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Revue du Pays de Caux

paraissant 6 fois par an

publiée sous la direction

de

Pierre de COUBERTIN



SOMMAIRE DU N° 5

(Novembre 1902)

MER OU CONTINENT



Une heure solennelle qui, deux fois déjà, marqua dans notre histoire, va sonner aux horloges Françaises : l’heure où se fixera notre orientation politique, l’heure où il faudra choisir entre la mer et le continent, entre l’Europe et les colonies.

Ainsi en a disposé cette nature qui a prodigué à notre pays ses dons les plus précieux, mais qui l’a enfermé dans un dilemme où se jouent perpétuellement sa gloire et sa fortune.

Attachée au continent, la France vibre avec lui, s’agite de ses troubles, s’émeut de ses passions, participe à ses convoitises et se mêle à ses querelles ; en façade sur l’océan, elle regarde au loin, s’éprend du vaste univers, s’enthousiasme pour les aventures, et se jette dans les audacieuses entreprises.

Les souvenirs de ses victoires remplissent l’Europe, mais les traces de ses conquêtes parsèment le monde !

Moins que jamais, aujourd’hui, une grande nation peut prétendre à dominer partout. Il faut qu’elle fasse son choix et s’y tienne. Et la France, du reste, connaît de longue date cette obligation et sait aussi ce qu’il en coûte de mal choisir.

François ier, Coligny, Henri iv, Richelieu et Colbert lui avaient fait un empire colonial sur lequel le soleil ne se couchait pas. Louis xiv l’entama par orgueil et Louis xv le perdit par sottise. Le traité de Ryswick (1697) qui termina la guerre dite de la Ligue d’Augsbourg, laissait ébranlée, mais encore intacte, notre puissance exotique. Le traité d’Utrecht (1703) nous enleva Terre-Neuve, l’Acadie et la Baie d’Hudson. Le traité d’Aix-la-Chapelle (1748) nous enleva Madras. Le traité de Paris (1763) nous enleva le Canada, la moitié de la Louisiane, Saint-Vincent, la Dominique, le Sénégal et mit fin à notre domination dans l’Inde. Ainsi ces misérables luttes qu’on nomme la guerre de la succession d’Espagne, la guerre de la succession d’Autriche, la guerre de Sept ans, entreprises par des motifs de vanité dynastique, d’intérêt mal entendu ou d’honneur mal compris, jetèrent bas, en moins de soixante-dix ans, l’œuvre féconde qu’avaient édifiée quatre siècles d’héroïques efforts.

Telles sont les leçons de l’histoire.

Que nous reste-t-il de la moisson de lauriers cueillis sur les champs de bataille du continent ? Que nous ont laissé les deux Napoléon qui furent de grands belliqueux, l’un parce que son tempérament l’y poussait et l’autre parce que son nom l’y condamnait ? C’est à Louis xvi que nous devons d’avoir repris le Sénégal. Ce sont des héroïsmes individuels, qui, pendant la Révolution, ont préservé la Réunion, recouvré la Guadeloupe et pris Sainte-Lucie. À Charles x nous devons Alger ; à Louis-Philippe, l’Algérie. Qu’ont laissé derrière eux les continentaux ?

Et voici pourtant qu’un second empire colonial s’est formé pour nous, presque aussi vaste que l’ancien, mieux dessiné peut-être, mieux équilibré et susceptible d’une prospérité plus grande.

Mais voici qu’en même temps s’esquisse la lutte terrible qu’un avenir prochain verra éclater au centre de l’Europe. Une seconde fois on va se battre pour la succession d’Autriche ; une seconde fois, pour quelques avantages problématiques, pour la chance d’un prestige incertain, nous risquerions de ruiner et de perdre nos colonies ?

Allons-nous donc les exposer à de nouveaux malheurs ? Allons-nous, comme un joueur incorrigible, jeter sur le tapis cet enjeu colossal ? Et devra-t-on dire de la nation ce qu’on disait autrefois de ses rois, qu’ils n’avaient « rien oublié et rien appris » ?

Prenons garde. Le dilemme ne se dessinera devant nos yeux qu’enveloppé de mirages séduisants. Nous ne le saisirons que par bribes, peu à peu. Il s’infiltrera, il ne s’imposera point. Prenons garde d’être entraînés, sans en avoir d’avance pesé les conséquences, dans une guerre continentale qu’après tout on pourrait éviter, car elle ne lèsera que des intérêts indirects et n’atteindra aucune de nos sources d’énergie vitale.

Dans cette modeste publication, dans d’autres plus en vue et plus répandues, nous ne cesserons, conscients du péril qui vient, d’attirer l’attention de nos concitoyens vers un horizon redoutable. Sans doute, les choses des colonies ont depuis dix ans gagné dans les cœurs Français : la douleur ressentie devant la catastrophe de la Martinique, n’a pas su pourtant, se faire jour avec la force que comportait une pareille tragédie et elle n’est pas suffisante, non plus, la satisfaction avec laquelle nous regardons s’ouvrir l’Exposition d’Hanoï. Que faut-il donc pour nous attrister et que faut-il pour nous inspirer un légitime orgueil ?

Les souvenirs d’autrefois doivent s’incruster dans nos mémoires. Ne lâchons plus la proie pour l’autre et périssent les principes creux et les ambitions vaniteuses plutôt que le radieux empire de la France lointaine.


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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Les événements se sont chargés de donner une rapide confirmation aux conclusions exposées dans notre dernier numéro par l’auteur de l’étude intitulée : Que faut-il penser du socialisme ? Des tentatives de grèves générales ont eu lieu sur les points les plus divers du globe et toutes ont échoué misérablement, non sans avoir accumulé beaucoup de ruines et de souffrances. Il en sera toujours ainsi tant que les ouvriers ne voudront pas se rendre compte qu’ils vont directement à l’encontre de leurs intérêts en écoutant les dangereux conseils et les violentes diatribes des meneurs empressés de se faire, de chaque grève, un piédestal personnel. Du reste, pour ce qui concerne la France, les patrons, peuvent, cette fois, rendre des points en fait de maladresse et de naïveté, à leurs ouvriers. L’idée de traiter les syndicats jaunes comme quantité négligeable, alors que se présentait une occasion de les encourager et de fortifier leur action, est assurément l’une des plus étranges et des plus ineptes qui aient pu venir à des directeurs de grandes Compagnies. Ils ont craint, en favorisant les jaunes, d’exaspérer les rouges et de prolonger la grève ; mais il y a des instants où il faut savoir regarder au delà du moment présent et deviner les conséquences lointaines des actes qu’on accomplit. Les ouvriers ont montré à leur tour de quelle dose de naïveté ils étaient capables en s’insurgeant contre les décisions des arbitres qu’ils avaient acceptés. Qui dit arbitrage dit renoncement anticipé des parties en présence à toute protestation et promesse formelle d’obéissance. Les ouvriers de France s’en doutaient-ils ?

L’intervention du président Roosevelt.

Aux États-Unis, ce n’est pas un arbitrage proprement dit qui a mis fin au conflit, c’est l’intervention d’un homme qui est en train d’acquérir une popularité sans égale, non seulement dans son propre pays, mais dans le monde entier. Nous aurons occasion de revenir, très prochainement, sur cette figure unique qui paraît devoir dominer la première partie de ce siècle et dont les fortes paroles exerceront une prodigieuse influence sur les générations nouvelles. Constatons simplement aujourd’hui que sa personnalité a été plus puissante que celles des deux hommes, pourtant si redoutables, auxquels elle s’est imposée : l’un, le fameux milliardaire Pierpont Morgan dont le « Trust de l’Océan » est la plus récente fantaisie capitaliste ; l’autre, le chef indiscuté de tant de milliers de grévistes, Mitchell, dont l’autorité jouit d’un tel prestige auprès des masses. Cette intervention directe du chef de l’État avait été précédée d’une proposition d’arbitrage formulée également par Théodore Roosevelt et qui, bien accueillie des travailleurs, fut repoussée par les Trusts. C’est alors que, tout espoir semblant perdu, le président entra lui-même en campagne et obtint des adversaires en présence une prompte cessation d’hostilités. Remarquez les conséquences de ce double fait ; elles sont énormes. D’une part, l’opinion en veut aux Trusts d’avoir failli, en repoussant l’arbitrage, indéfiniment prolonger une grève qui durait depuis cinq mois, et organiser, aux approches d’un hiver rigoureux, la famine du charbon ; d’autre part, elle a pu mesurer la force d’intelligence et de caractère du président et sa confiance en lui s’en est trouvée aussitôt accrue dans des proportions imprévues. Elle est donc prête à le seconder dans la lutte contre les Trusts.

Une occasion, presque immédiate, s’est offerte de constater l’étendue de ces résultats. Les États-Unis ont été appelés, en effet à élire, au lendemain de ces événements, la Chambre des députés qui siègera de 1903 à 1905 ; et, en même temps, beaucoup d’États de la Confédération avaient à élire leurs Chambres particulières. On sait quelle est actuellement la situation des partis dans la grande république Américaine. Le président Roosevelt, chef des Républicains, leur tient tête ; il est opposé à la toute puissance des Trusts et hostile aux exagérations du protectionnisme, ce qui permet à beaucoup de Démocrates de voter pour lui. À l’extérieur, sa politique est très ferme et très agissante sans verser dans l’impérialisme. Or, le pays vient de prouver, par la majorité diminuée qu’il a accordée aux Républicains, sa volonté de voir ce parti se plier aux vues personnelles du président. C’est le président qui se trouve être le grand vainqueur des élections de 1902. Quel chemin parcouru depuis le jour où le criminel attentat de Buffalo a fait passer Théodore Roosevelt de sa place de Vice-Président à la pleine clarté du premier rang !

La Grève à Genève.

Les libres habitants de la vieille cité Helvétique ont assisté également à des spectacles nouveaux pour eux. D’un conflit entre les ouvriers des tramways et leurs patrons est sorti un essai de grève générale qui a provoqué, de la part des autorités, une prompte et énergique répression. On a mobilisé les milices ; et les citoyens appelés sous les armes ont apporté, à maintenir l’ordre, une vigueur dans laquelle il entrait probablement quelque rancune pour les ennuis et les pertes d’argent que leur occasionnaient les grévistes. Le gouvernement cantonal réquisitionna jusqu’aux automobiles pour que ses ordres fussent portés plus sûrement et plus rapidement à destination. Genève prit l’aspect d’une ville en état de siège d’où la vie civile se serait retirée. En tout, le mouvement dura une quinzaine de jours ; la grève ne fut générale que pendant trois jours. On procéda à 230 arrestations et à 110 expulsions d’agitateurs Italiens et Français ; 50 soldats furent blessés au cours des troubles, mais il n’y eut que des blessures légères. Les grévistes n’obtinrent aucune concession ; ils tentèrent de masquer leur retraite sous des motifs humanitaires et déclarèrent que la grève n’était que « momentanément suspendue ». Personne ne fut dupe de cette formule. C’était bel et bien un échec grave pour la cause du socialisme et la morale à en tirer, c’est que les gouvernements républicains et démocratiques sont obligés de faire comme les autres — sinon mieux que les autres — quand éclatent de semblables conflits entre le travail et le capital ; d’où, il suit qu’il est préférable pour tout le monde que de pareils conflits n’éclatent point et que les travailleurs écoutent les sages conseils de ceux qui leur prêchent la conciliation et la bonne harmonie.

