Rosa l’aveugle/1

Rosa l’aveugle
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 1-33).




ROSA L’AVEUGLE.


Par un beau jour d’été de l’année 1846, la diligence d’Anvers à Turnhout roulait, selon sa coutume, sur la chaussée empierrée. Les chevaux piaffaient, les roues grinçaient, le véhicule craquait, le conducteur encourageait son attelage par des claquements de langue réitérés…, les chiens aboyaient dans le lointain, l’alouette montait des champs vers le ciel…, l’ombre dessinée par un soleil ardent courait à côté de la diligence et dansait avec des bonds étranges au milieu des arbres et des arbustes qui bordaient la route.

Tout à coup le conducteur arrêta ses chevaux près d’une auberge isolée. Il sauta de son siége, ouvrit sans mot dire la portière, abaissa le marche-pied de fer et tendit la main à un voyageur qui s’élança sur la chaussée, portant une valise de cuir.

Le conducteur, toujours muet, reploya le marchepied, referma la portière, remonta sur le siège, et donna par un sifflement le signal du départ. Les chevaux reprirent leur course, et la lourde voiture poursuivit son tranquille et monotone voyage.

Cependant le voyageur était entré dans l’auberge et s’était assis à une table devant un verre de bière. C’était un homme de haute taille et paraissant avoir environ cinquante ans. On eût même pu lui donner la soixantaine, si sa tournure toute martiale, la vivacité de son regard et le sourire qui plissait ses lèvres n’eussent annoncé qu’en lui le cœur était plus jeune que le visage. Toutefois ses cheveux étaient gris ; des rides nombreuses sillonnaient son front et ses joues, et l’ensemble de ses traits portait cette indéfinissable expression de lassitude, que le travail et le chagrin impriment sur la physionomie comme le signe d’une vieillesse anticipée. Et pourtant sa poitrine palpitait avec force, sa tête était ferme et droite, et dans ses yeux brillait l’étincelle d’une puissante virilité.

On l’eût pris, à voir son costume, pour un bourgeois à son aise, et ce costume n’eût pas attiré l’attention, si sa redingote n’eût été boutonnée jusqu’au menton, particularité qui, jointe à la grosse pipe d’écume suspendue sur sa poitrine, semblait indiquer un militaire ou un Allemand.

Après avoir servi le voyageur, les gens de la maison s’étaient remis à leurs travaux ordinaires sans s’occuper davantage de lui. Les deux filles allaient et venaient, le père jetait sur le feu du bois et des gazons, la mère remplissait la marmite du bétail, mais personne ne lui adressait un mot, bien que son œil suivit chacun de ses hôtes, avec une sorte d’affectueux intérêt et que son regard doux et souriant semblât dire : Ah ! ne me reconnaissez-vous donc pas ?

Soudain le son d’une horloge vint frapper son oreille. Ce son parut l’affecter péniblement ; une expression de surprise triste se peignit sur ses traits et chassa le sourire de ses lèvres. Il se leva, et son regard se fixa avec une sorte de colère sur l’horloge jusqu’à ce que les neuf coups eussent, un à un, retenti.

L’hôtesse avait remarqué l’incompréhensible émotion du voyageur ; elle s’approcha de lui tout étonnée, et se mit à regarder aussi l’horloge comme si elle se fût attendue à y découvrir quelque chose d’extraordinaire.

— Quel beau son a notre horloge, n’est-ce pas, Monsieur ? dit-elle. Eh bien, voilà déjà vingt ans qu’elle marche, sans que l’horloger y ait mis la main !

— Déjà vingt ans ! dit le voyageur en soupirant. Et qu’est devenue l’horloge qui se trouvait là avant celle-ci ? Où est aussi la belle sainte Vierge qui était là-haut sur la cheminée ? Partie, mise en pièces, oubliée, n’est-il pas vrai ?

La bonne femme regarda l’étranger avec stupéfaction et répondit :

— Notre Zanna jouait, quand elle était enfant, avec la sainte Vierge, et elle l’a cassée. Mais elle était si mal faite qu’il n’y a pas grand dommage, vu que le curé lui-même nous avait dit qu’il fallait en acheter une autre. Tenez, en voilà une neuve. N’est-elle pas bien plus belle ?

Le voyageur secoua négativement la tête.

— Quant à l’horloge, vous allez l’entendre tout à l’heure, continua l’hôtesse. C’est une laide et vieille patraque qui retarde toujours. Il y a une éternité qu’elle est pendue dans la chambre au-dessus de la cave. Écoutez ! voilà qu’elle commence !

Un cri étrange partant d’une autre pièce se faisait entendre. C’était comme une voix d’oiseau qui chantait : coucou, coucou, coucou, et ainsi jusqu’à neuf fois.

Mais le chant n’était pas à la moitié qu’un sourire heureux illumina les traits du voyageur, et qu’il courut, suivi par la bonne femme, dans la chambre voisine, où il se mit à contempler avec une joie indicible la vieille horloge, tandis que le coucou achevait son neuvième cri.

Sur ces entrefaites, les deux filles de la fermière étaient venues se placer toutes curieuses auprès de l’étranger : elles le regardaient avec étonnement, et leurs grands yeux bleus interrogeaient tour à tour leur mère et lui. Ces regards inquisiteurs rappelèrent le voyageur à lui, et, comme s’il eût été satisfait de ce qu’il avait vu, il revint dans la salle principale suivi par ses trois compagnes.

À coup sûr un profond sentiment de bonheur inondait son âme, car son visage avait une si douce expression d’amour et de contentement, ses yeux humides d’émotion étaient si brillants que les deux jeunes filles s’avancèrent avec un visible intérêt beaucoup plus près encore.

Il prit une main de chacune d’elles et dit :

— Ce que je fais est bien étrange, n’est-ce pas, mes enfants ? Vous ne pouvez comprendre pourquoi la voix du vieux coucou m’a troublé ainsi ? Ah ! c’est que moi aussi j’ai été enfant !… alors mon père, le dimanche après vêpres, venait boire sa pinte de bière ici. Quand j’avais été sage, je l’accompagnais… Je demeurais alors pendant des heures épiant le coucou bien-aimé chaque fois qu’il ouvrait sa petite porte ; je dansais, je sautais en mesure sur son chant, et dans mon imagination d’enfant j’admirais le pauvre oiseau comme un chef-d’œuvre d’art ; et la sainte Vierge que l’une de vous a brisée, je l’aimais parce qu’elle avait un si beau manteau bleu, et parce que son petit Jésus me tendait la main et souriait à mon sourire… Aujourd’hui l’enfant a près de soixante ans, ses cheveux sont blancs, ses traits flétris… Il a passé trente-quatre ans dans les déserts de la Russie… Et cependant il se souvient de la sainte Vierge et du coucou, comme si un seul jour s’était passé depuis que la main de son père l’a conduit ici pour la dernière fois.

