Scènes de la vie italienne/05


Scènes de la vie italienne
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 13 (p. 1071-1103).
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LE MEZZO-MATTO


SOUVENIRS DE LA VIE SICILIENNE.

I.

Le nom de mezzo-matto, qu’on prodigue beaucoup en Sicile et qui veut dire littéralement à moitié fou, ne se prend pas en mauvaise part. On le donne d’abord à tout individu travaillé par une manie ou une idée fixe quelconque : le collectionneur, l’amateur de tableaux, le distrait, l’amoureux, l’humoriste, le jaloux, etc., sont des mezzi-matti. C’est, comme on voit, une famille considérable dont les membres divers ont des noms dans tous les pays du monde ; mais on appelle aussi mezzi-matti les gens singuliers par les mœurs ou le caractère, et dans cette seconde catégorie on trouve des personnages qui n’existent qu’en Sicile. Sous le 38e degré, la tête s’exalte facilement ; les passions, les ridicules et l’originalité prennent de fortes proportions. Le jaloux sicilien l’est à la rage, l’amoureux à la folie, le distrait et l’humoriste donnent des signes énormes de leur préoccupation ou de leur chagrin. De là vient peut-être que l’instinct comique, soutenu par tant de sujets d’observation, est plus éveillé en Italie et en Sicile que dans le reste de l’Europe. Il fallait un terme exagéré pour répondre à l’exagération de la chose, et ce terme une fois imaginé, si, parmi ceux à qui on l’applique, il se trouve des gens qui ne le méritent pas tout-à-fait, tant d’autres sont fous plus qu’à moitié que la compensation est amplement rétablie. Certaines personnes usurpent d’ailleurs le titre de mezzi-matti, afin de se donner leur franc-parler et de satisfaire leur penchant pour l’indépendance, la satire ou le mépris des usages du monde.

Lorsque je voulus tenter une ascension au sommet de l’Etna, on me conduisit chez le savant et obligeant M. Gemellaro, dont les lumières et l’expérience sont d’un grand secours aux touristes dans cette entreprise difficile. M. Gemellaro, que les gens du pays appellent le docteur de l’Etna, demeure à Nicolosi, dernier village qu’on rencontre en gravissant la montagne, et au-delà duquel commence le chaos formidable dont le feu et la neige se disputent l’empire. Le docteur a consacré sa vie entière à l’étude de ce volcan, qu’il aime avec la tendresse d’un propriétaire. Il connaît les défilés dangereux, les abîmes, les beaux points de vue, les passages qu’il convient de choisir selon le temps et la saison, et, quand il arrive malheur à un voyageur imprudent, M. Gemellaro en est inconsolable à cause de l’échec que reçoit la réputation de son cher Etna. Sur la table du docteur est un modèle en relief de la montagne, fait par lui-même, et où il n’a oublié aucun détail. Tandis que nous admirions, mes compagnons de voyage et moi, ce chef-d’œuvre d’exactitude et de patience, M. Gemellaro nous dit en souriant avec une bonhomie charmante : « Je suis un mezzo-matto. »

Avant cela, dans un café de Catane, j’avais entendu, au milieu d’une conversation entre plusieurs personnes, un homme échauffé par la discussion s’écrier : « Ne me poussez pas ainsi, car je suis mezzo-matto, et je pourrais vous dire des choses qui ne vous feraient pas plaisir. » — En effet, cet homme finit par railler outrageusement ses interlocuteurs, qui n’osèrent point se fâcher, grace à la précaution oratoire et aux licences qu’elle autorisait. Une autre fois, à Syracuse, j’aperçus une jeune fille assise sur un toit et qui pleurait de tout son cœur. — « En voilà une, me dit mon guide, que l’amour a rendue mezza-matta. » On voit par ces trois exemples si différens que cette expression s’emploie volontiers en Sicile avec plus ou moins de justesse et de mesure. La définition du mot étant faite, il s’agit maintenant de chercher, parmi toutes ces variétés, un type qu’on ne puisse ni rencontrer dans un autre pays, ni appeler d’un autre nom.

Sur une place de Messine, j’eus l’avantage de découvrir le modèle du mezzo-matto sicilien : c’était un homme de quarante ans, maigre, osseux, un peu voûté, avec de gros sourcils noirs, arqués et mobiles, des yeux étincelans et des traits aquilins. Sa physionomie changeait souvent, et on aurait cru que les pensées tournaient incessamment dans sa tête comme la lanterne d’un phare. Tantôt un sourire fui relevait ses lèvres, tantôt il faisait une lippe comique et pleureuse ; sur son visage, l’inquiétude succédait au calme, la gaieté à la mélancolie, la bienveillance à la mauvaise humeur, par des transitions si soudaines, qu’en le regardant on imitait malgré soi ses grimaces. La première fois que je le vis, il portait un pantalon noir, une veste de toile, un grand chapeau de paille, point de cravate ni de gilet, ce qui lui donnait un air de philosophe moissonneur passablement hétéroclite ; mais, malgré le désordre de ses vêtemens et son linge chiffonné, je reconnus en lui un homme d’excellente compagnie. Je ne sais quoi d’intéressant et de noble perçait à travers son masque de Pasquino. Il parlait seul dans la rue, comme s’il eût préparé quelque discours pathétique, en secouant les épaules d’un air si malheureux, que je fus tenté de lui dire : « Ne vous tourmentez pas ainsi ; vous verrez que cela s’arrangera. » Au bout d’un moment, il trouva sans doute une phrase dont l’éloquence le satisfaisait absolument, car il s’arrêta court, en croisant les bras d’un air de triomphe.

On parlait diversement de cet original dans toute la province de l’Etna, où il était fort connu. Les négocians de Messine lui reprochaient d’avoir dissipé follement sa fortune par des goûts dispendieux et des libéralités ; les gros propriétaires de Catane regrettaient qu’un de leurs pareils eût assez mal administré ses biens pour être obligé d’en vendre une partie. Les uns disaient que c’était un esprit vaste, les autres un faux bonhomme ; mais les pauvres gens, les faibles et les affligés de toutes sortes, dont le nombre est grand depuis Messine jusqu’à Noto, avaient en lui un ami, un soutien et un consolateur, et, lorsqu’il venait frapper à la porte d’une masure, on s’écriait en le voyant : « C’est le ciel qui vous envoie ! » Tout cela composait une figure mystérieuse qui excita ma curiosité, et, comme il n’y avait presque personne qui n’eût quelque anecdote à raconter sur ce personnage fantastique, je recueillis bientôt assez de documens pour en faire une sorte de biographie, dont je ne cacherai pas que les bruits publics et les préjugés populaires sont les seules pièces justificatives.

Le marquis Germano *** avait été un des meilleurs élèves du collège des jésuites à Naples. À dix-sept ans, il rentra chez son père avec l’habitude et le goût du travail, en sorte qu’il ajouta aux bons fruits de ses classes cette seconde éducation, non moins utile que la première, qu’on n’acquiert que par beaucoup de méditation et de lecture. Il s’introduisit dans la compagnie des savans et des littérateurs du royaume des Deux-Siciles ; le marquis Gargallo, le professeur Melloni, le célèbre Galuppi, l’aimaient et le considéraient comme celui de leurs successeurs à venir qui donnait les plus belles espérances. La géologie et les recherches sur les antiquités grecques et romaines étaient ses études favorites. À vingt-cinq ans, il perdit son père, et se vit à la tête d’une grande fortune. Après un petit voyage qu’il fit en Italie pour se distraire, le jeune marquis revint à Naples, où on l’avertit que, s’il voulait aller à la cour, il y trouverait des protections et de l’emploi ; mais il répondit qu’il n’avait point d’ambition, et prétexta des travaux de cabinet pour se retirer dans sa villa Germana, située entre Messine et Gallidoro. On pensa que l’unique rejeton d’une famille riche devait se marier de bonne heure, et on lui proposa de brillans partis : notre homme ne voulut pas en entendre parler, et pria les officieux de le laisser vivre à sa guise.

Des invitations furent envoyées de la villa Germana aux savans, aux artistes et aux poètes de la Sicile. On y vint de tous les coins de cette île, qui a toujours produit beaucoup de vers et de chansons. Les commensaux les plus sérieux de la maison ne manquèrent pas de s’enquérir des travaux d’un jeune homme si sage ; ils s’attendaient à voir sortir de son cabinet quelque ouvrage d’une érudition solide. Leur surprise fut grande quand le marquis leur apprit que son intention n’était point d’entrer en communication avec le public, qu’il ne prétendait cultiver les sciences que pour son amusement, et que le véritable bonheur d’un philosophe était précisément de ne chercher ni la gloire, ni le bruit, de ne faire aucun usage de son instruction, et de s’endormir plus content d’une bonne action que du succès d’un gros livre. Au rebours des savans ordinaires qui se passionnent chaque jour davantage pour leurs occupations, le seigneur Germano négligea peu à peu la géologie et les ruines antiques. L’encre se figea dans son écritoire. Ses amis lui reprochèrent d’abandonner l’étude ; il leur répondit qu’en prenant de l’âge, il fallait devenir raisonnable, connaître le prix du temps, et retrancher sur les heures de récréation. Les amis eurent bien de la peine à s’empêcher de rire en songeant que le marquis passait des matinées entières dans son jardin, vêtu de sa robe de chambre, à s’entretenir gravement avec son jardinier, et qu’il maniait lui-même la serpe et l’arrosoir pour tailler des arbustes et arroser les fleurs les plus simples.

Un jour, le seigneur Germano demanda sa berline de voyage, et se fit conduire dans ses diverses propriétés. Il avait des fermes à Taormine, des vignes d’un grand rapport sur le penchant de l’Etna, des maisons à Catane. Il employa huit jours à examiner toutes choses, à interroger les gens et à prendre des notes. En revenant à Messine, il appela son intendant : « Je savais depuis long-temps que tu me volais ; lui dit-il avec douceur ; mais, avant de te congédier, j’ai voulu m’assurer que tu aurais de quoi vivre en sortant de chez moi, car je vais donner en ta personne une leçon aux serviteurs infidèles. Comme tu seras repoussé de tout le monde, j’ai attendu que tu fusses pourvu. Aujourd’hui, tes larcins se montent à six mille ducats ; avec cela, tu ne manqueras de rien dans tes vieux jours, si tu as de l’ordre ; en conséquence, je puis te chasser et te dire que tu es un coquin. » L’intendant, confondu de voir son patron si bien instruit, fut en même temps ravi de le trouver si indulgent : il confessa ingénument ses friponneries, et partit avec le butin qu’on lui laissait. Depuis ce moment, le seigneur Germano administra sa fortune lui-même. On le félicita d’avoir fait un exemple sur un malhonnête homme, et il répondit : « La philosophie deviendrait une chose stérile et même nuisible, si elle nous empêchait de veiller à nos affaires et de nous occuper de notre prochain. »

Pour mettre en pratique sa nouvelle règle de conduite, le marquis prit l’habitude de se lever matin et de consacrer trois ou quatre heures avant le déjeuner à parcourir les environs de sa villa. On lui sellait un mulet exercé à franchir les torrens, et, sur cette monture paisible, il s’enfonçait dans les montagnes de Gallidoro, pays sauvage et pittoresque, où l’incroyable fécondité de la nature ne produit, faute de bras, que désordre et encombrement. Le seigneur Germano ne rencontrait pas une métairie ou une cabane sans y entrer et s’informer comment on vivait là-dedans ; quand il y trouvait le découragement et la misère, il donnait aux pauvres montagnards des secours et des conseils, et ne s’en allait point sans avoir obtenu d’eux la promesse de secouer leur inertie. Dans une de ces promenades matinales, le marquis aperçut, au bord d’un torrent enflé par les pluies du printemps, une grande et belle fille de dix-huit ans qui cherchait l’endroit favorable pour passer le gué ; elle n’avait pour tout vêtement qu’une chemise longue, et déjà elle mettait un pied dans l’eau lorsqu’elle s’arrêta en voyant arriver quelqu’un. — J’espère, mon enfant, lui dit le cavalier, que vous n’allez pas vous plonger dans cette eau glaciale.

