Silas Marner/16

Traduction par Auguste Malfroy.
Librairie Hachette et Cie (p. 257-285).


CHAPITRE XVI


C’était un beau dimanche d’automne, seize ans après que Silas Marner avait découvert son nouveau trésor devant l’âtre de son foyer. Les cloches de la vieille église de Raveloe sonnaient la joyeuse volée, annonçant que l’office du matin était terminé. De la porte cintrée de la tour, lentement, retardés par des salutations et des questions amicales, sortaient les plus riches paroissiens, qui avaient trouvé cette belle matinée du dimanche très convocable pour aller à l’église. C’était la coutume rurale de cette époque, que les membres les plus importants de la congrégation sortissent les premiers. Pendant ce temps, leurs voisins de condition plus humble attendaient et regardaient, portant la main à leurs têtes penchées, ou faisant des révérences pour saluer tout grand contribuable qui se tournait pour les remarquer.

Au premier rang de ces groupes de gens bien vêtus qui s’avancent, il y a quelques personnes que nous reconnaîtrons en dépit du temps, dont la main s’est appesantie sur elles toutes. Ce grand homme blond de quarante ans n’a pas les traits bien différents de ceux du Godfrey Cass de vingt-six ans ; seulement, il a plus d’embonpoint et il a perdu l’expression indéfinissable de la jeunesse, — perte qui se manifeste même quand l’œil n’est pas encore terne, et que les rides ne sont pas encore venues. Peut-être cette jolie femme qui n’est guère plus jeune que lui, et qui s’appuie sur son bras, est-elle plus changée que son mari : la charmante rougeur qui, autrefois, colorait constamment ses joues, n’y revient plus que momentanément, sous l’influence de l’air frais du matin ou de quelque grande surprise. Cependant, pour tous ceux qui aiment d’autant plus la physionomie humaine qu’on y lit mieux l’expérience de la vie, la beauté de Nancy offre un intérêt plus grand. Souvent l’âme est arrivée à un plus complet épanouissement de sa bonté, tandis que la vieillesse l’a recouverte d’une laide enveloppe : c’est pourquoi le simple regard ne peut jamais deviner l’excellence du fruit. Mais les années n’ont pas été si cruelles pour Nancy. Sa bouche ferme, mais calme, et le regard limpide et franc de ses yeux bruns, disent maintenant que sa nature a été éprouvée et a conservé ses plus nobles qualités. Même son costume, d’une élégance gracieuse et d’une pureté délicate, est plus expressif, aujourd’hui que les coquetteries de la jeunesse n’y sont pour rien.

M. et Mme Godfrey Cass — tout autre titre plus élevé a expiré sur les lèvres des gens de Raveloe, le jour où le vieux squire a été recueilli avec ses pères[1], et où son héritage a été partagé entre ses enfants — se sont retournés pour voir venir cet homme grand et âgé, et cette femme simplement vêtue qui sont un peu en arrière, — Nancy ayant fait observer, qu’il fallait attendre « papa et Priscilla ». Les voilà maintenant qui tournent tous dans un sentier plus étroit, lequel traverse le cimetière et conduit à une petite porte, située en face de la Maison Rouge. Nous ne les suivrons pas ; car, en ce moment, ne pourrait-il pas y avoir certaines autres personnes dans cette congrégation qui sort de l’église, que nous aimerions à revoir, — certaines autres personnes se trouvant parmi celles qui ne sont probablement pas vêtues avec élégance, et qu’il ne nous sera peut-être pas aussi facile de reconnaître que le maître et la maîtresse de la Maison Rouge ?

Cependant il est impossible de se méprendre au sujet de Silas Marner. Comme c’est le cas chez les gens qui ont été myopes dans leur jeunesse, ses grands yeux bruns paraissent avoir acquis une vue plus longue, — ils ont un regard moins vague et plus sympathique. Seulement, tout le reste de sa personne témoigne d’une constitution très affaiblie par le laps de seize années. Ses épaules courbées et ses cheveux blancs lui donnent presque l’air d’un vieillard, bien qu’il n’ait pas plus de cinquante-cinq ans. Mais la fleur la plus fraîche de la jeunesse est tout près de lui, — une blonde jeune fille le de dix-huit ans, au visage à fossettes, qui a vainement essayé de forcer les petites boucles de ses cheveux châtains à rester lisses sous son chapeau brun. Celles-ci ondulent avec autant d’obstination qu’un petit ruisseau sous la brise de mars, et s’échappent du peigne qui s’efforce de les maintenir derrière la tête, pour se montrer au-dessous du fond du chapeau. Eppie ne peut s’empêcher d’être tourmentée à ce propos, car il n’y a pas d’autre jeune fille à Raveloe qui ait des cheveux ressemblant le moins du monde aux siens, et elle s’imagine que les cheveux devraient être lisses. Elle n’aime pas à être répréhensible, même dans les petites choses ; aussi, vous voyez avez quel soin son livre de prières est enveloppé dans son mouchoir tacheté.

