Revue géographique — 1864, 1er semestre


REVUE GÉOGRAPHIQUE,

1864
(PREMIER SEMESTRE)
PAR M. VIVIEN DE SAINT-MARTIN.
TEXTE INÉDIT.



La France dans l’Extrême-Orient. Nos nouveaux sujets de la Cochinchine. Les récentes publications de MM. Léopold Pallu, de Grammont, Aubaret et Bineteau. Le présent et l’avenir. — Création à Paris d’une Commission scientifique, pour diriger l’exploration du Mexique. Grandeur de cette tâche ; avenir qu’elle ouvre aux études américaines. — Retour en Afrique. M. Henry Duveyrier, lauréat de la Société de Géographie. Le Sahara central et les Touâreg. Coup d’œil sur le passé historique de la nation berbère. L’intérêt politique et l’intérêt de la science. — Le capitaine Speke et les sources du Nil.


I

Lorsque la France, il y a trente-quatre ans, planta son drapeau sur la terre algérienne, dix années et plus devaient s’écouler avant que les germes scientifiques que toute colonisation européenne porte avec elle donnassent leurs premiers fruits : dix années de luttes journalières, de combats pied à pied contre un ennemi toujours renaissant et partout se dérobant sous nos coups. Ce fut seulement lorsque cet insaisissable ennemi se fut réuni à la voix d’Abd-el-Kader, et que nous eûmes devant nous un véritable adversaire, que la victoire fut décidée. Antée put enfin être pris corps à corps, et fut bientôt étouffé sous l’étreinte de nos légions. De ce jour l’œuvre colonisatrice a commencé sa tâche, et avec elle l’œuvre de la science.

L’histoire de notre établissement d’Afrique est, sous ce rapport, celle de toutes les colonies ; les circonstances locales y mettent seules quelque différence.

De l’Algérie portons nos regards vers l’Asie orientale : avec des obstacles moins grands nous y verrons un progrès plus rapide. La basse Cochinchine est depuis deux ans à peine une possession française, et déjà notre autorité respectée se traduit en une organisation régulière, en même temps que des publications remarquables, dues à des témoins oculaires de l’occupation ou à des officiers qui y ont une part active, nous apportent des notions étendues sur une contrée dont l’Europe n’avait que l’idée la plus vague.

C’est une assez singulière histoire, une histoire dont bien des gens ont quelque peine à se rendre compte, que cette acquisition à brûle-pourpoint d’un large territoire situé au bout du monde, et dont le nom, au moins pour la grande masse du public, ne s’était jamais trouvé mêlé à nos propres affaires. On n’était pas habitué chez nous, comme pourraient l’être nos voisins d’outre-Manche, à ces surprises politiques qui d’un jour à l’autre ajoutent un nom nouveau à la liste des possessions coloniales de la nation. Il est permis de croire que même dans une région plus élevée celle-ci a été quelque peu imprévue, au moins dans les proportions qu’elle a prises. Dans tous les cas, hasard ou réflexion, il faut reconnaître qu’il était impossible de faire un meilleur choix. Un ministre de la royauté de 1830 disait, il y a vingt ans, dans les instructions officielles d’une de nos expéditions maritimes : « il ne convient pas que la France soit absente d’une si grande partie du monde, où déjà les autres nations de l’Europe ont pris pied. Il ne faut pas, en cas d’avaries, que nos bâtiments ne puissent se réparer que dans la colonie portugaise de Macao, dans le port anglais de Hong-kong ou à l’arsenal de Cavita, dans l’île espagnole de Luçon. » Ces considérations très-sages sont aujourd’hui devenues bien autrement impérieuses, dans la situation nouvelle que créent à notre marine les récents événements de la Chine et du Japon. À moins de se condamner à un état d’infériorité que la France ne peut accepter vis-à-vis de ses ennemis ni de ses alliés, il lui fallait dans les mers orientales un large pied à terre où à tout événement nous fussions chez nous. Au lieu d’un pied à terre, les circonstances nous ont mis sous la main une riche possession ; ce n’est pas à nous à nous en plaindre.

La vaste péninsule pour laquelle nos géographies européennes ont créé la dénomination très-bien appropriée d’Indo-Chine, a été peu visitée par les voyageurs ; mais depuis deux siècles et plus, c’est une terre familière à nos missionnaires. Jusqu’à ces derniers temps au moins, le peu que nous savions du Tunkin, de la Cochinchine, du royaume de Siam et des contrées intérieures, c’était à eux que nous le devions bien plus qu’aux relations politiques. Dans ces pays où règne depuis deux mille ans le culte dégénéré du Bouddha indien, les propagateurs de la parole chrétienne ont traversé bien des fortunes diverses. Tantôt accueillis, tantôt persécutés par les chefs du pays, ils ont plus d’une fois arrosé de leur sang cette terre qu’ils voulaient appeler à un meilleur avenir. Depuis vingt ans surtout une persécution cruelle les avait frappés, eux et leurs prosélytes. Dans cette crise terrible, leurs regards se tournaient vers la France, leur protectrice naturelle. Des réclamations avaient été adressées plus d’une fois au gouvernement annamique, d’autant mieux fondées qu’elles s’appuyaient de traités formels. Ces réclamations lointaines avaient été méprisées ; la force est le seul argument auquel aient égard ces gouvernements despotiques de l’extrême Orient. Il fallut y recourir.