— Si fait, seigneur marquis, répondit la jeune fille. Que votre excellence passe la première, et je serai sur l’autre rive presque aussitôt qu’elle.

— Voilà comme on gagne des maladies, ma belle. Puisque tu me connais, monte en croupe à côté de moi. Nous passerons ensemble.

Sans plus de façons, la jeune fille posa son pied nu sur celui du cavalier, saisit le pommeau de derrière de la selle et sauta d’un bond sur la croupe du mulet. Lorsqu’elle eut arrangé décemment sa chemise sur ses jambes en manière de jupon, elle s’appuya d’une main sur l’épaule du seigneur Germano, et le mulet se mit en marche. De l’autre côté du torrent, le marquis dit à sa compagne : — Tu es mieux là que parmi les pierres et les ronces, ma mie. Restes-y ; je te mènerai chez toi ; cela te reposera, et, chemin faisant, tu me raconteras ce que fait ton père, comment il se nomme, s’il a beaucoup de famille et si on est heureux à la maison.

— Mon père, répondit la jeune fille, est le pauvre Matteo, fermier de votre excellence. Plus d’une fois il m’a dit : « Zita, va porter du lait et des oeufs à la villa Germana. » Et j’ai eu l’honneur de voir votre seigneurie dans son jardin par la fenêtre de la cuisine. Notre famille n’est pas nombreuse. Mon père n’a d’autre enfant que moi, et il a tant grondé ma mère de ne lui avoir point donné un garçon pour l’aider au travail, qu’à la fin je l’ai apaisé en lui promettant d’être aussi forte, aussi active qu’un homme, de faire autant de besogne et de ne point me marier. Le soir, quand j’appelle mes chèvres, elles entendent ma voix à un mille de distance ; je porterais quatre gerbes de blé sur ma tête d’ici à Gallidoro sans me reposer. Mon bras n’est pas gros ; mais je ne suis pas embarrassée pour jeter une botte de paille sur une charrette, et mon père n’ose plus gronder.

En parlant ainsi, la Zita étendait son bras délicat, dont le soleil n’avait pas encore altéré la blancheur.

— Tu sais jeter en l’air une botte de paille, dit le marquis, et tu ne sais pas que ton bras est d’une forme admirable. La Vénus de Syracuse n’en avait pas de si beaux.

— Il ne faut point me dire cela, excellence. Tant mieux pour cette dame de Syracuse, si elle n’a pas besoin de travailler ! Moi, j’ai promis de rester fille. Que je sois belle ou laide, peu importe ; mais je sens que si ma tête partait, mon serment ne m’arrêterait plus, et c’est pourquoi j’ai peur des galanteries.

— Ton serment ne vaut rien, reprit le marquis. Les belles filles comme toi sont faites pour être mariées et pour donner beaucoup d’enfans à notre mourante Sicile. Est-ce que dans ces montagnes tu ne connais pas quelque part un garçon bien bâti qui te parle d’amour ?

— Quant à du bonheur dans notre maison, répondit la Zita, comme votre seigneurie me le demandait tout à l’heure, il y en aurait assez si le pain ne manquait jamais. Lorsque les poules ne pondent point et que les chèvres ne donnent pas de lait, mon père a de l’humeur et ma mère s’inquiète. Cependant, avec la protection de la sainte Vierge, on joint toujours les deux bouts de l’an.

— A force de joindre les deux bouts, reprit le seigneur Germano, on devient vieux, et avec l’âge arrivent les infirmités. Quand ton père et ta mère ne pourront plus travailler, il ne sera plus temps de leur donner un gendre.

— Un gendre voudrait emmener sa femme chez lui.

— C’est selon le métier qu’il ferait. Ce pays est-il si désert que tu n’y puisses trouver celui dont tu serais volontiers la femme ? Réponds-moi comme à un ami.

— Des gens de notre condition, répondit la Zita, doivent s’estimer bien heureux d’avoir un patron humain et bon comme votre excellence. Tout ce que nous souhaitons, c’est qu’elle ne vende pas ses biens à quelque seigneur de la terre ferme qui nous traiterait sans pitié.

Un groupe de cactus sur lequel séchait du linge annonça le voisinage d’une habitation.

— Voici notre maison, poursuivit la Zita ; je vais avertir mon père de votre visite et cueillir des citrons pour préparer la limonade.

La jeune fille sauta lestement à terre et courut en avant comme une biche. Sur le seuil de la métairie, le marquis fut reçu par son fermier avec de grandes démonstrations de respect. Tout respirait la pauvreté dans cette humble maisonnette, composée d’une grande pièce qui servait de chambre à coucher, de grange et de magasin. L’étable aux chèvres n’était séparée de cet appartement que par une barrière. Deux grabats, couverts de paille de maïs, représentaient les lits ; la porte et une lucarne sans vitre étaient les seuls passages ouverts à la lumière. Point d’autre objet de luxe qu’une image de la Madone sans cadre et un bouquet d’iris et de genêt d’Espagne ; mais la beauté de la Zita, sa jeunesse, sa vivacité, sa voix fraîche, entretenaient dans ce sombre réduit le mouvement et la joie. Sur une table bancale, on servit du miel, des oranges, des limons et de l’eau de source pour le rinfresco. Tandis que le marquis faisait honneur à cette modeste collation, le fermier, le bonnet à la main, et la bonne femme, appuyée sur l’épaule de sa fille, admiraient les belles manières que déployait leur patron à éplucher des fruits. Après avoir bien raisonné de la prochaine récolte, du prix de l’avoine et de la culture du blé de Turquie, le seigneur Germano se tourna vers la jeune fille, dont les grands yeux observaient tous ses gestes.

— Maintenant, dit-il, à nous deux, Zita : je veux que tu te maries.

— Votre excellence a raison, dit la mère. N’est-il pas vrai que ce serait péché de laisser notre famille s’éteindre ?

— Elle ne s’éteindra pas, reprit le marquis. Écoute-moi, Zita : tu as évité de répondre à mes questions tout à l’heure ; mais devant père et mère je te forcerai bien à t’expliquer. As-tu un amoureux, oui ou non ?

La Zita leva les yeux au ciel, ce qui veut dire non en pantomime sicilienne. Eh bien ! poursuivit le seigneur Germano, je te donne quinze jours pour trouver un mari qui te plaise. Ne t’inquiète que de sa figure et de son caractère. J’entends qu’il soit jeune, de bonne mine et d’un heureux naturel. Le reste me regarde.

— Je n’étais point d’avis, dit le père, qu’elle prît un mari ; mais, puisque votre excellence se charge de tout, c’est fort différent.

— Je me charge de tout en effet. Passé ce délai de quinze jours, si la Zita n’a pas encore trouvé de prétendant, je lui en choisirai un moi-même, et je lui promets dès aujourd’hui cinquante ducats par an de pension à chaque enfant qu’elle aura, pour l’encourager à en faire beaucoup.

Le marquis vida son verre de limonade, prit son chapeau et sa cravache, et demanda son mulet. Suivant l’usage du pays, le métayer et sa femme baisèrent la main de leur patron ; la Zita s’approchait à son tour, lorsque le seigneur Germano lui toucha le menton et lui déposa un baiser sur le front en lui disant : — Voilà pour t’apprendre que tu es bonne à marier. Quoiqu’il n’y ait rien de plus aimable que d’être belle sans le savoir, il faut pourtant que cela finisse. Adieu, ma mie. Dans quinze jours, nous commanderons ta robe de noce.


II

Pendant quinze jours, le marquis vint tous les matins à la ferme savourer la limonade au miel préparée par la belle Zita, et disserter, sur l’élève des chèvres et la fécondité des poules avec autant de plaisir que s’il se fût agi des révolutions du globe. Cette simplicité de mœurs, qui pourrait sembler étrange en France, est fort ordinaire en Sicile. La compagnie de la villa Germana ne s’en étonna point, et l’on n’aurait jamais donné au marquis le nom de mezzo-matto, s’il ne l’eût mérité par d’autres singularités. Le quinzième jour arrivé ; le seigneur Germano demanda au bonhomme Matteo où était son gendre.

— J’attends, répondit le père, que votre seigneurie me le présente ; je l’accepterai les yeux fermés, et il sera bien reçu de tout le monde ici.

— Mon choix est fait, reprit le marquis. Demain je vous amènerai l’homme sur qui j’ai jeté les yeux, et si la Zita le trouve à son goût, nous conclurons tout de suite.

En retournant chez lui, le seigneur Germano descendait au pas un sentier tortueux, lorsqu’il entendit une voix de contralto d’une force prodigieuse qui l’appelait de bien loin. Il arrêta son mulet pour chercher d’où venaient ces cris. Au bout de cinq minutes, il aperçut une femme qui courait au faite de la montagne. Bientôt une paire de talons nus fit résonner la terre du sentier, et la Zita parut, à peine essoufflée par une traite d’un mille à toutes jambes.

— Excellence, dit-elle, je pensais que cette fantaisie de me marier vous sortirait de la tête, et que ce délai de quinze jours était une plaisanterie. Puisque tout cela est sérieux, il faut que je vous parle : j’ai un amoureux ; je n’ai point osé l’avouer à mon père. Vous seriez bien bon, si vous vouliez faire semblant de choisir précisément celui dont je deviendrais la femme plus volontiers que de tout autre.

— Fille sournoise, répondit le marquis, pourquoi me dire cela au dernier moment, quand j’ai déjà formé d’autres projets ? Ton amoureux est-il au moins jeune, ardent, beau de visage et d’une haute stature ? car, pour rien au monde, je ne consentirais à te marier avec un homme contrefait ou rachitique.

— Excellence, c’est un garçon de vingt et un ans qui nous battrait tous deux d’une seule main ; il a de l’esprit et il compose des chansons si jolies que je l’écouterais chanter du matin au soir ; mais ce n’est point un fainéant. Il fait le service de messager entre Taormine et Randazzo, et deux fois par semaine il passe dans ces montagnes pour prendre les commissions des métayers. Je l’ai rencontré souvent en gardant mes chèvres, et, je ne sais comment cela est venu, je me suis aperçue qu’il me plaisait un peu, et puis davantage, et enfin tout-à-fait. Il n’en sait rien encore, car je n’en conviens pas avec lui, de peur qu’il n’ait plus autant de zèle à me parler de son amour.

— Sicilienne que tu es ! Comment se nomme ton amoureux ?

— Carlo, excellence ; Carlo, pour la servir.

— Es-tu bien sûre de l’aimer ?

— Très sûre, excellence. Je me suis attachée à lui parce que je le connaissais. N’est-il pas juste d’aimer ceux qu’on voit souvent ? A l’idée d’en épouser un autre, j’éprouve un serrement de cœur, et quand je pense à Carlo, je le trouve beau comme un dieu.

