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Michel Lévy frères (p. 85-108).

IV.

M. Levrault ne devait pas tarder à découvrir que la Bretagne n’était pas précisément le pays qu’il avait rêvé. Les châteaux écroulés, les vieux pans de murs habillés de lierre, les tours habitées seulement par les chouettes et les orfraies, ne manquaient pas aux environs de la Trélade ; mais les châteaux sur pied, avec châtelains ou châtelaines, foisonnaient moins que M. Levrault ne l’avait espéré. Ainsi, les châteaux de Clisson, de Mortagne et de Tiffauge, qui lui tendaient les bras, au dire de maître Jolibois, n’étaient depuis longtemps que des monceaux de ruines. M. Levrault avait appris avec stupeur que toutes ces grandes maisons étaient éteintes, et qu’il fallait renoncer à la prétention de recevoir leurs descendants à sa table. Il était arrivé depuis près de deux mois, et la foule aristocratique promise à ses salons se bornait jusqu’à présent au vicomte de Montflanquin, au comte de Kerlandec et au chevalier de Barbanpré. Quant aux fêtes, quant aux réceptions annoncées à son de trompe par maître Jolibois, le fait est que, hors de chez lui, le grand industriel n’avait pas bu seulement un verre d’eau.

Le comte de Kerlandec était un fin matois qui se trouvait vis-à-vis de Gaspard dans la même position que maître Jolibois ; Gaspard lui devait quelques milliers d’écus hypothéqués sur la dot de sa femme et sur les brouillards de la Sèvre, car du domaine de ses pères il n’était plus question depuis longues années, et quand M. Levrault avait parlé du pigeonnier du vicomte, le brave homme ne croyait pas si bien dire, il ne se doutait pas de l’heureux choix de l’expression. Ennemi de la bourgeoisie à laquelle il ne pardonnait pas de s’élever et de s’enrichir, jeune encore d’esprit, fin railleur malgré ses soixante ans et la goutte assassine, le comte de Kerlandec avait saisi avec avidité l’occasion de rentrer dans ses fonds et de s’amuser en même temps aux dépens d’un bourgeois riche et sot. Enfin, comme il n’avait ni chevaux ni voiture, le comte n’était pas fâché de promener sa goutte dans la calèche de M. Levrault. Le chevalier de Barbanpré se prenait en effet pour un descendant de Godefroy de Bouillon. C’était un vieux gentilhomme très simple, très pauvre, très gourmand, et qui eût donné pour un bon repas tout son arbre généalogique. M. Levrault n’avait pas eu de peine à l’attirer chez lui. Le chevalier allait souvent à la Trélade ; on avait fini par remarquer dans le pays qu’il ne s’y rendait jamais après dîner et que jamais il n’en sortait avant.

M. Levrault s’était bien présenté avec Laure dans quelques familles que lui avait désignées Gaspard ; mais, soit que Gaspard, en pilote habile, les eût dirigés à bon escient vers des parages où il n’avait pas de concurrence à redouter, soit qu’en réalité le bois dont on fait des gendres manquât absolument dans cette partie de la Bretagne, toujours est-il que Laure et son père n’avaient pas découvert un seul gentilhomme à marier. En dépit de ses trois millions, M. Levrault s’était vu partout accueilli avec cette haute politesse qui peut passer pour du dédain ; des cartes satinées, timbrées d’un casque ou d’une couronne, avaient répondu à toutes ses avances. Il avait beau multiplier autour de lui les séductions de la richesse, Montflanquin, Barbanbré, Kerlandec, étaient toute sa cour ; après deux mois de séjour sous le ciel de la vieille Armorique, il ne voyait se presser en foule autour de lui que Kerlandec, Barbanpré, Montflanquin. De ces trois courtisans, le vicomte était le plus assidu ; il consolait M. Levrault de toutes ses déceptions.

