Six mille lieues à toute vapeur/01

Six mille lieues à toute vapeur
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 37 (p. 444-481).
II  ►

Ce journal de voyage n’était destiné qu’à moi et à quelques amis intimes. Mon fils, n’ayant eu ni le temps ni le projet d’approfondir ses observations, ne pouvait se préoccuper d’aucune fantaisie de publicité. Il m’a semblé pourtant, après avoir relu l’ensemble des divers envois, griffonnés Dieu sait comme ! que la rapidité extrême et l’imprévu complet de ce voyage offraient précisément un attrait assez vif. Sauf un mois de flânerie d’artiste et de naturaliste autour d’Alger, tout a été saisi au vol, aperçu plutôt que contemplé ou observé dans cette excursion à toute vapeur.

La situation singulière du voyageur lui a créé un genre d’appréciation tout particulier. Enlevé à l’improviste par le gracieux appel d’un personnage éminent auquel nous lie depuis longtemps une affection aussi sérieuse que désintéressée, il a pour ainsi dire sauté d’Alger à Brest, en passant par Oran, Gibraltar, Tanger, Cadix, Séville, Lisbonne, les Açores, Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse, New-York, Washington, les camps de Bull’s-Run, les grands lacs du nord jusqu’au fond du Superior, les prairies jusqu’à la limite de la civilisation, le Mississipi jusqu’à Saint-Louis, le Niagara, le Saint-Laurent jusqu’à Québec, puis après le retour à New-York, Boston, Saint-Jean et l’Atlantique par la route du nord. Six mille et quelques cents lieues de terre ou de mer en trois mois et vingt jours, sans presque jamais savoir vers quel but on marche, c’est un spectacle assez émouvant quand, la veille du départ, on n’y avait jamais songé.

Le prince Napoléon, en fixant l’époque de sa tournée d’agrément et d’instruction, avait en lui-même la somme voulue des notions acquises, raisonnées et spécialement applicables à chaque point de son observation personnelle. Il lui suffisait donc de consacrer quelques jours, et parfois quelques heures, à l’examen des hommes et des choses qu’il savait d’avance, et à l’égard desquels son jugement avait pour se fixer des bases toutes préparées.

En outre, le désir exprimé par la princesse Clotilde de faire avec le prince la traversée tout entière dut modifier les projets. Comme, malgré la vaillance d’esprit et de cœur qui caractérise si vivement la fille de Victor-Emmanuel, il eût été imprudent de l’exposer à des fatigues au-dessus de son sexe, on dut, en la laissant à New-York, hâter la course à travers le Nouveau-Monde, afin d’abréger autant que possible les jours d’attente qu’elle avait bravement voulu supporter.

Cette précipitation amena aussi probablement l’imprévu de l’itinéraire, ou bien le prince ne voulut pas soumettre celui qu’il s’était tracé aux commentaires de tous ses compagnons de route : en quoi il fit bien dans l’intérêt de leurs plaisirs, car un itinéraire annoncé égare presque toujours l’imagination et l’expose à de nombreux désenchantemens. — Enfin, dans certaines positions, on ne veut pas rendre des amis dévoués responsables des fatigues ou des obstacles qui se peuvent rencontrer, et ces amis, délicatement délivrés de tout scrupule, font volontiers le sacrifice de leur initiative.

Nul plus que mon fils ne trouvait cela légitime. Laissé à lui-même autant que le permettait le risque de se voir séparé de ses compagnons par une pointe irréfléchie à travers les solitudes ou à travers les foules, n’ayant aucun caractère et aucun emploi officiels, jugeant et notant avec l’indépendance la plus absolue, il entendait toujours avec joie la formule : liberté de manœuvre, c’est-à-dire en style de marine : « que chacun aille où bon lui semble. » Il en profitait pour se lancer comme un oiseau dans l’espace, sans s’affliger du retour nécessaire et prévu de sa promenade, et tout entier à la jouissance romanesque d’être ainsi emporté dans l’ivresse du présent avec l’inconnu du lendemain.

Il y a donc eu pour lui, et il y aura peut-être pour le lecteur, un certain charme dans cette absence totale de préparation aux impressions reçues. On y sentira la spontanéité et la sincérité pour ainsi dire passives d’un esprit tout grand ouvert aux objets du dehors.

Consultée naturellement par mon cher voyageur, j’ai cru devoir l’engager à ne rien changer à sa manière de dire, pleine de jeunesse et d’abandon. Il m’a semblé que si à quelques égards il avait, pu se tromper, il n’en était pas rigoureusement responsable, n’ayant jamais formé le hardi dessein d’aller comprendre et juger la grande crise de la société américaine. Dans une de ses lettres plus intimes qui n’ont d’intérêt que pour moi, il me disait : « J’écris mon journal sans me préoccuper d’écrire. Je ne saurais me poser vis-à-vis de toi en esprit fort. Je suis une paire d’yeux et une paire d’oreilles au service des réflexions que tu voudras faire. »

Je crois que la question américaine est assez à jour maintenant, surtout dans la Revue des Deux Mondes, grâce aux excellens travaux qu’elle a publiés, pour que tout lecteur de la Revue soit à même de faire les réflexions que mon fils m’invitait à faire pour mon compte.

Quant à lui, une seule série d’observations a été enregistrée avec certitude, c’est celle des recherches et des rencontres entomologiques. Cette partie technique, j’ai conseillé de ne l’abréger ni dissimuler. Bien qu’elle ait été notée pour mémoire, en vue d’une satisfaction toute personnelle, elle a sa valeur, à cause des localités, pour les naturalistes, et sera aisément passée par les personnes indifférentes à ce genre d’étude.

Quelque délicate que soit la situation d’une mère en pareille circonstance, j’avoue que je ne suis pas embarrassée dans ma modestie, parfaitement sincère et parfaitement partagée. Il suffira, je crois, d’ouvrir ce journal de voyage pour y reconnaître l’absence de toute prétention comme de toute contrainte. Aucun dogmatisme, aucune pose d’aspirant à l’effet, beaucoup de choses vues et senties sous forme d’interrogation naïve et sensée, une promptitude de coup d’œil sobrement exprimée, une gaieté soutenue sans effort, et qui se communique même aux sujets de peu d’importance, voilà, je crois, les mérites d’un travail dont une critique trop sévère eut emporté les qualités avec les défauts.

George Sand.


Janvier 1862, Nohant.
Marseille, 13 mai 1861.

Chère mère, je t’ai promis de noter mes impressions de chaque jour, afin que tu puisses de temps en temps recevoir un gros paquet et voyager très peu rétrospectivement avec moi. Tu ne trouveras donc dans ce journal rien de ce qui peut nous préoccuper personnellement dans nos lettres, rien par conséquent que tu ne puisses communiquer en famille à nos amis.

Je voyagerai avec plus de plaisir et de fruit en me rendant ainsi compte de tout, comme si nous étions ensemble, devisant, observant, devinant quelquefois et riant de bon cœur à l’occasion. Tout mon but est de te distraire de mon absence et de me dissimuler la tienne en vivant à toute heure avec ta pensée : c’est une bonne habitude que je n’ai pas envie de perdre.


15 mai, à bord du Louqsor.

Comptés, recomptés, numérotés pour ainsi dire, les passagers prennent possession de leurs cabines, lisez tiroirs. Grand calme dans le port de Marseille, on s’en réjouit. Bah ! au sortir de la Joliette, on commence à tanguer ; une heure après, le pont est désert.

À trois heures, nous perdons la terre de vue. La mer n’est pas commode : j’ai faim quand même. La houle n’est qu’au large. Ton rivage provençal est tranquille. J’espère que tu l’es aussi.

À sept heures et demie, mer très forte. Je m’y attendais bien après les orages de ces jours derniers sur Toulon. Il nous faut traverser des lames endiablées ; mais qu’allais-tu faire sur cette galère ? Voyageur, prends ton parti de ne pas dormir.

Terribles coups de mer. Le pont est envahi par les vagues. Les militaires qui s’y sont installés roulent comme des boulets d’un bord à l’autre, en criant comme des damnés et disant en leur cœur, comme Panurge : « Heureux celui qui plante choux, car il a un pied sur la terre, et l’autre n’en est éloigné que d’un fer de bêche ! » Le capitaine les fait tous disparaître. Il y a six pouces d’eau dans le salon. « N’ayez pas peur ! » crie une voix ; ceci augmente généralement la peur. Je me rendors, les pieds en l’air, la tête en bas, et puis tout debout, puis hors de mon lit, je ne sais où et je ne sais comment. Je ne suis pas sûr de dormir, mais je suis dans un rêve bizarre, accompagné de bruits fantastiques. À une heure du matin, le roulis diminue, et je commence à retrouver la notion de la verticale, que j’avais absolument perdue, et mes souliers, qui s’essaient à la navigation en flottant sur l’eau qui clapote au milieu de la cabine.

Mais ce n’est pas fini. Tout craque, le navire se plaint comme un grand cétacé qui aurait le mal de mer. À huit heures, la houle est un peu apaisée. Il pleut, personne sur le pont, si ce n’est le prêtre algérien à la longue barbe et toujours nu-tête. À dix heures, nous sommes en vue des côtes de Minorque, la pluie cesse, un navire au large. Le pont se repeuple.

À deux heures et demie, nous perdons Minorque de vue. Beau temps, bonne mer. Presque tout le monde dîne ; ciel magnifique. Je reste à regarder tout mon soûl la lune, qui se regarde tout son soûl dans la mer. Quelques hirondelles posées sur l’arrière du navire voyagent avec nous. Des goélands de la côte de Minorque nous ont suivis depuis ce matin jusqu’au coucher du soleil : en voilà des ailes !


Alger, 16 mai.

Je me lève à six heures, et cette fois j’ai dormi comme dans mon lit. Je me croyais encore à Tamaris. J’aperçois, à l’horizon transparent, les fines silhouettes de l’Atlas. Bonjour, père Atlas, j’ai beaucoup entendu parler de toi, et je suis fort aise de te voir. Bien que tu n’aies encore que la mine d’un nuage, ta physionomie me revient assez. On déjeune, les troupiers font un brin de toilette sur le pont pour entrer en ville. On arrive à dix heures et demie. Quarante-sept heures de traversée malgré un violent coup de mer, ce n’est pas le diable.

Les voilà enfin, ces êtres pittoresques brûlés du soleil et pompeusement drapés d’un rien. Voilà des femmes, fantômes blancs avec de grands yeux noirs. Voilà des Maures et des Juifs qui ressemblent à des Turcs de carnaval. Voilà d’étranges transactions de costume, de jeunes Israélites bien contens d’eux, en veste et culotte de drap vert pomme ou amarante, en souliers vernis, et coiffés d’une absurde casquette à visière. Je préfère beaucoup à ces gandins de l’Afrique une troupe d’âniers bronzés, vêtus d’une loque blanche ; je crois voir des esclaves antiques. Les femmes juives ont un grand caractère aussi avec leurs fourreaux étroits, qui dessinent les formes.

Alger, que je m’attendais à trouver effacé par la civilisation, me surprend agréablement. La ville française, mélange de maisons européennes et de masures blanchies à la chaux, ne se compose que de deux ou trois rues. Toutes celles de la ville haute sont en escaliers, étroites, et de physionomie orientale.

Je traverse au hasard, cherchant une sortie sur la campagne. La nature avant tout. Je trouve devant moi la porte Bab-el-Oued, j’arrive au jardin Marengo, puis à la Kasbah, et enfin sur le versant nord de la Kasbah. Me voilà enfin sur la terre d’Afrique, au milieu des fleurs et des insectes qui bourdonnent dans l’ancien cimetière musulman. De luxurians chardons violets montent comme à l’assaut sur les tombes en ruine. Au bas de la colline, l’ancien cimetière Israélite, pierres tumulaires en marbre, inscriptions hébraïques. Une chèvre blanche est coquettement couchée sur la plus haute tombe. De jeunes Espagnoles passent en ondulant des hanches et portant des paquets sur la tête. Poussés par des Arabes sans pitié, de pauvres petits ânes qui fléchissent sous d’énormes charges de sable descendent à la file le long de la montagne.

Je suis la route de Dely-Ibraïm. J’aperçois quelque chose de lourd qui essaie de sauter dans la poussière. C’est une monstrueuse sauterelle verte avec le dos en croissant, les pattes en yatagan, tout à fait équipée à la turque ; mais ce n’est pas là un échantillon des plaies d’Égypte, ce n’est que la Locusta elephas, fort inoffensive.

Sous une pierre, une sorte d’orvet avec des pattes. Je continue le long d’un torrent desséché, endroit vert et charmant, où des acanthes en pleine floraison poussent drues et droites. Les arbres et les buissons ne ressemblent pas plus à ceux de Toulon que la nature de Toulon ne ressemble aux environs de Paris. Je n’ai encore vu de ma vie des ombres portées si courtes. Les figures, éclairées d’aplomb, sont noires comme l’encre sur les terrains clairs. C’est le pays de la lumière, tout s’accuse et se détaille avec excès ; pourtant les fonds sont vaporeux et fins.

Je marche sans débrider, pour échapper à l’illusion du roulis qui me poursuit aussitôt que je m’arrête.

