Rue Principale/Tome I/08

VIII

où l’on rencontre, tour à tour, une vipère en automobile et le démon vert de la jalousie

Ninette, dans sa caisse, jouait machinalement avec un rouleau de billets et regardait, sans le voir, ce pauvre Louis qui somnolait sur sa chaise. Il y avait plus d’une demi-heure qu’il ne s’était présenté un spectateur ; et c’était tant mieux, car la jolie caissière eût éprouvé bien de la difficulté à ébaucher un sourire, si commercial fut-il. C’est que, vingt minutes auparavant, Bob lui avait appris, au téléphone, une nouvelle qui, pour ne pas être inattendue, n’en était pas moins désastreuse. Le juge venait de fixer le procès de Marcel au mardi suivant, c’est-à-dire à quatre jours ; et Bob n’avait toujours pas réussi à faire progresser son enquête.

Quatre jours ! Les chances qui restaient de retrouver, en si peu de temps, le véritable propriétaire de l’arme découverte dans la poche de Marcel, étaient, il fallait bien se l’avouer, d’une minceur désespérante. Selon toutes probabilités le jeune homme allait donc faire face au tribunal sans pouvoir opposer à l’accusation un argument de poids ou un semblant de preuve. Le problème de la défense se posait maintenant avec une acuité qui mettait, au cœur de Ninette, le remords de l’avoir traité trop légèrement jusque-là. Il fallait trouver un avocat à Marcel ; il fallait lui en trouver un tout de suite, et il fallait surtout lui en trouver un bon. Si, avant le procès, Bob trouvait ce qu’il cherchait avec tant de détermination, avec tant de farouche énergie, eh bien, ce serait tant mieux ; la tâche de l’avocat s’en trouverait d’autant allégée. Mais elle ne pouvait plus attendre ; il fallait agir, agir, agir tout de suite !

Mais comment agir ? Quoi faire ? Où s’adresser ? D’abord, il fallait qu’elle reste là, dans cette cage de verre, pendant plus d’une heure encore, à attendre l’arrivée de Cunégonde. Et quand Cunégonde l’aurait remplacée, où courrait-elle ? À quel défenseur de la veuve et de l’orphelin irait-elle demander de sauver son frère ? Au petit Lachapelle ? C’était un gentil garçon qui y mettrait sans doute des océans de bonne volonté mais qui, tout frais émoulu de l’université, serait écrasé, perdu dès les premières attaques du vieux jouteur qu’était maître Théodore Falardeau, le procureur de la couronne. À qui alors ? Au vieux Rosaire Bouthillier ? Tout le monde savait qu’il n’avait jamais eu le moindre talent ! D’ailleurs, René Lamarre ne disait-il pas encore l’avant-veille, qu’il n’avait aucune confiance en l’habileté professionnelle des avocats locaux ? René Lamarre ! Mais justement, ne lui avait-il pas offert d’obtenir pour Marcel les services de l’une des gloires naissantes du barreau de Montréal ? D’un jeune maître que quelques causes retentissantes avaient consacré, et qui promettait d’être bientôt l’avocat criminel le plus recherché de la métropole ? Évidemment, elle avait accueilli les offres du gérant plutôt froidement, plus préoccupée qu’elle était de couvrir sa gorge et ses jambes que d’écouter ses propos. En somme, elle avait peut-être, elle avait certainement eu tort. Que Lamarre se fut montré auprès d’elle un peu plus assidu qu’un patron n’aurait dû l’être auprès de son employée, c’était incontestable, mais cela n’impliquait pas nécessairement qu’il ne pouvait être sincère quand il disait vouloir l’aider.

René Lamarre, sorti très tard pour déjeuner ce jour-là, rentrait justement. Ninette l’arrêta au passage :

— Monsieur Lamarre !

— Oui, mademoiselle Ninette ?

