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Michel Lévy frères (p. 133-167).

VI.

À la façon dont M. Levrault avait insisté pour qu’il restât à la Trélade, le vicomte avait compris qu’il touchait au moment décisif. En effet, le grand industriel s’était promis, en se levant, que la journée ne s’achèverait pas sans couronner ses espérances. Il avait résolu, pour précipiter le dénouement, d’en agir avec Montflanquin comme Mahomet avec la montagne : en d’autres termes, il se disposait à lui jeter adroitement sa fille et ses écus à la tête. Ainsi maître Gaspard en était venu à ses fins. Depuis près de deux mois, il sentait frétiller dans sa nasse les millions de M. Levrault ; mais, au lieu de les saisir avidement et de s’exposer, par trop de hâte, à les voir glisser, comme une anguille, entre ses doigts, il avait préféré attendre, pour plus de sécurité, qu’ils vinssent eux-mêmes et de leur propre mouvement se mettre dans la poêle à frire. Il allait jouir de ce spectacle, unique, je le crois, dans les annales de la pêche.

Après s’être assuré que Laure se dirigeait du côté de Clisson et tournait le dos au château de La Rochelandier, le vicomte, plein de sérénité, était allé rejoindre M. Levrault sous les arbres du parc. M. Levrault avait passé la nuit à combiner les manœuvres qui devaient avoir raison de Gaspard, car le brave homme ne pensait pas pouvoir s’y prendre avec trop d’adresse et d’habileté, tant il craignait que sa proie ne lui échappât, Pour préparer les voies et faire un pont d’or au vicomte, il commença par l’entretenir de ses projets avec une apparente bonhomie. C’était son rêve de marier sa fille en Bretagne, et d’acheter une grande propriété dans les environs de la Trélade. Ce pays lui plaisait. Le mari de Laure devait être de noble race ; quant à la fortune, on l’en tenait quitte, et, si pauvre qu’il fût, si délabré que fût son castel, on se faisait fort de relever ses tours et de reconstituer le fief de ses aïeux. De temps en temps, M. Levrault s’interrompait pour demander l’avis de Montflanquin. — Qu’en dites-vous ? — Que vous en semble ? — Monsieur le vicomte, n’ai-je pas raison ? — M. le vicomte écoutait d’un air distrait, hochait la tête, et répondait à peine ; il voulait ménager à ce vainqueur la satisfaction d’enfoncer des portes ouvertes, de foudroyer des bastions démantelés, et de réduire une place sans garnison. Après avoir exposé ses projets, M. Levrault aborda, par une transition ingénieuse, l’avenir et la destinée du vicomte. Il s’étonnait, il ne comprenait pas que l’héritier d’une si grande famille se condamnât, de gaieté de cœur, à l’inaction, à l’obscurité, au lieu de chercher les moyens de rajeunir l’éclat de sa maison. Le vif intérêt, l’affection presque paternelle qu’il portait à Gaspard, l’autorisaient à lui parler avec sévérité. Eh bien ! Gaspard était coupable ; Gaspard, en s’abandonnant lui-même, trahissait du même coup la mémoire de tous ses ancêtres. Qu’en devaient penser les ombres consternées des Baudouin et des Lusignan ? L’ancien marchand de drap de la rue des Bourdonnais traita toute cette partie de son discours avec une magnificence de langage dont je n’essaierai pas de donner une idée ; un Rohan ne se fût pas exprimé avec plus d’éloquence sur les devoirs qu’impose un grand nom. M. Levrault s’admirait lui-même, et jouissait de l’attitude affaissée de Gaspard. Gaspard, comme écrasé sous le poids des dures vérités qu’on lui faisait entendre, marchait la tête basse et s’arrêtait de loin en loin pour porter sa main à son front. Par-ci, par-là, le madré compère hasardait bien quelques répliques. Pour irriter l’attaque, il disputait pied à pied le terrain, ne rompait qu’à regret, et reprenait parfois l’avantage qu’il avait perdu. Enfin, il vint un instant où, sûr désormais de son triomphe, M. Levrault s’avança dans la discussion comme un hippopotame à travers les roseaux qu’il broie sur son chemin. Le vicomte fut obligé de confesser humblement sa défaite.