Gaspard, au bout de trois semaines, avait déclaré qu’il n’irait pas à Chantilly. Les courses étaient ajournées à la saison d’automne. Gaspard ne quittait plus la Trélabe. Il arrivait le matin, et ne s’en allait que le soir. On devait lui savoir gré de n’avoir pas encore apporté ses pantoufles. Il avait fait de M. Levrault sa propriété, son bien, une chose à lui. C’était lui qui dirigeait tout ; rien ne se faisait que par lui. Tous les soirs, avant de se retirer, il dressait lui-même le programme des excursions du lendemain. Il était de toutes les parties et de toutes les promenades. Il eût été tout aussi facile devoir M. Levrault sans son ombre que de le rencontrer sans Gaspard. Vif, alerte, dispos, toujours en belle humeur, le vicomte avait le secret de remplir la Trélade de mouvement, de bruit et de gaieté. Il donnait à M. Levrault des leçons d’équitation, lui racontait des histoires de la cour, caressait sa sottise, encourageait toutes ses manies. Il avait dressé pour Laure un joli cheval qui s’agenouillait devant elle, et la suivait comme un mouton bridé. Chaque jour, il inventait une distraction nouvelle. Bref, après avoir commencé par se rendre utile, il avait fini par devenir indispensable. M. Levrault, qui pensait avoir trouvé la pie au nid, se préoccupait à peine des mécomptes qu’il avait essuyés. Qu’était-il venu chercher en Bretagne ? Un gendre qui lui frayât le chemin des honneurs et des dignités. Ce gendre, il l’avait sous la main. Gaspard réunissait toutes les conditions requises : un grand nom pour Laure, pour M. Levrault une grande influence. Il était le gendre rêvé. Malheureusement, Gaspard ne paraissait pas entendre de cette oreille. Il n’avait pas d’ambition, et ne parlait de sa pauvreté qu’avec amour ; à ses yeux, l’opulence était sans attraits. À part quelques soupirs étouffés, quelques regards brûlants qui ne s’adressaient peut-être qu’à l’image de mademoiselle de Chanteplure, on ne pouvait guère supposer que son cœur fût épris de Laure. Il répétait volontiers que sa vie était close, qu’il ne se marierait jamais. M. Levrault désespérait parfois de le prendre dans ses filets : il était le poisson, et croyait être le pêcheur. Il avait dans son parc, avec le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré, des entretiens qui achevaient de l’exalter. Le comte et le chevalier célébraient à l’envi les mérites de Montflanquin. C’était tout profit pour Kerlandec, et Barbanpré ne voulait pas se montrer ingrat vis-à-vis d’un homme qui l’avait introduit dans une maison où l’on faisait de si bons dîners.

Pendant que M. Levrault se consumait dans son impatience, Laure se piquait de plus en plus au jeu. Laure n’eût pas été touchée de l’amour du vicomte ; elle souffrait de son indifférence. Si le vicomte eût demandé sa main, il n’est pas sûr qu’elle eût consenti à l’épouser ; mais elle s’irritait de lui entendre répéter sans cesse qu’il ne se marierait jamais. Elle ne l’aimait pas, c’est tout au plus s’il lui plaisait, et pourtant elle était jalouse de la jeune fille qu’il avait aimée, elle était humiliée de la fidélité qu’il gardait à son souvenir. Enfin, il arriva que l’attitude de Gaspard changea visiblement. Gaspard devint triste, fantasque, taciturne, rêveur. Il se troublait auprès de Laure, et l’on voyait bien que ce n’était plus l’image de mademoiselle de Chanteplure qui l’agitait ainsi. Il ne parlait plus de Fernande. Une sombre mélancolie avait tari sa verve, enrayé son entrain. Symptôme plus grave encore, à table, il buvait à peine, et ne mangeait que du bout des dents. Ces changements n’échappaient pas à l’œil pénétrant de M. Levrault. Le vicomte ne s’était pas encore déclaré, mais sa passion se trahissait à tous les regards : les moins clairvoyants n’auraient pu s’y tromper.

Ivre de joie, M. Levrault touchait au but de ses espérances. Quant à se préoccuper de la passion du vicomte au point de vue du bonheur de sa fille, cet excellent père n’y songeait même pas. Seulement il pensait avec complaisance qu’un gendre si violemment épris se montrerait des plus accomodants le jour de la discussion du contrat. Le désintéressement de Montflanquin, son mépris de la richesse, son amour de la pauvreté, garantissaient d’ailleurs la modestie de ses prétentions. Fastueux et ladre, M. Levrault se félicitait tout bas d’avoir mis la main sur un gentilhomme qui joignait à tant de qualités précieuses l’avantage du bon marché. Pour Laure, elle se sentait aimée, sa vanité était satisfaite ; elle jouissait de son triomphe, et ne se souciait plus de Gaspard.

