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Revue du Pays de Caux N°5 novembre 1902/III

L’INDO-CHINE FRANÇAISE



Un rapide historique de l’expansion Française en Indo-Chine, quelques aperçus sur la prospérité présente de nos grandes colonies d’Extrême-Orient, de brèves considérations sur leur avenir et la politique qui peut le mieux leur assurer le progrès et la sécurité, voilà, nous semble-t-il, le sujet d’actualité qui convient à ce numéro.


Louis xvi et Gia-Long

Ce n’est point d’hier que date notre ingérence dans les affaires Indo-Chinoises. Dès 1625, il y eut, au Tonkin, des missions catholiques Françaises. En ce temps-là, déjà, le commerce national s’attachait aux pas des religieux et à leur suite, s’infiltrait dans les pays dont ils entreprenaient l’évangélisation. Aussi, en 1684, la compagnie des Indes fit choix d’un de ses agents les plus qualifiés, Le Chappelier, et l’envoya explorer la région du Fleuve-Rouge. En 1735, ses affaires avaient assez progressé pour qu’il parut urgent de nommer un gouverneur. Dumas fut choisi. L’effort était-il prématuré ? peut-être, car les résultats ne parurent pas tout d’abord y répondre. Pourtant en 1748 et 1749, la compagnie envoya de nouveau des agents. Mais c’est à Mgr Pigneau de Behaine, évêque d’Adran que revint l’honneur de jeter les bases de la domination Française en Indo-Chine. Il profita, très habilement, des ressentiments de l’Empereur Gia-Long, alors dépossédé du trône d’Annam, pour inciter celui-ci à demander l’appui du roi de France. En 1787, un traité fut signé à Versailles entre Louis xvi et le prince impérial, fils de Gia-Long, assisté de l’évêque Pigneau de Behaine. Le roi s’engageait à rétablir l’Empereur d’Annam, lequel prenait l’engagement de lui céder en retour l’archipel de Poulo-Condore ainsi que la baie et la ville de Tourane.

La révolution ayant empêché Louis xvi de poursuivre l’exécution de ce traité, le prélat patriote ne se tint pas pour battu. Il fréta lui-même deux navires, engagea des officiers et des ingénieurs, les emmena en Indo-Chine où ils réorganisèrent l’armée et la flotte de Gia-Long lequel recouvra son héritage et conquit même le Tonkin par surcroît. C’est ainsi que quatre-vingts ans plus tard, nos soldats, conquérant à leur tour cette terre lointaine, eurent parfois à prendre et à démanteler des ouvrages de défense construits par les ingénieurs Français de Gia-Long. À la cour de l’Empereur restauré, notre influence demeura prépondérante tant que vécut Mgr Pigneau de Behaine. Après sa mort, qui survint en 1798, la fortune de nos compatriotes commença de décliner, mais lentement et non sans que le prestige de la France n’ait eu le temps de marquer son empreinte sur l’esprit des gouvernants, sinon du peuple annamite tout entier.


De 1858 à 1870

Un demi-siècle se passa. À la suite du massacre de nombreux missionnaires Français et Espagnols, qui avaient repris conjointement l’œuvre de sanctification des populations Indo Chinoises, une mission pacifique fut envoyée par Napoléon iii sous la direction de M. de Montigny. Elle échoua et force fut bien d’exiger une éclatante réparation. L’amiral Rigault de Genouilly, à la tête d’une expédition Franco-Espagnole s’empara de Tourane, puis de Saïgon (1858-59) ; la guerre d’Italie et la guerre de Chine entravèrent les conséquences de cette conquête. Les Français évacuèrent Tourane et soutinrent dans Saïgon un siège mémorable. En 1861, la campagne fut reprise par l’amiral Charner ; on remporta autour de Saïgon quelques victoires assez chèrement achetées. Elles aboutirent du moins à un succès diplomatique. Par le traité de Saïgon, signé l’année suivante, Tu-Duc cédait à la France les trois provinces de Mytho, de Bien-Hoa et de Saïgon ainsi que l’archipel de Poulo-Condore et s’engageait à payer une indemnité de vingt millions de francs. Mais, bien entendu, la cour de Hué, dès la signature du traité, s’ingénia à lui ôter toute valeur et provoqua d’incessantes et sourdes révoltes contre la France. L’amiral de la Grandière, gouverneur, reçut l’ordre d’occuper les trois autres provinces de la Basse-Cochinchine (1867). Dans l’intervalle, voyant que le Cambodge était une pomme de discorde permanente entre les Annamites et les Siamois, l’amiral avait eu l’habileté de faire accepter par le roi Norodom le protectorat de la France. Le capitaine Doudart de Lagrée, qui négocia cette affaire, explora ensuite le cours du Mékong, traversa le Laos, reconnut la nécessité de prendre possession du Fleuve Rouge si l’on voulait utiliser et coloniser cette partie du continent asiatique d’une façon sérieuse. Doudart de Lagrée mourut au Yunnan en 1868. À Paris on n’accordait qu’une médiocre attention à ses rapports : le gouvernement impérial était aussi peu que possible préoccupé d’expansion lointaine. Il va sans dire que la guerre de 1870 survenant sur ces entrefaites, tout projet de protectorat sur l’Annam fut abandonné.