— Vous avez raison, monsieur, je suis forcé de le reconnaître, s’écria-t-il avec un geste de résignation. À votre voix, la lumière est descendue dans mon esprit : je comprends que j’ai failli à tous mes devoirs. Plût à Dieu que je vous eusse rencontré plus tôt ! Éclairé, dirigé par votre haute intelligence, je n’aurais pas consumé dans l’oisiveté les plus belles années de ma jeunesse. À cette heure, il est trop tard. En me ralliant à la branche cadette, j’ai brûlé mes vaisseaux. Je n’aurais qu’un mot à dire pour attirer sur moi les faveurs de la cour ; mais ce mot, je ne le dirai pas.

— Je vous approuve, monsieur le vicomte. Ce n’est pas un Levrault qui vous conseillera jamais une lâcheté. J’apprécie la délicatesse de votre belle âme. Vous ne voulez pas qu’on puisse vous soupçonner de vous être rallié par calcul, dans une arrière-pensée d’intérêt personnel. Vous réservez votre influence pour vos proches, pour vos amis, et ne demandez rien pour vous-même. Un Montflanquin se donne, il ne se vend pas. C’est beau, c’est grand, c’est chevaleresque ; à votre place, je n’agirais pas autrement. Heureusement, monsieur le vicomte, vous avez un moyen honorable et sûr de restaurer votre maison, et de prendre dans le monde le rang élevé qui vous appartient.

— Ce moyen, monsieur, quel est-il ? demanda Gaspard avec un sourire d’incrédulité. Vous m’avez fait l’honneur de visiter ma vicomté ; vous savez aussi bien que moi ce que m’ont laissé les révolutions.

— Monsieur le vicomte, repartit M. Levrault d’un ton solennel, le temps n’est plus où la noblesse et la bourgeoisie vivaient entre elles comme chien et chat : passez-moi ces expressions empruntées au vocabulaire des petites gens. Autrefois rivales, la noblesse et la bourgeoisie se sont réconciliées à l’ombre du trône de juillet. Ces deux grandes puissances tendent chaque jour à se rapprocher davantage ; il n’est pas rare de les voir se donner la main, mêler leur sang, confondre leurs intérêts et se prêter un mutuel appui. Un gentilhomme ne croit plus déroger en épousant la fille d’un riche banquier ou d’un grand industriel. Je connais vos sentiments, monsieur le vicomte : vous n’avez jamais songé à vous élever contre ces alliances qui deviennent de plus en plus fréquentes, et sont comme un trait d’union entre le passé et l’avenir de notre beau pays.

— En me ralliant à la dynastie de 1830, répliqua Gaspard avec gravité, je crois avoir témoigné hautement quelle est ma façon de penser là-dessus. Pourquoi me suis-je rallié, sinon pour inaugurer ce système de fusion entre la classe bourgeoise et la caste nobiliaire ? Il fallait que l’exemple partît de haut ; je me suis offert. J’ai toujours honoré la bourgeoisie. Je n’ai jamais fait mystère des sympathies qu’elle m’inspire : je n’ai pas attendu qu’elle fût au pouvoir pour les manifester. J’estime ses travaux ; je m’incline devant ses vertus. Fille de ses œuvres, c’est elle aujourd’hui qui règne et gouverne ; elle représente les forces vives de la nation ; elle est elle-même une aristocratie dont les titres sont inscrits à chaque page dans le livre d’or de la France.