— Le drôle ! murmura le marquis ; il est aimé ! Il aura là une femme parfaite, un vrai chef-d’œuvre. Quels yeux ! quelle taille ! droite comme un cierge ! et quelle voix !… une poitrine d’acier ! O Sicile, tes fruits sont beaux, mais trop rares, hélas ! — Sois tranquille, Zita ; tu épouseras ton Carlo. Je l’enverrai chercher à Taormine, et je le présenterai demain à ton père. Va, retourne à la maison, et dors paisiblement, figghia mia. Je veux que tu sois contente.

Le muletier Carlo avait son écurie au village des Jardins, situé sur la grand’route de Messine à Catane, au pied du roc escarpé que domine l’antique Tauromenium. Un domestique en livrée lui vint dire que le marquis avait à l’entretenir d’affaires importantes. On lui donna une place à côté du cocher sur le siège d’un fourgon de campagne ; un couple de chevaux fringans le conduisit en deux heures à douze milles de son village. Il ouvrit de grands yeux, en voyant, au bout d’une avenue de platanes, la façade mauresque de la villa Germana, la pièce d’eau où se baignaient des nymphes de bronze, et l’escalier en fer à cheval surmonté du péristyle orné de colonnettes et de trèfles percés à jour. Le luxe des appartemens l’étonna bien plus encore : ce n’était partout que soie et velours. Carlo voulait ôter ses souliers de peur d’user les mosaïques, et si le marquis n’eût pas joui dans la contrée d’une réputation de bon chrétien, le muletier l’aurait pris pour un sorcier, tant il y avait de livres dans son cabinet et de ramages sur sa robe de chambre. De son côté, le seigneur Germano parut examiner Carlo avec curiosité.

— Par Bacchus ! dit-il, voilà un solide gaillard. Quelles épaules ! quelles jambes ! Viens un peu devant cette glace, mon garçon, que je voie lequel de nous deux est le plus grand. Tu as un pouce de plus que moi. C’est à merveille. La Zita t’appartient de droit.

— Monseigneur, répondit le muletier, il ne faut point se fier aux apparences. Un homme a l’air solide, mais souvent ce n’est qu’un pauvre diable. Les épaules, les jambes, cela ne prouve rien, si l’estomac est faible. Quant à cette Zita dont vous parlez, je ne sais ce que c’est.

— Je devine, reprit le marquis : tu vas commencer par de la défiance et des mensonges ; mais je suis de ce pays, et toutes les ruses me sont connues. Tâchons d’abréger : tu aimes la fille de mon fermier Matteo ; je m’intéresse à ces bonnes gens. Si tu veux épouser la Zita, je t’avertis que je lui donne mille ducats de dot et une pension de cinquante ducats à chaque enfant qu’elle aura. Tu es libre de la refuser ; je lui trouverai sans peine un mari qui ne se plaindra point de maux d’estomac.

— Ce serait trop d’audace à moi, répondit Carlo, que de contredire votre excellence. Supposons donc, pour lui plaire, que j’aime la Zita et que j’accepte la proposition.

— Tant de complaisance me touche. Puisque tu consens à feindre, pour un instant, d’aimer ta maîtresse et de recevoir une dot sur laquelle tu ne comptais pas, nous irons ensemble chez la Zita, et je te présenterai à la famille de ta future.

Le bonhomme Matteo, qui ne savait pas un mot de ces pourparlers, agréa le gendre qu’on lui proposait, et fut édifié de la docilité de sa fille.

— Je ne vois, dit-il, qu’une objection à faire : Carlo voudra sans doute emmener sa femme à Taormine.

— Assurément, interrompit le marquis. Mon dessein n’est pas de marier ces enfans pour qu’ils vivent sous des toits différens. Je vous fournirai un garçon de ferme qui prendra la place de votre fille et fera son ouvrage.

Cette promesse ayant levé la dernière difficulté, les amoureux échangèrent le baiser des fiançailles. On décida que la cérémonie aurait lieu à Gallidoro, et on fixa le jour du mariage au lundi de Pâques. Maître Carlo eut la permission de faire sa cour. Hormis le temps que lui prenait son service de messager, il consacrait le reste à sa future. Quand la Zita avait de l’ouvrage, il l’aidait, ou bien il lui chantait, en s’accompagnant de la guitare, des chansons dont il composait les paroles et la musique. Un domestique du marquis vint à la ferme chercher l’unique robe que possédait la jeune fille ; pour la première fois, cette robe sortit de l’armoire un autre jour que le dimanche, et avec ce modèle, une couturière de Messine fit la parure complète de l’épousée. Il fallut essayer cette parure, et la Zita, vêtue de soie, coiffée d’un voile et chaussée de souliers blancs, eut une syncope en se voyant si belle. Des larmes roulèrent dans ses yeux, et il lui sembla qu’elle aimait trois fois davantage le protecteur et le fiancé à qui elle devait ces atours.

Un incident imprévu vint cependant traverser tous ces projets. Maître Carlo attendait un soir le courrier de Messine à Catane, qui devait lui remettre les dépêches pour Randazzo et les villages des montagnes. Averti par le bruit des grelots et le fouet du postillon, il descendit dans la rue. À sa grande surprise, le char-à-bancs passa rapidement devant lui sans s’arrêter, et le courrier ne daigna pas tourner la tête. Carlo crut reconnaître le mépris dont on s’empresse d’accabler les gens frappés d’une disgrace ; il suivit la voiture en courant, et il la vit s’arrêter devant une petite locanda. — N’avez-vous pas de dépêches à me remettre ? dit-il au courrier.

Sans répondre un mot et sans paraître s’apercevoir qu’il y avait là quelqu’un, le courrier ouvrit son coffre et en tira plusieurs paquets. Un homme vêtu d’habits neufs, le galon d’argent au chapeau, sortit du cabaret, s’empara des bagages d’un air important, et se mit à causer en napolitain avec le courrier.

— Ces paquets, dit Carlo, doivent être déposés chez moi. Si vous venez ici pour prendre ma place, avez la bonté de me montrer votre brevet de messager, car je n’ai point reçu l’avis de ma destitution.

Le Napolitain en Sicile, pour peu qu’il soit investi d’une ombre d’autorité, se considère comme en pays conquis. Plus ses fonctions sont infimes, plus il les relève par la hauteur des manières et par la sévérité du langage. Carlo, comprenant que ces deux pachas se donnaient le plaisir de l’humilier, attendit paisiblement qu’il leur plût de s’expliquer ; mais aucune explication n’était nécessaire. Les recommandations du courrier au nouveau messager sur le service qu’il devait faire éclaircirent tous les doutes. Les deux Napolitains entrèrent dans la maison pour prendre des rafraîchissemens. On remit pendant ce temps-là les chevaux au char-à-bancs ; les voyageurs remontèrent à leurs places, le courrier désaltéré sauta sur le siège, et le postillon fouetta ses chevaux. Carlo, seul dans la rue, se promena de long en large devant la maison. La servante de la locanda, qu’il connaissait, sortit pour aller à la fontaine. Il interrogea cette fille, et il apprit qu’un certain don Francesco, arrivé le jour même, et qui faisait parade de son crédit à la direction des postes de Messine, se disait titulaire de l’emploi de messager entre Taormine et Randazzo. Maître Carlo demanda conseil à sa pipe de jonc. L’amitié du marquis étant son unique bien sur la terre avec l’amour de la Zita, il prit sa meilleure mule et se rendit à la villa Germana, où il parvint avant la nuit.

— Mon ami, lui dit le marquis après l’avoir écouté, je conviens avec toi que cette façon de procéder ne se voit que trop souvent dans notre pays ; mais nous devons supposer qu’un retard ou un accident imprévu a empêché l’avis de ta destitution d’arriver aux Jardins avant ton remplaçant. Je te félicite de ta patience et de ta modération. Tu aurais pu seulement, sans amertume ni colère, forcer ce titulaire nouveau à te montrer son brevet, et, s’il eût persisté dans son superbe silence, exiger la remise des dépêches.

— Oh ! que je suis fâché de n’avoir point pensé à cela ! s’écria Carlo. Le chagrin de perdre mon emploi, la crainte de manquer mon mariage, et puis le dédain, l’assurance de ces deux hommes, tout cela m’a rendu stupide. Hélas ! excellence, que devenir à présent, sans état, sans ouvrage, avec deux mules sur les bras et le loyer d’une écurie ?

— N’es-tu pas honteux, reprit le marquis, de gémir ainsi à ton âge et pour si peu de chose ? Ces doléances sont ridicules ; il faut gagner ta vie. Mets-toi sur les places publiques, offre tes mules aux. Anglais qui voyagent. Tous les fonctionnaires de ce pays, jusqu’aux facteurs et aux postillons, étant des Napolitains, tu faisais une exception à la règle. Si tu veux conserver ma protection, voici le moment de montrer du courage : je n’aime pas les gens faibles et pleureurs.

Carlo se retira confus de la triste figure qu’il venait de faire, et au désespoir d’avoir manqué de vigueur et de présence d’esprit. Il se coucha sur le sable et y demeura une heure sans mouvement à ruminer sa faute. L’idée lui vint alors que, ce Francesco ne partant de Taormine qu’au point du jour, on pouvait, en marchant toute la nuit, arriver à temps pour le rencontrer sur le chemin de Francavilla, lui enlever les dépêches de gré ou de force, et faire une dernière fois le service de messager. Sans communiquer son projet à personne, Carlo donna une portion d’avoine à sa mule et partit pour les montagnes. Il connaissait les sentiers de traverse, et fit si grande diligence, qu’il arriva bien avant le lever du soleil au point où le messager devait infailliblement passer pour se rendre à Francavilla.

Don Francesco, tenant par la bride son mulet, chargé de dépêches, aperçut dans un mauvais chemin maître Carlo équipé en messager comme lui. Il devina le danger de cette rencontre et voulut sonder le terrain en habile diplomate. — Bonjour, don Carte, dit-il avec bonhomie. Vous vous êtes levé matin, et je dois être le premier à vous souhaiter une heureuse journée.

— Vous n’étiez pas si poli que cela hier, répondit Carlo. Votre langue s’est dégourdie dans la nuit, à ce qu’il me semble. Puisque je vous trouve en humeur de donner audience, faites-moi la grace de me montrer le brevet qui vous autorise à prendre ma place.

— Croyez-vous par hasard, reprit le Napolitain, que j’usurpe des fonctions qui ne m’appartiennent pas ?

— Je n’en sais rien. Voyons votre brevet.

— Apprenez que le garçon de bureau de la direction des postes à Messine est le parrain de l’enfant d’un de mes cousins. Il m’a dit un jour : « Francesco, tu devrais entrer dans notre administration. » Je n’en avais pas grande envie ; mais on se lasse de vivre dans les cafés, et j’ai pris cette bagatelle en attendant mieux.

— Vous êtes un homme de qualité, riche, puissant, bien apparenté, admirable et supérieur au reste des mortels, comme tous les Napolitains ; mais voyons votre brevet.

— Je l’ai laissé à Taormine.

— Cela est fâcheux pour vous. Tant que je n’aurai point reçu l’avis de ma destitution, je puis et je dois me considérer comme titulaire. Vous allez, s’il vous plaît, me livrer les bagages et dépêches.

