Rosa l’aveugle/epilogue

Rosa l’aveugle
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 33-42).


ÉPILOGUE.


Par un beau jour d’automne de l’année 1846, la diligence d’Anvers à Turnhout roulait, selon sa coutume, sur la chaussée empierrée. Le conducteur arrêta soudain ses chevaux près d’une auberge isolée, et ouvrit la portière. Deux jeunes voyageurs sautèrent sur la chaussée, heureux et souriants, et ils étendirent les bras comme des oiseaux longtemps captifs qui essaient leurs ailes en pleine liberté. Ils contemplaient la verdure pâlissante et le beau ciel bleu avec ce regard avide et joyeux qui indique qu’on vient de quitter la ville, et ils aspiraient l’air à pleine poitrine comme s’ils eussent voulu s’assimiler la grande et forte nature qui les entourait. Tout à coup le plus jeune des deux regarda au loin ; une poétique extase se peignit sur ses traits.

— Écoute ! écoute ! dit-il.

Les sons indistincts d’une musique lointaine retentissaient au delà de la sapinière. Le rhythme était léger et sautillant ; on eût cru entendre le trépignement cadencé de la danse.

Tandis que le plus jeune des voyageurs montrait du doigt l’horizon, dans un silencieux ravissement, son compagnon dit d’un ton de plaisanterie :

— Là-bas sous les tilleuls résonnent le violon et le tambour ; là-bas tourne et voltige la troupe joyeuse ; ils dansent et s’agitent pêle-mêle, et « nul d’entre eux ne songe à la souffrance ou à la mort [1] ! »

— Viens, viens, ami Jean, continua-t-il ; ne t’enthousiasme pas si vite. C’est probablement la réception d’un nouveau bourgmestre.

— Non, non, ce ne sont pas des réjouissances officielles. Allons là-bas ! Voir danser les petites paysannes, c’est un si charmant coup d’œil…

— Prenons d’abord un verre chez Baes Joostens, et demandons-lui ce qui se passe au village…

— Pour nous ôter le charme de l’imprévu, n’est-ce pas ? Ô prose !

Les deux voyageurs entrèrent dans l’auberge, ils y eurent à peine mis le pied qu’ils partirent d’un long éclat de rire.

Baes Joostens était près de la cheminée, droit comme une flèche, roide comme un piquet. Sa longue redingote bleue des jours de grande fête descendait presque jusqu’aux talons, toute marbrée de plis anguleux et extravagants. Il salua ses hôtes, qui lui étaient connus, d’un sourire contraint où pouvait se lire un certain embarras, mais ne bougea pas le moins du monde, parce que son col de chemise, haut et droit, lui guillotinait cruellement les oreilles à chaque mouvement.

Les voyageurs étaient à peine entrés qu’il s’écria d’une voix impatiente, mais sans tourner la tête :

— Zanna ! Zanna ! Allons donc ! J’entends la musique. Ne t’avais-je pas dit que nous arriverions trop tard ?

Zanna accourut avec un grand panier tout rempli de fleurs. Oh ! qu’elle était belle avec son bonnet de dentelles, sa jupe de frise, son corsage rose, son grand cœur d’or sur la poitrine, et ses plus belles boucles d’oreilles ! Son visage était rouge de plaisir ; on eût dit une gigantesque fleur déployant ses larges pétales, hautes en couleur.

— Belle et majestueuse pivoine qui s’épanouit par un beau jour de mai ! murmura le plus jeune des voyageurs.

Cependant Zanna avait servi deux verres de bière, et elle s’enfuit avec ses fleurs en riant et en chantant.

Le Baes cria avec plus d’impatience encore :

— Beth ! Beth ! si tu ne viens pas bien vite, je pars seul, aussi vrai que je suis ici !

Une vieille horloge suspendue au mur indiquait neuf heures en ce moment, et une voix d’oiseau chanta sur un ton triste :

— Coucou ! coucou ! coucou !

— Quelle fantaisie est-ce là ? demanda l’un des voyageurs ; auriez-vous vendu la belle horloge qui se trouvait là autrefois pour vous faire assommer toute l’année par ce chant funèbre ?

— Oui, oui, dit le paysan avec un fin sourire ; moquez-vous de cet oiseau-là, je vous le conseille ; il me rapporte par an cinquante florins de Hollande ; c’est un bonnier de bonne terre qui n’a pas besoin d’être fumé !

Au même instant quatre coups de canon retentirent au loin.

— Ô mon Dieu, s’écria le Baes, la fête est commencée ! En traînant et lambinant, cette femme-là me jouera un mauvais tour !

