Rue Principale/Tome I/06

VI

où il est question de lettres anonymes et d’un défenseur pour marcel

Il était onze heures du matin. Dans la cage vitrée où elle allait trôner jusqu’à six heures du soir, mademoiselle Cunégonde Décarie, la deuxième caissière du cinéma Agora, comptait la menue monnaie qu’elle avait à sa disposition pour commencer sa journée. À quelques pas de là, le portier, Louis Beaupré, faisait mollement reluire une énorme barre de cuivre qui divisait le hall d’entrée en deux couloirs destinés à canaliser, les jours de grande affluence, l’entrée et la sortie des spectateurs.

Cette brave Cunégonde était plus près de quarante ans que de trente, mais elle avait conservé, de sa première jeunesse, une double fraîcheur : celle du cœur et celle du teint. Quand elle avait vingt ans, beaucoup de gens s’accordaient à la trouver laide ; depuis qu’elle avait dépassé la trentaine on la trouvait presque jolie. S’était-il opéré en elle une métamorphose ? Évidemment non, mais elle avait su ne pas vieillir, ne pas faner. Elle avait acquis cette beauté particulière aux femmes laides qui résistent, beaucoup mieux que les jolies, à l’assaut des ans. Un peu d’embonpoint, de graisse distribuée à bon escient, avait arrondi les angles, comblé les salières des épaules, mis de la chair là où, dix ans auparavant, il ne semblait y avoir que des os. Mais le charme de Cunégonde était bien plus moral que physique. Elle avait un tempérament comique. Gaston Lecrevier disait qu’elle avait une nature de fantaisiste de café-concert.

Tout en comptant sa monnaie, elle surveillait, du coin de l’œil, ce brave Louis qui frottait sa barre de cuivre. De Louis nous ne dirons qu’une chose, c’est que le courage et lui n’avaient jamais passé par la même porte.

— Je ne pense pas qu’il y ait grand danger que vous vous fassiez mal à frotter, hein Louis ?

— Ben, mam’zelle Cunégonde, je vois pas bien pourquoi ça serait nécessaire de se faire mal. Pourvu que ça reluise, c’est tout ce qu’il faut, pas vrai ?

— Je ne dis pas non, Louis, seulement il me semble que ça fait un bon bout de temps que vous frottez à la même place là, bout de peanut !

Bout de peanut ! Voilà bien un petit juron innocent, bilingue et rebelle à l’analyse ! D’où il venait ? Cunégonde elle-même, qui l’employait cent fois par jour pour traduire les impressions les plus diverses, n’aurait certes pu le dire. Peut-être l’avait-elle imaginé un jour que, mangeant des arachides, elle en avait avalé de travers un morceau.

C’était vrai que Louis frottait depuis longtemps la même surface. En entendant Cunégonde le lui reprocher, il haussa les épaules et, de sa voix traînarde, répliqua avec simplicité :

— Je suis pas pressé.

— Oh ! ça non ! Pour être pressé vous ne l’êtes pas, certain ! Le jour où vous le serez, le Saint-Laurent ne gèlera probablement plus en hiver !

— Tiens ! reprit philosophiquement Louis, je veux faire un beau vieux, moi ! Je veux pas m’user avant le temps !

À cet instant, la sonnerie du téléphone fit vibrer les vitres de la cage. C’était le téléphone intérieur, celui qui reliait la caisse à la direction. Cunégonde décrocha le récepteur en rougissant légèrement. Monsieur Lamarre lui inspirait à la fois tant de crainte et de respect !

— Allô ? dit-elle.

À l’autre bout du fil, la voix directoriale répondit :

— Mademoiselle Décarie, veuillez passer dans mon bureau, je vous prie.

— Cer… certainement, monsieur Lamarre, tout de suite !

Comme fauchées par un obus de gros calibre, les piles de monnaie si savamment construites par Cunégonde, s’effondrèrent dans le tiroir.

— Louis ! Louis ! cria la pauvre Cunégonde affolée, jetez donc un coup d’œil sur la caisse, voulez-vous ?