— Il est bien entendu, ajouta M. Levrault, que nous ne parlons pas ici de cette classe intermédiaire qui tient encore au peuple par ses mœurs et par ses besoins, mais de la haute banque, de la grande industrie, qui représentent seules l’aristocratie nouvelle. Eh bien ! monsieur le vicomte, pourquoi ne chercheriez-vous pas, dans les rangs de cette bourgeoisie, à laquelle vous rendez pleinement justice, une alliance qui vous permît de relever et de soutenir l’éclat de votre nom ? Vous ne pouvez pas pleurer éternellement mademoiselle de Chanteplure. Nos devoirs ici-bas ne se bornent pas à ensevelir nos morts, nous avons autre chose à faire. Moi qui vous parle, j’avais un fils ; la perte de cet ange ne m’a pas empêché de gagner trois millions. Mademoiselle de Chanteplure s’est noyée : sans doute c’est un malheur ; mais toutes les larmes de vos yeux ne la rappelleront pas à l’existence. Vous avez juré de lui rester fidèle ; tous les amoureux ont fait le même serment. Monsieur le vicomte, le temps est venu pour vous d’aborder la vie par son côté sérieux. Dieu ne nous a pas mis sur la terre pour pleurnicher comme des enfants. Vous avez à perpétuer votre race ; l’héritage d’un grand nom impose à celui qui le reçoit l’obligation de le transmettre. Écoutez donc ce que vous disent par ma voix les Montflanquin, les Beaudouin et les Lusignan : Vicomte Gaspard, il faut vous marier.

Tout en causant, ils s’étaient dirigés du côté du château et avaient fini par entrer au salon. À ces mots, — il faut vous marier, — Gaspard se laissa tomber dans un fauteuil et cacha, sa tête, entre ses mains. Il demeura longtemps ainsi, pendant que M. Levrault, debout, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le contemplait d’un œil victorieux.

— Je le tiens ! se disait le grand industriel, ivre de bonheur et d’orgueil. — Il est pris ! se disait Gaspard, qui riait dans sa barbe et pétillait de joie.

— Le ciel m’en est témoin, s’écria le vicomte d’une voix étouffée, jamais l’ambition n’eût triomphé dans mon cœur du souvenir de mademoiselle de Chanteplure. Que me font, à moi, les honneurs, la richesse, la splendeur de ma race, l’éclat de mon blason ? Périsse dans la mémoire des hommes le nom de Montflanquin plutôt que dans la mienne le doux nom de Fernande ! Oui, j’avais juré de lui rester fidèle ; mais, hélas ! le diamant entame le diamant, et l’amour m’a rendu parjure.

Et, comme effrayé de l’aveu qui venait de lui échapper, il colla son front contre le dos du fauteuil où il était assis, afin de dérober son trouble et sa honte aux regards de M. Levrault.

— Eh bien ! monsieur le vicomte, va pour l’amour ! s’écria gaiement le grand manufacturier. Ce n’est pas le premier tour de ce genre qu’aura joué le petit dieu malin. Laure, qui sait son histoire de France sur le bout du doigt, m’a souvent parlé d’un roi que l’amour de sa dame poussa à reconquérir son royaume. Va pour l’amour, monsieur le vicomte ! Pourquoi rougir ? pourquoi baisser les yeux ? pourquoi dérober à ma vue ce noble visage ? Levez la tête, héroïque jeune homme. Assez longtemps vous avez souffert, assez longtemps vous avez combattu ; mademoiselle de Chanteplure n’a plus rien à vous demander. Si ses mânes ne sont pas satisfaits, je ne sais pas ce qu’il leur faut. Parlez-moi, complétez l’aveu de votre flamme, confiez à votre vieil ami, à votre vieux Levrault, le nom de la beauté qui a su vous charmer. Quelle qu’elle soit, je réponds de votre bonheur. Quelle famille ne s’empresserait de vous faire place à son foyer ? quelle femme ne serait fière d’avoir dompté un cœur tel que le vôtre ? quel père ne serait heureux de pouvoir vous nommer son gendre ?