En 1858, notre pavillon parut devant Tourân, à une quinzaine de lieues de Hué, capitale du royaume annamite. La ville est prise et ses défenses détruites ; mais les forces dont le chef de notre escadre disposait (c’était l’amiral Rigault de Genouilly) ne su frisaient pas pour avancer plus loin dans cette direction par l’intérieur des terres. Un autre parti, qui parut à la fois plus sûr et plus efficace, est adopté. Notre escadre se porte au sud en longeant la côte, et vient prendre position devant les bouches du grand fleuve, le Mé-kong, qui traverse du nord au sud la région orientale de l’Indo-Chine. Saïgon, capitale de la basse Cochinchine, est assise sur un des bras du fleuve, à quelques lieues de la mer. Des défenses formidables en couvraient les approches ; elles sont emportées d’un seul élan, quoique bravement défendues, et le 17 février 1859 les couleurs françaises, flottant sur la ville, annonçaient que la seconde cité de l’empire annamique avait changé de maître. Cet échec, cependant, ne suffit pas encore pour amener l’empereur Tu-duk (c’est le nom du souverain régnant) à composition. Fortement retranché dans sa capitale, protégé par des troupes nombreuses échelonnées dans le pays, et d’ailleurs excité à la résistance par l’empereur de la Chine, il attendait que les six ou sept cents hommes que nous avions à Saïgon, décimés par les chaleurs extrêmes d’un climat nouveau pour nous, se vissent contraints d’abandonner leur conquête comme il nous avait vus abandonner Tourân. C’était là son calcul ; il a été déçu. Deux années d’occupation n’avaient pas lassé notre constance, lorsque le traité de Tien-tsïn (15 octobre 1860), en réglant nos griefs du côté de la Chine, vint nous rendre la pleine disposition de nos forces dans les mers orientales. Un renfort important fut immédiatement dirigé sur la Cochinchine.

Nous pûmes alors reprendre une vigoureuse offensive. L’effet ne s’en fit pas longtemps attendre. Le 5 juin 1862, les plénipotentiaires annamites signaient à Saïgon, avec l’amiral Bonard, un traité de paix dont le représentant de la France avait dicté les conditions. Les incidents de cette guerre, en élargissant notre champ d’opérations, avaient singulièrement agrandi notre position. Ce n’était plus seulement, comme à l’origine, des garanties que nous réclamions pour la sécurité des missionnaires ; c’était presque un royaume dont la possession nous était assurée. Un article du traité est ainsi conçu :

« Les trois provinces entières de Biên-hoa, de Giadinh et de Dinh-tuông (Mithô), ainsi que l’île de Poulo-Condor, sont cédées en toute souveraineté à l’Empereur des Français. »

D’autres articles portent que les sujets de la France, aussi bien que ceux de l’Espagne (l’Espagne intervenait au traité comme notre auxiliaire dans les opérations de cette guerre) pourraient exercer le culte chrétien dans le royaume d’Annam, et que les sujets annamites qui voudraient embrasser la religion chrétienne n’y trouveraient aucun empêchement ; et en outre, que les commerçants français pourraient librement circuler sur le grand fleuve et dans toutes ses branches, aussi bien que les bâtiments de guerre français.

Ce traité a fait passer sous notre souveraineté un territoire qui peut équivaloir en étendue à cinq ou six de nos départements, et nous a donné un million de sujets asiatiques.

C’est un acte mémorable, moins encore par l’importance matérielle de la conquête que par son effet moral, par la position qu’elle nous fait dans l’extrême Asie, et par le rôle nouveau qu’elle nous prépare dans cette région du monde.

Un des officiers de notre marine auxquels nous devons les récentes publications dont la Cochinchine a été l’objet, M. Léopold Pallu, a consacré la majeure partie de son livre[1] au récit des opérations militaires de la seconde période de l’expédition, c’est-à-dire à partir du moment où la moitié de notre escadre de Chine, dégagée par le traité de Tien-tsin, put venir se joindre à la division de Saïgon et mettre fin aux longs atermoiements de l’empereur Tu-duk. L’auteur ne s’y montre pas seulement officier instruit et de grande expérience ; on trouve en lui, dans un piquant chapitre sur la population cochinchinoise au milieu de laquelle il a vécu, les qualités élevées d’un excellent observateur. M. Pallu avait déjà fait ses preuves dans une relation de notre expédition de Chine, accompagnée d’un grand et bel atlas qui restera comme un des meilleurs documents de l’expédition[2].

Cette campagne de Cochinchine aura mis en évidence, dans le corps de nos officiers, des aptitudes extrêmement remarquables. À côté de M. le lieutenant de vaisseau Pallu que nous venons de mentionner, nous avons à nommer M. le capitaine Lucien de Grammont, du 44e de ligne, et M. Aubaret, capitaine de frégate. Le premier a publié, sous le titre de Onze mois de sous-préfecture en basse Cochinchine[3], un recueil de notes et de documents fort instructifs ; on doit au second la traduction d’un ouvrage chinois indigène (le chinois est la langue administrative et officielle du pays, en même temps que la langue savante), dont le titre est Gia-dinh Thung-Chi[4], ce qui signifie Histoire et description du Giadihn (la basse Cochinchine, aujourd’hui la Cochinchine française). Ce n’est rien moins, en effet, que la description statistique et géographique du pays, avec des détails étendus sur les productions et sur le genre de vie des habitants. Ce dernier chapitre ne fait pas du tout double emploi avec celui que M. Pallu a consacré dans son livre au même sujet ; il est curieux, au contraire, de mettre en regard le point de vue indigène et l’impression européenne. L’ouvrage a été écrit, il y a une trentaine d’années, pour servir de manuel aux hauts fonctionnaires de l’État ; il a un caractère tout à fait officiel. On conçoit qu’il sera d’un précieux secours à nos propres agents. Sous un rapport plus particulièrement scientifique, c’est une curieuse addition à notre littérature géographique de l’Asie.

