Six mille lieues à toute vapeur/04

Six mille lieues à toute vapeur
Revue des Deux Mondes2e période, tome 38 (p. 170-214).
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IV.
Mackinaw, 27 août.

Nous avons débarqué hier à neuf heures du soir dans l’île Mackinaw, où le capitaine du North-Star avait promis de nous déposer[1], et où je n’ai absolument rien vu que les lanternes de Mission-House, un ancien couvent de missionnaires aujourd’hui auberge et devenu notre gîte pour la nuit. — Nous avons attendu longtemps qu’on nous procurât des chambres, car on a beaucoup de monde. On nous avait dit que nous trouverions encore des Indiens établis dans l’île, et par un singulier contraste j’entendais dans l’intérieur de notre auberge des frou-frous de robe de soie, des pas légers, des rires de jeunes filles. On jouait des charades. C’est un hôtel de bains, et c’est la saison des eaux. Enfin, le long d’un corridor étroit, chacun de nous est pourvu d’une cellule meublée d’une table, d’une chaise et d’un lit, c’est-à-dire d’une planche garnie d’un peu de paille recouverte de deux draps. J’aime les lits durs, mais pas tant que ça.

Mackinaw (abréviation de Michillimackinac, qui veut dire en indien la grande tortue) est une fort petite île de trois milles de diamètre, située entre les lacs Supérieur, Huron et Michigan, en face de l’île Bois-Blanc. Sa position la fit rechercher autrefois par les Anglais, qui y construisirent un fort, le petit Gibraltar des lacs. Des missionnaires français s’y étaient établis dès le milieu du xviie siècle. La petite ville, composée d’une seule rue, datant de deux cents ans, est donc une vieille cité pour l’Amérique. On y compte huit cents habitans. La garnison anglaise y fut massacrée au siècle dernier par les Sioux. Aujourd’hui il n’y a plus réellement que quelques métis installés dans des huttes le long du rivage, et Mackinaw a néanmoins une certaine importance par son emplacement géographique, qui en fait un point de relâche pour les bateaux à vapeur et un entrepôt de commerce avec les Indiens. À cent pas du rivage, au pied d’une falaise de roche siliceuse, l’hôtel de la Mission est aujourd’hui le rendez-vous de la fashion américaine. On y vient plutôt pour respirer l’air pur que pour prendre des bains dans le lac, dont les eaux sont froides. « L’effet du climat est merveilleux, dit un journal indigène, l’appétit grandit vite, les formes déjetées deviennent droites, les membres rhumatisés, ainsi que les bras, deviennent plus forts, le sommeil vient sur les yeux fatigués, les rides quittent votre face sillonnée, vos yeux s’épanouissent dans une nouvelle clarté, et si vous êtes un homme pieux, vous récitez vos prières avec une voix plus forte et avec une plus grande onction. Ce favorable changement se déclare dès le commencement de la saison, c’est-à-dire dès le 1er avril, et continue, sans défaillance ni rechute, jusqu’au 1er octobre. »

Tu reconnais dans cette manière de réclame la grosse caisse de tous les établissemens du même genre. En France, on n’est pas beaucoup plus sobre en fait de promesses, surtout dans le midi ; seulement ici on est blagueur du nord au sud, de l’est à l’ouest. Comme aucun de nous n’est ni rhumatisé, ni bossu, ni privé d’appétit, nous risquerions fort de crever de santé, si nous restions longtemps à Mackinaw ; mais nous devons partir ce soir par le premier bateau qui passera. On dit qu’il en passe cinq par jour, on dit aussi qu’il n’en paraît quelquefois pas un seul de la semaine : nous voilà renseignés à l’américaine !

Dès le matin, je vais, comme Robinson Crusoé, à la découverte de notre île. Elle est habitée, car voici des naturels qui, assis par terre, rêvent en regardant l’horizon. Leurs traits sont un peu moins accentués que ceux des Chippeways de Bayfield. L’île est couverte de taillis de charmes, de minces érables, de genévriers et de conifères rachitiques, dont le branchage tombe éploré sur un gazon de chiendent et de marguerites. À la pointe de l’île, au milieu de la verdure, un rocher forme une grande arcade naturelle qui a beaucoup de physionomie. Durant ma promenade, au milieu des noisetiers et des groseilliers sauvages, dont les fruits n’ont pas de goût, je rencontre des serpens noir et jaune qui fuient avec tant de rapidité que je ne peux les atteindre. Pour une île si petite, il y a trop de reptiles. En revanche, il y a peu de papillons. Je ne trouve qu’une coliade Philodice, et une vanesse qui a beaucoup de rapport avec notre petite tortue ; en fait de coléoptères, un nécrode Surinamensis à trois points oranges sur le bout de ses élytres noires, et les cicindèles Sexguttata et Tristis. Aucun chant d’oiseau ni de cigale ; mais des grenouilles noires, d’une espèce qui ne dépasse pas la grosseur d’une fève, poussent un petit coassement plaintif. Il fait un tel vent toute la journée qu’on est tenté de crier : Fermez donc la porte du Michigan ! Le fait est que Mackinaw est dans un terrible courant d’air, et que rien n’y peut pousser. Ceci me rappelle la douce brise de mer des Provençaux qui vous jette par terre à chaque pas.

Je ramasse pour toi des échantillons d’agathe zonaire et d’agathe porcelanite, les seuls produits intéressans du pays. Pas le moindre bateau de la journée ! Nous attendons jusqu’à neuf heures du soir. Enfin une lumière se montre sur le lac Huron. C’est un steamboat. La lumière se rapproche. — Non, — si, — hélas ! non. C’est le phare de l’île Bois-Blanc. Je m’étends tout habillé sur mon lit de camp, m’attendant à partir d’un instant à l’autre.

28 août. — Nous sommes encore à Mackinaw. La journée se passe à consulter l’horizon et à espérer un bateau : on ne voit que le lac qui verdoie et la terre qui poudroie, car on est aveuglé de poussière soulevée par le vent, et il s’en faut que les yeux s’épanouissent à une nouvelle clarté, comme dit la réclame ; mais voici la pluie ! Il ne manquait plus que cela pour compléter ce séjour enchanteur, dont la seule distraction est de manger trois fois par jour. Il y a bien une salle de billard toute seule au bout d’un pré ; mais le tapis crevé est couvert de champignons, les queues oubliées par terre ont pris racine et poussent des rejets ; quant aux billes, elles sont au fond du lac.

Ce soir, la pluie cesse. Devant l’hôtel, les demoiselles font de la haute école sur la pelouse. Comme il n’y a qu’un vieux cheval pour elles toutes, chacune fait un tour de galop en ayant bien soin de passer devant nous, et j’ai grand soin, moi aussi, de les admirer toutes, mais surtout une jeune vignette anglaise aux bras nus, à la taille élancée, aux longs cils bruns, aux yeux très fendus, aux longues boucles de cheveux noirs qui tombent sur des épaules nues d’une blancheur diaphane. Mais à quoi bon tant admirer ? N’allons-nous pas partir, et sans regrets ?

À une heure du matin, voici enfin la cloche d’un bateau à vapeur. On se lève, on boucle son sac, on descend. Déception !… Ce steamboat ne va pas à Milwaukee, il en revient.
Milwaukee, 30 août.

Nous sommes enfin partis hier à midi sur un petit steamboat dont la malpropreté et la mauvaise odeur sont d’autant plus sensibles qu’il s’appelle la Fleur-de-Mai. Les punaises dévorent les passagers ; les voyageurs crachent partout, même sur les enfans morveux et indiscrets qui grimpent sur tout le monde, tandis que les serviteurs nègres parfument d’ail l’atmosphère. C’est un petit foyer d’infection, où l’on n’a pas le dédommagement de regarder dehors, vu qu’il pleut et qu’après les îles Beavert, semées comme de larges taches vertes au milieu des eaux, on ne voit plus de côtes.

Je te parlais de la négligence des Américains en voyage ; en voici un qui abuse de la permission : il est monté à bord sans malle ni valise, — ainsi font-ils du reste pour la plupart, car en ce pays-ci on n’aime pas à s’embarrasser de paquets, on achète son linge en route à mesure qu’un besoin trop impérieux s’en fait sentir, et on jette à la borne celui qu’on a quitté, toujours beaucoup trop tard. — Ce gentleman porte une redingote crevée aux coudes, aux épaules, fendue dans le dos, sans boutons, frangée, grasse ; ce n’est qu’un trou. Cet homme n’est pas un mendiant (on n’en voit pas aux États-Unis), et il fait la conversation avec des voyageurs assez propres. Il veut se laver les mains, — il en avait certes besoin, — et cherche à retrousser les manches de son fantastique vêtement en toile d’araignée ; mais la manche tout entière se détache de l’épaule, le voilà bras nus ; un instant après, il veut tirer son mouchoir, — quel mouchoir ! — les pans de la redingote tombent sur le plancher. Le voilà en gilet ; mais il se baisse, le dos se fend. Ce n’est pas lui qui quitte sa redingote, c’est sa redingote qui le quitte. Sans faire la moindre réflexion sur cet événement grotesque, il ramasse gravement ce paquet de loques et le jette dans le lac. Il achètera un autre paletot au premier relais.

On arrive ce soir à Milwaukee, après quarante-six heures de séjour sur l’infecte Fleur-de-Mai. On s’empresse de la quitter, et, sans guide, dans l’obscurité, nous voici à la recherche d’un hôtel, du seul hôtel de cette ville. Nous y entrons sans bagages, à pied, ce qui ne donne pas une haute opinion de nos ressources au maître de l’établissement. Il nous reçoit du haut de son comptoir et nous intime d’un air très rogue l’ordre d’attendre sous le péristyle, après quoi il nous accorde des taudis pour gîtes ; mais le capitaine du bateau à vapeur arrive et trahit l’incognito. C’est le coup de baguette de l’enchanteur : maîtres et valets, tout à l’heure si altiers, deviennent tout à coup tellement empressés que, si nous l’exigions, ils mettraient, pour nous donner les plus belles chambres, tous les autres voyageurs à la porte. C’est donc ici comme chez nous ? Le modeste piéton a tort sur tous les chemins du monde.

La Prairie du Chien, 31 août.

De Milwaukee à Madison en chemin de fer. Le pays est comme l’immense lisière de l’immense forêt américaine que nous n’avons pas cessé de traverser depuis New-York, c’est-à-dire pendant huit cent cinquante lieues. Les arbres commencent par se disséminer sur les coteaux, puis ils disparaissent entièrement pour ne laisser voir que de grosses collines bien tapissées d’herbages. Ces buttes arrondies, d’un vert épinard un peu trop cru, ressemblent à d’énormes taupinières. Nous retrouvons cependant la végétation arborescente sur les rives du Visconsin, débordé sous bois et noyant les fougères et les sauges rouges, qui brillent au soleil comme des pointes de feu au milieu de la verdure.

Le chemin de fer s’arrête brusquement devant le Mississipi. — Nous sommes à la Prairie du Chien, vaste espace terminé à droite par des plateaux formés de terres largement stratifiées, à gauche par des collines boisées. En face s’étend la plate et large vallée où coule le Mississipi. Une église catholique, une école surmontée d’une colossale plume en fer-blanc qui sert de girouette, l’hôtellerie où nous logeons régulière et carrée, quelques maisons de bois et chalets disséminés sur cette vaste pelouse, me rappellent un de ces villages en bois peint à l’usage des enfans que l’on aurait éparpillé sur un grand tapis de billard. Ce village est l’extrême limite de la civilisation dans l’ouest, jusqu’à ce que le chemin de fer ait franchi le Mississipi.

1er septembre. — Toute la nuit n’a été qu’un coup de tonnerre et un éclair ininterrompus. Le chemin de fer ne marche pas le dimanche, et le bateau qui doit nous descendre jusqu’à Saint-Louis n’arrivera que ce soir. Puisque, grâce à Dieu, on passe ici toute la journée, je vais en profiter pour chercher dans la prairie les bisons et les démons à peau rouge campés de l’autre côté du fleuve. Il pleut ; mais pleuvrait-il des flèches empoisonnées, je ne me priverai pas d’une des rares promenades solitaires dont cette course au clocher me laisse le loisir. Je pars. La pluie redouble, et je me réfugie sous un gros bateau en réparation perché sur des pieux dans la vase. Le théâtre représente le Mississipi par un bien vilain temps. Le paysage n’en est pas moins grandiose, vu de ma stalle un peu mouillée. Le père des fleuves coule en trois grands bras au milieu d’îlots de plantes et d’arbres qui trempent leurs chevelures dans le courant. Une longue plage est couverte de racines, de souches, de grands troncs d’arbres à demi ensevelis dans le sable. La pluie cesse, bien sûr pour me faire plaisir. Des oiseaux viennent sauter sur le rivage pour me montrer comme ils sont bien habillés. Les uns sont vêtus de rouge comme des cardinaux, les autres gris de perle, ou bleus à ventre blanc avec de gros becs roses.

Je me promène en remontant le Mississipi à pas de naturaliste, c’est-à-dire lentement, regardant tout, pierres, brins d’herbe, arbres, grattant les écorces, fouillant le sable, cueillant une fleur, ramassant une graine, attrapant un insecte, courant un papillon. Je ne trouve pas la moindre piste d’Indien Renard, et je n’aperçois pas un seul échantillon de buffalo, pas une hutte de castor non plus. Sur la rive opposée, un troupeau de chevaux passe au galop. Sont-ils sauvages ? Je ne sais, mais ils sont farouches à coup sûr, car ils fuient plus vite en me voyant.

Le soleil se montre, tout s’éveille et se ranime ; les cigales chantent, les papillons volent sur les fleurs : des pétunias, des renouées, des cytises, des verges d’or, des framboisiers en fruit, et bien d’autres plantes que je ne connais pas. J’attrape des Nathalis iole, jolis papillons jaune, aurore et noir, que je prenais, à leur vol saccadé, pour de petites phalènes. Leur patrie est le Mexique, au dire des lépidoptérisies ; ils vivent cependant ici par milliers. Les térias Nicippe, les piérides Protodice, les coliades Philodice et Cœsonia, n’y sont pas moins communes que les papillons de chou en France.

J’étais absorbé dans mes captures, enfoncé dans les herbes et les fleurs jusqu’aux yeux, quand j’entends un bruit singulier, prolongé, qui semble sortir d’un soufflet de forge. Sur les bords du Mississipi, on peut bien s’attendre à rencontrer quelque alligator vautré dans la vase ou quelque chat-pard caché dans le feuillage, voire un bison qui n’aurait pas un bon caractère. Le bruit avait cessé. On aime toujours à se rendre compte de ce qu’on ne comprend pas. Je reste immobile, retenant mon souffle, la canne en arrêt… Un serpent glisse lentement dans mes jambes ; un bon coup de bâton termine sa promenade et son existence. Je n’aime pas ces camarades-là, surtout s’ils ont des sonnettes à la queue ; mais celui-ci n’en avait pas. Il était long comme ma canne et magnifiquement vêtu de vert avec des yeux de feu. Je ne sais s’il était inoffensif ou non, il n’y a jamais à se fier à ces reptiles, surtout dans le Nouveau-Monde. Je n’avais rien pour l’emporter. D’ailleurs ma répugnance pour ces bêtes-là est invincible. Ce qui me surprenait, c’est qu’un souffle si formidable fût sorti d’un gosier si petit. Le même bruit pourtant se fait encore entendre, sans que je puisse reconnaître s’il part de loin ou de près. Je sors des marécages, et je regarde tout autour de moi : rien que le troupeau de chevaux qui court sur la prairie à perte de vue, et le fleuve qui se déroule entre ses grèves.