Comment Gaspard eût-il résisté à ces paroles entraînantes ? Il se leva tout d’un jet, comme les diablotins à ressort quand on ouvre la boîte où ils sont comprimés. La félicité des élus rayonnait sur son front ; il parut un instant comme transfiguré. Il fit quelques pas vers M. Levrault, qui attachait sur lui un œil fascinateur ; sa bouche était prête à laisser échapper le secret de son âme, quand tout à coup la porte du salon s’ouvrit, et Laure entra fièrement, suivie du marquis de La Rochelandier.

À cette brusque apparition, Gaspard comprit que la statue du Commandeur et l’ombre de Banco n’étaient que des jeux d’enfant ; il resta foudroyé sur place. De son côté, M. Levrault ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer chez lui un visiteur qui n’était ni le chevalier de Barbanpré ni le comte de Kerlandec,

— Mon père, dit Laure sans avoir l’air de remarquer la présence du vicomte, je vous présente M. le marquis de La Rochelandier, qui a bien voulu m’accompagner jusqu’à la Trélade.

Et la jeune fille raconta brièvement comment le hasard l’avait conduite au château du jeune marquis. Gaspard eût été plus à l’aise dans un buisson d’épines ou sur le gril de saint Laurent ; il eût donné ses breloques, sa décoration de l’éperon d’or et jusqu’à la dernière pierre de son château, pour sentir, au péril de sa vie, le parquet du salon s’abîmer sous ses pieds. La confusion, le dépit, la colère, se partageaient son cœur. Qu’on se figure un autour se disposant à plumer un oison, et qui voit un aigle fondre et s’abattre sur sa proie. Quant à M. Levrault, tout entier à ses préoccupations, il ne devinait rien et ne soupçonnait pas qu’il pût y avoir quelque anguille sous roche. L’intrusion d’un marquis à la Trélade n’avait pas changé le cours de ses idées. Il n’avait que faire des La Rochelandier et s’en tenait à son vicomte, qui suffisait à toutes ses ambitions. Il n’était pas ingrat et ne se flattait pas du fol espoir de rencontrer jamais un gendre plus exquis. Gaspard était le gendre modèle. M. Levrault l’eût fabriqué lui-même qu’il ne l’eût pas fait autrement. Enfin, l’attitude de Gaston ne pouvait raisonnablement prétendre à tourner la tête au grand industriel. Grave et silencieux, froid et sévère, Gaston avait le fier maintien qui sied à la pauvreté vis-à-vis de la richesse. M. Levrault lui trouvait l’air impertinent.

— Monsieur le marquis, dit enfin Gaspard, qui sentait la nécessité de faire bonne contenance, j’ignorais que vous fussiez de retour dans vos terres.

Gaston le regarda avec hauteur et ne répondit que par une légère inclination de tête. Il ne convenait pas à ce jeune homme d’accepter un rôle, quel qu’il fût, dans la comédie qui se jouait à la Trélade. Au bout de quelques instants, il prit congé de M. Levrault et de sa fille, et se retira comme il était entré, sans saluer le vicomte Gaspard de Montflanquin.

Débarrassé de la présence de ce visiteur incommode, Gaspard respira plus à l’aise. La courte apparition du marquis, la réserve de ses manières, le piètre effet qu’il avait produit sur M. Levrault, le silence même de la jeune fille, qui s’était abstenue jusque-là de faire la moindre allusion au chemin du diable, avaient à peu près rassuré le vicomte, qui se préparait à reprendre avec son beau-père l’entretien fatalement interrompu au moment le plus intéressant ; mais Gaspard ne devait pas en être quitte à si bon marché.

— Monsieur le vicomte, dit Laure d’un ton bref qui ne présageait rien de bon, j’ignorais qu’il y eût des La Rochelandier dans notre voisinage ; je l’ignorerais encore à cette heure, si le hasard eût imité votre discrétion. Il me semble pourtant que la marquise de La Rochelandier et son fils valent bien le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré. Remarquez, monsieur le vicomte, que je ne parle pas de vous.