— Monsieur Lamarre, je viens de recevoir d’assez mauvaises nouvelles. Le procès de mon frère a été fixé à mardi prochain, et on n’a toujours pas réussi à retrouver le propriétaire du revolver.

— C’est exactement ce que je craignais. Je vous l’ai dit avant-hier.

— Je sais bien, monsieur Lamarre, mais maintenant il s’agit de lui trouver un bon avocat au plus vite !

— Mais, ma chère enfant, l’offre que je vous ai faite tient toujours. Avant-hier je suis malheureusement arrivé trop tard à Montréal pour voir mon ami, maître Léon Martin, mais nous pouvons très bien le voir cet après-midi. C’est à quatre heures que mademoiselle Décarie vient vous remplacer ?

— Oui, monsieur Lamarre.

— En partant immédiatement, nous serons à Montréal bien avant cinq heures, et je suis sûr que nous trouverons Léon soit au bureau, soit au palais.

— Vraiment, monsieur Lamarre, je n’ose pas accepter. Vous aviez peut-être fait d’autres projets, vous deviez peut-être…

— Mais non, mais non, je vous assure !

Et il ajouta, galant :

— D’ailleurs, même si j’avais projeté quelque chose pour cet après-midi, j’y renoncerais avec enthousiasme, car rien ne pourrait m’être plus agréable qu’une promenade en auto avec vous.

En somme, pour un homme adroit, Lamarre avait manqué de jugement en débitant cette galanterie ; car il avait ainsi réveillé, en Ninette, une méfiance qui somnolait à peine. Mais refuser maintenant, n’était-ce pas jeter aux orties la meilleure chance, la seule peut-être qui restait à Marcel de sortir victorieux du combat judiciaire qu’il avait à livrer ?

Ninette sourit donc du mieux qu’elle put et trouva les mots pour répondre :

— On n’est pas plus aimable, monsieur Lamarre.

* * *

À quatre heures cinq, la petite voiture découverte du gérant de l’Agora filait, en bordure du fleuve, vers la métropole.

Ninette se taisait, et René Lamarre, se disant qu’il était sans doute plus adroit de respecter un silence derrière lequel il croyait deviner un faisceau de pensées inquiètes, qui toutes convergeaient vers Marcel, écoutait distraitement le bruit que faisaient les pneus sur le ciment de la route. Ce n’était pourtant pas à Marcel que Ninette songeait à cet instant ; et s’il y avait en elle une inquiétude, c’était celle de n’avoir pu rejoindre Bob au téléphone avant de partir, et de n’avoir, par conséquent, pu décommander le rendez-vous qu’elle avait pris avec lui pour le soir même, à six heures, chez Gaston. Qu’allait-il dire, qu’allait-il faire en ne la voyant pas apparaître ? Sans doute croirait-il tout d’abord à un empêchement fortuit. Mais ne se fâcherait-il pas de ce qu’elle ne l’ait pas prévenu ? Évidemment, elle avait essayé ; elle avait téléphoné partout où elle pensait pouvoir le trouver : au bureau, chez lui, au club, chez Mathieu même. Mais cela, il ne le savait pas, puisqu’elle avait eu le tort — oui c’était bien un tort — de ne charger personne de lui faire la commission. Peut-être, ne la voyant pas au restaurant, irait-il au théâtre. Oui, peut-être penserait-il à cela. Et alors Cunégonde pourrait lui expliquer. Quoique cela, ce n’était pas encore exactement la solution rêvée. Il était tellement jaloux de Lamarre, ce pauvre Bob, qu’au lieu de se montrer satisfait de l’explication, il pourrait fort bien entrer dans une colère bleue et…

Ninette fut tirée de ses réflexions par un brusque ralentissement de l’auto. À deux cents pieds, sur la route, une silhouette féminine se détachait. Et cette silhouette faisait de grands gestes des deux bras.

— Mais je ne me trompe pas, dit Lamarre, en posant le pied sur la pédale du frein, c’est mademoiselle Legault !