Encore un mugissement plus fort et plus prolongé. Cela vient du côté de l’eau. À force de regarder, j’aperçois sur l’autre rive une forme grise qui remue et agite les roseaux. Je traverse à pied le bras du Mississipi, dont les eaux sont basses en ce moment, ce qui ne m’empêche pas de prendre un bon bain de jambes, et je marche sur l’animal qui est tapi là-bas. C’était plus loin que je ne croyais. Je te vois d’ici me dire que c’était imprudent, n’ayant pour toute arme qu’un filet à papillons, d’aller regarder de si près un ours jetant son cri de guerre ou un Indien mal léché. C’est vrai, mais je n’y pensais pas, et j’allais toujours, quand, à trois pas de moi, je vois quatre pieds s’élever et s’agiter singulièrement au-dessus du marais. J’entends un râle d’agonie, et tout rentre dans le silence… C’était un de ces beaux chevaux gris de fer qui tout à l’heure filait ventre à terre, et qu’un coup de sang vient de foudroyer. Tu vois que j’ai fait tout mon possible pour avoir une belle aventure à te raconter. J’aurais bien scalpé la queue de ce cheval pour la montrer à mes compagnons de voyage ; mais ils n’auraient jamais voulu croire que ce fût la chevelure d’un Sioux.

Me voici enfin dans la prairie, et malgré la proximité du village, que je vois encore à l’horizon, je peux me dire que mon pied est peut-être le premier pied humain qui se pose en certains endroits. Cette nappe de verdure donne une telle idée de l’infini, qu’en supposant même les Indiens nomades plus nombreux qu’ils ne l’ont jamais été, il est permis de se persuader que la plus grande étendue de ce désert n’a jamais été foulée. Je fais une remarque, c’est que les moindres traces de mon passage sur cette végétation vierge restent longtemps visibles, et que la plus mince tige brisée par moi, une touffe de graminée dérangée dans son port, une feuille de plantain retournée, sont des accidens très appréciables et même frappans dans l’absolue solitude. Je m’explique alors ce prétendu sixième sens qui guide les Indiens sur la piste du gibier ou de l’ennemi. Les animaux soumis à l’instinct ont des allures pour ainsi dire réglées, que le sauvage doit connaître et peut étudier tous les jours de sa vie. L’homme, toujours livré à l’imprévu de la fantaisie, dérange seul cette logique de la nature ; sa trace ne ressemble donc à aucune autre, et aucun observateur ne peut s’y tromper.

Tout en marchant sur cette verdure sans limites, qui, par je ne sais quel charme, porte à la rêverie, je me demande si je suis réellement à deux mille cinq ou six cents lieues de toi. J’y suis venu si vite que par momens je me questionne pour savoir si je ne suis pas dans mon lit à Nohant, en train de rêver que je parcours les rivages du Meschacébé ; mais voilà qu’un vent chaud chasse les gros nuages ronds comme des boules, qui fuient derrière les plateaux du nord. Le côté sud se remplit d’une vaste nuée couleur de plomb. Des bataillons de sauterelles, des papillons (satyres et hespéries) s’envolent et cherchent un abri contre le nouvel orage qui se prépare.

Le sol de la prairie est une terre de bruyère mélangée de sable fin, couverte d’un gazon court et serré, où poussent des soucis, des solidagos, armoises, centaurées, séneçons, asclépias, asters, camomilles, œnothères à grandes fleurs, plantains, coquerets visqueux, des fougères, des alpistes et des graminées de toute espèce, dont quelques-unes sont garnies de graines barbelées qui s’attachent aux vêtemens et même à la chair. Tu vois, par l’énumération d’une très faible partie des plantes qui tapissent ce sol vierge, que c’est bien une véritable prairie. Le détritus végétal amassé depuis que les eaux ne couvrent plus ces vastes bassins, — anciens lacs immenses, — a par endroits jusqu’à deux et trois mètres d’épaisseur. Cette terre est si bonne, du moins ici, qu’il n’y pousse ni genêts, ni bruyères, ni ajoncs, ni ronces, ni prunelliers épineux comme dans nos landes et nos brandes.

J’ai fait une bonne récolte de coléoptères, dont voici les espèces les plus importantes : Phaneus carnifex, tout en cuivre vert et rouge, carabe caliginosus, Hyboma gibbosa, Pasymadius marginatus, espèce de scarite à fortes mâchoires, à élytres noires bordées de bleu métallique ; des mylabres Atrata et Marginata, qui vivent en société sur le stachys aspera ; des collydies Cyanellum et Varium, et tant d’autres petites espèces dont je ne sais pas encore les noms.

Chassé par l’orage, je reviens à l’hôtel, qui ressemble de loin à une manufacture. On ne part pas ce soir : le steamboat est resté engravé dans le père des fleuves, un peu à sec pour le moment. Je vois, appendues aux murailles, dans le vestibule de l’hôtel, de grandes pancartes représentant des séries de carrés réguliers, traversées par des allées droites. Ce sont les plans de cités futures où, pour allécher les colons, rues, places, promenades, monumens, tout est aligné et tracé comme si la ville était déjà construite. — Voulez-vous demeurer dans le Nebraska ? Voici la ville de Sioux-City, sur le Missouri ; elle promet d’être florissante. — Préférez-vous habiter l’Iowa ? Regardez-moi cette opulente cité de Council-Bluffs, qui aura bientôt un chemin de fer… Si tu cherches ces villes sur la carte, tu n’y trouveras absolument que des déserts à deux cents lieues d’ici dans l’ouest ; mais dans vingt ans peut-être il y aura en effet tout ce qu’on promet. L’émigration, qui est considérable, se porte tellement vers les prairies, qu’on peut augurer que dans moins d’une centaine d’années on ira en partie de plaisir visiter les Montagnes-Rocheuses, converties en jardins anglais, tandis qu’un nouveau Barnum montrera le dernier Indien à prix d’or. Sur cette hypothèse, je vais me coucher. Il est six heures et demie du matin à Nohant, mais ici il n’est encore que minuit.

Chicago, 3 septembre.

Soixante lieues d’herbe drue en pays plat, interrompu seulement à de grandes distances par une ondulation de terrain ou un bouquet d’arbres. Cette partie, depuis Madison, porte le nom de North-Prairie ; mais à mesure que l’on approche de Chicago, la poésie disparaît devant l’agriculture, qui a remplacé les plantes folles par des pommes de terre et du blé, les bisons farouches par des vaches paisibles, les villages indiens par des fermes entourées de clôtures, de vergers et de hautes meules de paille. Des troupeaux de moutons paissent, enfouis dans les trèfles roses jusqu’au ventre ; des bandes d’oies et de canards barbotent dans les fossés d’irrigation qui sillonnent la prairie dans tous les sens ; de grosses Allemandes au nez en l’air, aux appas rebondis, donnent la pâtée à des régimens de porcs aux soies brunes ; des laboureurs vigoureux poussent leurs charrues dans un sol léger, où le soc poursuit son sillon large et droit, sans risquer de s’ébrécher contre les pierres, profondément enfouies dans cette terre généreuse : des garçons meuniers, enfarinés comme des Pierrots, haut-perchés sur leurs chevaux blancs, suivent les chemins boueux qui se déroulent comme des serpens noirs sur l’immense tapis vert. Enfin ce qui était un désert il y a dix ans est aujourd’hui la Beauce des États-Unis.

Chicago est un frappant exemple de la volonté et de la puissance de la civilisation dans l’ouest ; c’est une ville aux rues larges, aux maisons de pierre, de brique et de bois, qui s’est élevée comme par enchantement sur l’emplacement d’une vaste forêt dont les fûts rasés se voient encore dans les faubourgs. En 1838, il n’y avait là qu’un petit fort en terre et en madriers, habité par une vingtaine de soldats, pour protéger la frontière contre les Indiens. À présent c’est une riche et puissante cité qui compte plus de cent vingt mille âmes, c’est la capitale de l’ouest, et après New-York la ville la plus importante que nous ayons rencontrée.

Voilà vraiment le beau, le grand côté de l’Américain ! C’est, en vingt ans, de savoir changer la face de toute une contrée. On est surpris, je te l’assure, quand on vient de franchir les immenses régions encore désertes que nous laissons derrière nous, de tomber au milieu de ces rues populeuses, flanquées de maisons collées en bloc, qui poussent à vue d’œil. Les convois de marchandises emportées par la vapeur qui traversent la ville sur quatre voies, les ponts de fer qui tournent sur eux-mêmes pour laisser passer des maisons flottantes, les processions d’omnibus et de chariots qui interceptent seuls l’élan d’une foule grouillante et vivace, c’est un contraste que l’Amérique seule peut offrir.

Je t’ai dit que les maisons poussaient, c’est à la lettre. Je ne voulais pas le croire. L’hôtel Trémont, où nous logeons, a été exhaussé il y a six mois, non pas d’un étage supérieur, il n’y aurait là rien de bien étonnant, mais par le bas. Le terrain de Chicago est au niveau du lac, par conséquent très souvent inondé, et, comme il est très meuble, il tend à s’affaisser sous le poids des bâtisses. On creuse des tranchées, on passe des madriers, on assujettit le tout par des boulons de taille proportionnée, et quand tous les madriers formant un parquet sont placés, non-seulement sous la maison, mais encore sous les maisons voisines, — tout un pâté de constructions, — on commence un travail de treuils, de cabestans, de crics où tout marche à la fois ; on place des étais à mesure que la maison ou le quartier s’élève, on bâtit des murs de soutien, et en quinze jours le rez-de-chaussée est devenu un premier, sans que les locataires aient eu besoin de déménager. J’ai vu une maison de brique à angles et assises en pierre de taille à cinq étages qui était en train de subir cette opération ; elle glissait entre ses deux voisines, dont l’une avait poussé l’année précédente. Ce qui est incroyable, c’est qu’il n’arrive pas d’accidens, parfois une lézarde, mais c’est là tout.

Je t’ai parlé aussi des ponts qui tournent. Hier soir, en nous promenant avec le prince, nous nous arrêtons au milieu d’un pont. Arrive un steamboat couvert d’ouvriers allemands qui revenaient du travail en chantant un choral protestant. Les tuyaux de cheminée et le haut balancier extérieur ne passeront jamais sous l’une des deux arches. Un coup de sifflet part du bateau, et nous voilà pivotant au milieu de la rivière. Je n’étais pas prévenu ; je t’avoue que je n’ai d’abord rien compris aux maisons qui paraissaient fuir d’un côté, tandis que, de l’autre rive, elles s’avançaient sur nous. — Le steamboat passé, le pont reprend sa place en travers sur la rivière, sans secousse et sans bruit.

La ville est si nouvelle que la plupart des rues ne sont pas encore pavées. Certaines de ces rues sont de vraies rivières de fange noire où les chariots s’embourbent. Les piétons suivent les trottoirs, larges comme des chemins de halage, en planches ou en briques, et qui sont élevés de près d’un mètre.

Visite dans une fabrique de moissonneuses et de batteuses. Ces machines, destinées à remplacer les bras insuffisans sur ces vastes espaces, sont établies à bon compte au moyen de la vapeur, et vendues très bon marché en comparaison du prix élevé de toutes choses aux États-Unis. On m’a dit qu’une seule fabrique n’en écoulait pas moins de sept mille par année. Nos paysans, si arriérés, ne voudraient pas croire à une telle consommation, eux qui réfléchissent trois ans avant de se décider à ne pas défricher un pacage pour le convertir en blé ou en prairie, eux qui ne veulent pas de chemin de fer parce que ça coupe les héritages et fait renchérir les denrées. Je leur conseille de pourrir sur leur sol berrichon et de ne jamais venir ici. J’en voudrais cependant voir un dans ces greniers à blé de six étages, d’où les torrens de froment coulent en cascade sur des bateaux qui, sans relâche, viennent le recevoir et vont le porter à tous les bouts du monde. Bravo, la grande Amérique ! c’est vraiment ici qu’elle se dresse de toute sa taille et s’étale dans toute sa splendeur agricole, la future nourrice de l’univers !

Le cri au feu ! se fait entendre, le tocsin sonne, les pompes à vapeur roulent en laissant un gros flocon de fumée noire sur la foule empressée qui les suit vers le lieu du sinistre. Chacun abandonne son travail ou son comptoir pour porter aide et secours, car les incendies ne plaisantent pas dans certains quartiers bâtis encore en bois. Ici, comme à New-York, pompes et pompiers veillent nuit et jour, et partent au moindre cri d’alarme. En Amérique, ce service est à coup sûr mieux organisé que partout ailleurs : les machines, vrais modèles du genre, fonctionnent toutes au moyen de la vapeur, et sont traînées par un double et triple attelage de chevaux magnifiques. Des chariots, également bien attelés, portent les hommes, les tuyaux et tout le matériel : tout cela, reluisant, astiqué, orné de cuivres et de lanternes, est d’un grand effet et d’un emploi sérieux. Les corporations de pompiers, toutes civiles, sont tenues en grand honneur pour les nombreux services qu’elles ont rendus et rendent tous les jours.

On me dit que Chicago ressemble, comme mouvement et comme physionomie, aux villes nouvelles de la Californie. Le fait est que la population est un mélange de marchands, de colons, d’ouvriers, de mineurs, tous gens brûlés par le soleil ou le feu des forges, aux mains dures et noircies par la charrue ou la houille. Pas de flâneurs ici, pas de gandins étiques ; c’est la volonté, l’exubérance et la soif d’une jeune société qui fusionne Allemands, Irlandais et Américains dans le même moule, pour en faire un jour le nouveau peuple de l’ouest. Le Yankee et le Virginien dédaignent un peu ces braves gens ; ils les traitent de grossiers et de brutaux. Je ne les trouve pas plus mal appris qu’ailleurs, mais je comprends bien que les tripoteurs d’argent soient jaloux de cette prospérité du beau et vrai travail.
Saint-Louis, 4 septembre.

Aujourd’hui cent vingt lieues de prairie en douze heures, sans rencontrer un arbre, un buisson, un caillou, — de l’herbe, toujours de l’herbe : quel pâturage ! mais aussi quels troupeaux paissent dans ces prés sans limites ! Les bisons s’y promènent, dit-on, par bandes de cinquante mille ; nous n’avons pas eu la chance d’en rencontrer. Quelques cabanes se dressent très loin les unes des autres le long de la voie ferrée. Ce sont des stations ou des fermes toutes nouvelles.

La compagnie du railway de l’Illinois a acheté une zone de 700 000 acres de terrain, sur une largeur de 20 acres, de chaque côté de la voie, et elle revend ces terrains en détail, à des prix qui varient de 6 à 25 dollars l’acre, suivant la valeur du sol. M. Osborn, un des directeurs-propriétaires de la ligne que nous parcourons, demande au prince de vouloir bien baptiser une ville qui n’a encore qu’un gros pieu fiché en terre pour tout monument et les sauterelles pour habitans. Clotilde sera le nom de la cité future.