Le peuple que nous sommes appelés à gouverner dans ce lointain climat appartient, comme toutes les populations de l’Indo-Chine, à cette immense famille de l’Asie centrale que l’on désigne indifféremment sous les noms de race jaune et de race mongolique. Il en a tous les traits et, la physionomie, — les pommettes fortement saillantes, la face en losange, les yeux bridés et obliques, la peau d’un jaune mat qui rappelle la cire d’église, tournant à la feuille morte ou au rouge d’acajou chez les classes inférieures, exposées à l’action incessante de l’air et du soleil. C’est un type qui commence à nous devenir familier, depuis la visite que nous ont faite à Paris les envoyés annamites et ceux du roi de Siam. Malgré ces particularités de conformation, qui ne sont assurément pas celles de la Vénus de Milo, la race ne manque pas d’une certaine beauté relative, surtout chez les femmes, dont les traits moins accusés se rapprochent davantage de l’expression européenne. Les cheveux sont invariablement d’un noir de jais ; les hommes comme les femmes les portent dans toute leur longueur, et les relèvent en un chignon au-dessus du cou. La barbe est rare et tardive. Une particularité pour nous fort disgracieuse, bien que ce soit pour eux une condition de suprême élégance, est de se teindre les dents en noir, non par l’effet du bétel, comme on le dit communément, mais au moyen d’une composition spéciale. Le costume est chinois, et on y recherche le contraste des couleurs voyantes.

Dans la Cochinchine comme dans le reste de l’Annam (ce qui comprend le Tunkin), la civilisation est d’origine chinoise ; c’est un fruit assez médiocre implanté sur un sauvageon de même famille. Il existe bien dans la langue usuelle une sorte de littérature populaire dont M. Aubaret vient de nous donner un curieux spécimen[5] ; mais ces chants ou ces récits, que l’on peut recueillir seulement de la bouche des bateliers, comme les barcarolles que module le gondolier de Venise en sillonnant le Canal Grande, ne sont connus que des classes infimes et n’ont même été jamais fixés par écrit. Les lettrés ont ces compositions populaires en parfait mépris. Chez ceux-ci, l’éducation est exclusivement chinoise. Toutes leurs études se font dans les livres de la Chine, et leurs examens sont calqués sur ceux du Céleste-Empire. La Chine, en un mot, est pour eux le centre, le modèle et la source de toute civilisation. Cette civilisation importée avec ses rites et ses formules, n’a guère dépassé la couche supérieure ; quand on arrive aux classes inférieures, à celles qui forment la base et le fond de la nation, on trouve un peuple enfant, façonné de longue date à la soumission passive, superstitieux parce qu’il est ignorant, ayant peu d’activité parce qu’il a peu de besoins, renfermant sous les dehors de l’apathie et de la réserve un fond de gaieté naturelle, mais dont les idées au total ne sauraient être ni bien étendues ni bien profondes. L’amélioration intellectuelle et morale qui peut élever un jour le peuple annamite au-dessus de sa condition actuelle, c’est de l’Europe chrétienne, et d’elle seule, qu’il la peut recevoir.

Leur seule passion est le jeu ; celle-là est enracinée au plus profond de la nature humaine. Les hommes employés aux constructions de Saïgon n’avaient rien de plus pressé, dit un témoin oculaire, dès qu’ils avaient touché les quelques sapèques de leur solde, que de les jouer, la main fermée, à pair ou impair. Leur geste était net, rapide, convulsif. En quelques minutes tout était passé dans les mains d’un dernier gagnant.

L’Annamite ne manque pas d’une sorte de bravoure, mais d’une bravoure qui ne ressemble pas à la nôtre. On ne trouverait sûrement dans sa langue aucun mot qui pût rendre notre idée de point d’honneur, pas plus qu’il n’y faudrait chercher des expressions qui expriment nos sentiments de liberté, d’égalité, de patriotisme.

Il se bat bien quand il se croit le plus fort ; mais qu’on ne lui demande pas de tenir pied devant un ennemi supérieur. Ils ont sur le courage, et sur la manière dont un chef intrépide peut le transmettre, une superstition effrayante. Quand un tel homme est tué, ils lui ouvrent la poitrine, lui arrachent le cœur, et le dévorent encore palpitant. Alors ils vont en avant, rien ne peut les arrêter : ils ont du gan.

l’Annamite, en somme, a horreur du sang versé ; sa nature y répugne. Et cependant, par une sorte de contradiction qui n’est pas rare, surtout en Asie, des supplices d’une barbarie raffinée le laissent impassible. Le crime irrémissible entre tous, la rébellion à l’empereur, est puni du lan-ti : le coupable est coupé en cent morceaux, et ces horribles débris sont déposés dans une jarre à la porte de sa maison. Parmi les autres supplices, il y en a qui semblent sortis d’une imagination infernale. Ce sont des bambous coupants entre lesquels on laisse glisser la victime, dont le corps est bientôt lacéré comme par mille coups de rasoir ; des membres sciés avec de mauvais couteaux, ou tenaillés avec des pinces rougies ; des siéges garnis de longues pointes acérées ; des reptiles venimeux introduits entre le vêtement et la chair, etc. Il ne manque guère à cet aimable répertoire que le pal des Turcs. Il est présumable que faire simplement trancher la tête, ce qui est le genre de mort habituellement appliqué à nos missionnaires, est regardé comme un acte de clémence.