C’était bien elle en effet ; c’était bien la fille du marchand de chaussures, la jolie Suzanne ; celle pour qui Marcel avait fait plus d’une sottise depuis quelques mois, et pour qui Bob semblait avoir eu un penchant assez vif l’année précédentes.

L’auto s’arrêta et Suzanne, en en reconnaissant les occupants, montra beaucoup de joie :

— Tiens ! s’écria-t-elle, Monsieur Lamarre. Ça alors, c’est une chance ! Bonjour Ninette.

— Bonjour, répondit Ninette le plus aimablement qu’elle put.

— Qu’est-ce qui se passe ? questionna Lamarre. Vous êtes en panne ?

— Ne m’en parlez pas ! Je ne sais pas du tout ce que ça veut dire ; mon moteur s’est arrêté et je ne parviens plus à le remettre en marche.

— Ma foi, répondit Lamarre en mettant pied sur la route, mes connaissances mécaniques sont plutôt rudimentaires, mais si je peux faire quelque chose, ce sera avec le plus grand plaisir.

Ninette ne bougea pas. De sa place, elle entendit bientôt Lamarre essayer de mettre le moteur rébarbatif à la raison. Il partait au premier tour mais s’étouffait aussitôt.

— On dirait que c’est votre carburateur qui ne prend pas son essence, dit Lamarre.

— Oh ! vous savez, répondit Suzanne, je n’y connais pas grand chose.

Lamarre ouvrit le capot.

— Si ça dure longtemps, se dit Ninette, nous allons arriver trop tard pour voir l’avocat.

— Dites donc ! s’écria le mécanicien amateur, comme saisi d’une inspiration soudaine, êtes-vous bien sure d’avoir de l’essence ?

— Si je suis sûre de…

— D’avoir de la gazoline, oui ? Vous savez, si perfectionnés que soient les autos aujourd’hui, on n’a pas encore trouvé le moyen de les faire fonctionner sans carburant.

Il alla, en contrebas de la route, cueillir un rameau de peuplier et, s’en étant servi pour jauger le réservoir, il décréta :

— Sec comme le désert du Sahara !

— Qu’est-ce que je vais faire ?

— Mais c’est très simple ; il ne faut pas vous désoler pour si peu de chose. Je vais arrêter au garage Trudeau et donner l’ordre qu’on vous apporte un gallon d’essence. Dans dix minutes vous serez repartie !

Suzanne se confondit en remerciements, et Lamarre revint prendre place à côté de Ninette.

— Soyez patiente, cria-t-il en appuyant sur le démarreur. Vous allez voir que ça ne sera pas une traînerie !

Restée seule sur la route, Suzanne regarda s’éloigner le roadster. Un sourire aussi énigmatique que peu rassurant retroussa légèrement sa lèvre supérieure.

— Je me demande bien si le beau Bob est au courant, murmura-t-elle. Faudra voir à ça, oui faudra voir à ça.

* * *

Deux heures plus tard, chez Gaston, Bob attendait Ninette. Le restaurateur, attablé en face de lui, parlait avec entrain de sa campagne électorale qui, au dire de ses amis, s’annonçait triomphale. Mais Bob écoutait de façon quelque peu distraite, plus intéressé, semblait-il, par le lent et régulier mouvement des aiguilles de la pendule que par les discours du brave méridional. Six heures vingt et Ninette n’était pas là ! Vingt minutes de retard. C’était si peu dans ses habitudes que Bob ne pouvait s’empêcher d’être inquiet.

— Et c’est pourquoi, mon cher Bob, disait Gaston en terminant un long exposé des arguments qu’il allait développer le soir même devant la foule des électeurs, c’est pourquoi je voudrais que tu me dises franchement ton opinion, peuchère ! Car tu sais, mon bon, s’il y a une opinion à laquelle je tiens, c’est bien la tienne.