Au milieu de ces déserts, on nous montre l’échantillon d’un nouveau produit dans cette partie de l’Illinois. C’est un essai tout récent qui peut avoir de grandes conséquences dans la crise actuelle, un cotonnier fraîchement arraché du sol et mis en pot. À cet échantillon est jointe, comme spécimen, une grosse botte de tiges en fleur et en graine. C’est le cotonnier purpurin (gossypium purpurascens), sous-arbrisseau de la famille des malvacées, à tige unique herbacée, à feuilles trifoliées lancéolées, pubescentes en dessous, alternées. De son calice en gobelet sort une belle fleur à cinq pétales d’un rose pourpre, avec capsules à trois loges où la graine est enveloppée dans les filamens cotonneux. On le sème, comme dit Rabelais en parlant du chanvre, « à la nouvelle venue des hirondelles ; on le récolte lorsque les cigales commencent à s’enrouer. » C’est en septembre et en octobre que les carpelles s’ouvrent et laissent apparaître le coton, qui s’échapperait, si bon esclave ne le surveillait de près, avec plus de soin que ses propres enfans. La tige atteint deux mètres de haut, quand elle rencontre un terrain léger, humide, et un soleil chaud ; mais les échantillons que j’ai sous les yeux n’ont guère qu’un mètre.

Te voilà donc, roi Coton ! me disais-je en regardant la fatale plante. Ce n’est pas trop ta faute si les hommes s’entr’égorgent pour toi, et si l’esprit de haine et de rivalité vole maintenant d’un bout à l’autre des États-Unis, car tu viens de Dieu, comme tous les dons de la nature, et fort innocemment tu prospères sous la sueur du nègre ; mais foin de toi, si tu ne peux vivre que par les mains de l’esclave ! Malheur à toi dès lors, car ton règne est fini ! Tu n’as pas le monopole de la vie industrielle : tes congénères croîtront sous diverses latitudes, à tous les rivages du globe, et si quelque perturbation commerciale atteint les ouvriers de notre continent, les hommes libres souffriront, mais ne faibliront peut-être plus. Trop de crimes ont été commis en ton nom et tolérés par l’appât de ta richesse à bon marché. Dieu s’en mêle peut-être en suscitant l’esprit de fureur qui paralyse le travail des états à esclaves. Va, tu n’es qu’une vile denrée, si pour t’obtenir il faut que l’homme soit assimilé à la brute et que nous retournions aux idées de l’antiquité. Tu nous menaces de laisser les grandes manufactures vides de bras et d’argent ; nous serons forcés de porter pendant quelques mois peut-être des chemises de toile ? Si elles coûtent plus cher que le calicot, elles dureront plus longtemps, et le bon Pantagrielion (le chanvre de Rabelais) rira de te voir détrôné pour tes méfaits iniques.

À sept heures du soir nous sommes à Saint-Louis, et par un magnifique coucher de soleil nous traversons le Mississipi. L’arrivée du prince avait été annoncée par le fil électrique, toute la population l’attendait à l’entrée de la ville. La troupe était sous les armes au débarcadère ; mais, au lieu de maintenir l’ordre et de laisser le passage libre, elle était la première à le barrer. Le prince monte en voiture, la foule se referme derrière lui, et le moyen de le rejoindre nous est interdit. Il faut se faire jour au milieu des curieux. Un soldat me bouche hermétiquement le chemin ; pas moyen de le faire démarrer de là. Je le pousse un peu trop fort, il pousse son camarade, qui à son tour en pousse un troisième, et les voilà par terre comme trois capucins de cartes. La voie est libre, je grimpe en voiture, quand mon militaire aux jambes molles s’élance vers moi. Je m’attendais à une affaire ; point, il me prie de l’excuser… de quoi ? D’être tombé probablement !

Ce déploiement de force armée vient de ce que la ville de Saint-Louis est en état de siège. Le général Frémont, qui commande pour l’Union le Missouri, dont la population flotte encore entre les deux partis, a cru devoir prendre cette mesure, qui a eu pour résultat de décider soixante mille habitans à passer dans le sud. Voilà un fait qui donne à réfléchir. Ce n’est donc point par les coups d’autorité que l’Union se sauvera ? Si elle a assez de vitalité pour s’en passer, je dirai que c’est une grande nation, car le pas est glissant.

En face de l’hôtel, j’entre dans un petit théâtre, Martin’s gaietées. Le public n’est composé que de soldats allemands ou suisses qui règnent en maîtres à Saint-Louis. En tête de l’affiche : « Succès sans précédens de la compagnie de l’Étoile, où de nouvelles étoiles apparaissent continuellement. » La représentation se compose de danses, de chants, de scènes où tous les acteurs chantent à la fois, et chacun son air, ce qui fait un charivari épouvantable ; mais la belle et populaire pièce du retour du vieux Jeff, saynète naïve jouée par les minstrels noirs, est une satire contre les mœurs faciles des négresses, en même temps qu’une malédiction contre l’esclavage. Jeff, vieux nègre qui revient du sud, a brisé ses fers, et rentre dans le pays de la liberté après vingt ans d’absence. Une négresse (un gaillard de six pieds de haut) le reconnaît. — Mon mari ! — Ma femme ! — Et l’enfant ? — Il va bien, il a fièrement grandi en pays libre. Entrée du fils, nègre lippu, à gros ventre ; reconnaissance filiale et paternelle. Entrée d’un second fils, grand et maigre, qui se jette au cou de Jeff. Celui-ci ne le reconnaît pas. — Mais je n’avais qu’un fils ! — Sa femme lui dit qu’il ne se souvient plus, qu’il est trop vieux, et que celui-là était si petit, si petit… — C’est possible, dit le vieillard ; mais voici encore une fille ! Oh ! pour celle-ci, je n’en veux pas. — Malgré toutes les insinuations de sa femme, Jeff, qui a compté et recompté sur ses doigts, ne peut accepter la grande fille. On se fâche : des injures aux coups, il n’y a pas loin. Grande bataille, où les enfans prennent fait et cause pour leur mère. Je crois bien que Jeff est convaincu, car il en meurt ; mais il se relève, et tous chantent une pathétique ballade en l’honneur de la liberté, de l’union et de l’immortel Washington.

Quelle singulière tentative ou quel étrange symptôme est-ce donc que cette pièce bouffonne entremêlée de réflexions sur la liberté de la part des noirs et terminée par un hymne de délivrance ? Et cela dans une ville où la moitié des propriétaires est encore autorisée à avoir des esclaves et en a réellement ! Est-ce un appel à la révolte ? Mais l’état de siège ! Au reste, on ne risque rien ici devant un public de soldats étrangers qui s’émeut fort peu et ne comprend peut-être pas du tout. Je n’ai pas vu un seul nègre dans l’auditoire.

Je trouve en rentrant une lettre de toi datée du 20 juin. Tu me dis de ne pas aller dans le Sahara ! Sois tranquille, en ce moment j’aurais à faire une trop terrible enjambée ; je suis bien autrement loin, et je mène une singulière existence, le matin dans le désert et le soir au théâtre.

5 septembre. — Saint-Louis date de 1764, ce qui en fait une ville déjà ancienne pour le Nouveau-Monde. Je m’attendais à y trouver plus de mouvement, mais je suis gâté par Chicago, et d’ailleurs la moitié de la population a déserté. Je cours au Mississipi en traversant des rues tristes, flanquées de vieilles maisons de bois, de boutiques en plein vent où les marchands étalent des pommes et des poires monstrueuses, des pêches colossales, des bananes et des ananas. Des noirs paresseux sont couchés sur les trottoirs ombragés de vérandas, de petites filles blanches jouent entre elles pendant que d’autres petites filles nègres se tiennent respectueusement en arrière, toutes prêtes à recevoir les ordres de ces jeunes souveraines. Déjà esclaves ! pauvres petites fleurs noires, il y en a de charmantes que j’aimerais mieux avoir pour enfans que certaines de ces rouges et camardes despotes.

Le Mississipi est beau ici : il roule entre deux rives de sables et de forêts ses eaux blanches et opaques. Il doit cette coloration savonneuse au Missouri, dont l’embouchure n’est pas très éloignée. Je remonte le quai, et après une heure passée en omnibus, je mets pied à terre pour me promener. Je domine la ville, qui est grande et jetée le long du fleuve comme une longue bande de briques. — Il fait un soleil enragé, à chaleur lourde comme à Washington. Je marche quand même, et je découvre enfin la plaine mollement ondulée où le Missouri se joint au Meschacébé. C’est d’un aspect nu et triste, mais c’est si grand, si grand, qu’il faut faire abstraction de mon goût pour les montagnes et apprécier le caractère de ces régions plates, aux interminables profondeurs, où d’immenses fleuves se promènent avec une majesté tranquille. Tout est rouge, le sable, l’herbe séchée, le soleil brûlant dans une vapeur de fournaise, et les grandes eaux qui doublent l’incommensurable étendue de ce ciel embrasé. Les oiseaux et les papillons sont les mêmes que ceux de la prairie. Le désir de trouver du nouveau me pousse à entrer dans un champ de roseaux très hauts et très serrés ; mais au bout de quelques pas j’entends glisser dans les feuilles sèches où je me suis fourré jusqu’à mi-jambes un crotale ou un rat. L’idée des serpens à sonnettes me passe par la tête, et je ne fais plus une enjambée sans frapper préalablement à grands coups de bâton la place où je dois poser le pied. Comprends-tu ma poltronnerie à l’endroit de ces reptiles ? Tu ne les aimes guère non plus, mais ne sois pas inquiète de moi, je m’en préserve avec trop de prudence. Pourtant je pense souvent à ceci, qu’il vaudrait mieux se vaincre et ne pas être surpris par une panique qui vous paralyserait en face de l’ennemi. Tout bien considéré, je veux m’aguerrir, et à la première occasion je me mettrai, je te le jure, en quête des sonneurs.

Pour aujourd’hui, et en disant : à demain le courage ! je reviens dans les endroits découverts et je rentre en ville par le parc Lafayette. On m’avait vanté cette promenade comme un lieu d’ombrage délicieux. J’espérais m’y reposer, et je tombe au milieu des tentes, des marmites, des soldats et des factionnaires qui crient en plein jour : Sentinelles, prenez garde à vous ! comme si l’ennemi était là. Plus d’allées, plus de vertes pelouses ; des arbres brisés, un camp et des soldats ! Voilà les charmes de la guerre.
Niagara, 7 septembre.

Nous venons de faire environ trois cent cinquante lieues tout d’une traite, en trente-six heures. Nous avons quitté à Mattoon le petit bout de prairie en défrichement que nous avions déjà vu il y a trois jours. Pour tout le reste du chemin, la nuit et la nécessité du sommeil ne m’ont pas permis de le suivre des yeux sans interruption, mais tout ce que j’en ai vu se ressemble : pays toujours plat, couvert de forêts plus ou moins abattues et défrichées. Si tu me cherches sur une nouvelle carte des États-Unis, tu dois t’imaginer que ce centre de terres immenses est peuplé et habité. À regarder tous ces petits carrés chargés de noms, on se persuaderait qu’il n’y a plus place pour personne. Eh bien ! ces divisions sont fictives en ce sens que l’uniformité de la nature les dérobe aux yeux et à la pensée. Tous ces noms de villes sont des noms de fermes, de chaumières isolées ou de simples stations de chemin de fer. Il est vrai que cela porte des noms fantastiques, Paris, Madrid, Le Caire, Vincennes, Herculanum, Londres, Naples, Moscou, Palmyre, etc., et que chacun de ces noms est souvent attribué à une douzaine de localités imperceptibles. Ainsi tout ce que je t’ai dit de cet état de choses dans la prairie et sur les bords des lacs Michigan, Supérieur et Huron est également vrai ici. Et même aujourd’hui les colons se portent plus volontiers vers l’est, où ils n’ont pas à se battre avec les grands arbres. L’intérieur civilisé de l’Amérique du Nord est donc encore sur sa plus grande surface ce que nous appellerions chez nous le désert.

On change souvent de wagon, et, selon la louable habitude des employés, personne n’avertit ni ne répond. Tant pis pour vous ; vous voyagez, donc vous savez ce que vous faites et où vous allez ! On ne vous prévient pas davantage de vous garer d’une locomotive qui vous arrive dans le dos ou d’un ballot qu’on vous jette sur la tête. Parfois un ouvrier bienveillant vous crie de faire attention quand il est trop tard. Ce n’est guère par la prévenance et la tendresse fraternelle que l’Américain brille. Dans tous ces changemens de ligne et transvasemens d’un wagon à l’autre en pleine obscurité, nous avons perdu Ragon et Bonfils hier soir à Indianapolis. Après maintes recherches, nous avons retrouvé Ragon au milieu des bagages, à l’autre bout du train, mais le commandant Bonfils, pas du tout. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé d’accident ! Un voyageur nous tranquillise en nous disant qu’il a vu le french gentleman se diriger paisiblement vers un hôtel.

Nous n’avons plus de wagon réservé ; nous tombons dans une caisse commune qui ressemble à une salle d’infirmerie. Deux rangées de lits fermés de rideaux et déjà tous occupés ; des nègres qui passent et repassent sans but, sans utilité ; des enfans qui piaillent, des hommes et des femmes qui dorment à peu près ensemble. Cela sent la nourrice, le nègre, les bottes et le cadavre, car il est évident qu’il y a là, derrière un des rideaux lugubrement fermés, un Yankee trépassé qu’on renvoie à sa famille. Tant pis ! je suis fatigué, j’ai la chance de trouver un matelas pour moi seul, et je m’endors en marmottant la réflexion du sergent Bridet : Il y a t’un miasme ici. Comme dans les cabines de bord, il y a deux étages de couchettes. Ferri a failli être étouffé par le lit placé au-dessus du sien, et qui s’est défoncé grâce aux saccades brutales du chemin de fer. Le prince et M. Mercier ont passé la nuit à fumer sur la plate-forme pour conjurer l’exécrable odeur de notre sleeping car ; c’est ainsi que s’appellent ces comfortables dortoirs.

À six heures du matin, nous descendons à Cleveland. Si nous pouvions nous y arrêter, j’aurais plaisir à revoir les trois Maries, mais on change seulement de train et on repart de plus belle pour Buffalo, en longeant le lac Érié, qui laisse voir de temps en temps sa nappe verte à travers les éclaircies de forêt. Le pays est joli, bois et prairies, mais toujours très plat. Il est bien cultivé sur presque toute la ligne, et souvent à perte de vue. Cependant on rencontre encore de grands espaces vierges. Au coucher du soleil, nous sommes assaillis par des nuées d’éphémères blanchâtres qui viennent du lac. Ces insectes amphibies entrent jusque dans les wagons et tombent sur nous comme des flocons de neige.

À Buffalo, nous changeons de train pour la dernière fois, et enfin une heure après nous sommes dans le village de Niagara, à International-Hotel. Je m’attendais à chaque instant à voir le saut du lac Érié dans le lac Ontario ; mais l’hôtel est assez éloigné des chutes, et je n’aperçois que les vapeurs qui montent en spirales et retombent en pluie. J’y cours, je paie vingt-cinq sous d’entrée, comme au théâtre. Il fait déjà si sombre que je ne vois rien qu’une masse blanchâtre ; en revanche, c’est un bruit à rendre fou. Je reviendrai demain jouir autrement de cette merveille du monde, car, pour ce soir, je ne sais pas si ces eaux bouillonnantes tombent à vingt ou à mille pieds au-dessous de moi.

Nous allons au-devant de la princesse Clotilde, qui, avec Mmes d’Abrantès, Dubuisson et M. de Montholon, arrive de New-York ce soir à neuf heures. C’est une joie de se revoir les uns et les autres après une séparation de trois semaines, car ce n’est pas le temps, c’est l’énorme distance parcourue qui a fait de cette absence une sorte d’événement pour nous tous. Tant de tués que de blessés, il n’y a de fatigué que Ferri, et certes le commandant Bonfils nous rejoindra bientôt. On s’endort au son des grosses cataractes qui mènent grand bruit.

