manières rondes et franches, que rien ne signale à l’attention du voyageur dans l’humble poste qu’il occupe aux rives d’un pays effacé et comme caché dans les brumes de l’Océan, a rempli la France et l’Europe de son nom et de sa personnalité à l’époque d’un procès dont le fond est resté mystérieux. C’est M. Émile de La Roncière.

Nous pénétrons dans l’île. Ils appellent ça un pays ! Ils viennent d’avoir vingt jours de brouillard. Ils se pavanent sous un soleil de douze degrés, et dans un mois ils auront de la gelée ! Où es-tu, mon gros bon soleil de la Mitidja, avec tes parfums de myrte et d’oranger ? Ici tout sent la morue. Sur les cailloux du rivage où elle sèche, sur la tourbe où elle pourrit, sur les perches où elle pue, il y en a partout. On la respire à trois lieues à la ronde. Toute l’île n’est qu’un laboratoire pour préparer, conserver et expédier la morue. Du reste pas un arbre, pas un arbuste qui dépasse vingt ou vingt-cinq centimètres. J’ai été me promener sur l’unique route du pays. Le terrain est noir, délayé, glissant. Ailleurs il tremble et s’affaisse sous les pas. C’est un vaste marécage, les céréales n’y poussent pas, et les pommes de terre non plus. L’eau suinte de partout. Les collines qui entourent les marais sont couvertes de grands tapis de mousse et de lichen gris qui rebondissent sous les pieds comme des matelas. Ces collines sont des roches granitiques qui supportent des micaschistes et des porphyres. J’ai cueilli pour toi quelques jolies plantes, la parisette à cinq feuilles et à fleurs blanches, une espèce de petit iris bleu à feuilles de graminée d’un charmant effet (bermudienne ancipitée), une airelle rose très délicate et une potentille blanche des plus mignonnes ; mais la plante la plus recherchée ici, bien qu’elle croisse à l’état sauvage, c’est le mathé (ledum lalifolia, je crois), dont on prend la feuille en infusion comme du thé. L’arbrisseau est joli, grappes de fleurs blanches, feuille longuette d’un vert sombre à bords roulés en dessous et doublée d’un épais velours fauve. L’odeur en est très agréable et très particulière, sui generis s’il en fut ; mais la morue sent bien plus fort et règne en maître dans l’atmosphère.

J’ai trouvé deux ou trois pauvres carabes, et j’ai vu voler quelques abeilles tout engourdies, une petite phalène grise que j’allais saisir, quand un coup de vent me l’a emportée au diable.

Malgré le porphyre qui abonde, toutes les maisons sont bâties en bois. On trouve cela plus chaud ; c’est possible, mais ne te figure pas d’élégans chalets : elles n’ont qu’un étage très bas, la forme est laide, et la couleur du bois mouillé n’est pas belle. La ville est bâtie au fond d’une anse ; le port, plein de récifs et de bas-fonds, est peu sûr ; les rues larges en sable boueux, les trottoirs en planches, la population sans individualité. Tout cela n’est pas récréatif ; mais nous ne sommes pas pour y finir nos jours. Nous partons à six heures du soir.

Cap-Breton, 20 juillet.

Nous sommes rentrés dans la brume, et nous avons navigué de confiance toute la nuit, pensant marcher sur le Cap-Breton. À huit heures du matin, le brouillard se déchire en deux, et nous voyons la terre à un mille devant nous. Il était temps d’y voir clair et de s’arrêter. « Voilà comme on atterrit ! » dit tranquillement le commandant. En effet c’était hardi ; mais des pêcheurs nous apprennent que nous sommes dans la baie de Cabarrus. Les courans nous avaient entraînés ; nous remontons la côte jusqu’à Louisbourg. C’est une ancienne ville française, bombardée en 1762 par les Anglais. Il ne reste de notre colonie canadienne que des ruines, où des pêcheurs ont installé leurs cabanes ; c’est une poignée d’Irlandais catholiques et d’Écossais protestans qui se détestent cordialement les uns les autres. Le prince explore le théâtre des événemens historiques, aujourd’hui recouvert d’herbages qui ne sont pas encore mûrs. Un bloc de fort écroulé, quelques pans de murailles, deux arches de pont perdues au milieu d’un marais, c’est là le Gibraltar du Saint-Laurent. On achète deux chiens de Terre-Neuve tout pareils aux tiens. Je ne sais s’ils ont senti que je suis en bons termes avec leur parenté ; mais, à peine livrés, ils se sont mis à me suivre et à me traiter en ami intime. Ce ne sont pas ces énormes bêtes du Labrador à poil blanc et roux, qu’en France on appelle des terre-neuve, et dont les caprices sont parfois inquiétans ; ceux d’ici sont noirs, de taille moyenne, les yeux petits, des dents superbes, et, comme notre vieux Pyrame, rugissant dans la joie, avec une voix pleine et profonde.

Nous avons fait une promenade de trois heures dans l’intérieur et sur les rives. Le pays est joli, l’air se fait sentir moins froid, et la végétation annonce un climat plus supportable que celui de Terre-Neuve. Le sol est ondulé de prairies naturelles, tourbeuses par endroits, mais plantureuses et coupées de taillis de vergnes et de sapins à feuilles argentées. La sapinette d’Amérique, le pin du Canada et quelques thuyas y croissent aussi, mais sans atteindre à de grandes proportions, dans le voisinage de la mer. Le granit se montre à fleur de terre ou perce les flaques d’eau. Rappelle-toi le petit désert de Crevant, dont tu aimais les verts marécages et les arbres grêles : c’est assez la physionomie des terres du Cap-Breton. Nous avons poussé une pointe dans un bois assez fourré, marchant au pas du prince, — qui est un bon pas de promenade, — à travers la vase et les cailloux. Brunet a trouvé moyen de tirer quelques oiseaux, dont une grive du Canada. Bérenger a ramassé un nénufar à fleurs rouges et jaune verdâtre, — la sarracénie purpurea, — que j’ai trouvée aussi et que je te rapporte, plante bizarre et très belle. J’ai réussi, tout en courant, à attraper deux jolis papillons, une argynne et une mélitée. J’ai aperçu beaucoup d’insectes, mais je n’avais pas envie de me laisser oublier dans ces marécages, et j’ai dû les saluer en passant. À quatre heures, le brouillard s’est formé de plus belle et si rapidement épaissi qu’en remontant dans les canots nous n’apercevions plus le navire. On était inquiet à bord ; le sifflet de la vapeur, la cloche et la trompette nous appelaient à toute volée. Ces bruits d’alarme, partant d’un point invisible, avaient quelque chose du rêve. Nous étions à vingt mètres du yacht qu’il nous était encore entièrement caché. Nous voici à bord, mais cette brume obstinée nous défend de bouger. Nous sommes à l’ancre dans le port de Louisbourg, et le Jérôme-Napoléon est peut-être le seul navire de guerre français qui soit venu ici depuis un siècle.

21 juillet. — On lève l’ancre, et nous passons dans le brouillard à travers les écueils. Nous roulons et tanguons toute la journée. Vers midi, nous laissons la brume derrière nous, comme un gros flocon de fumée grise. Le soleil nous éclaire sans nous réchauffer. Nous sommes à la latitude de Nohant. J’espère que tu t’y promènes avec une ombrelle et sans manteau. La pleine lune argenté ce soir la frange des grosses vagues. Nous dansons fort bien, mais tout le monde est aguerri, et le cap est mis sur Halifax. Quant à moi, tu vois, à la continuation de mon journal, que je n’ai pas encore fait connaissance avec le mal de mer.

Halifax, 22 juillet.

Nous voici chez les anglais ; arrivée vers onze heures du matin. Vingt degrés de chaleur, je me dégèle un peu. Encore une ville avec maisons et trottoirs en bois ; maisons plus luxueuses et plus grandes que celles de Saint-Pierre, mais pas beaucoup plus jolies de forme. La ville consiste en deux ou trois grandes rues. Beaucoup de magasins. Les mœurs anglo-américaines autorisent une grande liberté d’allures chez les jeunes filles. Elles errent à l’aventure, conduisant en casse-cou de légers chars, riant et causant à haute voix dans la rue. Beaucoup de ces jeunes personnes à l’air éventé sont très jolies. J’ai fait tout seul une bonne promenade. Les environs de la ville sont cultivés en prairies artificielles que l’on commence à faucher. Les routes sont propres, bordées de palissades tantôt à treillis croisés, mode américaine, tantôt à piquets verticaux, mode anglaise. La campagne ressemble à celle de Louisbourg ; mais elle est plus mouvementée, et aux bois d’aunes et de sapins il faut ajouter des bouleaux, quelques tilleuls, des érables rouges, des ormes d’Amérique, des frênes et quelques ifs. J’ai trouvé des insectes, des sylpha americana, à large corselet bordé de jaune, des s. marginalis et caudata, deux ou trois papillons (des argynnes) que je ne connais pas, plusieurs chenilles de Vanesse-Antiope ; je les mets dans une boîte, afin de voir si les papillons qu’elles me donneront différent de ceux d’Europe.