— Rien ne presse, reprit le Napolitain. Causons encore un moment ; nous nous entendrons comme une paire d’amis et de compatriotes. J’aime les Siciliens…

— Oui, interrompit Carlo, le matin et dans les chemins creux ; à la ville, c’est autre chose. Je ne suis pas votre ami. Quant à votre compatriote, cela vous plait à dire. Je ne sais guère de géographie, mais je pensais que nous étions sur un de ces morceaux de terre environnés d’eau qu’on appelle des îles, si j’ai bonne mémoire.

— Votre mémoire, répondit le Napolitain, est égale à votre esprit. J’ai ouï dire aussi que les hommes avaient inventé des machines de bois qui voguaient sur la mer et qui servaient à passer du continent sur ces morceaux de terre entourés d’eau. Cela s’appelle, je crois, des bateaux.

— Tu as bien retenu le nom de ces machines maudites. Maintenant que tu as déployé autant d’instruction que de finesse, rends-moi mes dépêches.

— Les hommes, reprit Francesco, ont encore imaginé un ustensile de fer aiguisé qu’on appelle couteau, et qui sert à se défendre contre les voleurs de grands chemins.

Le Napolitain tira en effet de sa poche un couteau ; mais, avant qu’il se fût mis en posture de combattant, Carlo lui saisit le bras et le prit à la gorge.

Mo ! mo ! cria Francesco. Reste tranquille. Voici tes dépêches ; emporte-les et fais-en tout ce que tu voudras.

Carlo jeta le couteau dans les broussailles, transporta brusquement les bagages d’un mulet sur l’autre, et partit en poussant un hurrah Victorieux. Son triomphe ne fut pas de longue durée. Francesco ne manqua pas d’aller raconter à Taormine comment le brigand Carlo, assisté d’autres bandits armés jusqu’aux dents, l’avait couché en joue avec une espingole chargée à mitraille. Après une résistance héroïque, il avait dû céder, bien malgré lui, au nombre et à la violence. Lorsque maître Carlo revint aux Jardins, il y trouva un sergent et un gendarme qui lui commandèrent de les accompagner à Taormine. Sans témoigner aucune émotion, il appela un muletier de ses amis qui passait sur la route. — Nicolo, lui dit-il, les deux seigneurs gendarmes me conduisent chez le seigneur commissaire pour m’expliquer avec mon successeur. Charge-toi de porter ces dépêches au bureau de poste. Je te prie d’avoir soin de mes mules pendant mon absence.

Déjà Carlo avait averti son camarade par un clignement d’yeux qu’il s’agissait de se tirer des griffes des Carthaginois.

— Suffit ! répondit Nicolo en baissant nu peu la paupière de l’œil gauche. Ne va pas te tromper de chemin. Il y a tant de ruines et de sentiers à chèvres là-haut, qu’on peut s’égarer. Regarde la tête blanche de l’Etna qui s’élève au-dessus des autres montagnes : on dirait un vieillard entouré de ses enfans. Reçois sa bénédiction et la mienne. Tes mules ne manqueront de rien.

En montant à Taormine, Carlo pria dévotement en son ame sainte Agathe de Catane et sainte Rosalie de Palerme de lui inspirer la dissimulation et la fourberie que réclamait sa position critique, et il attendit avec confiance qu’une personne de l’escorte voulût bien commencer la conversation. — Ton affaire, lui dit le vieux sergent, n’est pas aussi bonne que tu as l’air de le penser.

— C’est selon, répondit Carlo. Si on me juge sans m’entendre, elle peut être mauvaise.

— Veux-tu que je te donne un moyen de sortir d’embarras ?

— Deux moyens valent mieux qu’un. Je vous écoute.

— Tu es jeune, adroit et bien bâti. Tu ferais un beau soldat. Demande à contracter un engagement volontaire. Vous autres Siciliens, vous considérez comme un privilège de n’être pas sujets à la conscription : c’est au contraire une exclusion et un malheur ; vous y perdez des chances infinies de fortune au lotto de l’existence. Tel que tu me vois, si ma passion pour la guerre ne m’eût retenu sous les drapeaux, j’aurais eu dix fois l’occasion d’épouser des veuves puissamment riches éprises de mon uniforme. Et puis, tu courrais le pays, les aventures ; tu verrais Naples !

— Naples ! s’écria le gendarme. Quelle ville ! quelle foule dans les rues ! Che pompa ! che lusso ! A la nuit, vingt mille lumières sans mèche jaillissent des murailles par des petits trous et inondent la capitale d’une clarté aussi vive que celle du soleil. Les carrosses se croisent, et les boutiques illuminées étalent leurs trésors aux yeux éblouis des passans. Che pompa ! che lusso !

— Quelle pompe ! quel luxe ! répéta Carlo en ouvrant une large bouche.

— Et, reprit le vieux sergent, sais-tu que tout est pour le militaire à Naples ? L’uniforme de fin drap bleu, les galons d’argent, les torsades au shako sont d’un effet tel qu’on peut le dire tout bas : le bourgeois en habit de ville s’efface à côté du soldat et ne brille ni plus ni moins qu’une chandelle en plein midi. Engage-toi, jeune homme.

— J’en meurs d’envie, répondit Carlo ; mais, hélas ! ma qualité de Sicilien est un obstacle.

— Pas insurmontable. Tu as de bonnes notes. On t’a laissé exercer les fonctions de messager ; on te recevra parmi les enrôlés volontaires, si tu montres du zèle.

Deux sentiers se présentèrent à l’entrée de la ville délabrée de Taormine.

— Seigneurs militaires, dit Carlo, il me vient un scrupule. La gloire a des dangers. On peut recevoir une balle dans quelque bataille. Décidément je reste en Sicile. Quant au seigneur commissaire, il est malheureusement prévenu contre moi par mon ennemi. Je ne le verrai pas. Voici votre chemin pour aller chez lui ; je prends l’autre et vous souhaite un bon voyage.

Carlo poussa du coude ses deux voisins si rudement, qu’il les fit chanceler, et il partit comme un lièvre. Le vieux sergent lui cria d’arrêter s’il ne voulait périr d’un coup de terzetta ; mais, avant que le pistolet de poche fût armé, Carlo avait tourné dans une ruelle. Le gendarme, le sabre à la main, poursuivit son homme aussi vite qu’il put. Au bout de cent pas, il arriva sur un terrain encombré de ruines et coupé de plusieurs sentiers. Une petite fille de quatre ans vint à passer ; le gendarme lui demanda quel chemin avait pris un homme portant la veste et la ceinture rouge des muletiers ? L’enfant, qui reconnut l’accent de la terre ferme, ne répondit pas et s’enfuit en montrant la langue à cet étranger. Sur un bloc de marbre, un moine dominicain, paisiblement assis, contemplait les reflets dorés du crépuscule sur les neiges de l’Etna.

— Mon père, lui dit le gendarme, un criminel échappé n’a-t-il pas traversé ce terrain !

Le saint moine, sans détourner les yeux, remua les grains de son chapelet et murmura tout bas sa patenôtre. Au bout du terrain couvert de ruines, le gendarme trouva son sergent toujours courant comme lui. Après avoir fait quelques pas ensemble, ils furent arrêtés par une haie d’aloës dont les grandes feuilles présentaient leurs pointes affilées comme des lames de poignard. Tandis qu’ils cherchaient un moyen de franchir ce rempart, ils virent à deux portées de fusil, sur un pic fort élevé, Carlo grimpant comme un chat parmi des rochers et des vignes sauvages. Le sergent remit sa terzetta dans sa poche, le gendarme son sabre au fourreau, et ils reprirent ensemble le chemin de Taormine en maugréant contre les dominicains, les feuilles d’aloës et la Sicile entière.


III

Le marquis, informé de l’équipée de Carlo, voulut tenter une démarche en faveur de ce pauvre garçon. Il demanda son carrosse et se fit mener au cabaret où le messager Francesco avait élu domicile. Aussitôt que le seigneur Germano eut décliné ses noms et qualités, le Napolitain se confondit en salutations et en complimens. Il offrit un Siège et se tint debout.

— Votre déclaration, lui dit le marquis, me paraît un peu exagérée. Carlo est incapable de détrousser les passans à main armée. Depuis long-temps on ne voit plus de brigands dans le pays. Je viens vous prier amicalement de rétablir la vérité des faits.

— Excellence, répondit Francesco, il est certain que Carlo m’a enlevé par la violence des dépêches que j’avais le droit de porter. De plus il m’a injurié, offensé. Il n’y a qu’un moment, rien n’aurait pu le soustraire à ma vengeance : vainement il serait venu se prosterner à mes pieds, je serais resté inébranlable ; mais, sur un simple mot de Votre excellence, je sens déjà que ma rigueur m’échappe, et je vais être tout disposé à m’entendre avec votre seigneurie.

— Nous nous entendrons d’autant plus facilement que je n’ai point de grace à vous demander.

— Excellence, reprit Francesco, je suis séduit par la politesse flatteuse dont votre seigneurie m’honore. Pour lui plaire, je dirai tout ce qu’elle voudra. Je retirerai ma plainte ; je déclarerai que ce n’est point Carlo qui m’a enlevé mes dépêches.

— Gardez-vous-en bien, s’écria le marquis, n’allez pas faire de nouveaux mensonges. Il ne s’agit que de dire la vérité, rien de plus ni de moins, selon le devoir d’un honnête homme.

— Le hasard a servi votre excellence en l’amenant ici. Je suis un honnête homme, et j’ai une horreur particulière du mensonge.

Francesco fit le tour de la chambre et passa devant le marquis en tenant sa main droite ouverte derrière son dos. — Votre seigneurie, reprit-il, est très noble, très riche, très illustre. Un petit signe d’amitié va sceller notre heureux accord.

La main ouverte passa et repassa devant le visage du marquis comme pour solliciter ce signe d’amitié qui devait sceller l’heureux accord. Cependant Francesco prit des inflexions de voix moins flûtées et moins caressantes en ajoutant : — Un procès est toujours une affaire désagréable. Quel chagrin, quel dépit pour moi s’il m’était impossible d’épargner à ce pauvre Carlo un démêlé avec la justice !

Rien ne tombant encore dans la main ouverte, Francesco poursuivit : — Dévaliser un messager est grave !

— Un faux témoignage est plus grave encore, interrompit le marquis. Refuser avec orgueil et insolence d’exhiber ses titres quand on vient s’emparer de la place d’un homme destitué, c’est mal agir. Si Carlo est poursuivi et condamné, un procès en peut suivre un autre. La vérité finira par se faire jour à travers les mensonges ; je la respecte trop pour donner seulement un grano à ceux qui ne remuent pas les lèvres sans l’offenser. Puisque vous êtes un honnête homme, vous retirerez votre fausse déclaration. Au revoir, maître Francesco.

Le marquis laissa ses chevaux au bourg des Jardins et gravit à pied le chemin escarpé de Taormine pour se rendre chez le commissaire qui avait dressé procès-verbal. Le commissaire reçut le seigneur Germano avec beaucoup d’égards et prêta une oreille attentive à sa requête. — Votre excellence, dit-il ensuite, me fait envisager la question sous un jour entièrement nouveau. L’insolence de Francesco excuse la vivacité du messager destitué. Les dépêches d’ailleurs ont été fidèlement portées à leur destination, et je pense, comme votre seigneurie, que les brigands et l’espingole sont des fictions. Nous ne donnerons point suite à cette affaire.