La leçon semble avoir porté. Là aussi des élections ont suivi de près, comme il arrive souvent en pays démocratique ; et leurs résultats ont été symptomatiques. À Genève, la liste radico-socialiste a été complètement battue ; dans le reste du pays, les socialistes, qui se croyaient sûrs de vaincre, ont éprouvé de durs mécomptes et le radicalisme a reçu un sévère avertisssement.

Socialisme et Anticléricalisme.

Les Congrès sont, avec les grèves, les manifestations préférées du parti socialiste ; les Congrès constituent son meilleur moyen de propagande, comme les grèves, son meilleur moyen d’action. Nous parlions l’autre fois des Congrès d’Aussig et de Zwolle ; celui d’Imola a accusé les mêmes indices d’ébranlement, sinon de désorganisation. Le dernier en date s’est tenu à Munich et il a présenté cette particularité que MM. Bebel et de Vollmar, les deux célèbres leaders Allemands, y ont dénoncé, en termes très énergiques, les dangers de l’anticléricalisme. Ils ont mis leurs disciples en garde contre cette imprudence grave de mêler les choses de la politique à celles de la conscience et d’associer deux ordres d’idées et de faits si dissemblables pour ne pas dire si opposés. Il y a longtemps que des esprits éclairés ont indiqué la maladresse que commettaient les socialistes en prenant parti dans des querelles absolument étrangères à l’objet de leurs efforts. Mais la maladresse a été commise, et il est, sans doute, bien tard pour espérer la réparer. On peut, d’ailleurs, se demander si le caractère de petite chapelle que revêt le socialisme Allemand n’est pas pour une large part dans les succès qu’il a obtenus en maints centres ouvriers ; … tant le besoin d’une chapelle est persistant dans l’humanité.

Kossuth et Mathias Corvin.

Tout l’univers civilisé s’est uni de cœur à la nation Hongroise dans les hommages rendus par elle à la mémoire d’un de ses fils les plus illustres, Louis Kossuth. Celui qu’on nomme justement le « Démosthène Magyar » mourut à Turin, il y a six ans. On avait levé son exil, mais lui, n’avait pas voulu rentrer vivant. Il rentra mort et, sur le passage du train qui ramenait sa dépouille, 50.000 Hongrois se trouvaient à genoux… C’est dire avec quel enthousiasme les fêtes de son centenaire viennent d’être célébrées. Peut-être les Habsbourgs eussent-ils paru mieux inspirés en s’associant délibérément à ces fêtes ; peut-être le vieil empereur-roi François-Joseph eut-il agi sagement en déposant sur la tombe de son ennemi une palme de réconciliation… et de reconnaissance aussi ; car, enfin, cette Hongrie sur laquelle il règne et qui, riche et prospère, est aujourd’hui le plus solide rempart de sa dynastie, c’est bien celle de Kossuth. Un autre patriote, d’un opportunisme génial, a su l’organiser ; c’est à Deak que revient cet honneur. Mais qui l’avait remise debout, sinon Kossuth ? Kossuth lui avait insufflé ces vertus héroïques, ces sublimes audaces, cette indomptable énergie qui n’ont pas seulement provoqué la révolte épique de 1848, mais qui, appliquées depuis aux progrès de la civilisation et aux arts de la paix, ont porté la Hongrie à un degré de force et de prospérité digne de son antique passé.

Ce passé a reparu récemment aux yeux des Magyars. Peu après le centenaire de Kossuth, on a inauguré à Kolozsvar une statue équestre du roi Mathias. Roi à quinze ans, fils du célèbre héros Jean Hunyade, vainqueur des Turcs, des Bohémiens, des Allemands, Mathias Corvin fut aussi un faiseur de lois justes et un protecteur éclairé des lettres et des arts. Nul, probablement, n’est plus populaire en Hongrie, hormis Kossuth. Et le hasard a été ingénieux en rapprochant ainsi ces deux illustres noms. Mathias Corvin n’eut point de successeurs dignes de lui ; des princes incapables laissèrent péricliter son héritage et, trois siècles durant, la Hongrie fut la proie des Autrichiens et des Turcs. Kossuth la rendit à elle-même.

Les généraux Boers en Europe.

Il est impossible d’apporter à l’exécution d’un douloureux et difficile devoir, plus de dignité, de vaillance et d’honnêteté que les généraux Botha, De Wet et de la Rey n’en avaient mis à remplir, au début, leur rôle de « nobles mendiants ». Les ovations chaleureuses qui les avaient accueillis à leur arrivée en Angleterre traduisaient la juste admiration qu’inspirait leur conduite dans la paix, digne de celle qu’ils avaient tenue dans la guerre. Une seule chose a manqué dans la suite à ces glorieux soldats ; ils n’ont pas su choisir leurs conseillers ; ils ont obéi aux néfastes influences qui avaient déjà conduit aux abîmes le président Krüger. Ils se sont laissé entraîner sur le continent pour y exploiter une anglophobie qui s’est montrée aussi bruyante que peu généreuse. Quand ils ont débarqué en Angleterre, ils étaient, pour ainsi dire, les maîtres de la situation. Reçus comme l’auraient été des triomphateurs dans leur propre pays, ils devaient faire appel non pas au gouvernement (qui, vraiment, ne pouvait guère ajouter au tribut de soixante-quinze millions déjà consenti par lui), mais au peuple Anglais lui-même. Au lieu de faire des conférences à Paris, à Bruxelles et à Berlin, ils devaient les faire à Manchester, à Liverpool, à Glasgow, à Dublin… l’argent eût afflué dans leurs caisses et, de retour dans le Sud-Afrique, ils eussent pu sceller rapidement la réconciliation des deux peuples. L’erreur en laquelle ils sont tombés, n’est, hélas ! pas réparable. On ne leur sait plus gré de leur correction, car, sans s’y être associés, ils ont provoqué, par leur seule présence, de regrettables manifestations anti-anglaises. La sottise qu’ils commirent, en déclinant l’honneur que voulait leur faire Guillaume ii, a achevé de ruiner leur cause. Ils repartent les mains vides et ayant semé la défiance autour d’eux.

Il était bien facile, pourtant, de prévoir un tel résultat. Car les sommes que l’Europe était conviée à verser ne devaient pas profiter aux seuls Boers, victimes de la guerre ; l’Angleterre, en dernière analyse, y trouverait son compte, puisqu’il s’agissait de remettre en valeur des terres qui lui appartiennent désormais. Il suffisait de ce simple raisonnement pour tarir les sources de la générosité étrangère ; et c’est là ce qui est arrivé. Par contre, le raisonnement inverse eût opéré sur les Anglais, gens pratiques. Ils eussent donné d’autant plus volontiers qu’en aidant à soulager des misères immédiates, ils avaient la certitude de contribuer à la prospérité future d’une portion de leur empire. Et l’on s’étonne vraiment qu’avec la perspicacité et la précision d’esprit dont les généraux ont fait preuve en tant d’occasions, ils n’aient pas su deviner ce double sentiment si humain !

Choses d’Angleterre.

Ce rôle que les Boers pouvaient jouer et qu’ils ont malencontreusement laissé échapper, c’est Chamberlain — ô ironie du sort ! — qui s’en est emparé. L’infatigable ministre, sur lequel l’âge et les soucis n’ont décidément point de prise, part pour l’Afrique Australe afin de se rendre compte, par lui-même, des mesures qu’y comporte une situation, sinon précaire, du moins confuse. Certes, l’homme n’est pas devenu plus sympathique ; aucun succès ne le rendra tel. Mais le politique a récemment mérité quelques bons points. Lorsque l’imprudent Lord Milner a voulu préconiser cette absurde suppression du gouvernement constitutionnel au Cap qui revenait, pour atténuer quelques difficultés présentes à préparer une guerre civile certaine, Chamberlain a fait la sourde oreille ; et, Lord Milner récidivant, il a délibérément refusé de se prêter à pareil jeu. S’il achève, là-bas, de décourager les projets d’un proconsul maladroit et s’il sait parler aux Hollandais un langage à la fois ferme et clément, beaucoup de bien peut résulter de ce voyage.

Pendant ce temps-là, le Duc de Connaught, frère du Roi, ira présider à Delhi le Durbar de l’empire Indien. Ces rares solennités, où se rendent tous les vassaux de la couronne impériale, se déploient au milieu d’une pompe asiatique sans égale ; on devine que le Durbar d’Édouard vii dépassera encore en éclat ceux qui furent tenus sous le règne de sa mère. À citer encore parmi les choses d’Angleterre, la pose du câble du Pacifique qui achève de relier les unes aux autres, toutes les portions des vastes domaines du nouveau roi. M. Chamberlain à Londres, Lord Minto à Ottawa, Lord Tennyson à Sydney ont passé la journée de l’inauguration à se complimenter gentiment et, mon Dieu ! ils en avaient bien le droit. C’est là une œuvre considérable et d’une haute portée.

Voilà donc le ciel Britannique de nouveau découvert. Un combat malheureux contre le Mad Mullab, chef des indigènes révoltés de la côte des Somalis, peut amener une série de difficultés sérieuses. Mais qu’est-ce cela, après les angoisses et les labeurs des années précédentes ? Que nos lecteurs suivent nos conseils et qu’ils ne se laissent plus emballer par des dissertations ignorantes ou trompeuses. L’Angleterre est plus forte que jamais ; voilà le fait. Nous n’avons cessé de le prévoir et d’y insister. On peut s’en désoler. En tout cas, il convient d’en tenir compte.

Lord Kitchener, soldat Français.

