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Michel Lévy frères (p. 109-132).

V.

Après un temps de galop sur un terrain ferme et uni, mademoiselle Levrault débouchait dans une vallée étroite et s’arrêtait au pied d’un château qui, bien que mutilé par les ans, gardait encore quelque chose de seigneurial, et se carrait dans sa vétusté comme un hidalgo dans son manteau troué. La nature, toujours bienfaisante, avait mis sur toutes ses blessures un appareil de verdure et de fleurs. Les joncs, les saules, les glaïeuls, croissaient dans les fossés où chantaient les rainettes. Le lierre et les ronces grimpaient jusqu’au front des tours ; de toutes les fenêtres, de toutes les crevasses pendaient des touffes de ravenelle, de mille-pertuis et de pariétaire. Un perron de dix degrés montait fièrement de la cour dans le vestibule. Les alentours étaient agrestes, même un peu sauvages. Les fabriques et les manufactures n’avaient pas pénétré jusque-là. La Sèvre ne réfléchissait que le luxe de ses ombrages. Le village, qui s’étendait à deux portées de fusil du manoir, n’offrait à l’œil qu’un éparpillement de fermes isolées, ralliées autour d’un clocher rustique. En ce moment, la vallée était déserte ; le château lui-même semblait inhabité. Rien ne trahissait la vie à l’intérieur : pas un bruit, pas un mouvement, pas un filet de fumée bleuâtre s’élevant en spirale au-dessus du toit. Par la porte ouverte à deux battants, on pouvait voir l’herbe pousser en paix entre les pavés de la cour et jusque sur les marches disjointes du perron. Si cette demeure n’était pas vouée à un abandon définitif, elle devait appartenir à l’une des familles absentes dont le vicomte avait parlé ; mais, encore une fois, pourquoi donc le vicomte avait-il dénoncé comme dangereux, coupé de fondrières et aboutissant à des marécages, un sentier inoffensif, tapissé d’une herbe fine et drue, et qui conduisait sans encombre les gens dans ce joli vallon, au pied de ce manoir solitaire ? Pourquoi le nom de La Rochelandier n’était-il jamais sorti de sa bouche ? Tout en faisant ces réflexions, mademoiselle Levrault ne pouvait s’empêcher de comparer la physionomie piteuse du petit castel de Montflanquin à la mine haute et fière de cette habitation féodale. Autant eût valu comparer une taupinière avec un nid d’aigle.

Laure était descendue de cheval, et, relevant sa jupe d’amazone, avait hasardé quelques pas dans la cour pour examiner de plus près l’écusson sculpté au-dessus de la porte. Le spectacle des créneaux et des tours avait suffi pour la distraire de la contemplation de la nature ; la vue d’une pierre armoriée venait d’effacer à ses yeux toute la poésie des landes et des prés. Elle allait se retirer, quand une dame du plus grand air parut sous le vestibule et s’avança sur le perron. Le premier mouvement de Laure fut de s’enfuir ; la noble châtelaine ne lui en laissa pas le temps.

— J’espère, mademoiselle, dit-elle avec un aimable sourire, que ce n’est pas ma présence qui vous fait peur ? Je ne me pardonnerais de ma vie d’avoir effarouché tant de jeunesse, de grâce et de beauté.

— Madame, balbutia Laure plus rouge que la fleur du grenadier, excusez mon indiscrétion ; j’avais tout lieu de croire que ce château était inhabité.

— Eh bien ! mademoiselle, vous voilà punie de votre étourderie, car vous êtes ma prisonnière. Vous ne refuserez pas de vous reposer un instant chez la marquise de La Rochelandier.

Et la marquise tendait sa belle main blanche à la jeune fille pour l’inviter à franchir les degrés du perron.

