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Revue pour les Français Février 1906/I

< Revue pour les Français Février 1906

LA PRÉSIDENCE

DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE



L’élection du nouveau chef de l’État et la transmission des pouvoirs présidentiels nous ont valu d’instructives statistiques, et d’intéressantes anecdotes. Nous avons réappris la façon dont les suffrages s’étaient partagés aux précédents congrès, les majorités dont avaient bénéficié les élus et jusqu’au nombre de crises ministérielles qu’une fois en fonctions, chacun d’eux avait été appelé à dénouer. On nous a décrit la mélancolie philosophique avec laquelle, en 1887, Jules Ferry avait prédit l’échec de sa propre candidature et le dilettantisme souriant avec lequel en 1895 Waldeck-Rousseau avait retiré la sienne.

Ces détails ne sont point sans valeur mais il y aurait une question plus haute, plus impersonnelle et, partant, plus importante à élucider. Dans quelle proportion la présidence de la République assure-t-elle à celui qui l’exerce les deux éléments indispensables d’un pouvoir suprême — si limitée qu’en soit d’ailleurs la formule — à savoir le prestige à l’extérieur et l’influence à l’intérieur ? On a nié avec obstination et véhémence que le chef de l’État, sous le régime actuel, put posséder ni prestige ni influence. Qu’en disent les faits, ces grands vérificateurs de l’histoire ?

Leur langage est précis. Ils constatent que, vis-à-vis de l’étranger, le prestige de la présidence française n’a pas cessé de grandir depuis que M. Carnot entreprit la tâche ingrate et nécessaire de la relever du rang où, un peu par calcul mais surtout par instinct M. Grévy l’avait laissé décheoir. Ses successeurs, parachevant sa tâche, ont réussi à se mettre en rapports fréquents avec les cours d’Europe et à trouver, non sans quelques tâtonnements protocolaires, la juste mesure dans laquelle ils pouvaient prétendre aux honneurs souverains sans en être écrasés et marcher de pair avec les rois sans craindre de ridiculiser leur éphémère dignité et leur démocratique habit noir. Au temps où le premier magistrat de la République croyait devoir borner ses voyages à visiter, en compagnie des présidents du Sénat et de la Chambre des Députés, quelques villes de France, qui eût osé prédire qu’avant vingt ans il se risquerait à habiter Buckingham, Peterhof et le Quirinal, qu’il débarquerait à Amalienborg et que les portes de l’Escurial s’ouvriraient solennellement devant lui, que son pavillon personnel flotterait aux mâts des navires de guerre et que, dans la rade d’Alger, des canons anglais, russes, espagnols, portugais, italiens et américains tonneraient sur son passage !

Ce résultat, la présidence le doit pour une part au talent et au tact qu’y ont apportés ses titulaires — nul ne saurait le nier ; mais elle le doit plus encore au fait de représenter devant l’univers la seule forme d’autorité qui, depuis un siècle et demi, ait réussi en France à se transmettre régulièrement et paisiblement, avec une promptitude dont l’imprévu des circonstances vint souvent accroître et souligner la valeur. En effet ni l’assassinat de Carnot ni la mort subite de Félix Faure ni la démission déconcertante de Casimir Périer ni le lamentable scandale dans lequel sombra Jules Grévy n’entravèrent le fonctionnement de la machinerie versaillaise. Comment les spectateurs distants et désintéressés n’admireraient-ils pas la solidité et la souplesse d’un rouage qui a résisté à de pareilles épreuves ? N’oublions pas non plus l’espèce d’esprit hiérarchique qu’ont révélé ces élections successives. Jules Grévy était président de la Chambre lorsqu’il fut élevé à la présidence de la République ; Casimir Périer, également. Félix Faure était ministre de la marine et avait été vice-président de la Chambre ; Émile Loubet était président du Sénat. Les concurrents auxquels ceux-ci furent préférés étaient ou avaient été présidents de la Chambre : tels MM. Brisson, Ch. Dupuy, Méline. Cette fois enfin c’est entre le président du Sénat et celui de la Chambre que le Congrès avait à choisir. Aux yeux de l’étranger qui voit les ensembles, c’est là une marque de pondération, le signe certain d’un esprit politique développé. Peut-être, lecteurs, cette conclusion vous contrarie-t-elle, que vous soyez partisans d’une présidence à l’américaine ou d’une présidence à la suisse ou même de pas de présidence du tout. Mais cette Revue à été créée avec la mission de vous dire la vérité et non de flatter vos penchants. Or la vérité c’est que le chef actuel de l’État français bénéficie d’un prestige en tous cas suffisant pour lui permettre de remplir de façon utile le premier devoir de sa charge, celui qui consiste à représenter la République vis-à-vis des autres nations.

Est-il désarmé à l’intérieur ? Cette opinion a pour elle d’avoir été professée par deux des principaux intéressés. L’un s’est plaint avec tant d’amertume d’une situation jugée intolérable qu’il a préféré y renoncer ; l’autre a fait l’aveu de son impuissance dans une circonstance mémorable et récente mais en termes si discrets qu’on pourrait y voir une excuse pour n’avoir pas agi suffisamment plutôt qu’un regret de n’avoir pu agir davantage.

Les prérogatives que lui attribua la Constitution de 1875 ne permettent pas au président de gouverner directement mais elles lui fournissent de nombreux moyens d’intervenir dans le gouvernement. Il a le droit de choisir ses ministres et de présider leur conseil, de communiquer avec le parlement par voie de message, d’exercer une sorte de veto suspensif en réclamant une nouvelle délibération sur une loi avant de la promulguer, d’en appeler enfin au pays en prononçant, d’accord avec le Sénat, la dissolution de la Chambre. Voilà certes, des privilèges effectifs et qui le font l’égal en pouvoir de plus d’un souverain constitutionnel. Quelques-uns de ces privilèges, direz-vous, sont tombés en désuétude ; mais l’homme qui voudrait les remettre en vigueur aurait la loi pour lui et, à condition d’y apporter du doigté et de l’à-propos, y réussirait probablement. Quand Félix Faure s’avisa de présider les séances du Conseil supérieur de guerre, il rénova un usage abandonné depuis le maréchal de Mac-Mahon ; personne pourtant ne protesta. Quand il accepta de se rendre à Pétersbourg pour y être l’hôte de Nicolas ii, il innova de tous points car l’opinion n’était pas préparée à envisager la possibilité de semblables voyages ; or l’innovation devint la règle…

Mais, sans rien innover ni rénover, le président puise dans sa réserve apparente, dans l’effacement relatif qui lui sont imposés plus encore par les mœurs que par les textes, des facilités quotidiennes en vue de remplir ce rôle d’arbitre des partis si heureusement défini par Carnot. Inamovible pendant sept années, en contact perpétuel avec le pays, entouré de parlementaires qu’il a fréquentés librement et dont il connaît le fort et le faible, gardant à portée les sources d’informations les plus variées, pouvant assister ou prendre part selon son gré aux échanges de vues des ministres, se retranchant enfin quand il en est besoin derrière son irresponsabilité et sa neutralité, nul homme n’a plus d’occasions d’influence que cet homéopathe de la politique.

Entre la toute puissance et l’impuissance il y a des degrés. Qu’on ne nous dise donc plus que le président ne peut rien ; il peut beaucoup.


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