M. Pallu affirme que l’habitant de la Cochinchine n’a aucune aptitude pour le commerce. C’est encore une éducation à faire, et une des plus difficiles, peut-être. Le peu de trafic qui se fait à l’intérieur a pour objet principal le riz. Livré à lui-même, l’Annamite n’en cultive que ce qu’il lui faut pour vivre. Il n’y a dans le pays, à vrai dire, que deux occupations régulières, cultivateur et batelier ; deux professions qui semblent s’exclure, et qui par le fait s’accordent très-bien, à cause du retour périodique des saisons et des inondations. Cette vie sans attache est bien en rapport avec leurs goûts ambulatoires. « Que fais-tu ? — Lam roï, je cultive le riz. — Où vas-tu ? — Di doï, je vais me promener. » Pour le grand nombre, cela résume toute la vie.

Ils ont quelques cannes à sucre, — ce qu’il en faut pour leurs besoins. Le sucre qu’ils en extraient est bon. Il y a dans le pays des plantations d’indigo, mais en petit nombre, et du coton de bonne qualité. La Cochinchine, affirme M. Pallu, pourrait un jour approvisionner de coton le marché de l’Europe ; ce serait toute une révolution dans la vie de l’indigène et dans son état social. Le travail, aliment des échanges, amènerait la richesse ; avec la richesse se développerait la propriété, et par la propriété le confort de la vie, la culture de l’esprit, l’élévation morale, le sentiment de sa propre dignité. Mais une telle transformation, la verrons-nous jamais s’accomplir ? En Algérie, nous tentons avec les Arabes quelque chose d’analogue. Des deux côtés les obstacles sont autres, mais également difficiles à surmonter. C’est notre devoir de le tenter, comme ce serait notre honneur de réussir. La conquête qui enfante le progrès est une conquête légitime.

Aujourd’hui les habitations elles-mêmes semblent tenir à peine au sol, comme les habitants. Quelques roseaux plantés en terre, un peu de limon que séchera le soleil, et pour toit des feuilles de palmier, voilà la maison de l’indigène. Quelques heures y suffisent. On conçoit que la destruction ou l’abandon d’un pareil édifice ne laisse pas beaucoup de regrets. Aussi les déplacements de populations ne sont-ils pas une chose rare. C’est la seule manière d’échapper à une domination antipathique ou trop oppressive.

Dans une société qui sous tant de rapports touche encore, en quelque sorte, à l’état de nature, on est étonné de trouver un sentiment très-prononcé de déférence vis-à-vis de la femme. On prétend que sous le rapport moral, comme sous le rapport de la beauté physique, les femmes ont ici une supériorité réelle. Ce qui paraît sûr, c’est que dans la vie commune le mari accepte volontiers le second rôle. Les gens experts prétendent, du reste, que ce n’est pas là une mauvaise condition pour le bonheur domestique.

On raconte que chez certaines peuplades de l’Amérique, comme autrefois chez les Cantabres et les Corses, quand une femme est accouchée le mari se met au lit pour recevoir les félicitations de la tribu. Le livre officiel de la Cochinchine rapporte quelque chose de semblable. À l’accouchement de sa femme, est-il dit, le mari doit s’abstenir de tout travail durant un mois. La raison que l’on en donne, c’est que durant ce mois un mari se doit tout entier à sa femme et à son enfant.

Nous n’avons fait qu’effleurer un sujet qui a pour nous, aujourd’hui, plus qu’un intérêt de curiosité. Ceux qui voudront mieux connaître tout ce qui touche aux mœurs, aux usages et aux habitudes des Annamites, non pas seulement chez une de leurs classes, mais dans toutes leurs classes ; ceux qui voudront en un mot, de plus amples notions sur leur religion et leur hiérarchie sociale, nous devons les renvoyer aux publications de MM. Pallu, de Grammont et Aubaret, — sans oublier d’excellentes notes d’un de nos employés civils, M. Bineteau, sur les conditions physiques et la climatologie du pays[6].


II

Il est une autre contrée que couvre notre drapeau, le Mexique. Là ce ne sont pas des sujets que nous allons chercher, ni une domination ; mais la conquête que nous ne demandons pas à nos armes, nous la demandons à la science. Cette mission scientifique si digne d’un grand siècle et d’une grande nation, la France, depuis soixante ans, en a partout donné l’exemple. Elle l’a remplie en Égypte par la publication de l’ouvrage célèbre qui a été le point de départ des études hiéroglyphiques ; elle l’a remplie en Asie par les fouilles qui ont rendu à la lumière les restes oubliés de la civilisation assyrienne, et qui ont contribué puissamment à l’avancement des études cunéiformes ; elle la remplit en Algérie par la restitution des vieux souvenirs de Carthage et de Rome, et de ceux de la race aborigène ; elle la remplit en Grèce et en Asie Mineure par de fructueuses recherches, par de belles publications, et mieux encore par l’institution de cette école d’Athènes qui est devenue pour les contrées helléniques une pépinière de profonds investigateurs. Ce que la France a fait dans tant de foyers éteints des grandes civilisations antiques, elle est appelée à le faire aussi sur la terre mexicaine.