— Je déclare que ce marquis ne m’a pas charmé du tout, s’écria M. Levrault avec un dédain suprême. Qu’est-ce que c’est que ça, les La Rochelandier ? D’où ça vient-il ? où ça perche-t-il ? C’est la première fois que j’entends parler de ces gens-là.

— Je le répète, répliqua Gaspard affectant une sécurité qui n’était déjà plus dans son cœur, je ne savais pas que les La Rochelandier fussent de retour dans leurs terres.

— C’est bien étrange, monsieur le vicomte, ajouta Laure d’un air distrait, tout en jouant avec sa cravache qu’elle avait encore à la main. Voici près de trois ans que la marquise et son fils sont de retour dans leur domaine : le temps vous aura manqué pour l’apprendre.

— Mademoiselle, reprit Gaspard, je croyais, je m’étais laissé dire que la marquise et son fils étaient partis pour Frohsdorf à la fin du dernier hiver. Je dois ajouter que les La Rochelandier appartiennent à une fraction de la noblesse que j’ai vue longtemps, mais que je ne vois plus.

— Ah ! vous ne voyez plus les La Rochelandier… Je l’aurais deviné, monsieur le vicomte, rien qu’à la façon dont le marquis vous a salué en entrant et en sortant.

— Qu’est-ce que tout cela signifie ? s’écria M. Levrault, qui ne pouvait comprendre où sa fille voulait en venir. Ce marquis est un mal appris qui mériterait une bonne leçon. Ne vous semble-t-il pas, vicomte, qu’il n’a pas eu pour moi tous les égards qui sont dus à mon rang ? Quelle pitié ! ça fait le fier, et je jurerais que j’ai là, dans ma poche, plus d’argent qu’il n’en faudrait pour acheter ses terres, son château et ses armoiries.

À ces mots, il tira de son gousset une poignée d’or qu’il fit sauter dans le creux de sa large patte. Gaspard se sentait appuyé par M. Levrault ; il reprit avec assurance :

— Les La Rochelandier ne me pardonneront jamais d’avoir, en me ralliant au trône de juillet, pacifié la Vendée et ruiné dans l’Ouest les dernières espérances de la légitimité aux abois. Ils représentent en Bretagne cette noblesse incorrigible qui n’a rien appris ni rien oublié. Infestés de tous les préjugés de leur caste, entichés de leurs titres, ennemis nés de toutes les idées nouvelles, ils regrettent le régime de la féodalité, et, rêvent, dans leur château branlant, le rétablissement de la dîme et de la corvée. Parce qu’il leur reste deux ou trois tours éventrées, ils se croient appelés à restaurer la monarchie du droit divin. Ne leur parlez pas de la bourgeoisie, ils la détestent. L’industrie, cette gloire de la France ? cette jeune reine du monde, cette puissance des temps modernes, ils la dédaignent, ils la méprisent, ils la traitent du haut en bas. Ils en sont encore à confondre la bourgeoisie avec le peuple, et, à leurs yeux, un grand industriel ne compte pas plus qu’un petit marchand.

— C’est un peu fort ! s’écria M. Levrault.

— Voilà, monsieur, ce que c’est que les La Rochelandier. Vous venez de voir le marquis. Quelle morgue ! quelle insolence ! Pendant le peu de temps qu’a duré sa visite, ce petit hobereau a-t-il paru un seul instant se douter qu’il avait devant lui un des plus illustres représentants de la haute industrie ? J’en souffrais pour vous et pour lui-même. Il est tout jeune ; nous sommes du même âge ; peut-être a-t-il un ou deux ans de moins que moi. Eh bien ! ne dirait-on pas déjà le marquis de Carabas ? Quant à sa mère, c’est la marquise de Pretintaille.