J’ai rencontré les voitures du prince. J’ai grimpé sur un siège, d’où j’ai pu voir à mon aise le paysage, très frais et vraiment très joli, des cottages propres, des prés verdoyans et des saules d’une beauté peu commune. On a mis pied à terre pour visiter une propriété dont le patron est collectionneur naturaliste et marchand. Son jardin renferme beaucoup d’arbres intéressans de tous les pays. Nous y sommes reçus par des singes, puis par des grues. Le savant en personne apparaît enfin et fait les honneurs de son cabinet : oiseaux empaillés, insectes et coquillages. On retourne au jardin. Un bison fort velu et fort en colère se précipite sur nous, mais un arbre posé en travers arrête sa fureur et reçoit le choc ; l’animal recule et recommence stupidement à se heurter la tête à grand bruit. Un peu plus loin, dans un tonneau ouvert, notre hôte, qui ne s’étonne de rien, fourre son bras jusqu’à l’épaule et prend dans sa main une immense salamandre, un grand hideux serpent et quatre serpentins de mauvaise mine. Il nous propose de nous les vendre ; merci, moi qui les aime ! Je ne suis pas bon naturaliste de ce côté-là. Le prince achète une tête d’élan, qui a, je crois, un mètre de haut sans les cornes, larges comme des omoplates d’éléphant. Ces animaux énormes sont communs, nous dit-on, dans les forêts du pays, ainsi que les caribous, les cerfs, les ours, les loups, sans parler des martres, chats sauvages, écureuils, lièvres, furets et autre menu peuple. Les serpens à sonnettes y sont plus rares.

23 juillet. — En revenant ce matin de l’autre rive de la baie d’Halifax, le prince a amené, traînée à la remorque de la Mouche, une longue pirogue en écorce de bouleau, montée par un vieux Indien, Iroquois micmac, avec son petit-fils et deux femmes. Le prince a acheté la pirogue et fait monter à bord du yacht le sauvage et sa famille. Ne va pas te représenter ces beaux Yowais à la peau rouge et aux traits nobles que tu as vus à Paris. Ceux-ci sont bistrés avec des reflets verdâtres. Le vieux est d’une laideur absurde, — une gueule à avaler toute la soute au pain du navire, des traits ignobles, et un costume !… Il porte, ainsi que monsieur son petit-fils, qui n’est guère plus beau que lui, une redingote noire à paremens rouges avec des épaulières brodées de petites perles blanc mat, une casquette à oreilles et à visière à passe-poil rouge, d’où sort une touffe de cheveux retroussée en queue de coq sur la nuque. Une des femmes, un peu moins laide et nommée Anastasie, était fagotée outrageusement avec une robe, une casaque à l’anglaise, un chapeau de paille rond et enrubanné. L’autre, plus âgée, portait une sorte de bonnet de police pointu en drap brodé de perles qui formaient un assez joli dessin. Ces paisibles Indiens sont convertis au catholicisme et à demi civilisés. Ils vivent dans des wigwams en écorce de bouleau appliquée sur des perches. J’avais vu hier plusieurs groupes de ces huttes dans ma promenade solitaire ; elles étaient à demi cachées dans les sapins sur l’autre rive d’un petit lac que je côtoyais. Nos sauvagesses ne se sont pas gênées pour demander des cadeaux. Le vin qu’on leur a servi ne leur plaisait pas, elles n’en ont bu qu’avec répugnance et ont préféré le café et l’eau-de-vie. Quant au vieux homme vert, il a mangé et bu de tout avec un appétit de requin. Je ne sais s’il appréciait les mets, ou si, en véritable Indien, il ne songeait qu’à se bien remplir pour une huitaine de jours. Les sauvages repus et congédiés, le général anglais est venu avec ses aides-de-camp et des voitures chercher le prince et son monde pour faire une promenade. Au bout de trois pas, nous étions, presque sans nous en apercevoir, avec voitures et chevaux, sur le pont d’un immense bac à vapeur qui nous transportait de l’autre côté de la baie, en compagnie de jeunes misses en robes d’été, petits chapeaux andalous, des fleurs plein les mains, la mine fort piquante et bien éveillée. Du bac, nous filons de plain-pied sur une route de sable au milieu des bois de la Nouvelle-Écosse et le long des petits fiords qui s’enchaînent gracieusement les uns aux autres. Les collines aux flancs rocailleux portent des tapis de fougères pâles coupés de bouleaux et de sapins très pressés, de mélèzes et d’érables en beaux massifs. Pas d’oiseaux, pas de papillons. Je suivais en vain de l’œil les buissons de kalmia rose, charmant arbrisseau de nos jardins, très commun ici à l’état rustique : je n’ai rien vu voler.

Ces charmans fiords sont en hiver le rendez-vous des patineurs et des jeunes misses, habiles, dit-on, et gracieuses dans cet exercice. Dans les bois que nous parcourons, beaucoup de perdrix jaunes et blanches, des tétras, des lièvres blancs, etc. Tu penses bien que, courant à fond de train dans les voitures, nous n’avons pas aperçu le moindre gibier. La journée a été belle ; du soleil, mais le fond de l’air est frais.

Ce soir, autour du yacht, plusieurs barques sont venues folâtrer. L’une était vigoureusement menée par une jeune rameuse toute seule, à longues spirales de cheveux dorés. Dans une autre barque, deux autres demoiselles étaient conduites par de jeunes bateliers. Elles vont partout ainsi à leur guise. On les rencontre dans les forêts, conduisant leurs voitures sans aucun domestique. Comme personne ne s’en étonne et ne leur manque, elles font fort bien, et n’en valent probablement pas moins. — Nous avons des nouvelles politiques. Les journaux américains annoncent qu’avant-hier 21 une grande victoire a été remportée par le lieutenant-général Scott sur les rebelles du sud auprès du Potomac.

24 juillet. — Nous remontons vers le nord. Le yacht nous conduit à vingt-cinq lieues d’Halifax, vers Tangiers ; c’est une partie de forêt où l’on a découvert des mines d’or que l’on exploite depuis trois mois. Nous avons mouillé au fond d’un golfe étroit et très profond qui pourrait devenir un port très sûr. Le placer est à cinq cents pas du rivage, dans des collines boisées coupées de flaques d’eau. L’endroit est désolé en ce moment. De toutes parts on abat les pins pour faire des baraques, des treuils et des planches à l’usage des mineurs. Des parties de forêt ont été brûlées sur pied. On se promène au milieu de tisons noircis de cinquante pieds de haut. Des arbres abattus sont jetés sur les marges des chemins. Des blocs de pierre entravent encore ces communications ébauchées ; les chargemens sont traînés sur des civières par une maigre vache ou un cheval efflanqué. Six cents mineurs sont là, faisant des trous, brisant des roches. Ce sont des hommes grands et forts, à la figure triste et comme préoccupée. Ils gagnent, dit-on, 50 francs par jour. Est-ce pour cela qu’ils ont perdu leurs chansons et leur somme ? Vêtus d’une chemise de laine rouge, d’un large pantalon de drap qui entre dans des bottes fortes, coiffés d’un chapeau ciré, et portant toute leur barbe au visage, un grand couteau à leur ceinture, ils détruisent et saccagent. C’est leur mission. Cette forêt violée et navrée sera peut-être un grand établissement, une ville riche et vaste. Ces chemins impraticables seront des rues, ces cabanes de bois des hôtels, ces forêts brûlées des places opulentes, ces traîneaux des équipages, ce fiord désert un port fréquenté, ces sombres et maigres mineurs des bourgeois vermeils et pansus. Ils ont le sentiment tout américain du progrès rapide et du succès assuré. Déjà, sur le passage du prince, ils ont abattu trois arbres en un clin d’œil et dressé une planche sur laquelle l’un d’eux avait écrit : Napoleon street. Cette cité sera ou ne sera pas, selon que l’or, qui est beau et pur, sera abondant ou non, on ne le sait pas encore ; mais ce qui est certain, c’est que, si la chose est possible à l’homme, la chose se fera. Ce n’est pas ici comme chez nous, où l’on quitte et reprend des projets pour les quitter encore et les abandonner ensuite. Voilà ce qui se dit autour de moi et ce que je crois vrai, puisque tout le monde l’a écrit. Les roches de quartz percent le sol. C’est là que se trouve le métal ; il est tantôt en minces filons dans le roc, tantôt en pépites menues. Je n’ai pas vu de beaux échantillons, et en examinant les débris de caillou je n’ai pas aperçu une parcelle d’or. On a commencé des puits d’extraction, mais jusqu’ici on n’a fait que briser la pierre à fleur de terre.