À une heure du matin, la place du Gouvernement grouille encore. Une sérénade monstre s’organise en l’honneur de Mlle Wertheimber : tambours, trompettes, chapeau chinois, solo de cornet à piston. Allez donc vous reposer dans un hôtel assiégé d’un pareil enthousiasme ! Des huées et des sifflets protestent, les instrumens ripostent avec rage. Cela dure jusqu’à deux heures du matin. Ai-je quitté le vacarme de la mer en fureur pour tomber dans un sabbat de virtuoses ? Enfin je vais dormir sur ma première impression d’Afrique. Sauf le concert, qui est très bien, mais que j’aimerais mieux en plein midi, je suis content de tout.

17 mai. — Après avoir vu les personnes que je cherchais, j’ai pris au hasard un omnibus (espèce de coucou) qui m’a conduit et laissé sur une route quelconque. Rien ne vaut le plaisir de la découverte et de la promenade sans but dans un pays entièrement nouveau. Plus tard, j’aurai des projets, des vouloirs, des guides ; mais, pour commencer, je suis bien aise que personne ne me dise où je suis et n’influence mon premier sentiment. C’est aussi ton goût, ma chère mère, et souvent nous avons ainsi pris possession ensemble de nos buts d’excursion, désolés quand on nous conduisait malgré nous à ce qu’il fallait voir. Aussi ai-je fait tout le contraire de ce que me conseillait une vieille Allemande, ma voisine d’omnibus, qui voulait m’envoyer au Jardin-d’Essai, où il y a des cholis messieurs et des cholies dames, ce qui, selon elle, est bien plus peau que la montagne. J’ai donc couru vers la montagne à travers les sentiers herbus, fleuris, pullulant de papillons et d’insectes, le long des champs de blé. C’est le Sahel. Des tapis de mouron bleu dont je t’envoie une fleur, quatre fois grande et bleue comme celles de chez nous, festonnent les bords du sentier. Des arbousiers, des figuiers, des lentisques, non en buisson comme ceux de Tamaris, mais en arbre, des caroubiers magnifiques, des aristoloches et des smilax qui s’enlacent avec fureur autour des jujubiers : c’est gai, c’est fier, et tout sent bon.

Au revers d’une colline, j’ai retrouvé en masse l’arbuste nain qui t’intriguait tant au cap Mouret, une passerine, si j’ai bonne mémoire. Un omnibus me remporte en compagnie de quatre Mauresques, de deux petites filles déjà jeunes filles et de deux poupons nus dans des burnous roses. Ces dames cachent soigneusement leurs nez, mais elles montrent leurs bras, qui sont beaux, et leurs seins, ni plus ni moins que des nourrices normandes. Les petites filles me regardent fixement avec des yeux d’un noir de velours, surmontés de sourcils à l’encre de Chine. J’entends qu’une d’elles se nomme Flissa. Tout cela est grave et craintif ou dédaigneux ; mais je perds ma canne qui s’enfuit par l’omnibus défoncé, et voilà des rires inextinguibles, des rires qui font voler sur moi les puces dont ces houris sont couvertes.

J’ai déjà pu voir le même mélange, de gravité et de gaieté exubérante chez les Arabes. Assis majestueusement en rond et fumant leurs pipes comme s’il s’agissait de trouver au bout de cette méditation la quadrature du cercle, ils semblent au-dessus du destin des empires, et on pourrait croire qu’ils seraient à peine dérangés par la chute d’un astre : mais qu’un âne mal bâté vienne à passer, tous se lèvent, courent, crient, gambadent et grimacent comme une bande de singes. Puis les voilà tout d’un coup replacés en rond, assis, fumant, aussi sérieux qu’auparavant ; leur figure de marbre a repris son immobilité.

Mlle Wertheimber a eu son triomphe hier soir, c’est aujourd’hui le tour de Mme Cabel. C’est un concert qu’on lui donne, et elle y fait sa partie. On crie : « Vive Marie Cabel ! » avec enthousiasme.

18 mai. — Ce matin l’ovation continue : le peuple français est entassé sur la place. Mme Cabel va partir. Elle paraît dans une calèche découverte, pavoisée et tout ornée de fleurs. Le capitaine du navire qui va l’emmener est assis auprès d’elle et salue la foule. Est-ce qu’il a chanté ? Mme Cabel envoie des baisers à son peuple. Le navire a hissé son pavillon et déployé toutes ses flammes et banderoles. Elle monte à bord et part dans toute sa gloire ; mais gare le mal de mer tout à l’heure !

Je monte en omnibus pour aller à douze kilomètres d’Alger voir la Maison-Carrée. Un Français dit, en passant sur le pont de l’Harrach, que c’est là un pont romain. Au moment de descendre dans le village, un Kabyle qui avait paru dormir, et qu’on supposait d’ailleurs ne pas entendre un mot de français, dit d’un ton péremptoire : « Non ! — Quoi, non ? À quoi répondez-vous ? — Le pont de l’Harrach a été bâti par les Arabes il y a cent soixante ans. »

De la Maison-Carrée (ancienne forteresse turque devenue aujourd’hui prison pour les condamnés indigènes), je contemple l’immense plaine de la Mitidja, fermée par les dentelures bleues du Jurjura. En passant, je suis hélé par un chamelier qui, après m’avoir parlé arabe, me demande en sabir (langue franque) permission far mangiar djemmel, et il me montre ses douze chameaux broutant les chardons du talus ; il s’agit de les mener paître sur une colline herbue de l’autre côté de la route. J’accorde en bon prince la permission, laissant au destin le soin de la ratifier ou de faire intervenir le garde champêtre.

Le long des terrassemens du futur chemin de fer, je regarde en pensant à toi, ma chère mère, des amas de fleurs que je ne connais pas de vue et qui sont toutes belles à l’envi les unes des autres. Je gagne le rivage de l’Harrach, rivière assez large et peu profonde. Ses bords sont plats, mais couverts de saules, de tamarix en fleur et de grands roseaux où je ne sais quelles grenouilles indigènes poussent des cris formidables. Des bécassines et d’autres oiseaux d’eau dont le petit corps est monté sur des pattes en échasse s’envolent en criant aussi à mon approche. Une herbe rampante a cinq, huit et dix mètres de long dans les endroits vaseux. Une grande partie du rivage à peu de distance est cultivée en artichauts gigantesques qui croissent pêle-mêle avec des chardons non moins bien portans, de trois mètres de haut. Les aristoloches, les liserons, les smilax grimpent sur le tout, et quand ils rencontrent quelques figuiers ou chênes verts, ils s’en emparent et en font un dôme de verdure impénétrable.

En suivant le chemin, je voyais de loin une colline de sable couverte d’arbres inconnus. J’y suis monté, et j’ai reconnu que c’étaient des ricins. Je me suis promené sous leur ombre. Un peu plus haut, en cherchant un insecte vivant, une espèce de pimélie dont je ne trouvais que les débris dévorés par les scarites, qui pullulent dans ces buttes sablonneuses, je lève le nez et je me trouve en plein désert : un échantillon du Sahara avec la mer en face et les chaînes de montagnes à droite. Une immensité de sable pur, fin et brun forme çà et là des monticules ridés par le vent, de petites légumineuses à fleurs jaunes (medicago marina) tapissent de grandes étendues et se marient à des zones roses et violettes d’une espèce de sauge velue ; mais, en marchant vers la mer, on perd toute trace de végétation, le sable est parsemé de plaques blanches que je prenais de loin pour des touffes de marguerites printanières. C’étaient des amas de menus coquillages brisés, lavés par la pluie et blanchis par le soleil. Cette solitude est d’un grand caractère et fait oublier qu’on est à deux pas de la civilisation. Quelques aloès percent les ondulations de sable gris, des Arabes montés sur des chameaux passent au loin, un troupeau de bœufs va cherchant les places herbues du désert.

Je m’aperçois qu’il est sept heures et qu’il faut s’arracher à ce grand calme sauvage. Je marche sur un Arabe couché dans l’herbe et qui ne bouge non plus qu’une pierre. Je traverse les potagers ; les jardiniers mahonnais me voient passer et me remercient. Ce n’est pas ici comme aux environs de Toulon, où, après bien des pourparlers, pour vous épargner un détour d’une demi-lieue, on vous dit : Passez un peu, du ton dont on dirait à un mendiant : Vous n’aurez qu’un sou.

Au Caroubier, je trouve une voiture qui me ramène à Alger par la route de Mustapha-Supérieur, une délicieuse allée sinueuse sous un continuel berceau de verdure. Ma chère mère, nous ne savions pas ce que c’était que la végétation, et si tu venais ici, tu ne voudrais plus regarder la Provence.

19 mai. — Pentecôte ; aussi grande fête pour les Juifs que pour les catholiques. Promenade au Jardin-d’Essai avec M. Courcières, qui a l’obligeance de me piloter dans la ville ; de là au premier tombeau de Sidi-Mohamed-ben-Abd-er-Rhaman-bou-Koberein. Ouf ! quel nom ! Ce saint homme a trouvé moyen d’être enterré aussi en Kabylie, chez les Zouaouas. — Arabes, Kabyles et Maures vont en pèlerinage de l’un à l’autre ; aujourd’hui c’est grande cérémonie et fantasia à celui de Mustapha.

Nous voyons arriver de longues files de chameaux, de mulets, portant les tentes et les provisions ; des hommes, des femmes, des enfans, à pied, à cheval, à âne, tous couverts de poussière. Le cimetière est déjà plein de vivans : d’un côté les femmes, qui font brûler des cierges sur la tombe du saint ; plus loin, les hommes assis ou couchés sur les tombes. Les tentes sont dressées dans les herbages déjà foulés par les bêtes de somme. On fait ses dévotions ; on mange, on boit, on fume, on devise. Les marchands maures crient leur limonade, leur sirop de grenade, leurs gâteaux et leur cacahouet (pistache de terre ou arachide). Les agens de la police maure vont et viennent, éloignant les roumis (lisez chiens de chrétiens) des femmes de leur race. Quelques-unes de ces dames se dévoilent pour boire et fumer. Dans le lieu saint, elles ont le droit de montrer leur visage, dont les beaux yeux sont fort agaçans, soit avec intention, soit à cause de l’étrange expression que leur donne la peinture des paupières à l’intérieur. Les sourcils sont réunis tantôt par une ligne noire, tantôt par un trait orangé, le front orné souvent d’une étoile bleue ou d’un large point noir. Les ongles des pieds et des mains sont peints aussi en noir ou en rouge. Les bas sont généralement portés par les femmes équivoques. Pourtant la mode commence à combattre le préjugé, et quelques élégantes de bonnes mœurs portent des chaussettes de soie ou de coton bleues, blanches, rouges ou rayées, de véritables chaussettes d’homme. J’en ai remarqué une qui s’était donné le luxe d’une ombrelle, mais elle la portait soigneusement enveloppée de papier. À notre approche, plusieurs de ces merveilleuses ont caché leur visage pour un instant dans un pli de leur haïk. Autour d’elles jouaient des petites filles déjà splendides de regard et de cambrure, puis des marmots énormes dormaient sur les genoux de monstrueuses nourrices noires.

Il y avait là des échantillons des diverses races que l’on voit en Algérie : des Kabyles (Kebaïles), qui habitent les montagnes autour du Jurjura et parlent une langue particulière ; leur type diffère de l’Arabe, ils sont plus blancs et souvent blonds ; des Maures, descendant des anciens Mahgrébins et mélangés de diverses races, qui habitent les villes, gens paresseux et sensuels ; leurs femmes, blanches et jolies, sont toujours voilées, celles des Kabyles ne le sont jamais ; des Arabes, que nous devrions plus rationnellement appeler Berbères, aux yeux vifs, au teint olivâtre, aux pommettes fortes, aux lèvres prononcées, vivant sous la tente (les bédouins) ou sous le chaume (les fellahs), fils des sauvages conquérans qui anéantirent la civilisation des califes ; des nègres, originaires pour la plupart de Tombouctou ou du Soudan, forts, doux, toujours gais ; des Biskris, les Auvergnats de l’Afrique, grands travailleurs, infatigables portefaix, jardiniers ou facchini, comme on dit en Italie. Avares et sobres, se battant parfois entre eux comme des enragés, mais doux à l’habitude, ils ne songent qu’à amasser de l’argent pour acheter des terres dans leur pays. Enfin quelques Koulouglis, métis des Turcs avec les Arabes, gens orgueilleux de maintien et, dit-on, de caractère.

On attendait les caïds du Fondouck pour commencer la fantasia. Enfin ils arrivent au milieu de flots de poussière, enseignes déployées, musique en tête. Ils vont faire leurs dévotions au marabout, puis enfourchent leurs montures et s’assoient dans leur selle pour assister à la course. Un tambour de basque carré, rempli de pois, marque un rhythme que deux flûtes de roseau jouées de biais, à l’antique, accompagnent d’une modulation parfaitement monotone qui va durer deux heures sans respirer.