— Monsieur le vicomte, repartit Laure, qui avait écouté tout cela sans sourciller, il faut que la marquise et son fils aient beaucoup changé depuis que vous ne les voyez plus. Madame de La Rochelandier m’a semblé la grâce en personne. C’est elle qui est accourue au-devant de moi, c’est elle qui m’a introduite dans son château branlant. Château branlant tant que vous voudrez. Tout ce que je sais, c’est qu’il est debout ; j’en connais plus d’un en Bretagne dont on n’en pourrait dire autant. J’ignore si la marquise est hostile à la bourgeoisie ; ce que je puis affirmer, c’est qu’elle ne m’a parlé de mon père qu’avec considération, de ses travaux qu’avec respect.

— C’est bien heureux ! dit M. Levrault en se caressant le menton.

— Enfin, monsieur le vicomte, poursuivit Laure en appuyant sur chaque, mot, il n’est pas d’amitiés ni d’avances que la marquise ne m’ait faites, avec un charme, un esprit, des manières, dont rien, je dois l’avouer, n’avait pu jusque-là me donner une idée. Quant au jeune marquis, s’il est fier, c’est que sans doute il a ses raisons pour cela. Il ne me déplaît pas qu’un gentilhomme porte haut la tête.

— Mademoiselle, répliqua Gaspard avec un fin sourire, la marquise est une bonne mère. Peut-être qu’en cherchant bien, vous finiriez par trouver le secret de ses cajoleries.

— Qu’entendez-vous par là, monsieur le vicomte ? riposta Laure d’un ton mutin. Est-ce à dire qu’on ne saurait choyer et fêter en moi que la richesse de mon père ? En cherchant le secret des cajoleries de la marquise, peut-être trouverait-on celui des prévenances dont nous avons été comblés dès le soir de notre arrivée à la Trélade.

Ici, Gaspard se leva, pâle et froid de colère. Plus pâle que Gaspard, M. Levrault, muet d’épouvante, regardait tour à tour sa fille et le vicomte, et se demandait s’il n’assistait pas à la ruine de ses espérances. Ce qui le rassurait un peu, c’est qu’il pensait rêver et se croyait le jouet d’un abominable cauchemar.

— Restez donc assis, monsieur le vicomte, reprit Laure d’une voix mielleuse et sans avoir l’air d’y toucher. Je n’ai pas eu, croyez-le bien, l’intention de vous offenser. Je ne vous ai jamais fait l’injure de mettre en doute le désintéressement de votre affection, la loyauté de votre caractère. De grâce, asseyez-vous. Je ne veux pas que nous nous quittions de la sorte. S’il m’est échappé quelque parole étourdie qui ait blessé en vous des susceptibilités légitimes, soyez généreux et pardonnez-moi.

— À la bonne heure ! s’écria M. Levrault, que ces derniers mots avaient rappelé à la vie ; mais à qui en as-tu ? quelle mouche te pique ? Donnez-vous la main, mes enfants, et, pour Dieu ! laissez là les La Rochelandier.

Gaspard lui-même se croyait sauvé. Il prit les doigts de la jeune fille ; mais, comme il allait les porter à ses lèvres :

— Monsieur le vicomte, dit Laure avec un sang-froid impitoyable, si, pour nous égayer un peu, nous parlions du chemin du diable ?

Gaspard tressaillit et retira sa main, comme s’il eût senti des griffes s’allonger traîtreusement sous le velours et s’enfoncer brusquement dans sa chair.

— Mademoiselle, dit-il après s’être mordu les lèvres jusqu’au sang, je m’éloigne, je vous laisse à vos nouvelles amitiés. Puissiez-vous ne regretter jamais celle que vous venez de traiter si indignement ! Tel est le dernier vœu d’un noble et tendre cœur qui, pour prix de son dévouement, n’aura recueilli que l’ingratitude et l’outrage.

Et il sortit comme un ouragan. Non qu’il abandonnât la partie, notre ami Gaspard n’était pas homme à lâcher ainsi un million de dot ; mais il sentait qu’au point où les choses en étaient arrivées, il fallait frapper un grand coup. Il ne doutait pas que M. Levrault ne le rappelât ou ne fît courir après lui. Il avait besoin de se recueillir, de reprendre ses sens, et d’aviser aux moyens de réparer le rude échec qu’il venait d’essuyer.