Mademoiselle Levrault ne s’était jamais vue à pareille fête ; sans se faire prier davantage, elle prit la main de la marquise, qui l’introduisit dans un vaste salon où ne respirait pas l’opulence, mais où l’on retrouvait encore les vestiges d’une splendeur évanouie. Tous les dessus de porte représentent des fêtes galantes à la manière de Watteau, de Lancret et de François Boucher. La cheminée, large et de marbre blanc, était surmontée d’une glace dont le cadre, formé d’entrelacs, se terminait par un fouillis de branchages, de nids de tourterelles et de canaris sculptés. Tout cela fané, ébréché, enfumé. Les chaises et les fauteuils étaient couverts de housses blanches, destinées à voiler plutôt qu’à prévenir les injures du temps. Les tapisseries de haute lisse, qui cachaient les murs, auraient eu besoin de quelques reprises. Je pense aussi que quelques meubles de plus ne se fussent pas trouvés mal à l’aise dans cette immense pièce, dont les portraits de famille composaient le plus bel ornement. Tous les La Rochelandier étaient là, dans leurs cadres gothiques, bardés de fer ou chamarrés d’hermine, plaqués de croix, bariolés de cordons. Parmi les figures de femmes, une surtout attira les regards de Laure. C’était une grande dame habillée en bergère-camargo, robe de moire, avec paniers et tonnelet, talons rouges, houlette en main et petit chapeau sur le coin du chignon. Elle se tenait gravement au milieu de ses moutons, et près d’elle, sur la même toile, un La Rochelandier en casaque de velours gorge de pigeon et à pélerine, avec un chapeau en lampion sur la tête, lui présentait de l’air le plus respectueux un lapin blanc tapi dans une corbeille de roses. Le portrait de la marquise n’eût pas déparé cette collection de visages aristocratiques. Quoiqu’elle eût passé depuis longtemps la première et même la seconde jeunesse, la marquise était belle encore, marchait la tête haute, la poitrine en avant, et avait le port d’une reine. Tout révélait en elle l’instinct de la domination. Ses lèvres, qui souriaient avec une grâce infinie, semblaient pourtant faites pour exprimer plus volontiers le dédain que la bienveillance. L’orgueil de la race couronnait son front. Un œil observateur eût deviné, en la voyant, une de ces femmes, charmantes par calcul, impérieuses par nature, que Dieu a créées pour régner moins par les séductions de la faiblesse que par la souplesse de l’esprit et l’énergie de la volonté.

À peine entrée dans le salon, Laure déclina le nom de son père, et Dieu sait ce qu’il lui en coûta pour prononcer ces simples paroles : Je suis la fille de M. Levrault, sous le feu croisé des regards que tous les portraits de famille paraissaient attacher sur elle. Il lui sembla qu’à ce nom de Levrault, un sourire narquois partait comme une flèche de chaque cadre et venait la frapper droit au cœur. Puis, elle raconta par quel hasard elle s’était trouvée seule au milieu des campagnes et comment la curiosité l’avait poussée jusque dans la cour du château.

— Quoi ! mademoiselle, s’écria la marquise, vous êtes la fille du riche industriel qui est venu s’établir à la Trélade ? On m’a parlé souvent de monsieur votre père. Je sais qu’il a visité plusieurs familles des environs. Je vous l’avoue, j’avais compté que le château de La Rochelandier ne serait pas le dernier où M. Levrault se présenterait. Ce matin encore, je pouvais m’étonner que monsieur votre père en eût décidé autrement ; à cette heure, je le regrette.

— Madame la marquise, dit Laure avec empressement, mon père est moins coupable que vous ne pourriez le croire. Nous sommes étrangers dans ce pays. La personne qui s’est chargée de nous diriger dans le choix de nos relations ne nous a jamais parlé du château de La Rochelandier. Votre nom n’a pas été prononcé une seule fois à la Trélade depuis que nous l’habitons. Voilà une heure au plus que je dois au hasard de l’avoir entendu pour la première fois. C’est qu’à coup sûr le vicomte de Montflanquin ne vous sait pas de retour dans vos terres, autrement, j’aurais peine à comprendre…

— Pardon, mademoiselle, reprit la marquise l’interrompant : est-ce que la personne qui s’est chargée de vous diriger dans le choix de vos relations serait par aventure…

— Le vicomte de Montflanquin, oui, madame.