Je suis revenu avec Orange et Monnier attendre le prince dans les canots. Un mineur ivre-mort nous a suivis, acharné à nous vendre son lot ou à nous associer à son avenir. Il était si cupide, malgré l’état divin où Bacchus l’avait mis, que nous l’avons renvoyé à son whisky ; après cela, moi qui ne suis pas chercheur d’or, j’ai fait un croquis de la future cité, et j’ai péché avec les matelots des poissons inconnus.

Les côtes de Tangiers à Halifax présentent toujours le même aspect : vingt-cinq lieues de collines couvertes de forêts d’arbres verts. Nous mouillons à Halifax dans la soirée.

25 juillet. — Nous partons à six heures du matin. J’aperçois une baleine tout près du navire ; elle lance un jet d’eau qui me rappelle les sources chaudes de Las Furnas. Une autre baleine au large montre par intervalles son grand dos noir au-dessus du flot. Des milliers d’oiseaux de mer tourbillonnent autour d’elle. Elle s’en inquiète peu, plonge et va reparaître à cent mètres plus loin. Tout cela fait événement pour moi, comme tu penses. Nous rencontrons encore les brouillards, et il fait froid. J’ai vu poindre les premières lueurs du crépuscule à deux heures un quart, et ce soir les dernières teintes du soleil couchant ne s’effacent qu’à dix heures.

26 juillet. — Toujours la même brume, le même roulis, la même fraîcheur. Je lis et je dessine, car c’est toujours aussi la même vue, c’est-à-dire qu’on ne voit rien.

New— York, 27 juillet.

À deux heures de l’après-midi, nous distinguons enfin les côtes de Long-Island, pays plat, quelques bouquets d’arbres autour des habitations, jetées comme de menus points blancs dans le lointain. Nous sortons du brouillard. Nos parages se couvrent de voiles. Nous hélons un pilote qui cingle vers nous sur son léger cutter, et qui, sans aborder le yacht, s’accroche à ses flancs et bondit sur le pont avec la maestria sans affectation d’un gros matou. C’est un petit homme trapu, vieux, rond, à la face cramoisie, en paletot de coutil gris et en chapeau noir.

Nous voici dans l’Hudson, large comme un bras de mer. Nous passons entre deux forts très patauds, qu’on prendrait volontiers pour les piles gigantesques d’un futur pont suspendu. Les rives se couvrent de fabriques, de jardins, d’usines aux longs tuyaux dont les fumées montent droites comme des cierges pour se réunir dans le ciel à un immense nuage noir qui dort sur la ville. C’est New-York, le grand comptoir des États-Unis, qu’une forêt de mâts de navires de toutes les parties du monde nous cache encore absolument. Quel mouvement ! quel chassé-croisé d’embarcations de tout genre ! Aucun de nos ports français ne donne idée d’une pareille affluence. Mais voilà bien une autre affaire ! Est-ce que les maisons se mettent de la partie ? En voici une à trois étages, avec portes et fenêtres, galeries, balcons, tourelles, toitures, cheminées, écuries et remises, chevaux et voitures, le tout voguant à grand renfort de musique et de vapeur, car les flots d’harmonie s’y mêlent aux souffles puissans des machines. Est-ce un palais ou un hôtel garni qui vient à notre rencontre pour nous éviter la peine de chercher nos gîtes ? L’hospitalité est bruyante et courtoise. Toute une population aux fenêtres, sur les terrasses et les galeries de l’édifice nautique, salue notre pavillon, les femmes en agitant leurs mouchoirs, les hommes en poussant des hourras ; mais cela passe comme un rêve : c’est tout simplement un gros steamboat qui va je ne sais où. Nous jetons l’ancre à l’entrée de la ville, en face de La Batterie.

Vus du yacht, ces clochers, ces monumens de pierre brun rouge, pauvres imitations du style grec ou du gothique, ces hautes maisons carrées à six étages percées d’innombrables petits yeux, toutes collées les unes aux autres, ne parlent point au sens artiste. Si l’habitation de l’homme est l’homme même, ces bâtisses régulières, cette froide rigidité de lignes, sont en pleine harmonie avec ce que l’on s’attend à trouver en fait d’imprévu et de pittoresque chez ce peuple nouveau, positif par conséquent ; mais je t’entends me crier : « Tu veux trouver l’Afrique partout à présent ! » Eh ! je sais bien qu’il faut l’oublier ici. Je sais bien que me voici sur la terre où il faut regarder devant soi, et ne pas demander au passé le sens du présent et de l’avenir.

Comme il est six heures du soir, il n’est pas question d’autre chose que de jeter un coup d’œil à travers la ville. Une échelle posée de travers et cachée à demi par un gros bateau à vapeur est l’unique débarcadère des petites embarcations. On arrive sur un quai sale et dépavé ; mais on trouve bientôt des voitures de remise, et l’on roule dans Broadway, interminable artère de la ville, douze kilomètres de long. C’est large et populeux, et les riches maisons, les vastes magasins, les innombrables voitures publiques, ne sont qu’étendue et mouvement sans révélation d’aucune pensée de vraie grandeur et de vraie splendeur. Nous passons devant plusieurs squares, deux ou trois églises protestantes ou catholiques ; aucun caractère particulier ne les distingue. — Un cimetière en plein boulevard ! — L’hôtel de ville tout en marbre blanc, grandes dimensions, rien qui ait cachet ou couleur, rien qui puisse faire dire au voyageur autre chose que ceci : visite à des bourgeois riches.

Mais j’apprends-là une grosse nouvelle. Aux quatre coins du monument flottent des drapeaux noirs et blancs qui tranchent parmi les drapeaux nationaux dont la ville est constamment pavoisée depuis le commencement de la guerre. Je demande pourquoi ces insignes funèbres ; on me répond que la patrie porte le deuil de ses enfans tués a Bull’s-Run. Qu’est-ce que Bull’s-Run ? La bataille gagnée ? — Non, une prudente retraite. Ainsi la fameuse victoire annoncée d’avance dans les journaux de New-York était un rêve dont voici le triste réveil.

Promenade au parc central. C’est un reste de forêt dont on vient de faire un jardin anglais dans le genre de notre bois de Boulogne ; mais c’est moins grand et infiniment moins joli. Il est vrai que c’est tout nouvellement planté et vu sans soleil. Y aura-t-il des promeneurs dans cette promenade ? Ici ce n’est pas, comme en Espagne, la population qui manque. New-York compte, dit-on, un million d’habitans ; mais l’Américain me fait déjà l’effet d’un peuple qui circule et ne se promène pas. Sur la porte des boutiques, on voit partout une pancarte avec ce proverbe bien connu : Time is money. Nous entrons, en passant, dans la ménagerie Barnum, attirés par cette gracieuse enseigne : Beware of pickpockets. Voilà un avertissement détestable. Il faut tenir ses poches, promener un œil méfiant sur ses voisins, et de l’autre loucher horriblement pour contempler les merveilles de l’exhibition. Au reste, les merveilles sont sur l’affiche du grand Barnum. En fait de curiosités, nous avons dû admirer une série de personnages de cire rangés dans une armoire vitrée, Napoléon, Washington, la reine d’Angleterre, M.***, mort à l’âge de cent cinquante-sept ans, un brasseur éléphant, etc. — Plus loin, un phoque aveugle fort aimable, à ce qu’on nous dit, se cache au fond de son aquarium ; quinze sangsues dans un bocal, six poissons rouges dans un autre bocal, vingt-cinq devans de cheminée intitulés galerie de tableaux, un nègre albinos et sa femelle, que sais-je ? C’était idiot. Tu te rappelles le grand Barnum apportant chez toi l’avorton Tom Pouce dans le creux de sa large main gantée, et te débitant sa réclame avec des airs de parfait gentilhomme. J’aurais voulu revoir ce fantastique personnage dans son milieu ; mais peut-être qu’ayant épuisé tout ce que l’on peut montrer pour de l’argent et réduit aux platitudes de son musée actuel, il ne se montre plus lui-même que dans les grands jours et pour des sommes considérables. — Nous revenons coucher à bord.