8 septembre. — Ma chère mère, je reviens de voir les chutes au-dessus, au-dessous, en face, de droite et de gauche, un peu même dedans, enfin de tous côtés. C’est si grandiose, si beau, que je ne saurais te le décrire, et je pense à ce nègre d’un roman de Cooper qui ne put manifester son admiration que par un éclat de rire homérique. Moi aussi je ris, mais c’est de mon impuissance à rendre par des mots l’admirable chose que j’ai vue. Devant ces montagnes d’eau, on ne pense ni à peindre, ni k dépeindre : on est abasourdi, terrifié. L’imagination vous emporte au milieu de ces tourbillons, et on se sent aplati comme un brin de chaume sous cette foudre de cataractes. Peu à peu on s’y habitue, et l’esprit se relève, le plaisir de l’admiration arrive avec la raison qui revient, et peut-être ce plaisir est-il d’autant plus vif qu’on a été plus naïvement stupéfié ; mais dire et communiquer cette admiration tout d’un coup n’est peut-être pas possible, et aujourd’hui j’en suis encore trop plein pour la faire sortir. Je te dirai donc la chose géographiquement, et rien de plus.

Tu comprends que le déversoir de trois lacs, comme Supérieur, Huron et Érié, doit être proportionné à ces méditerranées d’eau douce. Le fleuve arrive sur un plan incliné de soixante pieds sur trois miles de distance, ce qui ne représente pas grand’chose à l’imagination ; mais, comme il se heurte à chaque pas contre les rochers de son lit, il semble descendre un grand escalier. Ce sont les rapides. Une île rocheuse couverte d’arbres lui barre le passage en droite ligne et le force à se séparer en deux bras. Animé jusque-là par une sorte de danse majestueuse, le voilà qui entre en rage sans transition pour se précipiter dans une nuée d’eau avec un fracas épouvantable. Le rejaillissement est d’autant plus énorme que la chute déplace un volume énorme à sa base. On compte bien à l’œil cent soixante pieds de cascade, mais on ignore la profondeur de l’abîme creusé par le travail des eaux au pied du rocher. Cet effroyable bassin, toujours rempli, semble vouloir remonter en rebondissemens furieux la paroi d’où les flots tombent sans trêve ni merci. C’est, tu le vois, un combat gigantesque entre deux forces toujours en contact et en activité désordonnée. La petite île d’Iris paraît folle dans sa sécurité, entre ces deux effroyables chutes, avec ses allées de jardin anglais, ses ponts peints en vert, ses promeneurs en calèche, et sa petite tour qui s’avance, comme une sentinelle perdue, jusqu’au bord de la plus grande cataracte, appelée le Grand-Fer-à-Cheval. C’est joli à coup sûr, et pourtant je ne voudrais pour cadre à ce magnifique tableau que les rochers et les forêts vierges. Toutes ces usines, ces hôtels garnis, ces tourelles, kiosques, gradins de bois, jardins perchés sur les deux rives, sont peut-être très utiles, mais cela gâte tout. Des fiacres au bord du Niagara ! L’homme est un farceur bien adroit, comme disent nos paysans ; mais, mon Dieu, qu’il est stupide !

Nous passons sur la rive canadienne par un pont de fer à deux étages ; le plus élevé porte la voie ferrée, l’autre sert de passage aux voitures. Pour voir les chutes de près, il faut se vêtir en conséquence, tout en toile cirée des pieds à la tête. Ainsi accoutré, on ressemble à des phoques jaunes. On descend commodément aujourd’hui les cent soixante pieds d’escarpement par l’escalier en spirale d’une tour en bois, puis on longe le rocher de schiste sableux à l’endroit appelé jadis Rock-Table. Cette table de rochers n’existe plus, car le spectacle change tous les ans, grâce à la fragilité de la corniche schisteuse de couleur grise qui cède sous les pieds et n’est pas très belle à l’œil ; mais ses profondes déchirures sont en harmonie avec l’aspect ruiné et désolé de cette scène de désastre éternel.

Un petit sentier très étroit, très en pente, très mouillé, que la princesse Clotilde descend tranquillement, vous permet de passer entre la falaise et la cataracte, qui dès lors semble tomber du ciel ; mais on n’avance pas au-delà d’une centaine de pas ; le sentier disparaît avec le rocher dans les tourbillons d’écume. La force du courant d’air, déplacé par la trombe d’eau, soulève des nuages de pluie fine et serrée qui viennent du gouffre comme des vagues. Je peux bien dire que j’ai vu pleuvoir à l’envers, de bas en haut. Quel étrange, grandiose et effrayant spectacle ! Qu’est-ce que l’homme placé entre cette formidable muraille d’eau et cette fragile muraille de terre ? C’est la fin du monde, c’est le déluge. Et le beau tapage ! On ne s’entend pas crier soi-même ; on voit ses compagnons ruisselans, méconnaissables, les yeux large ouverts, manifester des impressions, remuer les lèvres, faire des gestes. Je crois qu’ils parlent ; mais personne n’entend autre chose que le grand bruit incessant de la cataracte. On s’étonne de ne pas voir sortir des éclairs de ces tonnerres.

Nous remontons tous bien mouillés, comme Panurge, « de l’eau entrée dans nos souliers par le collet de nos habits, » et réciproquement. Après nous être séchés devant un grand feu qui attend le voyageur dans l’établissement ad hoc, nous continuons la promenade à travers le nuage de vapeur soulevé à deux ou trois cents pieds en l’air, qui forme de riches arcs-en-ciel au-dessus des chutes. Nous remontons la rive canadienne. Un Anglais a bâti une villa au bord des grands rapides qui entraînent les arbres séculaires et tous les débris des forêts immenses jetées à l’horizon. Ces débris forment quelques îlots que le courant a refoulés non loin de la rive, et l’Anglais les a fait relier ensemble par de petits ponts. Ces amas de souches, de détritus et de cailloux arrêtés dans les remous, où quelques arbres ont pris racine, où quelques plantes sauvages poussent et fleurissent, ne sont pas rassurans. Ils tremblent sous vos pas ; on entend l’eau passer sous le sol, on soulève un tronc d’arbre, et on la voit courir avec rapidité vers las chutes. Un beau jour jardins, ponts, arbres, statues, berceaux et allées sablées fuiront tous à la fois dans le gouffre qui les appelle.

En redescendant la rive canadienne, nous suivons le cours du fleuve, encaissé entre ses deux hautes falaises jusqu’à Lewiston. Ici la muraille cesse, et le Niagara se déroule en plaine. C’est là que jadis étaient les chutes, qui, à force de ronger la roche friable, ont reculé de quatre lieues. On revient par un pont en fil de fer, mince comme un cheveu, jeté hardiment d’un bord à l’autre à une élévation étourdissante au-dessus du fleuve, qui en cet endroit forme des remous et des tourbillons infranchissables. Le village de Niagara se compose de trois hôtels et de quelques boutiques ; on y est bien logé.

9 septembre. — Depuis que je traverse les grandes forêts des États-Unis, je n’avais pas encore eu l’occasion de voir de si près les vrais, gros et grands arbres. Je suis parti de bonne heure avec l’intention de dessiner les chutes ; mais à quoi bon ? N’ont-elles pas été reproduites cent fois sans que rien ait pu en donner l’idée vraie ? Je me rejette donc sur la forêt, moins connue. Je marche à l’aventure, je traverse des prés enclos de palissades, un chemin de fer, des champs en chaume. Les belles fleurs sont déjà passées. Encore quelques pieds de camomille jaune, l’anthémius tinctoria, je crois, des lychnis roses, des mille-feuilles, des asclépias, des buissons de spirée hypericifolia, des sauges écarlates. Je marche depuis une heure et demie, me dirigeant toujours sur la forêt, qui semble fuir à mesure que j’avance. Je fais un croquis au bord d’un ruisseau rempli d’iris, de joncs, de roseaux et d’épilobes. Des oiseaux volent et babillent, des grenouilles vertes, marbrées comme des tigres, sautent dans le marécage, un gros serpent rougeâtre se sauve dans les broussailles. Encore des serpens ! Cette fois-ci je me révolte contre ma poltronnerie. J’achève mon dessin tout en colère, et je me mets à la recherche, non pas des petits serpentins, mais des vrais crotales qui ne sont pas rares ici. Je ne passe pas à côté d’une souche ou d’une pierre sans la soulever, et Dieu sait s’il y en a ! Voici enfin, surpris dans sa retraite, un reptile qui se déroule, se dresse, la tête en arrière et tire en sifflant une langue noire et fourchue ; mais, avant qu’il ait eu le temps de se détendre comme un ressort, j’en fais deux morceaux. Il n’a pas de sonnettes à la queue, ce qui me contrarie, tant j’ai pris de courage ! mais il a de fort bons crochets venimeux dans la gueule. Sa peau est annelée de grandes plaques noires et grises séparées par des lignes blanches. C’est un élaps, mauvaise bête assez proche parente des serpens à sonnettes. Me voilà fier comme Apollon vainqueur des monstres.

Tout en continuant mes recherches, j’arrive enfin dans la forêt, sous des arbres d’une taille majestueuse jetés dans un désordre insensé. Les uns renversés ont entraîné et brisé les voisins dans leur chute, les autres déracinés ont été retenus à de plus forts par des lianes grosses comme des câbles. En voici un qui n’a plus de point d’appui sur le sol et qui reste suspendu. Sa tige en amadou à formé un monticule de poussière jaune au-dessous de lui. Des colosses de cent cinquante pieds de long gisent au milieu de leurs débris, dressant comme des barricades leurs grosses racines chargées des mottes de terre qu’elles ont soulevées. Des rejets semblent reverdir aux flancs de ces carcasses en décomposition ; c’est toute une flore de lianes et de plantes grimpantes qui ont poussé dans les écorces pourries. Je traverse le fourré, tout craque sous mes pas. Le taillis vivant couvre un taillis mort, un lit de débris. Je m’enfonce sous une voûte de branchages placée à cent pieds au-dessus de ma tête. Il y fait froid, car le soleil ne pénètre pas ces masses épaisses. Sans un rayon lumineux qui se glisse parfois, comme à travers un vitrail de cathédrale, il ferait sombre tout à fait ; mais ces reflets crépusculaires de la verdure sont d’un effet magique sur les petits lacs où des oiseaux nageurs tracent des sillons argentés. Ces gracieux hôtes de la forêt plongent, reparaissent et se perdent sous l’ombre mystérieuse des grands mélèzes. Ils me laissent passer et reprennent leurs ébats. Les tons froids de ce tableau sont d’une finesse extrême.

J’avance toujours ; mais les racines qui courent sur le sol comme d’immenses reptiles, les branches mortes enchevêtrées, les tiges éclatées, le sol défoncé qui a formé des mares d’eau stagnante où poussent des tapis d’euphorbes, les lianes qui vous barrent la route ou vous accrochent par les jambes, font de la marche une terrible gymnastique. J’ai mesuré un grand nombre de chênes de cinq pieds de diamètre sur vingt et vingt-cinq mètres de fût. Plusieurs étaient du double plus gros. Un des moindres géans, couché dans la mousse, me venait au menton. Je prends appui dessus pour le franchir ; mais son bois vermoulu cède, et je tombe tout au beau milieu, comme dans un tas de farine. Plus heureux que Milon le Crotoniate, je me dégage facilement, et comme lui je renverse des arbres de cinquante pieds qui tombent et se brisent en pièces. Cette bonne volonté de choir vient d’abord de ce qu’ils sont morts, ensuite de ce que la terre légère ne maintient pas fortement dans le sol les racines rampantes de diverses espèces de tilleuls, d’érables, de chênes, d’ormes et de trembles ; mais les noyers et surtout les pins à racines pivotantes se rompent sans venir avec le terrain.

Le silence de ces sombres forêts est solennel. De temps à autre, un léger souffle de vent passe dans les hautes cimes et s’exhale comme une plainte qui mourrait dans un jeu d’orgues. Une grosse branche sèche qui casse comme un coup de pistolet tombe à mes pieds. Je cherche la cause de cette brutalité. Cette cause est bien légère : c’est un ménage d’écureuils qui se poursuivent follement et volent, plutôt qu’ils ne sautent, bien haut dans la verdure. Ici tout résonne comme dans un intérieur d’église. Un frôlement dans un tas de feuilles sèches prend une importance qui n’est pas en rapport avec la souris ou l’insecte qui l’a produit. Je fais plus de tapage à moi tout seul en grattant, épluchant les écorces, brisant sous mes pieds les grandes branches dont le bout se redresse d’un air menaçant du milieu des mousses à trente pas devant moi, que n’en ferait un troupeau de pécaris.

Il me semble entendre dans le lointain la cognée d’un bûcheron. L’idée que ce bel endroit est déjà entamé par la main de l’homme m’attriste et m’encolère. Le bruit se rapproche ; c’est un pic noir et blanc à tête et collier rouges, qui de son bec frappe les écorces pour chercher les larves de coléoptères. Sa présence me calme et me réjouit. Il a le droit de travailler, lui, ce bel oiseau qui fait, on le sait maintenant, plus de bien que de mal aux arbres, puisqu’il ne les creuse que pour les débarrasser des insectes destructeurs. Il semble deviner mes bonnes intentions à son égard, car il ne s’effraie pas de me voir et poursuit tranquillement au-dessus de ma tête ses recherches et son travail.

Ma chasse aux serpens a été fructueuse. J’en ai tué cinq, dont trois munis de crocs venimeux. Pas de crotales. Sous les souches pourries, une salamandre noire à longues lignes rouges, un ravissant lézard à reflets métalliques, bleu rayé d’orange, des crapauds verts finement marquetés de rouge. D’autres sont couleur abricot à reflets bleus et trottent comme des rats. En entomologie, je n’ai vu voler qu’un grand papillon noir aux ailes bordées de jaune ; les lichénées (Epione et Parta) à ailes inférieures noires, quelques noctuelles ; une phalène Dentaria, et le polyommate Phlœas, semblables à ceux de France. Beaucoup de chenilles de chélonide à poils noirs, raides et courts qui laissent apercevoir le velours rouge de leur peau ; d’autres à crins roux, tête et queue noires, très communes, ainsi que de grands mille-pattes jaunâtres fort laids (Iulus maximus). J’ai trouvé aussi des fourmilières hautes de cinq à six pieds, habitées par des fourmis assez grosses, d’un vert sombre bronzé ; d’autres, rouges et d’assez bonne taille, creusent, dans les arbres, les racines et la terre, des galeries de cent pieds de long ; un autre genre (mutille) de trois centimètres de long, couvert de poils orange tacheté de noir velouté, court dans les endroits exposés au soleil et fait la chasse aux petits insectes. Ces bestioles sont armées d’un aiguillon dont je ne me méfiais pas ; aussi ai-je eu le doigt perforé et tout le bras engourdi pendant un quart d’heure. Il y a aussi certaines punaises à dos en scie, à longues pattes, à ailes moirées de métal (des réduves), dont il faut craindre la trompe acérée ; mais les coléoptères dont j’ai fait une ample récolte sont inoffensifs. — Plusieurs espèces de carabiques, entre autres des brachymus americanus du genre surnommé les bombardiers, en raison de l’explosion de gaz qu’ils lancent au nez des ennemis qui les poursuivent ; ils sont deux fois plus grands que ceux d’Europe et lâchent leurs bulles de fumée blanchâtre à odeur de brome avec un bruit prononcé très comique. Des scarites Subterraneus, clænius Viridanus, des staphylins Tomentosus, Emus, Villosus, plusieurs passales Cornutus, rouge brique, et Interruptus ; des lucanes Capreola très communs sur les chênes ; des cétoines Eremicola, Brunnea sur les armoises ; des quantités de ténébrions Depressus sous les écorces ; l’elater Oculatus, qui, placé sur le dos, fait de beaux sauts de carpe : c’est un bel insecte tigré, avec deux grands yeux violets sur le dos ; des chrysomèles, coccinelles, et de toutes petites cigales noires à points blancs (des tettigones) vivant en famille dans le bois pourri des érables.