— Êtes-vous donc de notre village ? demanda Zanna.

— Ah oui ! répondit le voyageur avec une joyeuse effusion ; mais l’effet de cet aveu ne fut pas tel qu’il l’avait attendu. Un sourire plus affable anima les traits des jeunes filles, mais ce fut tout ; elles ne parurent ni surprises ni réjouies par la révélation du voyageur.

Celui-ci s’adressa à la mère :

— Mais où donc est le vieux Baes [1] Joostens ?

— Le Baes Jean voulez-vous dire ? répondit l’hôtesse ; il est mort depuis plus de vingt-cinq ans.

— Et sa femme, la bonne grosse Pétronille ?

— Morte aussi.

— Morts… morts… dit l’étranger en soupirant. Et le jeune berger André, qui savait tresser de si jolis paniers ?

— Mort aussi ! répondit la paysanne.

Le voyageur pencha la tête et tomba dans une triste rêverie.

Cependant l’hôtesse alla dans la grange raconter à son mari l’aventure de l’inconnu. Le fermier entra à pas lourds dans la chambre, et le bruit de ses sabots tira le voyageur de ses sombres méditations.

Celui-ci se leva, courut au paysan avec un cri de joie et en lui tendant la main. Le paysan prit froidement cette main en considérant l’étranger presque avec indifférence.

— Oh ! vous aussi, Pierre Joostens, vous ne me reconnaissez pas ? s’écria-t-il avec tristesse.

— Non, je ne sais si je vous ai jamais vu. Monsieur.

— Vous ne vous souvenez donc plus de celui qui, au péril de sa vie, plongea sous la glace dans la Veen pour vous sauver d’une mort certaine ?

Le paysan haussa les épaules.

Péniblement affecté, le voyageur reprit d’une voix presque suppliante.

— Vous avez donc oublié le jeune homme qui vous protégeait contre vos camarades, et qui vous apportait tant d’œufs d’oiseaux pour agrandir votre collier de mai ? celui qui vous a appris à faire des trompettes et des flûtes avec l’écorce du saule, et qui vous prenait avec lui lorsqu’il allait au marché dans la charrette du briquetier Pauwel ?

— Je me souviens bien, répondit le paysan indécis, que feu mon père m’a dit autrefois que j’ai manqué me noyer dans la Veen à l’âge de six ans. Mais c’est le long Jean qui m’en a retiré… et celui-là est parti du temps des Français avec la chair à canon de Napoléon ! Qui sait dans quelle terre ses os dorment sans bénédiction ? Que Dieu ait sa pauvre âme !

— Ah ! s’écria l’étranger avec joie, vous me reconnaissez maintenant ? Je suis le long Jean ou plutôt Jean Slaets.

Et, comme le paysan ne répondait pas, il ajouta d’un ton surpris :

— Ne vous souvenez-vous plus du fameux tireur de la société de tir, qui était renommé à quatre lieues à la ronde comme le chasseur par excellence, qui, à la cible ou au blanc, ne pouvait trouver son maître, et auquel tous les autres garçons portaient envie, parce que toutes les jeunes filles le voyaient d’un bon œil ? Eh bien, c’est moi, Jean Slaets…

— C’est possible, répondit le paysan avec défiance ; mais pas moins. Monsieur, je ne vous connais pas, soit dit sans vous offenser. Il n’y a pas de société de tir dans notre commune, et à la place où il y avait une cible autrefois, il y a aujourd’hui une maison de campagne qui reste inhabitée depuis l’année dernière, parce que la dame qui y demeurait est morte.

Découragé par la froideur du paysan, le voyageur ne fit plus d’efforts pour s’en faire reconnaître. Il reprit d’une voix calme, en se levant comme pour partir :

— Il y a au village bien des amis qui ne peuvent m’avoir oublié. Vous, Pierre Joostens, vous étiez beaucoup trop jeune quand tout cela est arrivé. Je suis bien sûr que le briquetier Pauwel me sautera au cou dès qu’il me verra. Demeure-t-il toujours au Marais ?

— La briqueterie est brûlée depuis longtemps, et les glaisières sont comblées. Il pousse là-dessus le plus beau foin de la commune. C’est la prairie du riche Tist…

— Et qu’est devenu Pauwel ?

— Ma foi, toute la famille s’en est allée après l’accident, et je ne sais pas ce qu’il en est… Mort sans doute ! Mais j’entends bien, Monsieur, que vous parlez du temps de mon grand-père ; il ne vous sera pas facile de trouver une bonne réponse à toutes vos questions, à moins que vous ne vouliez aller trouver notre fossoyeur. Celui-là sait sur le bout de son petit doigt ce qui s’est passé depuis cent ans et plus !

— Je le crois bien ; Jean Pierre doit avoir maintenant plus de nonante ans…

— Jean Pierre ? Ce n’est pas là le nom du fossoyeur ! Il s’appelle Laurent Stevens.

Un sourire de satisfaction se peignit sur les traits du voyageur.

— Merci à Dieu, s’écria-t-il, qu’il ait du moins épargné un de mes camarades !

— Laurent était donc votre ami, Monsieur ?

— Mon ami ? dit le voyageur en secouant la tête ; c’est-à-dire que nous étions toujours en lutte et en querelle : histoire d’amour ! Je me souviens entre autres qu’un jour, en nous battant, je le jetai du haut du pont de Kalver-Moeren dans le ruisseau, et cela si bien qu’il faillit s’y noyer ; mais il y a plus de trente ans de cela. Laurent sera bien content de me revoir. Allons, père Joostens, donnez-moi une poignée de main ! Je viendrai souvent boire une pinte ici.

Il paya, prit sous le bras sa valise, et sortit. Derrière l’auberge, il s’enfonça dans un sentier qui traversait une jeune sapinière.