28 juillet. — Le dimanche puritain est observé ici dans toute son horreur de débauche ou de fainéantise. Tout est fermé ; on ne voit que gens stupéfiés ou ivres-morts dès le matin, gisant dans les coins ou sur les marches des bar-rooms (ce sont des cabarets-tavernes où on s’enivre d’ale ou de whisky). Aux fenêtres et aux rampes des balcons, l’œil se délecte à contempler des rangées de semelles de bottes. Je savais déjà, par les récits de voyageurs nos amis, que c’était l’indispensable ornement des maisons américaines dans les jours de fête. J’ai pu constater qu’on ne nous avait pas surfait la réalité : avoir les pieds plus hauts que la tête et faire prendre l’air autant que possible à la partie du corps que l’usage européen commande de poser modestement sur un siège, voilà, à n’en pas douter, la grande volupté et le dernier bon goût dans le Nouveau-Monde. J’ai demandé si les femmes avaient adopté cette coutume ; on m’a répondu : Non, du ton paisible dont on m’eût dit : Elles n’ont pas de semelles de bottes.

Le prince, accompagné du baron Mercier, ministre de France à Washington, et de M. de Montholon, consul de France à New-York, traverse l’Hudson sur une de ces maisons flottantes dont je te parlais hier. Tout est pêle-mêle dans cette énorme carcasse, passagers de tout sexe et de tout âge, chiens, chevaux, voitures et colis. C’est très démocratique. Ah ! oui, mais les nègres sont à part, en bas, et comme cachés à la vue des personnes et des animaux. Nous mettons pied à terre, et à travers un charmant pays semé de cottages et de jardins, puis de bois verts et touffus, nous arrivons au camp.

Au milieu du vaste carrefour d’une forêt d’érables et de chênes qui découpent leurs grosses masses rondes sur un ciel orageux, des centaines de tentes de coton blanc s’alignent sur l’herbe brûlée par le piétinement des recrues. On ne fait aucune difficulté de nous laisser entrer malgré l’incognito du prince. Tous ces hommes, qui couchés, qui jouant ou lisant le journal, qui ne faisant rien, sont vêtus, les uns de chemises de laine grise et de pantalons bleus retenus par des bretelles, les autres d’une vareuse ou d’un paletot, et coiffés de chapeaux de paille ou de képis de toile. Je cherchais les soldats de la fameuse brigade excelsior qu’on m’avait annoncés, je les avais sous les yeux. Quelques zouaves américains viennent à passer. L’un d’eux, grand diable bâti pour porter la cuirasse et le casque, mais affublé du jupon rouge et coiffé d’un turban de bal masqué, se détache du groupe. Il a reconnu le prince et vient droit à lui. Il a servi sous ses ordres au camp d’Helfaut, et paraît étonné qu’on ne se souvienne pas de sa personne. Ils répondent d’une manière évasive aux questions qu’on leur adresse sur leurs services passés et sur les circonstances qui les ont amenés en Amérique. On dirait fort que cette compagnie est composée de Français qui n’ont pas tous servi et de Canadiens qui n’ont pas servi du tout. Cela ne fait rien, si le cœur y est, mais la discipline ? — Oh ! la discipline, disait l’un d’eux, ancien douanier français, comment voulez-vous ? Voilà les Canadiens, qu’on nomme sergens et caporaux parce qu’ils savent parler anglais, et c’est bien vexant pour nous, qui n’entendons pas un mot des commandemens dans leur chienne de langue ! — Un autre, à la mine patibulaire, répond à propos de la solde : « Tant qu’aux promesses, ça va bien : soixante francs par mois, sans compter la nourriture et l’habillement, ça paraissait assez gentil ; mais depuis qu’on est au camp, on n’a pas encore vu la couleur des dollars. On nous a habillés d’une paire de guêtres et d’une paire de bretelles, et la nourriture est bonne pour ceux qui aiment la glace, le journal et la chique ; mais moi, ça ne me convient guère. Je me suis engagé pour trois mois, j’en ai encore pour six semaines, et après ça, du diable si on m’y repince ! » L’incognito du prince était trahi. Les officiers supérieurs sont venus lui faire les honneurs du camp. Moi, j’étais assez curieux des dires du soldat. J’en attrape un, encore un Français, qui me parle ainsi : « Il n’y a pas ici un Américain sur dix soldats, tous Allemands, Irlandais, Suisses, Hongrois, Italiens, quelques Français et Canadiens. Voyez-vous, l’homme qui n’a plus de travail aime encore mieux s’engager dans l’armée de l’Union que de crever de faim. On mange au moins un peu de pain ; mais on n’est pas forcé de se faire tuer pour des gens qui aiment mieux rester dans leurs boutiques que d’aller arranger eux-mêmes leurs affaires de coton à coups de fusil. Et puis il faut voir comme on est commandé ! Un notaire, un coiffeur, un apothicaire lève une compagnie ou un bataillon qu’il intitule régiment, et il s’en fait nommer colonel ou capitaine. On vous promet des alouettes toutes rôties, avec sauce à la victoire ; mais au premier coup de clarinette (fusil), notre colonel le notaire ou notre capitaine le perruquier, qui savait peut-être bien se servir de la plume ou du fer à papillotes, mais qui ne connaît pas Jeannette (le sabre), décampe, emporté par la peur pendant douze lieues, avec des soldats de quinze jours. Voyez-vous, voilà ce qui s’est passé à Bull’s-Run. Je suis nommé caporal, parce que je sais quinze mots d’anglais. Je mets l’autre jour un soldat américain en faction, il m’en demande la raison. Que voulez-vous que je fasse de soldats qui veulent l’explication d’en avant marche ? Chacun ici veut bien commander, mais personne ne veut obéir, et c’est comme ça, voyez-vous, du plus petit au plus grand. » J’avoue que je restai abasourdi de ces révélations. Je ne m’attendais pas à trouver une armée de volontaires si volontaires.

Après avoir vu quelques pelotons manœuvrer assez mal, nous revenons au yacht, et ce soir je parcours la ville. Tous les édifices publics illuminés ; la population en fête par les rues ; d’énormes chars couverts de lauriers et de jeunes filles enrubannées et fleuries, qui agitent des drapeaux à la lueur des torches ; la corporation des pompiers de New-York avec les pompes éclairées de lanternes aux couleurs de l’Union, rouge, blanc, bleu ; la milice sous les armes, musique en tête ; les femmes et les enfans grouillant et piétinant dans la boue sur la grève de La Batterie ; les hommes jouant des coudes ; les musiciens se faisant place avec leurs trombones et leurs ophicléides ; les tavernes pleines de buveurs ! Que diable va-t-il se passer ? — Où sont-ils ? Est-ce qu’ils arrivent ? — Qui ? quoi ? Est-ce une victoire remportée, une revanche de Bull’s-Run ? — Non, les voici, hourra ! Vivent les volontaires du sixième régiment ! — C’est la rentrée des vaincus du Potomac !

Étrange en vérité ! Une ovation à ces pauvres fuyards ! Est-ce une rouerie patriotique pour relever le sentiment national ou une rouerie financière pour remplacer les dollars par un triomphe de vanité ? Ce n’est ni l’un ni l’autre, car tout le monde s’en mêle. C’est un sentiment de forfanterie naïve qui prouve que la patrie n’est pas en danger, car dans les mauvais jours les vaincus ont tort. C’est un boxeur qui a reçu un bon coup, et qui dit en souriant que ce n’est rien. À merveille ! mais à présent, mes chers Américains, il faudra vaincre, et pour vaincre il faudra de vrais soldats et de vrais dollars. — On rentre à bord à dix heures.