En arrivant dans l’Inde, le Duc de Connaught y retrouvera le nouveau commandant en chef de l’armée Indienne, lequel n’est autre que le célèbre Lord Kitchener. Ce dernier a passé par Paris récemment, allant rejoindre son poste. Il y a passé avec rapidité et modestie, le temps de poser sa carte à l’Élysée, de faire des achats sur les boulevards et d’écouter une opérette en vogue. À propos de ce séjour dans notre capitale, un journal a conté une bien curieuse histoire qui se trouve fort exacte et qui, dès lors, aurait dû avoir plus de retentissement. En 1870, le jeune Kitchener, âgé de vingt ans, se trouvait en Bretagne ; les Prussiens déjà envahissaient la France ; on se battait. Cela le démangea ; il voulait se battre aussi. Il s’engagea dans les mobiles des Côtes-du-Nord, prit part à de nombreux combats ainsi qu’à d’intéressantes tentatives d’aérostation militaire. Kitchener, assurément, n’agissait point ainsi par amour de la France ; autant qu’on en peut juger par son caractère et ses actes, les Allemands lui sont plus sympathiques que les Français, et s’il s’était trouvé alors résider dans le Palatinat plutôt qu’en Bretagne, il est probable qu’il se fut enrôlé parmi nos ennemis tout aussi gaiement. Ce qui est à noter, c’est ce tempérament de guerrier qui ne se préoccupe ni de la couleur du drapeau ni des motifs de la lutte. Le cas est devenu très rare de nos jours ; il fut, jadis, assez fréquent. Kitchener, si moderne par beaucoup de côtés, appartient à la race disparue des grands ferrailleurs qui, de la Renaissance à la Révolution, portaient de droite et de gauche des coups héroïques sans regarder à autre chose qu’à la beauté des coups. Ce n’est pas une raison d’ailleurs pour nous dispenser d’éprouver quelque reconnaissance pour cet Anglais qui s’exposait, pour nous, à la mort avec une si crâne insouciance et qui n’a jamais songé à s’en targuer, même aux heures où la presse Française lui fut le plus dure et le plus injuste. Quand il repassera par Paris, il sera bon de lui en dire quelques mots ; et ce sera aussi un moyen de marquer aux officiers Anglais combien nous avons apprécié leur très noble et très chevaleresque attitude à l’égard de notre vaillant Villebois-Mareuil. C’est répondre à la pensée des preux comme lui, comme Botha et de Wet que de maintenir l’usage de ces saluts d’épée qui sont l’ornement du courage et la poésie de la force.

Le Jubilé de Chipka.

Il y aurait bien à dire sur l’opportunité des fêtes Russe-Bulgares par lesquelles a été commémoré le vingt-cinquième anniversaire des combats livrés au défilé de Chipka, ces Thermopyles de la Bulgarie. Certes, tant par l’importance stratégique du lieu que par l’héroïsme des combattants, nuls fastes militaires n’étaient plus dignes d’être honorés ; encore fallait-il que le juste hommage rendu aux morts ne tournât point au détriment des vivants. Et c’est là précisément ce qui a failli arriver. On a eu beau proclamer que les fêtes étaient essentiellement pacifiques ; l’état dans lequel se trouve en ce moment la Macédoine suffisait à leur donner un caractère foncièrement belliqueux ; et quoiqu’on put dire et faire pour le leur ôter, la pensée des assistants ne pouvait manquer de se porter vers les hécatombes à venir, plutôt qu’elle ne s’attardait aux tueries du passé. Les paroles prononcées n’ont été d’ailleurs ni aussi mesurées ni aussi prudentes qu’il eût convenu, et le prince de Bulgarie, en parlant du « brillant avenir de la foi orthodoxe », a célébré, en somme, la marche en avant de l’influence Russe. Autour de lui, en cette circonstance, tout était Russe. On inaugurait une église et un séminaire Russes : le Grand Duc Nicolas représentait le Tsar et des délégations de l’armée Russe lui faisaient escorte. Après cela, le Grand Duc Nicolas n’a pas manqué de s’en revenir par Constantinople et d’y saluer le Sultan. Il lui aura porté, probablement, des messages de paix. Mais le premier des messages de paix eut été de refuser l’invitation du prince Ferdinand et d’envoyer à Chipka de belles couronnes mortuaires au lieu d’un lot de généraux en grand uniforme. Alors, la guerre de 1877, entreprise pour émanciper la Bulgarie — ou du moins dont tel fut le résultat — tombait dans le passé ; tandis qu’aujourd’hui dans toute cette région on a ressuscité l’état d’esprit de cette époque héroïque, et à la façon dont les combats d’antan ont été évoqués, chacun a compris que d’autres suivraient bientôt, moins acharnés peut-être, car la Turquie s’épuise, mais plus décisifs encore.

Après le Grand Duc Nicolas, c’est le roi de Roumanie qui est venu rendre visite au prince Ferdinand et rappeler, à son tour, les souvenirs d’une lutte à laquelle ses soldats prirent part, eux aussi. Cette visite peut sembler naturelle : elle n’en est pas moins l’indice d’une très profonde et très redoutable révolution dans l’équilibre Balkanique. La Roumanie, depuis des années, se complaisait à afficher une indépendance d’allures qui était réelle : on la savait inféodée à l’Allemagne et dernièrement elle mit à se rapprocher de la Grèce un empressement très remarqué. On dirait qu’aujourd’hui le roi Charles trouve que l’Allemagne est bien loin de lui et qu’en revanche la Russie l’environne de bien près. Regardez, en effet, les progrès moscovites : ils sont énormes. De plus en plus la Mer Noire devient un lac Russe et par l’annexion morale de la Bulgarie (c’est bien ainsi qu’on peut désigner le mouvement dont les fêtes de Chipka ont été le couronnement) la Roumanie se trouve encerclée par les terres et les eaux Russes… Non ! en vérité, ce n’est point la paix qu’on a célébrée à Chipka et d’ailleurs, à l’heure même, les insurgés de Macédoine se battaient contre les Turcs aux environs de Monastir. Soudoyés ou non par la Bulgarie, c’est pour le Tsar qu’ils travaillaient.

Le petit coup d’état de M. Tarte.

Ce bon M. Tarte n’est pas « à la crème » : il est plutôt aux concombres. C’est du moins ce qu’a dû penser Sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada, en rentrant chez lui : il avait laissé des collègues dociles qui promettaient d’être bien sages en son absence et voilà que l’un d’eux, M. Tarte en personne, a fait à son chef une niche de premier ordre. Il s’est mis à la tête des protectionnistes, lui, membre d’un cabinet libre-échangiste, a déposé une espèce d’ultimatum fulgurant et s’en est allé avec fracas. Il parait que M. Tarte a de nombreux partisans et il est loin, d’ailleurs, d’être le premier venu. Ce n’en est pas moins un drôle de procédé.

Le retour du « Fram ».

Après quatre années passées dans les régions polaires, le navire de Nansen est rentré le 28 août à Christiania ; il en était parti le 24 juin 1898. Cette fois l’illustre explorateur n’était pas de la partie. C’est son second, Otto Sverdrup qui commandait l’expédition. Il voulait explorer les archipels qui s’étendent au nord du continent américain : il y est parvenu dans une large mesure. L’expédition rapporte des cartes du pays d’Ellesmre et des fjords du détroit de Hayes ainsi que du détroit de Smith et de l’île de Grinnell ; elle a pu former également de très précieuses collections scientifiques. Les hivernages ont été rudes : des froids de 45 et de 50 degrés se sont produits à plusieurs prises. Pendant que le navire se trouvait immobilisé par les glaces, les explorateurs se divisaient en quatre équipes, l’une restant à bord et les autres se lancant à travers la banquise ; plusieurs équipes firent des absences de deux et trois mois. Le Fram avait été abondamment pourvu de tout ce qui pouvait contribuer au succès de l’expédition et alléger les souffrances de ses vaillants passagers : il portait des vivres pour cinq ans. Sverdrup et ses compagnons ont été reçus dans leur patrie avec l’enthousiasme que méritaient leurs exploits : déjà on s’inquiétait d’un si long silence et l’on se demandait si le martyrologe glaciaire n’allait pas s’enrichir d’une nouvelle liste funèbre.

Duel et ballon.

Le noble désir de voir progresser la navigation aérienne a fait aussi de récentes victimes. Si Santos-Dumont, malgré l’entrain et la persévérance qu’il y apporte, n’a point encore réussi à se casser la tête, Severo et Bradsky y sont parvenus, hélas, du premier coup. Le ballon réserve pareil sort à plus d’un hardi pionnier de l’espace ; de telles fins ont du moins leur beauté. Que dire de la mort absurde qu’a trouvé dans un duel un jeune Polonais venu à Paris pour y achever ses études et qui s’est pris de querelle avec un de ses camarades sur le plus futile des motifs ? Les deux amis, très liés et faisant vie commune ont été pendant vingt-quatre heures d’« irréconciliables » ennemis. Au bout de ce temps ils se sont alignés, solennellement, sur le terrain entre des témoins très fiers probablement du rôle qu’ils jouaient, et à peine le « Allez Messieurs » sacramentel avait-il été prononcé que l’un des jeunes gens tombait frappé à mort ; l’autre a voulu se suicider de désespoir d’avoir tué son ami… L’histoire est édifiante et veut qu’on la médite. Meurtre ou fumisterie, voilà bien le duel moderne. Il est temps qu’on s’en occupe, mais ce n’est pas par des textes de lois qu’on y portera remède ; une loi prohibitive pourrait bien encourager plutôt qu’affaiblir le préjugé qu’elle voudrait détruire.

En Extrême-Orient.

En perdant Liou-Koun-Yi, vice-roi du Nankin, la Chine a fait une perte plus grande que celle, pourtant si sensible, de Li-Hung-Chang. Ce dernier était un vieillard : on pouvait en escompter encore quelques années de bons conseils — et certes c’est quelque chose ; — mais il avait passé l’âge des actes décisifs. Le vice-roi du Nankin, au contraire, était en possession de ses pleines facultés et on pensait généralement qu’il serait appelé à en faire bientôt usage. Soldat de valeur, il s’était révélé un homme d’État énergique et perspicace en refusant d’obéir aux injonctions xénophobes de la vieille impératrice ; il avait contribué, plus que tout autre, à sauver les établissements européens de la vallée du Yang-Tsé pendant les troubles d’il y a deux ans, et dernièrement il s’était déclaré en faveur de la suppression du likin, ces douanes intérieures qui entravent en Chine tout développement économique et forment un obstacle infranchissable à l’amélioration des échanges commerciaux. Tant d’actes de sagesse semblaient désigner Liou-Koun-Yi pour présider à l’évolution qui, en ouvrant largement la Chine aux influences occidentales, lui procurera — s’il en est temps encore — le seul moyen de se relever partiellement. On n’aperçoit dans les rangs du haut mandarinat aucune personnalité susceptible de remplir un pareil rôle.