Hommes, femmes, enfans, se précipitent sous les caroubiers aux marges de la route. Un coup de feu part ; un Arabe passe au triple galop, suivi de deux autres qui déchargent simultanément leurs fusils au milieu du groupe des femmes. Celles-ci répondent à cette provocation par des cris de triomphe, le you, you, you classique, qui, dans le gosier de deux cents coryphées, caresse le tympan d’une étrange façon. C’est sauvage, solennel et burlesque en même temps. En guise de points d’orgue, chaque cavalier qui passe vous lâche dans la figure un coup de fusil ; c’est, dit-on, une politesse. Je ne crois pas qu’il faille être dupe de tant de courtoisie ; je n’ai pas vu diriger une seule décharge du côté de la route, où se tenaient les croyans. Leur préférence pour nous m’a donc paru manquer de vraisemblance.

Je ne te fais pas la description des chevaux et des cavaliers, tu l’as lue dans Fromentin, c’est exact. C’est aussi beau que ça. Un cavalier hadjout, enveloppé d’un immense haïk blanc comme la neige, qui laissait apercevoir de temps en temps son riche costume de velours et d’or, était superbe ; mais combien d’autres l’étaient aussi !

Cette fantasia est une rage. C’est comme ce classique fandango qui, en Espagne, faisait, dit-on, danser les juges sur leurs sièges. À mesure que le délire s’empare de l’assistance, on voit ici des gens graves abandonner leurs postes et s’élancer dans l’arène. Les caïds n’y manquèrent pas, et l’agent de la police maure lui-même, ennuyé d’avoir reçu maint coup de feu au derrière, abandonna sa consigne, emprunta un cheval, trouva, je ne sais où, un fusil de quinze pieds de long, et, sans respect pour son uniforme de sergent de ville africain, fit à son tour voler la poussière et les nuages de poudre au nez ou dans les jambes des assistans.

La fantasia dure deux heures, après quoi hommes et femmes, musulmans et chrétiens s’entassent pêle-mêle dans les omnibus. Les vrais dévots, qui sont venus de trente et de quarante lieues, campent dans le cimetière. Je n’ai pas vu un seul Juif à cette fête, mais bien deux mille Arabes, Maures et Kabyles.

20 mai. — Temps humide et lourd. Je vais voir siéger la cour impériale. Fier, calme, immobile, promenant ses regards dédaigneux sur l’assemblée et sur ses juges en robe rouge, un Mozabite est assis au banc des accusés. Les Mozabites sont musulmans, mais d’un rite particulier. Ils ont à peu près les mêmes mœurs que les Kabyles, dont ils partagent l’origine, bien qu’ils habitent le désert, tandis que le Kabyle vit dans la montagne. Leur haine commune contre l’Arabe donne souvent lieu à des scènes sanglantes. Celui que j’ai sous les yeux est atteint et convaincu d’avoir tué un Arabe que l’acte d’accusation appelle un sien coreligionnaire. Pour lui, c’était un ennemi ; il avait une injure à venger, il s’est fait justice lui-même : selon lui, c’est son droit. Le vêtement déchiré du défunt, le couteau ensanglanté du Mozabite sont là, sous ses yeux ; mais il paraît aussi insensible à ces pièces de conviction qu’à la timidité des témoins, qui n’osent plus l’accuser et tremblent sous son regard fanatique. Après avoir écouté la sentence qui le condamne à mort, il se lève, secoue en signe de mépris et de l’air d’un sénateur romain un pan de son burnous, et, sans changer de physionomie, sort d’un pas ferme en disant : « Dieu est miséricordieux ! »

Si sa peine a été commuée, nous pourrons le rencontrer quelque jour dans l’arsenal de Toulon, traînant la chaîne du galérien, comme tant d’autres Arabes que nous y avons vus, et qui ne comprennent absolument rien à leur condamnation.

Voilà qu’il pleut comme je n’ai jamais vu pleuvoir en Europe. Les promeneurs de toute race se réfugient sous les arcades des rues Bab-el-Oued et Bab-Azoun.

Dîner en famille chez le maire d’Alger, M. Sarlande, que les Arabes appellent l’émir.

22. — Rafales venant du nord comme une queue du mistral de Provence, méchante mer, éclairs, tonnerre et pluie. J’ai découvert enfin la demeure de Mme Louis Jourdan, qui est ici avec Prosper. La mère et l’enfant se portent bien. Je suis content de les voir. Je passe la journée avec eux. Leur maison est au bord d’une gorge ravissante (le vallon de Thélemli), pleine de rigoles qui serpentent au milieu des arbousiers, des trembles, des lauriers, des caroubiers et des ormes. Les graminées ont parfois dix pieds de haut. Qu’en ferais-tu dans tes herbiers ?

23 mai. — Aujourd’hui à Saint-Eugène, village tout moderne, très hétéroclite sur la terre d’Afrique. Maisons françaises, chalets suisses, château moyen âge, demeures à la mauresque, bastides provençales, villas italiennes et moulin à vent, sans compter les hybrides de tout genre. Dans un chemin creux ombragé de lentisques, on rencontre un troupeau de chameaux dont le cri strident se mêle au son du piano d’une villa située derrière la haie.

Examen des plantes et des insectes le long de la mer sur des falaises très escarpées, qui ressemblent à la pointe méridionale de la Provence, au cap Sicié. En fait d’entomologie, trois grands scorpions jaunâtres de mauvaise mine, et sur les lentisques six chenilles de bombyx (le megazoma repandum), une jolie mante verte et rose (l'empusc pauperata).

À un détour, je me trouve en face de la pointe Pescade, une forteresse maure sur un rocher qui surplombe la mer. C’est un ancien repaire de forbans. Le tableau est d’un grand style, pas d’arbres, des aloès, des cactus et des palmiers nains, de vastes espaces rocailleux surplombant comme le fort, mais à distance ; de longues collines vertes doucement ondulées ; dans les lointains, des maisons blanches à crever les yeux. C’est bien ainsi que se représentent l’Afrique ceux qui ne l’ont vue qu’en peinture, et c’est ainsi que je l’imaginais ; mais sa belle végétation dans les parties mouillées, c’est ce que je ne me figurais pas, et ce dont rien ne peut donner l’idée.

Sur le chemin, aloès de quatre à cinq mètres de haut poussant leurs grandes hampes encore en bouton. Ces hampes ne poussent pas ici dans une nuit, comme on le prétend en Provence ; il leur faut au moins de douze à quinze jours. Sur ces aloès tout festonnés d’aristoloches en fleur, j’ai trouvé de bien jolies chenilles de thaïs grises, à tubercules d’un beau rouge carmin ; elles paraissent nombreuses dans cette localité. Puis j’ai contemplé en naturaliste l’immobilité prodigieuse de trois Arabes qui gardaient un troupeau, couchés à plat ventre sur les rochers. Les rochers n’étaient pas plus fixes, et il fallait bien regarder pour voir où commençait l’homme et où finissait la pierre. Enfin c’est leur manière de garder les vaches : soit, au moins sont-ils censés faire là quelque chose ; mais, en revenant de ma promenade, j’en ai retrouvé un qui ne gardait rien et que j’avais vu là trois heures auparavant, loin de toute habitation, vautré sur une roche très élevée au bord d’un ruisseau. Il était dans la même attitude et ne vivait que par ses yeux fixés sur moi. Il suivait tous mes mouvemens. Les mœurs humaines sont aussi mystérieuses quelquefois que celles des animaux sauvages.

Je suivais le chemin de Sidi-Ferruch, mais j’avais encore quinze kilomètres à faire ; je me suis contenté d’en rapporter une vingtaine dans mes jambes par un temps très lourd. Les nuages rampaient à mi-côte des collines du Sahel. Je suis las et me prive ce soir de musique et de théâtre.

24 mai. — Promenade avec M. Heim, qui mord à l’entomologie. C’est un Prussien très distingué avec qui je me suis lié sur le Louqsor. Je lui dois de la reconnaissance, car il m’a aimé à première vue, pour moi-même. Ce matin seulement, il s’est avisé de me demander si j’étais ton parent, et en apprenant que j’étais ton fils, il a laissé tomber sa pipe en poussant une exclamation qui a bien duré trois minutes. Je le mène du côté des sables d’Hussein-Dey, qui me donnent une envie du diable d’aller voir les grands déserts. Nous trouvons en fait d’insectes beaucoup d’ateuchus variolosus, semi-punctatus et sacer (le bousier sacré des Égyptiens), plusieurs sauterelles vertes à long nez (la truxale nasuta), quelques carabes, des longicornes, des charançons et bien d’autres coléoptères ; deux petits serpens myopes, de vingt centimètres de long, au ventre jaune, le dos tacheté ; ils étaient tapis dans le sable ; sur des euphorbes, des chenilles de sphinx tithymali.

Vent du diable, de gros nuages noirs roulés sur les flancs du Petit-Atlas projettent leurs ombres fuyardes sur la plaine ; les monticules de sable volent en nuages et viennent blaireauter les empreintes laissées par les animaux sur le sol. Pas un être vivant, excepté aux abords de la route. Encore des Arabes couchés dans les mauves, immobiles, vous regardant et ne vous avertissant pas que vous marchez sur eux. C’est pousser trop loin le mépris de soi ou des autres. Des cris perçans retentissent au loin, on cherche sans rien voir ; c’est quelque femme ou enfant qui du haut d’une terrasse glapit pour écarter des récoltes les oiseaux pillards.

Vers quatre heures, le ciel s’est débarrassé de ses nuées, les montagnes se sont éclairées, c’était magnifique. Beau clair de lune et rosée ce soir. Les rossignols en cage chantent toute la nuit.

25 mai. — Je prends la promenade au hasard. Je m’engage dans un petit chemin pavé qui a l’air d’être une ancienne voie romaine. J’avance à l’ombre des berceaux et le long des cultures à travers le Sahel, et de l’autre côté des coteaux je découvre l’immense Mitidja, bornée par l’Atlas, les montagnes de Cherchel et la mer. Le temps et la vue sont splendides, ça donne des jambes. Je traverse les blés et les foins coupés, et me voici sur la route de Médéah : région ondulée, de grands pâturages jonchés de palmiers nains, d’asphodèles et d’amaryllis. En traversant Hydra, j’ai vu des caille-lait jaunes qui grimpaient à dix mètres d’élévation dans les arbres. En revenant, toujours des aloès, lentisques, caroubiers, figuiers, cactus et chênes kermès. La route, qui me ramène par la porte du Sahel, fait deux ou trois kilomètres de tours et détours en descendant : on est tellement au-dessus de la ville qu’on ne la voit pas.

Cette nuit, j’ai entendu, à une heure, la voix du muezzin qui veille avec sa lanterne allumée au sommet de la tour de la mosquée Djama-Kebir. Un tirailleur indigène et cinq Arabes qui se croisaient dans la rue se sont arrêtés, et, placés en cercle, lui ont répondu par des hurlemens sauvages ; un troupeau de chameaux passait, le son mat d’une darbouka, accompagnant un chant plaintif et monotone, partait de je ne sais quelle cave. — Cela ne ressemblait guère à une rue de Paris.

26 mai. — Promenade au Frais-Vallon, charmante région, collines coniques couvertes de verdure, avec de grandes écorchures sur les flancs. Haies de roseaux et de rosiers en fleur ; de l’ombre sur tous les sentiers.

Près d’un four à potier, quelques Arabes pétrissent l’argile et tournent des gargoulettes de toute grandeur, mais de forme invariable. L’installation est primitive : trois petites cabanes en terre et en branchages, dont une plus vaste sert de magasin, une aire où les pots sèchent au soleil, les ouvriers à demi nus attendant le moment d’enfourner ; un vieux Maure haut monté sur sa mule caparaçonnée de rouge, et marchandant une amphore ; tout cela bien éclairé, et ces hommes maigres toujours élégans de formes et d’attitude : il n’en faudrait pas davantage pour faire un tableau.

Au revers d’une roche, un nègre accroupi bat des mains pour épouvanter les moineaux qui viennent manger le blé, déjà mûr. Ses vivres pour la journée sont près de lui dans un trou du rocher. — Moineaux bien méchans, dit-il, mais moi bien plus méchant ; pas dormir ! Toi promener ? Faire beau temps, porte-toi bien.

Le sentier que nous suivions nous a trompés, il n’y a pas eu moyen de pénétrer dans la montagne. En revenant sur nos pas, nous entendions de très loin le formidable claquement de mains du vigilant nègre. — Ah ! dit-il quand nous fûmes près de lui, toi pas passer ! Si toi demander, moi avoir dit. — Le nègre d’ici est le type de la confiance et de la bonhomie. Il y en a de très beaux et de très élégans.

Blidah, 28 mai.

Départ à six heures du matin pour Blidah par L’Agha, Mustapha-Supérieur et Birkadem (le puits de la négresse). Ce nom vient des apparitions fréquentes d’une négresse fantôme qui sort d’un puits et rôde la nuit. Il n’est guère de musulmans qui n’aient eu maille à partir avec ce spectre noir. Sous les platanes, j’ai vu la fontaine, où puisait une forte négresse ; mais je ne doute pas que celle-ci ne fût très vivante.

Bouffarick ; la ville est petite, mais le cimetière est grand. La colonisation a laissé là ses victimes. Aujourd’hui c’est une oasis au milieu de la vaste Mitidja, dont les régions marécageuses encore incultes ne sont que trop nombreuses. Plus loin, elle est fraîche comme le printemps, couverte de moissons et de pâturages.