— Je m’explique très bien, répliqua la marquise avec hauteur, que le vicomte de Montflanquin n’ait pas été tenté d’ouvrir à monsieur votre père les portes d’un château dont il n’a pas les clés. Mais, mademoiselle, ajouta-t-elle gaiement, si M. Levrault ne s’est présenté que dans les maisons où le vicomte a ses entrées, tous devez vivre ici dans une solitude à peu près absolue.

— Il est vrai, madame la marquise, que nous ne voyons pas beaucoup de monde, répondit mademoiselle Levrault qui commençait à dresser les oreilles. Nous sommes à la Trélade depuis près de trois mois, et le cercle de nos connaissances se borne, jusqu’à présent, au vicomte de Montflanquin, au chevalier de Barbanpré et au comte de Kerlandec.

À ces mots, la marquise partit d’un éclat de rire si bruyant, qu’on eût dit un bruit de cascade. Elle se tordait dans son fauteuil, tandis que Laure la regardait d’un air embarrassé et ne savait quelle contenance tenir.

— Mille excuses, mademoiselle, dit enfin madame de La Rochelandier, quand son accès d’hilarité fut un peu calmé : j’ai mauvaise grâce à rire devant vous des personnes que monsieur votre père reçoit dans son intimité. Cela ne m’arrivera plus. Promettez-moi seulement de ne pas juger de la noblesse de Bretagne d’après les trois échantillons que vous venez de me citer.

— Mais, madame la marquise, le vicomte de Montflanquin nous a dit que les maisons de Kerlandec et de Barbanpré ne le cèdent à aucune autre pour l’illustration et l’ancienneté, et j’aurais cru que le vicomte de Montflanquin lui-même représentait avec ces deux gentilshommes l’élite de la noblesse du pays ?

— Tenez, mademoiselle, parlons d’autre chose, répondit la marquise se maîtrisant à peine ; sinon je vais me reprendre à rire, et cela me fait mal, outre que c’est inconvenant.

Là-dessus, au grand regret de Laure, elle changea le cours de l’entretien. Mademoiselle Levrault, dont la défiance et la curiosité venaient d’être singulièrement éveillées au sujet du vicomte, essaya vainement de remettre son nom sur le tapis ; la marquise se renferma dans cette réserve obstinée qui est la pire des indiscrétions. En revanche, elle combla la jeune fille d’attentions de tout genre et se montra pour elle d’une grâce exquise, d’une bonté parfaite. Elle avait cette haute aristocratie de manières qui relève le prix des moindres prévenances, frappe à son coin la menue monnaie de la politesse courante, et d’un brin de muguet sait faire un épi de diamants. Les compliments ne lui coûtaient rien ; mais la flatterie, en passant par ses lèvres, pouvait être prise pour la fleur de la vérité. Un serviteur avait apporté un plateau chargé de fruits et de sirops. La marquise voulut servir elle-même la jeune amazone, et s’en acquitta avec une courtoisie qui toucha vivement la vanité de mademoiselle Levrault. Puis elle la promena sur les plates-formes du château et dans les allées d’un parc qui, sans être considérable, était charmant, grâce aux soins qu’il n’avait pas reçus depuis plus de vingt ans. Rien ne rappelait, dans cette habitation, le luxe et le faste de la Trélade. Au contraire, tout y ressentait l’abandon et la pauvreté ; mais aussi on y retrouvait à chaque pas les traces authentiques d’une longue suite d’aïeux, et Laure eût donné volontiers, pour ces écussons, ces portraits de famille et ces tours crénelées, la Trélade, la meute et les dix chevaux de son père, avec Barbanpré, Kerlandec et Montflanquin par-dessus le marché.

Les heures s’envolaient. Mademoiselle Levrault, que la marquise avait ramenée dans le salon, se leva pour prendre congé.

— Je vous reverrai, n’est-ce pas ? dit la marquise d’une voix caressante.

— Soyez sûre, madame la marquise, que mon père s’empressera de venir vous offrir ses hommages et vous remercier de l’accueil que j’ai reçu au château de La Rochelandier. Pour moi, je n’oublierai jamais votre aimable hospitalité.

