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NOTES SUR L’ALLEMAGNE IMPÉRIALE



Le fait qui surplombe dangereusement aujourd’hui, — le fait capital, dominant, autour duquel la vie internationale de l’Europe va se concentrer, d’où partent toutes les difficultés, où aboutissent tous les problèmes — c’est celui-ci : l’Allemagne est inachevée. Elle n’a point sa physionomie définitive ; elle ne possède même pas les organes nécessaires à sa vie ; c’est un corps incomplet et difforme.

Regardez-la sur la carte. Elle a bien, comme déjà le lui reprochait Joseph de Maistre, « des voisins partout et des frontières nulle part. » En son centre, se tient l’énorme losange tchèque, sentinelle avancée du slavisme et, tout près de Berlin, vient s’arrêter la poussée polonaise s’enfonçant comme un coin entre Dantzick et Breslau. Imaginez qu’en France le Berri soit anglais et la vallée supérieure du Rhône italienne. Ce serait une situation analogue à celle de l’Allemagne. Il faudrait pourtant, afin d’avoir l’équivalent du Schlesvig et de l’Alsace, imaginer en plus une Gascogne peuplée d’Espagnols annexés malgré eux et une Franche-Comté allemande de sympathies et frémissant sous le joug… Et, malgré tout, une semblable France garderait encore sur l’Allemagne moderne la supériorité de ses ports et de ses rivages. Songez en effet à la disproportion entre ce vaste empire germanique laborieux et peuplé et sa morne façade donnant sur le lac intérieur qu’est la Baltique. Songez à cet effort commercial d’un peuple immense n’ayant pour fuser au dehors que l’étroit conduit du canal de Kiel et l’unique soupape de Hambourg. Inachevée et pléthorique, est il surprenant que l’Allemagne soit agitée par le besoin de se compléter et d’obtenir des débouchés ? Soyons justes et comprenons des aspirations que nous serions les premiers à nourrir si nous nous trouvions à la place de nos voisins de l’Est.

L’homme qui les a introduits dans cette impasse s’appelait Bismarck. Il avait une volonté de fer, et une intelligence médiocre. La beauté de son vouloir dissimula la pauvreté de ses vues. On le haussa au rang des grands génies. Il en descend chaque jour. Son principal défaut fut d’éclipser, sa vie durant, le prince infiniment plus éclairé que lui-même au service duquel se dépensait son entêtement. Les contemporains ont loué Guillaume ier d’avoir subi avec patience le joug du chancelier ; la postérité lui reprochera au contraire de n’avoir pas osé s’y soustraire. Leurs conceptions ne s’accordaient point. Otto de Bismarck jugeait de toutes choses en Prussien rétréci. Le roi de Prusse, lui, avait la mentalité d’un véritable empereur allemand. Après Sadowa il voulut ceindre la couronne de Bohême. Il se rappelait que l’Allemagne avait deux capitales Berlin et Vienne et qu’entre elles, presque à mi-distance sur la ligne qui les unit, se trouve Prague ; il sentait que les Tchèques, hypnotisés par le désir de voir relever le trône de saint Wenceslas, acclameraient pour souverain celui qui le premier oserait s’y asseoir. Il devinait aussi qu’une Bohême heureuse constituerait entre des mains allemandes une sorte d’otage de la paix slave… toutes choses profondément politiques. Par là Guillaume ier indiquait qu’il s’était fait une exacte conception de l’avenir allemand. L’Allemagne impériale devait à ses yeux constituer par sa puissance, sa richesse et son savoir le centre d’attraction des nationalités tangentes à elle et moindres par le nombre ou par la culture. Bismarck en jugeait tout autrement. Il n’avait d’autre ambition que d’accroître la Prusse de tout ce qu’elle pourrait placer et retenir sous sa domination.

Il en fut ainsi. On prussianisa à outrance. La Bavière, la Saxe, le Wurtemberg et le Grand-duché de Bade furent invités à servir en qualité de lieutenants sous la rude capitainerie de la Prusse. Les villes libres, Brême, Lubeck, Hambourg devaient jouer le rôle de fourriers. On blinda les portes de l’Alsace-Lorraine ; on obtint de François-Joseph qu’il consentit à veiller aux frontières, comme une sorte de vicaire impérial, sur la sécurité du germanisme. Le roi de Prusse gouverna l’empire avec son chancelier. Il y eut une Chambre des Députés (le Reichstag) et un Conseil fédéral (le Bundesrath) mais dans le Reichstag les voix prussiennes avaient la majorité et le Bundesrath était placé sous la présidence du chancelier lequel était, d’autre part, président du ministère prussien. L’armée allemande enfin se trouvait unifiée entre les mains du roi de Prusse.