Donner son opinion ! Sur quoi ? Bob qui avait perdu le fil du discours de Gaston depuis au moins cinq minutes, se sentit embarrassé, confus, ridicule. Avouer à Gaston qu’il ne l’avait pas écouté, c’était le fâcher, l’offenser gravement sans doute. Mais que faire d’autre ?

Heureusement Aurore, la serveuse, vint providentiellement à son secours.

— Monsieur Gaston, dit-elle, on vous réclame à la cuisine. Il n’y a plus une goutte d’huile d’olive.

— Plus une goutte d’huile d’olive, bonne mère ! Qu’est-ce que vous me chantez là, vous ?

— C’est ce que le chef m’a dit, monsieur Gaston.

— Té ! tu vois, Bob, tu vois ! Voilà que j’ai oublié d’acheter de l’huile d’olive à présent ! Ah ! bonne mère ! Je l’avais bien dit que cette satanée politique allait me faire négliger mes affaires ! Pas d’huile d’olive dans la maison ! Ça, par exemple, ça dépasse tout ! Il n’en faut pas plus pour me déshonorer !

Et Gaston, les bras au ciel, se précipita vers la cuisine. Bob leva les yeux vers la pendule ; il était six heures vingt-cinq.

La porte s’ouvrit et Suzanne entra.

— Bonsoir Bob.

— Bonsoir Suzanne.

— Tout seul ?

— Tout seul pour l’instant oui, mais pas pour longtemps.

— C’est ce que tu penses.

— Comment, c’est ce que je pense ?

— On peut s’asseoir ?

— Mais… mais oui, Suzanne, naturellement ; seulement…

— Oh ! sois tranquille, il n’y a aucun danger que ta blonde te dise quelque chose. D’abord, elle ne nous verra pas.

— Ah ! Et pourquoi s’il te plaît ?

— Parce que… parce qu’il me semble qu’elle peut difficilement être à la fois à Saint-Albert et à Montréal.

— À Montréal ?

— Tu ne savais pas ?

— Je ne savais pas quoi ? Allons, explique-toi ! Où veux-tu en venir ?

— Ninette ne t’a pas dit qu’elle allait à Montréal avec monsieur Lamarre ? Oh ! excuse-moi, Bob, j’aurais mieux fait de me taire. Disons que… disons que je n’ai rien dit, veux-tu ?

Et elle fit mine de se lever. Bob lui mit la main sur le bras et la força à se rasseoir.

— Tu en as trop dit à présent ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Lamarre et de Montréal ?

— Mais ce n’est pas une histoire. Bob, je t’assure. Je sais que Ninette est partie pour Montréal, cet après-midi vers quatre heures, avec René Lamarre, qu’ils devaient souper ensemble et aller au théâtre ou ailleurs.

— Qui est-ce qui t’a dit ça, toi ?

— Mais c’est Lamarre lui-même.

— Lamarre ? Où ça ? Quand ?

— Écoute, Bob, c’est bien simple : je les ai rencontrés tous les deux sur la route. Figure-toi qu’en revenant de Montréal, j’ai manqué de gazoline ; alors j’ai arrêté la première machine qui s’en venait, et c’était justement celle de Lamarre.

— Ouais… — C’est là qu’il m’a dit qu’il emmenait Ninette souper en ville.

— Je vois, dit Bob les dents serrées ; et il t’a demandé de n’en rien dire à personne, je suppose !

— Mais non, Bob, non ; il n’a pas été question de ça.

— Et toi, évidemment, tu as fait exprès de venir ici pour pouvoir me raconter ça !

Suzanne voulut protester. Elle n’en eut pas le temps. Déjà Bob était debout et s’élançait vers la porte, qu’il franchit en coup de vent. Où pouvait-il bien courir ainsi ? Avait-il le fol espoir de retrouver Ninette et Lamarre dans cet immense Montréal ? Suzanne, contente de l’effet produit, haussa les épaules et appela Aurore. Après tout, puisqu’elle était chez Gaston, pourquoi ne pas en profiter pour manger ?…