— Cette assurance, dit le marquis en se levant, dissipe toutes mes craintes. Agréez mes remerciemens et civilités…

— Votre seigneurie, reprit le commissaire, n’oublie-t-elle pas quelque chose sur ma table ?

— Non, répondit le marquis, j’ai mes gants et ma canne. Il ne me manque rien.

— La position de contumace est désastreuse, poursuivit le commissaire en changeant de ton ; quand on a commencé à ordinare un procès, il est toujours difficile d’en arrêter le cours.

— Celui-ci est désormais impossible, répondit le marquis. Si on s’avisait de le pousser plus avant, je me présenterais comme témoin, et je révélerais des particularités funestes pour les ordinateurs. Seigneur commissaire, je suis votre serviteur.

Après le départ du marquis, le commissaire donna au diable ce gentilhomme sauvage qui ne voulait rien entendre aux progrès de la civilisation en matière de procédure. Il aurait volontiers continué les poursuites, si la perspective d’une méchante affaire pour lui-même ne l’eût effrayé ; mais il se promit de prendre sa revanche en tracasseries. De son côté, le marquis était résolu à se porter aux dernières extrémités plutôt que de recourir aux petits expédiens qui auraient aplani toutes les difficultés. Un exprès envoyé à la recherche de Carlo avait fini par le découvrir dans le bosco de l’Etna, d’où il ne voulait plus sortir. Le marquis ne put obtenir des autorités que des réponses vagues sur la position de son protégé, en sorte que le pauvre Carlo, toujours menacé d’une arrestation, ne rentra chez lui qu’en tremblant. Matteo et sa femme, nourris dans la crainte de Dieu et des Carthaginois, déclarèrent qu’ils n’osaient donner leur fille à un homme qui ne savait pas même s’il était on non contumace. Le jour fixé pour le mariage était passé. La Zita regardait en soupirant sa parure de noce ; Carlo frissonnait à la vue d’un gendarme, et le seigneur Germano enrageait de ces empêchemens qui retardaient l’union de deux jeunes gens de belle stature, et par conséquent l’accroissement de la population sicilienne.

Sur ces entrefaites, un ingénieur en tournée d’inspection observa que la barrière de bois qui fermait l’avenue de la villa Germana empiétait sur le tracé de la route postale de Messine à Catane. On fit un procès-verbal, et le marquis reçut sommation de reculer la barrière de trois bras. Cette rigueur était d’autant plus étrange, que la route mal entretenue et coupée par les torrens qui descendent des montagnes, est tantôt large et tantôt étroite, selon les voies que tracent les voitures sur le bord de la mer. Le marquis se rendit à pied au bout de son avenue pour examiner l’état des choses. Après avoir mesuré les distances, il s’assura que la barrière avançait d’un bras, mais non de trois. Il marqua lui-même la place où devaient être plantés les poteaux, et il envoya immédiatement des ouvriers qui reculèrent la barrière d’un bras. Le marquis reçut de nouvelles sommations. Il n’en tint compte. On lui fit un procès. Le meilleur avocat du pays fut chargé de cette affaire. Tandis qu’on plaidait, le seigneur Germano, assis devant un café de Messine, buvait une limonade au milieu d’un cercle de curieux. Un père capucin, qui avait souvent trouvé un gîte à la villa Germana, vint s’asseoir près de son hôte, et lui dit à l’oreille : — Mon fils, vous qui passez pour l’homme le plus sage et le plus savant de ce pays, est-il vrai que vous plaidiez pour une barrière de bois ?

— Mon père, répondit le marquis, je suis fort au-dessous de ma réputation. Il est temps qu’on me retire une estime que je ne mérite point. Vous ne savez pas combien d’idées folles le sirocco fait éclore dans ma cervelle. Quelles preuves de sagesse le monde se croit-il donc en droit d’exiger d’un pauvre homme qui a été amoureux de la fille de son fermier, et qui fait cependant tout ce qu’il peut pour la marier avec un simple muletier, non parce qu’elle a cessé de lui plaire, mais parce qu’il aime encore plus que cette fille une autre personne dont il se considère comme le fils bien plutôt que l’amant ? Est-ce là se conduire en sage ?

— Peut-être, reprit le capucin. Vous avez eu vos motifs, et je ne puis les juger sans connaître le fond de votre pensée. Mais que vous importent deux bras de terrain et une barrière de bois ? Est-ce la peine pour si peu de batailler et de faire parler toute la ville ?

— Si vous connaissiez le fond de ma pensée, répondit le marquis, vous verriez précisément que cette barrière de bois est pour moi d’une importance incomparable. De l’issue de ce procès dépendent ma fortune, ma conduite à venir dans le commerce des hommes, ma liberté peut-être. Voici justement mon avocat qui sort de l’audience. Nous allons apprendre l’arrêt de mon destin.

L’avocat vint annoncer que son client était condamné à payer les frais et une amende de seize tari (un peu moins de huit francs).

— Seize tari ! s’écria le marquis, cela est exorbitant. Où veut-on que je prenne seize tari ? O ciel ! que devenir ? je suis désormais un homme insolvable, sans asile, en un mot un vrai Sicilien. Il faut que j’aie recours à mon ami le prince *** ; lui seul est assez riche et assez généreux pour m’aider à sortir du plus mauvais pas où je sois tombé de ma vie.

Les assistans rirent de cette plaisanterie. Le marquis, après une longue visite chez le prince ***, revint s’asseoir dans un coin du café. Il parlait seul et gesticulait avec véhémence. On lui demanda en badinant s’il avait pu se procurer la somme de seize tari.

— J’ai beaucoup cherché, beaucoup réfléchi, répondit-il ; j’ai consulté le prince, et ce que j’avais prévu n’est que trop certain : il me sera impossible de payer l’amende et les frais du procès. Je sais bien que cela peut sembler incroyable ; mais je m’en rapporte au père capucin, et quand il m’aura entendu, c’est à lui que je renverrai les curieux et les interrogateurs désoeuvrés, car je vais avoir de la tablature.

Cinq minutes de conversation avec le père capucin suffirent au marquis pour expliquer le mystère de son langage et de sa conduite. Le moine prit un air grave et dit aux assistans : — Le seigneur Germano ne plaisante point ; ses raisons sont bonnes. Il ne peut pas payer les seize tari. Suspendez votre jugement jusqu’à la fin de cette affaire.

— Par Dieu ! s’écria un jeune homme, je ne vois rien là de mystérieux. Le marquis est tout simplement un mezzo-matto.

Et en moins d’une heure la ville entière répéta que le seigneur Germano était un mezzo-matto.


IV

Le lendemain de sa condamnation, notre marquis congédia poliment tous ses commensaux, en leur donnant un dîner d’adieu, où il fit servir de la vaisselle de faïence et des fourchettes de bois. Le désastre survenu dans sa fortune l’obligeait, disait-il, à cette réforme dans l’état de sa maison. Après le repas, qui n’en fut pas moins excellent, une voiture emporta la batterie de cuisine et les assiettes de faïence. Pendant la semaine qui suivit ce dernier festin, des charrettes et des fourgons passèrent souvent au milieu de la nuit sur le chemin de Gallidoro. Lorsqu’on signifia au marquis l’ordre de payer l’amende et les frais, et de reculer la barrière de bois, il répondit qu’il n’en ferait rien, et cette réponse aggrava fort la situation. Les huissiers se présentèrent un matin pour saisir le mobilier ; le valet de chambre leur ouvrit les portes, et aussitôt leurs mines s’allongèrent : ils ne trouvèrent partout que les quatre murs, pas un meuble ni un ustensile, pas un habit ni une pièce de linge, point de carrosse sous la remise ni de chevaux à l’écurie. Les rayons et les planches de la bibliothèque avaient disparu avec les livres ; un hamac suspendu à deux clous servait de lit au patron du logis. — C’est une chose rare à Messine qu’un sujet de conversation publique. Les habitans de cette ville endormie s’animèrent à la nouvelle du voyage infructueux des huissiers ; les détails de l’expédition fournirent un second chapitre à l’histoire du procès. Des gens clairvoyans avaient déjà reconnu dans le palais du prince *** des tableaux et objets d’arts de la villa Germana, aux mains dudit prince et sur sa cravate les bagues et l’épingle ornée de diamans du marquis. On attendit avec impatience les épisodes de cette petite guerre, et quand le mezzo-matto, avec sa veste de toile, son chapeau de moissonneur et ses souliers garnis de clous, vint rôder à Messine, on recueillit ses paroles, comme autrefois à Athènes celles de Timon le misanthrope. Il mangeait à la trattoria la plus simple, au prix le plus modique, et couchait à l’auberge. Pour un grano, il marchandait pendant une heure. On remarqua que ses anciens domestiques ne cherchaient point de places et qu’il les employait à des messages. Un jour, devant le café qui servait de quartier-général au seigneur Germano, s’arrêtèrent deux mulets conduits par maître Carlo. On apprit ainsi que le marquis allait partir, et l’alarme se répandit parmi les observateurs. Un groupe nombreux se forma autour du mezzo-matto. Dans les paniers du mulet aux bagages, on le vit mettre son hamac et une chemise qu’il venait d’acheter ; il enfourcha l’autre mulet, et salua la compagnie.

Signor marchese, lui dit un plaisant, nous allons nous ennuyer tant que vous serez absent. Avec l’homme aux seize tari s’éloigne la joie de Messine.

— J’en suis fâché, répondit le marquis. Je vous ai donné le spectacle assez long-temps ; il est juste que la cité de Catane ait son tour.

— Comment ! vous vous rendez à Catane en cet équipage, quand le courrier vous y mènerait en neuf heures dans un excellent char-à-bancs !

— Le courrier ! s’écria le marquis, y pensez-vous ? Cela était bon avant la perte de mon procès. Un homme ruiné comme moi doit se contenter du mulet ou de la lettiga qui sont des moyens de transport siciliens, un peu lents, il est vrai, mais sûrs et point coûteux. J’aurai d’ailleurs, pour me distraire, la compagnie de mon ami Carlo, excellent garçon et artiste parmi les muletiers. Nous ferons ensemble le meilleur ménage du monde.

— Fort bien, reprit le plaisant, vous serez à Catane avant un mois. Je ne vous donne point de commissions. Ne craignez-vous pas qu’on mette votre tête à prix ? Seize tari, c’est une jolie somme.

— Quand je serai marié comme vous, répondit le marquis, ma tête aura plus de valeur. Au prix où est le bois, la vôtre serait une belle acquisition. Mais vous me faites perdre mon temps. Je veux coucher ce soir à Taormine.

Notre homme fouetta son mulet et se mit en route à l’ombre d’un vieux parapluie qui lui servait d’ombrelle. Lorsqu’il passa devant l’avenue de sa villa, il vit le concierge assis sur les débris de la barrière qui avait été détruite. — Bonjour, Pippo, dit le marquis, as-tu exécuté mes ordres ?

— De point en point, excellence. J’ai renvoyé les ouvriers qui travaillaient sur la terrasse. Le mastic manque en plusieurs endroits et la pluie ne tardera pas à tomber dans les appartemens. J’ai laissé les portes et les fenêtres ouvertes. Le vent a déjà cassé beaucoup de vitres. Le jardinier n’arrose plus les fleurs. Des mauvaises herbes commencent à pousser dans les plates-bandes. Les vaches du voisin Giacomo sont venues paître sur la pelouse. Des chèvres sont occupées à tondre vos arbustes. Si votre seigneurie voulait entrer chez elle un moment, elle serait peut-être d’avis d’arrêter ces dégâts.