Au Japon, il n’est bruit que d’un nouveau projet d’accroissement de la flotte et comme les Japonais n’ont point de journaliste à qui confier les destinées de leur marine, il est probable que, quelque jour, le projet deviendra loi. On ferait un emprunt qui procurerait les moyens de mettre sur chantier quatre cuirassés, six croiseurs de première classe et plusieurs autres navires ; l’augmentation totale serait de 120.000 tonnes et la dépense de vingt millions de yens. La plupart des nouveaux bâtiments seraient construits en Angleterre, ce qui n’a rien d’étonnant ; mais le fait qu’à cette occasion la légation Japonaise à Londres serait élevée au rang d’ambassade, indique que les armements du Mikado sont concertés entre son gouvernement et celui d’Édouard vii. Il fallait s’y attendre et bien naïfs sont ceux qui ont vu, d’un œil calme, se conclure une alliance si grosse de périls pour le Tonkin, l’Indo-Chine et la France.

Une révérence ajournée.

L’empereur Nicolas n’a pas fait preuve de beaucoup de caractère, en se laissant entraîner par des influences féminines, difficiles à dissimuler désormais, à frapper la vanité Serbe, d’un inutile et retentissant soufflet. Si l’on ne trouvait pas la reine Draga d’assez noble origine pour être reçue à la cour de Russie, il ne fallait pas favoriser son mariage, lui témoigner des sympathies avérées, lui envoyer un cadeau princier et accepter d’avance le parrainage de l’héritier qu’elle croyait attendre. Ayant fait tout cela, le souverain Moscovite n’avait point de motifs d’ajourner indéfiniment une réception qui, en Russie et ailleurs, était considérée comme la consécration et en quelque sorte, le couronnement de la nouvelle reine. C’est, à tout prendre, le roi Alexandre qui, en tout ceci, a eu le beau rôle. Il a fait un mouvement très naturel pour changer son fusil d’épaule, c’est-à-dire pour tourner le dos à la Russie et se rapprocher de l’Autriche (la politique chère à feu son père, le roi Milan) : mais, ayant réfléchi, il s’est à-demi ravisé. Il a montré de la sorte une fierté très légitime en même temps qu’un esprit politique très appréciable. L’appréciera-t-on à Pétersbourg ? On aurait tort de passer outre, car si la Bulgarie se trouvait condamnée à devenir une avant-garde Russe en sorte que son avenir tient en deux mots : la Russie ou rien — il n’en est pas de même de la Serbie : elle peut chercher à Vienne — et même au delà, l’appui que l’empereur Nicolas lui marchanderait ou voudrait lui faire payer trop cher.

Au Forum.

Quand les Italiens ont pris possession de Rome pour en faire leur métropole on s’imaginait que l’illustre Forum, qui s’étend du Capitole au Colisée, avait livré tous ses secrets. Les archéologues du monde entier virent avec quelque scepticisme une pioche irrespectueuse bouleverser l’aspect de ces lieux vénérables. Une première série de fouilles s’exécuta de 1878 à 1884 ; une seconde commencée en 1898 vient seulement de prendre fin. Personne ne pourra plus regretter qu’elles aient été entreprises. On a fait d’heureuses découvertes dans le sol même de ce qu’on appelait le Forum — et d’autres autour de cette enceinte que la postérité se trouvait avoir beaucoup rapetissé sans le savoir. Les touristes, évoquant les foules qui avaient processionné là ou s’y étaient battues, s’étonnaient de l’étroitesse des voies et de la mine resserrée des édifices. L’explication est fournie aujourd’hui, qu’un savant déblayage a fait surgir des fantômes de pierre absolument inattendus ; il a fallu détruire le travail des pluies séculaires qui avaient comblé de terres charriées tout le vallon, au point d’en modifier complètement les silhouettes. La basilique Almilia, la Regia où demeurait le grand Pontife, le temple de Jules César, le temple et la bibliothèque d’Auguste, la fontaine Juturne et ses petits sanctuaires, enfin le cloître de la maison des Vestales sont apparus, ruinés sans doute, mais très nettement dessinés et facilement réalisables pour des yeux instruits des choses du passé. Ce n’est pas tout : sous le Forum impérial, on a retrouvé les constructions de la République et plus bas encore celles des fondateurs de Rome. À l’endroit même où d’anciens textes en indiquaient la présence, le tombeau de Romulus a été exhumé, entouré d’inscriptions rares et précieuses et l’on dit que nulle crypte antique ne saisit davantage le voyageur par la farouche simplicité de ses lignes et de sa beauté.

La Question des Sucres.

Aimez-vous le sucre ? On en a mis partout… Pour parler plus justement, c’est la betterave dont on a abusé un peu partout et dans le pays de Caux, en particulier. La faute en est à la loi de 1884, mais ce n’est pas une raison suffisante pour adresser à cette loi les épithètes injurieuses que lui a décernée, à tant de reprises, une critique superficielle et intéressée. Avant 1884, le rendement de la betterave, en France, était de 5 à 6 pour 100 de sucre ; ce rendement est aujourd’hui de 15 pour 100. L’industrie a donc progressé largement. On a dit, d’autre part, que le Trésor y avait perdu et que le régime des primes avait été ruineux pour la fortune publique ; ce n’est pas exact, car si le total des primes accordées s’est élevé à plus de onze cents millions, cette somme n’est pas sortie des caisses de l’État ; on l’a obtenue par des exemptions d’impôts accordées aux quantités de sucre produites en excédent du rendement légal. D’ailleurs, depuis 1884, le Trésor a encaissé, du fait de l’impôt sur le sucre, 174 millions par an, alors qu’en 1882, par exemple, il n’avait touché que 147 millions. Enfin, le sucre brut qui valait, avant 1884, 58 centimes le kilogramme, vaut, aujourd’hui, dans les 25 centimes ; le consommateur, donc, serait mal venu à se plaindre. Tout le monde a gagné. Cela ne prouve pas, d’ailleurs, que la loi doive être maintenue, car si même elle n’a produit pendant dix-huit ans que des résultats avantageux, ce n’est pas un motif pour qu’il en soit de même désormais. Et, effectivement, la surproduction deviendrait vite ruineuse pour tout le monde. C’est ce qu’agriculteurs et industriels ont fini par comprendre, si l’on en croit la façon dont ils envisagent, à présent, la convention de Bruxelles contre laquelle, au début, ils étaient partis en guerre.

La question, en effet, était devenue internationale. Trois pays, surtout, exportent du sucre : la France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie. Quant au consommateur, c’est, par excellence, l’Angleterre. De là, rivalité terrible entre les trois pays producteurs. La loi française de 1884, aux yeux des Autrichiens et des Allemands, instituait des primes indirectes. En 1891, les deux empires de l’Europe centrale accordèrent, à l’exportation des sucres, des primes directes de 1 fr. 50 par 100 kilos, qu’en 1896 ils portèrent à 3 fr. 25. La France riposta par l’allocation, en 1898, d’une prime directe de 4 francs qui se superposa à la prime indirecte. En tout ceci, l’Angleterre trouvait son profit, puisque, grâce au jeu des primes, elle obtenait le sucre à bon marché. Mais ses colonies firent entendre des doléances. L’Inde et les Antilles accusèrent la métropole de les sacrifier à l’étranger. La Jamaïque et la Trinité menacèrent même, à ce qu’on prétend, de se donner à l’Amérique. Il fallut bien que le cabinet Britannique s’occupât de l’affaire. La Belgique préconisa, à son tour, la réunion d’une conférence et Bruxelles fut choisi, d’un commun accord, pour lieu de réunion. La première conférence de Bruxelles n’aboutit point ; personne, alors, ne voulait rien céder, tout en prétendant faire céder le voisin. Mais, depuis, des faits nouveaux surgirent. L’Inde frappa les sucres d’Europe de droits différentiels correspondant au montant des primes directes et indirectes du pays d’origine. L’Union Américaine suivit le même exemple. L’Angleterre menaça de s’entendre avec l’Allemagne et l’Autriche contre la France. Une nouvelle conférence s’imposait. Elle a abouti. Le texte de la Convention de Bruxelles, approuvé par l’Angleterre, l’Autriche, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, la Suède, est actuellement soumis au Parlement de Paris. Il comporte la suppression simultanée de toutes les primes et l’engagement par les puissances signataires de surtaxer les sucres du pays qui viendrait à les rétablir. On sait par quelle habile et audacieuse proposition de dégrèvement, notre ministre des Finances compte pallier, au point de vue national, les pertes qui pourraient résulter de cette législation internationale, devenue — il faut bien le reconnaître — absolument nécessaire.

Un Ministre populaire.

Le baron de Rio Branco, nommé ministre des Affaires étrangères par le nouveau président de la République du Brésil, a fait, à Rio de Janeiro une entrée triomphale. Une certaine galiote, ayant appartenu à Jean vi de Portugal, est allée le quérir à bord du navire qui le ramenait d’Europe ; il a traversé des rues pavoisées en son honneur, a reçu des ovations sans nombres et des adresses enthousiastes, et, finalement, s’est vu l’objet d’une véritable fête nationale à laquelle toute la population a pris part. Don Pedro, dans tout son règne impérial, n’avait pas été aussi acclamé. C’est que M. de Rio Branco a été, pour son pays, un conquérant pacifique et sans qu’il n’en ait rien coûté à la République, il a su, par sa diplomatie avisée et prudente, lui ménager, au loin, de magnifiques succès. Dans le territoire des Missions et dans la Guyane, le Brésil avait avec la République Argentine et avec la France des différends pour lesquels les arbitrages des États-Unis et de la confédération Suisse avaient été proposés et acceptés de part et d’autre. Or, ces deux affaires se sont dénouées dans un sens favorables aux intérêts Brésiliens, dont M. de Rio Branco défendait les prétentions. De là, la très vive reconnaissance que lui témoignent ses compatriotes à son retour dans la patrie dont il était éloigné depuis quinze ans, et qu’il a si bien servie.

Il n’est pas mauvais de rappeler, à ce propos, les conditions dans lesquelles se posait le contesté Franco-Brésilien auquel mit fin l’arbitrage du gouvernement Suisse. L’origine en remontait à 1688. Cette année-là, Louis xiv réclama la rive gauche de l’Amazone comme limite méridionale de la colonie de Cayenne. Le gouvernement Portugais prétendit au contraire que ses possessions du Brésil s’étendaient jusqu’à la rivière qu’on nomme aujourd’hui l’Oyapock. En 1697, les Français s’étant emparés de Macapa, situé sur la rive gauche de l’Amazone, un traité intervint, trois ans plus tard, qui neutralisa le territoire contesté. Ce traité ayant été rompu par l’entrée du Portugal dans la ligue formée contre la France, le traité d’Utrecht (1712) stipula que Louis xiv renonçait à ses droits et à ses prétentions sur les terres situées entre l’Amazone et la rivière Japoc ou Vincent-Pinson. C’est autour de ce cours d’eau que le débat s’est éternisé. Le terme indien Japoc pouvant s’appliquer à toutes les rivières, la France ne cessa de prétendre que le Japoc du traité d’Utrecht n’était autre que l’Aragouary, alors que le Brésil voulait y voir l’Oyapock actuel. Quand le Brésil fut devenu indépendant, il offrit une transaction ; la frontière serait formée par la limite du Carsevène et les monts Tucumaque. La France refusa exigeant bien davantage. C’est en 1894, la découverte des placers aurifères du Carsevène qui porta le conflit à l’état aigu. De nombreux chercheurs d’or affluèrent dans ce territoire sans maîtres où l’anarchie régna. Un chef Brésilien ayant arrêté un nègre subventionné par le gouverneur de Cayenne, celui-ci envoya une canonnière à Amapa avec ordre de libérer le nègre. Un combat eut lieu dans lequel périt le capitaine Lunier. Comme le gouverneur de Cayenne avait agi sans ordres de Paris, M. Hanotaux proposa de soumettre à un arbitrage ce litige circulaire.