Moyennant que dans l’enceinte de cette usine-caserne personne ne bronchât, les Allemands eurent le droit de s’y trouver à l’aise et de compter sur la sollicitude des pouvoirs publics. On leur recommanda de s’enrichir et parce que chez eux tout était à faire et que la main-d’œuvre abondait, parce qu’aussi comme l’a si bien exprimé M. Leygues « le fer appelle l’or », ils s’enrichirent en effet.

L’ordre de choses ainsi établi pouvait vivre assurément. L’erreur était de croire qu’il pût vivre longtemps. Étant donné que Bismarck avait renoncé aux bénéfices de Sadowa pour préparer ceux de Sedan et qu’il avait préféré entamer l’intégrité de la France que de toucher à celle de l’Autriche, — étant donné, d’autre part, qu’il avait orienté vers le travail intensif et rémunérateur une population à laquelle il n’avait assuré ni débouchés, ni marine, ni colonies, deux périls inéluctables s’étaient dessinés aussitôt sur l’horizon : la désagrégation fatale de la portion cisleithane de la monarchie austro-hongroise d’où la majorité slave prenant peu à peu conscience de sa force arriverait à évincer la minorité allemande — et l’asphyxie économique engendrée par l’impossibilité d’écouler une production sans cesse grandissante. Bismarck n’appréhenda point ces périls qu’il ne sut pas apercevoir. Guillaume ii, par bonheur, vit le second et réussit à y parer ; il vit aussi le premier et n’y put rien.

C’est une curieuse figure que celle du troisième empereur allemand de la dynastie Hohenzollern. La critique de tous les pays s’est escrimée sur lui sans succès parce qu’elle a toujours voulu interpréter simultanément sa conscience et sa mentalité. La chose est impossible. Sa conscience et sa mentalité n’ont point le même âge ; une dizaine de siècles les séparent. La première est sacerdotale, la seconde est arriviste. Et qu’elles aient pu cohabiter dans le même être explique qu’il y ait à la fois du suivi et du heurté, du magnifique et du ridicule dans la physionomie et dans les gestes de Guillaume ii. L’Europe compte actuellement deux pontifes si l’on désigne sous ce nom un homme auquel sa fonction donne le sentiment qu’il est, réellement, et non pas symboliquement l’intermédiaire entre Dieu et l’humanité et qu’il reçoit d’en haut des clartés directes et spéciales ; et, sous ce rapport, le plus pontife des deux, c’est peut-être le laïque. La sincérité de Guillaume ii est absolue ; on ne peut le comprendre qu’à condition de n’en pas douter. Il prie avec une ferveur intense ; la notion du devoir est perpétuellement présente devant lui et le tient dans une espèce de mobilisation morale permanente aussi dangereuse qu’elle est sublime. Si son Dieu, en effet, n’est pas le farouche Iahvé des Hébreux, c’est un Dieu qui préfère la paix mais qui ne reculerait point devant l’hécatombe. Du ciel pourrait ainsi tomber un jour sur l’Europe effarée l’ordre de jeter deux cent mille hommes à une mort certaine. Si l’empereur allemand en venait à se convaincre qu’en faisant la guerre il répond à la volonté de Dieu, aucune considération humanitaire ne ferait hésiter son bras. Telle est sa conscience de prince du moyen âge. Quant à sa mentalité, elle se concentre presque uniquement dans un modernisme exalté. Anxieux de progrès, assoiffé d’inventions, se jetant sur les idées inédites avec autant d’empressement que sur les outils neufs, Guillaume ii étonne par sa promptitude d’assimilation une époque qui ne pêche pas précisément par l’esprit de lenteur ni par le culte du vieillot.

L’Allemagne ne ressemble pas à son empereur. C’est un pays de brumes intellectuelles qu’éclairait jadis la beauté de la poésie sentimentale ou épique, qu’assombrit aujourd’hui la lourdeur d’une philosophie épaisse et compliquée. Or la ligne de conduite d’une race ne saurait dériver de la poésie ni de la philosophie ; elle doit être déduite d’un accord entre les instincts de la race et les faits extérieurs. Et cet accord, l’Allemagne paraît incapable de le réaliser ; elle n’en éprouve pas même le besoin. Ses principes conducteurs lui viennent de l’étrange amas d’extravagances assemblées par les théoriciens de l’État ou des conclusions audacieuses auxquelles ont abouti la fantaisie scientifique et les préjugés orgueilleux de ses historiens. De là sont issus les deux formidables groupements avec lesquels le pouvoir est obligé de compter : le groupement socialiste et le groupement catholique.