— Il faut voir, il faut attendre, disait-elle à son père, qui parlait déjà du mariage comme d’un fait près de s’accomplir. Rien ne prouve jusqu’à présent que le vicomte soit résolu à demander ma main ; mais, y fût-il décidé, la prudence nous conseillerait encore de ne point nous hâter, et d’y regarder à deux fois. Il est impossible que le vicomte soit le seul parti que la Bretagne ait à nous offrir.

— Qu’espères-tu donc ? répliquait M. Levrault, qui ne comprenait rien aux hésitations de sa fille. Un rejeton des Beaudoin et des Lusignan ! Crois-tu qu’il y en ait à remuer à la pelle ? D’ailleurs, nous avons exploré tous les châteaux des environs, et, à moins que tu ne veuilles épouser le comte de Kerlandec ou le chevalier de Barbanpré, je ne vois pas trop sur qui tu pourrais arrêter ton choix.

— Il faut attendre répétait Laure avec fermeté ; rien ne presse. M. Gaspard nous a dit lui-même que les grandes familles de la contrée sont en ce moment absentes de leurs terres. Peut-être n’en serons-nous pas toujours réduits à la société du vicomte.

— Ma foi, ma chère, tu es bien difficile. Un grand nom, une grande influence, une grande passion par-dessus le marché ! Jolibois avait raison, ce Montflanquin est un caractère antique. On ne l’accusera pas, celui-là, d’avoir couru après notre argent. Je l’observe, sans qu’il s’en doute ; je sais ce qui se passe en lui. Il avait juré de rester fidèle à cette malheureuse Chanteplure. Il t’aime à son cœur défendant. Il en a des remords, il s’en accuse, il en enrage ; mais il t’aime, c’est plus fort que lui. Ainsi, malgré les millions de ton père, tu inspires un sentiment romanesque, et tu n’es pas contente, tu peux être épousée par amour, et cela ne te suffit pas. Grand merci ! tâche de trouver mieux ; je t’en souhaite.

Dans ces dernières paroles de M. Levrault, il y avait bien quelque chose qui chatouillait agréablement l’orgueil de sa fille. Laure n’avait pas la prétention d’être une héroïne de roman. C’était, je l’ai déjà dit, un esprit très calme, et qui avait toujours envisagé le mariage comme une affaire d’ambition, comme une question de libre échange. Cependant il ne lui déplaisait pas d’inspirer une passion désintéressée, et de se sentir aimée pour elle-même. Ses amies de pension ne s’étaient pas fait faute de lui répéter qu’elle trouverait peut-être quelque petit hobereau qui consentirait à l’épouser pour ses écus ; elle se figurait leur dépit, si elles apprenaient jamais qu’un gentilhomme de haut lignage l’avait épousée par amour, La passion et le désintéressement du vicomte ne pouvaient être mis en doute, et Laure avait assez de raison pour se dire qu’une occasion pareille ne se présente pas deux fois dans la destinée d’une jeune fille affligée d’un million de dot. Gaspard n’était pas beau, mais ses armoiries étaient belles. Laure n’aimait pas Gaspard, mais c’était là le dernier des soucis de Laure. Il n’était jamais entré dans son esprit qu’elle dût aimer son mari. Ce qui la chagrinait, c’est que Gaspard n’était que vicomte ; elle eût voulut tout au moins un marquis. Le titre de vicomtesse n’était pourtant pas à dédaigner, quand on s’appelait mademoiselle Levrault, et qu’on se souvenait d’avoir vu son père auner du drap rue des Bourdonnais. Un jour, en se promenant à cheval, elle s’était arrêtée devant le pigeonnier de Montflanquin. Sa vanité saignait en songeant à cet amas de vieux murs éboulés que Gaspard appelait pompeusement le château de ses ancêtres ; mais elle se savait assez riche pour les relever. Enfin, Laure était forcée de reconnaître qu’elle n’avait pas l’embarras du choix. Les semaines s’écoulaient, et les grandes familles absentes ne se hâtaient pas de rentrer dans leurs terres. Vainement M. Levrault se montrait sur la route de Nantes en calèche attelée de quatre chevaux, conduite par deux jockeys coiffés d’une casquette de velours orange ; vainement il envoyait ses piqueurs promener dans les alentours ses chevaux et ses chiens ; avec ordre de dire, comme le chat botté, aux passants : Voici les chevaux et les chiens de M. Levrault ; vainement il étalait sa fortune par tous les chemins et dans tous les carrefours, rien n’y faisait ; la foule des visiteurs était toujours la même à la Trélade. Laure finit par se rendre à l’avis de M. Levrault. Il ne s’agissait plus que d’attendre la déclaration du vicomte. Aux soupirs que poussait Gaspard, il était permis d’espérer qu’on ne l’attendrait pas longtemps.