L’arbitre donna entièrement raison au Brésil qui gagna de la sorte près de 400.000 kilomètres carrés riches en placers aurifères et en plaines propices à l’élevage du bétail et aux cultures tropicales variées.

Autour du Panama.

La Colombie joue un jeu imprudent. Le canal de Panama étant creusé sur son territoire, elle tient la dragée haute aux États-Unis pour consentir à la cession du canal par la compagnie Française aux Américains. Nous avons déjà indiqué quelles étaient les conditions de la dite cession. Or, si la route de Panama a conquis la majorité dans le congrès de Washington, cette majorité n’est ni si ancienne, ni si considérable qu’elle ne puisse très rapidement redevenir une minorité. L’autre route, celle du Nicaragua, présente aussi des avantages : elle n’est pas entièrement condamnée ; ses partisans sont nombreux. Si la Colombie lassait la patience du président Roosevelt, celui-ci aurait vite fait de changer son fusil d’épaule et de se retourner vers le Nicaragua. Les Colombiens feront donc sagement d’y regarder à deux fois avant de poursuivre la politique d’exigences et de lenteurs à laquelle ils ont cru habile d’avoir recours.

Changements de Cabinets.

En Espagne comme en Serbie, il y a eu deux crises ministérielles l’une sur l’autre. Alphonse xiii est toutefois demeuré dans la vérité constitutionnelle dont le roi Alexandre s’est un peu écarté en composant son cabinet de personnalités connues surtout par leur dévotion à sa personne. Le roi d’Espagne ayant vainement essayé de retenir M. Sagasta, l’éminent chef du parti libéral, a dû recourir à M. Silvela, chef du parti conservateur depuis l’assassinat de l’illustre Canovas del Castillo. M. Sagasta termine ainsi sa longue carrière d’homme d’État par un échec retentissant. Et à vrai dire — en dehors des difficultés grandes de sa tâche — c’est un peu sa faute s’il n’a plus trouvé les collaborateurs dont il avait besoin. Sagasta n’a pas su maintenir fermement le drapeau du libéralisme. En Espagne ce n’est pas comme en France ; le cléricalisme n’y est pas un vain mot, un ridicule croquemitaine ; c’est une puissance très redoutable et assurément beaucoup trop forte pour la sécurité de l’État. Les libéraux avaient adopté à son égard une ligne de conduite très modérée mais sagement résistante. Sagasta ne s’y est pas tenu ; il a fait concessions sur concessions dans le désir très louable de faciliter au jeune souverain des débuts difficiles. Le calcul était maladroit ; car si quelque chose pouvait aplanir la route sous les pas d’Alphonse xiii, c’était que son avènement ne fut pas le signal d’une réaction cléricale trop marquée. Le pays, auquel on a tant répété que son nouveau roi était inféodé aux prêtres et en subissait l’influence, conserve quelque inquiétude à cet égard. Une sorte de faillite du parti libéral ne serait pas pour lui rendre confiance.

D’autres changements de cabinets se sont produits ailleurs encore ; et l’un des plus remarquables est celui qui ramène à la tête du gouvernement Hellénique, l’octogénaire et infatigable Théodore Delyanni. Le rival éternel de feu Tricoupis reprend allègrement des fonctions déjà tant de fois exercées et avec quel éclat ! Tricoupis avait peut-être plus d’ampleur dans les ambitions et de profondeur dans les vues ; son énergie était plus spontanée et plus virile ; Delyanni a pour lui une incomparable souplesse qui habille une admirable persévérance ; et ce sont peut-être bien les qualités les plus enviables chez un homme d’État.

Où désarme-t-on ?

On peut se le demander ? Est-ce en Angleterre ? Mais, hier encore, à la Chambre des Communes, le Ministre de la Guerre du Royaume-Uni, M. Brodrick, réclamant une augmentation des effectifs de l’armée de terre et de l’armée navale, expliquait que cette mesure était « dictée par les mêmes mobiles qui font qu’un homme assure sa vie, pour se garantir contre l’imprévu ». Même sentiment exprimé dans le dernier message du président Roosevelt, qui est pourtant un pacifique, qui l’a dit et précisé. Le chef d’État Américain préconise une puissante marine pour les États-Unis en même temps que la création d’un corps d’officiers d’État-Major pour l’armée de terre.

L’Allemagne, bien entendu, nous a habitués à de continuelles propositions d’accroissement des effectifs. Aussi, n’y a-t-il rien d’étonnant à ce qu’elle parle de créer de nouveaux escadrons de cavalerie ; mais en créer deux cents à la fois, c’est peut-être beaucoup. D’autre part, on dépense des sommes énormes — et sans bruit — pour achever la construction des forts et des chemins de fer stratégiques de la rive gauche du Rhin. Nous avons indiqué plus haut les projets du Japon. Voici maintenant qu’à Budapest, le gouvernement demande à la Diète des crédits nécessaires pour augmenter de 25.000 hommes l’armée Hongroise.

Après cela, on peut conférencer sur la paix qui vient et les peuples qui veulent s’embrasser, mais à la condition d’acheter des cartouches en sortant de telles conférences. Car en vérité, lecteurs, nous ne nous lasserons de vous le répéter, ce qui vient, ce n’est point la paix, mais la guerre et, moins que jamais, les peuples songent à s’embrasser.

Robes et Chapeaux.

Ce n’est pas pour la France un chapitre superflu que celui des toilettes, et jusqu’ici la République avait su maintenir cette royauté des élégances féminines que lui léguèrent les régimes précédents, on nous annonce que c’en est fait de ce sceptre-là qui sera brisé après tant d’autres. C’est peut-être aller un peu vite en besogne. Toutefois, il est vrai, que d’une part, la plupart des grandes maisons qui, à Paris, décident des modes nouvelles, sont actuellement dirigées par des étrangers, que ces maisons ont des succursales à New-York, à Londres, à Vienne, et que dès lors, le « goût Français » ne préside plus exclusivement aux caprices des élégantes d’Europe et d’Amérique. On doit le regretter à un double point de vue. C’est une branche du commerce qui menace de se tarir, une source d’exportations multiples, car les industries qui concourent à pourvoir le luxe féminin sont extrêmement nombreuses. C’est aussi un moyen d’influence et d’action nationales. Ne souriez pas ; tous les moyens sont bons pour se susciter des sympathies dans le vaste univers, et si les femmes sont accoutumées à tourner de loin leurs regards vers la France afin d’y chercher le secret des artifices qui rehaussent leur beauté, les hommes seront mieux disposés eux aussi à lui témoigner de bienveillants égards.

Pour réagir contre le mouvement dont nous parlons, il faudrait que des maisons Françaises s’établissent en plus grand nombre à l’étranger ; elles y réussiraient. Il paraît qu’à Prague, par exemple, une modiste de Paris ferait fortune. Et pourquoi n’iraient-elles point, nos modistes ? Ce n’est pas le bout du monde… Et plus loin aussi ; on verrait s’étaler partout le rappel de la royauté parisienne, et cela enlèverait beaucoup de valeur aux paroles des grands couturiers étrangers de Paris qui commencent à dire à leurs clientes Françaises, avec une nuance de despotisme : « Voilà ce que l’on fait à New-York… Ceci est la dernière mode de Londres… »

Au Vènèzuela.

Le président Castro est parti en guerre contre l’Angleterre et l’Allemagne du même coup ; il a violé le droit des gens, s’est exposé à de rudes représailles. C’est un fou. Aussi bien ne sont-ce pas les événements actuels qui doivent nous intéresser en ce pays lointain, mais les conséquences qui pourraient en découler au point de vue toujours délicat des rapports entre les puissances Européennes et les États-Unis.


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L’INDO-CHINE FRANÇAISE



Un rapide historique de l’expansion Française en Indo-Chine, quelques aperçus sur la prospérité présente de nos grandes colonies d’Extrême-Orient, de brèves considérations sur leur avenir et la politique qui peut le mieux leur assurer le progrès et la sécurité, voilà, nous semble-t-il, le sujet d’actualité qui convient à ce numéro.


Louis xvi et Gia-Long

Ce n’est point d’hier que date notre ingérence dans les affaires Indo-Chinoises. Dès 1625, il y eut, au Tonkin, des missions catholiques Françaises. En ce temps-là, déjà, le commerce national s’attachait aux pas des religieux et à leur suite, s’infiltrait dans les pays dont ils entreprenaient l’évangélisation. Aussi, en 1684, la compagnie des Indes fit choix d’un de ses agents les plus qualifiés, Le Chappelier, et l’envoya explorer la région du Fleuve-Rouge. En 1735, ses affaires avaient assez progressé pour qu’il parut urgent de nommer un gouverneur. Dumas fut choisi. L’effort était-il prématuré ? peut-être, car les résultats ne parurent pas tout d’abord y répondre. Pourtant en 1748 et 1749, la compagnie envoya de nouveau des agents. Mais c’est à Mgr Pigneau de Behaine, évêque d’Adran que revint l’honneur de jeter les bases de la domination Française en Indo-Chine. Il profita, très habilement, des ressentiments de l’Empereur Gia-Long, alors dépossédé du trône d’Annam, pour inciter celui-ci à demander l’appui du roi de France. En 1787, un traité fut signé à Versailles entre Louis xvi et le prince impérial, fils de Gia-Long, assisté de l’évêque Pigneau de Behaine. Le roi s’engageait à rétablir l’Empereur d’Annam, lequel prenait l’engagement de lui céder en retour l’archipel de Poulo-Condore ainsi que la baie et la ville de Tourane.