À mesure qu’on approche de Blidah, la végétation arborescente prend plus d’importance. Blidah, cette rose si vantée par les poètes arabes, est triste et trop rajeunie. On n’y rencontre que des soldats. La musique des turcos joue sur la place : trois pauvres colons, un Arabe galeux, une douzaine de zouaves forment l’auditoire. Une famille d’Arabes nomades campe en dehors du mur d’enceinte.

La situation, au pied du Petit-Atlas, sur un des premiers gradins de la montagne, est riante, les arbres magnifiques, les oranges excellentes. Nous prenons une carriole ; le jeune Salem, nègre de douze ans, intelligent et parlant à peu près français, est notre phaéton. Il a beaucoup du singe et ne cesse de faire claquer son fouet en criant aux Arabes : Baalek (prends garde) ! avec autant d’emphase que s’il conduisait le char du soleil. Il passe en casse-cou à travers les troupeaux, franchit deux lits de rivières, et durant dix-huit kilomètres ne ralentit ni son fouet ni ses cris.

Les rivières ainsi franchies sont fort tranquilles en ce moment, mais elles ont balayé toute trace de route. Déjà ce matin, avant Blidah, la diligence avait quitté deux fois la voie, faute de pont, et avait passé dans la rivière, non sans peine et sans crainte. Les flots bravés avec moins de souci par notre carriole sont l’Oued-Kebir, qui s’écoule en trois ou quatre bras dans la plaine, et la Chiffa, qui serpente en filets dans les sables couverts de lauriers-roses en fleur, sur une largeur de trois ou quatre cents mètres.

Nous côtoyons la chaîne du Petit-Atlas, montagnes de second ordre, couvertes de verdure du bas en haut, prairies, moissons et pâturages semés de palmiers nains sur les collines inférieures. À gauche, monceaux de ruines ; c’est un village arabe que nous avons détruit. L’avoine et le blé poussent aujourd’hui au milieu des chambres. Nous quittons la route de Milianah, et au Rocher-Blanc nous entrons dans les défilés de la Chiffa, tantôt calcaires, tantôt schisteux et tantôt micaschisteux.

La route serpente au flanc de la montagne à une grande et pittoresque élévation. La Chiffa en bas roule d’énormes quartiers de roche. Au-dessus de nous, des forêts de pins et de chênes-liéges. Des cascades gigantesques s’élancent des sommets. Une d’elles forme quatre filets, qui, de plus de cent mètres de haut, se laissent tomber dans les lauriers-roses et les salicaires en fleur. On a beau avoir vu des roches et des cascades, c’est toujours un spectacle qui vous retient et vous grise un peu.

Pendant que je faisais un croquis, un de ces Arabes qui semblent toujours et partout sortir de terre est venu se placer juste derrière moi sur le rocher contre lequel j’étais adossé. D’un coup de pied, ce bon compagnon eût pu lancer le chien de chrétien dans le précipice. Il suivait mon dessin avec attention. Quand j’eus fini, il me dit que l’eau, le rocher, les plantes et même la route faite par les Français étaient tutto bono. Je lui offris une cigarette, et il m’offrit une poignée de main ; puis il alla rejoindre sa caravane, content peut-être de se dire : J’aurais pu ! mais on ne court réellement aucun danger avec les Arabes. La crainte les retient, non pas la crainte d’homme à homme, ils sont toujours aussi braves, mais la crainte des lois françaises, dont ils sont arrivés à reconnaître la nécessité pour eux-mêmes.

Nous avons été jusqu’à la roche pourrie, une veine de schiste en décomposition, qui fait souvent des siennes. Là, il a fallu s’arrêter ; on répare la route, qui a été se promener au fond de l’abîme. Les voitures ne passent pas encore. Nous retournons à Blidah pour y coucher. Salem, en recevant mes cinq francs de gratification, ouvre, en signe de joie et en guise de bourse, une véritable gueule de four, où, faute de poches, il serre son argent, au risque de ne l’y pas retrouver.

Ce que nous avons vu aujourd’hui est admirable, couleur et forme, charme et terreur, fraîcheur et puissance, tutto bono !

Les singes habitent un certain vallon qui s’appelle « Cascade des singes ; » mais ils n’ont pas daigné se montrer à nous, non plus que les chacals, les sangliers et les panthères de la plaine. Quant à celles-ci, c’eût été une bonne fortune d’en apercevoir : elles sont devenues très rares.

29 mai. — Trois heures de sommeil l’autre nuit à Alger, celle-ci deux heures à peine ; le chant des grenouilles, le pas des patrouilles et de deux sentinelles qui ont monté la garde de chaque côté de la rue, mais surtout la férocité des puces africaines, ne m’ont pas laissé dormir une minute de plus. Après avoir visité la ville et les alentours, je suis revenu à Alger par Douera, grand village et petites maisons sans caractère.

Koléah, 30 mai.

Je vais à Koléah. La voiture ne part qu’à trois heures. J’entre au musée d’histoire naturelle, qui est assez important, bien tenu, et intéressant en produits indigènes.

Nous partons. — Staouëli, premier champ de bataille des Français en Algérie. C’est aujourd’hui un couvent de trappistes ; mais les trappistes de nos jours ne labourent pas eux-mêmes : c’était bon du temps de saint Bruno, le zélé. Ils font cultiver et surveillent.

Nous laissons à droite la route de Sidi-Ferruch, lieu de débarquement de la flotte française en 1830. Nous passons le camp de Zéralda, aujourd’hui un village, et nous suivons les collines du Sahel. La nature est grandiose, quoique sans arbres. De vastes éminences de terre rouge couvertes de broussailles, où dominent les chênes-kermès, les lentisques et les oliviers sauvages. À distance, ces arbustes serrés font l’effet d’une prairie ; mais dès qu’on y pénètre, la vue est enfermée comme dans un taillis.

Le temps se gâte ; nous apercevons çà et là des parties éclairées de la Mitidja à travers un nuage gris transparent, et au-dessus une dent bleu sombre du Petit-Atlas. Vers le soir, le ciel se débrouille, nous descendons de notre véhicule, qui rappelle le Courrier de Lyon au théâtre de la Gaîté. Le conducteur, que je reconnais à son accent berrichon, m’apprend qu’il est d’Argenton. Nous coupons à travers un bois de lentisques, qui sont ici de la taille des chênes, pendant que les chevaux gravissent la côte au pas. À l’approche du fleuve Mazafran, nous sommes pénétrés par l’humidité : belle vallée entourée de montagnes vertes ; au fond, une vaste ferme nous rend le spectacle de la culture et des moissons au milieu d’un pays fertile, mais encore inculte.

Koléah est une très petite ville arabe. C’est la patrie des zouaves. C’est ici que le général Lamoricière forma ce corps d’armée. Nous tombons au beau milieu du dîner des officiers. Entre Français, la connaissance est vite faite : demain nous irons tous ensemble en promenade. Tous ces messieurs sont fort aimables.

31 mai. — Fort peu de sommeil, trop de moustiques et autres dévorans. Avant déjeuner, nous descendons aux bords du Mazafran. Le soleil du matin enflamme les cimes de l’Atlas ; de grands aigles planent sur nos têtes. Nous revenons par un sentier humide perdu dans la verdure. Les zouaves ont un jardin magnifique et délicieux au fond du ravin, admirablement cultivé par eux : parterre plein de fleurs, kiosques, potager ; des orangers superbes dont les fruits sont parfaits.

Après déjeuner, on monte à cheval. Prosper, qui a été très fatigué hier, choisit un animal paisible. On me donne un étalon arabe qui manque de retenue dans ses grâces auprès de la jument du lieutenant Daily. Ce n’est pas un cheval de naturaliste ; il faudra pourtant bien qu’il se prête à ma fantaisie. À cet effet, je me tiens à distance. Le but de notre promenade est Fouka, village construit sur des ruines romaines, et Ben-Ismaël, prononcez Castiglione. Nous traversons des garigues et des défrichemens. La mer est assez près. Les dunes de sable sont couvertes de petites plantes où je vois courir de grosses pimélies (senegalensis, ambigua et barbara). Mon étalon prend son parti de me laisser descendre pour ramasser quelques insectes que je n’avais pas encore rencontrés en Afrique, scaurus tristis et striatus, erodius barbarus, et plusieurs espèces de mylabres, chrysomèles et clérons. J’aperçois un caméléon sur les lentisques brûlés par les colons ; mais mon cheval, qui mordait peu à l’entomologie, s’impatiente d’être en arrière de ses compagnons, et le caméléon n’attend pas que j’aie persuadé ma monture. Des blés, un peu de vigne, quelques prairies, une belle plage de sable pour débarquer ; au loin, le tombeau de la chrétienne, ou de la roumi, ou de la reine. C’est, dit-on, le sépulcre des anciens rois de Mauritanie, un vrai monument, qui fait grand effet dans le lointain. Au-delà de koléah, plus de route pour aller à Cherchel, bien qu’elle soit marquée sur les cartes. Les routes et les bras manquent beaucoup à notre colonie. Certains riches concessionnaires aiment mieux ne pas cultiver, et attendre, pour vendre cher, qu’on ait cultivé autour d’eux. Ils veulent avoir et ne pas dépenser. Le peintre ne s’en plaint pas, mais la colonie en souffre.

Alger, 1er juin.

En fait de bêtes féroces, je n’en trouve que dans mon lit, et ce côté de l’histoire naturelle n’est pas le plus agréable en Afrique. Je suis de retour à Alger. J’y trouve tes deux lettres, tu pars pour Nohant en passant par la Savoie. J’irai te rejoindre bientôt, ma chère mère ; je t’envoie ce paquet de notes avec une lettre à part ci-incluse…

… Je continue pour un prochain envoi. Je retourne sur les bords de l’Harrach par Kouba, et je reviens par les sables d’Hussein-Dey. Croquis et récolte d’insectes. J’ai un faible pour ce petit désert de quelques lieues de long. Le soleil y donnait à midi si verticalement que, faute d’ombre portée, on eût pu le croire absent. Dès qu’il baisse, un brin d’herbe sur ce tapis doré prend une valeur étonnante. Une touffe d’euphorbes est un monument. Une haie d’aloès formait un tableau ; ses vives arêtes s’enlevaient en vigueur sur le ciel et laissaient voir une ligne de mer d’autant plus bleue que le sable orangé lui faisait une opposition brillante. De grandes volées de goélands s’ébattaient vers le rivage. Le sol était jonché de boules noires composées exclusivement d’élytres de coléoptères dont les parties nutritives avaient été digérées par ces oiseaux, et le reste vomi sans mal ni douleur. C’est le mode de nourriture de beaucoup d’oiseaux chasseurs. Récolte de jolis hannetons jaune et argent (hoplia aulica et sulphurea) qui dormaient en masse sur les fleurs d’une espèce de mauve violette ; dans le laissé des chameaux, quantité d’onitis olivieri et alexis, un lethrus cephalote dont la tête ressemble à une enclume, des ateuchus pilularius qui roulent leurs provisions et se creusent des magasins dans le sable, des sisiphus schœfferi, des copris paniscus avec leur corne de rhinocéros sur le nez, deux oryctes silenus que je n’avais pas encore trouvés vivans, une espèce de ténébrion, la tenthyria interrupta, qui habite là par myriades ; quelques cétoines aurata et morio, enfin les meloë marginata et majalis. En fait de papillons, les zygènes hilaris et sarpedon volent en grand nombre autour des lavandes et des scabieuses.

2 juin. — Procession de la Fête-Dieu. Tout Alger est sous les armes, un autel est préparé sur la place du Gouvernement. Tu me demandes la description d’un type de femme maure et sa toilette. En voilà justement une que j’ai déjà rencontrée une ou deux fois et qui vient louer des chaises pour voir la procession. Elle a la peau très brune, plus que la Française la plus brune, et d’un ton uni et mat que notre race ne comporte jamais. Les Mauresques sont généralement blanches et souvent même très blanches, mais il y a tant de mélanges que l’on commence à ne plus trop savoir quel type on a devant soi : celle-ci a des yeux magnifiques, à la fois très ouverts et très longs ; les yeux de gazelle ne sont pas une métaphore dans ce pays. Les cheveux sont bleus à force d’être noirs, le visage est régulier, le nez droit, la bouche petite, les dents blanches et serrées, les mains fines, bien attachées aux bras par un poignet délicat, les pieds mignons et les jambes d’une Diane chasseresse. Les ongles des pieds et des mains sont peints en orangé, et un seul, celui du petit doigt de la main gauche, en noir. C’est la pâte de feuilles de henné qui fournit la couleur orangée ou noire. Les tempes sont rasées, les cheveux, séparés sur le front, tombent de chaque coté en oreilles de chien coupées carrément. Ceux du reste de la tête sont longs et tombent sur le dos en grosses tresses avec un foulard broché d’or ou d’argent flottant par-dessus et recouvrant une calotte (chachia) posée sur le sommet de la tête. Les paupières sont peintes au koheul.

La dame est une demoiselle de dix-sept ans, dont le nom est très difficile à prononcer, et qu’à tout hasard j’appellerai Zohrah ; les Arabes n’ont pas de noms de famille. Elle est flanquée d’une charmante sœur de treize ans, Ayscha, qu’on prendrait pour une Espagnole, de sa mère, et d’une négresse en haïk bleu.