Pour ne pas remonter, comme les souvenirs de l’Égypte et de Babylone, aux premiers âges des traditions humaines, ni s’envelopper du prestige des souvenirs classiques, le nouveau théâtre sur lequel vont se porter nos explorations n’en mérite pas moins de prendre rang à côté des grands foyers historiques de l’ancien monde. À l’époque où Fernand Cortez, cet héroïque aventurier, fit avec une poignée d’Espagnols la conquête du vaste empire de Montézuma, le Mexique était le siége d’une civilisation très-remarquable, au moins par ses côtés extérieurs et matériels. Le pays avait de grandes villes, des routes, des canaux, toute une organisation politique, de grandes cultures, une industrie fort avancée dans certaines directions, un déploiement de luxe et d’apparat propre à frapper les yeux, quoiqu’on y pût découvrir plus d’une réminiscence de la vie barbare. Pour Cortez et ses compagnons ce fut un spectacle merveilleux, tant une pareille société était différente de tout ce que les Espagnols avaient vu jusqu’alors au Nouveau-Monde. Comme toute société organisée, la nation de Montézuma avait son histoire et ses monuments. Les monuments, d’un caractère religieux, étaient des constructions massives dont la forme pyramidale rappelait celles de la vallée du Nil ; les souvenirs historiques étaient consignés dans des livres écrits en caractères symboliques, dont l’intelligence était réservée aux prêtres du pays et aux personnages principaux de la nation. L’écriture proprement dite, l’écriture alphabétique, n’existait pas. Aujourd’hui la première pensée serait de recueillir précieusement ces documents du passé, pour y chercher les origines du peuple conquis ; les Espagnols du seizième siècle avaient d’autres préoccupations. Sous l’influence d’un monachisme ignorant, ces livres en signes inconnus d’un aspect étrange furent regardés — ce sont les expressions du temps — comme une œuvre du démon propre à entretenir les indigènes dans leurs croyances païennes. Ils furent frappés de la même sentence que les hérétiques, le bûcher. Tous les manuscrits mexicains que l’on put découvrir furent détruits. Très-peu échappèrent à cette proscription inepte. Heureusement plusieurs des chefs convertis, qui possédaient quelques-uns de leurs livres nationaux ou qui en gardaient fidèlement le contenu dans leur mémoire, voulurent consigner par écrit les fastes de leur patrie. Ils rédigèrent en espagnol des histoires que les archives de Mexico ou de Madrid ont conservées, et qui de nos jours ont été pour la plupart traduites en français sur les manuscrits et publiées par un homme qui a bien mérité de la science historique, M. Ternaux-Compans. Nous pouvons apprécier ainsi en pleine connaissance ce qu’était l’histoire mexicaine. Les annales de la dynastie régnante au temps de la conquête espagnole, paraissent avoir été fidèlement conservées ; cela remonte à deux cents ans environ avant Cortez. Les temps antérieurs appartiennent à d’autres races, et on n’en a plus que des notions vagues, d’autant plus vagues, quant aux faits et aux époques, qu’on s’enfonce plus avant dans le passé. Il est question de grandes migrations successives sorties des contrées du Nord et qui s’étaient tour à tour abattues sur le Mexique, — sur l’Anahuac, comme on nommait le plateau central ou s’élève Mexico. La plus ancienne de ces migrations, la première du moins dont on eût gardé le souvenir positif, était celle des Tolteks ; après ceux-là étaient venus les Tchichimeks, puis les Azteks qui étaient la race de Montézuma. L’origine de la civilisation mexicaine est rapportée aux Tolteks. Les Tchichimeks, qui les expulsèrent, ramenèrent avec eux la barbarie ; et enfin la première civilisation avait repris le dessus avec la domination aztèque. Ces vieux souvenirs sont tout à la fois mêlés d’embellissements légendaires qui éveillent à bon droit la défiance de la critique, et de circonstances archéologiques et géographiques dont la réalité a été constatée par des découvertes récentes. Il y a là, comme dans les premiers souvenirs de la Grèce et de Rome, un fond réel que la transmission orale a plus ou moins dénaturé, ainsi que cela arrive toujours aux traditions que l’écriture n’a pas fixées. Au total, les origines mexicaines, telles que les chroniqueurs indigènes du seizième siècle nous les ont transmises, nous offrent une énigme historique pleine d’obscurités, — une énigme que nous ne croyons pas insoluble, tant s’en faut, mais qui jusqu’à présent n’a été abordée qu’à travers des préoccupations étrangères ou des vues systématiques. Ce qu’elle attend encore, c’est une critique sérieuse et véritablement compétente.

Les questions qui s’offrent ici à l’investigation de la science ne se renferment pas dans le cercle isolé des origines mexicaines. N’y aurait-il que ce problème à éclaircir, ce serait déjà un objet digne de notre attention ; mais il a une bien plus vaste portée. D’un côté, il tient étroitement aux questions générales que soulève dans son ensemble l’ethnologie américaine ; de l’autre, il conduit inévitablement à une série de recherches contingentes sur les autres centres de civilisation aborigène de l’isthme américain et des plateaux péruviens. Entre ces civilisations du Sud et la civilisation mexicaine, il y a eu indubitablement des rapports à peine entrevus jusqu’à présent, mais que des investigations bien dirigées éclairciront, il faut l’espérer. C’est, on le voit, tout un ensemble d’études qui s’ouvre devant nous, — études linguistiques, ethnographiques et archéologiques ; ou plutôt c’est une science tout entière qui va prendre sa place à côté des grandes études historiques de l’Ancien Monde.