La révolution ayant empêché Louis xvi de poursuivre l’exécution de ce traité, le prélat patriote ne se tint pas pour battu. Il fréta lui-même deux navires, engagea des officiers et des ingénieurs, les emmena en Indo-Chine où ils réorganisèrent l’armée et la flotte de Gia-Long lequel recouvra son héritage et conquit même le Tonkin par surcroît. C’est ainsi que quatre-vingts ans plus tard, nos soldats, conquérant à leur tour cette terre lointaine, eurent parfois à prendre et à démanteler des ouvrages de défense construits par les ingénieurs Français de Gia-Long. À la cour de l’Empereur restauré, notre influence demeura prépondérante tant que vécut Mgr Pigneau de Behaine. Après sa mort, qui survint en 1798, la fortune de nos compatriotes commença de décliner, mais lentement et non sans que le prestige de la France n’ait eu le temps de marquer son empreinte sur l’esprit des gouvernants, sinon du peuple annamite tout entier.


De 1858 à 1870

Un demi-siècle se passa. À la suite du massacre de nombreux missionnaires Français et Espagnols, qui avaient repris conjointement l’œuvre de sanctification des populations Indo Chinoises, une mission pacifique fut envoyée par Napoléon iii sous la direction de M. de Montigny. Elle échoua et force fut bien d’exiger une éclatante réparation. L’amiral Rigault de Genouilly, à la tête d’une expédition Franco-Espagnole s’empara de Tourane, puis de Saïgon (1858-59) ; la guerre d’Italie et la guerre de Chine entravèrent les conséquences de cette conquête. Les Français évacuèrent Tourane et soutinrent dans Saïgon un siège mémorable. En 1861, la campagne fut reprise par l’amiral Charner ; on remporta autour de Saïgon quelques victoires assez chèrement achetées. Elles aboutirent du moins à un succès diplomatique. Par le traité de Saïgon, signé l’année suivante, Tu-Duc cédait à la France les trois provinces de Mytho, de Bien-Hoa et de Saïgon ainsi que l’archipel de Poulo-Condore et s’engageait à payer une indemnité de vingt millions de francs. Mais, bien entendu, la cour de Hué, dès la signature du traité, s’ingénia à lui ôter toute valeur et provoqua d’incessantes et sourdes révoltes contre la France. L’amiral de la Grandière, gouverneur, reçut l’ordre d’occuper les trois autres provinces de la Basse-Cochinchine (1867). Dans l’intervalle, voyant que le Cambodge était une pomme de discorde permanente entre les Annamites et les Siamois, l’amiral avait eu l’habileté de faire accepter par le roi Norodom le protectorat de la France. Le capitaine Doudart de Lagrée, qui négocia cette affaire, explora ensuite le cours du Mékong, traversa le Laos, reconnut la nécessité de prendre possession du Fleuve Rouge si l’on voulait utiliser et coloniser cette partie du continent asiatique d’une façon sérieuse. Doudart de Lagrée mourut au Yunnan en 1868. À Paris on n’accordait qu’une médiocre attention à ses rapports : le gouvernement impérial était aussi peu que possible préoccupé d’expansion lointaine. Il va sans dire que la guerre de 1870 survenant sur ces entrefaites, tout projet de protectorat sur l’Annam fut abandonné.


La Convention de 1874

Un négociant Français, auquel nous devons beaucoup, M. Dupuis, organisa en 1873 une expédition sur le Fleuve Rouge. Saisi par les promesses d’avenir de ces magnifiques contrées, il s’installa à Hanoï et ne tarda pas à y être molesté par les Annamites. L’amiral Dupré, qui commandait en Cochinchine, vint à son secours. Il lui envoya le lieutenant de vaisseau Garnier avec deux canonnières et 175 hommes. L’amiral Dupré était un enthousiaste du Tonkin : il écrivait au ministre de la marine le 28 juillet 1873 : « Je suis prêt, s’il reste un doute dans votre esprit et dans celui du gouvernement, à assumer toute la responsabilité des conséquences de l’expédition que je projette, à m’exposer à un désaveu, à un rappel, à la perte d’un grade auquel je crois avoir quelques droits. Je ne demande ni approbation, ni renforts : je vous demande de me laisser faire, sauf à me désavouer si les résultats que j’obtiens ne sont pas ceux que je vous ai fait entrevoir ». Mais le Duc de Broglie, alors premier ministre, ne voulait à aucun prix s’occuper de ces questions pourtant si graves et — en ce temps-là — si faciles à résoudre : il ne prit pas la peine de consulter les travaux de Doudart de Lagrée, lesquels établissaient péremptoirement la nécessité de posséder le Tonkin. Cependant l’attitude, d’abord tacitement, puis ouvertement hostile des mandarins amena Garnier à s’emparer d’Hanoï, d’où il occupa peu à peu tout le Delta du Fleuve Rouge. Les Annamites demandèrent alors l’appui des « Pavillons-Noirs ». On nommait ainsi des bandes chinoises, ramassis de pillards et d’hommes hors la loi, qui avaient pris part à la fameuse révolte des Taï-Pings, et continuaient, depuis lors, de vivre de rapines et de brigandage. Les Pavillons noirs accoururent et dans une attaque de la citadelle d’Hanoï, Garnier fut tué. Le cabinet Français, avec un manque de fierté qui fait peu d’honneur à son chef, signa aussitôt une convention par laquelle nos troupes devaient évacuer le Delta et se retirer d’Hanoï où un résident Français, le capitaine Rheinart, demeura seul avec une faible escorte. Conclue à Saïgon, le 15 mars 1874, et ratifiée le 1er avril par l’Assemblée nationale à Paris, la Convention Franco-Annamite reconnaissait la souveraineté de l’empereur d’Annam et son entière indépendance vis-à-vis de toute puissance étrangère ; la France s’engageait à lui donner, sur sa demande, et gratuitement, l’appui nécessaire pour maintenir, dans ses États, l’ordre et la tranquillité, le défendre contre toute attaque et détruire la piraterie. En retour, Tu-Duc s’engageait à conformer sa politique extérieure à celle de la France et à ne jamais signer de traités — autres que des traités de commerce — sans en avoir préalablement informé le gouvernement Français. Le Président de la République faisait don à Tu-Duc de cinq bâtiments à vapeur, de cent canons et de mille fusils. Des officiers instructeurs et des ingénieurs devaient être mis à la disposition de l’Annam auquel il était fait remise du reliquat non payé de l’indemnité stipulée en 1867 ; la France se chargeait d’indemniser elle-même l’Espagne ; sa pleine souveraineté sur toutes les provinces de la Cochinchine était reconnue définitivement. Enfin liberté était promise aux chrétiens dans l’exercice de leur religion et le Fleuve Rouge était ouvert à la navigation. L’amiral Krantz, successeur de l’amiral Dupré, négocia un traité de commerce qui se superposa avantageusement au traité politique.

Cet ensemble de stipulations renfermait certes quelques points dont on pouvait tirer profit, mais outre qu’il renfermait aussi beaucoup trop de concessions pour que notre dignité n’eût pas à en souffrir aux yeux des Indo-Chinois, on pouvait y démêler le germe d’un conflit certain avec la Chine.


L’Intervention Chinoise

Effectivement, tandis que des Français vaillants et hardis ne cessaient, de 1875 à 1883, d’explorer le Tonkin (jamais colonie à fonder ne fut autant étudiée, ni conquête mieux préparée), la cour de Hué se rapprochait du Tsong Li Yamen et envoyait à Pékin des ambassades et des présents. L’empereur d’Annam ne s’était jamais soucié, jusque-là, de rappeler les liens de vasselage, d’ailleurs assez relâchés, qui l’unissaient au Céleste-Empire ; mais du moment que son indépendance se trouvait menacée par une domination plus redoutable, il voyait intérét à s’en réclamer. Pendant ce temps-là, M. Le Myre de Vilers, premier gouverneur civil de la Cochinchine, essayait, à force de sagesse et de modération, d’apaiser les conflits incesssants que la convention de 1874 faisait surgir entre son autorité et celle des Annamites, aussi bien qu’entre les consuls Français et les consuls étrangers.

Le Chine, heureusement, est très lente en ses mouvements ; elle calcule que le temps est un auxiliaire certain, en quoi elle risque de se tromper. Lorsqu’en 1882, le marquis Tseng, ambassadeur de Chine à Paris fut autorisé à déclarer que son pays ne reconnaissait pas la convention de 1874, Gambetta, qui avait des vues un peu plus longues et un peu plus fières que le duc de Broglie, se trouvait être président du Conseil des Ministres. Il répondit avec hauteur que la convention serait respectée et que la France au besoin saurait en imposer le respect. La piraterie augmentait au Tonkin ; M. Le Myre de Vilers y envoya le commandant Rivière qui s’empara d’Hanoï. À une nouvelle demande du marquis de Tseng, M. de Freycinet répondit que « la France ne devait aucune explication à la Chine ». Le gouvernement faisait tout son devoir ; le parlement manquait au sien. Il faut que les Français le sachent bien, si les ministres au pouvoir leur ont procuré la Tunisie et le Tonkin, ce n’a pas été la faute des députés ; les députés de France ont tout fait pour arrêter l’essor de l’expansion Française en ces deux circonstances ; il a fallu le génie tenace et l’admirable persévérance de Jules Ferry pour arriver à bout de leur routine et de leur pleutrerie.

Ces divergences de vues entre ministres et membres du parlement avaient des retentissements lointains. Notre ministre à Pékin, M. Bourée, crut être agréable à tous en présentant un projet de traité qui créait une zone neuve entre la Chine et le Tonkin, et stipulait l’engagement, de la part de la France, de respecter l’intégrité de l’Annam. M. Bourée fut désavoué et rappelé, cependant que l’héroïque Rivière, insuffisamment soutenu, achevait la conquête du Delta et succombait, le 19 avril 1883, sous les coups des Pavillons-Noirs dans une attaque qui nous coûta 30 morts et 55 blessés. Aussitôt, des renforts furent envoyés ; une division navale fut créée et placée sous le commandement de l’amiral Courbet ; M. Harmand fut nommé commissaire général de la République et le général Bouet, commandant supérieur des troupes. Cette division des forces était une erreur et une faute. Si l’amiral Courbet, en bombardant et en prenant les forts de Thuan-An situés à l’embouchure de la rivière de Hué força immédiatement l’Annam à demander la paix (Tu-Duc venait de mourir, laissant le trône à Hiep-Hoa), le général Bouet débuta au Tonkin par un demi-échec et fut rappelé à la suite de dissentiments avec M. Harmand. Bientôt d’ailleurs celui-ci dut revenir à son tour. Les Chinois entraient en campagne et la nécessité s’imposait d’une direction militaire unique. L’amiral Courbet prit le commandement général.