Je n’ai pas perdu mon temps, comme tu vois ; mais il se fait tard, il faut revenir, et j’aurais bien pu ne pas retrouver mon chemin à travers ce labyrinthe, si, à l’imitation des peaux-rouges, je n’eusse fait mes petites remarques : une branche cassée en sifflet ici, — un arbre fourchu là, — plus loin une plante grimpante au feuillage pourpré, — une fleur poussant dans la crevasse d’un tilleul, — mes cinq serpens échelonnés sur la route que j’avais suivie. Je me suis orienté et dirigé aussi facilement que dans un jardin, et je suis revenu tout content et tout enivré en dedans d’avoir savouré enfin à mon aise la forêt vierge dans toute sa splendeur. Je m’imagine que mes idées et mes habits sentent bon, tant je me suis imprégné du parfum de la solitude et de la végétation primitives.

Montréal, 11 septembre.

La princesse Clotilde est retournée à New-York avec une partie de la caravane, dont Ferri, qui a besoin de repos. Le commandant Bonfils, qui nous a rejoints sain et sauf, M. Mercier, qui a fait toute la grande tournée avec nous, Ragon et moi, nous accompagnons le prince au Canada.

Nous sommes partis hier, à huit heures du matin, sur le steamboat l’Ontario. Nous avons navigué sur le lac de ce nom tout le jour et toute la nuit, sans voir les côtes, grâce à un temps gris et brumeux. Ce matin, nous avons changé de bateau, nous sommes sur le Welland, steamboat anglais et propre. Nous entrons dans le Saint-Laurent et nous traversons les Mille-Iles, réunion considérable de rochers à fleur d’eau, plus ou moins couverts de pins et de mélèzes. Cela doit avoir un caractère de grandeur ; mais la pluie, hélas ! Voici pourtant un événement pour nous distraire, c’est le passage périlleux des rapides du Long-Saut. Notre Welland, tout aussi grand, gros et lourd que le North-Star et les autres bâtimens de ce genre, se met tout d’un coup à filer avec prestesse au milieu d’un clapotement de petites vagues qui descendent une pente très sensible ; puis il pique une tête en avant, comme s’il voulait s’engouffrer dans deux énormes lames qui envahissent son rez-de-chaussée. Il penche à gauche comme dans une ornière profonde, il se relève pour tourner brusquement à droite, passe entre deux rochers qui font jaillir l’eau jusqu’à notre premier étage, et s’abandonne à la force du courant au milieu de magnifiques bouillonnemens écumeux. Cette manœuvre est si adroitement et si crânement exécutée par nos pilotes indiens, que nous avons à peine le temps de jouir du spectacle et de l’émotion qu’il procure. On voudrait se sentir secoué plus longtemps par ce fier galop de la lourde monture, devenue légère et souple au milieu des cascades et des écueils.

Nous passons deux autres rapides moins terribles. J’espérais que nous franchirions celui de Lachine, qui est, dit-on, le plus remarquable ; mais il fait nuit, le bateau s’arrête : il ne s’expose pas dans l’obscurité aux dangers du passage. Le prince, qui ne veut pas s’arrêter là, nous emmène par le chemin de fer coucher à Montréal, où je suis tout gaillard d’entendre tout le monde parler français à la mode de Normandie et de Touraine.

Nous logeons à l’hôtel Donegada, nom indien, mais auberge toute française, qui ne fait pas regretter les caravansérails américains. Plus de becs de gaz, de la bougie, de la vraie bougie de l’Étoile ! Plus de fenêtre à guillotine, et de vraies servantes qui cirent les bottes et brossent les habits à tour de bras.

Avant de me coucher, je veux compléter la notion trop succincte que je t’ai donnée des rapides. Tu te figures bien, géographiquement, n’est-ce pas, cette longue et imposante descente du Saint-Laurent, qui parcourt neuf cent cinquante et quelques lieues depuis les plateaux du nord-ouest jusqu’à la mer ? C’est la moitié du continent qu’il traverse avec une indolente majesté, se reposant en route dans les immenses nappes de ses lacs, se laissant sillonner dans tous les sens par toutes les embarcations possibles. À mesure cependant qu’il précipite sa course vers la mer, il bondit sur des écueils ou se laisse glisser sur des pentes de trois lieues qu’un radeau parcourt, dit-on, en quinze minutes. L’homme n’a pas voulu se laisser retarder par ces obstacles, et l’on a établi un système d’écluses qui permet de remonter en plusieurs heures ce que le fleuve franchit en un clin d’œil. On pourrait descendre aussi par les écluses en toute sécurité, mais on y perdrait beaucoup de temps, et l’audace des Canadiens, s’aidant de la science des faits propre aux Indiens, a livré les grosses masses nautiques à ces courans impétueux. Le Long-Saut se divise en deux branches ; celle que nous avons franchie avait toujours effrayé les pilotes. C’est le capitaine Maxwell qui l’a affrontée le premier, la jugeant plus sûre que sa voisine, et il ne s’était pas trompé. Autrefois ce rapide portait le nom de Lost-Channel, canal perdu, ce qui ne voulait pas dire qu’il se perdît dans un gouffre, mais que tout navire devait infailliblement s’y perdre. Aujourd’hui l’homme triomphe de tout et se rit des terreurs de ses pères. C’est donc une grande et belle chose que cette navigation sur le roi des fleuves.

12 et 13 septembre. — Nous voici franchement en pays nouveau pour nous, car c’est une chose curieuse à voir, une population française avec un gouvernement anglais ; mais ce gouvernement, très doux, très tolérant, ne fait nullement opposition ni violence aux instincts patriotiques du vieux pays. Nous sommes reçus à bras ouverts par tout le monde ; la ville est pavoisée de drapeaux des deux nations. La population acclame le prince français, qui du balcon la remercie. La garnison anglaise se fait belle et manœuvre devant lui. Le général Williams, vieux soldat de Crimée, fait les honneurs. Les officiers, jeunes et vieux, sont pleins de cordialité, sans raideur, sans morgue militaire surtout. Les colonels et les sous-lieutenans n’ont pas dans leurs relations ce sentiment farouche de la distance du grade qui est souvent pénible à voir chez nous ; ce n’est pas non plus l’égalité impossible et désordonnée des jeunes armées de l’Union américaine : c’est un terme moyen qui m’a paru vraiment réussi.

Nous avons dîné chez le général Williams, et je t’avoue que j’ai été d’un sybaritisme honteux en sentant les bons vins et le bon café circuler dans les détours de mon palais. Je ne m’habituais pas du tout au régime américain de l’eau glacée, et, bien que je n’en aie pas été malade, je sentais mon moral affecté et me figurais être en proie aux premières atteintes de l’anémie. J’ai donc bu et mangé ici comme un vrai sauvage.

Tu sais que le Canada, traité par Voltaire de « quelques arpens de neige », fut découvert en 1535 par notre navigateur français Jacques Cartier, qui nous en assura la conquête sous le nom de Nouvelle-France. Les Anglais s’en emparèrent en 1760, et Louis XV le leur céda définitivement et lâchement en 1763. L’esprit canadien est resté français ; seulement on est frappé de la forme du langage, qui semble arriérée d’une centaine d’années. Ceci n’a certes rien de désagréable, car si les gens du peuple ont l’accent de nos provinces, en revanche les gens du monde parlent un peu comme nos écrivains du xviiie siècle, et cela m’a fait une telle impression dès le premier jour, qu’en fermant les yeux je m’imaginais être transporté dans le passé et entendre causer les contemporains du marquis de Montcalm.

La ville, de Montréal est bâtie en granit ou en bois peint en granit gris. Les maisons supportent un toit très élevé et très incliné, qui a aussi son caractère d’ancienneté française, et qui est meublé, comme chez nous, d’innombrables cheminées. Ces toitures sont en fer-blanc. Quand le soleil blanchâtre de ces régions frappe dessus, on les croirait chargées de neige. C’est aussi froid à l’œil que le climat l’est au bout du nez. Les rues sont propres, bordées de trottoirs et de boutiques dont les inscriptions offrent un comique mélange d’anglais francisé et de français anglisé. En général, les Anglais habitent un côté de la rue, les Canadiens l’autre côté. Les environs sont frais et boisés. On y remarque des prairies entourées de barrières peintes en gris, des cottages, des champs d’avoine qui ne sont pas encore moissonnés, des vergers qui produisent du cidre de Normandie, des azéroliers qui rapportent des confitures, objet de grande consommation dans le pays. Sorbiers et néfliers qui sont ici dans leur vraie patrie, mélèzes, bouleaux, érables, peupliers, composent le personnel des bois, qui commencent à se marbrer des teintes de l’automne.

Le pont tubulaire (Victoria bridge), qui porte la voie ferrée d’une rive à l’autre du Saint-Laurent, est un magnifique travail, trois kilomètres de long, cent pieds d’élévation au-dessus du fleuve. Nous l’avons visité dans tous les détails. Le consul de France à Québec, M. Boileau, est venu ici au-devant du prince, et j’ai été très frappé du mérite de l’homme : esprit avancé et solide, intelligence nette et généreuse, cela se voit tout de suite. Ajoute aux qualités morales une instruction très étendue et une clarté remarquable dans l’expression.

Québec, du 14 au 16 septembre.

Au sortir de Montréal, nous nous engouffrons dans le pont tabulaire. Vers la moitié seulement de cette course insensée dans les ténèbres, on voit devant soi une étincelle rouge ; à mesure qu’on se rapproche, elle grandit et devient comme une lanterne écarlate, puis comme une gueule de four embrasé ; enfin elle blanchit en se dilatant, et on reconnaît que ce n’était pas autre chose que le jour plus ou moins gris, aperçu d’un milieu noir et profond. — De Montréal à Québec, sept heures. On laisse d’abord le Saint-Laurent bien loin sur la gauche, et on traverse le Bas-Canada en voie de défrichement, vallons et forêts. Hélas ! les pauvres forêts, ces beaux et vrais sanctuaires de la création que j’aime de plus en plus, et qui, dans les parties encore intactes, offrent une prodigalité de vie végétale dont rien chez nous ne me rendra jamais le spectacle, elles sont ici presque partout rasées à quelques pieds du sol, et présentent un autre spectacle désolé, mais également sans analogue dans nos contrées. Les souches étaient si serrées qu’elles semblent ne faire plus qu’une masse, une mer, si tu veux, de bois brun foncé, d’où sortent d’innombrables chicots édentés dans tous les sens, comme des vagues soulevées en aigrettes fouettées et brisées par un vent en délire. Ailleurs ce n’est plus qu’un immense chantier où le bois coupé est rangé et empilé sur un espace de plusieurs lieues carrées ; ailleurs encore l’incendie a dévoré branches et feuillage. Les colosses carbonisés se dressent comme des épieux gigantesques sur le sol couvert de cendres. Là où l’herbe nouvelle, insouciante du passé, commence à pousser, c’est encore plus triste. Rien ne pleure et rien ne pense sur les ruines de ces beaux produits de la vie. L’homme se réjouit d’autant plus qu’il les voit tomber plus vite en poussière. Son esprit est arrivé à cette certitude qu’il faut détruire l’œuvre de la nature pour la transformer, et il s’y jette comme dans l’exercice d’un devoir sacré. Moi, je ne peux pas en prendre mon parti, car pour un peu j’adorerais les arbres comme les peuples primitifs. Et pourtant j’admire les conquêtes de l’agriculture. N’est-il donc pas un coin du monde sidéral où nous pourrons vivre sans détruire ? Tu sais que j’ai des momens de sensiblerie où je me reproche de tuer un insecte pour l’étudier, et qu’en général je ne tue pas ceux dont je n’ai pas besoin et que je sais inoffensifs. Quand je pense à l’innombrable foyer de vie qui a été détruit avec ces forêts, je trouve l’homme féroce. Les Indiens au moins étaient des hommes aussi, et sans les haines qui divisaient leurs tribus, ils eussent pu défendre leur droit ; mais tous ces faibles de la création, tous ces innocens de la forêt, depuis le daim jusqu’à la fourmi, avaient-ils donc été créés pour rien ? Se reproduisaient-ils avec un si admirable équilibre de générations depuis les premiers âges de la vie organique pour disparaître en un seul jour ?

Ce sol ravagé est généralement dans un état provisoire entre la décomposition de l’ancienne végétation et la production de la nouvelle. C’est un marécage, un fouillis, une croûte de roseaux et de bois pourri, un détritus qui se forme, une terre qui saigne et fume par tous ses pores en attendant qu’elle sorte de cette agonie par un effort généreux. Les mélèzes, les pins et les différentes espèces de chênes dominent dans ces régions froides ; mais l’arbre le plus intéressant du pays, c’est l’érable à sucre (acer saccharinum). Le sucre que l’on en tire est brun, très mêlé d’acide ; mais on le raffine dans le Haut-Canada, et on le vend à moitié prix du sucre de canne. On l’extrait au premier printemps et par les temps froids de préférence, alors que la sève monte, en faisant au flanc de l’arbre une légère incision ou seulement un trou de vrille. Un petit morceau de bois, fiché comme une cannelle, sert de gouttière au liquide, que l’on reçoit dans des vases. Cette sève renferme un trentième de matière sucrée. L’opération ne fait, dit-on, aucun tort à la plante, qui est belle, très élevée et fournie d’un solide feuillage largement dentelé.

Vers le soir, on retrouve et on traverse le Saint-Laurent en steamboat. Les feux de la ville scintillent au pied de la montagne, couverte de constructions et de forteresses.

Je ne sais pourquoi Québec m’a rappelé Angoulême : la ville haute en escaliers, rues tortueuses, vieilles maisons, aux flancs du rocher ; dans la ville basse, les nouvelles fortunes, le commerce, les ouvriers ; — dans l’une et dans l’autre, beaucoup de boutiques et de mouvement. Avant de te promener avec moi dans la ville et les environs, je dois te résumer la situation actuelle du pays. Tu sais les grandes luttes de la population contre les Anglais à propos de la division et de la réunion alternatives du Haut-Canada, Anglais de race, et du Bas-Canada, Français d’origine. L’Angleterre aurait voulu naturellement, sous prétexte de fusion, donner la suprématie à sa nationalité. Les Canadiens français se sont battus bravement en 1839 pour secouer le joug. On les a défaits, mais non vaincus moralement, car la nouvelle constitution fonctionne sous la pression d’une majorité toute franco-canadienne, à laquelle même s’est réunie sagement une minorité anglo-canadienne modérée. C’est donc un sentiment de nationalité pour ainsi dire localisé qui domine les esprits ; un grand attachement pour la vieille France, la mère-patrie, mais aucun désir, je crois, de se ranger à ses institutions actuelles ; nulle envie non plus de se laisser gagner par la propagande égoïste des États-Unis, qui ont flairé de près l’envahissement de ces terres du nord sous prétexte de fraternité politique.