Les socialistes sont groupés autour de leur Mahomet qui est Marx et ils admettent comme prophètes Jésus de Nazareth, Hegel et Darwin. Ils pourraient bien accepter aussi Feuerbach qui a annoncé dès 1841 que « le vrai Dieu, le Dieu humain sera l’État ». C’est exactement la doctrine qu’ils professent. Ils attendent tout de ce Dieu-là et sans avoir à se donner de mal : ils attendent avec certitude parce que Marx leur a montré la pente fatale conduisant les sociétés au pied de ses autels. Donc pas d’aléa : ni enfer ni purgatoire. La paradis est aussi immanquable que la mer au bout des fleuves. Les socialistes allemands ne sont pas des évolutionnistes puisque leur évolution s’arrête net à la réalisation de leurs désirs. Mais ce sont des fanatiques en ce qu’ils ne discutent même pas les faits et n’ont recours à la science et à la critique que dans la mesure ou elles fournissent des arguments en faveur de leur thèse.

Les catholiques, eux, puisent leur ardeur initiale dans la contemplation d’une institution historique dont le nom et la stature les enchantent mais dont ils ignorent l’aspect véritable : c’est le Saint-Empire romain germanique. Ils aperçoivent dans un passé lointain et dont leur imagination complète les lacunes une alliance véritable entre la tiare pontificale et l’épée impériale ; il leur faut un empereur comme ils ont un pape ; et de nouveau, le pape et l’empereur seront les « deux moitiés de Dieu sur la terre ». Voilà ce dont ils rêvaient et ce que à quoi, maintenant, ils aspirent ; car Guillaume ii n’a-t-il pas accompli ce miracle, souverain hérétique, d’être l’hôte ami du Vatican et, soutien du Sultan, d’aller s’agenouiller sur le Golgotha. On peut tout espérer d’un prince qui se montre si habile à concilier les inconciliables. Il est évidemment l’instrument mystérieux de la Providence.

Le groupement socialiste et le groupement catholique débordent des frontières actuelles de l’empire. Ils englobent l’Autriche. Ce sont des groupements pangermanistes. Il y en a un troisième ; c’est le groupement gymnique. La fédération des Turnvereine comprend, depuis bien longtemps déjà, les sociétés autrichiennes. Le pangermanisme trouve là des pépinières de zélés et fidèles disciples mais la formule qui les unit est du moins compréhensible et respectable ; ils appellent de leurs vœux l’union de tous les allemands, l’entrée dans une confédération unique de toutes les provinces germaniques. Or d’autres pangermanistes sont venus renchérir sur ce programme. Le leur comprend l’annexion de la Bohême, de la Hollande, de Trieste, de la Mésopotamie et du Brésil. Excusez du peu ! Mais comment en douter lorsque leur chef, l’étonnant Reventlow, s’en ouvrait il y a peu de semaines à un journaliste de marque dans les couloirs du Reichstag ? Il existe donc bien deux sortes de pangermanistes dont les premiers arriveront probablement à leurs fins à la condition, toutefois, que l’exaltation des seconds ne dresse pas devant eux une coalition mondiale. Et au train dont vont les choses…

Guillaume ii le connaît bien ce train. Il a longuement médité là-dessus. Tant qu’il s’est agi de trouver des débouchés commerciaux à la productivité de ses sujets, sa fertilité d’imagination, sa promptitude à se saisir des occasions, son habileté à en faire naître ont accompli des merveilles. En Orient, en Extrême-Orient, en Océanie, en Amérique, dans l’Afrique du Sud — partout l’initiative impériale s’est exercée, tantôt directe, tantôt dissimulée, en faveur de quelques avantages à obtenir : remaniements de tarifs, commandes fructueuses, établissements de comptoirs. Et, parallèlement, une marine puissante est née de toutes pièces par les soins vigilants du souverain, une marine pour laquelle il s’est dépensé sans compter avec la ténacité de vues et l’intelligence pratique d’un technicien rompu aux exigences du métier maritime.