— Vous direz de ma part à M. Levrault qu’il a une fille adorable. J’avais entendu parler de sa richesse, et pourtant j’étais loin de me douter qu’il eût un trésor si précieux ; mais, j’y pense, mademoiselle, ajouta la marquise se ravisant, vous ne pouvez pas retourner seule à la Trélade. Nos sentiers vous sont inconnus, ou tout au moins peu familiers. Attendez, pour partir, que mon fils soit rentré ; Gaston se fera un plaisir de vous accompagner.

Jusque-là madame de La Rochelandier n’avait pas dit un mot de son fils. À celle révélation inattendue, mademoiselle Levrault tressaillit. Presque au même instant, le galop d’un cheval s’arrêta dans la cour, et, au bout de quelques secondes, un beau jeune homme entra dans le salon. Son visage était doux et fier. L’intelligence rayonnait sur son front, qu’encadraient négligemment des touffes de cheveux blond cendré. Bien qu’il fût au printemps de la vie, son regard triste et son air souffrant accusaient de secrets ennuis. Grand, mince, élancé, il était vêtu avec une élégante simplicité et paraissait avoir vingt-cinq ans au plus. Laure, en l’apercevant, comprit enfin le sens et la moralité des fables de Montflanquin. Ce fut pour elle comme un flot de lumière éclairant tout d’un coup les ténèbres du chemin du diable. Gaston n’avait eu qu’à se montrer pour dévoiler Gaspard. Il s’inclina gravement devant la jeune fille, et baisa la main de la marquise avec une tendresse mêlée de respect.

— Gaston, dit la marquise, vous ne comptiez pas trouver, en rentrant, une si jolie fleur épanouie entre nos vieux murs. Remerciez le hasard qui vous a ménagé cette agréable surprise. Mademoiselle Levrault veut bien vous permettre de l’accompagner jusqu’à la Trélade. Si vous voyez M. Levrault, vous lui ferez mes compliments.

Gaston, qui connaissait tout l’orgueil de sa mère, jeta sur elle un regard curieux ; puis, se remettant aussitôt :

— Mademoiselle, je suis à vos ordres. Mon cheval est encore tout sellé et bridé ; nous partirons dès que vous le voudrez.

Mademoiselle Levrault fit tous ses efforts pour épargner cette corvée au jeune marquis. Si on l’eût prise au mot, je crois qu’elle eût été un peu désappointée. Heureusement, il n’en fut rien, et la marquise insista tellement que Laure dut finir par céder. Gaston, par politesse, n’avait pas cru pouvoir se dispenser de joindre ses instances à celles de sa mère. Madame de La Rochelandier les accompagna jusqu’au pied du perron, les vit monter à cheval, les suivit des yeux à travers la vallée et ne rentra qu’après qu’ils eurent disparu dans les profondeurs du sentier. Elle avait, en rentrant, l’air satisfait d’une personne qui n’a pas perdu sa journée.

Certes, un poète, ou tout simplement un rêveur qui eût aperçu ces deux enfants chevauchant côte à côte le long des traînes, sous le ciel embaumé des prairies, n’eût pas manqué de s’écrier : Voilà deux amoureux qui passent. Et peut-être son cœur se fût abîmé dans la mélancolie d’un lointain souvenir. Moi-même, si j’étais libre d’obéir à ma fantaisie, je dirais que ces deux jeunes gens en arrivèrent doucement à se sentir attirés l’un vers l’autre, j’essaierais de retrouver les accents de la jeunesse pour chanter le doux poème des tendresses écloses à l’ombre des bois, sur le bord des ruisseaux, dans le creux des vallons. Par malheur, cette histoire n’est pas une idylle, et je plains de toute mon âme ceux qui s’obstineraient à chercher dans ce récit la fraîcheur, la poésie et la grâce des sentiments.