Quelque peu agréables que fussent les renseignements du paysan, ils avaient néanmoins consolé et réjoui le cœur du voyageur. De douces émanations des années écoulées s’élevaient autour de lui, et il se sentait revivre sous le flot de souvenirs qui surgissaient à chaque pas dans son âme. Cependant le jeune bois qui l’entourait de toutes parts ne lui disait rien. Jadis à cette même place s’étendait une haute forêt de sapins dont les branches portaient mille nids d’oiseaux, et au pied desquels mûrissaient en abondance les fruits rafraîchissants du mûrier sauvage. Mais la forêt avait eu le même sort que les habitants du village ; les vieux arbres avaient été abattus par le temps ou par la cognée ; une nouvelle génération avait déjà pris leur place. Celle-ci était donc étrangère et indifférente au voyageur. Mais le chant des oiseaux qui résonnait de tous côtés sous le feuillage était encore le même ; le murmure plaintif du vent dans les rameaux, le cri grêle du grillon, la senteur suave et embaumée des bruyères, tout cela était comme jadis : les êtres avaient changé ; l’éternelle harmonie de la nature était en tout demeurée la même ! Telles étaient les pensées qui remplissaient l’âme du voyageur ; quoiqu’il se sentît leste et joyeux, il poursuivit lentement sa route, sans détacher son regard du sol, jusqu’à ce qu’il fût sorti de la sapinière.

Sous ses yeux se déroulait un verdoyant panorama de prairies et de champs cultivés, au milieu desquels un ruisseau argenté promenait en se jouant ses méandres capricieux ; plus loin, à un quart de lieue environ, se dressait un clocher aigu au sommet duquel le coq doré étincelait comme une étoile du jour sous les feux du soleil ; plus loin encore, un beau moulin à vent faisait tourner ses ailes rouges.

Saisi d’une inexprimable émotion, le voyageur s’arrêta instantanément. Ses yeux se remplirent de larmes ; il laissa tomber par terre sa valise, et tendit les mains en avant, pendant qu’une indicible expression de bonheur et de ravissement illuminait son visage.

En ce moment la cloche du village sonna l’Angelus.

Le voyageur s’agenouilla, pencha la tête sur sa poitrine, et demeura quelques instants immobile, frémissant, abîmé dans son émotion. Une brûlante prière s’échappait de son cœur et de ses lèvres ; nul n’en eût douté à voir son regard monter vers le ciel avec une expression d’ardente reconnaissance, et ses mains jointes s’élever vers Dieu. Il reprit sa valise, et se remit à marcher précipitamment en murmurant, les yeux fixés sur le clocher :

— Toi du moins tu n’as pas changé, humble église où je fus baptisé, où des larmes de joie coulèrent lorsque je fis ma première communion, où tout me semblait si merveilleux, si splendide et si sacré ! Ah ! je reverrai la sainte Vierge avec sa robe d’or et sa couronne d’argent, saint Antoine et son gentil cochon, sainte Ursule et ce diable tout noir avec une langue rouge, dont j’ai rêvé tant de fois… J’entendrai l’orgue, dont le sacristain Sus jouait si bien, pendant que nous chantions à pleine voix : Ave, Maria, gratiá plena !

Le voyageur chantait tout haut ces dernières paroles, et ce souvenir devait le toucher bien profondément, car deux grosses larmes brillantes s’échappèrent de ses yeux. Il reprit sa route en silence et comme oublieux de tout, jusqu’à ce qu’il atteignit un petit pont jeté sur le ruisseau et au delà duquel s’étendait une prairie humide et marécageuse.

Il sourit d’un indéfinissable sourire, d’un sourire tel qu’on eût dit que son âme elle-même apparaissait sur son visage transfiguré.

— C’est ici, dit-il d’une voix émue, que j’ai, pour la première fois, touché la main de Rosa ; ici que, pour la première fois, nos yeux se sont dit ces choses qui donnent sur la terre les joies des bienheureux et ouvrent le ciel aux jeunes cœurs ; alors comme maintenant les iris d’or brillaient au soleil, alors aussi l’alouette chantait sur nos têtes…

Il franchit le pont et entra dans la prairie ; il murmurait :

— Hélas ! les fleurs d’autrefois sont mortes ! L’alouette qui chantait notre amour est morte ! Leurs enfants saluent seuls le vieillard qui revient comme une ombre des temps qui ne sont plus ! Et Rosa, ma bien-aimée Rosa ! vit-elle encore ? Peut-être ! Elle doit être mariée : elle a des enfants sans, doute. Ceux qui demeurent oublient toujours le malheureux qui va souffrir loin de la terre natale…

Un sourire ironique plissa ses lèvres.

— Pauvre pèlerin, la jalousie s’éveille en toi comme si ton cœur était encore dans son printemps ! Le temps des amours est pourtant passé depuis longtemps ! Bah ! ce n’est rien… Si seulement elle me reconnaît, si elle se souvient encore de notre ardente affection, alors, ô mon Dieu, je ne regretterai pas mon voyage de six cents lieues et je descendrai consolé dans la tombe, au milieu de mes parents et de mes amis…

Un peu plus loin et aux approches du village, il entra dans une auberge qui portait pour enseigne une charrue, et demanda à l’hôtesse un verre de bière.

Au coin du foyer, près de la grande marmite du bétail, était assis un homme très-âgé qui, immobile comme une statue de pierre, semblait contempler le feu.

Le voyageur reconnut le vieillard avant que la femme ne fût revenue de la cave. Il rapprocha précipitamment sa chaise, et lui prit la main en disant d’une voix joyeuse :

— Que Dieu soit béni de vous avoir laissé vivre aussi longtemps, Baes Joris ! Vous êtes encore du bon vieux temps, vous ! Ne me reconnaissez-vous pas ? Non ? Vous ne vous souvenez pas de ce jeune polisson qui grimpait toujours par-dessus votre haie et mangeait vos pommes avant qu’elles fussent mûres ?…

— Nonante-six ans ! grommela le vieillard sans bouger.

— C’est vrai ! dit le voyageur avec un soupir… Mais dites-moi donc, Baes Joris, si Rosa, la fille du charron, vit encore ?

— Nonante-six ans ! répéta le vieillard d’une voix creuse.

L’hôtesse reparaissait avec la bière et dit au voyageur :

— Il est aveugle et sourd, Monsieur. Ne lui parlez pas davantage ; il ne vous entend pas.

— Aveugle et sourd ! murmura tristement le voyageur. Que de ravages le temps implacable a faits en trente ans ! Je marche ici au milieu des ruines d’une génération entière !

— Vous demandez des nouvelles d’une Rosa, fille du charron, Monsieur ? reprit la femme. Notre charron a cinq filles, mais aucune ne s’appelle Rosa : l’aînée se nomme Beth : elle a épousé le porteur de lettres ; le nom de la seconde est Gonde : elle est faiseuse de bonnets ; la troisième est Nele ; la plus petite s’appelle Annette, et elle est idiote, la pauvre enfant !