La Convention de 1874

Un négociant Français, auquel nous devons beaucoup, M. Dupuis, organisa en 1873 une expédition sur le Fleuve Rouge. Saisi par les promesses d’avenir de ces magnifiques contrées, il s’installa à Hanoï et ne tarda pas à y être molesté par les Annamites. L’amiral Dupré, qui commandait en Cochinchine, vint à son secours. Il lui envoya le lieutenant de vaisseau Garnier avec deux canonnières et 175 hommes. L’amiral Dupré était un enthousiaste du Tonkin : il écrivait au ministre de la marine le 28 juillet 1873 : « Je suis prêt, s’il reste un doute dans votre esprit et dans celui du gouvernement, à assumer toute la responsabilité des conséquences de l’expédition que je projette, à m’exposer à un désaveu, à un rappel, à la perte d’un grade auquel je crois avoir quelques droits. Je ne demande ni approbation, ni renforts : je vous demande de me laisser faire, sauf à me désavouer si les résultats que j’obtiens ne sont pas ceux que je vous ai fait entrevoir ». Mais le Duc de Broglie, alors premier ministre, ne voulait à aucun prix s’occuper de ces questions pourtant si graves et — en ce temps-là — si faciles à résoudre : il ne prit pas la peine de consulter les travaux de Doudart de Lagrée, lesquels établissaient péremptoirement la nécessité de posséder le Tonkin. Cependant l’attitude, d’abord tacitement, puis ouvertement hostile des mandarins amena Garnier à s’emparer d’Hanoï, d’où il occupa peu à peu tout le Delta du Fleuve Rouge. Les Annamites demandèrent alors l’appui des « Pavillons-Noirs ». On nommait ainsi des bandes chinoises, ramassis de pillards et d’hommes hors la loi, qui avaient pris part à la fameuse révolte des Taï-Pings, et continuaient, depuis lors, de vivre de rapines et de brigandage. Les Pavillons noirs accoururent et dans une attaque de la citadelle d’Hanoï, Garnier fut tué. Le cabinet Français, avec un manque de fierté qui fait peu d’honneur à son chef, signa aussitôt une convention par laquelle nos troupes devaient évacuer le Delta et se retirer d’Hanoï où un résident Français, le capitaine Rheinart, demeura seul avec une faible escorte. Conclue à Saïgon, le 15 mars 1874, et ratifiée le 1er avril par l’Assemblée nationale à Paris, la Convention Franco-Annamite reconnaissait la souveraineté de l’empereur d’Annam et son entière indépendance vis-à-vis de toute puissance étrangère ; la France s’engageait à lui donner, sur sa demande, et gratuitement, l’appui nécessaire pour maintenir, dans ses États, l’ordre et la tranquillité, le défendre contre toute attaque et détruire la piraterie. En retour, Tu-Duc s’engageait à conformer sa politique extérieure à celle de la France et à ne jamais signer de traités — autres que des traités de commerce — sans en avoir préalablement informé le gouvernement Français. Le Président de la République faisait don à Tu-Duc de cinq bâtiments à vapeur, de cent canons et de mille fusils. Des officiers instructeurs et des ingénieurs devaient être mis à la disposition de l’Annam auquel il était fait remise du reliquat non payé de l’indemnité stipulée en 1867 ; la France se chargeait d’indemniser elle-même l’Espagne ; sa pleine souveraineté sur toutes les provinces de la Cochinchine était reconnue définitivement. Enfin liberté était promise aux chrétiens dans l’exercice de leur religion et le Fleuve Rouge était ouvert à la navigation. L’amiral Krantz, successeur de l’amiral Dupré, négocia un traité de commerce qui se superposa avantageusement au traité politique.