Mais Louis n’eut pas à répondre. Avant qu’il n’eut le temps d’ouvrir la bouche, la caissière avait disparu. Dix secondes plus tard, elle faisait chez monsieur Lamarre une tremblante entrée.

— Asseyez-vous, mademoiselle Décarie, je vous en prie, lui dit le directeur.

Elle s’assit où elle était, sans se préoccuper s’il y avait, derrière elle, une chaise pour la recevoir. Sa bonne étoile fit qu’il y en eut une.

Monsieur Lamarre avait un air grave, solennel même, qui ajoutait à la terreur de Cunégonde.

— J’ai reçu une lettre hier, dit-il, et une autre ce matin, qui m’ennuient énormément. Je sais que vous avez beaucoup d’amitié pour mademoiselle Lortie, et c’est pour ça que je vais vous mettre franchement au courant de la situation. Vous pourrez peut-être me dire d’où viennent ces deux chiffons de papier.

Il lui tendit un rectangle de papier fort commun où elle lut : Vous ne pouvez vous rendre compte du tort que vous faites à votre théâtre en gardant Ninette Lortie comme caissière. Pour ma part, je connais plusieurs personnes qui n’iront plus chez vous pour ne pas avoir affaire à elle.

Cunégonde sentit le rouge de l’indignation lui monter aux pommettes.

— Ça prend des pas grand’chose, dit-elle, pour écrire des affaires pareilles ! Puis, naturellement il n’y a pas de signature !

Mais déjà le directeur lui avait tendu la seconde missive.

Tant que vous garderez Ninette Lortie comme caissière, je défendrai à ma famille d’aller aux vues animées chez vous. À bon entendeur salut. Un ami.

Il était impossible que cette brave Cunégonde se contint plus longtemps.

— Ah ! malheur ! éclata-t-elle. Ainsi ils se sont mis dans la tête de faire perdre sa position à cette pauvre petite fille-là ! Si c’est pas malheureux tout de même ! Tenez, monsieur Lamarre, moi qui suis venue au monde à Saint-Albert, qui ai été à l’école à Saint-Albert, qui ai jamais resté ailleurs de ma vie, je suis honteuse ! Oui, pour la première fois, je suis honteuse de ma ville !

L’indignation de Cunégonde avait quelque chose de grandiose et de comique à la fois. René Lamarre eut toutes les peines du monde à réprimer un sourire.

— Calmez-vous, mademoiselle Décatie, calmez-vous, je vous en prie ! dit-il de son ton le plus conciliant. Ninette n’a rien à craindre pour sa position.

— Je l’espère bien ! Manquerait plus rien que ça, bout de peanut !

— Enfin, elle n’a rien à craindre… tant que ces lettres là ne seront adressées qu’à moi. Évidemment, si elles se multipliaient et si elles étaient adressées directement au grand patron de Montréal, ça pourrait devenir plus grave.

Tout en disant cela, le gérant avait déchiré les deux lettres anonymes en de multiples fragments qu’il avait négligemment jetés au panier.

— Faudrait tout de même pas, dit Cunégonde, que vous parliez de ça à Ninette. Elle a déjà bien assez de chagrin sans ça.

— Voyons, mademoiselle Décarie, vous savez bien que je ne suis pas homme à faire de la peine à une jeune fille, quand il y a moyen de faire autrement.

* * *

Quelques heures plus tard, à l’endroit où il avait fait asseoir Cunégonde, M. Lamarre faisait asseoir Ninette.

— Ma chère enfant, lui dit-il, j’ai pour principe — et je crois qu’il est excellent — de me mêler le moins possible des affaires d’autrui. Si j’y déroge, cet après-midi, croyez bien que c’est à cause de l’intérêt que je vous porte et qui est beaucoup plus grand que vous ne pourriez l’imaginer.

Sans trop bien savoir pourquoi, Ninette se sentit inquiète. C’était sans doute la solennité du préambule.

— Mademoiselle Lortie, poursuivit Lamarre, je sais que le sujet que je vais aborder vous est pénible, et je vous demande de me pardonner mon audace. Voyez-vous, ce qui me décide à m’immiscer ainsi dans votre vie privée, c’est la conviction que j’ai de pouvoir vous rendre service.