— Je ne parle pas de ces gens-là ! s’écria l’étranger avec impatience ; je parle de la famille de Kob Meulinckx.

— Oh ! ceux-là sont tous morts depuis longtemps, Monsieur ! répondit la femme.

Frappé d’une émotion subite et profonde, le voyageur s’élança hors de l’auberge avec une précipitation fébrile. Il couvrit ses yeux des deux mains et s’écria avec désespoir :

— Elle aussi, ô mon Dieu ! Ma pauvre Rosa, morte ! Toujours, toujours cet impitoyable mot : mort ! mort ! Personne sur la terre ne me reconnaîtra donc ? Pas un seul regard ami ne se fixera sur moi !

Chancelant comme un homme ivre, il s’enfuit sous un bouquet de sapins, et là, accablé de douleur, il demeura la tête appuyée contre un arbre jusqu’à ce que sa déchirante émotion se fût peu à peu calmée. Il entra alors dans le village à pas lents et alourdis. Sa route le mena au cimetière isolé, où il s’arrêta, la tête nue, au pied de la croix, et dit :

— C’est ici, devant l’image du Dieu crucifié, que Rosa m’a promis de me rester fidèle et d’attendre mon retour. Nous étions suffoqués de douleur, nos larmes tombaient sur ce banc, et, presque évanouie de chagrin, elle reçut la croix d’or, gage d’amour chèrement acheté… Pauvre amie, peut-être foulé-je aux pieds tes restes mortels ?

Brisé par cette douloureuse pensée, il se laissa glisser sur le banc et y demeura longtemps assis comme sans connaissance. Son regard accablé parcourait lentement le sol du cimetière, où de petits monticules indiquaient les tombes les plus récentes. Il souffrait de voir comme les petites croix de bois tombaient de vétusté sans qu’une main d’enfant songeât à relever ce signe de souvenir sur la tombe d’un père ou d’une mère. Ses parents à lui dormaient aussi dans cette terre ! Mais qui pourrait lui dire où se trouvaient leurs tombes ?

Il resta longtemps absorbé dans ces amères et pénibles réflexions ; la pensée de l’éternité pesait sur son âme, lourde comme une pierre sépulcrale, lorsque des pas d’homme vinrent tout à coup l’éveiller au milieu de son rêve funèbre.

Le long du mur du cimetière, le vieux fossoyeur s’avançait la bêche sur l’épaule. Son extérieur portait les traces évidentes de la souffrance et de la pauvreté ; son dos s’était courbé par l’incessant travail de la bêche. Ses cheveux étaient blancs et sa face creusée de rides profondes ; pourtant une lueur d’énergie brillait encore dans son regard.

Au premier coup d’œil, le voyageur reconnut Laurent, son ancien rival, et fut sur le point de courir à lui ; mais les cruelles déceptions qu’il avait rencontrées jusque-là le retinrent et le décidèrent à se taire et à essayer si Laurent le reconnaîtrait encore.

Le fossoyeur s’arrêta à quelques pas, et après l’avoir examiné avec une visible curiosité, il se mit à tracer dans le gazon un carré long, afin de creuser en cet endroit une nouvelle fosse. Toutefois il ne cessait d’observer par un regard oblique celui qui était assis devant lui ; bientôt une maligne joie brilla dans ses yeux.

Le voyageur, se méprenant sur l’expression qu’avait prise la figure du fossoyeur, sentit battre son cœur en attendant que Laurent vint à lui et prononçât son nom.

Mais le fossoyeur lui jeta de nouveau un regard railleur, plongea la main dans la poche de sa misérable veste et en retira un vieux calepin enveloppé de sale parchemin et auquel était suspendu un crayon par un cordon de cuir. Il se détourna et parut écrire sur le calepin.

Ce fait, accompagné de l’expression triomphante des traits du fossoyeur, frappa tellement le voyageur qu’il se leva, s’approcha et demanda d’une voix étonnée :

— Qu’écrivez-vous donc dans votre calepin ?

— Ce sont mes affaires ! répondit Laurent Stevens ; il y a terriblement longtemps que vous êtes sur ma liste : Je fais une croix à votre nom.

— Ah ! vous me reconnaissez donc ? s’écria avec joie le voyageur.

— Vous reconnaître ? dit en ricanant le fossoyeur ; je ne sais pas ; mais je me souviens, comme si c’était d’hier, qu’un méchant jaloux me jeta un jour à l’eau et manqua m’y noyer parce que j’étais aimé de Rosa, la fille du charron ! Depuis lors pourtant on a béni bien des cierges pascaux…

— Vous, aimé de Rosa ? interrompit l’étranger ; ce n’est pas vrai, c’est moi qui vous le dis !

— Ah ! vous le savez trop bien, jaloux que vous étiez ! N’a-t-elle pas porté, pendant toute une année, l’anneau d’argent bénit que j’avais rapporté pour elle de Scherpenheuvel ? Et n’est-ce pas vous qui le lui avez pris de force et l’avez jeté dans le ruisseau ?

Le voyageur sourit tristement :

— Laurent, Laurent, s’écria-t-il, nous nous égarons ! Nous redevenons enfants par les souvenirs ! Croyez-moi, Rosa ne vous a pas aimé comme vous le pensez ; elle a accepté votre anneau par amitié et parce qu’il était bénit. J’étais brusque et hautain dans ma jeunesse, et je n’ai pas toujours agi généreusement envers mes camarades ; mais faut-il que trente-quatre années, qui ont brisé tant d’hommes et de choses, aient laissé sans les calmer nos plus mauvaises passions ? Ah ! Laurent, le seul homme qui ne m’ait pas oublié est-il et restera-t-il un ennemi ? Allons ! tendez-moi votre main : soyons amis ; je vous rendrai heureux pour le reste de votre vie !

Le fossoyeur retira brusquement sa main et dit d’une voix sombre :

— Oublier ? Moi vous oublier ? Il est trop tard : vous avez empoisonné ma vie ! Il ne s’est pas passé un jour que je n’aie pensé à vous. Était-ce pour bénir votre nom ? Ah ! jugez-en vous-même, vous qui avez fait mon malheur !

Le voyageur joignit ses mains tremblantes, leva les yeux au ciel et s’écria avec désespoir :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! la haine seule me reconnaît ! La haine seule n’oublie pas !

— Vous avez bien fait, reprit le fossoyeur avec un rire méchant, de revenir vous coucher auprès de vos parents morts. Je vous ai gardé une bonne tombe ; je placerai le long Jean si hautain sous la gouttière de l’église : l’eau du ciel lavera la méchanceté de son corps !