Zohrah ou plutôt lalla Zohrah, — c’est-à-dire Mlle Zohrah, — porte probablement sous son haïk une toilette éblouissante, un caftan de moire jaune broché d’or avec une ceinture à gros fermoirs d’argent, et au-dessous de la ceinture un mouchoir de soie (fouta) rouge et vert rayé d’or, noué par devant et serré sur les hanches ; une culotte large descendant un peu au-dessous du genou et laissant voir la jambe ; une chemise de gaze à paillettes et un petit corsage (frimla) en soie, en toile d’argent ou d’or, toujours très riche ; des babouches sans quartiers, en velours ou en maroquin. Ajoute à cela des bagues à tous les doigts, des bracelets aux bras et aux jambes, formant sur le cou-de-pied un gros bourrelet d’or qui résonne à chaque pas, des boucles d’oreilles, des colliers de pièces d’or, d’ambre et de fleurs d’oranger, et une couronne de diamans montés à la mauresque.

De cette riche parure on ne voit rien quand la Mauresque n’est pas chez elle : un long pantalon à plis, en gros calicot blanc empesé, descend jusqu’aux pieds, enfouis dans de gros souliers noirs assez laids ; un vaste haïk blanc enroulé autour de la personne l’enveloppe et la drape tout entière. Le haut de cette draperie retombe jusqu’aux sourcils ; un mouchoir blanc, noué par derrière, cache le bas du visage jusqu’aux yeux. Le haïk est retenu sur la poitrine par de grandes épingles kabyles d’où pendent de longues chaînes d’or à quatre rangs. Tout ceci est la mode invariable pour les riches ; mais la Mauresque aspire à porter le costume européen, et elle y arrivera. Le rêve de lalla Zohrah est de posséder une crinoline, une robe de soie noire à volans et un chapeau à l’espagnole avec des plumes ; elle a même acheté déjà des bottines vernies qu’elle n’ose pas mettre, mais qu’elle regarde avec amour et montre à ses amies avec orgueil.

Maintenant tu veux savoir quelles peuvent être les idées de ces femmes-là. Je suis trop nouveau dans le pays pour te dire ce qu’elles pensent en général ; mais voici un échantillon des opinions et des raisonnemens de Zohrah. Tout en appelant fantasia chrétienne la procession qu’elle vient voir, elle me dit qu’elle n’y vient pas par simple curiosité, mais par vénération pour Sidna-Issa (Jésus-Christ), qui est aussi grand prophète que Sidna-Mohamed (Mahomet). « Pourtant, ajoute-t-elle, ces fantasias, ces fêtes, sont un effet de l’habitude ; les lois religieuses veulent qu’on s’y conforme, mais Dieu y est fort indifférent ; il n’est pas là, il n’est pas dans la mosquée, il est partout. » Elle dit tout cela en très mauvais français, mais elle se fait bien comprendre, et ses idées sont nettes. Je suis très étonné de ses notions philosophiques, et je te les donne pour exactes. Je ne les arrange pas du tout.

Elle est pourtant loin de se poser en esprit fort. Elle paraît très enfant à tous égards. Je la connais fort peu ; si j’ai occasion de la revoir, je te la décrirai aussi exactement qu’un beau papillon.

3 juin. — Déjeuner à Mustapha, au café des Platanes, joli endroit vis-à-vis du Jardin-d’Essai ; promenade ensuite dans ce même jardin. J’examine les bambous, les bananiers, les palmiers à cire, les figuiers à caoutchouc, les arbres à vernis, à suif, à indigo, etc., le tout peuplé d’autruches et de gazelles. Retour à Alger par un corricolo. Dîner chez M. Sarlande. J’y ai trouvé M. Roche, consul plénipotentiaire près le bey de Tunis, prince très progressiste et très ami de la France. M. Roche est un homme de grand mérite, à qui cette partie de l’Afrique devra beaucoup.

4 juin. — Chaleur lourde et temps couvert. Je flâne au hasard dans les petites rues de la ville haute. Maisons carrées à terrasses, petites fenêtres grillées ou à volets verts, il vaudrait mieux dire lucarnes, car on peut à peine y passer la tête. Ces avares ouvertures sont souvent uniques sur un grand pan de mur nu, d’un blanc éclatant. Les maisons, échancrées profondément par le bas, touchent presque à celles d’en face et même parfois tout à fait, appuyant poitrine contre poitrine. Les parties inférieures en retrait forment des galeries ou des voûtes pleines d’ombre ; mais le reflet des murs est si blanc que cette ombre n’est pas de l’ombre pour les yeux : elle donne seulement un peu de fraîcheur. Ces rues de la ville haute sont toutes en pente rapide et en escaliers à marches profondes pavées à pointe de diamant. Je te parle des meilleurs endroits, qui sont encore très pénibles à gravir.

Le silence de ces rues ombreuses, que ne parcourent jamais ni les voitures ni les animaux, n’est interrompu que par le clapotement des sandales de quelques Juives et les chuchotemens mystérieux qui s’échappent de je ne sais quelles fissures de la muraille.

Je suis entré dans une mosquée, c’était l’heure de la prière ; Maures et Arabes étaient assis par terre, les jambes croisées, par rangées symétriques, le visage tourné vers l’orient. Ils psalmodiaient tous ensemble la même phrase plusieurs fois de suite, remuant la tête et balançant le corps d’arrière en avant ; puis tous se lèvent et s’inclinent en portant les deux mains à la poitrine d’abord, au front ensuite, après quoi ils se prosternent, et de leurs turbans balaient les nattes. Tout cela se fait avec un ensemble et une exactitude qu’envieraient des soldats prussiens.

Au sortir de la mosquée, un bel Arabe, qu’on eût cru passé au lait de chaux, tant son vêtement était net et blanc, voit venir à lui un vieux mendiant ordoux, la tête non rasée, le corps appuyé sur un long gourdin. Je crois que pour tout vêtement ce pauvre n’avait que sa besace. Il tend la main au riche chef, qui lui donne une pièce de monnaie, et qui, appuyant sa barbe propre et soyeuse sur cette barbe immonde, l’embrasse sur la bouche. Un autre Arabe, coiffé de la corde de poils de chameau, suit l’exemple du premier, et ainsi de plusieurs autres. Ce Diogène est réputé saint (marabout).

Le soir, musique arabe et kabyle chez M. Salvador Daniel. Omar, premier alto, tient son instrument comme un violoncelle et son archet comme un crayon. Deux joueurs de mandoline qui, pour faire vibrer les cordes, se servent d’une plume fendue et emmanchée à l’antique, m’ont rappelé ces figures d’Herculanum qui jouent de la cythare avec un objet semblable. Omar est un habile virtuose. La musique qu’il nous fait entendre est bizarre et ne satisfait guère aux exigences de nos règles musicales. Quand Salvador la traduit sur son violon, elle est intelligible et correcte ; mais les indigènes secouent la tête en disant : « C’est très joli, mais ce n’est pas ça ! » Moi, qui suis un peu sauvage en fait de musique, j’avoue que j’aime mieux la forêt vierge que le jardin cultivé.

5 juin. — Promenade en voiture à la Bouzarea par Douera. La Bouzarea est comme qui dirait le Coudon[1] d’Alger, mais la hauteur de cette montagne n’est que de quatre cents mètres. La vue qu’on découvre du sommet est magnifique. On arrive à ce sommet par un marabout perdu dans la verdure. Les palmiers-chamœrops ont là de cinq à six mètres de haut ; les cactus, qui, mêlés à des aloès, forment la haie autour des principales tombes, ont le tronc gros comme des barriques. Les sépultures musulmanes sont des carrés de pierre de huit ou dix pieds, revêtus de plaques de faïence coloriée. Au milieu de cette espèce de mur d’enceinte élevé d’un pied, la tombe, recouverte de maçonnerie ou de gazon, se termine par une pierre tumulaire en forme de turban. C’est sur ce mur que s’assoient, fument, rêvent ou devisent les Arabes. Un cimetière n’est pas pour eux un symbole de tristesse ou de recueillement : c’est une espèce de salon champêtre où le passant se repose, quand ce n’est pas un lieu de fête. Cette indifférence pour la mort n’entraîne aucun sentiment de mépris pour le mort : profaner les tombeaux serait un crime pour eux comme pour nous ; mais le bruit, la gaieté, la fantasia, les repas, la conversation, ne portent, selon eux, aucune atteinte à la dignité du lieu saint. Les troupeaux ne l’insultent pas non plus ; comme il n’y a pas d’enceinte, ils y pénètrent et y paissent en liberté. Le gibier se réfugie dans les cimetières qui sont peu fréquentés, et les chasseurs l’y poursuivent comme dans une remise. Pendant que j’étais au marabout, un Arabe armé d’un bâton courait après un lièvre en poussant des cris sauvages. L’homme et la bête disparurent rapidement dans un pli de terrain. J’aurais voulu voir si, comme on le dit, l’Arabe est assez agile pour attraper le lièvre à la course. Celui-ci paraissait déterminé à le tenter.

Au-delà du petit chemin qui entoure le cimetière, la cime de la Bouzarea se bifurque en deux grosses bosses ; l’une, au nord, s’allonge vers la mer et porte un village de gourbis-, l’autre, à l’ouest, me faisait l’effet d’une colline pierreuse : mais en approchant je vis que c’était la prolongation démesurée du cimetière que je venais de quitter. Je laissais derrière moi le marabout, le puits et les tombes des chefs ; j’entrais dans le domaine de la plèbe. Pas d’ornemens, pas de dalles tumulaires taillées ; un carré ou un losange tracé confusément par cinq ou six pierres brutes. La végétation semblait avoir été parcimonieuse aussi pour ce commun des martyrs. Pas un seul arbre, rien qu’un fouillis rabougri de cistes à feuilles de saule.

Tu me diras que je ne sors pas des cimetières : c’est qu’il y en a tant ici, ils sont si vastes, et on en rencontre dans des lieux si écartés, qu’on ne peut se promener sans en traverser quelque vestige. C’est à se demander si on est sur la terre des vivans et s’il n’y a pas plus de sépultures que d’habitations. Au reste, ces tombes plébéiennes ont plus de poésie que celles des riches, qui, avec leur vêtement de faïence et leur forme carrée, ressemblent assez à nos fourneaux de cuisine. Il est vrai que certaines sépultures romaines sont aussi prosaïques. Tu te rappelles, dans les catacombes découvertes près de Rome par Pietro, cette tombe dite, je crois, des choristes, carrée, basse et ornée de petits couvercles fermant des jattes pleines de cendres ; elle ne ressemblait pas mal aussi à un fourneau de cuisine ou à quelque chose de plus humble encore.

La coutume antique d’enterrer les gens d’importance au bord des routes a régné également ici. On rencontre quelquefois des tombes isolées que la tradition même n’explique pas. Voici à distance des sépultures bien autrement curieuses sur la terre africaine. Sur les plateaux montagneux de Baïnam, que nous apercevons entre nous et la mer, s’élève une centaine de véritables dolmens. On suppose qu’une légion armoricaine a laissé là ses os ; mais ici tout est mystère, et je ne me charge pas d’expliquer.

Les gourbis qui s’éparpillaient sur l’autre arête du mont ne nous laissaient voir que leurs toits de branchages enfouis dans les cactus. Le gourbi ou la hutte de paille de l’Arabe cultivateur est l’analogue de nos chaumières de paysan ; mais ici la vie est moins compliquée, et le climat dispense de bien-être, étant lui-même un bien-être assuré. — Lits, chaises, tables, armoires, l’Arabe ignore ou dédaigne tout cela ; il dort et mange par terre, sur une natte, et partage son toit avec ses animaux domestiques ; enfans, poules, cochons et chiens vivent là pêle-mêle en bonne harmonie.

Après avoir joui de la belle nature par-dessus les ondulations du Sahel, — toute la plaine de la Mitidja jusqu’au Petit-Atlas et à la Chénoua, la mer à perte de vue, six cents lieues carrées de pays chaud et lumineux, — nous avons descendu par le côté du Frais-Vallon, gorges et ravins profonds, très boisés, hauteurs nues, mais toujours vertes. Une grande déchirure verticale au flanc de la Bouzarea éclairée par le soleil couchant était d’un effet merveilleux.

Le soir, nous sommes allés prendre le kaoua (café) chez Zohrah ; elle était en costume d’intérieur, pantalon court en soie rayée, chemise transparente, ceinture, un petit corset d’argent qui serait trop court de taille pour un enfant de deux ans, une grande fouta de satin toute brochée d’or, mouchoir rouge et noir tombant sur le dos et assujetti à la tête par un ruban noir qui en fait quinze ou vingt fois le tour, une paire de bas blancs bien tirés et par-dessus les bas une paire de chaussettes roulées un peu plus haut que la cheville, un long chapelet de fleurs d’oranger retenu derrière l’oreille gauche et tombant sur l’épaule.

Elle rit, elle fume des cigarettes, elle parle arabe, nègre, italien et français dans la même phrase. Elle est d’une coquetterie si naïve qu’on a plaisir à lui prodiguer des complimens. Nous l’avons trouvée accablée par une forte migraine, la figure luisante de pommade ; après le café, elle s’est trouvée guérie. Elle s’est fait essuyer et a babillé jusqu’à dix heures du soir. Les bâillemens sont arrivés alors comme des coups de pistolet. C’était le signal de la retraite.