On dit à Québec, en parlant des Yankees, que nul peuple ne connaît mieux le proverbe « ce qui est bon à prendre est bon à garder. » Les Canadiens ne sont donc pas fâchés d’être bien gardés de ce côté-là par une armée anglaise, et malgré certains anciens droits seigneuriaux purement financiers qu’ils tendent du reste à détruire, malgré le drapeau étranger qui couvre leur nationalité, comme ils font à présent leurs affaires eux-mêmes et vivent sous leur gouvernement représentatif d’une façon très républicaine, ils n’ont pas à désirer un changement politique. L’Angleterre, qui sévissait rigoureusement contre eux il y a trente ans, mais qui a reconnu l’impossibilité de poursuivre la ruine d’une population sans ruiner la culture et sans risquer de la voir s’adjoindre aux États-Unis, a mis peu à peu toute l’eau possible dans le vin de sa victoire. Elle est représentée aujourd’hui par des fonctionnaires et des officiers supérieurs d’une grande sagesse, et les levains de haine s’amortissent de jour en jour entre les deux races. Les soldats anglais eux-mêmes semblent se prêter aux formes de cette occupation prudemment paternelle, car, pendant une petite guerre à laquelle on a fait assister le prince, j’ai vu les sentinelles envahies par le populaire, qui leur grimpait jusque sur les épaules, et qui cédait en riant à des menaces comme celles qu’un maître d’école très doux ferait à des écoliers mutins. Quand on se ruait en criant trop près de nous, les officiers supérieurs, apostrophant collectivement les groupes, disaient en français : « Chut donc ! Veux-tu te taire, mâtin ! Ah ! coquin, tu me le paieras ! » et cela du ton dont on parle à des enfans turbulens en récréation.

Au reste, le chiffre d’accroissement de la population répond à tous les reproches que l’on pourrait adresser aujourd’hui à l’administration anglaise. — La population française, qui était de soixante mille âmes il y a cent ans, est aujourd’hui dans le Bas-Canada de près d’un million, et cela sans le secours d’aucune immigration. Les premiers colons furent des paysans, de petits gentilshommes et des soldats ; rien du ramassis de bandits et de banqueroutiers qui dans le principe s’était rué sur les États-Unis de l’est. Aussi sent-on chez les Canadiens un parfum d’honnêteté naïve et une grande douceur de mœurs. Ils sont hospitaliers, aiment la bonne chère, la danse et les femmes, qui sont généralement bien faites et de belle carnation. Ils rient et plaisantent parfois avec beaucoup de finesse. Leurs manières ont une aménité remarquable, et tu ne saurais croire comme j’ai été naïvement touché d’entendre le maire de Montréal, qui l’autre jour conduisait le prince dans sa voiture, dire à son cocher : « Fais attention, mon fils. Pas d’imprudence, mon ami. Va, va, et mène bien aujourd’hui, mon fils, mon garçon ! » Ces façons paternelles, peu rares dans notre vie de campagne, frappaient ici mon oreille comme un chant de la patrie lointaine, au sortir de cette démocratie des États-Unis où personne, il est vrai, n’obéit ni ne commande, mais où jamais un mot ni même un regard de sympathie n’est échangé entre l’employeur et l’employé.

Le Canadien n’a pas la soif de conquête qui caractérise l’Anglo-Saxon. En cela, il est toujours Français et sait mieux savourer le bienfait de la vie qu’il ne sait lui donner une extension positive et mercantile. Il défriche pourtant, surtout aujourd’hui, mais il n’est pas secondé par un climat privilégié. Pendant sept mois que dure l’hiver, il est forcé de se retirer chez lui sans travailler, car la neige couvre le sol, et il a souvent quarante degrés de froid. Il n’a d’ailleurs pas la passion des richesses et se contente de peu. Il augmente beaucoup la population durant ses claustrations hibernales, et les mariages avec les Indiennes sont fréquens. On dit que les habitans des régions forestières sont un peu sauvages eux-mêmes et qu’ils boivent tout ce qu’ils gagnent.

Nous avons visité l’église et la maison des Ursulines : deux ou trois bons tableaux ; dans le salon du couvent, sur un coussin de velours, on voit un crâne humain protégé par un verre, avec cette inscription : « Ceci est le crâne de M. le marquis de Montcalm. » Nous avons visité aussi les plaines d’Abraham ; c’est le fameux champ de bataille de 1759 où les généraux Wolfe et Montcalm, ces deux héroïques ennemis, perdirent la vie. Un obélisque consacre la gloire des deux partis avec le nom de Montcalm d’un côté, de l’autre celui de Wolfe. C’est tout ce qu’il faut, c’est très éloquent et très touchant.

La campagne est très bien cultivée et très habitée. On nous a menés dimanche par des routes en bon état, bordées de trottoirs en planches, à la chute du Montmorency, à huit milles au-dessous de Québec. Ceci ne ressemble en rien au Niagara : c’est moins imposant, la rivière qui se précipite dans le Saint-Laurent n’ayant pas un volume très considérable ; mais c’est une chose élégante, svelte et pittoresque. Deux cent cinquante pieds de haut ; une des rives est schisteuse, l’autre calcaire. La pointe de roches élevées qui s’avance en bec sur l’immense nappe du fleuve est toute verte de pins et de mélèzes. C’est un très beau site, que l’on dit encore plus beau en hiver quand le fleuve se couvre de traîneaux et que la fashion va contempler la chute métamorphosée en colonne de cristal. À la base de cette colonne se dressent, dit-on, dans un ordre toujours le même, des cônes de neige immaculée d’une régularité parfaite qui ont quatre-vingts et cent pieds de hauteur. La neige est très dure, et les femmes montent jusqu’au sommet pour assister à la descente des toboggins. Ceci est sans doute un jeu d’origine indienne : il consiste à se laisser glisser du haut en bas des cônes en se tenant en équilibre sur une longue et mince pièce de bois. Les Canadiens ont acquis une grande adresse à cet exercice, qui les passionne ; toutefois il arrive là de sérieux accidens.

Nous avons été au village de Lorette, habité par les derniers Hurons. Ils sont aujourd’hui civilisés, mais n’ont rien perdu de leurs us et coutumes de fête. Avertis de la visite du prince, ils étaient donc en grande tenue de sauvages pour recevoir leur hôte, et même ils lui avaient fait naïvement une galanterie digne de Fouquet. Sur la pelouse nue qui leur sert de place, ils avaient, durant la nuit, planté une allée d’arbres verts coupés dans la forêt voisine. Avant de te les présenter, je dois te dire que ces Hurons sont cultivateurs et catholiques, et que la veille j’avais fait connaissance avec leur chef à Québec. Il était vêtu là comme un gros campagnard et n’avait rien de particulier qu’une large médaille d’argent à l’effigie de Louis XIV et une épaisse ceinture bariolée qui lui ceignait le ventre. Il était venu chercher en tilbury deux pimpantes demoiselles toutes semblables de costume à des demoiselles de chez nous partant pour la campagne : toquet de velours à plumes, cheveux retenus dans la résille, ceinture à riches fermoirs, ample jupe relevée gracieusement sur le jupon bouffant rayé de rouge et de noir, gants de Suède irréprochables, ombrelle brisée portée avec aisance. Je me demandais où allaient ces deux belles brunes sous la garde d’un chef huron, lorsque celui-ci me les présenta en disant : « Ce sont mes filles que je viens de prendre au couvent, c’est leur jour de sortie. »

Je retrouvai donc ces deux demoiselles dans leur village. Elles regardaient les préparatifs de la fête sans s’y mêler ; elles se promettaient d’aller le soir à Québec pour voir représenter au théâtre Jobin et Nanette et le Gendre de M. Poirier. Le chef, le bon campagnard, qui la veille ressemblait à s’y méprendre à notre fermier de Nohant, se présente au prince dans son costume de tradition. Sa bonne grosse tête est couverte d’un bonnet de plumes fauves qui retombent en couronne jusque sur les yeux. Sa tunique de laine bleue à collet, épaulières et bordures rouges brodées de perles, laisse passer, comme tunique de dessous, une grosse chemise de coton rayé de rouge et de blanc. Ses jambières rouges à bandes découpées en crête de coq retombent sur ses mocassins. Des bracelets d’argent ceignent ses chevilles, ses poignets et ses bras au-dessous de l’épaule. Il n’a pas oublié sa large ceinture et son antique médaille, et il s’appuie sur un riffle de chasse. J’avoue que j’ai eu peine à le reconnaître ; pourtant ni lui ni aucun homme de sa tribu n’avait de peintures sur le visage. Il paraît que ceci est proscrit par la religion chrétienne.

Il s’avance à la tête des notables du village et fait au prince un discours en indien, qu’il traduit ensuite en français avec un léger accent berrichon : « Grand chef, le grand maître de vie nous a fait la grâce de t’amener parmi nous. Tu vois ici les fils et les descendans des Hurons, lesquels furent toujours les amis de ton vieux pays. Nous sommes contens de te voir, et nous prions le Grand-Esprit, qui t’a amené ici sain et sauf, de te favoriser d’un bon temps pour traverser les grands lacs de l’est et revoir la France, que nous aimerons toujours. »

Tu vois que les formes consacrées sont restées en usage chez les Indiens. Le prince les remercie, et le chef reprend : « Prince, une de nos danses pourrait-elle te faire plaisir ? » Sur la réponse affirmative, au son d’un tambourin et d’une gourde remplie de pois, quarante guerriers, en costumes à peu près semblables à celui du chef, commencent à danser en rond, en poussant d’un ton guttural le cri Aïovai ! Les femmes se mettent de la partie. Quelques-unes sont vêtues d’une robe étroite et d’une couverture collante, avec les cheveux séparés sur le front comme les squaws iowaies que tu as vues à Paris, et elles sautent de même sur place comme des marrons sur une poêle. D’autres ont un costume mélangé ; quelques-unes portent un chapeau d’homme, — le tuyau de poêle européen, — avec une plume posée en saule pleureur. En somme, pour les deux sexes, c’est à peu de chose près la même danse depuis les Montagnes-Rocheuses jusqu’ici. Peu à peu on s’anime, la sauterie devient effrénée, et le nombre des danseurs augmente. Un groupe de spectateurs fort bien mis s’y précipite, pousse les mêmes cris et frappe de même la terre avec les talons C’étaient des Indiens devenus messieurs qui n’y pouvaient plus tenir et subissaient l’entraînement de race. J’avais bonne envie de m’en mêler aussi ; cela me semblait fort amusant, et je l’aurais certainement fait si j’eusse été seul. Il faut te dire que les Indiens ne puent pas, et que l’on n’éprouve avec eux aucun dégoût. Ils ne se mouchent pas dans leurs doigts comme les Yankees, et on ne les voit jamais cracher ni commettre aucune inconvenance. Au sortir de l’excitation de leurs danses furibondes, ils sont toujours doux et polis, ou graves et cérémonieux. Lorsque le prince s’est retiré, le chef qui avait conduit la bacchanale le ramena jusqu’à sa voiture avec des manières très convenables, mêlées de courtoisie française et de dignité sauvage. Les Hurons, rangés sur deux lignes, saluaient cette sortie par des décharges à nous casser les oreilles ; chacun était muni d’un fusil à deux coups, et une vieille couleuvrine du temps de Louis XV faisait rage en notre honneur.

Nous avons rendu visite aux bûches, c’est-à-dire aux chantiers et magasins de bois qui s’étendent sur cinq ou six kilomètres le long du fleuve. Ces bûches sont des arbres entiers dégrossis et à peine équarris, qui, abattus dans les forêts du Haut-Canada, sont livrés au courant des rivières nombreuses qui se jettent dans le Saint-Laurent, et descendent ainsi tout seuls, ou à peu près. Chaque pièce porte une marque que vient reconnaître et faire constater chaque propriétaire. Toute une population d’ouvriers est occupée à repêcher dans la vase, à tirer et à empiler ces magnifiques produits, dont les plus petits n’ont pas moins de quarante pieds de long. Ils sont débités là en poutres, poutrelles et planches, pour être expédiés en gros ou en détail en Europe. Quelques essences très belles et très rares ont une grande valeur.

La citadelle de Québec est située tout en haut du Cap-Diamant, sorte de promontoire aigu, tout pailleté de quartz, qui brise le vaste confluent du Saint-Laurent et de la rivière Saint-Charles. Bien que ce cap en eau douce n’ait guère que trois cents pieds d’élévation, on y domine une magnifique étendue de pays, des terres où les moissons verdissent encore, des eaux à perte de vue, des villages, et au fond, dans le bleu, des montagnes qui donnent un aspect de vraie grandeur à cette immensité. De là aussi j’ai vu, le soir, une aurore boréale véritablement belle. Les fusées blanches partaient d’une zone très élevée au-dessus de l’horizon et montaient jusqu’au zénith. Au-dessous de leur point de départ, et encore très haut sur l’horizon noir, le ciel était entouré d’une bande phosphorescente d’un ton fauve. Les jets de la lumière électrique laissaient voir les étoiles brillantes et faisaient ressortir les nuages comme des taches d’encre. Ce merveilleux spectacle a bien duré un quart d’heure ; mais il gèle, je trouve qu’au 15 septembre c’est un peu tôt.

Je te ferai grâce des cérémonies et dîners de réception ; pourtant l’on peut dire que nulle part le monde officiel n’est moins ennuyeux qu’à Montréal et à Québec. On s’y sent transporté dans une ancienne manière d’être fort piquante, qui n’existe plus nulle part ailleurs que je sache. Les officiers anglais semblent en avoir pris quelque chose. À un repas à cette citadelle du Cap-Diamant, on a chanté au dessert, ni plus ni moins qu’à un souper du temps de Louis XV. Un aimable et charmant convive, M. Cartier, — peut-être un descendant de Jacques Cartier, — avait appris aux officiers des chansons françaises qu’il entonnait d’une voix claire et que ces militaires répétaient en chœur. M. Cartier est un type de Canadien modèle : joli homme de quarante ans, figure fine éminemment française, bien rasée partout ; habit noir coupé à la Louis XV, culotte courte et bas de soie, une petite bourse en soie noire cousue au collet de son habit, cheveux bruns relevés sur le front et bouffans sur les oreilles, rappelant les ailes de pigeon. Ce gracieux personnage me faisait l’effet de l’homme de lettres du siècle dernier en belle tenue sévère et modeste. Sa physionomie est enjouée et maligne. Il a toujours le mot pour rire, il effleure délicatement la gaudriole, il est galant avec les femmes, il chante de vieux flonflons tendres :

Il y a longtemps que je t’aime.
Jamais je ne t’oublierai…
Chante, rossignol, chante, etc.

Imagine-toi le refrain de ces douces paroles répété à l’unisson avec l’accent anglais des officiers de rifflemen, et tu auras l’idée d’une scène étrange, mais nullement ridicule, car il y avait là une vraie bonhomie, beaucoup de cordialité, et le charme d’une vision rétrospective dans l’aimable monde du temps passé.

Il ne faudrait pourtant pas prendre ces militaires pour des bergers en biscuit de Sèvres. Quand on les voit galoper sur leurs grands chevaux de forte race, ou manœuvrant leurs canons Armstrong et présentant fièrement au soleil d’une revue leurs figures martiales et leurs beaux uniformes rouges ou noirs, il n’y a pas moyen de s’y méprendre.