Ce garçon de bonne mine, vêtu d’un costume neuf de futaine et qui marche derrière elle, n’est pas tout à fait fixé sur la question des cheveux en général, quand Eppie la lui pose. Il pense peut-être que les cheveux lisses sont préférables, somme toute. Mais il ne désire pas que ceux d’Eppie soient différents. Elle devine assurément que quelqu’un s’avance derrière eux, — quelqu’un qui pense à elle d’une façon toute particulière, et qui prend son courage à deux mains pour venir à son côté, aussitôt qu’ils vont être entrés dans la ruelle. Autrement, pourquoi paraîtrait-elle un peu timide, et prendrait-elle garde de ne pas détourner la tête, pendant qu’elle murmure à son père Silas de petites phrases, concernant ceux qui étaient à l’église et ceux qui n’y étaient pas, et la beauté du frêne rouge des montagnes, au-dessus du mur du presbytère ?

« Je voudrais bien que nous aussi, nous eussions un petit jardin, papa, avec des pâquerettes doubles dedans, comme celui de Mme Winthrop, dit Eppie, lorsqu’ils furent entrés dans la ruelle. Seulement, on dit que cela demanderait beaucoup de peine — pour bêcher et rapporter de la nouvelle terre,… et vous ne pourriez pas le faire, dites, petit papa ? Dans tous les cas, je n’aimerais pas que vous le fissiez, car ce serait un travail trop dur pour vous.

— Mais non, mon enfant. Si vous désirez un bout de jardin, je pourrais, pendant ces longues soirées, me mettre à enclore un petit coin de terrain inculte, juste assez pour que vous ayez un plant de fleurs ou deux. En outre, il me serait facile de donner un petit coup de bêche le matin, avant de me mettre au métier. Pourquoi ne m’avez-vous pas dit plus tôt que vous désiriez un bout de jardin ?

— Je puis vous bêcher cela, moi, maître Marner, » dit le jeune homme au costume de futaine, qui était arrivé à côté d’Eppie, et se mêlait à la conversation sans s’inquiéter des formalités, « Ge sera un amusement pour moi après avoir fini ma journée, ou à n’importe quel moment perdu quand l’ouvrage n’ira pas. Je vous apporterai de la terre du jardin de M. Cass. Il me le permettra volontiers.

— Oh, Aaron ! mon garçon, vous êtes donc là ? dit Silas ; je ne m’en étais pas aperçu ; car, lorsque Eppie est en train de parler de quelque chose, je suis tout absorbé par ce qu’elle dit. Eh bien, si vous pouviez m’aider à bêcher, nous arriverions à lui faire un bout de jardin d’autant plus vite.

— Alors, si cela vous est agréable, dit Aaron, je viendrai aux Carrières cette après-midi. Nous nous entendrons au sujet du terrain qu’il faut enclore, et je me lèverai une heure plus tôt demain matin pour commencer le travail.

— Mais, à la condition que vous me promettiez de ne pas vous donner la peine de bêcher, papa, dit Eppie. Car je n’en aurais pas parlé, ajouta-t-elle, d’un air à moitié réservé et à moitié fripon, si Mme Winthrop n’avait pas dit qu’Aaron aurait la bonté de…

— Vous auriez pu savoir cela sans que ma mère vous l’eût dit, interrompit Aaron. Maître Marner sait aussi, j’espère, que je suis disposé à lui donner un coup de main, de bon cœur. Il ne voudra nullement me désobliger, en me retirant ce travail des mains.

— Eh bien, alors, papa, vous ne travaillerez pas au jardin avant que ce soit tout à fait facile, dit Eppie, et vous et moi, nous nous mettrons à tracer les plates-bandes, à faire des trous et à y mettre les plants. Ce sera beaucoup plus gai aux Carrières, quand nous aurons quelques fleurs, car je crois toujours que les fleurs peuvent nous voir et comprendre ce que nous disons. Et je désirerais un peu de romarin, de monarde et de thym : ces plantes sentent si bon ; mais on ne trouve de la lavande que dans les jardins des bourgeois, je pense.

— Ce n’est pas une raison pour que vous n’en ayez pas, dit Aaron ; car je puis vous apporter des boutures de n’importe quoi ; je suis forcé d’en couper des quantités quand je jardine, et de les jeter là presque toutes. Il y a une grande plate-bande de lavande à la Maison Rouge : la dame aime beaucoup la lavande.

— Soit ! dit Silas, avec gravité, pourvu que vous ne preniez pas trop de libertés pour nous, ou que vous ne demandiez à la Maison Rouge, rien qui ait beaucoup de valeur. M. Cass a été si bon à notre égard, en nous faisant construire le nouveau bout de la chaumière, et en nous donnant des lits et divers objets, que je ne saurais supporter l’idée de lui être à charge pour des produits de son jardin ou toute autre chose.

— Non, non, vous ne lui serez pas à charge, dit Aaron. Il n’y a pas de jardin dans la paroisse où il n’y ait une infinité de choses gaspillées, faute de quelqu’un pour les consommer toutes. Je me dis quelquefois que personne ne serait réduit à manquer de vivres, si l’on tirait le meilleur parti de la terre, et s’il n’y avait jamais un morceau de quoi que ce soit qui ne trouvât une bouche pour le manger. Le jardinage vous fait songer à cela, bien certainement. Mais il faut que je m’en retourne ; autrement, ma mère serait inquiète de mon absence.

— Amenez-la avec vous cette après-midi, Aaron, dit Eppie. Je ne voudrais pas prendre une détermination au sujet du jardin, sans qu’elle eût connaissance de tout dès le commencement. Qu’en pensez-vous, papa ?