29 juillet. — Le temps est toujours à l’orage, il fait chaud ; mais il me semble que le climat est le même que celui du midi de la France. Je vais seul à terre. On a si bien observé le dimanche que la police a laissé depuis hier jusqu’à ce matin assez tard un cheval mort au milieu de Broadway : mais un spectacle bien autrement révoltant est celui d’un corps humain retenu par une corde passée au cou à un piquet du rivage tout près de l’embarcadère, et il est là aussi depuis hier matin, la tête seule hors de l’eau. Sauve-t-on ici les gens qui se noient le dimanche ? Ce n’est peut-être pas l’usage ! Quoi qu’il en soit, des enfans pêchent à la ligne autour du misérable corps et rient de cette face livide que quelques-uns prennent pour but de leur adresse en lui lançant des cailloux. Quand le projectile rebondit sur le crâne chauve, ce sont des explosions de rires. Je m’éloigne indigné, le cœur mal ouvert, je le confesse, aux attraits de l’Amérique. À deux pas de là, sur la grève de La Batterie, une autre scène me contriste encore. C’est un groupe d’Allemands, pauvres cultivateurs fraîchement débarqués, qui ont établi là leur campement misérable. Au milieu des malles éparses et des outils de travail, espoir de la famille, les femmes préparent la cantine, tout en donnant le sein à des enfans demi-nus ; d’autres ont lavé le linge qu’elles étendent sur des perches. Ces émigrans, alléchés par l’appât des fameuses concessions et des richesses de la réclame américaine, commencent là le dur apprentissage de la réalité qui les attend. Des spéculateurs, qui les ont flairés, sont déjà là aussi, et leur demandent de l’argent. Ils ne peuvent offrir que leur travail ; on s’éloigne d’eux en haussant les épaules. Ils attendent, avec la résignation du paysan, que la fortune arrive. On sait ce que sont les terres accordées par certaines compagnies à ces malheureux, au prix de quels durs voyages, de quelles maladies dans des climats insalubres et de quelles années de labeur et de misère ils achètent le droit de devenir citoyens de la riche Amérique. Nous avons eu là-dessus, tu t’en souviens, des renseignemens bien certains et bien tristes.

Autant la ville était morne et comme écrasée hier matin par la joie du dimanche, autant le lundi lui a rendu aujourd’hui de fiévreuse activité. C’est un va-et-vient inoui. Les files d’omnibus se croisent dans tous les sens. Disons en passant que les choses d’utilité publique ne sont pas ici l’objet des petites filouteries dont on est forcé de se préserver chez nous. Si les pique-poches sont partout, et dans les omnibus comme ailleurs, la population, — les pique-poches y compris, — paie consciencieusement le prix de la course au cocher de l’omnibus. Il serait assez facile de le tromper, car il est l’unique surveillant et l’unique caissier de son véhicule. Une petite ouverture correspondant de l’intérieur de la voiture à la poche de son paletot reçoit le prix convenu, et il n’arrive jamais, dit-on, qu’il ait à quereller ou à sévir. Ces omnibus sont toujours au grand complet sans que rien vous en avertisse. Ils ont douze places, mais on s’y entasse vingt-cinq en s’asseyant, hommes et femmes, sur les genoux les uns des autres. Ceci me paraît plus démocratique que décent.

Je ne circule en omnibus que pour descendre n’importe où et marcher au hasard. Je m’arrête devant une tente pavoisée d’ornemens belliqueux. Un charlatan en habit noir débite avec accompagnement de grosse caisse et de trompette un boniment mêlé de pantomime. La foule se presse autour de lui pour acheter : quoi ? rien ! C’est lui qui achète, tu ne devinerais pas quelle denrée. Des hommes ! C’est un recruteur, c’est-à-dire un gentleman qui tient bureau d’enrôlemens. — Dépêchez-vous, il n’y a plus que vingt places ! Voyez comme j’habille mes soldats ! — Et il montre deux gaillards déguisés en zouaves de fantaisie qui lui servent d’enseigne. — Nourris, blanchis, vêtus, chaussés, coiffés, et douze dollars pour les menus plaisirs ! — On entre, on s’enrôle et on part sur l’heure, par bandes, drapeaux en tête et tambour battant. Le singulier pays ! Si parmi tous ces chercheurs d’aventures qui ne songent qu’aux dollars, ou parmi ces pauvres diables qui se contenteront d’être habillés et nourris tant bien que mal durant trois mois, il y a quelques vrais patriotes, quelle solidité de foi et de dévouement ont-ils donc dans le ventre pour que ces réclames et ces formes ridicules de l’enthousiasme ne les rebutent pas ! C’est la caricature de nos anciens enrôlemens volontaires si sérieux et si pittoresques.

Les noms des divers corps nouvellement formés sont affichés partout, et plusieurs sont accompagnés d’images pour tenter les amateurs de costumes militaires. C’est un pot-pourri de toutes les armes européennes et de toutes les fantaisies locales : tirailleurs allemands, volontaires anglais, riffles écossais, régiment de Garibaldi, bersagliers, cavalerie suisse, artillerie irlandaise, gardes-Lafayette, chasseurs des États-Unis, flanqueurs, ingénieurs, gardes-du-corps, etc. ; mais le corps par excellence est toujours celui des zouaves. Tout esta la zouave ici, les modes des femmes, les enfans, les guêtres, les bonbons, les culottes, la soupe ; c’est une rage.

Quant aux réclames placardées, elles dépassent tout : en voici une : « Attention ! attention !! attention !!!

— Connaissez-vous un plus beau régiment que les zouaves de *** ?

— Non !

— Connaissez-vous un régiment mieux commandé que les zouaves de *** ?

— Non ! non !

— Connaissez —vous un régiment plus terrible que les zouaves de *** ?

— Non ! non ! non !

— Voulez-vous venger la patrie ?

— Oui !

— Voulez-vous gagner douze dollars par mois ?

— Oui ! oui !

— Enrôlez-vous donc dans les zouaves de *** !!!

— Oui ! oui ! oui ! »

Et le tout finit par l’appel aux armes ! en lettres de trois pieds de haut avec quinze points d’exclamation.

Il faut que je te dise en peu de mots quelle est l’organisation militaire normale des États-Unis. L’armée régulière, qui appartient au gouvernement, se compose de quinze à seize mille hommes, disséminés dans les divers états et servant surtout de protection aux cultivateurs contre les invasions indiennes des frontières. La milice est organisée comme notre garde nationale, mais sur des bases plus populaires, et beaucoup plus considérable. Cette milice est habillée comme elle l’entend : le gouvernement ne lui fournit que les armes ; mais une milice bourgeoise américaine est loin de cet esprit belliqueux qui, chez nous, en cas d’invasion, se montrerait aussi ardent que dans les dissensions civiles. C’est pourquoi on a imaginé les enrôlemens volontaires à prix d’or : mauvaise décision du congrès, je crois. On dit que le président voulait organiser régulièrement l’armée par le recrutement ; mais était-ce possible dans ce pays, qui a perdu, dans les loisirs de la paix, toute idée de la discipline nécessaire en temps de guerre ? Il faudra pourtant bien en venir là, si la guerre continue. Que faire avec ce ramassis de mercenaires dont une bonne partie avait d’ailleurs fourni son terme d’enrôlement au moment où la guerre a éclaté ? Le congrès a voté, comme tu sais, la somme fabuleuse de cinq cent millions de dollars pour lever l’armée tout aussi fabuleuse de cinq cent mille volontaires. On ne sauve pas une société avec des hâbleries déjà percées à jour. Quelle sera l’issue de cette lutte si mal entamée ? Ce que j’en sais, c’est ce que tu en sais toi-même : c’est ce qu’on peut prédire sans être sorcier politique. La guerre, par son essence même, va, si elle continue, tuer l’esclavage dans le sud et la liberté dans le nord, du moins la liberté individuelle, si chère aux unionistes. On n’est pas bon et vrai militaire sans faire un abandon complet de sa volonté, de même qu’on ne peut plus entretenir et commander des esclaves quand on est forcé d’en faire des soldats. Le soldat, en abandonnant sa volonté personnelle, a en lui du moins la volonté d’obéir, grande et belle chose qui conserve et souvent exalte sa qualité d’homme. L’esclave devra donc être élevé à la dignité d’homme le jour où on aura besoin de lui pour un autre travail que celui de bête de somme. Ceci me paraît inévitable, et pour le reste qui vivra verra.

Dîner fort modeste à la Maison-Dorée, cinq personnes, soixante francs par tête. Tout est ici dans cette proportion. Un dollar se dépense comme un franc chez nous : une coupe de cheveux, un dollar ; une course en voiture, un dollar. Il est vrai que les choses d’utilité directe sont à bas prix : l’omnibus, si longue que soit la course, trois sous.

Ce soir l’orage crève, et il pleut comme en Afrique.

30 juillet. — Je passe ma journée à flâner dans la ville et dans les magasins. Nous allons demain dans le sud, et il s’agit de se remonter en linge, en pantalons blancs, gilets et cravates blanches. En avant les dollars ! Je dépense deux cents francs, et j’en ai bien pour cinquante, tant la marchandise est mauvaise, trompeuse, collée au lieu d’être cousue. Ces magasins d’habillemens sont ce qu’on appelle chez nous des bazars : on y trouve de tout, des armes, des pincettes, des malles, des tentes, des casseroles, etc.

Philadelphie, 31 juillet.