La création d’une Commission scientifique rattachée à notre expédition du Mexique est une pensée généreuse ; elle sera l’honneur du gouvernement qui l’a conçue et du ministre qui l’a organisée. La Commission a été constituée par un décret impérial du 29 février ; elle siége à Paris et a pour objet d’éclairer par des instructions précises les recherches à faire, de même que plus tard elle aura à préparer, pour la publication d’un grand ouvrage, les travaux qu’elle aura reçus de ses voyageurs. Son action ne dépasse pas les limites du Mexique, et le champ est assez large ; mais les études sévères et précises qu’elle doit inspirer et diriger deviendront, on n’en saurait douter, la base et le point de départ de bien des investigations ultérieures. Elle aura inauguré les études américaines.

Sa tâche immédiate est de provoquer dans les diverses parties du Mexique un ensemble combiné de recherches qui doivent porter à la fois sur l’histoire et l’archéologie, sur la géographie, la constitution physique, la géologie et les branches multiples de l’histoire naturelle, sur la constitution physique des habitants et tout spécialement de la race native, sur les langues ou les dialectes aborigènes, sur tout ce qui est de nature, en un mot, à éclairer le passé et à servir le présent.

Il y a encore plus d’une découverte a faire dans les dépôts littéraires ou scientifiques ; il y a à contrôler, avec la rigueur que la science exige aujourd’hui, les études déjà publiées sur un certain nombre de monuments, et à rechercher les monuments jusqu’à présent inexplorés ; il y a à reconnaître de vastes parties du pays que l’on peut dire encore inconnues, sur les deux pentes étagées qui descendent des hautes plaines centrales aux deux mers environnantes. Nous reprenons la tâche admirablement ébauchée, il y a soixante et un ans, par Alexandre de Humboldt, et dont l’illustre explorateur légua l’achèvement à l’avenir. C’est une succession glorieuse que la France, dans la position où les circonstances l’ont placée, ne pouvait décliner.

Que nous resterait-il de notre expédition d’Égypte, sans le monument littéraire où l’intuition divinatrice de Champollion a su retrouver le secret des siècles ? À notre tour, restituons à la science les monuments de la terre mexicaine ; ils trouveront, eux aussi, leur Champollion. Ce sera pour nous un devoir que nous remplirons avec un vif intérêt, et cet intérêt, nous l’espérons, sera partagé par nos lecteurs, que de suivre le progrès des travaux dirigés par la Commission, et celui des études qui se rattacheront à ces travaux.


III

Des explorations considérables et d’importantes publications nous rappellent en Afrique. Notre Société de Géographie avait à décerner sa médaille annuelle pour l’exploration la plus importante accomplie en 1861 ; le lauréat qu’elle a proclamé est M. Henri Duveyrier, pour son voyage du Sahara algérien. Cette haute distinction était pleinement méritée. Les lecteurs du Tour du Monde ont pu juger, par quelques communications, des qualités éminentes qui distinguent le jeune voyageur[7] ; les espérances qu’on avait conçues dès les premiers moments ont été largement justifiées par le volume maintenant imprimé de la relation[8], et par la grande carte dont ce volume est accompagné. Une région inexplorée d’une vaste étendue, qui se prolonge au sud de l’Algérie orientale et de la Tunisie jusqu’au Fezzan, est entrée dans le domaine de la géographie positive ; un grand vide de cette partie de la carte d’Afrique qui nous touche de si près, a été rempli. Par des lignes de route croisées en divers sens, par une longue suite d’observations astronomiques et barométriques, par une riche collection d’informations indigènes scrupuleusement contrôlées et combinées avec soin, M. Duveyrier a pu nous apporter, figurée à une grande échelle, l’image détaillée d’une des parties les plus curieusement conformées du Sahara. La où nous n’imaginions, il y a quelques années à peine, qu’une suite monotone de plaines de sable inhabitables et inhabitées, nous voyons se dessiner de vastes oasis couvertes de hautes montagnes, sillonnées de fraîches vallées, arrosées en certaines parties par de véritables fleuves qui ont leurs intermittences et leurs débordements, habitées enfin par une nombreuse population pastorale. C’est tout une révolution dans la géographie du Grand Désert.

La mémorable relation du docteur Barth, connue des lecteurs du Tour du Monde, nous y avait préparés, aussi bien que le voyage de Boû-Derba, un de nos interprètes algériens, de Laghouat à Gh’ât, et les missions de plusieurs de nos officiers du Sénégal dans les parties du Sahara qu’habitent les tribus maures au sud du Maroc ; mais nul ne l’avait présentée d’une manière aussi authentique et aussi complète que l’a fait M. Henri Duveyrier. Le pays où nous placent ces curieuses informations est celui des Touâreg Hogghâr, la plus importante des quatre branches entre lesquelles se divisent les Touâreg du Grand Désert. Les trois autres sont les Azghâr de l’oasis de Gh’ât, les Kélouï de l’oasis d’Aïr, et les Aouâlimmimidên de la rive gauche du Kouâra (le grand fleuve du Soudan occidental), au-dessous de Timbouktou.

Partagées en un grand nombre de tribus, ces quatre familles de la nation targhî[9] se sont ainsi réparties dans les cantons habitables du Sahara central, où elles conservent, quoique séparées, les témoignages indélébiles de leur identité d’origine, les mêmes usages, les mêmes traits, le même idiome.