Un tremblement soudain secoua les membres du voyageur, et un éclair d’indignation et de colère jaillit de ses yeux. Mais cette violente émotion disparut aussitôt pour faire place à un sentiment d’abattement et de pitié.

— Vous repoussez la main d’un frère qui revient après trente-quatre ans d’absence, dit-il en soupirant. Le premier salut que vous adressez à votre vieux camarade est une amère raillerie ? Laurent, ce n’est pas bien… Mais soit ! n’en parlons plus. Dites-moi seulement où reposent mes parents ?

— Je ne le sais pas, grommela le fossoyeur. Il y a bien vingt-cinq ans qu’ils sont morts… Depuis ce temps-là, j’ai creusé au moins trois fois des fosses à la même place…

Ces paroles firent sur le voyageur une impression si pénible que sa tête s’inclina sur sa poitrine, son regard s’attacha fixement sur la terre, et il demeura plongé dans un navrant désespoir.

Le fossoyeur reprit son travail ; mais ses mouvements étaient lents, et lui-même semblait tout à coup saisi d’une préoccupation profonde. Il vit et pénétra l’amère douleur du voyageur, et s’effraya intérieurement du désir de vengeance qui s’était éveillé en lui et l’avait poussé à torturer un homme aussi impitoyablement. La transformation de sentiments qui s’opérait en lui se reflétait aussi sur son visage ; le sourire railleur disparut de ses lèvres, il contempla quelques instants son compagnon affligé avec une pitié croissante, puis il s’approcha lentement de lui, saisit sa main et lui dit d’une voix calme, mais pénétrante :

— Jean, mon ami, pardonnez-moi ce que j’ai fait et dit ! J’ai mal et cruellement agi ; mais, Jean, savez-vous ce que j’ai souffert par vous ?

— Laurent, s’écria le voyageur en lui saisissant les mains avec effusion, ce sont des fautes de jeunesse. Et voyez combien peu je songe à notre inimitié ! rien que d’entendre prononcer mon nom par vous j’ai éprouvé un inexprimable bonheur… Eh bien ! je vous en suis tout reconnaissant ; bien que vous m’ayez brisé le cœur par vos lugubres railleries… Et maintenant, Laurent, dites-moi où Rosa est enterrée ? Elle se réjouira dans le ciel si elle nous voit réconciliés et devenus frères près de sa dernière demeure !

— Enterrée ? reprit le fossoyeur ; plût à Dieu qu’elle fût enterrée, la pauvre femme !

— Qu’est-ce ? que voulez-vous dire ? s’écria le voyageur ; Rosa vit-elle encore ?

— Oui, elle vit, répondit Laurent, si on peut appeler vivre l’affreuse existence qu’elle a à supporter !

— Vous me faites trembler. Pour l’amour de Dieu, parlez ! Quel malheur l’a frappée ?

— Elle est aveugle.

— Aveugle ? Rosa aveugle ! Elle n’a plus d’yeux pour me revoir ! Hélas ! hélas !

Éperdu de douleur, il tomba défaillant sur le banc. Le fossoyeur vint se placer devant lui et ajouta :

— Depuis dix ans elle est aveugle et elle mendie son pain de chaque jour… ; toutes les semaines je lui donne quelques sous, et lorsque nous cuisons il y a toujours un petit pain pour elle.

Le voyageur bondit et pressa énergiquement la main du fossoyeur :

— Merci, merci, dit-il. Dieu vous bénisse pour votre affection envers elle ! Je me charge, en son saint nom, de vous récompenser. Je suis riche, très-riche. Dès aujourd’hui, nous nous reverrons. Mais dites-moi sans retard où est Rosa ; chaque instant lui apporte une misère… En disant ces mots, il entraînait par la main le fossoyeur, et se dirigeait vers la porte du cimetière.

Laurent montra du doigt devant lui :

— Voyez-vous là-bas, près du bois, fumer cette petite cheminée ? C’est la chaumière du faiseur de balais, Nélis Ooms. C’est là qu’elle demeure…

Sans attendre de nouvelles explications, le voyageur traversa le village et se dirigea vers le point indiqué. Il atteignit bientôt la cabane isolée.

C’était une humble habitation construite de bois de bouleau maçonné avec l’argile, mais proprement blanchie à l’extérieur d’une couche de chaux.

À quelques pas du seuil, quatre petits enfants s’amusaient, sous les chauds rayons du soleil, à creuser la terre et à planter un jardin éphémère de bluets et de coquelicots. Ils étaient pieds nus et à peine vêtus. L’aîné, petit garçon de six ans environ, ne portait qu’une courte chemise de toile. Tandis que ses trois jeunes sœurs, toutes confuses, contemplaient timidement l’inconnu, le petit garçon fixait au contraire sur lui un regard plein d’assurance où pouvaient se lire à la fois la surprise et la curiosité.

Le voyageur sourit aux enfants sans s’arrêter et entra dans la chaumière, où il trouva le mari liant des balais dans un coin et la femme filant près du foyer.

Tous deux avaient à peine trente ans et paraissaient au premier coup d’œil satisfaits de leur sort. Tout était d’ailleurs autour d’eux aussi net et aussi propre que le permet la vie des champs dans une aussi étroite demeure.

L’entrée de l’étranger les surprit peu, bien que tous s’avançassent sur-le-champ vers lui par politesse. Ils croyaient sans doute qu’il venait demander son chemin, car le mari se dirigea vers la porte comme pour prévenir son désir. Mais lorsque le voyageur leur demanda d’une voix altérée et tremblante : — Est-ce ici que demeure Rosa Meulinckx ? les deux époux échangèrent un regard inexplicable et se sentirent à leur tour si troublés qu’ils ne surent que dire.

— Oui, Monsieur, répondit enfin le mari, Rosa demeure ici ; mais elle est sortie pour aller mendier. Voudriez-vous lui parler ?

— Mon Dieu ! mon Dieu ! où est-elle ? s’écria le voyageur. Ne peut-on la trouver tout de suite ?

— Cela serait difficile. Monsieur ; elle est sortie avec notre petite Trinette, pour faire sa ronde de la semaine ; mais d’ici à une heure elle sera certainement rentrée ; cela ne manque jamais !

— Puis-je donc l’attendre ici, bonnes gens ? demanda le voyageur.