Ce matin, le prince et la princesse quittent le yacht. La princesse, accompagnée de la duchesse d’Abrantès, du commandant Dubuisson faisant service d’aide-de-camp et de l’enseigne Brunet, officier d’ordonnance, va s’installer à l’hôtel New-York. Le prince, accompagné de ses aides-de-camp, les colonels Ferri et Ragon, du baron Mercier, du commandant Bonfils et de moi, part pour Washington à six heures du soir.

Du steamboat qui nous fait passer l’Hudson, nous prenons le chemin de fer. Ce train emmène un bataillon composé de zouaves, de garibaldiens, de chasseurs de Vincennes et de dragons, tous plus ou moins vêtus. Ce qui constitue le volontaire, c’est le képi et le fusil ; il n’est guère question d’autre chose. À chaque station, les populations manifestent leur enthousiasme par des hourras qui se répètent et se prolongent dans la campagne ; femmes, enfans, agitent des mouchoirs et de petits drapeaux. Nos volontaires répondent par des cris frénétiques. Si ces gens-là apprennent à se battre aussi bien qu’ils savent crier, ça ira mieux.

Le soleil se couche au milieu des éclairs et du tonnerre. Nous traversons la Delaware dans l’obscurité. Des bataillons de lucioles scintillent comme des étincelles dans le feuillage des grands bois sombres, le long des prairies humides. Nous arrivons à Philadelphie par une pluie battante, et on descend à l’hôtel Lapierre.

Après souper, le colonel Ragon nous raconte avec simplicité, modestie et clarté, des épisodes de la prise de Malakof, où il a joué un rôle important. Le prince, qui malheureusement n’a guère le temps de causer, nous a parlé non de l’Amérique, qu’il voit comme nous pour la première fois, mais sur l’Amérique au point de vue des idées. Il a, ma foi, bien parlé, et j’avais besoin qu’il me remontât le moral, car, tu le vois, ce qui jusqu’ici m’a frappé n’est pas enchanteur.

Me voilà pour la première fois dans un gîte américain, puisque nous avons toujours couché à bord. Un lit de six pieds carrés au fond d’une alcôve sans rideaux ; une grande chambre, du plafond très élevé de laquelle descend beaucoup trop peu un bec de gaz qui vous crève les yeux et incendie l’atmosphère déjà brillante, — trente-trois degrés ; — deux fauteuils à bascule, dits à l’américaine, montés sur un croissant qui vous casse les jambes, et qui ne servent absolument qu’au plaisir de l’escarpolette, car un habit même ne peut y rester sans être emporté au diable dans le balancement élastique de ce meuble extravagant ; une grande croisée à guillotine, qu’il faut laisser ouverte sous peine d’étouffer : voilà le comfortable américain, car nous avons certes les plus belles chambres de l’établissement. J’entreprends d’éteindre l’insupportable bec de gaz trop haut perché pour que mon bras l’atteigne. Me vois-tu essayant de grimper sur les fauteuils à bascule ? Après des entreprises insensées et une foule de poses d’un pittoresque mal récompensé, je crois avoir trouvé un moyen admirable : j’attaque la clé du conduit de gaz avec le bout de ma canne, mais la clé ne tourne pas. On est condamné au gaz à perpétuité, tant pis pour ceux qui ne l’aiment pas. Mais voici bien une autre affaire ! Des régimens de gros insectes noirs prennent leurs ébats jusque sur mon lit. Enchanté d’abord et comptant sur une rencontre entomologique intéressante, je me mets en chasse à travers la chambre, et je réussis à en saisir un. C’est tout simplement une blatte (b. americana) fort inoffensive, mais d’une odeur fétide. Il faut bien se coucher. Le gaz chauffe, les blattes folâtrent, et je dors comme je peux.

1er août. — Si on dort mal dans ces comfortables hôtels américains, en revanche on n’est pas servi du tout. Chaque garçon a sa consigne, et pour rien au monde ne vous rendrait, en dehors de là, le moindre service. À qui s’adresser pour faire brosser ses habits et cirer ses chaussures ? Je croyais qu’on me répondrait au moins qu’on brossait et nettoyait soi-même. Point, il n’y a dans l’établissement ni brosse ni cirage à l’usage des voyageurs. En voyage, Les Américains sont dispensés de toute propreté. Ceci m’explique pourquoi tous ceux que j’ai approchés hier sentaient si mauvais. Pourtant la liberté individuelle m’autorise à une emplette de brosses, et c’est ce que je me hâte de faire.

Déjeuner à l’américaine, thé et eau glacée. Je commence à ne pas aimer les coutumes de ce pays ; au moins si l’eau était à discrétion par cette chaleur ! mais elle n’est jamais placée sur la table, et quand on en demande au-delà de la ration, il faut attendre qu’on en fasse.

Nous visitons l’établissement pénitencier, c’est un massif de pierres de dix mètres d’élévation et de deux cents sur chaque face. Au milieu de cette forteresse crénelée, un bâtiment intérieur renferme les prisons. Les cellules donnent sur de longs corridors par une double porte, l’une en bois massif, l’autre en fer. Une porte semblable communique avec un petit carré de terre d’une étendue pareille à celle de la cellule où, entre quatre hautes murailles, poussent tristement quelques pieds de laitue ou de capucine, un liseron ou une touffe de chiendent, délices du prisonnier ! Le prince est entré dans la geôle de quelques-uns de ces malheureux, chez un entre autres, ouvrier menuisier, qui était là depuis dix ans pour avoir tué l’amant de sa femme. Bien que le médecin de l’établissement nous eût assuré qu’ils étaient rarement malades, tous avaient les yeux brillans de la fièvre ou de la folie, et la pâleur livide des plantes privées d’air et de soleil.

On va voir ensuite l’établissement de charité de Stephen-Gerard, très bien tenu et très bon en théorie. On y élève des enfans dans une complète liberté religieuse et intellectuelle. Ils apprennent le métier qui leur plaît, ne sont astreints à aucun culte particulier ; mais un des professeurs, qui m’a paru un homme distingué, me dit que le résultat n’est pas toujours satisfaisant. Quelques-uns, les mieux doués, acquièrent dans cette liberté d’esprit des connaissances et des qualités morales. La plupart, ne montrant rien de spécial et ne faisant choix d’aucune croyance, sont complètement dépaysés dans la société et manquent parfois de la vraie notion du bien et du mal. Ainsi l’on peut commencer la vie dans cette institution par l’indépendance illimitée de l’esprit et de la conscience, en abuser dès les premiers pas dans le monde, et aller misérablement finir ses jours ici près, dans la prison cellulaire, où la liberté ne s’étend même plus jusqu’à respirer l’air du ciel.

Nous grimpons sur les terrasses ou plutôt sur les toits de l’établissement Stephen-Gerard pour jouir de la vue. Entre la Delaware et la Schuylkill s’étend la ville aux vastes rues, de cent pieds de large, bordées de belles maisons et de trottoirs en brique. Philadelphie, avec ses jardins et ses bouquets de verdure en pleine cité, est beaucoup plus agréable que le massif compacte de New-York. Les promenades sont charmantes, les rives de la Schuylkill très pittoresques ; de beaux arbres, de riches prairies. Des roches micacées sortent des herbages et se dessinent en formes accentuées sur les pentes ; parfois elles descendent et se plongent jusque dans les eaux.

Après avoir vu les machines hydrauliques (water-works) qui fournissent l’eau à la ville, nous prenons un petit bateau à vapeur qui remonte le cours de la rivière, et on descend dans les prairies. La nature est charmante, le terrain est tellement pailleté de mica qu’il fait l’illusion d’un sable baigné de rosée. De grands papillons, que je n’ai encore jamais vus que desséchés dans les collections d’exotiques, fendent l’air avec rapidité. Ce sont des danaïdes archippe. De belles libellules, aux ailes diaprées de bleu en sens inverse de celles de nos climats, chassent des mouches d’or sur les roseaux. Des sauterelles aux ailes de dessous orange bordées de noir sautent et s’enlèvent des buissons à chaque pas de ma promenade.

Nous entrons dans un enclos champêtre où, sur la pelouse ombragée de grands arbres, des ouvriers exécutent comme des forcenés une espèce de contredanse gigottée au son des violons ; mais l’orage gronde, et une pluie effrénée chasse les danseurs comme dans une scène de théâtre. Nous remontons en steamboat au milieu des jeunes misses couvertes de fleurs et de pluie.

Je te parle toujours des jeunes misses et jamais des femmes mariées ; c’est qu’ici, comme en Angleterre, les dames sortent peu. En revanche la vie des jeunes filles me semble une vie de Cocagne. On les voit partout, épaules et bras nus, parées, fleuries par tous les temps, cherchant tous les moyens de locomotion et tous les prétextes de promenade. Moins bruyantes que celles d’Halifax, elles sont aussi plus gracieuses et généralement jolies, mais sans type accusant une race quelconque. C’est ici la race mélangée, le style humain composite dans tout son caprice.