Tu es peut-être curieuse de savoir à quelle classe de femmes appartient Zohrah. C’est assez difficile à déterminer, faute de situation analogue dans nos mœurs. Elle est fille d’un marchand maure, décédé depuis trois ans, et de la vieille Kadidjah, Arabe de Constantine. Elle a été en pension chez une Française, ce qui explique ses innocens appétits de liberté. Après la mort du père, la mère et la fille ont converti leur fonds de commerce en or et en bijoux. C’est la manière de procéder des Maures et des Arabes. Ils ont peu de besoins, et leurs instincts tendent à simplifier encore cette existence, déjà si simple. La convoitise des femmes porte généralement sur des objets de si peu de valeur qu’on ne peut les accuser de cupidité ; elles ignorent les calculs de l’ambition, comme toute leur race ignore la spéculation, c’est-à-dire la fructification de l’argent. C’est entre leurs mains une provision stérile, comme ces amas de graines et de noisettes que font les souris de nos jardins pour passer l’hiver sans sortir : prévoyance, il est vrai, mais prévoyance modeste et philosophique à la manière des sages de l’antiquité ou des animaux. Ces femmes ne produisent rien : que feraient-elles, n’aspirant pas à s’enrichir ? Elles épargnent, et, « comme les lis des champs, elles ne travaillent ni ne filent. »

6 juin. — Je suis allé voir Prosper Jourdan, que j’ai trouvé courbaturé de notre promenade à Koleah. Il était occupé, tu ne devinerais jamais à quoi ? Il cherchait un trésor dans son jardin. Il ne faisait peut-être pas cette recherche très sérieusement ; mais il n’y avait pas de raison pour qu’il ne trouvât pas quelque chose d’enfoui dans le trou qu’il explorait, et qui avait l’air d’un ancien four ou d’une citerne comblée. Les Arabes, par suite de cette prévoyance étroitement raisonnée dont je te parlais hier, enterrent leur argent dans tous les coins des maisons et des jardins, et même en pleine campagne. Parfois ils meurent sans avoir révélé le secret, et on peut très bien trouver dans des lieux déserts, sous une pierre, sous un buisson ou au pied d’un arbre, une somme d’argent ou de cuivre qui a été toute une fortune, ou un en cas pour les éventualités d’une destinée humaine.

Je suis revenu par le chemin à mi-côte qui passe au-dessus de la porte d’Isly. — Partout, dans les ravins, une végétation admirable.

7 juin. — Promenade dans la ville haute. Les boutiques maures sont des niches de quatre pieds carrés exhaussées d’un mètre audessus du sol de la rue. Le marchand est assis, en tailleur, derrière sa marchandise : trois paniers pleins de brimborions, six colliers d’ambre, deux pots de tabac, six éventails de palmier, un sac d’épis de maïs, du poivre, trois miroirs. Il fume ou prie en dodelinant de la tête et en égrenant son chapelet. Tout le monde a vu cela dans les tableaux de Decamps. Les types et les costumes y sont exacts ; la couleur générale n’y est en aucune façon, ou bien tous les yeux ne voient pas de même. J’ai beau faire, je ne peux pas trouver ici une ombre noire ou seulement épaisse, ni une blancheur mate. En dépit de ces oppositions vigoureuses de l’ombre et de la lumière, il y a toujours reflet, transparence, harmonie.

8 juin. — Il pleut toute la journée ; visites. C’est aujourd’hui samedi, le jour de repos des Juifs ; c’était hier celui des Maures.

La route de la Chiffa s’est encore effondrée, les communications avec Médéah sont encore interceptées. — Une tribu arabe s’est révoltée du côté de Milianah ; une batterie d’obusiers de montagne, à dos de mulet, sort par la porte du Sahel pour aller mettre les mutins à la raison. Est-ce raison, la loi du plus fort ? est-ce mutinerie, l’esprit de race ? J’avoue que je n’ai pas de grands argumens philosophiques au service des théories de conquête ; mais celle-ci est accomplie, il est trop tard pour retirer aux Arabes la civilisation qu’ils ont à demi acceptée, et qu’ils accepteront tout à fait, si elle devient meilleure elle-même. Le temps fera tout. Allah est grand, et l’avenir est son prophète.

9 juin. — Promenade avec M. et Mlle Sarlande à El-Biar, chez leur beau-frère, propriétaire de la belle maison mauresque où fut signée, le 5 juillet 1830, la reddition d’Alger. El-Biar est une agglomération de villas turques, très près de la ville et sur un plateau qui reçoit le vent du nord de première main, ce qui est très apprécié ici en été. Promenade à travers les prairies jusqu’à Hydra. On se repose dans un café maure perdu au milieu de la verdure, auprès d’un ruisseau gazouillant sur les cailloux et dans les herbes folles. Plusieurs Arabes étaient là, assis par terre et jouant gravement aux dames. Ces gens-là sont toujours bien posés, jamais grossiers ni vulgaires. Généralement dans la campagne, les cafés sont en plein air, abrités par un hangar ou par une tonnelle de pampres et de figuiers. Ceux des villes sont très sombres et très petits, souvent au-dessous du niveau de la rue. Un banc de pierre ou de planches très bas règne tout autour, le long de la muraille. Pas de fenêtre, un fourneau toujours allumé, une cafetière d’eau toujours bouillante. À peine avez-vous demandé le kaoua, que le grain est cassé et pilé dans la tasse. On y verse de l’eau bouillante, et tout est dit, on attend qu’elle se clarifie d’elle-même. C’est donc une simple infusion qu’on peut prendre quinze fois par jour sans inconvénient, et qui coûte un sou la tasse. Il est très poli d’en offrir aux assistans, qui sont toujours nombreux et qui ne refusent jamais.

J’ai vu aujourd’hui, en rentrant à Alger, une vraie boxe anglaise entre deux portefaix biskris. C’était aussi majestueux que tous les autres actes de la vie arabe. Coups de poing pleuvaient. Pas un cri, pas une injure. Le seul bruit perceptible était celui des horions résonnant sur les crânes. Les camarades, en cercle, contemplaient le duel, et semblaient en être à la fois témoins et juges. Ils attendirent qu’une douzaine de gourmades eussent été échangées en pleine figure, et, l’honneur étant satisfait, les champions furent séparés.

10 juin. — Jour voilé, horizons perdus. J’irais bien en Kabylie ; mais voyager dans la brume et la pluie, ce n’est pas le moyen de voir. — Je me suis payé la fantaisie de contempler pendant plusieurs heures l’intérieur étrange de Zohrah. La maison est, comme toutes celles d’Alger, une sorte de tour carrée percée de petits yeux. Une lourde porte à guichet grillé, et revêtue de gros clous, retombe toute seule à l’entrée du vestibule, orné de deux bancs de pierre. On entre par une ouverture cintrée dans une sorte de cloître ou d’atrium à ciel ouvert qui sert de salon principal. Cet atrium, pavé en mosaïque, est entouré d’une galerie à arcades, dont les colonnettes, de deux à trois mètres de haut, supportent une galerie supérieure. On monte à celle-ci par un escalier rapide pratiqué dans l’épaisseur du massif. Le même escalier conduit à la terrasse. Les appartemens donnent au rez-de-chaussée sur le cloître, en haut sur la galerie. Les chambres sont élevées, étroites, et de toute la longueur de chacune des faces de la maison.

J’ai trouvé Zohrah déjeunant avec sa mère et sa jeune sœur Ayscha, toutes trois assises par terre dans la salle d’en bas, autour d’un plateau de cuivre. Le repas se composait de pain anisé, d’un plat de poissons frits et de cornichons crus, coupés en quartiers et nageant dans l’huile ; en fait de boisson, de l’eau fraîche dans une gargoulette qui passe de bouche en bouche à la fin du repas. Qui boit n’a plus faim, dit l’Arabe. On m’a invité à prendre part au festin ; heureusement pour moi, je venais de déjeuner. On monte à l’étage supérieur, dans la chambre de Zohrah. Le mobilier se compose d’une natte couvrant tout le pavé, un plateau avec ses tasses sur un tabouret incrusté de nacre. Vis-à-vis de la porte, dans une niche revêtue de plaques de faïence, presque au niveau du sol, un divan, couvert de tapis et garni de coussins de toutes formes, sert aussi de lit, car l’usage n’est pas de se déshabiller pour dormir. Cependant il y avait un véritable lit au fond de l’appartement. Ce monument, en fer ouvragé, garni de rideaux d’étoffe rayée, est un produit de l’industrie locale. C’est un objet de luxe qui commence à s’introduire, mais qui ne sert encore que d’armoire, car en ouvrant les rideaux je vois, en guise de matelas, sur le fond de planches, des provisions de sucre, de café, de riz, des pots de confitures et des pots de graisse. En face du lit, un grand coffre noir, tout reluisant de clous et d’ornemens en cuivre, renferme les haïks, les corsages, vestes, foulards, pêle-mêle avec l’argent et les bijoux. Les murailles, blanchies à la chaux, sont toutes nues. La lucarne grillée qui sert de fenêtre est à deux mètres du plancher. Une grande glace dans un cadre de cuivre couvert d’arabesques est placé au-dessus du divan, sans préjudice de deux ou trois miroirs courant à travers la chambre. Cinq ou six paires de babouches errent dans tous les coins.

La mouima, c’est-à-dire la maman, suivie de la négresse, a servi le café, et l’on a bavardé arabico-franco-sabir. Je ne sais pas du tout comment nous faisions pour nous comprendre, mais le fait est que nous nous comprenions très bien. Scène de famille. Zohrah venait d’acheter un pantalon d’indienne bariolée, et Ayscha était jalouse. Je lui propose de lui en acheter un pareil. Un oui très curieux d’intonation change mon offre en promesse ; mais voilà que ce pantalon trotte dans la cervelle de la sœur aînée. Il sera peut-être plus beau que le sien. On boude, on pleure et on rit. On ne se réconcilie pas, on oublie. De vraies linottes !

Ayscha paraît avoir dix-huit ans, elle n’en a que treize. Elle est grande et forte, très brune, très belle, et d’une expression tantôt farouche, tantôt naïve. Zohrah m’a menacé de grand couteau dans ventre à moi, si je m’occupais de sa sœur. Comme mes éloges sur la beauté de l’enfant étaient très désintéressés, mes explications l’ont calmée. Elle m’a chanté une quantité d’airs arabes entrecoupés de cigarettes et de café ; puis, s’interrompant tout à coup, comme si elle eût oublié que j’étais là, elle a ouvert son coffre, déplié et replié ses haïks ; elle a contemplé ses corsages de brocart et de velours, ses bagues, ses bracelets de bras et de jambes. Enfin, reprenant le tout et l’empilant sens dessus dessous dans la caisse, elle est allée chercher dans une niche une petite boîte de carton, et, après s’être mise par terre à plat ventre, elle a répandu au hasard le contenu de l’écrin ; c’était une centaine de perles fines quelle s’est mise à enfiler tranquillement, avec l’aide d’Ayscha.

Je ne m’attendais pas à dîner avec elle, et pourtant cela est arrivé. Comme j’allais à Saint-Eugène, je l’ai aperçue dans une voiture avec sa mère, allant faire je ne sais quelle dévotion à un cimetière, et, malgré leurs voiles, je les ai facilement reconnues. Le chemin était désert, et je les ai arrêtées pour les inviter à dîner avec moi, ce que la mère a refusé ; mais Zohrah mourait d’envie de savoir ce que pouvait être un dîner français, et, encouragée par ma promesse qu’un de mes amis en serait, elle est venue, avec ou sans permission, nous rejoindre après avoir reconduit sa mère.

Elle est arrivée en toilette splendide, tout or et pierreries ; mais ce qu’elle montrait avec le plus d’orgueil dans sa parure, c’était l’innovation d’un jupon de piqué blanc : quant au reste, elle en avait sur le corps pour quinze mille francs. C’est toute sa fortune. Elle peut dire comme Bias : Omnia mecum porto. Je tâcherai de faire un croquis de sa figure et de son costume ; mais ce n’est pas facile, elle se cache à la vue de l’album et du crayon.

Le jardin où nous allions dîner est perché au bord de la mer, sur un rocher qui surplombe. Une escarpolette était là. Zohrah a voulu en tâter. Une joie d’enfant sauvage s’est emparée d’elle ; elle ne se trouvait jamais lancée assez fort et assez haut, et quand elle se voyait au-dessus du précipice, elle criait son you, you, you de triomphe. Tout à coup elle s’écrie : « Assez, j’ai peur ! » J’arrête l’escarpolette, elle descend, et s’en va au fond du jardin, le dos tourné à la mer, en disant : « Je veux bouder ce qui m’a effrayée. »

À dîner, elle a voulu boire de l’eau folle, c’est-à-dire du vin de Champagne. Tout allait bien, quand on a apporté du saucisson. La voilà furieuse : le porc est fils du Juif, le Juif est fils de la pourriture. Elle menace de s’en aller si on ne remporte le saucisson ; on obéit ; mais un moment après autre scène. Je ne sais quel mot sans aucune portée dit par l’un de nous lui paraît une injure ; elle ne mange plus, elle retourne bouder, elle pleure ; elle revient, l’orage est passé ; elle rit. Elle veut couper les moustaches de mon ami avec un couteau. Elle nous demande tout ce qu’elle voit ; quand elle le tient, elle remercie Allah, et nullement la main humaine, qui n’est que l’instrument des volontés du Tout-Puissant. Nous essayons de nous refuser à ses autres convoitises ; elle n’en montre ni dépit, ni regret : Allah ne l’a pas voulu. Elle a demandé à entendre de la musique, il n’y en avait pas ; elle s’en est vengée sur les sucreries, qu’elle a emportées dans son mouchoir.

