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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



La mort de Christian ix, roi de Danemark et doyen des souverains et chefs d’État de l’univers, apporte aux peuples et aux rois une leçon salutaire. Au cours de son long règne parsemé d’épreuves (car de brillantes alliances contractées par ses enfants pouvaient-ils compenser aux yeux du prince la mutilation de sa patrie !) Christian ix a gouverné, si l’on peut ainsi dire, par deux moyens exclusifs : la patience et la bonté. Des traits de sa bonté on fera le plus charmant recueil d’anecdotes royales. Quant à sa patience, elle fournira aux élus et aux électeurs de l’avenir le sujet de méditations instructives. Le temps est un premier ministre bien remarquable pour qui sait s’en accommoder. Le roi de Danemark y excellait. Ses sujets, d’ailleurs, se montraient dignes de lui. Ils mettaient parfois des années à le convaincre ou à se laisser convaincre par lui ; l’accord finissait toujours par s’établir et l’on faisait de la sorte l’économie des agitations stériles, des vaines disputes et des erreurs précipitées, toujours difficiles à réparer.

Choses du Pérou.

Les Péruviens sont extraordinaires. Ils viennent de célébrer par plusieurs semaines de fêtes le vingt-cinquième anniversaire d’une défaite écrasante, celle que leur infligea en 1880 l’armée chilienne. Qu’on ait entouré de quelque solennité l’inauguration d’un monument à la mémoire du colonel Bolognesi, le héros d’Arica — et de ses compagnons, c’est tout simple ; mais que le rappel d’une guerre malheureuse dont les résultats pèsent si lourdement sur la nation puissent donner lieu à une série d’interminables et coûteuses réjouissances cela dépasse un peu notre compréhension européenne ; cela rompt tout au moins avec les usages suivis jusqu’à ce jour par la majorité des peuples. Il y a plus encore. Ce n’était pas un péruvien qui commandait les troupes au cours de ces fêtes, c’était le général Saenz Peña. Saenz Peña est jurisconsulte de son métier et porte dans l’habitude de la vie le titre de docteur, titre qu’il échangera prochainement peut-être pour celui de président de la République… Argentine. Voici vingt-cinq ans, ce futur chef d’État, bouillonnant de jeunesse, riche et ambitieux, apporta son épée de volontaire au service du Pérou. Il fut un des rares survivants d’Arica ; Lima, en lui rendant des honneurs exceptionnels, ne fait qu’acquitter une dette de reconnaissance. Tout de même placer l’armée nationale sous le commandement d’un étranger pour commémorer en grande pompe un échec retentissant, c’est original, il n’y a pas à dire ! Heureusement pour eux, les Péruviens ont d’autres occupations. Ils discutent en ce moment un projet colossal et relativement aisé. Ce serait l’utilisation électrique des eaux du fameux lac Titicaca qui est situé à plus de 3.700 mètres au dessus du niveau de la mer et présente une superficie d’environ 6.000 kilomètres carrés. Si on le desséchait on disposerait, paraît-il, d’une force annuelle de 213.000 chevaux pendant cent années. Mais, sans parler des autres inconvénients, ce ne serait pas gentil pour ceux de l’an 2.000. Aussi cherche-t-on plus simplement à remplacer les déversoirs partiels et inutilisés du lac par un déversoir unique qui dépasserait en puissance les chutes mêmes du Niagara. Après être sortie des turbines l’eau servirait à irriguer la côte sur laquelle il ne pleut jamais. Deux objections : premièrement le lac Titicaca est légèrement salé ; deuxièmement il est entouré de montagnes de 4.000 mètres. Mais le projet dû à l’ingénieur Guarini, professeur à l’école des arts et métiers du Pérou, établit qu’il serait possible d’opérer une distillation suffisante par l’électricité et que le creusement d’un tunnel d’écoulement n’aurait rien de surhumain. Il s’agirait d’une dépense totale de deux cents millions et, certes, cela en vaudrait la peine car ce serait la rénovation matérielle du Pérou — la création de l’Eldorado rêvé par les aventuriers de la conquête espagnole !

Élections anglaises.