Nous rentrons à Philadelphie, mais nous n’y avons pas fait trois pas qu’il faut s’arrêter devant un corps d’armée tout entier, musique en tête et drapeaux ; au vent. Les régimens défilant par compagnies nous donnent le spectacle en grand de leurs allures débraillées : des chapeaux gris à bords retroussés, des bonnets de liberté à glands d’or, des képis à plumes, des bonnets de calicot rouge comme ceux des geôliers de mélodrame, des bancals de cavalerie en sautoir sur des vareuses, des vestes, de simples chemises de laine de toutes couleurs, des fusils, des revolvers rouillés, des baïonnettes tordues, des sacs en cuir noir avec un numéro blanc plus grand que le sac même, de grands cheveux avec des barbes taillées à la Yankee, c’est-à-dire toute la barbe et pas de moustaches, des favoris en côtelettes avec des cheveux en tire-bouchon, des moustaches en brosse ou un bouquet de crin au menton, des enfans de quatorze ans avec des hommes à tête grise ; il y en a pour tous les goûts. Si c’étaient des Français ou des Italiens, ils trouveraient moyen d’avoir de la tournure dans cette fantaisie ; mais ici il n’en faut pas chercher. Ni le type ni l’instinct ne se prête au pittoresque. Ce soir, pendant que je t’écris à la clarté de mon bec de gaz, les blattes recommencent leurs folies dans ma chambre.

2 août. — Visite à l’hôtel des monnaies et au musée monétaire. Après déjeuner, on se remet en route pour Washington dans un compartiment réservé. Le railway, traverse des prairies touffues entourées de barrières ou de haies, et parsemées de grands chênes qui rompent les lignes plates de l’horizon. Cela ressemble assez aux parties fraîches du Berri ; plus loin, je vois des champs de maïs dont les tiges ont quelque chose comme quinze pieds de haut.

Nous entrons dans la région boisée de la Pensylvariie, et je salue dans mon cœur la forêt primitive tant rêvée :

Dieux ! que ne suis-je assis à l’ombre des forêts !

ou plutôt que ne suis-je à pied ! car on passe comme la foudre, et les grands arbres morts de vieillesse tendent vers nous leurs longs bras, qui se mettent à frissonner, comme surpris et ranimés par le souffle de la vapeur, ce monstre qui pénètre dans tous les sanctuaires, et qui ne respecte pas même le solennel repos de la décrépitude. De chaque côté du chemin de fer, on a abattu et abandonné sur place ces grands squelettes qui pourrissent au milieu de la vie renouvelée et comme effrénée des herbes et des fleurs, des graminées superbes, des ombellifères, des morandias charmantes, des soucis énormes, des asters et des sauges. Voilà tout ce que je peux distinguer et reconnaître au train dont nous allons. Mais je vois voltiger des nuées de papillons et d’abeilles, des oiseaux rouges, jaunes, noirs, gris, bleus, qui se poursuivent dans le fourré sans paraître se soucier beaucoup de notre passage. Un gros quadrupède roux s’enfuit sous bois en gardant l’anonyme. Dans les marécages luxurians de fleurs, je distingue des lis couleur de feu et des arums blancs magnifiques. Ah ! quel crève-cœur de ne pouvoir descendre ! Mais on s’arrêtera bien quelque part !

Je me distrais d’ailleurs de mes regrets par le spectacle des surprenantes vicissitudes que subit le wagon qui nous porte. Après avoir longé la Delaware, rivière illustrée par Cooper, mais dont les Indiens ont disparu depuis longtemps, nous arrivons devant la Susquehannah, autre fleuve indien, si large en cet endroit qu’aucun pont n’a pu s’y établir ; mais, sans quitter la voie ferrée, nous voici pourtant sur l’eau au moyen d’un monstrueux bac (ferry-boat), qui transporte à la fois notre train et deux autres sur la rive du Maryland. Nous reprenons notre course rapide à peine interrompue, et nous tRaversons de nouvelles forêts, peuplées des campemens et postes militaires de l’armée de l’Union. À Baltimore, voilà qu’on abandonne notre wagon tout seul sur la voie, tandis que le train file sur Harrisburg. Quatre forts chevaux sont attelés, je ne sais comment, et nous devenons omnibus roulant dans les rues de Baltimore, après quoi on nous rattache à un nouveau convoi, et, secoués, ballottés comme en brouette, sur les rails édentés ou déjetés, nous arrivons à Washington à cinq heures du soir.

Je ne t’ai rien dit de Baltimore : c’est que nous avons passé vite, j’ai vu des maisons blanches, des esclaves noirs, et des soldats occupés à maintenir la fidélité des habitans à la cause de l’union, car le Maryland, bien que séparé des états du sud par sa position géographique et par le fait des circonstances actuelles, est encore un des états à esclaves dont la position est complexe et perplexe. Il faut aussi qu’avant de te faire entrer dans Washington, je te dise une particularité du voyage : c’est que, tout le long du chemin et dans tous les villages qu’on traverse, de même que dans tous les postes militaires de la forêt, une volée de journaux, de brochures et de lettres partait du convoi avec avertissement de hurras ! La population ou les soldats se jetaient sur ces papiers, épars dans les broussailles, dans l’eau ou sur la voie, avec la rage de gens affamés de nouvelles. J’ignore encore si c’est le service de la poste qui se fait ainsi, ou si c’est un acte d’obligeance fraternelle et patriotique. C’était cela au moins de la part de quelques voyageurs que j’ai vus distribuer ainsi les nouvelles en plein vent.

Ce qui me frappe partout, c’est la soif de journaux qui caractérise l’Américain. Ce moment d’agitation politique ne rend pas le fait exceptionnel, à ce qu’on m’assure. Le journal et la chique, voilà le panem et circenses de l’unioniste, car tu sauras qu’ici on ne consomme le tabac qu’à l’état de boulette continuellement sucée, et dont le résultat est lancé à la volée n’importe sur qui et sur quoi.

À Washington, le convoi s’arrête en pleine campagne. Je demande si la ville est encore loin. Il paraît que nous y sommes. De grands chemins de sable dont les berges herbues sont broutées par des vaches, des moutons et des oies, des chaumières entourées de jardins à palissades, de grands lopins de terre nus et arides, c’est la capitale des États-Unis. Le prince va demeurer avec Ferri chez M. Mercier à Georgetown. M. de Geoffroy, premier secrétaire de la légation, donne l’hospitalité au commandant Bonfils, au colonel Ragon et à moi. À mesure que nous avançons, les enclos se resserrent, les maisons se rapprochent et arrivent à former des rues ; mais sauf une place avec quelques boutiques, place à laquelle aboutit une croix de percées droites et larges, la ville est une réunion très agréable et très fraîche de maisons de campagne. Les rues sont désignées ici, comme à New-York et Philadelphie, par des lettres et des numéros, ce qui est simple, mais peu commode, à mon sens, pour la mémoire. Beaucoup de tavernes, mais pas de cafés, encore comme à New-York. Les chemins de la ville, car ce ne sont pas des rues comme nous les concevons, sont remplis de soldats qui campent au hasard et vivent ici comme en pays conquis. Outrés de n’être pas payés, il n’est pas rare, nous dit-on, de les voir demander l’aumône avec un revolver à la main. Les femmes, si respectées des Américains, ne se hasardent guère parmi ce ramassis de mercenaires de toutes nations. Aussi n’en ai-je pas aperçu du tout.

Nous descendons de voiture à la légation, devant un grand square planté d’arbres, assez près du Capitole et de la Maison-Blanche, résidence du président. Tu connais aussi bien que moi, par les gravures, ces monumens modernes réguliers dont il n’y a rien à dire en bien ou en mal, et dont, ici comme à New-York et à Philadelphie, le principal caractère est de n’en avoir aucun. Nous allons rejoindre le prince, qui dîne chez M. Mercier. Jolie maison de campagne, beau jardin avec une vue délicieuse qui s’étend jusqu’aux collines couvertes de tentes. Ce sont les avant-postes de l’armée du nord ou de l’union, c’est tout un. L’armée du sud ou des sécessionistes, ou des rebelles, comme on dit ici, n’est qu’à une distance de quarante kilomètres, de l’autre côté du Potomac. Le baron Mercier, homme parfaitement aimable, nous sert à la française un dîner très français.

Washington, 3 août.