— Fais ce que je te dis, Pippo. Une des statues de la pièce d’eau chancelle sur ses pieds ; n’y touche pas : je désire qu’elle tombe dans le bassin. Lorsque l’aqueduc sera endommagé, tu laisseras l’eau former des ruisseaux dans la cour.

— Comme votre seigneurie le commande ; mais cela brise le cœur.

— Eh bien ! ton cœur sera semblable à ma barrière, honnête Pippo.

Une barrière brisée suffit à garder une propriété en ruines.

— J’ai entendu, répondit le concierge.

— Excellence, dit Carlo en secouant la tête, tout cela est d’un triste présage pour mes amours.

— Mon ami, reprit le marquis, tu connaîtras un jour comment ton mariage et ma barrière, tes amours et mon procès ne sont qu’une même affaire. Ce voyage que j’entreprends, c’est précisément à la recherche de l’incident qui doit réparer du même coup ton désastre et le mien.

— Votre seigneurie en sait plus long que moi ; je m’en rapporte à elle.

— Et tu fais bien mon garçon. — Adieu, Pippo ; aie toujours le même soin de la maison jusqu’à mon retour.

Le seigneur Germano prit un plaisir infini à regarder de près et dans tous ses détails ce littoral de Messine à Catane dont on ne saurait goûter le charme pittoresque par la portière d’un carrosse. La route située entre la chaîne de l’Etna et le rivage de la mer Ionienne offre à chaque pas des points de vue admirables. Cependant, aux environs de Forza, le marquis découvrit devant lui un vaste espace de terrain où serpentait la route poudreuse au bout de laquelle paraissait Taormine sur son rocher comme un nid de colombe. — C’est à présent, dit le voyageur, que maître Carlo peut déployer ses talens pour occuper nos loisirs pendant ce dernier trajet. Un peu de musique viendrait à propos.

Carlo prit sa guitare, joua un prélude fort long et se mit à chanter à tue-tête, d’une voix haute et sur un mode lent et cadencé dont le pas de son mulet marquait la mesure, une romance de sa composition qui obtenait alors un brillant succès sur tous les chemins de la Sicile. Pour donner un échantillon d’un morceau de ce mérite, il faut que la traduction en soit d’une fidélité scrupuleuse. Le premier couplet contenait ce qui suit :

Ce mulet que tu m’as vendu,
Il avait les yeux louches
Et mangés par les mouches.
Tu me dois un écu.

Afin de laisser à son auditeur le temps de méditer cette belle entrée en matière, le musicien répéta sur sa guitare sa ritournelle mélancolique, et il reprit :

A terre il est tombé deux fois.
O la maudite bête !
Il m’a fendu la tête.
Deux écus tu me dois.

— A combien d’écus, demanda le marquis, l’indemnité s’élèvera-t-elle ?

— A cent, répondit Carlo en sonnant de sa guitare.

— Oh !! reprit le seigneur Germano, voici un poème de longue haleine.

Le chanteur poursuivit :

J’avais rendez-vous dans un bois
Avec la grande Lise,
Qui n’a qu’une chemise.
Trois écus tu me dois.

— Mon garçon, dit le marquis, si tu supprimais la ritournelle, je connaîtrais une heure plus tôt le dénoûment de ta popolana.

Carlo, voyant que la curiosité du patron était éveillée, ne répondit pas et joua sa ritournelle avant de continuer :

Trajan accourut à la voix
De ma gentille amie.
J’ai de la jalousie.
Quatre écus tu me dois.

Le seigneur Germano convint par son silence que les interruptions de la guitare ne nuisaient pas au charme de la poésie de grands chemins, et que maître Carlo, par un juste sentiment de l’art, savait faire une part égale aux sens et à l’imagination, en ajoutant à l’intérêt du récit la jouissance de l’oreille. La série des aventures causées par le mauvais état du mulet aux yeux louches se déroula comme une chaîne de cent anneaux. Le marquis prêta une attention soutenue à cette épopée, et lorsqu’il se vit arrivé à Taormine sans avoir dépassé le cinquantième écu, il fut au regret d’avoir marché si vite. Dans une petite locanda, on servit au mezzo-matto une portion de macaroni mêlé de viande, dont Carlo mangea sa part.

— En vérité, dit le marquis, je ne dînais pas mieux du temps que j’avais un cuisinier assisté de six marmitons. Songeons maintenant au coucher. La nuit sera tiède. J’ai avisé sous le hangar des poteaux où l’on suspendra mon hamac ; je dormirai là comme un béat.

L’aubergiste eut beau crier et vanter la propreté de ses lits et de sa biancheria, le marquis tint ferme pour le hamac et le hangar. Il y dormit en effet de si bon cœur, que le lendemain Carlo eut bien de la peine à l’éveiller. Le soleil, à moitié sorti de la mer, promettait un ciel d’airain pour midi. Les deux voyageurs se remirent en route, après avoir bu le coup de l’étrier. La seconde partie de la romance des cent écus remplit agréablement la matinée. On dormit deux heures à Aci-Reale, et la cloche de Sainte-Agathe n’avait pas encore sonné l’Angelus, lorsque le marquis entra dans le Corso de Catane, la plus grande ville et la plus riche de la Sicile après Palerme. Il y avait foule dans le Corso ; des calèches découvertes menaient les dames au bord de la mer. Les bourgeoises enveloppées de leurs dominos noirs marchaient solennellement comme des nonnes en procession, et paraient les œillades des étudians avec leurs capuchons. Notre marquis était connu de la plupart des passans ; il rendait à droite et à gauche des saluts à tout le monde. Quelques personnes s’étonnèrent de voir un si grand seigneur voyager sur un mulet ; mais on n’ai me dans ce pays-là ni la critique ni la médisance : les fantaisies de chacun sont respectées, et l’on pensa que le marquis allait à petites journées pour mieux jouir du paysage.

Le seigneur Germano loua une chambre fort modeste à l’auberge de la Couronne. À sa première sortie dans les rues de Catane, on le retrouva en costume de moissonneur. Au lieu d’un carrosse de louage, il prit un âne, selon l’habitude des gens peu aisés, pour faire un petit nombre de visites seulement à des savans et à des bénédictins. On ne le vit point dans les palais où il avait beaucoup d’amis. Cette façon de vivre ressemblait peu aux mœurs ordinaires. On pensa qu’il avait des raisons de garder une sorte d’incognito, ou qu’une amourette l’amenait à Catane, et on ne voulut point le gêner. Des gens de Messine apportèrent enfin le mot de l’énigme. L’histoire de la barrière de bois et des seize tari se répandit de proche en proche. Les gens bienveillans et discrets, qui n’auraient pas voulu déranger une personne amoureuse ou affairée, ne craignirent point d’interroger un mezzo-matto. En peu d’instans, notre homme eut la position nouvelle qu’apparemment il souhaitait.

Un jour, à la sortie du sermon, le marquis regardait, avec d’autres curieux, les jolis minois des toppatelles, — c’est le nom qu’on donne aux femmes en domino noir. — Sous le portail du dôme, un groupe de jeunes filles parlait en riant du mezzo-matto. Une personne remarquablement belle se détacha du groupe où l’on jasait sous le capuchon, et jeta, en passant, un regard si doux et si compatissant au seigneur Germano, qu’il en fut remué : — Signorina, dit-il en s’approchant, vous n’avez donc pas envie de vous divertir aux dépens de l’homme aux seize tari ?

— Hélas ! répondit la toppatelle, je n’ai l’envie de me divertir aux dépens de personne. Je suis aussi mezza-matta, mais c’est de chagrin.

— La fortune n’a guère de cœur, si elle s’acharne après une personne comme vous. Vos beaux yeux me paraissent fatigués par les larmes ou le travail de nuit.

— Votre seigneurie ne se trompe pas : je travaille et je pleure.

— Eh bien ! la rencontre d’un fou de mon espèce porte bonheur ; confiez-moi vos chagrins.

— Il y a cela de bon dans mes chagrins, dit la toppatelle, que je puis les raconter en peu de mots et sans rougir. À seize ans, je perdis père et mère. Une vieille parente, fort pauvre, me recueillit chez elle ; les infirmités avaient aigri son humeur ; elle me reprochait le pain que je mangeais. Un soir que je la menais à l’église, elle me gronda si durement, que j’en pleurai de dépit au milieu de la rue. Un jeune homme, qui nous avait suivies, s’assit à côté de moi au salut et me dit à l’oreille : « Carmina, je sais qu’on vous maltraite et que vous souffrez. Mariez-vous ; on ne vous grondera plus. Je vous offre, avec mon cœur, l’indépendance et la tranquillité. Nous ne possédons rien ni l’un ni l’autre ; mais nous sommes jeunes, et, quand on aime, la peine et le travail se changent en plaisirs. » Je regardai avec attendrissement celui qui s’exprimait ainsi. C’était un beau garçon ; je lus dans ses yeux l’honnêteté de son ame. Pour toute réponse, je lui tendis la main. Il vint à la maison et me demanda en mariage. Ma vieille parente, heureuse de se débarrasser de moi, ne fit point d’opposition. J’épousai Antonio Alessi. La joie et l’amour habitèrent dans notre ménage tant qu’il fut là, le pauvre Antonio, Il travaillait à la fabrique des cartes à jouer. Au bout d’un an, je lui donnai un bel enfant, qui fait à cette heure toute ma consolation. Je ne sais quelle fatale idée vint à mon mari d’aller voir un cousin qu’il avait à Syracuse. Il partit malgré mes pressentimens. Trois jours après, il m’écrivit une lettre désespérée dans laquelle il m’annonçait son engagement comme matelot à bord d’un vaisseau. Le cousin de Syracuse m’apprit ensuite que mon Antonio ayant quelquefois navigué dans une speronare, ses connaissances en marine et son air déterminé avaient attiré l’attention d’un enrôleur de matelots. On chercha d’abord à le séduire ; comme il résistait, on lui tendit un piège, et on l’aida un peu à s’engager volontairement par des menaces et des coups de bâton.

— Corps du Christ ! s’écria le marquis, la presse des marins n’est pas permise ici.

— Tout ce qui se fait n’est pas toujours permis.

— Il fallait réclamer, crier, jeter feu et flamme.

— Chaque jour amène ses fatigues, reprit Carmina. Mon enfant a six mois. Pour le nourrir, il faut que je me nourrisse moi-même. Ne savez-vous pas qu’à solliciter on perd son temps et sa peine en ce pays-ci ? Quand je travaille trop, mon lait s’échauffe. Je voudrais dormir, et le chagrin m’en empêche. Je pleure, et je me reproche mes larmes. Tandis qu’une voisine gardait mon enfant, je viens d’offrir un petit cierge à sainte Agathe, et je vous demande si, en sortant de là, je pouvais être disposée à rire aux dépens de mon prochain.

Devant la maison de Carmina, le marquis demanda la permission d’entrer pour voir le nourrisson, ce qui lui fut accordé avec empressement. Il tourna autour du berceau, découvrit un peu l’enfant dont il admira la mine fraîche et les bras potelés : — Le beau marmot ! dit-il en se frottant les mains. On n’en fait point assez comme celui-là. Ce serait grand dommage de perdre ce fruit de la Sicile. Pour le conserver, nous veillerons sur la mère.