Cet ensemble de stipulations renfermait certes quelques points dont on pouvait tirer profit, mais outre qu’il renfermait aussi beaucoup trop de concessions pour que notre dignité n’eût pas à en souffrir aux yeux des Indo-Chinois, on pouvait y démêler le germe d’un conflit certain avec la Chine.


L’Intervention Chinoise

Effectivement, tandis que des Français vaillants et hardis ne cessaient, de 1875 à 1883, d’explorer le Tonkin (jamais colonie à fonder ne fut autant étudiée, ni conquête mieux préparée), la cour de Hué se rapprochait du Tsong Li Yamen et envoyait à Pékin des ambassades et des présents. L’empereur d’Annam ne s’était jamais soucié, jusque-là, de rappeler les liens de vasselage, d’ailleurs assez relâchés, qui l’unissaient au Céleste-Empire ; mais du moment que son indépendance se trouvait menacée par une domination plus redoutable, il voyait intérét à s’en réclamer. Pendant ce temps-là, M. Le Myre de Vilers, premier gouverneur civil de la Cochinchine, essayait, à force de sagesse et de modération, d’apaiser les conflits incesssants que la convention de 1874 faisait surgir entre son autorité et celle des Annamites, aussi bien qu’entre les consuls Français et les consuls étrangers.

Le Chine, heureusement, est très lente en ses mouvements ; elle calcule que le temps est un auxiliaire certain, en quoi elle risque de se tromper. Lorsqu’en 1882, le marquis Tseng, ambassadeur de Chine à Paris fut autorisé à déclarer que son pays ne reconnaissait pas la convention de 1874, Gambetta, qui avait des vues un peu plus longues et un peu plus fières que le duc de Broglie, se trouvait être président du Conseil des Ministres. Il répondit avec hauteur que la convention serait respectée et que la France au besoin saurait en imposer le respect. La piraterie augmentait au Tonkin ; M. Le Myre de Vilers y envoya le commandant Rivière qui s’empara d’Hanoï. À une nouvelle demande du marquis de Tseng, M. de Freycinet répondit que « la France ne devait aucune explication à la Chine ». Le gouvernement faisait tout son devoir ; le parlement manquait au sien. Il faut que les Français le sachent bien, si les ministres au pouvoir leur ont procuré la Tunisie et le Tonkin, ce n’a pas été la faute des députés ; les députés de France ont tout fait pour arrêter l’essor de l’expansion Française en ces deux circonstances ; il a fallu le génie tenace et l’admirable persévérance de Jules Ferry pour arriver à bout de leur routine et de leur pleutrerie.

Ces divergences de vues entre ministres et membres du parlement avaient des retentissements lointains. Notre ministre à Pékin, M. Bourée, crut être agréable à tous en présentant un projet de traité qui créait une zone neuve entre la Chine et le Tonkin, et stipulait l’engagement, de la part de la France, de respecter l’intégrité de l’Annam. M. Bourée fut désavoué et rappelé, cependant que l’héroïque Rivière, insuffisamment soutenu, achevait la conquête du Delta et succombait, le 19 avril 1883, sous les coups des Pavillons-Noirs dans une attaque qui nous coûta 30 morts et 55 blessés. Aussitôt, des renforts furent envoyés ; une division navale fut créée et placée sous le commandement de l’amiral Courbet ; M. Harmand fut nommé commissaire général de la République et le général Bouet, commandant supérieur des troupes. Cette division des forces était une erreur et une faute. Si l’amiral Courbet, en bombardant et en prenant les forts de Thuan-An situés à l’embouchure de la rivière de Hué força immédiatement l’Annam à demander la paix (Tu-Duc venait de mourir, laissant le trône à Hiep-Hoa), le général Bouet débuta au Tonkin par un demi-échec et fut rappelé à la suite de dissentiments avec M. Harmand. Bientôt d’ailleurs celui-ci dut revenir à son tour. Les Chinois entraient en campagne et la nécessité s’imposait d’une direction militaire unique. L’amiral Courbet prit le commandement général.