En revenant, elle avait peur de tout, et se tenait blottie dans ses haïks au fond de la voiture. Cette habitude du voile et de la séquestration fait des femmes de l’Orient des oiseaux nourris en cage, que le moindre acte de liberté effarouche et grise tout à la fois. Elles voudraient tout voir, et n’osent rien regarder.

11 juin. — Il y a deux Arabes maboul, c’est-à-dire fous, qui vaguent par les rues : l’un est petit, pâle ; sa barbe et ses cheveux noirs poussent incultes sur sa grosse tête. — Il porte pour tout vêtement une chemise brune rayée de noir (la gandoura). Pieds, jambes et bras nus, il va et vient en décrivant de grands demi-cercles ; il ne s’arrête jamais, et parle toujours à haute voix. Personne ne lui dit rien. — L’autre vient souvent devant le café d’Apollon quand les petits Napolitains y jouent du violon et de la harpe. Celui-ci est à moitié nu ; il porte une fleur passée dans l’oreille, et entortille sa tête à tous crins d’une ceinture rouge dont il laisse flotter un bout. Il marche par sauts, et, après être resté accroupi derrière une borne comme un chat qui guette sa proie, il bondit et s’arrête court. Il se croit lion. Une mouche passe, il veut l’attraper et fait des sauts impossibles. Ce soir, la musique l’avait mis en verve. Après bien des extravagances, il s’est précipité sur l’un des petits harpistes, lui a jeté son instrument au loin, a renversé l’enfant, et s’est mis à le fouler aux pieds et à le mordre. J’ai couru sur lui, des Maures lui ont arraché sa victime. Il est resté impassible, criant : Moi maboul ! ce qui lui donne la liberté de tout faire. La police française, qui n’a pas ces préjugés, devrait bien enfermer ce gaillard-là. — Promenade entomologique au bord de l’Harrach, nulle trouvaille.

12 juin. — À cinq heures du matin, je pars avec l’artillerie, qui va manœuvrer dans les sables d’Hussein-Dey. Les clairons sonnent, les chevaux piaffent, les servans des pièces, par pelotons, suivent à pied caissons, canons et obusiers dans le sable déjà lumineux et blanc sous l’action d’un soleil déjà chaud. À une sonnerie de trompette, toute cette file d’hommes et d’équipages, qui se déroulait sur la plaine comme un grand serpent noir, s’arrête brusquement. En un instant, les obusiers de montagne portés à dos de mulet, les canons tirés par de forts chevaux gris pommelé, sont rangés en batterie. Chacun est à son poste, le général Yusuf donne le signal, et les canons rayés mêlent leurs tonnantes voix aux sonneries perçantes des clairons. Les boulets coniques fendent l’air en sifflant et vont atteindre les buts placés à dix-huit cents mètres ou s’enterrer dans le sable en soulevant des nuages de poussière. De gros flocons de fumée nous enveloppent et projettent des ombres rousses jusque sur le cuivre des canons. Un artilleur à demi effacé dans ce nuage de poudre, le bleu infini de la mer aperçu par une trouée passagère, c’est tout ce que l’œil peut saisir. Jusqu’à neuf heures j"ai les oreilles cassées par un vacarme de tous les diables qui pourtant m’amuse beaucoup. Plusieurs points de mire ont été traversés par les boulets.

Au retour, je suis allé voir la bibliothèque d’Alger, ancien palais mauresque très beau et très original, projeté sur la mer. M. Berbrugger, le conservateur, veut bien m’en faire les honneurs avec une grande obligeance et un grand savoir. Vestiges romains, grecs et phéniciens très intéressans.

Depuis plusieurs jours, je remarque un très beau nègre au type éthiopien, noir comme du velours noir, vêtu toujours d’une manière recherchée et de bon goût. Cet Othello m’intriguait. Je pensais que c’était quelque cheikh ou quelque ambassadeur de Tombouctou. Il portait ce soir une veste et des culottes bleu foncé avec force passementeries, un gilet rouge à mille boutons d’or. La taille était serrée dans une magnifique ceinture amarante. Le burnous noir à floches rouges, relevé et drapé avec goût sur l’épaule, laissait paraître le burnous blanc de dessous comme doublure. La chachia rouge à gland bleu, tranchant sur un serre-tête blanc, faisait ressortir sa peau d’ébène. Il était en outre chaussé d’une paire de bottes à l’écuyère luisantes comme un miroir. Une canne blanche à la main, il fumait des cigarettes. Il me semblait que ce grand personnage fréquentait bien mauvaise compagnie, car ses interlocuteurs étaient des Biskris ou des Mozabites de piètre apparence. Je demandai son nom : c’était Yacoub, le garçon baigneur.

13 juin. — Après déjeuner, M. Sarlande veut m’emmener visiter la fameuse frégate la Gloire, qui est ici, et que nous n’avons pas eu le temps, toi et moi, d’aller voir dans la rade de Toulon : mais je suis forcé de refuser, ayant donné rendez-vous au lieutenant Chanteloup pour visiter l’habitation du général Yusuf.

Apprenant qu’il y avait là nombreuse compagnie, j’allais me retirer après avoir regardé le jardin, lorsqu’au détour d’une allée je me trouve en face du général. J’ai beau alléguer mon costume du matin, il me force d’entrer et de visiter tout. C’est une véritable habitation mauresque, arrangée par lui avec un grand goût. Mélange du style arabe avec l’italien très réussi. — Les jardins sont charmans, les écuries sont belles, les chevaux superbes. On monte au salon, qui était plein de monde, et on fait de la musique ; Mme Yusuf fait les honneurs très gracieusement. J’ai pu, pendant une heure, observer le général. Il était vêtu d’une veste noire à brandebourgs et d’un pantalon rouge (petite tenue de cavalerie africaine). C’est un petit homme, qui paraît de taille moyenne grâce à l’harmonie des proportions ; type italien, barbe et cheveux grisonnans, ce qui ne l’empêche pas de paraître encore très jeune. Ses manières sont élégantes, ses yeux vifs, le nez droit ; figure charmante, très expressive, voix douce et timbrée. Il chante sans savoir la musique, à ce qu’il prétend, et il chante bien. Il remue sans cesse, c’est un feu d’artifice. On sent en lui l’homme qui ne doute de rien, l’homme d’aventures et le héros. Je dirais volontiers que c’est un Murat africain ; mais c’est un type plus original encore, car il y a en lui du mysticisme. Nous nous sommes quittés avec de grandes poignées de main, moi très content de lui et assez frappé.

Ce soir, un tour au café de la Perle, vieille réputation d’Alger. C’est un café chantant de province, et rien de plus.

145 juin. — Ce matin, débarquement des zouaves arrivant de l’expédition de Syrie. Que de figures hâves et brûlées par le soleil ! Ils sont superbes, ces gaillards-là. Les zouaves et les chasseurs d’Afrique vont les recevoir sur le port ; c’est une joie, un bonheur de retrouver les camarades, qui va se traduire en nopces et festins.

À deux heures, cérémonie des fiançailles dans une riche maison juive. La fête des noces durera d’un samedi à l’autre. Le mariage aura lieu jeudi. Les billets d’invitation sont en langue française et en arabe avec l’écriture hébraïque. Dans la cour, servant de salon, au rez-de-chaussée, soixante personnes sont déjà réunies. Une table est dressée : assiettes de gâteaux d’amandes et de miel, biscuits de Savoie, orgeat et anisette ; trois ou quatre verres, six cuillers de vermeil. Les dames juives en grand costume d’apparat, étoffes de velours, de soie, de satin broché d’or ou d’argent, avec tous les bijoux imaginables et d’une valeur sérieuse, sont assises gravement et parlent peu. Les enfans roux et vermeils, c’est-à-dire teints au henné joues et cheveux, crient et font un bruit d’enfer. Deux musiciens jouent chacun d’un instrument, le violon et la mandoline ; un troisième fait résonner la darbouka. C’est une cruche de terre dont le fond est couvert d’une peau. Un quatrième, un enfant, secoue un tambour de basque.

On me fait monter à la galerie, asseoir, boire du sirop et manger des sucreries, après quoi on me conduit vers la mariée, qui était dans sa chambre et qui n’en a pas bougé. C’est une petite dodue assez gentille et d’un type juif accentué. Quoi qu’on m’en ait dit, je n’ai pas trouvé les Juives d’Alger belles. Les hommes sont généralement communs. Les garçons d’honneur, élégans de cette classe, étaient singulièrement vêtus : culotte de zouave, bas bleus, souliers vernis, ceinture bleue ou noire, veste turque à petits boutons, tantôt vert pomme, tantôt jaune, amarante, bleu de ciel ou rose ; par dessus, un gilet français à la dernière mode, chemise à raies ou à pois, cravate de couleur, cheveux longs et casquette en velours noir, à visière. Les vieillards portaient le costume juif un peu modifié et ressemblant au costume maure, sauf le turban, qui est noir. Quelques-uns, enhardis par l’occupation française, se sont permis récemment le turban blanc. Les femmes sont grasses, leurs formes se dessinent vigoureusement sous leurs jupes de velours ou de satin, étroites et fortement adhérentes à la taille. La gorge se développe avec la même ostentation sous l’espèce de cuirasse d’or qui orne le haut de l’ouverture de la robe de dessus. Ce corsage est une broderie épaisse de deux doigts, analogue à celles qui garnissent la chasuble de nos prêtres. Les bras sont à nu sous une longue manche de gaze relevée à l’épaule.

La musique commence : la première demoiselle ou plutôt la première dame d’honneur, car c’est une femme mariée, si j’en crois son costume, prend deux foulards de satin rouge à longues raies d’or, et tantôt les agite lentement à la hauteur de son front en les faisant passer alternativement l’un au-dessus de l’autre, tantôt s’en sert pour cacher sa figure. Ses yeux restent constamment baissés. Elle tourne mollement deux ou trois fois sur elle-même, marquant le pas par un piétinement sans secousses apparentes. Cela dure cinq minutes et cesse tout d’un coup. La musique s’interrompt avec la danseuse. Elle remet ses deux foulards à une autre dame qui se fait beaucoup prier, et se décide enfin à répéter la même danse que nous venons de voir. La dame d’honneur qui lui a gardé sa chaise, car on ne s’assied pas ici par terre à la manière des Mauresques, la lui rend, reprend les foulards et les porte à une troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce que toutes aient dansé.

Quelques vieilles Juives édentées poussèrent le you you des Arabes en l’honneur de certaines danseuses émérites au second tour qu’elles faisaient sur elles-mêmes, mais jamais à la fin du solo. Aucun homme ne dansa, non plus qu’aucune des demoiselles, bien reconnaissables à leur coiffure conique penchée sur une oreille et retenue par une mentonnière. Ces bonnets pointus sont en étoffe d’or ou en velours galonné, souvent tout en sequins cousus. Les dames portaient le mouchoir de soie noire serré sur le front et placé un peu de côté à la manière des Mauresques.

Après la danse et une nouvelle distribution de choses sucrées, les dames d’honneur firent apporter une table et procédèrent à l’exhibition des cadeaux de noce : d’abord un tapis bariolé, puis une robe de dessus en soie puce garnie d’or, seconde robe en velours vert garnie d’or, troisième robe cramoisie à fleurs d’or, garnie et brodée d’or ; il y en avait six toujours plus éclatantes et plus riches l’une que l’autre. On montre ensuite six corsages d’or, d’argent et de satin assortis aux robes, puis les petits corsets toujours or et argent, puis les mouchoirs brochés d’or, puis les châles de crêpe de Chine de toutes couleurs, toujours par six ; enfin les larges rubans rouges destinés à entourer la natte qui rassemble tous les cheveux, et dont les bouts doivent pendre jusqu’aux talons.

Du fond de l’immense panier sortirent aussi deux sébiles d’or, une cuiller d’argent et un petit miroir monté en acajou. Pas de lingerie dans cette corbeille ; les femmes d’ici ne connaissent pas l’usage des chemises. Les Mauresques ont adopté le coton pour leurs pantalons, mais les Juives ne portent rien de rien sous leur jupe, qui descend jusqu’aux pieds et traîne par derrière.