Les Touâreg sont une branche, la plus importante aujourd’hui et la seule qui ait conservé sa complète autonomie, de la race nombreuse qui peupla originairement, sous le nom primordial de Berbers, tout le nord de l’Afrique. Ce nom de Berbers, qui subsiste encore aujourd’hui en diverses parties de la vallée du Nil au-dessus de l’Égypte, se lit dans les vieilles inscriptions pharaoniques[10]. Les Berbers sont une race à part, dont les origines, comme celles de toutes les races humaines, se perdent dans les ténèbres des premiers âges du monde, mais qui a eu son développement propre à travers les temps historiques. Selon les contrées qu’ils occupèrent, depuis le Nil jusqu’à l’Atlantique, ils reçurent des Égyptiens et des Phéniciens, et après ceux-ci des Grecs et des Romains, les diverses appellations de Libyens, de Numides et de Maures[11]. C’est de l’ethnique Berber que s’est formé par corruption notre nom de Barbarie, appliqué au nord-ouest de l’Afrique. Difficilement accessible aux civilisations importées, le gros des Berbers conserva toujours sa sauvage indépendance, même au temps de la puissance de Carthage et de Rome, et ils ne dépassèrent jamais les habitudes de la vie pastorale ou demi-agricole. Ils ont eu cependant leurs jours de grandeur dans l’histoire. Jugurtha, Massinissa et Juba étaient des Berbers ; et dans les luttes qu’ils soutinrent contre Byzance et les Arabes, il ne leur a manqué que la plume d’un nouveau Salluste pour que plus d’un nom parmi leurs chefs brillât du même éclat. Dans les provinces de l’extrême Occident, ils ont fondé de puissantes dynasties militaires qui régnèrent sur le Maroc, dominèrent en Espagne, et firent reconnaître leur autorité jusqu’aux limites de la Tunisie ; mais dans notre Algérie, une immense irruption de tribus arabes, venues de l’Orient du onzième au treizième siècle, a brisé leur nationalité, morcelé et refoulé leurs tribus, et les a réduits à l’état de subordination où les Turcs les maintinrent et où nous les avons trouvés. Leur nom même a disparu dans cet anéantissement politique de la race ; car ils n’ont plus guère été connus que sous l’appellation de Kabyles qui est d’origine arabe, et que l’usage a maintenue[12]. Et comme pour montrer jusqu’où peut aller l’humiliation d’un peuple abattu, cette dénomination même de Kabyles, qui est encore une ligne de démarcation, un usage abusif qui tend à s’établir parmi les Européens de l’Algérie et dans l’administration coloniale, s’efface de plus en plus, pour tout englober, Arabes et Kabyles, sous la seule qualification d’Arabes.

Mais ici l’ethnologie proteste, d’accord avec la vérité des choses et même avec une bonne politique. Les purs Berbers se sont toujours maintenus, quoique morcelés, à l’abri des massifs de montagnes les plus difficiles de l’Algérie. On les trouve dans le Dahra, dans l’Ouansiris[illisible], dans le Djerdjéra et dans l’Aurès, gardant partout, sauf la religion de Mahomet qu’ils ont autrefois adoptée, leurs mœurs nationales et leur antique idiome. Mais c’est surtout chez les Touâreg, leurs frères du désert, qu’il faut chercher dans sa pureté inaltérée cette double transmission des mœurs originaires et de la langue maternelle.

Que de toute antiquité les grandes oasis du Sahara aient été occupées par des tribus berbères, c’est une chose au moins très-vraisemblable. Il est toutefois certain qu’une partie des Touâreg, et sans doute une partie considérable, n’est venue s’établir dans ses territoires actuels qu’à dater du onzième siècle, c’est-à-dire à l’époque de la grande irruption des Arabes dans la contrée littorale. Des tribus notables, souvent mentionnées avant cette époque aux environs de la côte, ne se retrouvent plus que chez les Touâreg. L’étude de ce peuple en reçoit un double intérêt. M. Henri Duveyrier, plus que personne avant lui, fournit à cette étude d’importants matériaux. Il les a vus de près, il a vécu en quelque sorte de leur vie, et il apporte dans son étude l’œil et l’esprit d’un bon observateur. Il a fait plus encore. Chargé de poursuivre avec les chefs de Gh’ât les négociations commerciales déjà entamées deux ans auparavant par Boû-Derba, pour rétablir une libre communication entre l’Algérie française et le centre du Soudan, il s’est acquitté avec un plein succès de cette mission délicate. Il a préparé la convention conclue en 1862 à Ghadamès, et il n’a pas été sans influence sur la visite que deux chefs touareg importants ont faite à Paris. M. Duveyrier a servi son pays en même temps que la science ; c’est un double titre dont la France lui est redevable, et dont la Société de Géographie lui a tenu compte.


IV

Le capitaine Speke a publié sa relation, si impatiemment attendue. Nous n’aurions pas à nous y arrêter longtemps, la place nous le permît-elle, après ce que nous avons dit dans notre Revue précédente de ce mémorable voyage, et surtout en présence du piquant résumé pour lequel le Tour du Monde a emprunté la plume habile de M. Forgues. Une traduction complète mettra d’ailleurs bientôt le public français à même d’apprécier pleinement le livre et le voyageur.