— Mais, père Joostens, demanda le plus âgé des deux amis, que se passe-t-il donc ici ? Est-ce kermesse aujourd’hui ? Ce serait étrange, un jeudi ! ou bien le roi viendrait-il au village ?

— C’est une singulière histoire ! répondit le Baes. On n’a jamais rien entendu de pareil ! Si vous saviez cette histoire-là, vous n’auriez pas besoin pour le coup d’amadouer les oreilles aux gens, ni de forger des menteries pour remplir vos livres ! Et ce vieux coucou-là, tenez, est aussi pour quelque chose dans l’histoire de Rosa l’aveugle.

— Rosa l’aveugle ! murmura le jeune voyageur avec surprise. Quel magnifique titre ! Ce serait un beau pendant au Jeune Malade !

— Holà, je m’y oppose ! dit son compagnon. Puisque nous allons de conserve à la recherche d’histoires, la trouvaille doit être loyalement partagée.

— Soit ! soit ! nous tirerons tout à l’heure à la courte-paille ! dit le jeune poète à demi attristé.

— Avec tout cela, reprit l’autre, nous ne savons encore rien. Allons, Baes Joostens, ôtez-moi ce vilain col de vos oreilles, et contez-nous l’affaire comme un ami que vous êtes. Vous aurez le livre pour rien quand il sera imprimé.

— C’est impossible maintenant, répondit le Baes. J’entends ma femme qui descend l’escalier ; mais venez avec nous jusqu’au village ; chemin faisant, je vous dirai pourquoi on tire le canon et pourquoi on fait de la musique…

L’hôtesse entra dans la chambre avec une parure dont le rouge vif, le jaune et le blanc éblouirent les yeux du plus jeune des voyageurs.

Elle courut à son mari, haussa encore le col de celui-ci et prit son bras en se dirigeant vers la porte.

Les deux jeunes gens les suivirent. Baes Joostens raconta tout en marchant à ses auditeurs avides toute l’histoire du long Jean et de Rosa l’aveugle, et bien que son récit l’eût mis presque hors d’haleine, les voyageurs ne se firent pas faute de l’accabler de questions.

Il leur dit aussi comment monsieur Slaets lui avait acheté le vieux coucou et lui avait promis cinquante florins par an, à condition qu’il mettrait l’antique horloge dans son auberge ; — comment le long Jean avait passé trente-quatre années en Russie et y était devenu riche à trésors en faisant le commerce des pelleteries ; — comment il avait acheté la maison de campagne délaissée par la vieille dame morte, et allait l’habiter avec Rosa et la famille de Nélis, le faiseur de balais, dont il avait adopté tous les enfants comme siens ; — comment il avait donné beaucoup d’argent au fossoyeur, — et enfin comment il y aurait ce même soir grande fête au château pour les paysans, à preuve qu’on y devait rôtir un veau tout entier et cuire deux chaudières pleines de riz au lait.

Baes Joostens parlait encore, lorsqu’au détour d’une maison ils se trouvèrent dans la principale rue du village.

Les voyageurs n’écoutaient plus le conteur : leurs yeux suffisaient à peine à voir les belles choses qui s’offraient à leurs regards.

Le village entier était orné, le long des maisons, de sapins verdoyants rattachés les uns aux autres par des tentures blanches comme la neige et par de magnifiques guirlandes de fleurs. Çà et là, au-dessus de la tête des spectateurs, flottaient les grandes lettres rouges de chronogrammes de toute espèce. Partout s’élevaient de beaux mais couronnés de cent petits drapeaux ornés de clinquant, de couronnes d’œufs, de morceaux de verre au cliquetis argentin. Sur le sol, au bord du chemin, les garçons et les jeunes filles avaient planté dans le sable de bruyère le plus pur des parterres de fleurs improvisés, où se voyaient reproduits, selon l’usage, les chiffres de Jésus et de Marie. Un seul représentait un JR entrelacé ; cela signifiait ; Jean-Rosa ; le maître d’école en était l’inventeur.

Au milieu de tous ces préparatifs de fête circulaient une foule de gens accourus des villages voisins pour voir célébrer ces noces étonnantes.

Les jeunes voyageurs allaient d’un groupe à l’autre, écoutant tout ce qui se disait. Mais lorsque le cortège, qui venait du château en traversant les champs, s’approcha du village, ils coururent à l’entrée du cimetière et se placèrent sur un monticule afin de ne perdre aucun détail de la cérémonie.

Ils contemplaient le cortège avec une sorte de respect, et c’était, en effet, si beau et si touchant que le cœur du plus jeune voyageur battait sous les élans d’un poétique enthousiasme.