— Oui, amenez-la si vous pouvez, Aaron, dit Silas ; elle aura sûrement quelque chose à dire qui nous aidera à arranger les affaires comme il faut. »

Aaron partit et remonta le village, tandis que Silas et Eppie continuèrent à suivre la ruelle solitaire, abritée par les haies.

« Oh ! petit papa ! » commença-t-elle, lorsqu’ils furent seuls, saisissant et pressant le bras de Silas, et sautant autour de lui pour lui donner un gros baiser. « Mon bon vieux petit papa ! Je suis si heureuse. Je crois qu’il ne me manquera plus rien quand nous aurons un petit jardin ; et je savais qu’Aaron nous le bêcherait, continua-t-elle, d’un air malicieux de triomphe, je le savais très bien.

— Vous êtes une fine petite chatte, en vérité, » dit Bilas, dont la physionomie respirait le bonheur calme de la vieillesse couronnée par l’amour, « mais vous allez vous rendre joliment redevable à Aaron.

— Oh ! non, pas du tout, dit Eppie, riant et folâtrant ; cela lui fait plaisir.

— Voyons, voyons, laissez-moi porter votre livre de prières ; autrement, vous allez le laisser tomber, en sautant de cette façon. »

Eppie s’aperçut alors que sa conduite était observée ; toutefois, l’observateur n’était qu’un âne bienveillant qui paissait avec une bûche attachée au pied, — un âne paisible, ne critiquant pas dédaigneusement les petites faiblesses humaines, mais reconnaissant d’être admis à les partager, en se faisant gratter le nez quand il le pouvait. Eppie ne manqua pas, afin de le contenter, de lui donner cette marque ordinaire d’attention, bien que cela eût pour conséquence l’ennui de voir l’âne les suivre péniblement jusqu’à la porte même de leur demeure.

Mais le bruit d’un aboiement aigu dans la chaumière, au moment où Eppie mettait la clef à la porte, changea les intentions de l’animal. Sans autre invitation, il s’en alla en boitant. L’aboiement aigu était le signe de l’accueil animé que leur préparait un terrier brun intelligent. Celui-ci, après avoir dansé autour de leurs jambes d’une façon désordonnée, se précipita avec un vacarme désagréable vers un petit chat tigré blotti sous le métier ; puis, il revint d’un bond, en poussant un autre aboiement aigu, comme pour dire : « J’ai rempli mon devoir à l’égard de cette faible créature, vous voyez. » Pendant ce temps, l’honorable mère du petit chat, assise à la fenêtre, chauffait au soleil sa poitrine blanche et tournait la tête d’un air endormi, s’attendant à recevoir des caresses, mais nullement disposée à se donner la moindre peine pour les obtenir.

La présence de ces animaux qui y vivaient heureux, n’était pas le seul changement qui fût survenu dans l’intérieur de la chaumière. Il n’y avait plus de lit maintenant dans la chambre commune, et le petit espace était bien garni de meubles convenables, tous assez polis et assez proprets pour plaire aux regards de Dolly Winthrop. La table en chêne et la chaise à trois pieds du même bois, n’étaient guère ce qu’on pouvait s’attendre à voir dans une si pauvre demeure. Elles étaient venues de la Maison Rouge, avec les lits et les autres objets, car M. Godfrey Cass, comme tout le monde le disait dans le village, se montrait très bon pour le tisserand. Après tout, n’était-il pas juste que ceux auxquels leurs moyens le permettaient, dussent s’intéresser et venir en aide à cet homme ? N’avait-il pas élevé une orpheline et ne lui avait-il pas tenu lieu de père et de mère ? En outre, dépouillé de son argent, il ne possédait plus que ce qu’il gagnait par son travail chaque semaine, et encore était-ce à une époque où le tissage tombait, vu qu’on filait le lin de moins en moins. Enfin, maître Marner n’était pas des plus jeunes. Personne n’était jaloux du tisserand ; car il était regardé comme un homme exceptionnel qui, plus que tout autre, avait droit à l’aide de ses voisins à Raveloe. Ce qui restait de superstition à son égard, avait pris une nuance toute différente. M. Macey, devenu alors un faible vieillard de quatre-vingt-six ans, invisible désormais, si ce n’est au coin de son feu ou assis au soleil sur le seuil de sa porte, émettait l’avis que, lorsqu’un homme avait agi comme Silas envers une orpheline, c’était un signe que son argent reparaîtrait, ou tout au moins que le voleur aurait à en rendre compte. Il n’en fallait pas douter, car M. Macey ajoutait qu’en ce qui le concernait personnellement, ses facultés n’avaient jamais été plus nettes.

Silas s’assit alors et contempla Eppie d’un regard satisfait, tandis qu’elle mettait la nappe propre et y plaçait le gâteau aux pommes de terre, réchauffé lentement dans un pot bien sec, au-dessus d’un feu qui se mourait insensiblement, et suivant la méthode prudente employée le dimanche[2]. C’est ce qui pouvait le mieux tenir lieu de fourneau, puisque Silas n’avait jamais voulu permettre qu’on en ajoutât un, non plus qu’une grille, au nombre de ses commodités. Il aimait son vieil âtre de briques, comme il avait aimé sa cruche brune ! Cet âtre n’était-il pas là lorsqu’il avait trouvé Eppie ? Les dieux du foyer existent encore pour nous. Que toute nouvelle foi tolère ce fétichisme, de peur qu’elle ne meurtrisse ses propres racines !