Tuyen-Quan et Fou-Tchéou

Les Français étaient déjà maîtres de Haï-Dzuong, une des clefs du Delta du Fleuve-Rouge. La Chine envoya ouvertement des renforts, ce que son ambassadeur à Paris se décida à notifier le 17 novembre 1883 : ses soldats furent repoussés devant Haï-Dzuong. Avant la fin de l’année le drapeau tricolore flottait sur Sontay. L’énergie de Jules Ferry obtenait du Parlement les crédits nécessaires à l’envoi au Tonkin de 16.000 hommes sous le commandement du général Millot. Le 12 mars, nos troupes entraient à Bac-Ninh ; le 13 avril, à Hong-Hoa ; le 1er juin à Tuyen-Quan après un glorieux combat. Entre temps, un traité avait été convenu à Tien-Tsin entre les représentants de la France et de la Chine ; mais une fois les signatures échangées, les Chinois, profitant de la sécurité dans laquelle on se trouvait au camp Français, rompirent l’armistice traitreusement. La surprise de Bac-Lé (23 juin) amena le gouvernement à réclamer à Pékin des satisfactions immédiates. Elles furent refusées le 21 août. Immédiatement l’amiral Courbet reçut toute liberté d’agir. Il pénétra avec une adresse inouïe dans la rivière Min, et le 23 août y détruisit toute la flotte Chinoise composée de 22 navires ; le lendemain il anéantit l’arsenal de Fou-Tchéou, et les jours suivants il exécuta cette merveilleuse descente de la rivière qui est demeurée le plus beau fait d’armes de la fin du xixe siècle. Prenant à revers tous les ouvrages fortifiés élevés sur les rives et devant lesquels, en montant, il avait passé par surprise, l’amiral les démantela les uns après les autres. Le 25 et le 26, les compagnies de débarquement anéantirent les batteries et les forts des passes, et deux jours après, on ralliait les navires qui n’avaient pas pris part à l’expédition : la Chine perdait plus de 2.500 hommes et 30 millions de francs ; nous avions dix tués en tout. Au Tonkin, le général de Négrier s’emparait des positions importantes de Kep et de Chu, et au Cambodge, notre représentant, M. Thomson, réussissait à imposer à Norodom un traité qui abolissait l’esclavage, constituait la propriété individuelle et rendait notre protectorat effectif et complet.

Cependant nos succès causaient en Europe quelque inquiétude et l’Angleterre, en promulguant son Foreign enlistment Act qui, interdisait aux belligérants de se ravitailler dans ses ports en vivres, en munitions et en charbon, favorisait ouvertement les Chinois, sous couleur de neutralité ; ceux-ci, en effet, n’avaient nul souci de cette interdiction qui pesait, au contraire, lourdement sur nous. Des dépôts de charbon furent donc créés à Obock, à Mahé et à Pondichéry, et les hostilités continuèrent. L’amiral Courbet avait bloqué Formose : il occupa les îles Pescadores et bloqua le Pe-tché-Li pour empêcher le riz des provinces d’arriver à Pékin. Au Tonkin, le général Brière de l’Isle marchait sur Lang-Son, qu’il occupait le 13 février 1885, puis revenait, à marches forcées, sur Tuyen-Quan où les 600 soldats du commandant Dominé étaient assiégés par 15,000 Chinois. Ce siège mémorable, où s’illustrèrent, avec le valeureux sergent Bobillot, tant d’autres héros, ne prit fin que le 3 mars. Cette belle victoire acheva d’abattre les Chinois qui, depuis la destruction de Fou-Tchéou, savaient du reste à quoi s’en tenir sur la force de nos armes — et perdaient maintenant l’espoir de voir les autres puissances intervenir dans le conflit. L’affaire de Lang-Son, que notre garnison, attaquée à l’improviste par des forces supérieures, dut évacuer le 28 mars, n’empêcha pas la paix de se conclure. Le 4 avril, les préliminaires en furent signés à Paris et le 9 juin suivant, le célèbre traité de Tien-Tsin consacrait le triomphe de la politique française : l’Annam et le Tonkin relevés à jamais de la domination Chinoise passaient sous le protectorat incontesté de la République.