Je dois renoncer à peindre la stupeur du grand manufacturier : qu’on se représente la consternation d’un enfant qui, au moment de mettre un grain de sel sur la queue d’un oiseau, le voit s’envoler et se percher sur une branche. Son premier mouvement avait été de courir après Montflanquin ; ses pieds étaient scellés au parquet. Il voulut l’appeler ; une main de fer lui serrait la gorge. Cependant, à demi couchée sur un divan, Laure frappait à petits coups sa jupe d’amazone avec sa cravache, et regardait tranquillement les mouches qui se promenaient sur la corniche du plafond.

— Que la peste étouffe les La Rochelandier ! s’écria enfin M. Levrault passant tout d’un coup de la stupéfaction à la colère et au désespoir. Que s’est-il passé ? que se passe-t-il ? où est le vicomte ? Malheureux que je suis ! m’être donné tant de peine, avoir tant travaillé pendant deux mois, à l’unique fin de l’apprivoiser ! Que d’esprit, que d’adresse, pour en arriver là ! J’avais triomphé de tous ses scrupules. Mes bras s’ouvraient pour le recevoir ; il allait m’appeler son beau-père. Trois mois encore, et j’étais baron, je siégeais à la chambre haute. Parle, que t’a-t-il fait, ce modèle de gentilhommerie ? Pour toi, il était prêt à renoncer à la pauvreté qui lui fut toujours chère, au veuvage dans lequel il avait promis de vieillir ; il trahissait mademoiselle de Chanteplure ; il consentait à t’épouser. Et voilà que, de but en blanc, sans raison, sans motif, tu l’aiguillonnes, tu l’irrites, tu le harcèles, tu lui jettes l’insulte au visage. C’est ainsi que tu reconnais les sacrifices de ce cœur généreux !

Quand l’exaspération de M. Levrault se fut un peu calmée, Laure raconta tout au long de quelle façon elle en était venue à suspecter le désintéressement et la bonne foi de Gaspard, comment ses soupçons, vagues d’abord, s’étaient à peu près changés en certitudes.

— Au diable le château de La Rochelandier ! s’écria M. Levrault quand elle eut tout dit. Tu avais bien besoin d’aller te fourvoyer dans ce repaire de chouans ! Le vicomte a raison, ces gens-là ne lui pardonnent pas, ne lui pardonneront jamais d’avoir, en se ralliant à la dynastie d’un grand roi citoyen, porté le dernier coup au parti de la légitimité, à ce parti rétrograde que nous avons, en 1830, renversé du pouvoir, nous autres grands industriels. Ta marquise, que Dieu confonde ! et son godelureau de fils t’auront dit du mal de Gaspard ; je n’en suis pas surpris. Dans ce parti, on ne connaît point d’autres armes que la calomnie : j’en excepte pourtant les baïonnettes étrangères. Je tiens le vicomte de Montflanquin pour l’honneur, pour la loyauté même. Pourquoi Jolibois nous l’aurai t-il présenté comme la fleur des preux ? Pourquoi le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré, ces deux burgraves de la vieille Armorique, me chanteraient-ils chaque jour et sur tous les tons ses mérites et ses vertus ?

— Mais, mon père, d’où vient que la marquise est partie d’un éclat de rire en m’entendant nommer ces deux burgraves ?

— Encore un coup, laissons là ta marquise ! Je vais, de ce pas, relancer Gaspard dans sa vicomté. Un Levrault peut courir sans honte après le rejeton d’une maison qui se rattache par ses alliances aux Baudouin et aux Lusignan.