À la voix du seigneur Germano, l’enfant ouvrit les yeux et poussa des cris aigus ; la force de ses poumons fut un nouveau sujet d’enthousiasme pour le marquis. Quand Carmina eut rendormi le marmot, elle prit son ouvrage ; mais à peine eut-elle fait trois points, qu’il lui fallut quitter l’aiguille pour retourner au berceau et chanter une chanson.

— Ne vous agitez pas ainsi, dit le marquis. Chantez en travaillant, tandis que je bercerai le bambin.

Carmina chanta une complainte de nourrice, dont le refrain était : Dormi puviriddu ! La douceur de l’accent sicilien prêtait à ces mots un charme particulier. Depuis un quart d’heure, le marmot ne bougeait plus, et le marquis voulait toujours bercer. La mère tourna la tête sur son épaule et chanta en souriant : « Si l’on voyait une excellence transformée en bonne d’enfant, on l’appellerait mezzo-matto. Dors, pauvre petit ; un grand seigneur te berce. Dormi puviriddu ! »


V

Soit que la rencontre d’un mezzo-matto porte bonheur, soit que notre marquis eût des talens particuliers dans son métier de bonne d’enfant, il est certain que le marmot et sa mère se trouvèrent bien des soins qu’il leur rendait assiduement. Les yeux de Carmina reprirent bientôt leur premier éclat, l’embonpoint de la santé reparut sur ses joues, et les voisins, remarquant plus d’aisance dans la maison, admirèrent l’efficacité du petit cierge offert à Sainte-Agathe-la-Vieille. Un soir, le seigneur Germano vint annoncer à sa nouvelle amie que ses vastes projets et sa mystérieuse entreprise l’appelaient à Syracuse. Il semblait, à l’entendre, que le salut de la Sicile dépendît de ce voyage fantasque ; il ajouta que, de loin comme de près, il saurait secourir le marmot et la mère. Carmina laissa tomber son aiguille.

— Vilain fou que vous êtes, dit-elle avec vivacité, m’enverrez-vous aussi de loin les consolations, les paroles affectueuses, les soins de tous les instans qui m’inspiraient le courage, l’espérance et la gaieté ? Gardez vos secours, et ne m’enlevez pas mon ami.

— Le moyen de ne point quitter ceux qu’on aime, c’est de les suivre où ils vont, répondit le marquis.

— Eh ! puis-je vous suivre avec un enfant de six mois, sans nouvelles de mon mari, sans savoir si le pauvre Antonio est mort ou vivant ?

— Ce sont là, reprit le marquis, autant de raisons de partir avec moi. Apprenez qu’un invisible lien rattache l’enlèvement d’Antonio à la perte de mon fatal procès. Le jour où je trouverai ce que je cherche, nous remporterons une triple victoire. Carlo, le muletier aux bras de fer, épousera la Zita à la poitrine d’acier, votre mari vous sera rendu, je secouerai le fardeau qui m’accable en payant enfin cette terrible dette de seize tari qui fait de moi un vagabond et un rebelle aux lois, ma barrière de bois se relèvera de sa chute, et si le malheur voulait que le pauvre Antonio Alessi eût rencontré la mort en pleine mer, je vous pourvoirai immédiatement d’un autre époux, aussi tendre et aussi dévoué que lui, car il faut à votre bambin une légion de frères et de soeurs, à moins que vous ne préfériez vous brouiller avec moi et ne me revoir jamais. Voilà qui est convenu : vous m’accompagnez à Syracuse.

— Je n’entends rien à votre langage de mezzo-matto, répondit Carmina, mais j’ai confiance en vous et je vous accompagnerai, fût-ce au bout du monde.

Pour installer commodément la mère et l’enfant, notre homme augmenta son convoi d’un mulet. On déposa le marmot dans un des paniers. Carmina, les pieds dans l’autre panier, pouvait surveiller son poupon et lui donner le sein tout en voyageant. Carlo se réjouit beaucoup d’emmener si bonne compagnie. Afin d’éviter les attroupemens de curieux et d’importuns, la caravane se mit en marche au point du jour ; elle sortit de la ville par la porte Ferdinanda, et elle était déjà loin lorsqu’on apprit à Catane que le mezzo-matto portait ailleurs ses bizarreries. La guitare et la littérature de grands chemins de maître Carlo remplirent agréablement les loisirs des voyageurs. Vers quatre heures de France, le second jour, les fers des mulets commencèrent à résonner sur l’antique voie de pierres construite par Hiéron, l’ami des Romains. La tombe d’Archimède apparut au milieu du désert de marbre où s’éleva jadis Syracuse, qui fut, dans le moment de sa splendeur, la plus grande ville du monde et la plus peuplée. — Mes amis, dit le seigneur Germano, nous avons de l’avance ; on ne ferme les portes de la place de guerre qu’une heure après le coucher du soleil. Reposons-nous ici.

Sur les débris de la grande porte d’Exapilon, le marquis, debout et les bras croisés, contempla l’espace immense que couvrait autrefois le quartier d’Epipolis. — Trois milles à parcourir, dit-il avec emphase, trois milles avant de rencontrer une habitation, une muraille debout, et pourtant nous sommes à Syracuse ! Un million et demi d’hommes ont été réunis dans cette enceinte. Salut à la rivale d’Athènes et de Rome ! Quelle foule sur ces plages publiques ! quel mouvement dans ce port ! Admirez ces temples, ces palais, ces chefs-d’œuvre des arts, ces voiles innombrables qui sillonnent la mer, ce commerce florissant, ces vaillantes armées qui ont battu Alcibiade, Nicias et Démosthène ! O Syracuse ! en aucun lieu de la terre il ne fait meilleur vivre que sous ton ciel clément. Je ne m’étonne point de cette population qui s’agite dans ton sein comme une fourmilière. À qui donc fera-t-on jamais croire que la civilisation voudrait s’en aller là-bas, dans le stupide et barbare septentrion, dans ces contrées ingrates et glacées où César envoyait ceux qu’il n’aimait plus mourir de consomption ? Quelle idée burlesque 1 Demandez au savant Archimède si cela est possible ! Que deviendrait Syracuse ?… Des décombres, d’informes décombres !

Le marquis, voyant que ses compagnons le regardaient avec des yeux inquiets, se tut et cacha son visage dans ses mains. Peu à peu il s’affaissa, comme écrasé par quelque pensée désolante. Il s’assit et finalement se coucha les bras en croix, la face contre terre. Des sanglots sortaient de sa poitrine, et il couvrait de baisers la pierre de l’antique porte d’Épipolis. Maître Carlo crut devoir avertir le patron que l’heure de l’Angelus approchait. Le marquis se releva, et la gaieté lui revint en passant le pont-levis de la Syracuse moderne, qui n’est autre que l’ancien quartier d’Ortigia. À l’auberge del Sole, le seigneur Germano choisit de bonnes chambres, et il sortit à pied pour voir la ville. Au bout d’une demi-heurette, Carlo le retrouva, les coudes appuyés sur le parapet de la fontaine Aréthuse, engagé dans une escarmouche de quolibets avec une douzaine de laveuses plongées dans l’eau jusqu’au genou.

Le mezzo-matto, étant peu connu à Syracuse, ne fut point gêné par ses antécédens de savant, d’homme sage et de grand seigneur pour s’y faire une belle réputation de fou. On le prit tout de suite pour ce qu’il voulut paraître. On s’amusa de ses allures d’écolier en vacances, de son langage incohérent et du cortége bohémien qu’il traînait après lui. Le limonadier de la rue Maestranza, chez qui on venait recueillir les propos du mezzo-matto afin de les colporter, gagna beaucoup d’argent. Un matin, le plus habile médecin du pays, qui n’en savait pas long, raconta chez le limonadier qu’un ouvrier du port était mort d’une maladie qui ressemblait au choléra. Ce fait inquiétant amena la conversation sur les souvenirs funèbres de la première invasion du fléau. On se rappela qu’en 1837 Palerme avait perdu le tiers de sa population, et que, sous le prétexte absurde d’empoisonnemens, on avait massacré vingt personnes à Syracuse même. Cela dit, la compagnie se dispersa, et chacun s’en alla de son côté répandre l’alarme dans la ville.

Depuis peu de jours, on voyait dans les rues de Syracuse un pauvre Napolitain qui parcourait la Sicile en jouant de la cornemuse. Cet homme était maître en son art et donnait des leçons à 2 sous le cachet aux chevriers siciliens. Le zampognaro jouait aussi devant les hôtels et les trattorie pour le divertissement des étrangers. Le soir même du jour où des bruits de choléra s’étaient répandus dans la ville, il soufflait ses morceaux de choix devant l’auberge del Sole. Notre marquis, étonné du goût que montrait cet homme et du parti qu’il savait tirer de son instrument, se mit à la fenêtre pour voir quelle mine avait ce virtuose ambulant. Il reconnut une de ces mâles figures napolitaines dont la misère, les privations, les brûlures du soleil et la malpropreté ne détruisent jamais le caractère de beauté classique. Le Napolitain, appuyé du coude contre le mur, les jambes croisées, son manteau en loques drapé comme celui d’un empereur, enflait les sons de sa zampogna en artiste consommé. Son air doux, intelligent, patient et résigné, sa bonne envie de plaire et d’amuser, inspirèrent au marquis une compassion profonde. Tout à coup le musicien s’arrêta au plus bel endroit du morceau ; il jeta des regards effarés sur un groupe de gens du peuple qui débouchait au coin de la rue, et il s’élança dans l’auberge, dont il ferma la porte. La foule, armée de bâtons et de fourches, arriva bientôt en poussant des hurlemens sauvages ; le chef de la bande demanda qu’on lui livrât l’empoisonneur pour en faire justice.

— Il n’y a point d’empoisonneur, répondit le marquis du haut de son balcon ; il n’y a que des peureux et des ignorans. Vous ne toucherez pas à ce pauvre Napolitain.

— Nous voulons le zampognaro, et nous l’aurons, cria une vieille femme en brandissant un balai ; on l’a envoyé de Naples pour jeter du poison dans les fontaines.

— Eh bien ! dit le marquis, apportez-moi de l’eau d’Aréthuse, et, si je tombe malade pour en avoir bu, je vous livrerai le zampognaro.

Maître Carlo, qui se promenait sur les remparts, entendit le tumulte et s’empressa d’accourir. Il fendit la foule, et monta sur le perron de l’auberge : — Respectez, dit-il, l’autorité de celui qui vous parle ; c’est un bon Sicilien, et de plus un homme de qualité. Retirez-, vous, puisqu’il vous le recommande.

Ce discours n’aurait produit aucun effet sur des gens exaspérés, si Carlo n’eût ajouté, en retroussant les manches de sa chemise, qu’il assommerait les récalcitrans. La vigueur et les poings fermés de l’orateur prêtèrent assez de force à son éloquence pour causer un moment d’hésitation. Le marquis en profita pour prononcer une harangue qui apaisa l’émeute au grand regret de la femme au balai. Le Napolitain, qui balbutiait ses prières à genoux dans un coin, se croyait déjà ammazzato.

— Remets-toi de ta frayeur, lui dit le marquis, le rassemblement est dissipé. Je t’attache à ma personne, et je te protégerai tant qu’il te plaira de rester en Sicile.