Ainsi, tous nos personnages nageaient dans la joie, et je ne sache pas que dans aucune histoire on ait vu jamais tant de gens heureux. Quelques jours encore, et M. Levrault mettait le pied sur la terre promise, Laure se voyait à la cour. Mons Gaspard n’avait plus qu’à étendre ses doigts crochus pour agripper le petit million dont il paraissait avoir quelque besoin. Maître Jolibois croyait déjà tenir ses quatre-vingt mille livres, et le comte de Kerlandec ses quelques milliers d’écus. Le chevalier de Barbanpré pensait avec délices au festin de noces. Enfin, Galaor se berçait du doux espoir que le vicomte, une fois marié, penserait peut-être à lui payer ses gages. Les choses en étaient là, lorsqu’un incident imprévu vint brusquement en changer le cours.

Un matin, après déjeuner, Laure était sortie à cheval, suivie d’un serviteur. C’était la première fois qu’elle allait ainsi à travers champs, sans être escortée de son père et de Montflanquin. Gaspard s’était offert à raccompagner ; mais M. Levrault, décidé pour en finir, à le forcer dans ses retranchements, avait retenu le vicomte, qui ne s’était résigné qu’à regret, après avoir reçu l’assurance que Laure dirigerait sa promenade du côté de Clisson, car, à l’en croire, le côté de Tiffauge était mal habité, et il craignait pour elle de fâcheuses rencontres. Docile aux avis de Gaspard, Laure avait d’abord côtoyé la rivière ; puis, ennuyée bientôt des chemins trop connus, elle s’était jetée dans un sentier couvert qui coupait le vallon, courait sur les flancs du coteau et se perdait dans un bois de chênes. Percé d’allées étroites, courtes, enchevêtrées, ce bois était un vrai labyrinthe, Laure le traversa au galop, et s’aperçut, sur la lisière, qu’elle n’était plus suivie de Germain qui, sans doute, avait perdu ses traces. Bien que mademoiselle Levrault ne fût pas une organisation très poétique, elle éprouva moins d’inquiétude que de joie en se trouvant seule au milieu des campagnes. Sans se préoccuper autrement des appréhensions du vicomte, elle rendit la bride et laissa son cheval aller à l’aventure. Il faisait une de ces journées sans soleil, un peu tristes, mais si charmantes, qui prêtent aux splendeurs de l’été les mélancolies de l’automne. La terre rafraîchie se reposait des ardeurs de juillet sous un ciel gris et doux, nuancé comme l’aile d’une palombe. Par quel enchantement Laure en arriva-t-elle à se mettre en communication avec la nature ? Comment cette jeune fille, qui n’avait vécu jusque-là que d’orgueil et de vanité, eut-elle enfin un révélation confuse des beautés de la création ? Laure avait oublié ses millions et les armoiries de Gaspard. Elle voyait les blés onduler à ses pieds, elle écoutait le chant des brises, elle aspirait l’air embaumé des prés ; son cœur se dégageait peu à peu des ambitions mesquines qui, quelques heures auparavant, le remplissaient encore tout entier. C’est que la bonne et sainte nature a de mystérieuses influences auxquelles ne sauraient échapper les âmes les plus rebelles ; c’est qu’elle a de muets enseignements d’une éloquence irrésistible : le spectacle des œuvres de Dieu en dit plus sur le néant des vanités mondaines que toutes les oraisons funèbres de Bossuet et de Massillon. Malheureusement, le mal était profond chez Laure, et la pauvre enfant ne devait pas tarder à reprendre les liens misérables sous lesquels l’éducation avait étouffé tous ses bons instincts.