On peut suivre dès à présent l’intrépide explorateur depuis les plages de Zanzibar, à travers le centre du continent, jusque dans la haute Nubie et en Égypte. On peut gravir avec lui les pentes étagées du grand plateau intérieur, couper de l’est à l’ouest, puis du sud au nord, ces vastes plaines ondulées dont la hauteur au-dessus de la mer tempère heureusement les chaleurs tropicales ; traverser ainsi la contrée de Monomoézi ou Pays de la Lune, à l’extrémité de laquelle se trouve le grand lac central (le Tanganîka) dont nul Européen n’avait approché avant la mémorable expédition de 1858, où M. Speke accompagnait le capitaine Burton, et arriver de là au second lac intérieur, le N’yanza, que le capitaine Speke a vu pour la première fois dans cette expédition de 1858. On peut maintenant longer à l’ouest, à une certaine distance cependant, ce lac Nyanza que coupe l’équateur, et sous cette zone équatoriale que les anciens regardaient comme inhabitable à cause des chaleurs torréfiantes d’un soleil vertical, reconnaître, non sans quelque étonnement, un climat non-seulement très-supportable, mais qui pourrait être cité parmi les plus beaux du monde, n’étaient les pluies diluviennes qui durent neuf mois de l’année. Ce sont ces pluies équatoriales, on le sait actuellement, qui produisent les débordements du Nil, dont l’époque et le retour régulier furent si longtemps, pour les théoriciens de la science aussi bien que pour le vulgaire, un sujet d’étonnement et de hasardeuses spéculations. Ici, sur les pas du voyageur, on voit des pays dont la population est nègre, mais dont les chefs appartiennent d’origine à une autre race, à la race blanche des Gallas, dont le foyer est au sud de l’Abyssinie, ce qui paraît avoir produit, dans une mesure que nous ignorons encore, un certain développement de race mixte dont les aptitudes sociales se montrent très-supérieures à celles du nègre pur. Il y a là des faits et des questions d’ethnologie africaine que la relation du capitaine nous fait entrevoir plutôt qu’elle ne les aborde, mais qui ne peuvent manquer de s’éclaircir promptement maintenant qu’elles sont posées. Le long séjour du voyageur à ce qu’il appelle la cour de ces petits potentats de l’Afrique équatoriale nous initie à des mœurs et à des usages d’une nouveauté souvent singulière ; c’est la partie particulièrement neuve des longs épisodes de la narration.

Mais on quitte enfin les environs du lac ; on se remet en route. Le capitaine suit une rivière considérable qui sert de déversoir au Nyanza et qui court droit au nord. Pour le voyageur, cette rivière est l’origine principale du Nil. L’identité serait plus sûre si la caravane n’avait pas été bientôt forcée de quitter la vallée du grand courant pour ne la rejoindre qu’à cent milles plus loin, laissant dans ce long intervalle la rivière se porter à l’ouest vers une région qui n’a pas été reconnue, et où il est non-seulement possible, mais probable qu’elle se grossit de quelque grand affluent.

Il y a fort à faire encore, on le voit, pour compléter les belles découvertes du capitaine Speke. Mais si le vaillant voyageur n’a pas, à rigoureusement parler, trouvé les sources du Nil, comme on le dit un peu trop complaisamment en Angleterre, il en a du moins frayé la route, et c’était le plus difficile.

Grâce à lui, la carrière est ouverte sur ce nouveau champ d’études. On sait à présent d’une manière certaine où chercher les sources du grand fleuve. En Angleterre et en Allemagne, de nouvelles entreprises se projettent ou se préparent. Sans aucun doute, nous aurons, dans six mois, à ramener nos lecteurs de ce côté.

Vivien de Saint-Martin.


FIN DU NEUVIÈME VOLUME.
  1. Histoire de l’expédition de Cochinchine en 1861, par L. Pallu, Paris, Hachette, 1864, 1 vol. in-8o de 379 pages, avec une carte.
  2. Relation de l’expédition de Chine en 1860, rédigée par le lieutenant de vaisseau Pallu d’après les documents officiels, avec l’autorisation de Son Exc. M. le comte de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine. Paris, Imprimerie impériale, 1863, un vol. in-4o de 235 pages, avec un atlas grand in-folio de 8 planches.
  3. Napoléon-Vendée, 1863, un volume in-8 de 502 pages, avec une grande carte.
  4. Gia-dinh Thung-Chi. Histoire et Description de la basse Cochinchine (pays de Giadinh) ; traduites pour la première fois, d’après le texte chinois original, par G. Aubaret, capitaine de frégate, publiées par ordre de Son Exc. le comte P. de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine et des colonies. Paris, Imprimerie impériale, 1864, un vol. grand in-8o, de xiii-359 pages, avec une grande carte.
  5. Luc-van-tiên, poëme populaire annamite, traduit par M. Aubaret. Cet échantillon de la littérature populaire des Annamites est imprimé aux cahiers de janvier et février du Journal asiatique.
  6. Elles sont imprimées dans un recueil trop peu répandu chez nous, le Bulletin de notre Société de Géographie, au cahier de janvier dernier.
  7. Dans notre deuxième volume de 1861.
  8. Exploration du Sahara. Les Touâreg du Nord, par H. Duveyrier. Paris, 1864, un volume grand in-8o de xvi-501 pages, avec figures.
  9. Targhi est le singulier dont la forme plurielle est Touâreg.
  10. Bérabérata.
  11. Libyens, du punique (ou de l’hébreu) Lahabïm, dont la dérivation est douteuse ; Numides, du grec Nomadès, pasteurs ; Maures, du punique Mahourim, les Occidentaux.
  12. Kébaïls, les Tribus.