Le zampognaro n’acheva point son pater ; il se releva d’un bond sur ses pieds, et demanda combien sa seigneurie lui donnerait de gages par mois. Le marquis lui offrit deux piastres, le logement et la nourriture. — Excellence, répondit-il, la zampogna est un bel instrument, mais qui fatigue la poitrine. Pour en jouer soir et matin, sans marchander, ce n’est pas trop de trois piastres.

— Je t’en donnerai cinq en arrivant à Messine, dit le marquis, mais ce sera pour payer ton passage sur le bateau de Naples, car je vois bien que, si nous vivions long-temps avec toi, nous deviendrions tous des bouffons.

Les bouffonneries du pauvre zampognaro introduisirent pourtant dans la maison du seigneur Germano un élément qui ajouta des agrémens nouveaux aux plaisirs de la vie bohémienne. Carlo, tout en faisant la guerre au Napolitain maledetto, le prit en amitié. Carmina, qui avait de la voix, apprenait ses chansons populaires, et le patron riait de ses lazzis. Un soir, au retour d’une promenade dans les sites magnifiques du mont Rosso, le marquis rentrait à Syracuse entouré de tout son monde. Carmina chantait avec accompagnement de guitare et de zampogna, et le poupon, bercé par le pas de la mule, dormait dans son panier, lorsqu’on entendit un grand bruit de grelots et de clochettes. Le patron interrompit la musique et commanda de faire silence. Du haut de sa monture, Carmina vit une lettiga escortée par des cavaliers et qui suivait le bord de la mer. Ce convoi venait de Noto, chef-lieu de la province. Carlo, qui se connaissait en voyageurs, assura que la lettiga devait porter une belle dame ou un grand personnage.

— Attention ! s’écria le marquis. Voici ce que je cherche.

La lettiga, ornée de papier peint et soutenue par deux mulets de haute taille, avançait rapidement. La bande des promeneurs se rangea pour laisser le passage libre. Un vieillard, en uniforme de général et d’une figure belle et vénérable, mit la tête à la portière. Il sourit dans ses moustaches grises, et adressa un salut plein de grace et de courtoisie au seigneur Cermano de l’air d’un homme qui voudrait lier conversation. Le marquis rendit le salut, et fit marcher son mulet de manière à se tenir à portée de la voix.

— N’est-ce pas au seigneur marquis Cermano que j’ai l’honneur de parler ? demanda le vieux militaire.

— A lui-même, mon général.

— Je suis charmé de rencontrer une personne de votre mérite, seigneur marquis. Je sais que le vulgaire vous prend pour un mezzo-matto ; mais on m’a raconté de vous un trait qui ferait envie à l’homme le plus sage. Nous en reparlerons à Syracuse ; je prétends vous témoigner mon estime ailleurs que dans ce désert. Des bruits de choléra et de troubles m’amènent dans cette province ; mais on m’a déjà dit à Noto que je n’aurais pas besoin d’user de mes pouvoirs, grace à votre courage et à votre humanité.

— Ah ! s’écria le marquis, si vous aviez le temps de m’écouter, que d’autres occasions je pourrais vous offrir de déployer votre autorité ! que de blessures à fermer, que de malheureux à protéger je pourrais mettre sous vos yeux !

— Parlez, au nom du ciel ! dit le général. Cette rencontre est une bonne fortune pour moi. J’ai beau interroger, fureter, menacer : soit par haine, par peur ou par flatterie, on me dissimule tout. Dieu soit loué ! je trouve enfin un homme de cœur et un ami.

— Et moi, Dieu soit loué ! je trouve enfin une ame noble, honnête et généreuse. Depuis assez long-temps je la cherche de ville en ville ; pour l’attirer sur mon chemin, j’aurais voulu emplir ce pays du bruit de mes extravagances. Nous n’irons pas loin, mon général, pour découvrir ce qu’on vous cache. J’en ai fait à dessein mon bagage de voyageur. Cette charmante femme que vous voyez là-bas et qui allaite son enfant, c’est une pauvre affligée dont le mari a été raccolé par des recruteurs de la marine. Depuis six mois, elle ignore ce que devient ce mari, s’il est encore vivant, et cependant elle a grand besoin de lui. Si la Providence ne m’eût rendu fou tout exprès pour la circonstance, cette femme allait mourir de misère et d’épuisement avec son nourrisson. Ce jeune muletier aux larges épaules, qui tient une guitare, avait un petit emploi de messager : on l’a destitué pour donner sa place à un Napolitain, et on en avait le droit ; mais le successeur désigné vint s’emparer de la place avec insolence et ne daigna pas même exhiber son brevet. Maître Carlo, qui a le cœur bien placé, justement piqué de ce mépris, a ressaisi ses dépêches et fait son service un jour de plus qu’il ne devait. On l’a arrêté ; il s’est échappé des mains des gendarmes, et depuis lors je ne puis obtenir qu’on dise nettement s’il est contumace ou s’il peut circuler en liberté. Comme on n’oserait s’emparer de lui en ma présence pour des raisons que je vous confierai plus tard, il me suit comme mon ombre, de peur d’accident. Au moment où lui arriva ce malheur, Carlo allait épouser un superbe brin de fille qu’il aime, et son mariage est ajourné indéfiniment. Comment donc voulez-vous, mon général, que la Sicile retrouve jamais les six millions d’habitans qu’elle eut du temps de Strabon ? comment voulez-vous que son sein fécond ne se dessèche pas, si les jeunes maris voguent en pleine mer et si les amoureux s’enfuient comme des malfaiteurs ?

— Marquis, dit le général, je vous vois des larmes dans les yeux, essuyez-les ; nous ferons en sorte que vos jeunes gens embrassent leurs femmes pour vous contenter. Il y a encore une personne dont je veux connaître particulièrement les sujets de plainte : c’est ce seigneur Germano, c’est cet homme rare et bon, qui s’oublie en pensant aux autres et qui a sauvé le zampognaro.

Le marquis approcha son mulet de la portière et parla fort long-temps au général, mais si bas que personne n’a su ce qu’il disait. Il fallait que ce fût quelque chose d’énorme et de saisissant, car le vieux militaire mordait ses moustaches et fronçait les sourcils d’un air d’indignation et de fureur. — Voilà donc, s’écria-t-il, comment on se conduit quand on se croit hors de toute surveillance ! voilà comme on se fait aimer dans un pays où il faudrait au moins de la modération et de l’honnêteté à défaut d’intelligence et d’habileté ! Ah ! j’ai bien fait de passer dans cette province ; j’emporterai des documens précieux, et, nous allons rédiger ensemble un rapport d’un intérêt extrême.

Attendez un peu, reprit le marquis ; les plaintes et les déclamations d’un mezzo-matto ne suffisent pas. Prenez le temps de constater l’exactitude des faits. Une enquête vaut mieux que ma parole.

— Point d’enquête ! répondit le général ; on me déguiserait encore la vérité. Vous dicterez vous-même, et je tiendrai la plume. C’est vous seul que je consulterai. À mon âge, on ne se trompe plus sur la droiture et la sincérité des gens. Le mezzo-matto seul a ma confiance. Donnez-moi la main. Je vous estimais avant de vous connaître ; à présent, je vous aime. Quand tous les maux que vous m’avez signalés seront guéris, quand vos jeunes gens auront femme et enfans, promettez-moi de rentrer dans votre château, de rappeler auprès de vous les artistes et les savans, et de vivre en homme réconcilié avec son siècle et ses concitoyens.

— Général, dit le marquis, vous touchez du doigt ma folie. Je n’ai qu’une passion, qu’un amour, la pauvre Sicile. Pour en faire une figure allégorique, il faudrait représenter une femme parfaitement belle et couverte de haillons. Plus elle est misérable, et plus je l’aime. Si vous cherchiez, une lanterne à la main, comme Diogène, un fou disposé à mourir obscurément, dans un coin, sans gloire et sans consolation, pour elle, pour la ranimer un instant pour lui rendre une parcelle de cette vie, de ce commerce, de ce mouvement qu’elle avait dans les siècles évanouis, je serais votre homme.

— Vous ne mourrez point, répondit le général, et la Sicile ne s’en portera que mieux. Je prends les devans et je vous attends à Syracuse. Retournez près de vos amis ; apprenez-leur qui je suis, et faites qu’ils ne haïssent pas un vieux soldat bien endurci au mal et que vous voyez cependant ému de leurs souffrances jusqu’au fond de ses entrailles. Au revoir, mon cher Germano ; ce moment ne s’effacera jamais de mon souvenir.

Durant trois jours, le général et le marquis demeurèrent enfermés dans les bureaux de la sous-intendance. Ils se séparèrent ensuite en s’embrassant ; l’un partit pour Palerme, d’où il devait se rendre à Naples, avec un rapport secret et volumineux ; l’autre, parvenu au but qu’il avait tant souhaité, reconduisit chez elle donna Carmina et revint à Taormine avec maître Carlo, en lui disant qu’il pouvait passer la tête haute devant tous les gendarmes du monde. Le beau muletier, vêtu de neuf, conduisit à l’église de Gallidoro sa fiancée parée des atours qu’elle ne croyait plus faits pour elle. La Zita eut des frissons de bonheur sous son corsage de soie. Il lui sembla que le petit bracelet d’or, présent de noce du cher seigneur Germano, était la main de la fortune elle-même qui lui pressait le bras pour la mener vers son fidèle Carlo. Sa toilette fit l’admiration des paysans, et le marquis la trouva si belle sous son voile d’épousée, qu’il lui échappa des murmures d’envie que maître Carlo prit pour un badinage, d’autant que le patron se frotta les mains en ajoutant qu’il espérait porter bientôt sur les fonts baptismaux un marmot plus joufflu encore que celui de Carmina. La noce fut célébrée au cabaret ; on dansa sur le rivage de la mer, aux sons des cornemuses et des guitares ; l’orchestre était dirigé par le zampognaro. À la nuit, un ancien ouvrier d’artillerie tira deux petites fusées volantes qui excitèrent des éclats de joie mêlée de frayeur. On servit un dîner homérique en plein vent, et une charrette ornée de feuillage, autour de laquelle dansaient les jeunes gens, conduisit les deux époux à leur domicile.

Au bout d’un mois, le marquis reçut une lettre du général dont il ne lut que cette phrase à ses amis : « Vous ne soupçonnez pas, cher Germano, quelle peine il faut se donner pour faire un peu de bien ; que de gens ont intérêt à s’y opposer ! combien il est plus facile et moins dangereux de se taire et de laisser au mal la bride sur le cou ! Espérez et attendez cependant. » Connaissant le noble caractère, la réputation brillante et récemment acquise de son illustre ami, notre marquis attendit avec confiance le moment de relever triomphalement sa barrière de bois et les nymphes de sa pièce d’eau. — Il attendit. — Le bateau postal n’apporta plus rien pour lui.

Sur le littoral de la Sicile, on vit errer le mezzo-matto avec son mulet et son hamac, parlant tantôt comme Socrate, tantôt comme Pasquino. Malgré cette vie vagabonde, au premier enfant qu’eut la femme de Carlo, les quartiers de la pension de cinquante ducats arrivèrent aux termes convenus. Le mari de Carmina rentra dans son ménage lorsqu’il eut achevé le temps de son engagement. À force de jouer en conscience le personnage d’homme à moitié fou, le marquis Germano l’est devenu tout-à-fait, comme le prince Hamlet, et la lettre du général qui lui annoncera le gain de sa cause le trouvera probablement assis sous une douche d’eau froide.


PAUL DE MUSSET.