Nous quittons Québec le 16, à cinq heures de l’après-midi, au bruit tonnant de tous les canons de la citadelle, escortés jusqu’à la gare par le général et son état-major et par la population qui crie vive la France ! avec une ardeur fanatique. Nulle part nous n’avons été si chaudement reçus. Ce n’était pas de la curiosité comme aux États-Unis, c’était vraiment du patriotisme.

Propos recueillis parmi les habitans[2] par le voyageur non officiel et satisfait de flâner un peu.

« Dis donc, les Anglais, ils font feu des quatre pieds pour le prince français !

— Tiens ! je crois bien ! Ils font contre fortune bon cœur ; mais, il n y a pas à dire, il faut le recevoir comme ça, ou avoir la guerre avec la France.

— Bah ! Qu’est-ce que vous dites donc là, vous autres ? Tout le monde est content de voir des Français. Si c’étaient des Américains, je ne dis pas !

— Tiens ! tiens ! regardez donc là-haut. Le canon de la citadelle a envoyé un rond de fumée en couronne !

— Ah ! c’est comme quand on fait des ronds avec la fumée d’une pipe. C’est un présage.

— Quel présage ?

— Présage de bonheur.

— Pour la France ?

— Et pour nous aussi, donc ! Ça veut dire que nous redeviendrons enfans de la mère-patrie.

— Laissez donc ! nous n’avons pas trop à nous plaindre pour le moment. Si on continue à marcher droit…

— Dame ! on verra, on verra. Vive la France ! en attendant.

— Oui, oui, vive la France ! »

Nous recouchons à Montréal et demain nous repartons pour New-York.

Albany, 17 septembre.

De Montréal à Albany, par le lac Champlain, Rutland et Troy, de cinq heures du matin à huit heures du soir, nous faisons route dans les wagons encombrés de monde, toujours comptant qu’on s’arrêtera quelque part. — C’était compter sans son hôte. — Nous n’avons pu ni boire, ni manger, ni dormir, ni fumer. Je m’applaudis d’avoir fait assez bonne chère au Canada pour subir cette épreuve, et pour que mes impressions d’homme à jeun ne soient pas trop décolorées.

C’est un adorable pays que l’état de Vermont, traversé aujourd’hui par nous du nord au sud. Si ce n’est pas ce que j’ai vu de plus grandiose et de plus original, c’est du moins ce que j’ai vu de plus gracieux et de plus joli en Amérique. Nous avons franchi une extrémité très large du lac Champlain par la voie ferrée sur pilotis. Ce lac est délicieux. Ses contours s’enfoncent dans des montagnes vertes, qui montrent çà et là leurs flancs rocheux. Au loin, un autre groupe plus élevé, qui s’appelle les Montagnes blanches, couronne dignement le paysage. Ces monts blancs paraissent tout bleus sous le manteau de forêts qui les couvre.

Il ne faut plus songer ici aux forêts vierges ; tout est aménagé et cultivé. C’est un jardin anglais de cent cinquante lieues de long, jeté dans un site admirable de fraîcheur et de formes variées, suffisamment imposantes et jamais tristes. Des coteaux boisés, des prairies, des rivières ou des méandres de lacs encaissés dans des déchirures de calcaire et des carrières de marbre blanc ; tout cela émaillé des riches couleurs de l’automne. Les bois d’érables au feuillage d’or et de pourpre, les bouleaux dont la tige élancée est enguirlandée de viornes aux pampres cramoisis, les chrysanthèmes violettes, les chardons bleus, les verges d’or, les lapis de verdure, qui prennent des tons cuivrés au milieu des zones de petites marguerites blanches ou lilas ; tout cela est chaud à l’œil malgré le ciel gris, et la couleur semble donner une fête en l’absence du soleil.

Malgré cette absence momentanée, on sent la température se réchauffer d’heure en heure à mesure qu’on s’éloigne du nord. C’est au moins une compensation physique à la faim qui nous travaille ; mais à Albany quel repas de loup !

18 septembre. — Comme nous repartons d’Albany à six heures du matin, je ne vois de la ville qu’une grande rue en pente où, l’hiver, les gamins doivent s’amuser à faire de belles glissades, car c’est le lieu de la scène de Satanstoë où le jeune homme, lancé sur ses patins de bois, vient tomber un peu lourdement aux pieds de sa belle. Quel joli roman ! Et la débâcle de l’Hudson, quel drame ! Mais en ce moment l’Hudson roule ses eaux limpides et nous porte en steamboat jusqu’à West-Point. Nous sommes un peu trop encaissés pour voir l’ensemble du pays ; les rivages sont charmans.

Sur le bateau, dans un coin du salon, plusieurs passagères noires étaient reléguées comme des paquets ; elles n’osaient bouger, et pour rien au monde ne se fussent permis d’approcher des blanches. J’en remarquai deux fort jolies : leurs traits n’avaient rien d’exagéré, leurs cheveux plutôt crépelés que crépus, leur belle taille et leur mise de bon goût, quoique recherchée, les eussent rendues agréables à voir en tout autre pays. Or, comme nous ne sommes pas de celui-ci, nous nous permettions, Ragon et moi, de les regarder à pleins yeux, autant par curiosité, pour étudier leur naïve coquetterie, que par un instinct de réaction contre le préjugé régnant. X… nous voit lorgner et nous fait un amical sermon : « Ne regardez donc pas ces guenons, vous les rendez trop fières… Vous allez scandaliser tout le monde… Ça ne se fait pas ici ! » J’avoue que cela m’était fort égal. Au point de vue de la peinture, mes yeux avaient besoin de rendre justice à ces belles œillades noires à la fois encourageantes et craintives, à cette rougeur féminine qui perçait en reflets pourprés sous la peau d’ébène, et à toute sorte de singeries gracieuses : une noisette cassée pour montrer des dents éblouissantes, un bonbon grignoté pour étaler des lèvres fraîches, et des cambrures d’oiseau qui fait la roue. Nos colombes noires quittèrent le bateau, accompagnées de nègres qui portaient leurs malles énormes, remplies sans doute de chiffons splendides. C’est la seule fois que j’aie rencontré des noirs opulens dans mon voyage. En général ils sont domestiques, ils gagnent difficilement leur vie dans les ateliers, d’où la répugnance du blanc les chasse ; quelques-uns seulement s’enrichissent par le petit commerce. Quant au préjugé, des personnes de New-York avaient tâché de le justifier à mes yeux en me disant que l’impudicité précoce des négresses était répugnante, et qu’une mère de famille ne pouvait souffrir dans sa maison, sous les yeux de ses filles, ces créatures provoquantes ou passives qui ne savent rien refuser et rien cacher. C’est fort bien ; mais, tout en me rappelant ces réflexions, je regardais sur le bateau un jeune couple de Yankees qui mangeaient dans la bouche l’un de l’autre à la face de tous. Non, les Yankees ne donnent pas aux nègres l’exemple de la pudeur.

Cette journée a été encore embellie par un terrible jeûne : on devait dîner à cinq heures à Westpoint, et, pendant que le prince visitait l’école militaire, je me suis échappé dans la campagne. J’ai flâné sur les bords de l’Hudson et dans le fleuve même, cherchant des insectes, que je n’ai pas trouvés, il faisait trop de brume ; mais les bois, pleins de rochers et d’arbres inconnus chez nous, m’ont donné des chenilles curieuses et intéressantes. Au beau milieu de mes recherches, j’ai vu l’école extérieurement, grande caserne avec belle vue sur le fleuve. Elle est entourée de pelouses et d’arbres plantés en quinconce, où reposent sur l’herbe quelques chariots d’artillerie. Je me rappelle pourtant qu’il faut rentrer, et quand j’arrive, on avait dîné et on partait. Je pars aussi, le ventre creux, mais ma sacoche est bourrée de croquis, de fleurs, parmi lesquelles je reconnais la balsamine biflora, et de graines d’asclépias, d’érable, de chêne, de noyer et d’arbrisseaux exotiques que je me promets de planter chez nous, enfin toute uns forêt en germe. Quand on aime la nature, il faut être philosophe. Nous partons en chemin de fer pour New-York, où nous arrivons à neuf heures.

New-York, 20 septembre.

Me voici à bord, après avoir fait à New-York un somme digne d’un animal antédiluvien. Il fallait réparer tout ce qui m’a manqué dans notre tournée et s’approvisionner de repos pour la traversée que nous allons reprendre. — Promenade avec Saintin, un aimable peintre français que j’ai connu pendant mon premier séjour ici. — Dîner chez le chevalier Bertinatti, ministre du roi d’Italie, un véritable Italien des plus sympathiques. — Adieux à M. Mercier, à M. de Montholon, notre brave consul, et à sa charmante famille. — Sérénade donnée à la princesse Clotilde par les Italiens, en gros steamboat, dans la rade, à minuit. — Le navire anglais en station échange avec nous des politesses sous forme de feux de Bengale verts. — New-York ne nous adresse aucune espèce d’adieu. Cela m’est bien égal, je n’aime pas New— York. Ce n’est pas là qu’il faut voir l’Amérique. C’est déjà, je crois, la Babylone de sa corruption ; mais n’est-ce pas le sort de toutes les grandes villes ? Ferri nous a lu à New-York des lettres sur l’Amérique, qu’il adresse au colonel de Franconnière, et qui seront publiées, je l’espère. Ce sera pour toi le complément aimable et sérieux de mon journal d’artiste et de fureteur. Je n’ai pas besoin de te dire que ces lettres sont un travail excellent et charmant comme celui qui les écrit.

21 septembre. — Nous quittons New-York à dix heures du matin parle Long-Sound, c’est-à-dire le détroit entre Long-Island et les côtes du Connecticut. Nous étions arrivés par la rive opposée. Nous suivons longtemps l’énorme superficie que New-York couvre de ses faubourgs, ensuite des côtes plates. À six heures du soir, la brume nous gagne.

22 septembre. — Toute la nuit, on cloche et on siffle en cas de rencontre, ce qui fait qu’on ne dort guère. — Brouillard toute la journée. — La mer n’est pas bonne. À trois heures, nous sommes à Boston ; mais tout le monde reste à bord jusqu’à demain. En fait de villes tirées au cordeau, la curiosité est un peu émoussée.

Boston, du 23 au 26 septembre.

Pourtant non, celle-ci n’est pas alignée en carrés comme les nouvelles cités américaines : elle a encore un peu de physionomie ; en revanche, elle est mal pavée, et les rues sont boueuses ; mais elles sont plus tranquilles qu’à New-York, et on s’y reconnaît mieux. Les maisons sont en brique rouge, à angles de granit, jalousies vertes, cheminées blanches ; parfois quelques marches de perron et un péristyle dans le goût grec-américain. Le parc, situé au milieu de la ville, est joli. Un vieux orme, l’unique vestige de l’antique forêt, est devenu un monument respectable. Une pièce d’eau est le reste du petit lac qui dormit jadis sous les grands arbres. Pauvre lac, emprisonné dans une bordure de granit, que pense-t-il du jet d’eau artificiel qui agite aujourd’hui sa surface ?

Les environs n’ont pas grand intérêt pittoresque. D’un monticule où j’ai été, la vue s’étend au loin sur des prés marécageux hérissés de quartiers de roc qui se confondent avec les troupeaux épars dans la campagne. L’horizon est fermé par des collines rocailleuses, et par là c’est peut-être joli, mais c’est trop loin pour l’œil, et le temps manque à mes jambes.

On trouve à Boston plus de politesse et de propreté que dans le reste de l’Amérique. C’est l’indice d’une société plus choisie. Nous sommes ici dans la région sociale la plus élevée, dit-on, des États-Unis, dans la patrie des intelligences d’élite. Nous ne sommes pas restés assez longtemps pour que j’aie pu établir une comparaison entre le niveau de Paris et celui de Boston, et l’Américain, quelque policé et intelligent qu’il soit, ne se livre pas comme le bon et naïf Canadien, qui se donne tout entier dès la première heure. Boston est pourtant le berceau de la liberté ; c’est la patrie de Franklin, c’est de là que sortirent la révolution et l’indépendance des États-Unis. C’est encore le sanctuaire de la science au Nouveau-Monde. Nous avons eu un grand dîner par souscription, où j’ai retrouvé M. Sumner. M. Agassiz, le savant suisse fixé à Cambridge, M. Everett et tous les personnages les plus distingués du pays étaient à ce repas. On a adressé un excellent discours au prince, qui a excellemment répondu. Tous ces Américains-là sont fort bien élevés, aimables, jamais communicatifs à première vue ; donc je m’en irai sans les connaître et sans bien savoir ce qu’ils pensent de la crise actuelle et du moyen d’en sortir. J’aurais peur de me tromper, si je te disais qu’il m’a semblé voir en eux d’autres idées que celles que je leur attribuais, et qu’ici, tout comme à Washington, on se tourne vers l’unité de pouvoir dans l’avenir pour conjurer les maux du présent. Je crois voir aussi que les esprits les plus cultivés de l’Amérique ne sont pas les plus avancés comme on l’entend chez nous ; ils semblent faire bon marché de leur forme républicaine et se tenir dans une certaine région d’idées expectantes qui n’est pas loin du scepticisme. Leur préoccupation m’a semblé être la crainte un peu puérile de l’exagération en toutes choses. En fait de littérature, ils ne paraissent pas rendre à leurs écrivains autant de justice que nous. Ainsi Cooper a écrit de bons livres, disent-ils, mais c’est déjà bien vieux, comme si le beau pouvait vieillir ! Certainement celui qui prendrait aujourd’hui Cooper comme un guide de poche pour chercher la forêt, la prairie et les Indiens aurait bien du chemin à faire en dehors de l’itinéraire tracé ; mais ce n’est qu’une question de distance, et je suis persuadé qu’il y a encore des Chingakook et des Bas-de-Cuir. Quand tout cela d’ailleurs serait à jamais éteint, les traditions laissées par Cooper n’en seraient que plus précieuses. N’en déplaise aux esprits positifs, le Français verra toujours l’Amérique à travers ces beaux romans, et ce déploiement d’industrie et d’agriculture dont on est, à bon droit, si fier ici ne vaudra pourtant jamais pour nous le rayon d’art et de poésie jeté sur ces contrées par le génie du naïf et grand artiste.

Washington Irving m’a semblé un peu plus apprécié ; quant à Mme Beecher-Stowe, elle est traitée d’exagérée dans le nord. Elle a, m’a-t-on dit, rassemblé tous les griefs des nègres pour en faire parole d’Évangile. C’est en France et en Angleterre que l’Oncle Tom a eu du succès. Ainsi une moitié de l’Amérique la pendrait bel et bien ; l’autre moitié la défend mal, cette femme de cœur, de courage et de talent dont les États-Unis devraient être fiers ! Quant à Edgar Poë, ce fantaisiste éblouissant, original, et si profond sous des airs de folie, encore un succès fait en France, au dire de certains Américains éclairés ! « L’homme était méprisable, les écrits le sont aussi. » Ce n’est pas toujours une raison ! Et puis l’homme était-il méprisable réellement ? J’ai fait là-dessus des questions, et on a eu des airs distraits pour ne pas me répondre. Le grand tort d’Edgar Poë ne serait-il pas d’avoir raillé et tancé les travers de la société américaine ?