Les deux hommes, dont la valeur professionnelle et l’entêtement génial nous avaient valu la conquête définitive de ce radieux empire, ne survécurent pas à leurs succès. L’amiral Courbet mourut à bord de son navire dans la torpeur de l’été chinois ; qui ne connaît les pages admirables dans lesquelles Pierre Loti a raconté ses derniers moments ? Quant à Jules Ferry qui, depuis deux ans, imposait à une chambre des députés, incapable de se hausser à son niveau, une politique dont les événements ont, depuis lors, pleinement justifié les vues, sinon tous les procédés — il fut, pour ainsi dire, chassé du pouvoir dans une séance tristement mémorable, au milieu d’outrages et d’injures qui prouvèrent que seul le président du conseil gardait son sang-froid. C’était l’affaire de Lang-Son qui servait de prétexte en cette circonstance aux énergumènes de la Chambre. Il eut suffi à Jules Ferry de rendre publiques les négociations qui se poursuivaient et allaient aboutir, trois jours plus tard, pour se justifier, en montrant que Lang-Son ne modifiait en rien les dispositions de la Chine prête à s’avouer vaincue ; mais il préféra se taire, tant pour assurer le succès des négociations que par dédain pour ses ennemis.


L’Organisation de la Conquête

Les élections de 1885 se firent, en partie, sur cette question : on sait quels en furent les résultats. Mais, ce qu’on oublie généralement, c’est que la Chambre, issue de ces élections, n’eut rien de plus pressé que de s’occuper de l’évacuation du Tonkin, ce qui équivalait à la perte de l’Indo-Chine. Les coloniaux ne doivent pas oublier que M. Henri Brisson, devenu président du Conseil après la chute de Jules Ferry, tint vaillamment tête à l’orage ; ils n’oublieront pas, non plus, qu’un membre de la droite — un seul — Mgr Freppel, évêque d’Angers, parla et vota pour le maintien du drapeau sur ces rivages lointains, ce qui lui valut les injures de ses collègues ; vingt-deux droitiers avaient été invalidés ; ce petit fait sauva le Tonkin et les crédits nécessaires à l’occupation furent, cette année-là, votés par 274 voix contre 270. L’extrême-gauche votait avec la droite et l’aidait dans sa campagne anti-patriotique. Ces sentiments furent durables ; en 1889, lors de la fameuse élection du général Boulanger, à Paris, on vit encore s’étaler sur les murs des placards portant ces mots éhontés : Pas de Tonkin.

Le silence se fit ensuite sur les choses de l’Indo-Chine. Les tapageurs d’actualité s’occupèrent ailleurs : silence bienfaisant qui permit au long travail de l’organisation de s’accomplir au mieux de nos intérêts. Non pas que bien des fautes n’aient été commises ; nous étions trop novices, nous autres fils de la France moderne, en matière de colonisation pour ne pas être exposés à de pénibles et infécondes écoles. Que de préjugés, de routines, d’idées absolutistes ont sombré successivement dans les cerveaux des fonctionnaires auxquels furent confiés les destins de nos nouvelles possessions ; la tâche, au reste, était multiple et délicate. Il fallut guerroyer longtemps encore contre ces bandes de rebelles que les conflits armés laissent subsister en Extrême-Orient, bien après que la paix est conclue. Puis, il fallut pacifier, assainir, construire des routes et des chemins de fer, et, surtout, se mettre d’accord sur un ensemble de rouages administratifs cadrant avec les rouages indigènes que l’on avait sagement décidé de conserver. Plusieurs gouverneurs s’y usèrent les ongles ou y perdirent leur latin. Quelques uns y laissèrent leur vie, comme Paul Bert ou Armand Rousseau.

Il nous est interdit d’entrer dans le détail de ces labeurs ; nous ne pouvons que saluer au passage tous ces ouvriers de la grande œuvre à laquelle Paul Doumer a eu le bonheur d’apporter ce couronnement radieux : l’organisation de l’Exposition d’Hanoï.