Trente-cinq degrés de chaleur nuit et jour. Cette température molle et soutenue, avec accompagnement de moustiques, m’a fait sauter hors du lit, tout criblé de blessures. J’avale un grand verre d’eau tiède, vu que toute la glace a fondu pendant la nuit, et je mets le nez à la fenêtre en même temps que l’aurore mettait le sien sur l’horizon. Les becs de gaz, qui semblent être en plein champ, brillent encore, mais bientôt ils luttent d’un air maussade contre les rayons roses du soleil levant. De l’autre côté du jardin, je vois un troupeau de porcs qui se promène déjà librement dans la rue. Un nègre que je crois distributeur de journaux frappe à une fenêtre. Une négresse ouvre, une conversation très animée et très mouvementée s’engage et se termine par un gros baiser matinal échangé entre les deux moricauds.

Sur les fleurs d’un grand mimosa qui monte jusque dans ma fenêtre au second étage, un oiseau-mouche fait la chasse aux petits insectes encore endormis. Il plonge dans les corolles son petit bec pointu et recourbé comme la trompe d’un papillon. Au bruit d’une porte ouverte au rez-de-chaussée, le charmant oiseau, que je voyais pour la première fois en liberté, disparaît comme une étincelle. Je descends vite au jardin pour tâcher de le revoir, et j’en trouve quatre qui chassaient autour d’un hibiscus à fleurs roses. Ces ravissantes petites bêtes aux reflets d’or et d’émeraude se soutenaient immobiles dans l’air par le battement précipité de leurs ailes, comme font les papillons-sphinx. Ils sont si peu farouches que ma présence ne les dérangeait pas de leurs occupations, et que l’un d’eux est venu voltiger autour de mon nez.

Il faut s’arracher à cette aimable société pour mettre, dès le matin, la cravate blanche et l’habit noir. Le prince va rendre visite à M. Lincoln, président de la république.

La première réception à la Maison-Blanche est faite par M. Seward, le secrétaire d’état, qui, vêtu d’un paletot de coutil jaune, coiffé d’un chapeau de paille à bords plats, ressemble, mais au premier abord seulement, à un bon petit propriétaire de campagne. M. Seward est un esprit très élevé, qui au congrès est la personnification du parti républicain. Ses idées l’ont toujours porté à combattre courageusement la majorité esclavagiste du congrès. Aussi le brûle-t-on en effigie dans le sud, ce qui lui fait honneur. Tu sais aussi qu’il semblait devoir arriver à la présidence, lorsque le mouvement électoral y a porté M. Lincoln d’une manière assez inattendue. Au reste, l’esprit du gouvernement n’en a pas trop souffert, puisque cet homme de mérite y a conservé une grande prépondérance, et que les esclavagistes traitent ledit gouvernement de parti Seward. Si tu veux te représenter M. Seward, rappelle-toi la tête d’Hector Berlioz, un profil romain d’une grande énergie contenue dans une grande finesse.

Après quelques minutes d’attente, une petite porte s’ouvre et donne accès à un très grand monsieur, six pieds de haut, maigre, tout de noir habillé, et tenant dans ses grandes mains velues une paire de gants blancs qui n’a jamais été mise et ne pourra jamais l’être ; le nez long, la bouche grande, l’œil petit et doux, les joues creuses, la barbe taillée à l’américaine, mode qui donnerait l’air vulgaire à Jupiter lui-même, un toupet de longs cheveux relevé sur le front et retombant en saule pleureur, une bonne physionomie non dépourvue de finesse, tel est l’honnête Abraham. C’est le surnom donné au président Lincoln.

Tu connais son histoire. Petit-fils d’un des premiers pionniers de l’Illinois qui fut tué par les Indiens, fils de pionnier et pionnier lui-même, il reçut à l’école six mois d’instruction élémentaire, fut gardeur de vaches, fondeur de bois et conducteur de trains de bois sur le Mississipi, poseur de rails et enfin journalier dans une ferme de Springfield, où il s’instruisit assez pour entrer commis dans un magasin. Il s’engagea ensuite comme milicien, fut élu capitaine et deux ans après représentant à la législature. Il était au congrès en 1846. En 1849, il se retira volontairement dans sa famille ; mais le suffrage populaire vint l’arracher en 1859 à sa charrue pour l’opposer à M. Douglas, qui représentait l’esprit du sud. Il fit avec succès des speaches tout le long de l’Illinois, et l’emporta sur son adversaire. M. Seward, dans un esprit de conciliation et de modestie dont les exemples ne sont pas rares dans la politique unioniste, reporta ses propres suffrages sur l’homme de l’ouest, l’honnête, le sage et obscur Abraham. Il espérait, par le sacrifice de sa personnalité, détourner la rupture entre le sud et le nord ; mais cela était écrit !

Tu sais encore que la nomination de M. Lincoln a été accueillie avec enthousiasme par les classes ouvrières, qui virent dans son origine rustique, dans sa probité comme dans sa modération, une garantie pour le travail et les travailleurs. Si je te rappelle tous les titres de M. Lincoln à l’estime publique, c’est pour que tu me permettes de rire un peu de sa figure hétéroclite et de cette paire de gants blancs si étonnée de se trouver dans ses mains de fendeur de bois.

Il s’avance avec une contenance gauche et timide, donne une poignée de main au prince et ensuite à chacun de nous, et s’efforce d’engager une conversation amicale, « En combien de jours êtes-vous venu d’Europe ? — Est-ce au fils de Lucien Bonaparte que j’ai l’honneur de parler ? — Comment trouvez-vous l’Amérique ? — Il fait bien chaud ! »

Évidemment le digne homme était plein de bienveillance ; mais, représentant de la liberté, il n’avait aucune liberté dans la parole et dans les manières. Ce n’était pas la difficulté de s’exprimer, puisqu’il a conquis sa popularité par le speach, et que le prince parle parfaitement l’anglais. J’aurais voulu voir un paysan rond, naïf, confiant et même un peu fier de sa situation de parvenu. Il avait l’air si ahuri que j’en étais désappointé. J’avais envie de réclamer pour demander l’apparition du bonhomme Richard.

On se sépare avec de nouvelles poignées de main. Nous suivons le prince au Capitole. Le sénat est en séance, M. Seward, qui accompagne le prince, lui présente les hauts fonctionnaires de la machine politique, laquelle continue à faire crier son rouage dans la personne d’un orateur fort bruyant. Ce personnage, en paletot de coton jaune, le chapeau cloué sur la tête, ce qui ne me blesse pas, mais ce qui ne sera jamais pittoresque tant que nous ne changerons pas notre coiffure, hurle un discours, écouté avec le plus grand sang-froid, ou pour mieux dire pas écouté du tout. Ce père Duchêne me paraît fort en colère, mais ne distrait pas les autres sénateurs de leurs occupations. L’un est absorbé par la lecture de son journal, l’autre taille un petit morceau de bois blanc avec son canif, un troisième dort les jambes en l’air. Le président bâille. Chacun parle de sa place : il n’y a pas de tribune.

Ce soir, dîner chez le président. J’y éprouve, sans mot dire, de très grandes surprises. D’abord surprise agréable, je me trouve à table auprès du sénateur Sumner, notre ancien compagnon de voyage en Suisse, et frère de celui avec qui tu es liée ; c’est aussi un homme aimable et distingué. En face de moi, le général Mac-Clellan, physionomie énergique et intelligente, manières simples et modestes, trente-cinq ans ; c’est un élève éminent de l’école militaire de West-Point. Il a fait un voyage d’instruction militaire en Crimée pendant la guerre. Mais pourquoi me dit-on dans une oreille que sa manière de voir diffère de celle de presque toutes les personnes présentes ? et dans l’autre oreille : C’est notre futur premier consul ? Il est donc question de tout changer ? Je m’en doutais un peu. On ajoute : La partie est belle pour lui, s’il sait la jouer.

Je ne te donne pas une parole recueillie en passant comme un symptôme bien sérieux, mais je poursuis mon idée de l’autre jour ; s’il faut que l’Amérique soutienne et reconquière son unité au moyen de la guerre, adieu son système actuel de liberté ! Pressent-on déjà, dans les hautes régions de la politique, qu’une profonde atteinte portée à ses institutions va devenir inévitable ? Mais la nation est là, qui fera peut-être sagement la paix à tout prix.

Un autre personnage de cette réunion était le lieutenant-général Scott, grand et fort vieillard de soixante-quinze ans, vainqueur à la Vera-Cruz et à Mexico en 1847. On me demande si je ne trouve pas qu’il ressemble à Napoléon Ier. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas découvrir en lui autre chose qu’un fort type anglais.