Le système électoral que suivent nos voisins d’Outre-Manche diffère essentiellement du nôtre sur deux points. Chez nous les élections parlementaires se font le même jour dans toute l’étendue du territoire ; les Anglais les font durer une vingtaine de jours, les autorités locales ayant le droit d’en fixer la date selon les convenances de leurs administrés dans les limites d’un délai prévu par la loi. Il y a à cela un très grave inconvénient ; les premiers succès connus influencent le vote des électeurs et enlèvent à cette grande consultation la plus large part de sa spontanéité. Voilà donc une réforme qu’il serait utile à l’Angleterre d’accomplir en prenant modèle sur ce qui se passe en France. Par contre, sur le deuxième point, on peut se demander si nous n’aurions pas intérêt à nous inspirer de son exemple, Beaucoup d’élections, en effet, n’y ont pas lieu du tout… faute de candidats ou mieux faute de concurrents. Chaque candidature doit être présentée par écrit par dix électeurs inscrits dans la circonscription ; qu’une seule candidature soit ainsi présentée, le candidat est proclamé élu. On s’est épargné les frais, les soucis, les agitations inséparables d’une campagne électorale : la moralité, le travail y gagnent. L’esprit politique également car un tel résultat ne saurait s’obtenir sans entente, sans réflexions, sans concessions de la part des électeurs. À vrai dire, il y aurait quelque chose d’encore meilleur ; ce serait un système de représentation proportionnelle assurant aux minorités un nombre de sièges correspondant à leur valeur numérique. Mais ceci est trop beau pour permettre de l’escompter.

Ces élections anglaises ont amené, comme chacun le sait, le triomphe écrasant des libéraux. L’ex-Premier, M. Balfour, qui avait été ministre presque sans interruption depuis son entrée à la Chambre des Communes il y a vingt ans et qui avait, par la suite, succédé à son oncle, Lord Salisbury, comme chef du gouvernement conservateur a été battu à plate couture. Cela ne s’était jamais vu. Au point de vue britannique il n’y a pas à s’en réjouir. L’harmonie et la solidité des institutions parlementaires en Angleterre proviennent d’une espèce de collaboration entre le parti au pouvoir et l’opposition. Des traditions qui sont l’honneur de la Chambre des Communes font du chef de l’opposition le critique courtois et, par là, l’utile auxiliaire du cabinet en exercice. À l’occasion, du reste, l’antagonisme cesse et un accord partiel et passager s’établit sur certaines questions. L’Angleterre ne s’est jamais bien trouvée que l’opposition soit annihilée à Westminster et ses périodes les plus fécondes ont été, au contraire, celles dans lesquelles le contrôle d’un parti sur l’autre a pu se faire sentir efficacement.

Les deux Castro.

Eh quoi ! ils sont deux ? C’était bien assez d’un seul. Mais rassurez-vous, l’autre — celui que vous ne connaissez pas — n’est pas gênant pour nous. Seulement ce nom prédestine, semble-t-il, ceux qui le portent à user envers les lois et les coutumes d’un sans façon magnifique. L’autre était premier ministre à Lisbonne depuis tantôt douze mois. Ayant commencé par dissoudre les Cortès, il les avait aussitôt prorogés, exerçant en leur absence une petite dictature confortable. La difficulté consistait à trouver une majorité prête à renouveler le contrat du monopole des tabacs. Heureux Portugal qui se dispute autour d’une question de ce genre !… Bref, la majorité ne s’étant pas rencontrée, il a bien fallu se décider quand même à réunir les Cortès et la lune de miel dictatoriale a pris fin. C’est qu’il y a au Portugal un monarque capable de rappeler à la légalité les premiers ministres qui s’égarent tandis qu’il n’existe pas au Venezuela d’opinion publique susceptible de mettre un terme aux folies d’un président atteint d’insolation ambitieuse. Voilà la France, malgré tout le mépris justifié que lui inspire ce polichinelle, obligée d’intervenir. Elle eut évité un tel inconvénient en s’associant purement et simplement, il y a quelques années, à l’intervention des puissances européennes. Elle préféra s’abstenir donnant à entendre, avec un sourire malin, que les moyens doux étaient les meilleurs. Grâce à cette abstention, Castro de Caracas se sentit encouragé à la résistance, et la leçon qu’il reçut porta des fruits… qu’il nous reste à cueillir.

À la recherche d’une capitale.