Unification et Crédit

L’Exposition, toutefois, n’est qu’un ornement au sommet de l’édifice, la coquetterie d’un architecte qui s’est surtout préoccupé de faire grand et solide. Quand Doumer arriva en Indo-Chine au commencement de 1897, il s’aperçut tout aussitôt que son gouvernement allait manquer à la fois d’autorité politique et de ressources financières, et il se mit hardiment à la besogne. Le gouverneur général jusqu’alors administrait directement le Tonkin, ce qui l’assimilait de fait, sinon de droit, aux autres fonctionnaires chargés d’administrer les autres portions de notre domaine Indo-Chinois. La suprématie qu’il était censé exercer sur eux demeurait plus fictive que réelle. Doumer exigea de la métropole le rétablissement de la résidence supérieure du Tonkin, poste qui avait existé au début avant la création de celui de gouverneur général. Puis on constitua un Conseil supérieur réunissant autour du représentant de la République les chefs de service et les délégués des colons et des indigènes ; on créa des services communs à toute l’Indo-Chine, douanes, agriculture, travaux publics, postes, etc… ; enfin un budget général fut établi, dont la gestion appartint au gouverneur et au conseil supérieur et qui groupa les dépenses d’intérêts communs.

Vint ensuite le remaniement du système fiscal, entreprise audacieuse mais nécessaire. Les budgets du Tonkin, de l’Annam, du Cambodge et de la Cochinchine se trouvaient en déficit ou sans ressources. Doumer mit en régie l’alcool, l’opium et le sel et tout en s’efforçant d’atteindre une meilleure répartition des impôts directs, il s’appliqua à leur faire produire davantage. Depuis que cette réforme est accomplie, les budgets Indo-Chinois se soldent régulièrement par des excédents, celui du gouvernement général se montait pour 1902 à 68 millions de recettes et il y avait 30 millions de réserve dans les caisses.

En même temps, la prospérité augmentait. Le commerce général (importations, exportations, transit et cabotage) passait de 215.720.000 francs en 1896 à 534.950.000 en 1901 : soit une augmentation de près de 150 pour 100, et portant, chose remarquable, sur les quatre branches du commerce, d’une façon continue et sans le moindre fléchissement.

L’agriculture a marché à pas de géants : l’exploitation du caoutchouc, la soie, le riz, le coton, le thé ont progressé rapidement. Les institutions scientifiques ont suivi un développement parallèle. Successivement se sont ouverts l’Institut Pasteur de Nha-Trang, l’institut bactériologique de Saïgon, le laboratoire de Hanoï, l’observatoire de Phu-Lien, les services géographique et géologique, le collège Européen et l’école de médecine indigène de Hanoï. Enfin l’Indo-Chine a pu prendre à son compte 14 millions de dépenses militaires annuelles. Le cap Saint-Jacques fortifié, des corps de tirailleurs Cambodgiens constitués, des batteries d’artillerie mixtes et un embryon de cavalerie indigène organisé, tout cela assure, contre une attaque, les longs rivages de l’Asie Française.


Le pont du Fleuve-Rouge

Les travaux publics ont pris une extension considérable. Cinq réseaux de chemins de fer sont en construction qui, achevés en six ou sept ans, couvriront plus de 1970 kilomètres ; 90 kilomètres entre Haïphong et Hanoï sont en exploitation. En 1905, Hanoï sera en communication avec Lao-Kay la frontière chinoise, d’où la ligne continuera jusqu’à Yunnan-Sen. Une autre voie ferrée réunira Hanoî à Vinh. Tourane sera relié à Hué et à Quang-Tsé ; une ligne cochinchinoise ira de Mytho à Cantho ; enfin, 650 kilomètres de chemins de fer suivront les côtes de Saïgon à Langbiang. Mais, plus que les chemins de fer, que les travaux des ports de Tourane et de Saïgon, que les routes et les phares, les ponts métalliques ont frappé de stupeur nos sujets indigènes ; et par dessus tout, le colossal ouvrage d’art sur lequel le chemin de fer d’Haïphong à Hanoï passe le Fleuve Rouge, ce pont de 1680 mètres de long avec ses 19 travées et ses piles qui descendent à 30 mètres de profondeur au-dessous du niveau des basses-eaux. La puissance Française s’est révélée aux Annamites par la construction de cette merveille avec une force bien supérieure à celle que peuvent avoir les cuirassés et les canons ; ils se sont sentis en présence d’une civilisation supérieure ; le pont du Fleuve Rouge aura été un grand pacificateur.