Tuyen-Quan et Fou-Tchéou

Les Français étaient déjà maîtres de Haï-Dzuong, une des clefs du Delta du Fleuve-Rouge. La Chine envoya ouvertement des renforts, ce que son ambassadeur à Paris se décida à notifier le 17 novembre 1883 : ses soldats furent repoussés devant Haï-Dzuong. Avant la fin de l’année le drapeau tricolore flottait sur Sontay. L’énergie de Jules Ferry obtenait du Parlement les crédits nécessaires à l’envoi au Tonkin de 16.000 hommes sous le commandement du général Millot. Le 12 mars, nos troupes entraient à Bac-Ninh ; le 13 avril, à Hong-Hoa ; le 1er juin à Tuyen-Quan après un glorieux combat. Entre temps, un traité avait été convenu à Tien-Tsin entre les représentants de la France et de la Chine ; mais une fois les signatures échangées, les Chinois, profitant de la sécurité dans laquelle on se trouvait au camp Français, rompirent l’armistice traitreusement. La surprise de Bac-Lé (23 juin) amena le gouvernement à réclamer à Pékin des satisfactions immédiates. Elles furent refusées le 21 août. Immédiatement l’amiral Courbet reçut toute liberté d’agir. Il pénétra avec une adresse inouïe dans la rivière Min, et le 23 août y détruisit toute la flotte Chinoise composée de 22 navires ; le lendemain il anéantit l’arsenal de Fou-Tchéou, et les jours suivants il exécuta cette merveilleuse descente de la rivière qui est demeurée le plus beau fait d’armes de la fin du xixe siècle. Prenant à revers tous les ouvrages fortifiés élevés sur les rives et devant lesquels, en montant, il avait passé par surprise, l’amiral les démantela les uns après les autres. Le 25 et le 26, les compagnies de débarquement anéantirent les batteries et les forts des passes, et deux jours après, on ralliait les navires qui n’avaient pas pris part à l’expédition : la Chine perdait plus de 2.500 hommes et 30 millions de francs ; nous avions dix tués en tout. Au Tonkin, le général de Négrier s’emparait des positions importantes de Kep et de Chu, et au Cambodge, notre représentant, M. Thomson, réussissait à imposer à Norodom un traité qui abolissait l’esclavage, constituait la propriété individuelle et rendait notre protectorat effectif et complet.

Cependant nos succès causaient en Europe quelque inquiétude et l’Angleterre, en promulguant son Foreign enlistment Act qui, interdisait aux belligérants de se ravitailler dans ses ports en vivres, en munitions et en charbon, favorisait ouvertement les Chinois, sous couleur de neutralité ; ceux-ci, en effet, n’avaient nul souci de cette interdiction qui pesait, au contraire, lourdement sur nous. Des dépôts de charbon furent donc créés à Obock, à Mahé et à Pondichéry, et les hostilités continuèrent. L’amiral Courbet avait bloqué Formose : il occupa les îles Pescadores et bloqua le Pe-tché-Li pour empêcher le riz des provinces d’arriver à Pékin. Au Tonkin, le général Brière de l’Isle marchait sur Lang-Son, qu’il occupait le 13 février 1885, puis revenait, à marches forcées, sur Tuyen-Quan où les 600 soldats du commandant Dominé étaient assiégés par 15,000 Chinois. Ce siège mémorable, où s’illustrèrent, avec le valeureux sergent Bobillot, tant d’autres héros, ne prit fin que le 3 mars. Cette belle victoire acheva d’abattre les Chinois qui, depuis la destruction de Fou-Tchéou, savaient du reste à quoi s’en tenir sur la force de nos armes — et perdaient maintenant l’espoir de voir les autres puissances intervenir dans le conflit. L’affaire de Lang-Son, que notre garnison, attaquée à l’improviste par des forces supérieures, dut évacuer le 28 mars, n’empêcha pas la paix de se conclure. Le 4 avril, les préliminaires en furent signés à Paris et le 9 juin suivant, le célèbre traité de Tien-Tsin consacrait le triomphe de la politique française : l’Annam et le Tonkin relevés à jamais de la domination Chinoise passaient sous le protectorat incontesté de la République.

Les deux hommes, dont la valeur professionnelle et l’entêtement génial nous avaient valu la conquête définitive de ce radieux empire, ne survécurent pas à leurs succès. L’amiral Courbet mourut à bord de son navire dans la torpeur de l’été chinois ; qui ne connaît les pages admirables dans lesquelles Pierre Loti a raconté ses derniers moments ? Quant à Jules Ferry qui, depuis deux ans, imposait à une chambre des députés, incapable de se hausser à son niveau, une politique dont les événements ont, depuis lors, pleinement justifié les vues, sinon tous les procédés — il fut, pour ainsi dire, chassé du pouvoir dans une séance tristement mémorable, au milieu d’outrages et d’injures qui prouvèrent que seul le président du conseil gardait son sang-froid. C’était l’affaire de Lang-Son qui servait de prétexte en cette circonstance aux énergumènes de la Chambre. Il eut suffi à Jules Ferry de rendre publiques les négociations qui se poursuivaient et allaient aboutir, trois jours plus tard, pour se justifier, en montrant que Lang-Son ne modifiait en rien les dispositions de la Chine prête à s’avouer vaincue ; mais il préféra se taire, tant pour assurer le succès des négociations que par dédain pour ses ennemis.


L’Organisation de la Conquête

Les élections de 1885 se firent, en partie, sur cette question : on sait quels en furent les résultats. Mais, ce qu’on oublie généralement, c’est que la Chambre, issue de ces élections, n’eut rien de plus pressé que de s’occuper de l’évacuation du Tonkin, ce qui équivalait à la perte de l’Indo-Chine. Les coloniaux ne doivent pas oublier que M. Henri Brisson, devenu président du Conseil après la chute de Jules Ferry, tint vaillamment tête à l’orage ; ils n’oublieront pas, non plus, qu’un membre de la droite — un seul — Mgr Freppel, évêque d’Angers, parla et vota pour le maintien du drapeau sur ces rivages lointains, ce qui lui valut les injures de ses collègues ; vingt-deux droitiers avaient été invalidés ; ce petit fait sauva le Tonkin et les crédits nécessaires à l’occupation furent, cette année-là, votés par 274 voix contre 270. L’extrême-gauche votait avec la droite et l’aidait dans sa campagne anti-patriotique. Ces sentiments furent durables ; en 1889, lors de la fameuse élection du général Boulanger, à Paris, on vit encore s’étaler sur les murs des placards portant ces mots éhontés : Pas de Tonkin.

Le silence se fit ensuite sur les choses de l’Indo-Chine. Les tapageurs d’actualité s’occupèrent ailleurs : silence bienfaisant qui permit au long travail de l’organisation de s’accomplir au mieux de nos intérêts. Non pas que bien des fautes n’aient été commises ; nous étions trop novices, nous autres fils de la France moderne, en matière de colonisation pour ne pas être exposés à de pénibles et infécondes écoles. Que de préjugés, de routines, d’idées absolutistes ont sombré successivement dans les cerveaux des fonctionnaires auxquels furent confiés les destins de nos nouvelles possessions ; la tâche, au reste, était multiple et délicate. Il fallut guerroyer longtemps encore contre ces bandes de rebelles que les conflits armés laissent subsister en Extrême-Orient, bien après que la paix est conclue. Puis, il fallut pacifier, assainir, construire des routes et des chemins de fer, et, surtout, se mettre d’accord sur un ensemble de rouages administratifs cadrant avec les rouages indigènes que l’on avait sagement décidé de conserver. Plusieurs gouverneurs s’y usèrent les ongles ou y perdirent leur latin. Quelques uns y laissèrent leur vie, comme Paul Bert ou Armand Rousseau.

Il nous est interdit d’entrer dans le détail de ces labeurs ; nous ne pouvons que saluer au passage tous ces ouvriers de la grande œuvre à laquelle Paul Doumer a eu le bonheur d’apporter ce couronnement radieux : l’organisation de l’Exposition d’Hanoï.


Unification et Crédit

L’Exposition, toutefois, n’est qu’un ornement au sommet de l’édifice, la coquetterie d’un architecte qui s’est surtout préoccupé de faire grand et solide. Quand Doumer arriva en Indo-Chine au commencement de 1897, il s’aperçut tout aussitôt que son gouvernement allait manquer à la fois d’autorité politique et de ressources financières, et il se mit hardiment à la besogne. Le gouverneur général jusqu’alors administrait directement le Tonkin, ce qui l’assimilait de fait, sinon de droit, aux autres fonctionnaires chargés d’administrer les autres portions de notre domaine Indo-Chinois. La suprématie qu’il était censé exercer sur eux demeurait plus fictive que réelle. Doumer exigea de la métropole le rétablissement de la résidence supérieure du Tonkin, poste qui avait existé au début avant la création de celui de gouverneur général. Puis on constitua un Conseil supérieur réunissant autour du représentant de la République les chefs de service et les délégués des colons et des indigènes ; on créa des services communs à toute l’Indo-Chine, douanes, agriculture, travaux publics, postes, etc… ; enfin un budget général fut établi, dont la gestion appartint au gouverneur et au conseil supérieur et qui groupa les dépenses d’intérêts communs.

Vint ensuite le remaniement du système fiscal, entreprise audacieuse mais nécessaire. Les budgets du Tonkin, de l’Annam, du Cambodge et de la Cochinchine se trouvaient en déficit ou sans ressources. Doumer mit en régie l’alcool, l’opium et le sel et tout en s’efforçant d’atteindre une meilleure répartition des impôts directs, il s’appliqua à leur faire produire davantage. Depuis que cette réforme est accomplie, les budgets Indo-Chinois se soldent régulièrement par des excédents, celui du gouvernement général se montait pour 1902 à 68 millions de recettes et il y avait 30 millions de réserve dans les caisses.

En même temps, la prospérité augmentait. Le commerce général (importations, exportations, transit et cabotage) passait de 215.720.000 francs en 1896 à 534.950.000 en 1901 : soit une augmentation de près de 150 pour 100, et portant, chose remarquable, sur les quatre branches du commerce, d’une façon continue et sans le moindre fléchissement.

L’agriculture a marché à pas de géants : l’exploitation du caoutchouc, la soie, le riz, le coton, le thé ont progressé rapidement. Les institutions scientifiques ont suivi un développement parallèle. Successivement se sont ouverts l’Institut Pasteur de Nha-Trang, l’institut bactériologique de Saïgon, le laboratoire de Hanoï, l’observatoire de Phu-Lien, les services géographique et géologique, le collège Européen et l’école de médecine indigène de Hanoï. Enfin l’Indo-Chine a pu prendre à son compte 14 millions de dépenses militaires annuelles. Le cap Saint-Jacques fortifié, des corps de tirailleurs Cambodgiens constitués, des batteries d’artillerie mixtes et un embryon de cavalerie indigène organisé, tout cela assure, contre une attaque, les longs rivages de l’Asie Française.