Veut-on savoir ce qui préoccupait mademoiselle Levrault pendant que Gaston chevauchait auprès d’elle ? Ce n’était ni la bonne mine de ce jeune homme, ni l’élégance de sa tournure, ni la tristesse de son regard ; c’était son titre de marquis. Elle reconnaissait bien que Gaston était plus jeune, plus beau, mieux tourné que Montflanquin ; mais avant tout Gaston était marquis, Montflanquin n’était que vicomte. Elle se souciait assez peu de la valeur personnelle de son compagnon ; mais il souriait à sa vanité de rentrer à la Trélade avec un marquis. Et puis, quel coup de foudre pour Gaspard ! Elle jouissait par anticipation de sa stupeur et de son dépit. Dérober aux regards de Laure un jeune et beau garçon qui pouvait devenir un jeune et beau mari, Laure n’était pas fille à s’en plaindre ; mais tenir un marquis sous le boisseau, voilà ce que Laure ne pardonnait point. On juge si de pareilles méditations étaient faites pour appeler l’amour. Quant au jeune La Rochelandier, pendant qu’il chevauchait près de Laure dans des sentiers si étroits, que parfois son visage était effleuré par le voile de l’amazone, il songeait malgré lui aux millions de M. Levrault, et, comme Gaston avait l’âme délicate et fière, cette préoccupation aurait suffi pour fermer son cœur à l’amour, si l’amour se fût avisé de rôder autour de son cœur. Tout en souffrant de sa pauvreté, il la respectait et n’eût voulu pour rien au monde l’humilier devant l’opulence. Aussi avait-il pris vis-à-vis de mademoiselle Levrault une attitude froide, compassée, même un peu hautaine. Si elle eût été pauvre comme lui, à coup sûr il eût remarqué sa jolie taille et sa jolie figure, car Laure était vraiment jolie ; mais, tandis qu’elle ne voyait en lui qu’un marquis, il ne voyait en elle que la fille d’un millionnaire.

Les choses ainsi posées, il n’est pas besoin d’ajouter que la promenade de Laure et de Gaston n’avait rien de bien sentimental. Celui qui eût écouté derrière les haies en eût été pour sa courte honte. Mademoiselle Levrault, qui tenait à prouver au marquis de La Rochelandier qu’elle n’était pas la fille d’un ancien marchand de drap, comme de méchantes langues en répandaient peut-être le bruit dans le pays, parlait à tort et à travers de ses liaisons avec les filles de la plus haute aristocratie. Ses anciennes compagnes de pension, qu’elle détestait si cordialement, étaient toutes devenues ses amies intimes. Gaston, en l’écoutant, ne pouvait parfois s’empêcher de sourire. Elle essaya de l’amener, par d’insensibles détours, à s’exprimer sur le compte de Montflanquin ; mais Gaston imita la réserve et la discrétion de sa mère. Seulement, quand Laure l’interrogea sur mademoiselle de Chanteplure, il se mordit les lèvres et ne réprima pas sans peine un mouvement de folle gaieté. Après deux heures de marche, ils aperçurent enfin, à travers le feuillage, le toit de la Trélade.

— Mademoiselle, dit Gaston, qui ne se sentait pas tourmenté du désir de présenter ses hommages à M. Levrault, voici votre demeure. Ma mission est terminée ; si vous le permettez, je n’irai pas plus loin.

Laure l’entendait autrement. La présence du marquis était nécessaire à l’effet de son entrée ; elle voulait, en même temps, que le jeune La Rochelandier emportât chez lui une idée un peu nette du luxe de M. Levrault.

— Mon père ne me pardonnerait pas, lui dit-elle, de vous avoir laissé partir ainsi. Peut-être vous en voudrait-il à vous-même de vous être dérobé à ses remerciements. Je me suis reposée au château de La Rochelandier ; venez, monsieur, vous reposer au château de la Trélade. Vous n’y retrouverez pas la grâce et l’esprit de madame votre mère ; mais mon père sera très heureux de vous connaître et de recevoir de votre bouche les compliments dont madame la marquise a bien voulu vous charger pour lui.

Gaston ne paraissait pas bien convaincu de la nécessité de complimenter le nouveau seigneur, Laure redoubla d’insistance. Ce petit débat durait encore, quand les deux chevaux s’arrêtèrent devant la grille du château.