Laure chevauchait ainsi depuis quelques heures, au gré de sa monture, sans se douter qu’avec son amazone, son chapeau de feutre et son voile vert, seule et libre, en plein air, perdue au milieu des genêts, elle était cent fois plus aimable que dans le salon de son père. Quand elle voulut se diriger vers la Trélade, elle essaya vainement de s’orienter ; elle était égarée dans un océan d’ajoncs et de bruyères. Après avoir erré quelque temps encore au hasard, elle crut reconnaître les abords d’un sentier dans lequel Gaspard l’avait un jour empêchée de pénétrer, en le lui signalant comme un passage périlleux, coupé de fondrières et menant à des marécages. L’année précédente, une pastoure s’était risquée, à la poursuite d’une de ses vaches, dans ce défilé qu’on appelait le Chemin du diable ; la pastoure et la vache n’avaient jamais reparu depuis. Laure avait fait observer avec assez de raison que pareil malheur ne fût point arrivé, si l’on eût mis à l’entrée de ce défilé une barrière ou tout simplement un fagot d’épines. Là-dessus, Gaspard s’était récrié, admirant l’esprit inventif de mademoiselle Levrault et déplorant la stupidité de la commune.

En se retrouvant vis-à-vis du chemin du diable, Laure s’arrêta pour le reconnaître, et le reconnut en effet. C’était une allée sinueuse, profondément encaissée entre deux collines, et qui serpentait sous un berceau de frênes, comme un méandre de verdure, Laure allait s’éloigner, lorsqu’elle aperçut une petite fille, pieds nus et cheveux en broussailles, qui débouchait précisément par cette allée, en chassant devant elle une vache au poil roux. Une imagination un peu rêveuse aurait cru voir les ombres éplorées de la pastoure dont le vicomte avait raconté le sinistre destin ; mais mademoiselle Levrault n’était pas fille à se laisser prendre à de si poétiques illusions.

— Petite ! cria-t-elle, est-ce que le sentier d’où tu sors n’est pas le chemin du diable ?

— Le chemin du diable ! répliqua la pastoure d’un air effaré ; ma belle demoiselle, il n’y a pas de chemin de ce nom dans tout le pays.

— Comment ! s’écria Laure, tu n’as pas entendu parler du chemin du diable ?

— Faites excuse, ma belle demoiselle, j’en ai entendu parler par M. le curé ; mais je ne l’ai jamais vu.

— Tu sais du moins que ce sentier n’est pas sûr, qu’il mène à des marécages où il ne fait pas bon de s’aventurer ? L’an passé, une bergère comme toi s’y est perdue avec sa vache.

— M’est avis, répondit la petite, que vous voulez vous gausser de moi. Ce sentier est aussi sûr que la route de Nantes : pour en sortir vivant, il suffit d’y entrer en vie.

— Eh bien ! demanda Laure étonnée, où donc ce chemin mène-t-il ?

— À notre ferme, ma belle demoiselle, et au château de La Rochelandier.

À ces mots, la petite fille s’enfuit à toutes jambes, pour courir après sa bête, qui se régalait dans un champ de luzerne.

Laure était toujours à la même place, cherchant un sens aux contes de Gaspard et n’en trouvant aucun. Il fallait que ce château de La Rochelandier, dont le nom venait de frapper son oreille pour la première fois, ne fût qu’un monceau de ruines, comme les châteaux de Tiffauge, de Mortagne et de Clisson ; autrement, Gaspard n’eût pas manqué de le porter sur la liste qu’il avait remise à M. Levrault, quand il s’était agi de nouer des relations avec la noblesse des alentours. Ce château était inhabité, cela ne laissait pas l’ombre d’un doute dans l’esprit de Laure ; mais pourquoi Gaspard lui avait-il signalé ce sentier comme un passage dangereux ? Pourquoi ce nom de chemin du diable ? Pourquoi cette histoire d’une pastoure et de sa vache s’abîmant dans des fondrières ou dans des marécages ?

Après quelques minutes de réflexion, Laure cingla d’un coup de cravache le flanc de son cheval et s’enfonça dans le chemin qui menait au château de La Rochelandier.