Laure se planta fièrement devant la porte du salon, et lui barra vaillamment le passage. Elle tenait à son marquis autant que M. Levrault à son vicomte. On doit se rappeler qu’elle n’avait jamais éprouvé de bien vives sympathies pour Gaspard ; elle avait lutté long-temps contre l’entraînement de son père, et n’avait cédé que de guerre lasse, dans la conviction que Montflanquin était le seul parti que la Bretagne eût à lui offrir. On n’eût pas éveillé sa défiance, que l’entrée en scène d’un marquis aurait suffi pour changer brusquement ses dispositions et retourner son cœur comme un gant. Or, ce marquis était des plus charmants, et, s’il n’importait guère à mademoiselle Levrault d’avoir un mari jeune et beau, il lui importait encore moins d’épouser un homme mûr et laid. Avec cet instinct délicat que les femmes ont au plus haut degré, elle avait saisi sur-le-champ quelle distance séparait Montflanquin des La Rochelandier. Elle ne s’était pas trompée un seul instant au bon parfum d’aristocratie répandu dans le gothique manoir où son étoile venait de la conduire. Les opinions politiques de la marquise et de son fils ne l’inquiétaient aucunement ; elle se souciait médiocrement que son père siégeât à la chambre haute, et se disait avec orgueil que, si elle n’allait pas à la cour, elle irait chez les duchesses du faubourg Saint-Germain. Elle n’ignorait pas que, depuis 1830, la rue des Bourdonnais était moins loin des Tuileries que du noble faubourg. Tels étaient déjà ses rêves ; mais, quand bien même elle eût senti qu’elle n’avait rien à espérer de ce côté, elle n’en eût pas moins rapporté à la Trélade la ferme résolution de rompre en visière au vicomte. Elle avait, en quelques heures, appris à le connaître. Sans parler de la belle invention de la pastoure et de sa vache, le silence de la marquise et de Gaston en avait dit suffisamment sur Gaspard ; ce silence délateur, Laure l’avait entendu que de reste. Enfin, en observant le jeune La Rochelandier, elle avait compris que Montflanquin n’avait d’un gentilhomme que le nom. La stupeur de Gaspard en apercevant le marquis, l’attitude hautaine et dédaigneuse de Gaston vis-à-vis du vicomte, avaient achevé de lui ouvrir les yeux.

M. Levrault eut beau se débattre et se refuser à rien entendre ; Laure parvint à le mater, et s’exprima avec tant de raison, de conviction et d’autorité, qu’elle réussit enfin à lui mettre la puce à l’oreille.

— Tout ce que je vous demande, dit-elle après avoir ébranlé sa confiance, c’est d’agir prudemment et de ne rien précipiter. Au lieu de courir après le vicomte, restez tranquillement chez vous. Il reviendra, gardez-vous d’en douter. Ce soir ou demain, vous aurez la joie de le voir reparaître. Observez-le, tenez-vous sur vos gardes, et je réponds qu’avant huit jours vous serez le premier à lui signifier son congé.

Bon gré, mal gré, M. Levrault dut se rendre aux conseils de sa fille. Le lecteur n’avait pas attendu jusqu’ici pour deviner que Laure faisait de son père tout ce qu’elle voulait. La journée s’acheva tristement. Le dîner fut lugubre. Le grand fabricant, que n’égayait plus la présence de Gaspard, était d’une humeur de sanglier ; il gronda ses gens à propos de tout, et en mit deux ou trois à la porte. Sa confiance, un instant ébranlée, était, au bout d’une heure, aussi ferme, aussi florissante, aussi robuste que jamais. Il ne comprenait déjà plus que la calomnie eût osé s’attaquer à Montflanquin et ternir ce miroir de la chevalerie. L’espoir de voir son Gaspard reparaître l’avait soutenu jusqu’à la nuit tombante ; mais les étoiles s’allumèrent au ciel, et, comme Marlborough, Gaspard ne revint pas. L’infortuné Levrault tomba dans une mélancolie sombre. Il allait de chambre en chambre, maudissant les La Rochelandier, et redemandant son vicomte à sa fille, comme le vieil Auguste ses légions à Varus.