Le pont du Fleuve-Rouge

Les travaux publics ont pris une extension considérable. Cinq réseaux de chemins de fer sont en construction qui, achevés en six ou sept ans, couvriront plus de 1970 kilomètres ; 90 kilomètres entre Haïphong et Hanoï sont en exploitation. En 1905, Hanoï sera en communication avec Lao-Kay la frontière chinoise, d’où la ligne continuera jusqu’à Yunnan-Sen. Une autre voie ferrée réunira Hanoî à Vinh. Tourane sera relié à Hué et à Quang-Tsé ; une ligne cochinchinoise ira de Mytho à Cantho ; enfin, 650 kilomètres de chemins de fer suivront les côtes de Saïgon à Langbiang. Mais, plus que les chemins de fer, que les travaux des ports de Tourane et de Saïgon, que les routes et les phares, les ponts métalliques ont frappé de stupeur nos sujets indigènes ; et par dessus tout, le colossal ouvrage d’art sur lequel le chemin de fer d’Haïphong à Hanoï passe le Fleuve Rouge, ce pont de 1680 mètres de long avec ses 19 travées et ses piles qui descendent à 30 mètres de profondeur au-dessous du niveau des basses-eaux. La puissance Française s’est révélée aux Annamites par la construction de cette merveille avec une force bien supérieure à celle que peuvent avoir les cuirassés et les canons ; ils se sont sentis en présence d’une civilisation supérieure ; le pont du Fleuve Rouge aura été un grand pacificateur.


Un dangereux triangle

L’Indo-Chine se trouve au centre d’un triangle qui pourrait lui être néfaste. L’Australie à droite, le Japon au sommet, l’Inde Anglaise à gauche sont les trois angles, d’où, en cas de querelle Anglo-Française, le danger viendrait. Nous avons commis une faute immense en ne nous ménageant pas l’alliance de la seule puissance Asiatique dont les ressources militaires et navales représentaient un appui de premier ordre : et certes, cela nous était facile. Il suffisait de ne pas nous associer à l’Allemagne et à la Russie pour empêcher le Japon de recueillir, il a cinq ans, le fruit de sa victoire. La Russie seule avait intérêt à soustraire la Corée à l’influence Japonaise. Il fut absurde de notre part de nous mettre le Japon à dos dans le seul but de faire plaisir à la Russie. L’Angleterre ne pouvait manquer d’en profiter : aujourd’hui le Japon est son allié.

En Australie, la France est peu connue et mal jugée ; il serait nécessaire de travailler à la formation, dans ces régions, d’un courant francophile susceptible d’atténuer quelque peu l’effet éventuel d’une hostilité pleine d’inconvénients. Mais ce qu’il faut éviter par dessus tout, c’est que le Siam ne devienne, soit par le fait des Anglais, soit par celui des Japonais, un foyer d’action anti-française. Il y a évidemment deux façons d’y parvenir : établir notre protectorat sur le royaume de Chulalongkorn ou nous poser en champion de son indépendance. Toute la question siamoise tient en ces deux termes, et c’est pour n’avoir pas su nous décider en faveur de l’un ou de l’autre que sont nées la plupart des difficultés auxquelles le ministre des Affaires étrangères a tenté récemment de mettre un terme par une convention qui est l’objet d’appréciations très différentes et très passionnées. On reproche à cet acte une modération qui pourrait bien être de la sagesse : modération relative d’ailleurs et qui ne ressemble en rien à de la faiblesse : le Siam fait d’importantes concessions, mais la France en fait de son côté et l’esprit, dans lequel la convention est rédigée, est manifestement un esprit de concorde et de conciliation. Si la convention est approuvée par le parlement Français, ce qui à vrai dire ne parait pas certain, une ère de détente pourra en résulter : indiquons cette possibilité avec soin, car il en sera du traité souriant de 1902 comme du traité comminatoire de 1893 ; tout dépendra de la façon dont il sera exécuté. Si l’on n’apporte pas plus de suite, de volonté et d’adresse à poursuivre l’exécution du second qu’on n’en a mis à appliquer les clauses du premier, on n’aura rien gagné à changer de méthode. Le dilemme en tous cas reste entier : il nous faut un Siam ami ou soumis.

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L’heure n’est pas à ces sombres pensées. Les voyageurs qui ont répondu à l’invitation du Comité de l’Exposition sont tout au plaisir et à la fierté d’admirer l’Indo-Chine. Leur longue mais attrayante navigation a pris fin ; il ont franchi le canal de Suez ; ils ont fait escale à Colombo et se sont promenés dans les grandes allées rougeâtres sous les palmes géantes ; ils ont parcouru le luxueux quartier européen et le curieux quartier chinois de Singapour ; ils ont aperçu enfin les rives escarpées et boisées du cap Saint-Jacques ; ils ont joui de trouver Saïgon si prospère et de si noble apparence ; la rue Catinat et le boulevard Charner leur ont donné le sentiment d’une vigoureuse activité ; ils ont visité ensuite la belle plage de Nha-Trang, les fabriques de soie de Qui-Nhon et la rade de Tourane ; enfin ils ont contemplé les merveilleux aspects de la fameuse baie d’Along et pénétré dans la ville toute française d’Haïphong, une cité qui n’a pas vingt-et-un ans et présente déjà un aspect de vie intense. Là, ils ont retrouvé le chemin de fer, franchi avec orgueil le pont du Fleuve Rouge et fait leur entrée dans Hanoï.

Hanoï, la ville blanche, accolée à une vieille cité Annamite et groupée entre son lac aux berges verdoyantes et son délicieux jardin botanique les séduit actuellement sous sa parure de fête ; ils ne se lassent point d’en parcourir les larges voies, les boulevards Amiral-Courbet, Carnot, Félix-Faure, Garnier, Dondart de Lagrée, Bobillot, les rues Paul-Bert et Jules-Ferry. Ils iront en excursion voir à Lao-Kaï, la porte de Chine, étrange frontière crénelée qui suit les crêtes et descend dans les ravins ; et quand l’heure du retour sonnera, trop prompte à leur gré, ils auront encore en perspective la visite de Hué, celle de Pnom-Penh et des fameuses ruines Kmers d’Angkor, l’arrêt à Bangkok et s’ils le veulent, le raid à travers l’Inde anglaise de Calcutta à Bombay…

Puissent-ils, rentrés en France, se faire les apôtres éloquents de cette terre si belle, si fertile, si captivante ! Puissent-ils surtout avoir compris et faire comprendre à leur tour que de la prospérité et des progrès de l’Indo-Chine dépend, pour une très large part, la grandeur à venir de la République.


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AU PAYS DE CAUX



Les sonnets que voici, écrits par M. Marc Legrand, directeur de la Revue du Bien, lui ont été inspirés par nos paysages Cauchois ; c’est à ce titre que nous les reproduisons. La Revue du Bien (110, rue du Bac, Paris) est un organe éducateur et familial, littéraire, illustré et patronné par une élite d’écrivains et de philanthropes


LA FALAISE

Droite, comme un énorme éperon de vaisseau,
La Falaise entre dans la mer et la domine.
Le vent du large y souffle et l’haleine marine
Sème l’embrun salé sur l’herbe et l’arbrisseau.

Chaque jour, subissant l’infatigable assaut
Du flot, du vent, du froid, elle s’use et se mine.
Son flanc jaune se creuse et, par mainte ravine,
La marne et le silex s’éboulent en monceau.

Voici le soir ; montons le sentier qui serpente
Vers son sommet, parmi les ronces de sa pente ;
Allons voir se coucher le merveilleux soleil :

Et déjà, le pleurant de leurs voix enrouées,
Des taureaux noirs, là-haut, le mufle au ciel vermeil,
Interrogent la marche lente des nuées…


L’ÉGLISE

Les maisons du village au creux de la vallée
Descendent, tels dans un ravin roulent des rocs.
L’Église est au milieu, vénérable, et son bloc
Surplombe, en l’arrêtant, l’immobile coulée.

Séculaire, elle veille. À peine ravalée,
Sa muraille résiste aux invisibles chocs
Du temps, et l’or reluit, au clocher, sur son coq
Qui tourne et garde la Colombe immaculée.

Ses piliers, sous la voûte en bois, ont des dessins
De sirènes, de fleurs et de bateaux. Des saints,
Clair, qui porte sa tête, et Roch, son chien fidèle,

Décorent ses parois, du baptistère au chœur ;
Et, la nuit, sur les toits dormants, un bruit vient d’elle :
C’est l’horloge qui bat, doucement, comme un cœur.


LA CAMPAGNE

Des champs bruns, qu’un labour opiniâtre raie :
L’homme y conduit la herse oblique ou le soc lourd.
Le sol, côtelé, semble un manteau de velours
Que borde un chemin blanc et que frange une haie.


Des meules de froment blond, que la fourche étaie,
Comme des ruches, sont debout aux alentours.
Un chemin creux s’enfonce en un vert demi-jour.
Dans les mûriers, l’oiseau voltige sur la baie.

Sous une arche d’ormeaux, de saules, de buissons,
Un flot clair fait trembler les grilles du cresson
Et se rue au moulin grondant qui broie et pile.

La ferme montre ses chaumes bas et moussus
Et ses murs où noircit la solive. Au dessus,
La mer lointaine étend son azur immobile.


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BIBLIOGRAPHIE



Ont paru récemment :

Chez Félix Alcan (108, boulevard Saint-Germain, Paris). — Les nouveaux traitements par le Dr J. Laumonier (4 fr.). — Géologie Générale par Stanislas Meunier, professeur au Museum (6 fr.). — L’idée d’évolution dans la nature et dans l’histoire par Gaston Richard (7 fr. 50). — Le positivisme et le progrès de l’esprit par G. Milhaud (2 fr. 50). — Essai d’une philosophie de la solidarité, conférences et discussions présidées par MM. Léon Bourgeois et Alfred Croiset (6 fr.). — Nouvelles pensées de Tolstoï par Ossip Lourié (2 fr. 50). — Esquisse psychologique des peuples européens par Alfred Fouillée, membre de l’Institut (10 fr.) — Vus du dehors, critique scientifique et philosophique par Max Nordau (5 fr.). — Abrégé de l’histoire des rapports de l’Église et de l’État par A. Debidour, G. Dubois et M. Sarthou (1 fr.).

Chez Calmann-Lévy (3, rue Auber, Paris). — Collection à 3 fr. 50 : Tonkinades par Jean Star. — Âmes féminines par Guy Chantepleure. — La maison du péché par Marcelle Tinayre. — L’argent de l’autre par Charles de Rouvre. — Collection à 7 fr. 50. : De La Vallière à Montespan par Jean Lemoine et André Lichtenberger.

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