Silas dîna plus silencieusement qu’à l’ordinaire, et mit bientôt là son couteau et sa fourchette, pour suivre d’un regard à moitié distrait, Eppie qui jouait avec le terrier Snap et la chatte, ce qui faisait du dîner de la jeune fille une besogne assez longue. Mais c’était un spectacle qui pouvait bien arrêter les pensées vagabondes : Eppie, avec les ondulations rayonnantes de ses cheveux, avec son menton et son cou rondelets, dont la blancheur était rehaussée par sa robe de coton d’un bleu foncé, riait gaiement, tandis que le petit chat, s’accrochant des quatre pattes à l’une des épaules de la jeune fille, formait, pour ainsi dire, le modèle de l’anse d’un vase. En même temps, Snap du côté droit, et la chatte de l’autre, tendaient les pattes vers un morceau qu’Eppie tenait hors de leur portée à tous deux. Snap se désistait par intervalles, afin d’adresser des remontrances à la chatte sur sa gloutonnerie et la futilité de sa conduite, en faisant entendre un grognement bruyant et désagréable, jusqu’à ce que la jeune fille, se laissant fléchir, les caressât tous les deux et leur partageât le morceau.

Enfin Eppie jeta un regard sur l’horloge et interrompit le divertissement, en disant ; « Ô petit père, vous désirez aller au soleil fumer votre pipe. Mais il faut que je débarrasse la table d’abord, pour que tout soit bien rangé dans la maison quand marraine arrivera. Je vais me dépêcher… Ce ne sera pas long. »

Silas s’était mis à fumer une pipe tous les jours pendant les deux années qui venaient de s’écouler. Les sages de Raveloe l’avaient fortement engagé à faire usage de cette chose excellente contre les attaques. Leur avis était approuvé par le Dr Kimble, par la raison qu’il n’y avait aucun mal d’essayer ce qui ne pouvait pas en causer : principe qui épargnait à ce monsieur bien de la besogne dans la pratique de la médecine. Silas ne prenait pas un plaisir extrême à fumer, et il s’étonnait souvent de la passion de ses voisins à cet égard ; mais une sorte d’humble acquiescement à toute chose considérée comme bonne, était devenu une forte habitude de cette nouvelle personnalité qui s’était développée en lui, depuis qu’il avait trouvé Eppie près de son foyer. Cet acquiescement s’était trouvé être le seul guide qui eût prêté son appui à l’esprit égaré de Silas, pendant qu’il chérissait cette jeune vie qui lui avait été envoyée des ténèbres où son or était parti. Tandis que Marner recherchait ce qui était utile à Eppie, et qu’il prenait part à l’effet que toute chose produisait sur elle, il en était venu lui-même à s’approprier les formes des coutumes et de la croyance, qui étaient le moule de la vie à Raveloe. Et, comme avec le réveil des sentiments la mémoire se réveillait aussi, il avait commencé à méditer sur les éléments de son ancienne foi et à les mêler à ses nouvelles impressions, jusqu’à recouvrer la conscience d’un rapport entre le passé et le présent. La croyance en une bonté tutélaire et la confiance dans l’humanité qui naissent avec toute paix et toute joie pures, avaient produit en lui l’idée vague que quelque erreur, quelque méprise, avait jeté une ombre ténébreuse sur les jours de ses meilleures années. En outre, il lui devenait de plus en plus facile d’ouvrir son cœur à Dolly Winthrop ; aussi, il communiqua peu à peu à cette nouvelle amie tout ce qu’il pouvait raconter de sa jeunesse. Cette communication fut nécessairement une opération lente et difficile, car la pauvre éloquence de Silas n’était nullement secondée par la facilité de compréhension de Dolly, à qui son expérience limitée du monde extérieur ne donnait aucune clef des coutumes étrangères. Par suite, toute idée nouvelle était un sujet d’étonnement auquel il leur fallait s’arrêter à chaque point du récit. Ce ne fut que par fragments, et avec des intervalles permettant à Dolly de méditer sur les choses qu’elle avait entendues, jusqu’à ce qu’elles lui fussent devenues assez familières, que Silas arriva enfin au point culminant de sa triste histoire : le sort jeté et le faux témoignage qui en avait été la conséquence. Cela dut être redit dans plusieurs entrevues, à propos de nouvelles questions posées par Dolly, sur la nature de cette méthode de découvrir le coupable et de justifier l’innocent.

« Et votre Bible est la même que la nôtre, vous en êtes sûr, maître Marner ? La Bible que vous avez rapportée avec vous de ce pays-là, est bien la même que celle que nous avons à l’église, et dans laquelle Eppie apprend à lire ?

— Oui, dit Silas, en tout point la même ; et on jette le sort dans la Bible, n’oubliez pas cela, ajouta-t-il, d’un ton plus bas.

— Ô mon Dieu ! mon Dieu ! » dit Dolly d’une voix attristée, comme si elle apprenait de mauvaises nouvelles sur le cas d’un malade. Puis elle resta silencieuse pendant quelques instants ; enfin, elle reprit : « Il y a des gens instruits qui savent peut-être le fond de tout cela. Le pasteur le sait, j’en réponds ; mais il faut de grands mots pour dire ces choses, — des mots tels que les pauvres gens ne sont guère capables de les comprendre. Je ne puis jamais savoir au juste le sens de ce que j’entends à l’église, si ce n’est celui de quelques bouts de phrases par-ci par-là ; seulement, je le sais, ce sont de bonnes paroles, bien certainement. Ce que vous avez sur le cœur, le voici, maître Marner ; si Ceux qui sont là-haut avaient fait leur devoir envers vous, ils ne vous auraient jamais laissé chasser comme un voleur pervers, lorsque vous étiez innocent.