À peine ces paroles étaient-elles prononcées que le mari courut dans une chambrette voisine et en rapporta un siège qui, bien que rude et de forme grossière, paraissait cependant plus commode que les chaises boiteuses de la chambre de devant. Non contente de cela, la femme tira d’une armoire un linge d’une blancheur de neige et l’étendit sur le siège en engageant l’étranger à s’y asseoir. Celui-ci fut touché de cette cordialité simple mais bien sentie, et rendit le linge à la femme avec mille remerciements ; puis il s’assit et ses yeux errèrent silencieusement autour de la chambre, comme pour y trouver quelque chose qui lui parlât de Rosa. Tandis qu’il avait la tête tournée, il sentit tout à coup une petite main qui s’introduisait tout doucement dans la sienne et caressait ses doigts. Surpris de cette marque d’affection, il retourna la tête.

Son regard rencontra les yeux bleus du petit garçon qui le contemplaient avec un sourire céleste aussi affectueusement que s’il eût été pour lui un père ou un frère.

— Viens ici, Petit Pierre, dit la mère ; il ne faut pas être si hardi, mon enfant.

Mais Petit Pierre parut ne pas avoir entendu la recommandation, et continua à regarder fixement l’inconnu et à le caresser, si bien que celui-ci se sentit tout ému de l’inexplicable affection que lui témoignait l’enfant.

— Comme tes yeux bleus sont doux, mon cher petit, dit-il, ils m’émeuvent jusqu’au fond de l’âme ! Viens, je veux te donner quelque chose, puisque tu es si gentil ! Il tira de sa poche une belle bourse à anneaux d’argent et brodée de perles, y laissa quelques pièces de menue monnaie et la donna au petit garçon, qui contempla bien son cadeau d’un air ravi, mais ne quitta pourtant pas la main du voyageur.

La mère s’approcha et dit à l’enfant d’un ton de reproche :

— Petit Pierre, Petit Pierre, ne sois pas malhonnête, remercie Monsieur et baise sa main !

L’enfant baisa la main, inclina la tête cette fois et dit d’une voix claire :

— Merci, monsieur le long Jean !

Un coup de foudre n’eût pas frappé le voyageur plus fort que son nom prononcé par cet enfant innocent. Des larmes coulèrent, malgré lui, sur ses joues ; il prit le petit garçon sur ses genoux, et le regarda avidement dans les yeux, en s’écriant :

— Ô mon cher petit ange, tu me connais ? Moi que tu n’as jamais vu ! Qui donc t’a appris mon nom ?

— Rosa l’aveugle ! répondit l’enfant.

— Mais comment est-il possible que tu m’aies reconnu ? Est-ce Dieu lui-même qui a éclairé ton âme enfantine ?

— Oh ! je vous ai reconnu tout de suite, dit petit Pierre ; quand je mène Rosa mendier, elle parle toujours de vous, et elle dit que vous êtes si grand, et que vous avez des yeux noirs qui brillent, et que vous devez revenir et nous apporter toutes sortes de belles choses… et je n’ai pas eu peur de vous, Monsieur, car Rosa a dit que je devais vous aimer, et que vous me donneriez un grand arc et une flèche…

Le voyageur écoutait avec ravissement les douces confidences de l’enfant. Tout à coup il l’embrassa avec effusion et dit d’une voix solennelle :

— Père, mère, cet enfant est riche ! Je le ferai élever, instruire, puis je le doterai généreusement. Puisqu’il m’a reconnu, je veux qu’il doive à cette reconnaissance son bonheur en ce monde !

Les parents étaient hors d’eux-mêmes d’étonnement et de joie.

— Oh ! balbutia le père, c’est trop de bonté. Nous vous reconnaissions tous ; mais nous n’osions y croire. Rosa ne nous a pas dit que vous êtes un riche monsieur.

— Et vous aussi, bonnes gens, vous me connaissez, s’écria le voyageur. Vous me connaissez ? Je suis donc ici entouré d’amis : je retrouve une famille, des parents, là où jusqu’à présent je n’ai rencontré que la mort et l’oubli !

La femme montra une sainte Vierge tout enfumée sur la cheminée, et dit :

— Tous les samedis un cierge était allumé là pour le retour… ou pour l’âme de Jean Slaets !

Le voyageur leva pieusement les yeux au ciel, et comme si son cœur eût été délivré d’un poids immense, il s’écria :

— Soyez béni, mon Dieu ! vous avez cependant fait l’amour plus puissant que la haine. Mon ennemi a gardé dans son cœur mon nom enveloppé dans le sombre souvenir de son inimitié ; mon amie a vécu de ma mémoire, son amour a tout enflammé autour d’elle ; elle m’a rendu présent ici, et m’y a fait aimer… alors que six cents lieues me séparaient d’elle ! Merci, mon Dieu, je suis assez récompensé !

Un long silence suivit ces paroles ; Jean Slaets maîtrisait difficilement l’émotion qui agitait son âme, et les habitants de la chaumière respectaient cette émotion. Le mari avait même repris son travail, bien qu’il épiât le moindre signe pour voler au-devant des désirs de son hôte.

Celui-ci avait repris petit Pierre sur ses genoux ; il dit enfin d’une voix redevenue calme :

— Mère, y a-t-il longtemps que Rosa demeure avec vous ?

La femme apporta son rouet près de Jean Slaets, comme si elle se préparait à faire un long récit ; elle s’assit et répondit :

— Je vais vous dire, Monsieur, comment elle est venue chez nous. Il faut savoir que, lorsque les vieux Meulinckx sont morts, leurs enfants ont partagé ce qu’ils laissaient, et Rosa, qui pour tout l’or du monde n’eût pas consenti à se marier — je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi — Rosa a cédé sa part à son frère, à condition qu’elle demeurerait chez lui, sa vie durant. Avec cela elle s’occupait de faire des bonnets et gagnait par son travail un bel argent qu’elle ne devait pas rapporter à son frère. Elle le dépensait tout en bonnes œuvres ; elle allait visiter les malades et faisait venir le docteur à ses frais, quand les gens devaient y regarder de trop près. Elle avait toujours à la bouche une bonne parole pour consoler chacun, et dans sa poche une chose ou l’autre qui réjouissait et réconfortait les malades. Un jour — nous n’étions pas mariés depuis six mois — mon homme revint à la maison avec une maladie mortelle ; — écoutez ! c’est depuis lors qu’il a gardé cette toux-là. Si notre pauvre Nélis n’est pas au cimetière, c’est au bon Dieu et à la chère Rosa que nous le devons. Oh ! Monsieur, si vous aviez pu voir ce qu’elle a fait pour nous par pure amitié ! Elle apporta des couvertures, car il faisait froid et nous étions bien pauvres ; elle fit venir deux docteurs des autres communes pour causer ensemble de la maladie de Nélis ; elle veilla auprès de lui, adoucit ses souffrances et mon chagrin par ses bonnes paroles, et nous donna tout l’argent nécessaire pour acheter à manger et payer les petites bouteilles du pharmacien ; car Rosa était aimée de tout le monde, et quand elle allait près de la dame du château ou des bons paysans demander des secours pour les pauvres, on ne lui refusait jamais une grosse aumône. Et cela a duré six semaines ainsi, Monsieur, six semaines pendant lesquelles notre Nélis est resté étendu sur le grabat, et Rosa nous a protégés et aidés jusqu’à ce qu’il ait pu tout doucement se remettre à travailler…

— Comme vous devez aimer la pauvre aveugle ! dit le voyageur en soupirant.