En sortant de cette fête, j’ai voulu voir la petite Ayscha, que j’avais laissée avant-hier avec un fort mal de gorge et la fièvre, couchée par terre, enveloppée de couvertures, lançant des regards farouches, refusant de répondre et de rien prendre, un véritable animal malade. J’avais envoyé chercher de l’eau sédative et lui avais enveloppé le cou d’un linge imbibé de la panacée Raspail, la menaçant de la battre si elle résistait. Aussitôt la menace faite, la révolte s’était changée en une obéissance canine. La panacée a fait merveille, l’enfant est guérie et me regarde avec un respect craintif. La vieille Kadidjah s’écrie : « Toi médecin ! toi pas dire ! toi grand médecin (thaheb kebir) » Je raconte ma noce hébraïque à Zohrah, qui se met à imiter très joliment et très drôlement la danse pudique et endormie des Juives, après quoi, selon l’usage des Maures, elle crache en signe de mépris pour les Juifs. Je me retire, béni par la maman Kadidjah, qui m’appelle son fds et me déclare que je suis le sidi de sa maison.

Au café d’Apollon, rencontre et reconnaissance d’un brave camarade de collège, de Norvins, capitaine au 1er zouaves, laissé pour mort sur le champ de bataille, mais aujourd’hui bien vivant et prêt à rendre avec usure les coups de yatagan qui lui ont labouré le crâne.

16 juin. — Départ à six heures du matin avec un enfant très gentil, passionné pour l’entomologie. Nous avons exploré jusqu’à six heures du soir la plaine de la Mitidja. Nous nous sommes perdus souvent dans les lentisques, le long des blés. Pas d’arbres dans la région parcourue, horizons rapprochés, arbustes et plantes basses, marécages, beaucoup de fleurs, sentiers tracés par les troupeaux. Cela rappelle assez les formes ondulées et les grands espaces de la campagne de Rome ; mais on y est en sûreté au milieu des moissonneurs kabyles. Je ne parle pas des chiens, qui sont des bêtes fauves très incommodes.

C’est au mois d’avril qu’il eut fallu venir ici chasser les insectes. J’y ai pourtant trouvé beaucoup de coléoptères : des cicindèles maura et flexuosa, nebria æratus, cebrio longicornis sur les lentisques ; plusieurs sylphas puncticollis et des dermestes en compagnie de quelques histers ; des bubas bubalus, des glaphiries maurus et Lasserii, des hymenoplies strigosa par centaines, beaucoup de clérons, des trichodes umbellatarum et sipylus en compagnie des clytres paradoxa et sexmacula. Parmi les mylabres, marocana oleœ, maculala et bifasciata, je crois qu’il n’y a pas deux individus semblables. On a divisé le genre en beaucoup d’espèces ; mais on pourrait bien y voir autant d’espèces que d’individus. Parmi les buprestes, j’ai trouvé mauritanica, onopordi, œnca, tenebricosa, volant dans les herbages, les lentisques et les genêts ; en revenant, quelques charançons et brachycères dans la poussière du chemin ; dans le sable, des scarites striatus et pyracmon bien plus gros que ceux des Sablettes de Toulon.

Le temps a été voilé jusqu’à midi ; alors le soleil a pointé raide. Visite à la maison dont je suis le sidi. J’ai trouvé Zohrah occupée à enluminer sa mère au pinceau. Elle lui avait fait une paire de sourcils formidables qui lui coupaient la figure en deux. C’est au point que je ne pouvais la reconnaître à première vue. La vieille dame était triomphante. Zohrah s’était elle-même moucheté tout le visage de petits croissans, de petites pleines lunes, d’étoiles ; elle avait tout le firmament sur le visage. Je n’ai pu m’empêcher de rire. La mère et la fille, qui sont de bonnes personnes, en ont fait autant ; mais la petite, qu’on avait laissée à sa beauté naturelle et qui en était furieuse, boudait et grondait dans un coin comme une panthère. Ces dames avaient passé leur journée au bain, s’étaient fait raser la moitié du crâne et tellement frotter qu’elles en avaient la peau des bras et des jambes usée. Le muezzin s’est fait entendre : chacune a couru à sa fenêtre réciter sa prière et demander à Allah du bonheur et de la santé, et probablement un paradis où elles seraient naturellement tatouées.

De la terrasse de leur maison, on découvre la moitié de la ville, la mer et le fond du golfe jusqu’à l’Atlas. Les maisons mauresques sont intérieurement évidées de haut en bas comme des puits. D’où j’étais, je plongeais jusqu’au fond de quelques-unes, et je voyais, dans son cloître entouré de colonnettes, un vieux musulman endormi sur une peau de lion. Dormir sur la dépouille du lion éloigne les méchans esprits. Je le voyais si bien que je le reconnus. C’est un homme très riche. Toute sa fortune est enfermée dans un coffre. Il n’a d’autre propriété immobilière que sa maison. Pour sa dépense de chaque jour, il puise au trésor d’où ses fonds endormis s’écoulent lentement goutte à goutte depuis soixante ans. Quand il aura fini de ronfler sur sa peau de lion, il ira s’asseoir dans une petite niche qui donne sur la rue, et là, seul, muet, oisif, fumant du tekrouri (c’est-à-dire du haschich), il attendra l’heure de la prière.

Sur une terrasse voisine, j’aperçois deux Mauresques qui passent à visage découvert et qui me regardent ; je les salue à la mode arabe, en posant la main sur mon cœur ; elles rient. Un vieux nègre arrive, gronde et les fait rentrer. Zohrah accourt, prétend que je la compromets et me fait descendre.

18 juin. — En passant dans la rue avec un de mes amis, nous rencontrons une mulâtresse élégante et même magnifique. Nous l’abordons par curiosité, elle nous répond en français ; elle nous invite sans façon à prendre le café et à venir entendre de la musique chez elle. C’est une danseuse musicienne, type bien caractérisé de la courtisane africaine. Un certain luxe règne chez elle, et elle est propriétaire, dit-on, de deux autres maisons. Un vieux domestique noir, que je soupçonne fort d’être papa à li, faisait chauffer de la soupe au rez-de-chaussée. La dame est très vaniteuse de sa richesse, mais encore plus de sa beauté bizarre. Elle rit comme un vrai nègre, en montrant des dents à n’en pas finir ; elle est fort naïve dans son amour d’elle-même. Il semble qu’il n’y ait qu’elle au monde, tout a été créé pour elle, tout se rapporte à sa personne. Sitôt qu’on ne s’occupe plus d’elle, elle tombe dans la tristesse et s’endort. Elle imite le chant et les danses françaises d’une façon hétéroclite et veut de grands complimens. Bonne créature, moitié enfant, moitié singe.

Il fait chaud, trente degrés à l’ombre.

19 juin. — Au pied des rochers de la place Bab-el-Oued, au bord de la mer, quelques vieilles Mauresques et deux négresses ont allumé un brasier sur lequel brûle de la myrrhe ou de l’encens. Un coq est égorgé, et son sang coule au milieu des flammes. Après avoir abandonné la plume au vent, on déchire la victime, on en jette les morceaux au loin dans la mer ou sur le rivage. Cette cérémonie, que les bons musulmans traitent de sacrilège et considèrent comme un pacte avec les mauvais esprits, me semble une tradition des sacrifices antiques.

Les Arabes et les Maures célèbrent depuis hier les fêtes de l’aïd-kebir, qui marquent pour eux la fin de l’année. Les Français les appellent fêtes du mouton : chaque famille achète un de ces animaux, l’immole à domicile pour la rémission de ses péchés, en mange un peu et donne le reste aux pauvres. Alger depuis deux jours n’est qu’une vaste boucherie.

Les nègres parcourent les rues en battant la grosse caisse et en faisant résonner de grandes castagnettes de fer, les crotales antiques. Ils vont partout, faisant la quête aux sous, dansant et chantant. Six de ces musiciens s’arrêtent au carrefour de la rue Duquesne. L’un d’eux, vêtu de rouge et coiffé d’un haut bonnet couvert de plumes fauves, s’est mis à danser sans quitter ses crotales ; ses compagnons, lui marquant le pas, sautaient sur place de la plus étrange façon. Le soliste, qui avait commencé par piétiner en mesure, s’est animé peu à peu, a fait des pirouettes effroyables en arrière, sur chaque pied alternativement, lançant de temps à autre ses jambes à la hauteur de sa tête. Cette rage cesse tout d’un coup, il ôte son chapeau emplumé, se campe fièrement et réclame les dons des spectateurs attirés aux fenêtres.

Mais j’ai vu ce soir une autre cérémonie à laquelle je confesse n’avoir rien compris du tout. J’étais avec quelques personnes invitées à voir danser et à entendre chanter dans une maison mauresque. Je les suis sans m’informer de rien, et toujours cherchant fortune de peintre et de curieux. Nous sommes reçus par une Mauresque très blanche et très peu vêtue, que je reconnais pour l’avoir vue présentant une requête chez la vieille Kadidjah : elle venait ce jour-là emprunter des bracelets de jambes qu’on lui refusait poliment. Elle parle assez bien français et s’appelle Mosna. C’est la seconde fille de la femme chez qui nous étions reçus. Je lui demande si la mère Kadidjah et ses filles sont de la soirée. « Oh ! non, répond la Mauresque d’un air candide ; c’est ici mauvaise maison, elles ne viendraient pas ici ; lalla Kadidjah et ses filles, honnêtes femmes, je les connais bien. Vous leur présenterez le selam pour moi. » Premier étonnement : les femmes de mauvaises mœurs vont chez les honnêtes femmes ! Il est vrai que ces femmes-là ne sont pas méprisées ici comme chez nous. Les indigènes ont pour elles des égards qui nous étonnent.

Allons toujours, et voyons les danses. On nous fait entrer dans une petite salle où l’on nous sert le café en nous priant d’attendre. Attendre quoi ? Je l’ignore, car nous ne demandions que le spectacle de la fête, et la fête allait son train au-dessus de nous, les chants, les instrumens et les you, you. Au bout d’une demi-heure écoulée sans que rien paraisse, nous montons à tout hasard, et, dans une de ces longues chambres dont je t’ai parlé, nous tombons sur une réunion mystérieuse de vieilles femmes. L’une d’elles, couchée sur un lit très élevé et posée en impératrice romaine, présidait ce conclave, qui semblait lui rendre hommage. Trois ou quatre de ces sibylles, assises au pied de l’estrade, fumaient des cigarettes sans rien dire. Deux autres jouaient d’un tambour de basque assez semblable à un crible, au-dessus d’un réchaud allumé. Une troisième, énormément grasse, et qui était la femme d’un marabout (que diable faisait-elle dans ce mauvais lieu ?), frappait avec fureur sur deux tambours et donnait le ton du chant. Enfin la dernière, aussi sèche que possible, tenait dans les doigts de sa main gauche deux petites cymbales en métal de cloche, grandes comme des pièces de cinq francs, et les frappait de la main droite avec une autre cymbale de même dimension. Le reste des sorcières formait le chœur, répétant sept fois de suite la même phrase. Le tableau ne manquait pas de caractère ; mais nous avions la tête fendue, et mes compagnons, n’y pouvant plus tenir, réclamèrent l’apparition des ballerines. Mosna nous répondit qu’il n’y avait pas de danseuses et que ce que nous entendions n’était pas chose à danser. Nous sommes partis sans qu’aucun de nous pût expliquer aux autres ce que signifiait ce sabbat fort sérieux, et pourquoi on nous y avait conviés sous prétexte de bal. L’un de nous habite pourtant Alger depuis longtemps. Je vais tâcher de me renseigner demain.

20 juin. — Autre aventure plus importante, qu’une lettre plus détaillée partie aujourd’hui va te porter à Nohant, mais que je résume ici pour ne pas faire de lacune dans mon journal.

Le prince est arrivé. Je me mets en quête du colonel Ferri-Pisani et du docteur Yvan. Ils sont à bord du Jérôme-Napoléon. J’y cours. Ferri tombe des nues en me voyant, et me demande si je pars avec eux pour Lisbonne en passant par Oran. — Vraiment je n’en sais rien ; mais je ne demande pas mieux ! — Alors revenez ce soir à neuf heures. — Je le quitte. Je cherche dans le port le capitaine Talma, que je ne savais pas ici. Je crois reconnaître son bâtiment, j’y monte ; c’est le Finistère, l’Aube est partie depuis deux heures. Déception. — Je reviens dîner à Alger avec des amis de Paris que j’y rencontre par hasard. À neuf heures, je retourne à bord du Jérôme-Napoléon. Je demande au prince si réellement il veut bien m’emmener. — Oui, allez faire vos paquets. On s’embarque après demain.

J’ai de la chance, n’est-ce pas ?

Voilà le simoun, la lune est voilée par un rideau de sable. Le désert nous jette son souffle de feu à la figure, les yeux brûlent, on a soif ; hommes de toute couleur et de toute origine paraissent accablés.

21 juin. — Le simoun tombe un peu, mais on est encore en plein air dans une étuve chauffée à trente-sept degrés. Emplettes et visites. Adieux affectueux à la famille Kadidjah. Ce sont d’excellentes femmes que ces Mauresques douces et sans art.

22 juin. — Me voilà installé à bord. Les moutons de Tunis bêlent sur le pont. Charlot, jeune lion de quatre mois, grogne dans un coin. Deux petites panthères se promènent en miaulant comme de vrais chats.

Maurice Sand.
  1. Le Coudon est la montagne anguleuse qui domine Toulon et qu’on voit de très loin en mer. (G. Sand.)