— Ah ! dit Silas, qui était maintenant arrivé à comprendre la phraséologie de Dolly, c’est cela qui est tombé sur moi comme un fer rouge, parce que, voyez-vous, personne ne m’aimait, — personne ne me restait attaché, ni au ciel ni sur la terre. Et celui avec qui j’avais vécu pendant dix ans et plus, depuis que nous étions enfants et que nous partagions tout,… mon ami intime, en qui j’avais confiance, a levé le pied contre moi et a travaillé à ma ruine[3].

— Oh ! mais c’était un méchant. Je ne crois pas qu’il y en ait un autre qui lui ressemble, dit Dolly. Cependant je suis bien perplexe, maître Marner ; il me semble que je viens de m’éveiller, et que je ne sais pas s’il fait nuit ou s’il fait jour. J’ai, pour ainsi dire, la certitude qu’on trouverait de la justice dans ce qui vous est arrivé, si on pouvait seulement la découvrir ; de même que je suis parfois sûre d’avoir mis une chose dans un endroit, bien que je ne parvienne pas à mettre la main dessus. Vous n’aviez donc pas raison de perdre courage comme vous l’avez fait. Mais nous reparlerons de cela, car il y a des choses qui me viennent parfois à l’esprit quand j’applique des sangsues et des cataplasmes, ou que je fais quelque besogne semblable, — des choses auxquelles je serais incapable de penser si j’étais assise tranquillement.

Dolly était une femme trop utile pour ne pas avoir beaucoup d’occasions de recevoir des lumières de la nature de celles dont elle avait parlé ; aussi, ne restât-elle pas longtemps sans revenir au sujet.

« Maitre Marner, dit Dolly, un jour qu’elle était venue rapporter à la chaumière le linge d’Eppie, j’ai été extrêmement et longtemps embarrassée à propos de vos peines et du sort jeté ; et l’affaire s’est enchevêtrée dans mon esprit, en tous sens, de sorte que je n’ai plus trouvé par quel bout il fallait la saisir. Mais elle m’est revenue, pour ainsi dire, tout à fait claire, la nuit où je veillais cette pauvre Bessy[4] Fawkes qui est morte en laissant ses enfants sur cette terre, — que Dieu leur vienne en aide ; — l’affaire, dis-je, m’est revenue aussi claire que la lumière du jour. Pourtant, quant à savoir si je a comprends bien maintenant, ou si je suis en état de l’amener d’une manière quelconque au bout de ma langue, c’est une autre question, car j’ai souvent dans la tête beaucoup de choses qui n’en veulent jamais sortir. Et pour ce qui est des gens de votre ancien pays, qui, d’après votre témoignage, ne disent jamais de prières par cœur ni dans un livre, il faut qu’ils soient prodigieusement habiles. Moi, si je ne savais pas le Notre Père, et quelques petites bribes de bonnes paroles que je puis rapporter de l’église avec moi, j’aurais beau me mettre à genoux tous les soirs, je ne saurais rien dire.

— Cependant, vous savez généralement dire quelque chose que je suis à même de saisir, madame Winthrop, fit observer Silas.

— Eh bien, alors, maître Marner, l’affaire s’est présentée à moi à peu près de la façon suivante : je suis incapable de rien comprendre au sort jeté et à la réponse fausse qui en a été le résultat. On aurait peut-être besoin du pasteur pour expliquer cela, et il ne pourrait le faire qu’avec de grands mots. Mais, ce qui m’est venu aussi clair à l’esprit que la lumière du jour, lorsque je me tourmentais au sujet de la pauvre Bessy Fawkes, — cela me vient toujours dans la tête quand je prends part aux chagrins de mon prochain, et que je sens que je ne puis faire beaucoup pour lui venir en aide, même si je me levais au milieu de la nuit, — ce qui m’est venu à l’esprit, dis-je, c’est que Ceux qui sont là-haut ont un cœur bien plus tendre que le mien ; car je ne saurais en aucune façon être meilleure que Ceux qui m’ont créée ; et, s’il est des choses qui me paraissent difficiles à comprendre, c’est parce qu’il y en a d’autres que je ne connais pas. À cet égard, il y en a, sans doute, beaucoup d’inconnues pour moi. Ce que je sais est bien peu, pour sûr. Ainsi, pendant que je pensais à cela, vous vous êtes présenté à mon esprit, maître Marner, et alors tout ce que je vais vous dire est entré À flots : si j’ai senti en moi-même ce qui aurait été juste et raisonnable envers vous, et si ceux-là même qui ont prié et jeté le sort, tous, excepté ce méchant, — si ceux-là, dis-je, ont été disposés à faire ce qui était juste à votre endroit au cas où ils l’auraient pu, ne doit-on pas compter sur Ceux qui nous ont créés, attendu qu’ils en savent davantage que nous et ont de meilleures intentions. Voilà tout ce dont je puis être sûre ; tout le reste est pour moi une énigme compliquée, lorsque j’y songe : car il y a la fièvre qui est arrivée ; elle m’a enlevé les enfants qui étaient tout à fait grands et ne m’a laissé que les plus faibles ; il y a les membres cassés ; il y a ceux qui, voulant bien agir et ne pas boire avec excès, ont à souffrir de la part de ceux qui sont différents. Oh ! il y a des ennuis dans ce monde, et il y a des choses que nous ne sommes jamais en état de comprendre ! Tout ce que nous devons faire, c’est d’avoir confiance, maître Marner, c’est d’accomplir notre devoir autant que cela nous est possible, — c’est d’avoir confiance. Or, si nous qui ignorons tant de choses, nous sommes à même de remarquer qu’il existe quelque bien et quelque justice, soyons certains qu’il y a plus de bien et de justice que nous ne sommes capables d’en concevoir ; — je sens en moi-même qu’il ne peut en être autrement. Et si vous aviez pu continuer à avoir confiance, maître Marner, vous n’auriez pas fui vos semblables et vous n’auriez pas été délaissé à un tel point.