Le mari leva la tête ; des larmes brillaient dans ses yeux, et il s’écria avec une véritable exaltation :

— Si mon sang pouvait lui rendre la vue, je le laisserais couler jusqu’à la dernière goutte !

Cette exclamation produisit un tel effet sur Jean Slaets que la femme s’en aperçut et fit un signe de tête à son mari pour lui recommander le calme. Elle reprit :

— Trois mois après. Dieu nous donna un enfant : il est sur vos genoux. Rosa, qui longtemps avant savait qu’il devait venir au monde, voulut le tenir sur les fonts, et Pierre, le frère de Nélis, devait être parrain. Mais le jour du baptême on se demanda quel nom il fallait donner à l’enfant, Rosa demanda en grâce qu’on l’appelât Jean ; mais le parrain, bon homme, mais entêté, il faut le dire, voulut, et il n’y avait rien à faire, que l’enfant se nommât Pierre comme lui ; après qu’on eut bien disputé il fut baptisé Jean-Pierre. Nous l’appelons petit Pierre, parce que son parrain, qui doit tout de même être maître en cela, puisque c’est un garçon, le veut ainsi, et serait fâché si nous faisions autrement. Mais Rosa ne veut pas entendre parler de Pierre : elle n’appelle pas l’enfant autrement que Jean ; le cher agneau y est habitué, et il sait qu’il se nomme Jean parce que c’est aussi votre nom. Monsieur…

Le voyageur pressa avec effusion l’enfant sur son sein, lui donna un ardent baiser, et se mit à contempler sans rien dire le petit garçon qui le regardait en souriant ; le cœur de Jean Slaets débordait des plus douces joies. La femme continua :

— Le frère de Rosa s’était entendu avec des gens d’Anvers pour acheter dans le pays toutes sortes de denrées et les envoyer en Angleterre. Ce commerce devait l’enrichir, disait-on ; car il menait toutes les semaines à Anvers au moins dix voitures toutes chargées. Au commencement tout alla bien ; mais tout d’un coup quelqu’un fit banqueroute à Anvers, et le malheureux Baptiste Meulinckx qui répondait de tout, se trouva sur la paille et si pauvre qu’il n’eut pas même de quoi payer la moitié de ses dettes. Il en est mort, que le bon Dieu ait son âme ! Rosa alla alors demeurer dans une petite chambre chez Nand Flink ; mais la même année, Karel, le fils de Nand, qui était parti comme conscrit, revint à la maison avec les yeux malades. Quinze jours à peine après son retour, il devint aveugle. Rosa, qui avait pitié de lui et n’écoutait que son bon cœur, l’avait soigné dans sa maladie et lui donnait le bras pour lui faire prendre l’air. La pauvre fille gagna aussi la maladie des yeux, et depuis ce temps-là elle n’a plus vu le jour. Nand Flink est mort, et ses enfants sont partis. L’aveugle Karel est dans une ferme du côté de Lierre. Nous avons alors prié Rosa de venir demeurer chez nous ; nous lui avons promis que nous l’aimerions bien, et que nous travaillerions pour elle tous les jours de notre vie ; elle est venue avec joie, et je puis le dire assez haut pour que Dieu l’entende, depuis bientôt six ans elle n’a reçu de nous que des paroles d’amitié, car elle est la douceur et la bonté même, et quand il s’agit de faire un plaisir à Rosa, nos enfants se battraient et s’arracheraient les cheveux pour arriver les premiers…

— Et elle mendie ! dit le voyageur en soupirant.

— Oui, Monsieur, dit la femme avec une sorte de dignité blessée ; mais ce n’est pas notre faute ! Ne croyez pas que nous ayons oublié ce que Rosa a fait pour nous ! — Si nous avions dû nous atteler à la charrue et souffrir tous de faim, pour qu’elle ne mendie pas, elle ne l’aurait jamais fait ! Ah ! que pensez-vous donc de nous. Monsieur ? Non, nous l’en avons empêchée pendant plus de six mois, et c’est le seul chagrin que nous lui ayons jamais fait. Lorsque notre ménage s’est si vite augmenté, Rosa a pensé, dans son cœur d’ange, qu’elle pouvait nous être à charge, et elle a voulu nous assister. Il n’y a rien eu à faire ; elle devenait malade de tristesse ; nous le voyions bien, et après qu’elle eut supplié pendant une demi-année, nous avons fini par consentir. Après tout, Monsieur, ce n’est pas une honte pour une femme aveugle ! Et puis, bien que nous soyons pauvres, nous n’avons, Dieu merci, besoin de rien. Elle nous force souvent à accepter une partie de ce qu’elle ramasse dans ses tournées, — nous ne pouvions toujours être en dispute avec elle, — mais en recevant d’elle d’une main, nous lui rendons le double de l’autre ; car quoiqu’elle ne le sache pas, elle est mieux habillée que nous, et le manger que nous lui préparons, est aussi beaucoup meilleur que le nôtre. Il y a toujours pour elle un petit pot à part dans les cendres. Tenez, le voilà ; une couple d’œufs et une sauce au beurre sur ses pommes de terre. Quant au reste de ce qu’elle reçoit, je crois avoir compris à ses paroles qu’elle le met de côté pour quand nos enfants seront grands. Ah ! Monsieur, elle mérite bien que sa bonté ait une récompense, mais ce n’est malheureusement pas nous qui pourrions la lui donner !

Le voyageur avait écouté ces explications dans un profond silence ; seulement le sourire de bonheur peint sur son visage, et son regard humide, et attendri attestaient la douce émotion qui remplissait son cœur.