Que le gérant s’écoutât parler, rien n’était plus évident : il était même certain qu’il y prenait un plaisir extrême.

— Je n’en doute pas, monsieur Lamarre, dit Ninette pour dire quelque chose.

— Votre frère, si je ne me trompe, doit subir son procès dans quelques jours et, si mes renseignements sont exacts, vous ne lui avez pas encore choisi de défenseur.

— Non, monsieur Lamarre, non évidemment, puisque nous espérons bien, avant le jour du procès, avoir retrouvé le véritable propriétaire de l’arme.

— Je comprends, je comprends parfaitement et je souhaite de tout cœur que… que le sergent Gendron parvienne à retrouver l’individu qu’il cherche ; mais avez-vous songé, ma chère Ninette, à la possibilité d’un échec ? Avez-vous pensé que si le sort voulait que le propriétaire du revolver reste introuvable, le cas de votre frère serait plutôt mauvais et qu’il serait alors fort sage de pouvoir le faire défendre par un bon avocat ?

— Vous avez certainement raison, monsieur Lamarre, répondit Ninette, frappée par la justesse du raisonnement.

— Et je ne crois pas me tromper, reprit-il, en disant que ce n’est pas à Saint-Albert que vous trouverez un défenseur assez rompu aux ficelles du métier pour pouvoir mettre toutes les chances de son côté, c’est-à-dire du côté de votre frère.

— Peut-être, monsieur Lamarre, mais aller chercher un avocat à Montréal, et surtout un avocat comme vous dites, rompu à toutes les ficelles, cela va coûter épouvantablement cher !

— Voilà justement ce qui vous trompe et voilà justement aussi où je crois pouvoir vous rendre service. Mais je vous en prie, mettez-vous à l’aise ! Vous êtes là assise sur le bord de votre chaise comme si je vous intimidais !

Ninette eût pu répondre que ce qui la mettait mal à l’aise, c’était l’indiscrétion, la pesanteur de certains regards. Ah ! si elle avait pu allonger sa robe et en supprimer le pourtant bien modeste décolleté ! Elle essaya pourtant de prendre une pose moins guindée. Lamarre reprit :

— Je vais à Montréal cet après-midi et, si vous m’y autorisez, j’irai voir un de mes amis, un condisciple de collège qui est aujourd’hui l’un des avocats criminels les plus en vue de notre jeune barreau. Je suis sûr qu’il ne refusera pas à notre vieille amitié de prendre la défense de votre frère, et je peux vous garantir qu’il ne vous demandera pas plus d’argent que le plus pâle de nos petits avocats locaux. C’est dit ?

— Mon Dieu, monsieur Lamarre, je ne sais comment vous remercier et j’aurais certainement mauvaise grâce à refuser. D’un autre côté, je ne voudrais pas abuser de… de…

— Voyons, voyons, je vous en prie, vous n’abusez pas du tout ! D’ailleurs, vous rendre service, c’est un plaisir que je m’accorde à moi-même. Vous m’êtes tellement sympathique, mademoiselle Lortie, oui tellement sympathique.

Le discours n’en serait peut-être pas resté là si trois coups n’avaient été frappés à la porte. C’était Louis qui avait besoin de deux ampoules électriques. Ninette en profita pour aller remplacer Cunégonde, qui aurait dû être partie depuis plus d’un quart d’heure.

Et quand Louis, une ampoule neuve dans chaque main, sortit du bureau du patron, il murmura, tandis que sur l’écran Raimu-César disait à Fresnay-Marius, son fils, que l’abus de la lecture est dangereux pour la santé des jeunes gens :

— Qu’est-ce qu’il peut ben avoir donc lui, barre de cuivre ! à être de mauvaise humeur de même ? J’y ai pourtant demandé mes pochettes ben poliment.

Au quatrième rang, une spectatrice commit un éternuement sonore. Quelques rires fusèrent. Louis pensa à autre chose.