Rosière malgré elle/08

Éditions Prima (p. 32-36).

viii


Zouzoune était enfermée dans sa soupente, à double tour de clef. Un copieux monceau de hardes à réparer permettrait à Casimir de contrôler lors de son retour, d’après l’avancement du travail, si la petite n’avait pas joué la fille de l’air, ou perdu bêtement son temps à pleurer.

Casimir rôdait, vers six heures du soir, dans le ventre copieusement bourré de la station de métro Opéra.

Il vit arriver un Gaston Clarinet, fiévreux, bouleversé, anxieux, guettant avec angoisse l’arrivée de chaque silhouette

C’est moi ça ? Crotte alors ! (page 28).
C’est moi ça ? Crotte alors ! (page 28).

féminine, sans se douter qu’on le guettait lui-même. Il vit passer d’innombrables rames de wagons, sans que le jeune homme se décidât à sauter dans aucun. Il vit, après plus d’une heure d’attente, Gaston s’en aller d’un pas triste et lent, s’essuyer longuement les yeux dans un couloir où il se croyait seul, puis, gravissant les escaliers comme si c’eût été le plus douloureux des calvaires, émerger sur l’asphalte de la place de l’Opéra.

— Rien qu’à le voir, je m’en avais sagacitement douté, songea le malin Casimir : ça, c’est pas un mec du xxe… Ses embarquages métropolites pour Ménilmuche, c’était rien que du chiqué aprocryphe et séductionnaire, aux fins de s’introniser dans les sentiments affectifs de la gosse. Voyons voir, maintenant, où qu’il incarne son domicile véridique, pour le cas de surveillance consécutive et interventionnelle.

D’un pas incertain, Gaston gagna la rue de la Paix, puis entra dans un somptueux magasin de bijouterie.

— Nom d’une cuite ! s’effara Casimir. Est-ce qu’il ambitionne de perpétuer un sale coup concussionnaire et cambriolique, dans les brillants ou autres métaux somptuaires, pour conquérir, grâce à des générosités prodigalisatrices, mon estime et le cœur de Zouzoune par-dessus le marché ?… Hé ! hé !… Ça pourrait devenir intéressant et capitalisable, ce fourbi-là, si le ballot y se fait pas embarquer par les cognes.

S’épatant le nez contre la vitrine, il vit Gaston s’approcher de la caisse, puis, ô surprise ! embrasser familièrement l’énorme dame aux oreilles et aux doigts étincelants qui y trônait.

— Mince de bécot ! monologua Casimir. Je m’avais donc erronément trompé : il entre pas là avec des ambitions usurpatrices et barbotantes… Mais si ce jeune homme s’éclaircit comme le greluchon d’une vieille rombière, avec des diadèdèmes aux doigts et aux oreilles pour plus de cent mille balles, et pour des millions autour d’elle, j’ai bien sûr fait une gaffe aberrative et fourvoyante, en m’obstructionnant à ses manières copulatives autour de Zouzoune… Va peut-être falloir que je m’interpose amicablement pour les rabibocher.

Prenant quelque recul, il contempla la devanture du magasin. Au-dessus des vitrines, sur un vaste tableau de marbre, des lettres de bronze formaient ce nom : Clarinet. Tout éberlué, Casimir mâchouilla :

— Son nom !… Son nom matricule, personnel et authentique !… C’est pourtant pas ce blanc-bec qui peut être le patron véridique et positif de la boîte !… Qu’est-ce que ça manutentionne, toutes ces conjurations-là ?

Un homme de peine s’en vint faire tomber, sur les vitrines scintillantes, les lourdes paupières des volets métalliques. Casimir l’examina attentivement, puis murmura, approbateur et fraternel :

— Celui-là, c’est pas en suçant des sorbets au cachou qu’il a si bien institué le culottement de son pendentif nasal… Donc, sitôt qu’il aura conclusionné sa journée, c’est ventre à terre et à vol d’oiseau qu’y va s’irruptionner dans son petit bar habituel, qui doit pas être, pour cause d’urgence talonnante, localisé aux antipodes de ce trottoir-ci, c’est mathématique et irréversible,

Une demi-heure plus tard, dans un petit caboulot tout proche, en effet, Casimir et l’homme de peine échangeaient d’affectueuses confidences, comme il sied quand on a déjà vidé quelques verres ensemble, et surtout quand on est en accord absolu sur le règlement des consommations, l’un payant toujours, l’autre jamais.

— Alors, vieux frère, disait Casimir, il a qu’un seul fils, ton singe ?… Un seul fils unique, solitaire, individuel et prénommé Gaston ?

— Oui, ma vieille, répondait l’autre. Y vous ont un petit rhum, vois-tu, dans c’tte boîte-ci !

— Patron, deux rhums !… Et c’est ce fameux fils unique et solitaire qui s’a réintégré dans l’officine, au moment ponctuel que t’allais mettre tes volets, et qui s’a livré à des embrassements torrentueux sur la patronne, qui serait d’après toi sa mère véridique et conceptionnelle ?

— Juste, Auguste !… À la tienne !

— De combien qu’y pourra être riche, par hérédité successorale, le fils unique et solitaire de ton singe ?

— J’ sais-t-’y, moi ?… Des millions et des millions, pour sûr, vu qu’nous sommes tout c’qu’y a d’plus cossu et d’plus respectable dans la rue de la Paix, où qu’ les purotins c’est plutôt rarissime… Mais tu penses bien qu’on me les a pas donnés à compter, les millions… Y’ en a quéques-uns, v’là tout c’que j’sais. Ma vieille, y vous ont un petit vin blanc qui fait couler l’rhum, vois-tu, dans c’tte boîte-ci !

— Non vieux frère… C’est tentateur et mirifique, ton vin blanc… Mais c’est d’une chronologie inactuelle, vu que je dois préopiner des interjections urgentes à ma bourgeoise et à sa gosse, rapport à ma responsabilité de chef de famille paternel et autocratique… Vieux frère, à l’agrément de la revoyure inopinée !

Et Casimir s’en fut, songeant :

— Des millions et des millions, nom d’une cuite !… Pour sûr, alors, que j’ai fait la gaffe aberrative et fourvoyante. J’pouvais-t-y l’horoscoper, moi, qu’un fils unique et individuel de millionnaire allait se transfuser en petit employé sans le sou, pour la jouissance postiche et attractive, bien sûr, de se savoir aimé quant à lui-même ?

Une heure plus tard, cet être infatigablement paternel tombait chez lui, où l’on n’attendait sa rentrée que pour le matin au plus tôt.

Sans paraître remarquer que Sophie avait délivré Zouzoune en dévissant la serrure de la soupente, Casimir éructa, dans un copieux relent d’alcool, ces paroles magnanimes :

— J’suis pas un père barbare et anthropophagique… J’veux pas qu’Zouzoune all’ait du chagrin afflictif et atrabilaire, nom d’une cuite !… J’y récupère mon autorisation paternelle de réintégrer l’atelier demain matin, et de réagglomérer les nœuds d’affection qui la cimentent avec Gaston Clarinet, un garçon que je m’ai laissé conquérir à lui vouer une accointance sympathique, malgré que ça soye qu’un petit employé sans le sou… C’est juré !… Cochon qui s’en dédit !…

— Quel brave homme, tout de même, mon Casimir ! pensait Sophie tout émue.

Et Zouzoune songeait, l’âme ravie :

— Enfin !… Demain, je la donne à Gaston, ma saleté de vertu !