La femme avait cessé de parler et remis son rouet en mouvement. Le voyageur demeura quelque temps encore plongé dans ses réflexions. Soudain il posa l’enfant à terre, alla à l’homme qui travaillait, et dit comme s’il lui donnait un ordre formel :

— Laissez là ce travail.

Le faiseur de balais ne le comprit pas et fut tout interdit du ton de sa voix.

— Laissez là ce travail, vous dis-je, et donnez-moi la main, Censier-Nélis !

— Censier ! balbutia le faiseur de balais avec stupéfaction.

— Allons ! allons ! s’écria le voyageur, jetez-moi tous ces balais à la porte ; je vous donne une métairie, quatre vaches à lait, un veau, deux chevaux, et tout ce qu’il faut pour une bonne ferme. — Vous ne me croyez pas ? reprit-il en montrant au faiseur de balais une poignée d’or ; c’est pourtant la vérité que je vous dis ! Je pourrais vous donner cela tout de suite, mais je vous estime et vous aime trop pour vous mettre de l’argent dans la main ! Je veux vous faire propriétaire d’une bonne ferme et protéger vos enfants, même après ma mort !

Les bonnes gens échangèrent un regard humide et étonné, et ne parurent pas bien comprendre ce dont il était question. Tandis que le voyageur cherchait à leur donner de nouvelles assurances, petit Pierre vint le tirer par la main comme s’il eût eu quelque chose à lui dire.

— Que veux-tu, mon petit ami ? demanda-t-il.

— Monsieur Jean, répondit l’enfant, voici les paysans qui reviennent des champs. Je sais bien où est Rosa. Faut-il courir au-devant d’elle pour lui dire que vous êtes arrivé ?

Le voyageur prit la main de Petit Pierre et l’entraîna lui-même vers la porte en disant :

— Viens ! viens ! conduis-moi !

Et sans prendre congé des gens de la chaumière autrement que par un geste, il suivit le petit garçon, qui se dirigeait à pas empressés vers le centre du village. Lorsqu’ils atteignirent les premières maisons, les paysans surpris sortirent des granges et des écuries, et regardèrent, yeux et bouche béants, comme si un miracle se fût passé sous leurs yeux. C’était en effet un singulier spectacle que cet enfant en chemise et pieds nus, qui sautillait à côté de l’inconnu dont il tenait la main, en lui souriant et en babillant familièrement avec lui. Les braves gens étonnés ne pouvaient comprendre ce que ce riche monsieur, qui leur semblait un baron au moins, avait à faire avec Petit Pierre. La stupéfaction s’accrut lorsqu’on vit l’étranger se pencher vers l’enfant et l’embrasser. La seule idée qui vint à quelques-uns et sur laquelle chacun donna son opinion devant toutes les portes, fut que le riche monsieur avait acheté l’enfant de ses parents pour le faire élever comme son propre fils. Cela s’était déjà vu de la part de gens de la ville qui n’avaient pas d’enfants ; — et Petit Pierre, le fils du faiseur de balais, était bien le plus joli petit garçon du village avec ses grands yeux bleus et sa petite tête blonde et frisée… Pourtant il était étrange que le riche monsieur emmenât l’enfant en chemise !

Cependant le voyageur avançait… Le village entier lui semblait illuminé d’une lumière céleste ; le feuillage des arbres était de la plus douce verdure, les humbles maisonnettes lui souriaient, l’air était chargé de senteurs vivifiantes et embaumées…

Son attention s’était détournée de l’enfant ; il était tout entier à cette nouvelle impression de félicité. Cependant son œil se portait au loin et essayait de percer du regard un massif d’arbres qui semblait fermer le chemin à l’autre bout du village.

Tout à coup l’enfant tira fortement sa main et s’écria bien haut :

— Ah ! là-bas, là-bas, voilà Rosa qui vient avec Trinette !

En effet, une femme aveugle et déjà âgée, conduite par une petite fille de cinq ans, venait de paraître à l’angle d’une maison, et entrait dans la rue principale.

Le voyageur, au lieu d’obéir à l’impatient appel de l’enfant, demeura immobile, et contempla avec douleur la pauvre aveugle qui s’avançait lentement dans le lointain. Était-ce là sa Rosa chérie ? Était-ce là la belle et gracieuse jeune fille dont l’image était encore empreinte dans son cœur, si jeune et si charmante ?

Mais cette hésitation disparut en un instant ; il entraîna l’enfant, et courut au-devant de son amie. Lorsqu’il ne fut plus qu’à cinquante pas d’elle, il ne put se contenir davantage, et le nom de : Rosa ! Rosa ! s’échappa de sa poitrine comme un indicible cri de joie.

En entendant cette voix, l’aveugle retira sa main de celle de son guide, et se mit à trembler comme si elle eût eu une attaque de nerfs. Elle tendit les bras en avant comme pour chercher, et répondit par le cri de : Jean ! Jean ! en courant tout droit vers celui qui l’avait appelée. En même temps elle tirait quelque chose de son sein, brisait le cordon qui entourait son cou, et montrait d’un geste incertain une petite croix d’or.

Elle tomba ainsi dans les bras de Jean Slaets, qui voulut l’embrasser en murmurant d’inintelligibles paroles. Mais l’aveugle le repoussa doucement de son chemin avec les mains. Et comme ce refus le touchait péniblement, elle prit sa main et dit :

— Jean, Jean, je vais mourir de bonheur… Mais j’ai fait une promesse à Dieu. Viens, viens avec moi ; mène-moi au cimetière !

Jean Slaets ne comprenait pas ce que voulait dire Rosa, mais le ton de sa voix lui fit pressentir qu’un motif sérieux, sacré peut-être, lui ordonnait d’obéir sans réplique au désir de son amie.

Sans prendre garde aux villageois qui étaient accourus auprès d’eux et les entouraient, il conduisit l’aveugle au cimetière. Rosa se dirigea vers le banc placé sous la croix, et là elle fit agenouiller Jean à côté d’elle.

— Prie, prie, dit-elle ; je l’ai promis à Dieu !

Elle leva les mains au ciel, pria quelques instants à voix basse, puis elle enlaça les bras au cou de son ami, et l’embrassa avec une telle émotion que ses forces l’abandonnèrent et qu’elle laissa, muette, mais souriante, tomber sa tête sur le sein du voyageur.

Pendant cette scène, Petit Pierre dansait autour des paysans en battant des mains et en criant :

— C’est le long Jean ! c’est le long Jean !

  1. Le mot baes signifie proprement maître ; les Flamands l’emploient habituellement pour désigner le chef de la maison, et surtout le maître d’une auberge ou d’un estaminet.