Plus de cinquante petites filles de cinq à dix ans, habillées de blanc, s’avançaient avec le doux sourire de l’enfance sur le visage, semblables à ces petits nuages blancs qui moutonnent dans le ciel bleu. Au-dessus de leurs charmantes figures, autour de leurs cheveux flottant en liberté, se balançait une couronne de roses de tous les mois qui le disputaient en fraîcheur à leurs lèvres purpurines.

— C’est un conte fantastique d’Andersen, murmura le jeune poète ; les sylphes ont délaissé le sein des fleurs. Innocence, pureté, jeunesse, joie… Dieu, que cela est beau !

— Ah ! ah ! dit l’autre, voici les pivoines ! et Zanna Joostens marche à leur tête !

Mais le jeune homme était trop profondément touché pour faire attention à cette prosaïque observation. Il contemplait avec une sorte d’extase une troupe de jeunes filles qui suivaient les enfants, resplendissantes de vie et de santé ! Comme leurs traits étaient séduisants dans l’encadrement de neige de leurs bonnets de dentelle ! Quelle charmante et juvénile modestie ! Quel magique sourire entr’ouvrait leurs lèvres ! c’était comme ces cercles gracieux que le zéphyr décrit à la surface des lacs lorsqu’il joue avec les flots dans les jours d’été !

Ah ! voici Rosa l’aveugle et monsieur Slaets, son fiancé. Combien la pauvre femme doit être heureuse ! Elle a tant souffert ! Elle a été abaissée jusqu’à la besace du mendiant, elle a passé trente-quatre années dans l’affliction, berçant son âme d’un espoir qu’elle-même croyait une illusion…, et maintenant voici l’ami de son enfance, de sa jeunesse ! Elle s’avance, appuyée à son bras, vers l’autel de ce Dieu qui l’a exaucée ! La promesse faite sur la croix du cimetière va se réaliser ; elle est sa fiancée ! Sur son sein brille encore l’humble croix d’or qu’il lui a donnée… Elle entend les cris de joie, les chants et la musique qui saluent le retour de son bien-aimé ! Elle chancelle sous le poids de l’émotion et presse fortement le bras de son époux, comme si elle doutait de la réalité de son bonheur.

Derrière elle s’avancent Nélis, sa femme et ses enfants. Ils sont vêtus comme de riches campagnards. Les parents penchent la tête et essuient des larmes de reconnaissance chaque fois qu’ils regardent leur bienfaitrice aveugle. Petit Pierre porte la tête haute ; il marche avec orgueil en secouant ses boucles blondes, et donne la main à ses sœurs.

Mais qu’est-ce que le groupe qui s’avance ! Ce sont les débris d’une armée décimée par le glaive du temps ! Une vingtaine de vieillards suivent les enfants de Nélis. Étrange spectacle ! tous sont gris ou chauves ; beaucoup d’entre eux sont profondément courbés ; la plupart s’appuient pesamment sur un bâton, deux marchent à l’aide de béquilles, un seul est aveugle et sourd ; mais tous sont si affaissés, si brisés par les années et le travail, qu’on croirait voir un troupeau de victimes chassées vers la tombe par le bras de la mort !

Laurent Stevens, dont les mains touchent presque la terre, ouvre la marche ; le Baes aveugle de la Charrue la ferme, conduit par le grand-père du meunier.

Seuls, ces vieillards ont vécu au temps où le long Jean était le coq du village et où chacun rendait hommage à son courage et s’inclinait devant son juvénile orgueil.

Après eux venaient les habitants du village, hommes et femmes, invités aux noces dans la cour du château.

Le cortège entra dans l’église, et l’on entendit du dehors l’orgue entonner une mélodie solennelle.

Le jeune poète tira à part son compagnon sur le cimetière. Il se pencha à terre, se détourna, puis présenta à l’autre sa main fermée d’où s’échappaient les extrémités égales de deux brins d’herbe.

— Déjà ! tu es bien pressé ! dit son camarade.

— Allons, allons, ce sujet m’enflamme, et je veux savoir si j’ai le droit ou non de le traiter.

L’autre tira l’un des brins. Le jeune poète laissa tomber le second avec un douloureux soupir.

— J’ai perdu ! dit-il.

Et voilà comment il s’est fait, lecteur bien-aimé, que l’aîné des deux amis vous a raconté l’histoire de Rosa l’aveugle. C’est fâcheux : la voilà en prose ; si le sort en eût décidé autrement, vous eussiez pu la lire en vers pleins de sentiment et d’harmonie. Puisse-t-il une autre fois vous être plus propice !

  1. Ce passage est un vers dans le texte.