— Ah ! mais cela aurait été difficile, dit Silas, à voix basse ; il aurait été difficile d’avoir confiance alors.

— C’est bien sûr dit Dolly, presque avec contrition, il est plus facile de dire ces choses que de les dire, et j’ai presque honte d’en parler.

— Non, non, dit Silas, vous avez raison, madame Winthrop, vous avez raison. Il existe quelque bien en ce monde, je le sens maintenant ; et cela vous confirme qu’il y en a plus qu’on n’en peut voir, malgré les peines et la méchanceté. Cette coutume de jeter le sort est obscure, mais l’enfant m’a été envoyée, — il y a des vues, il y a des vues à notre égard. »

Ce dialogue eut lieu au temps des premières années d’Eppie, lorsque Silas devait se séparer d’elle pendant deux heures par jour, pour qu’elle allât apprendre à lire chez la maîtresse d’école. Il avait essayé vainement de guider lui-même les premiers pas de sa fille adoptive dans l’instruction. Maintenant qu’elle était grande, Silas avait été souvent amené dans ces moments de paisible confidence qui se présentent aux personnes vivant ensemble dans une affection parfaite, à parler aussi du passé avec elle, — à lui dire comment et pourquoi il avait vécu seul jusqu’à ce qu’elle lui fût envoyée. Il lui aurait été impossible, en effet, de cacher à Eppie qu’elle n’était pas sa propre enfant. Même si on avait pu s’attendre à la réserve la plus délicate sur ce point, de la part des commères de Raveloe en présence d’Eppie, les questions que celle-ci, en grandissant, eût faites relativement à sa mère, n’auraient pu être évitées sans ensevelir complètement le passé, et placer entre leurs cœurs une séparation douloureuse. Aussi, il y avait longtemps qu’Eppie savait comment sa mère était morte sur la terre couverte de neige, et comment elle-même avait été trouvée près de l’âtre par son père Silas, qui avait pris les boucles blondes des cheveux pour ses guinées qu’on lui aurait rapportées. L’affection tendre et particulière avec laquelle Marner avait élevé Eppie sous ses yeux, dans une intimité presque inséparable, aidée par la solitude de leur habitation, l’avait préservée de l’influence pernicieuse des conversations et des habitudes des gens du village. Cette affection avait conservé à son âme cette fraîcheur qu’on regarde quelquefois, mais à tort, comme une qualité essentielle de la rusticité. L’amour parfait recèle un parfum de poésie qui peut ennoblir les relations des êtres humains les moins cultivés, et Eppie était environnée de ce parfum, depuis le jour où elle avait suivi le brillant rayon de lumière qui lui montrait le foyer de Silas. Il ne faut point s’étonner si, sous d’autres rapports, sans parler de sa beauté délicate, elle n’était pas tout à fait une villageoise commune, mais possédait quelque teinte d’élégance et une chaleur d’âme, qui n’étaient que les fruits naturels de ses sentiments de pureté cultivés par la tendresse. Elle était trop enfant et trop naïve, pour que son imagination s’égarât dans des questions au sujet de son père inconnu. Pendant longtemps, il ne lui était pas même venu à l’esprit qu’elle devait avoir eu un père. L’idée que sa mère avait eu un mari ne se présenta à elle pour la première fois que le jour où Silas lui montra l’alliance qui avait été retirée du doigt flétri, et conservée soigneusement par lui dans une boîte de laque vernissée, ayant la forme d’un petit soulier. Il avait confié cette boîte aux-soins d’Eppie lorsqu’elle était devenue grande, et elle l’ouvrait souvent pour regarder la bague ; mais, malgré cela, elle ne pensait presque pas du tout au père dont cette bague était le symbole. N’en avait-elle pas un tout près d’elle, qui l’aimait mieux que tous les pères véritables dans le village ne semblaient aimer leurs filles ? Au contraire, la question de savoir qui était sa mère, et comment celle-ci en était arrivée à mourir dans un pareil abandon, préoccupait souvent son esprit. Ce qu’elle savait de Mme Winthrop, sa meilleure amie après Silas, lui faisait sentir qu’une mère devait être très précieuse ; et maintes et maintes fois elle avait demandé à Marner de lui dire quelle était la physionomie de sa mère, à elle, à qui cette pauvre femme ressemblait, et comment il l’avait trouvée contre le buisson de genêts, conduit dans ce lieu par les empreintes des petits pas et les petits bras tendus en avant. Le buisson de genêts était encore là ; et, cette après-midi, lorsqu’elle sortit avec Silas au soleil, ce fut le premier objet qui arrêta les regards et les pensées d’Eppie.