Ne pouvant étudier la politique locale, j’ai étudié la fabrication du coton depuis le tissage de la plante jusqu’au pliage des étoffes teintes. J’ai vu des salles qui contenaient quatre cents métiers et deux mille femmes. C’est à Lowell, à quarante-deux kilomètres de Boston, que nous avons vu cette population ouvrière irlandaise. Ici c’est toujours la même chose, on ne sait pas où trouver les vrais Américains. Ces ouvrières, au nombre de huit mille cinq cents, ont une réputation de vertu plus ou moins méritée. Les hommes employés là ne sont que quatre mille cinq cents. Il y a onze fabriques. Nous avons eu aussi un festival orphéonique, des airs nationaux, un choral de Mendelssohn, des fragmens du Messie de Handel ; douze cents voix d’enfans, beaucoup d’ensemble, peu de sentiment.

Nous visitons une ménagerie intéressante, où une baleine blanche et un cachalot, en compagnie d’un petit requin, mangent des anguilles dans un grand aquarium sans se quereller ; mais l’être le plus extraordinaire de la collection, c’est un Boschiman, vêtu de peaux de bête. Pour celui-ci, il m’a presque effrayé. Il ressemble tellement à un singe, qu’on ne peut se persuader qu’il soit un homme. Il a trois pieds six pouces de haut, vingt-cinq ans ; les yeux sont à peine fendus ; le nez est si aplati qu’il n’existe pas ; c’est une paire d’étroites narines appliquées sur une face de couleur fauve ; la bouche avance sans que les lèvres soient épaisses ; le front recule démesurément, l’oreille n’est pas détachée de la tête ; la mâchoire est coudée comme chez les carnassiers ; la laine qui recouvre le crâne est fine et rare ; les membres sont grêles, pas d’épaules pour ainsi dire ; les mains et les pieds trop longs ; bref, c’est horrible. Cela parle très peu, nous a-t-on dit, et c’est très irascible. Pourtant il n’est pas là en cage, il est censé employé dans l’établissement, et la curiosité qu’il excite ne lui cause aucune contrariété. Il n’a pas non plus la vanité du nègre. C’est une brute refrognée, presque muette, et qui a l’air de penser bien moins qu’un chien. La nature se trompe-t-elle quelquefois ? A-t-elle eu une distraction le jour où elle a créé cet intermédiaire entre deux types que leur ressemblance effraie mutuellement, l’homme et le singe ? Ce Boschiman hideux est-il notre ancêtre, ou bien, placé dès les premiers cages de la vie dans des conditions funestes, a-t-il été privé des moyens de développement que notre race a su mettre à profit ? En présence de ce monstre, j’aime mieux croire à la pluralité des races primitives.

J’avais besoin d’oublier ce bimane et de rire des gentillesses d’un phoque qui donnait la patte, faisait l’exercice, tirait bravement un coup de fusil, et, sur l’invitation paternelle très sérieusement énoncée de son cornac, imitait les dames de Neivport qui vont au bain et se jettent de l’eau.

En mer, 20 septembre.

Partis de Boston par un beau temps froid, à dix heures du matin, nous filons sur Terre-Neuve. À quatre heures, nous allumons du feu comme en hiver.

27 septembre. — Beau temps, plus froid, houle très forte.

28 septembre. — Brouillard, soleil à midi. Toujours plus froid quand même. Je passe mon temps à piquer, trier et spécifier mes insectes et autres prises.

29 septembre. — Nuit de brume, un peu de soleil à midi, forte houle. À dix heures du soir, nous entrons dans le port de Saint-Jean de Terre-Neuve ; on ne débarque pas. Le temps s’est éclairci ; mais quel froid ! Je ne peux pas me persuader que je vais retrouver un peu d’été chez nous.

Saint-Jean de Terre-Neuve, 30 septembre.

« On ne doit point appeler ce pays terre, écrivait Jacques Cartier, ce sont bien plutôt cailloux et rochers sauvages, et lieux propres aux bêtes farouches… Je n’y vis pas autant de terre qu’il en pourrait tenir en un tombereau… Il n’y a autre chose que mousse et buissons çà et là séchés et demi-morts… Je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn. »

Depuis trois cents ans, les habitans de cette triste colonie ont remué les quelques tombereaux de terre, et sont parvenus à y faire pousser de pauvres céréales. J’y trouve des avoines de six pouces de haut qui n’ont que trois ou quatre grains par épi et qui essaient de mûrir sous les six degrés de chaleur que nous respirons aujourd’hui. En s’enfonçant dans l’intérieur de l’île, on trouve de petits lacs assez pittoresques dans des entonnoirs de rochers. Des bouleaux et des sapinettes qui rampent sur le sol jettent un peu de pâle verdure sur les roches porphyriques ; des plialènes-hibernies, aux ailes décolorées, s’envolent sous nos pas, et des mouettes fuient vers la mer en rasant les grands tapis de lichen blanchâtre.

La ville de Saint-Jean ressemble à Saint-Pierre-Miquelon, que je t’ai décrit il y a deux mois : maisons de bois, rues boueuses, quelques jardins dont les palissades élevées protègent des essais de légumes et de pommiers rachitiques ; dans la campagne, quelques iris passé-fleur, des joncs, beaucoup de mousses qui m’intéresseraient si j’étais botaniste. La plus jolie vue de ce coin de l’île, c’est la crique arrondie comme un cirque, où l’on pénètre par un étroit goulet semé d’écueils, entre deux falaises élevées et complètement arides. En hiver, quand la mer est gelée, ce doit être un site très caractérisé ; mais les pays de froid et de brume me font frissonner quand j’y pense, à plus forte raison quand j’y suis. Nous partons, je vais te revoir et revoir la France ; tout est bien.

La vie en pleine mer est monotone, un peu irritante pour un être actif qui n’a rien à faire. C’est l’occasion de réfléchir et de se résumer un peu. Parlons de l’histoire naturelle d’abord, puisqu’elle a été en Amérique ma première préoccupation.

Le trait qui m’a le plus frappé en entomologie est celui-ci. Dans le Nouveau-Monde, une même espèce se trouve répandue sur un espace immense comparativement à la distribution plus limitée de nos espèces sur le sol européen. Par exemple, les trois quarts des insectes de la Provence ne se retrouvent plus aux environs de Paris, tandis que les individus d’une même espèce vivent depuis la Prairie du Chien jusqu’à Saint-Louis, sur deux cents lieues du nord au sud. L’époque de l’apparition est seulement un peu différente. Cette extension d’homogénéité de la faune entomologique est la conséquence forcée de l’homogénéité de la flore, laquelle est elle-même la conséquence de l’homogénéité géologique sur des régions d’une vaste étendue. Dans la grande tournée que je viens de faire aux États-Unis, je n’ai vu que deux flores bien distinctes, celle des forêts et celle des prairies ; partout une faune entomologique forestière très riche, et naturellement fort différente de la faune herbicole des prairies primitives.

Même remarque à faire pour l’ornithologie. On chercherait en vain dans le centre de la France des serins verts, des ortolans, des tarins, hôtes de nos climats du midi, tandis qu’à Montréal, à Boston, à Niagara, on peut voir parfois voler des colibris et des cardinaux dont le véritable habitat est à trois cents lieues au sud. Presque tous nos genres et quelques-unes de nos espèces sont représentés en Amérique, tandis que certains genres américains manquent absolument en Europe. Quant au Canada, à l’île du Cap-Breton et à Terre-Neuve, j’ai été surpris de retrouver dans ces climats, analogues à celui de la Sibérie, certaines espèces d’insectes et de plantes semblables à celles du nord et même du centre de la France.

Et maintenant parlons des hommes, que je ne relègue pas au second plan dans mon estime, mais que je ne me pique pas beaucoup de savoir étudier à un certain point de vue général. Il faut pourtant que je me prépare à répondre à tes questions. Eh bien ! j’essaie.

Je vois dans l’histoire deux courans d’idées qui, comme deux grands fleuves, partent d’une source différente et vont au même but : j’appellerai l’un esprit d’individualité, l’autre esprit de société. L’esprit de société cherche le progrès par l’effort de chacun au profit de tous ; l’esprit d’individualité cherche le progrès par l’effort de tous en vue de chacun. Ces deux termes devraient impliquer l’axiome de réciprocité absolue : « un pour tous, tous pour un, » et je crois que dans l’avenir il en sera ainsi. Voilà pourquoi je dis que mes deux fleuves vont au même but. Seulement, partis de points opposés, ils traversent des régions bien différentes, car ceux qui inventèrent l’individualisme furent jetés dans l’égoïsme par l’oppression des majorités, et ceux qui inventèrent les sociétés furent inspirés par le dévouement pour tous. De là deux écoles qui se disputent et se contredisent dans l’histoire des peuples, et qui, sous différons noms religieux, politiques ou philosophiques, sont arrivées à produire en Europe l’idée de société absorbant l’individu, et en Amérique l’idée d’individu absorbant la société. De chaque côté je vois de grandes choses et des résultats très séduisans : — dans l’Amérique, une liberté de conscience que j’admire, un essor prodigieux d’activité, des mœurs calmes et généralement pures, une persévérance à toute épreuve ; — en Europe, des luttes funestes, mais héroïques, des passions ardentes, mais généreuses, des mœurs faciles, mais aimables et fraternelles.

Les Américains n’ont pas inventé la notion de l’individualisme : ils l’ont apportée d’Europe, où elle était, où elle est encore en lutte avec la notion de la société ; mais ils l’ont développée chez eux avec un excès dont on rougirait chez nous. Ce peuple anglo-saxon, qui trouvait devant lui la terre, l’instrument de travail, sinon inépuisable, du moins inépuisé, s’est mis à l’exploiter sous l’inspiration de l’égoïsme, et nous autres Français, nous n’avons rien su en faire, parce que nous ne pouvons rien dans l’isolement. Dieu jugera qui a tort ou raison ; mais ce que je veux te dire, c’est qu’il m’est impossible de renier ma race, mes aptitudes et ma vitalité, qui se sont développées sous l’influence de l’idée de dévouement réciproque. L’Américain m’a donc étonné et attristé plus d’une fois avec sa personnalité froide et dure. Ce peuple qui ne sait supporter aucune entrave est grand sans doute, mais je le trouve inhumain, et pour moi son insensibilité farouche se résume dans ce proverbe local : « en avant ! et que le diable emporte le dernier ! » Cette terrible idée lui fait préférer le spectacle des enfans écrasés sous les roues de ses locomotives à la présence d’un agent de l’ordre public, et ce qu’il pense à propos de la locomotive, il le pense à propos de tout. La grande locomotive du progrès n’est pas pour lui autre chose qu’un char brutal qui fauche, brise et aplatit le pauvre, l’infirme, le rêveur, le désintéressé, l’inhabile, le retardataire de tout genre, avec autant d’indifférence que les arbres et les fleurs de la forêt.

Le Français est tout autre. Il aime son parent, son ami, son compagnon, et jusqu’à son voisin d’omnibus ou de théâtre, si sa figure lui est sympathique. Pourquoi ? Parce qu’il le regarde et cherche son âme, parce qu’il vit dans son semblable autant qu’en lui-même. Quand il est longtemps seul, il dépérit, et quand il est toujours seul, il meurt. Le Français vit par tous ses pores, il savoure la poésie de la solitude et adore les sanctuaires de la nature, mais il ne s’y absorbe pas jusqu’à oublier la mère ou l’ami qui l’attend. L’Américain supporte la solitude avec un stoïcisme admirable, mais effrayant ; il ne l’aime pas, il ne songe qu’à la détruire. Nous, nous aimons tout, désert et société, parce que nous sentons tout. Miss Mary n° 1, qui est pourtant un esprit pénétrant et un cœur droit, résumait bien pour moi la froideur de sa race, quand elle me disait : « Vous avez l’air de vous aimer tous les six, c’est étonnant, cela ! » Non, ce n’est pas étonnant ; nous sommes la race aimante et dévouée. Nous ne savons pas, comme l’Américain, nous affranchir, nous enrichir et nous étendre, les jambes en l’air, pour méditer sur nos conquêtes industrielles et financières. Nous sommes peut-être beaucoup moins sages, beaucoup moins heureux, matériellement parlant, et à coup sûr nous sommes beaucoup moins libres ; mais nous avons des jouissances intellectuelles et morales qui nous dédommagent amplement de nos maux, de nos fautes et de nos erreurs. Nous nous battons peut-être quelquefois à tort et à travers, mais nous nous battons en personne et pour les autres, tandis que l’Américain ne se bat même pas pour ses propres intérêts. Il ne veut pas se soumettre au recrutement. Lui, l’homme libre, prendre un fusil et obéir à un caporal ! Allons donc ! il est riche, et il achète de la chair humaine étrangère pour l’envoyer à l’ennemi.

Comment ces deux fleuves se réuniront-ils un jour dans le même océan ? Quand leurs courans civilisateurs se seront mêlés, quand nous aurons pris à l’Amérique beaucoup de son savoir-faire, et quand nous lui aurons donné beaucoup de notre cœur.

En vue de la France, 7 octobre.

Après sept jours de traversée et de beau temps, nous voyons les côtes bleuâtres de la France se dessiner dans les vapeurs de l’horizon. J’éprouve une émotion singulière en revoyant mon vieux pays et en l’abordant par cette province d’Armorique, la terre des souvenirs. Voici l’île de Sein aux falaises rongées par les flots et dénudées par les vents de mer. Ce rocher sauvage est le digne sanctuaire des vierges farouches, gardiennes d’une religion mystérieuse et sombre. Le croissant de la lune, rouge et délié comme une faucille ensanglantée, se couche derrière l’île des druidesses. — Une étoile brille toute seule et se reflète tremblante dans la Baie des Trépassés, où les vagues se brisent en étincelles phosphorescentes contre le rivage ; elles semblent, en se retirant, exhaler une longue et lugubre plainte. Des feux brillent sur le haut de la falaise. Peut-être les spectres des guerriers kimris, la face ornée de leurs peintures de guerre, viennent-il nous demander ce que sont devenus leurs frères des grandes prairies et des forêts vierges…

Ô peuples de la Celtique, nos aïeux, assemblez-vous sur les grandes bruyères ! Druides, bardes, vierges de Sein, entonnez les chants de deuil et pleurez sur les races disparues ! Pleurez le droit de l’humanité, méconnu et violé par des peuples qui, au nom de la civilisation, brûlent, saccagent et détruisent ! Que serions-nous aujourd’hui, nous vos enfans, si les Latins vainqueurs eussent agi envers vous comme les conquérans d’outre-mer agissent depuis deux siècles à l’égard des nations vaincues ? Qui donc leur a dit que ces nobles races devaient disparaître devant leur civilisation ? Un mot nouveau que vos oreilles n’ont jamais entendu et que vos vaillans cœurs n’auraient su comprendre, — l’individualisme.

Brest, 8 octobre.

Nous arrivons ! Cela sent bon, la patrie ! Il me semble que je l’ai sentie à quarante lieues en mer.

Le premier objet qui frappe mes yeux, c’est un officier nègre qui fait mettre sous les armes ses trente hommes sur le passage du prince. Salut, bonne France ! Tu n’as pas autant d’écus, de terres et de machines que l’Amérique ; mais tu as le sens moral, et tu relèves ce que l’on brise ailleurs !


Maurice Sand.
  1. Voyez la Revue du 15 février dernier.
  2. Il n’y a ici ni bourgeois, ni paysans, ni seigneurs. Tout le monde s’appelle monsieur, et tout le monde est habitant, tel est le mot consacré.