Mais aujourd’hui c’est de bien autre chose qu’il s’agit. Une échéance approche contre laquelle il faut se prémunir. Cette dislocation de l’Autriche que Bismarck n’a pas su deviner, à la possibilité de laquelle il refusait même de croire, elle se prépare de façon évidente ; les craquements précurseurs retentissent de tous côtés. La Hongrie aspire à l’indépendance, les Slaves se groupent, le prince-héritier lui même indique qu’il a pris son parti de l’inévitable et les sujets allemands de François-Joseph, à demi détachés de son trône, n’attendent que sa mort pour se tourner vers l’empire allemand. Or ce sont des catholiques et des Bavarois ; un mince filet d’eau les sépare matériellement de la Bavière et rien ne les en sépare mentalement et socialement. Leur entrée dans l’empire, c’est la fin de la domination prussienne, c’està-dire le bouleversement le plus radical que puisse subir l’Allemagne où rien n’a été prévu pour le fonctionnement d’un gouvernement impérial distinct du gouvernement prussien.

Il faudrait donc remanier la constitution mais, si le peuple est consulté, il se prononcera dans le sens d’une extension de ses droits et comment, d’autre part, opérer un semblable remaniement sans le consulter ? Cela ne se pourrait qu’un soir de victoire quand la race sera enivrée du parfum des nouveaux lauriers. Une telle victoire est à portée : c’est la prise de Nancy. À peine si la tactique française prévoit la défense de cette place ; on pourrait donc y faire une entrée triomphale en l’année 1906, centenaire d’Iéna.

Voilà la tentation contre laquelle l’empereur se débat. Le parti militaire sur lequel pèse l’ennui d’une longue inaction le pousse dans cette voie. L’y poussent également les coloniaux, attirés par la convoitise de quelque morceau d’Afrique ou d’Asie à annexer. L’y pousse encore le désir d’une de ces secousses, de ces rénovations morales dont l’Allemagne a peut-être besoin car bien des symptômes qui n’ont pu échapper au regard de Guillaume ii, accusent une morbidité naissante des mœurs et du caractère. L’y pousse surtout le sentiment très net du danger prochain auquel il s’agit d’échapper, la vision de l’Allemagne de demain dont le gouvernement sera disputé à la Prusse et la supériorité numérique au protestantisme.

Ce sont là de graves motifs. Par contre bien des aléas ont surgi qui commandent la prudence. L’éclipse de la Russie n’est pas si complète et l’amitié de l’Angleterre pour la France est plus solide qu’on ne s’y était attendu. Le mouvement de désorganisation militaire et navale auquel la République s’était laissée entraîner est déjà enrayé. La diplomatie française a su mettre tout le monde de son côté et l’opinon à Paris se montre calme mais énergique. Ce pourrait bien être une longue et rude guerre au cours de laquelle, si l’Allemagne réussissait à se maintenir en Lorraine ou même à avancer jusqu’à Reims, elle verrait sa flotte détruite, ses colonies ravagées, son commerce compromis. Il y a de quoi hésiter.

Les présentes Notes sont bien brèves, même pour esquisser un si vaste sujet. Elles auront néanmoins atteint leur but si le lecteur accepte d’en tirer cette conclusion qui est la vraie cause des calamités dont la menace pèse sur l’Europe : cause profonde et durable qui n’est pas née d’un caprice et ne peut, par conséquent, se dissiper comme un songe. On ne saurait prétendre qu’il n’existe pas de moyen pacifique de venir à bout de cet angoissant problème ; avec de la bonne volonté on en trouverait peut-être. Mais ce sur quoi il serait déraisonnable de compter, c’est sur un apaisement, sur une détente spontanée et définitive. L’énervement qui cesserait le matin reprendrait le soir car il provient d’un ensemble de circonstances dépassant de beaucoup le cercle d’action des initiatives individuelles. On aurait, en tous les cas, dû chez nous prévoir depuis dix ans, ce qui se produit aujourd’hui. L’opinion préférait s’illusionner et s’endormir pleine de confiance ; elle ne voulait pas être inquiétée à propos du problème de l’Europe centrale ; celui qui écrit ces lignes en sait quelque chose. Ainsi s’est révélé soudain l’abîme proche. Ainsi s’est ouverte une ère qui ne sera peut-être pas l’ère sanglante mais qui sera, à coup sûr, l’ère dangereuse parce que la guerre risquera toujours d’éclater. Et cela durera tant que l’Allemagne impériale n’aura pas réalisé sa figure intégrale et trouvé sa formule définitive.


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