Cette pauvre Australie est bien en peine. Elle a décidé en se fédérant, il y a déjà cinq ans, qu’elle se construirait une capitale à la canadienne, c’est-à-dire une capitale purement politique et neutre. Au Canada, pour ne favoriser ni Québec ni Montréal ni Toronto, le gouvernement s’établit naguère à Ottawa ; il s’en est bien trouvé. Les Australiens sentaient la nécessité de ne laisser le pouvoir ni à Sydney ni à Melbourne. Ils votèrent donc qu’on choisirait un emplacement approprié situé dans la Nouvelle Galles du Sud mais à plus de cent milles de Sidney. On en trouva six qui répondaient aux exigences des futurs législateurs. Ayant procédé par élimination, il en resta un répondant au nom peu harmonieux de Dalgety ; mais alors la Nouvelle-Galles du Sud entra en scène, refusa Dalgety et offrit trois nouveaux emplacements… Le parlement fédéral devrait bien, en attendant, siéger sur deux bateaux qui feraient le tour de l’Australie avec une lenteur solennelle. Ce serait hygiénique, apaisant et moderne — et, qui sait ? peut-être cela donnerait-il une majorité : car la majorité demeure aussi introuvable que la capitale. Des trois partis entre lesquels se partagent les soixante-quinze membres de la Chambre des représentants, aucun n’a réussi à garder le pouvoir pendant un an. Le ministère Watson (parti ouvrier) et le ministère Reid (libre-échangiste) y ont vainement travaillé et il ne semble pas que le cabinet protectionniste, présidé par M. Deakin, doive être plus heureux. Il restera la dissolution et une consultation électorale à laquelle les femmes, cette fois, seront admises à prendre part.

Le traité sino-japonais.

Peu de mots à dire ; les faits parlent. La Chine accepte et reconnaît tous les transferts que la Russie a consentis au Japon mais elle adhère, de plus, à une occupation provisoire de la Mandchourie et y crée aux Nippons une situation tout à fait privilégiée. Elle leur concède pour quinze années le droit d’exploiter la ligne d’An-Toung à Moukden. Elle convient aussi de former une compagnie sino-japonaise en vue d’exploiter les magnifiques forêts du Yalou. Tout le monde sait que cette exploitation donnera d’immenses profits que la Russie avait déjà escomptés et qui seront maintenant partagés entre les hommes jaunes. Il n’y a pas à s’y méprendre et, du reste, c’était inévitable, le Japon et la Chine du Nord sont désormais des alliés à la façon de l’Allemagne et de l’Autriche ; alliés de sang proche dont les uns, les plus faibles, vont travailler sous la direction des autres pour le profit commun de la race.

Maladresse autrichienne.

Le traité de commerce — et de politique — que la Sobranié bulgare a voté par acclamation et devant lequel les menaces de l’Autriche-Hongrie font hésiter la Skouptchina serbe établit entre les deux États balkaniques des relations qui indiquent, de part et d’autre, un désir d’entente et sans doute l’arrière pensée d’une future confédération dans laquelle on se flatterait d’entraîner la Roumanie. Ce peut donc être l’amorce d’événements très sérieux. L’Autriche-Hongrie s’en doute bien et sa précipitation à adopter une attitude de menaces et d’intimidation a été si grande qu’elle s’est nui à elle-même. Contre les Bulgares elle n’a guère de recours. Ses exportations en Bulgarie dépassent quarante millions contre à peine neuf millions d’exportations bulgares. Mais avec les Serbes il en va différemment. Ceux-là dépendent d’elle pour près des cinq sixièmes de leur commerce. Le cabinet de Vienne avait beau jeu à réclamer, d’abord, la conclusion préalable d’un nouveau traité austro-serbe et ensuite d’importantes modifications au traité serbo-bulgare. Mais il l’a fait avec tant de violence et une si maladroite affectation de mépris que la Serbie, ayant accordé quelques satisfactions, s’est refusée à aller plus loin et que les négociations ont été rompues. Les représailles ne se sont pas fait attendre et elles ont revêtu un fâcheux caractère d’illégalité. On a tout bonnement, de Vienne, fermé la frontière hongroise au bétail serbe sans avis préalable et en violation des traités encore en vigueur jusqu’au 1er mars. Les bestiaux qui se trouvaient concentrés à la frontière ont dû retourner à Belgrade où l’on semble se dire qu’il est inutile de sacrifier l’amitié bulgare pour une puissance apte à traiter de la sorte un principe essentiel de droit international. Comme la Serbie va perdre néanmoins près de dix-huit millions par suite de la guerre douanière, il n’est pas impossible qu’elle se ravise et cède aux exigences de l’Autriche. Il n’en restera pas moins que le gouvernement autrichien vient de se montrer une fois de plus ce qu’il est depuis tant d’années, maladroit entre les maladroits. À Budapest on n’apprécie pas, d’ailleurs, plus qu’à Belgrade ces façons de matamore dont on a déjà tant souffert. Il n’y a qu’à Sofia que, probablement, on rit sous cape.

Sainte Roulette.