« Papa », dit-elle d’un ton de douce gravité qui, comme une cadence triste et lente, interrompait parfois sa gaieté, « nous enclorons le buisson de genêts ; il se trouvera dans le coin du jardin, et, tout auprès, je mettrai des perce-neige et des crocus, car Aaron dit que ces fleurs ne meurent pas, mais qu’elles s’étendent de plus en plus.

— Ah ! mon enfant, » dit Silas, toujours prêt à parler lorsqu’il avait sa pipe à la main, prenant évidemment plus de plaisir à s’arrêter de fumer qu’à lancer des bouffées, « ce ne serait pas bien de ne pas enclore le buisson de genêts. À mon avis, rien n’est si joli à voir quand il est couvert de fleurs jaunes. Seulement je viens de me demander comment nous ferons pour avoir une clôture. Peut-être qu’Aaron saura nous donner un conseil. Il nous en faut nécessairement une, sans quoi les ânes et les autres bêtes viendront tout piétiner. Et ce n’est pas facile d’avoir une clôture, d’après ce que je sais.

— Oh ! je vais vous dire, petit père, » reprit Eppie, joignant tout à coup les mains, après avoir réfléchi une minute. « Il y a une grande quantité de pierres éparpillées çà et là. Quelques-unes ne sont pas grosses : nous pourrions les placer l’une sur l’autre et en faire un mur. Vous et moi nous porterions les plus petites ; Aaron porterait les autres, j’en suis sûre.

— Mais, mon trésor, dit Silas, il n’y a pas assez de pierres pour entourer tout le jardin, et, quant à en porter vous-même, eh bien, il n’y faut pas songer. Avec vos petits bras, vous seriez incapable d’en soulever une plus grosse qu’un navet. Vous êtes d’une constitution délicate, ma chérie, ajouta-t-il, d’une voix douce, voilà ce que dit Mme Winthrop.

— Oh ! je suis plus forte que vous ne pensez, petit père, reprit Eppie ; et, s’il n’y a pas assez de pierres pour faire le tour du jardin, eh bien, elles en encloront une partie. Il sera plus facile ensuite d’avoir des baguettes et d’autres choses pour le reste. Voyez donc là, autour de la grande carrière, que de pierres il y a ! »

Elle s’élança de ce côté, dans le but de soulever une des pierres et de montrer sa force ; soudain, elle recula tout étonnée.

« Oh ! papa, venez un peu voir ici, s’écria-1-elle, — venez voir comme l’eau a baissé depuis hier. Mais, hier, la carrière était si pleine !

— Tiens, c’est bien vrai, dit Silas, s’avançant à côté d’elle. Ah ! c’est le drainage qu’on a commencé depuis la moisson dans les prairies de M. Osgood, je suppose. Celui qui dirige les travaux m’a dit l’autre jour, lorsque je passais près des ouvriers : « Maître Marner, je ne serais pas étonné si nous rendions votre bout de friche aussi sec qu’un os. C’est M. Godfrey Cass, m’a-t-il dit, qui s’est mis à drainer ; il a repris ces prés de M. Osgood. »

— Comme cela paraîtra drôle de voir la vieille carrière desséchée ! » dit Eppie, tandis qu’elle se retournait et se baissait pour soulever une assez grosse pierre.

« Voyez, petit père, je puis très bien porter celle-ci, ajouta-t-elle, faisant quelques pas avec beaucoup de fermeté, mais la laissant bientôt tomber.

« Ah ! vous êtes joliment forte, hein ? » reprit Silas, pendant qu’Eppie à qui les bras faisaient mal, les secouait en riant. « Allons, allons, venez vous asseoir avec moi sur le talus, contre la barrière, et ne soulevez plus de pierres. Vous pourriez vous blesser, mon enfant. Vous auriez besoin de quelqu’un qui travaillât pour vous, — et mon bras n’est plus très vigoureux. »

Silas prononça cette dernière phrase lentement, comme si elle impliquait autre chose que ce qui venait frapper l’oreille. Quand ils furent assis sur le talus, Eppie se blottit au côté de son père, et, saisissant avec tendresse le bras qui n’était plus très vigoureux, elle le tint sur ses genoux, tandis que Silas fumait de nouveau sa pipe consciencieusement, ce qui occupait son autre bras. Derrière Marner et sa fille, un frêne de la haie formait un écran découpé qui les protégeait contre les rayons du soleil, et projetait des ombres heureuses et joyeuses tout autour d’eux.

« Papa, » dit Eppie, très doucement, après qu’ils furent restés silencieux un petit instant, « si j’étais pour me marier, devrais-je le faire avec l’alliance de ma mère ? »

Silas fut saisi d’un tressaillement presque imperceptible, bien que la question fût conforme au courant secret de ses pensées du moment. Alors, il dit en baissant la voix :

« Mais, Eppie, avez-vous songé à cela ?

— Seulement la semaine dernière, papa, dit Eppie naïvement, depuis qu’Aaron m’en a parlé.

— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? » ajouta Silas, en baissant toujours la voix, comme s’il craignait de faire entendre le moindre mot qui ne fût pas pour le bien d’Eppie.

« Il a dit qu’il voudrait bien se marier, parce qu’il va entrer dans sa vingt-quatrième année, et qu’il a beaucoup de travail dans les jardins, depuis que M. Mott s’est retiré. Il va régulièrement deux fois par semaine chez M. Cass, une fois chez M. Osgood, et on va le prendre au presbytère.

— Et qui veut-il épouser ? dit Silas, souriant assez tristement.

— Mais, moi, pour sûr, petit père, » répondit Eppie, avec un rire qui dessinait davantage ses fossettes, et en baisant la joue de Silas ; « comme s’il avait envie d’en épouser une autre !

— Et vous, votre intention est-elle de l’avoir ? continua Silas.

— Oui, plus tard, répondit Eppie. Je ne sais pas quand. Aaron dit que tout le monde se marie un jour ou l’autre. Seulement, je lui ai fait remarquer que cela n’était pas vrai ; car, lui ai-je dit : « Voyez papa, il ne s’est jamais marié. »

— Non, mon enfant, fît Silas, votre père est resté seul, jusqu’à ce que vous lui fussiez envoyée.

— Mais vous ne serez plus jamais seul, papa, reprit Eppie, avec tendresse. Voici ce qu’a dit Aaron : « Je n’aurais jamais l’idée de vous séparer de maître Marner, Eppie. » Et j’ai répondu : « Ce serait inutile si vous pensiez à cela, Aaron. » Il veut que nous vivions tous ensemble, afin que vous n’ayez plus besoin de travailler du tout, papa, à moins que ce ne soit pour votre plaisir. Il vous tiendrait lieu de fils : — voilà ses propres paroles.

— Et aimeriez-vous cela, Eppie ? reprit Silas, en la regardant.

— Cela me serait égal, papa, répondit Eppie tout naturellement. Et j’aimerais bien que les choses fussent telles que vous n’eussiez pas besoin de travailler beaucoup. Toutefois, si ce n’était pas pour cela, je préférerais qu’il n’y eût pas de changement. Je me trouve très heureuse comme je suis : cela me fait plaisir qu’Aaron ait de l’affection pour moi et vienne nous voir souvent, et qu’il se conduise bien envers vous : — il se conduit réellement toujours bien envers vous, n’est-ce pas, petit père ?

— Oui, mon enfant, personne ne pourrait se mieux conduire, dit Silas. C’est l’enfant de sa mère.

— Quant à moi, je ne désire aucun changement, poursuivit Eppie. J’aimerais à rester longtemps, bien longtemps, juste comme nous sommes. Seulement Aaron n’est pas de mon avis ; et il m’a fait pleurer un peu, — oh, rien qu’un peu, — parce qu’il a dit que je ne tenais pas à lui ; qu’autrement, je désirerais notre union comme il la désire.

— Mais, mon enfant chérie, » dit Silas, en mettant là sa pipe, comme s’il était inutile de faire semblant de fumer plus longtemps, « vous êtes trop jeune pour vous marier. Nous demanderons à Mme Winthrop, nous demanderons à la mère d’Aaron ce qu’elle en pense elle-même. S’il y a une bonne voie à suivre, elle la trouvera. Pourtant il faut songer à ceci, Eppie ; les choses changent nécessairement, que nous le voulions ou non ; elles ne resteront pas longtemps dans l’état où nous les voyons aujourd’hui, sans subir de modification. Je deviendrai plus âgé et plus faible, et je serai un fardeau pour vous probablement, si je ne vous quitte pas tout à fait. Non pas que je veuille dire que vous penseriez à me considérer comme une charge : je sais bien que non, mais ce serait bien lourd pour vous. Lorsque je me représente cela, j’aime à songer que vous pourriez avoir une autre personne que moi, — quelqu’un de jeune et de fort qui vous survivrait, et prendrait soin de vous jusqu’à la fin. »

Silas fit une pause, et, plaçant ses poignets sur ses genoux, il éleva et abaissa alternativement les mains, tandis qu’il méditait, les regards fixés sur le sol.

« Alors, voudriez-vous me voir mariée, papa ? dit Eppie, d’une voix un peu tremblante.

— Je ne suis pas homme à dire non, ma fille, répondit Silas, d’un ton énergique. Mais nous demanderons à votre marraine. Elle désirera votre bien et celui de son fils.

— Les voilà qui viennent justement, fit Eppie. Allons à leur rencontre. Oh, la pipe ! ne voulez-vous pas qu’on la rallume, papa ? ajouta-t-elle, ramassant par terre cet appareil médicinal.

— Non, mon enfant, répondit Silas. En voilà assez pour aujourd’hui. Il me semble que de fumer peu à la fois, me fait plus de bien que de fumer beaucoup. »


  1. Expression biblique. Genèse, XXV, 8. (N. du T.)
  2. Cette méthode prudente a l’avantage de ne pas brûler le gâteau. Ce gâteau est confectionné le jour précédent, parce qu’un certain nombre de protestants regardent comme un devoir de ne pas faire de cuisine le dimanche. (N. du Tr.)
  3. Psaume XL, 9, et Saint Jean, XIII, 18. (N. du Tr.)
  4. Bessy, diminutif d’Elisabeth. (N. du Tr.)