Auriez-vous reçu par hasard l’étonnant prospectus du Club international de Bienfaisance d’Amsterdam ? Vous y aurez lu que cette admirable institution vise à « donner des secours aux vieillards, aux veuves et aux orphelins étrangers ainsi qu’aux ménages nombreux dont le chef ne gagne pas assez pour entretenir sa famille ». C’est pour cela que l’on vous invite à vous faire inscrire au plus vite ; la cotisation ne monte qu’à vingt florins ; mais il faut être âgé de plus de vingt-trois ans (?) et étranger ; ni les Hollandais ni même les étrangers domiciliés en Hollande ne sont admis. Voilà de la belle philantropie internationaliste : je t’aime tant que je viens faire du bien chez toi en t’interdisant de m’y aider — l’Évangile n’avait pas été aussi loin. C’est sublime ! Quelques beautés supplémentaires se révélant à la lecture des statuts, vous finissez par remarquer un petit papier annexe portant ces mots suggestifs : Roulette — minimum : 2 francs — maximum : 6.000 francs — et, en trois langues, une constatation alléchante : Amsterdam n’est qu’a 10 heures de Paris, de Londres et de Berlin. Cette triangulation de génie s’adresse aux joueurs ; on leur annonce l’ouverture d’un tripot de luxe et il n’y a plus à s’étonner que d’une chose, c’est du décret royal, en date du 28 avril 1904, par lequel en fut autorisée l’exploitation. Il est bon de rappeler à cette occasion le noble rejet par le parlement grec de l’offre de l’établissement d’une maison de jeu à Corfou. La Grèce n’est pas riche et le miroitement d’écus cosmopolites qui passait devant ses yeux aurait pu la tenter. Elle refusa pourtant et l’un de ses fils les plus illustres paya de sa vie l’honneur d’avoir poussé son pays vers les honnêtes intransigeances. Delyanni, l’octogénaire vénéré, fut frappé par un fanatique habitué des mauvais lieux que le premier ministre avait fermés. La Hollande ne se fait guère d’honneur en laissant ouvrir sur son sol un nouveau temple à la gloire de Sainte Roulette.

Luxembourg et Hollande.

On peut considérer comme rouverte cette question du Luxembourg, qui jadis faillit déchaîner une guerre franco-allemande. Le grand-duc Adolphe mort récemment a laissé pour successeur son fils le grand-duc héritier Guillaume, lequel est déjà âgé de 53 ans et n’a que six filles. Or la loi salique est toujours en vigueur là-bas et c’est à elle que l’on doit le méfait d’avoir, en 1890, séparé le Grand duché du royaume de Hollande. Feu le roi Guillaume iii des Pays-Bas laissait en effet sa couronne royale à sa fille Wilhelmine ; quant à sa couronne grand-ducale, ce fut son cousin le duc de Nassau qui en hérita. En Luxembourg il n’y a que des filles et point même de neveux ni de cousins proches. En Hollande il n’y a plus personne. Les années passent ; la reine n’a point d’enfants.

Ce sont là de graves conjonctures. Qu’arrivera-t-il ? Des prétendants ou la république ? Le rétablissement de l’ancien stathouderat, appuyé par une forte convention anglo-franco-russe en garantissant la neutralité, serait très probablement la meilleure solution. En tous les cas, l’Angleterre ne saurait permettre à la puissance allemande de déborder sur le Zuyderzée et, si ce fait se produisait, on la verrait de nouveau lancer sur l’empire continental la ruée de coalitions successives. L’histoire est-elle donc vouée à de perpétuels recommencements et y a-t-il quelque part, entre Dordrecht et Groningue, un village obscur destiné à devenir le Waterloo germanique ?

Nouvelles d’Algésiras.

Le 18 janvier dernier, le correspondant du Figaro télégraphiait d’Algésiras à son journal : « L’impression continue à être généralement bonne ». Et beaucoup de ses confrères, d’ailleurs, s’exprimaient dans un sens identique. À la même date pourtant, le représentant du Lokal Anzeiger annonçait : « Une atmosphère d’orage opprime tout le monde ». Il est tout à fait possible qu’en l’occurrence la gazette française se soit trouvée plus exactement renseignée que la feuille allemande mais ce simple petit fait excuse notre silence. Le mois prochain nous parlerons du Maroc et d’Algésiras et sans doute nous aurons quelques conclusions sérieuses à en tirer. Jusque-là, il est entendu que M. de Radowitz et M. Revoil échangent des visites, que M. White se montre optimiste et que M. Visconti-Venosta dit complaisamment à tout le monde : « Voyons, nous pourrions arranger les choses ». Ils ont tous raison… et nous n’avons pas tort de n’y point prêter une trop grande attention. Les véritables négociations se trouvent dans la coulisse et le secret n’en a pas encore transpiré. Les délégués — voilà le seul fait certain — travaillent à portée des canons de Gibraltar et le langage que parlent ces monstres métalliques sera peut-être entendu de la Conférence… Espérons-le car, présentement, ils parlent français.