Un dangereux triangle

L’Indo-Chine se trouve au centre d’un triangle qui pourrait lui être néfaste. L’Australie à droite, le Japon au sommet, l’Inde Anglaise à gauche sont les trois angles, d’où, en cas de querelle Anglo-Française, le danger viendrait. Nous avons commis une faute immense en ne nous ménageant pas l’alliance de la seule puissance Asiatique dont les ressources militaires et navales représentaient un appui de premier ordre : et certes, cela nous était facile. Il suffisait de ne pas nous associer à l’Allemagne et à la Russie pour empêcher le Japon de recueillir, il a cinq ans, le fruit de sa victoire. La Russie seule avait intérêt à soustraire la Corée à l’influence Japonaise. Il fut absurde de notre part de nous mettre le Japon à dos dans le seul but de faire plaisir à la Russie. L’Angleterre ne pouvait manquer d’en profiter : aujourd’hui le Japon est son allié.

En Australie, la France est peu connue et mal jugée ; il serait nécessaire de travailler à la formation, dans ces régions, d’un courant francophile susceptible d’atténuer quelque peu l’effet éventuel d’une hostilité pleine d’inconvénients. Mais ce qu’il faut éviter par dessus tout, c’est que le Siam ne devienne, soit par le fait des Anglais, soit par celui des Japonais, un foyer d’action anti-française. Il y a évidemment deux façons d’y parvenir : établir notre protectorat sur le royaume de Chulalongkorn ou nous poser en champion de son indépendance. Toute la question siamoise tient en ces deux termes, et c’est pour n’avoir pas su nous décider en faveur de l’un ou de l’autre que sont nées la plupart des difficultés auxquelles le ministre des Affaires étrangères a tenté récemment de mettre un terme par une convention qui est l’objet d’appréciations très différentes et très passionnées. On reproche à cet acte une modération qui pourrait bien être de la sagesse : modération relative d’ailleurs et qui ne ressemble en rien à de la faiblesse : le Siam fait d’importantes concessions, mais la France en fait de son côté et l’esprit, dans lequel la convention est rédigée, est manifestement un esprit de concorde et de conciliation. Si la convention est approuvée par le parlement Français, ce qui à vrai dire ne parait pas certain, une ère de détente pourra en résulter : indiquons cette possibilité avec soin, car il en sera du traité souriant de 1902 comme du traité comminatoire de 1893 ; tout dépendra de la façon dont il sera exécuté. Si l’on n’apporte pas plus de suite, de volonté et d’adresse à poursuivre l’exécution du second qu’on n’en a mis à appliquer les clauses du premier, on n’aura rien gagné à changer de méthode. Le dilemme en tous cas reste entier : il nous faut un Siam ami ou soumis.

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L’heure n’est pas à ces sombres pensées. Les voyageurs qui ont répondu à l’invitation du Comité de l’Exposition sont tout au plaisir et à la fierté d’admirer l’Indo-Chine. Leur longue mais attrayante navigation a pris fin ; il ont franchi le canal de Suez ; ils ont fait escale à Colombo et se sont promenés dans les grandes allées rougeâtres sous les palmes géantes ; ils ont parcouru le luxueux quartier européen et le curieux quartier chinois de Singapour ; ils ont aperçu enfin les rives escarpées et boisées du cap Saint-Jacques ; ils ont joui de trouver Saïgon si prospère et de si noble apparence ; la rue Catinat et le boulevard Charner leur ont donné le sentiment d’une vigoureuse activité ; ils ont visité ensuite la belle plage de Nha-Trang, les fabriques de soie de Qui-Nhon et la rade de Tourane ; enfin ils ont contemplé les merveilleux aspects de la fameuse baie d’Along et pénétré dans la ville toute française d’Haïphong, une cité qui n’a pas vingt-et-un ans et présente déjà un aspect de vie intense. Là, ils ont retrouvé le chemin de fer, franchi avec orgueil le pont du Fleuve Rouge et fait leur entrée dans Hanoï.

Hanoï, la ville blanche, accolée à une vieille cité Annamite et groupée entre son lac aux berges verdoyantes et son délicieux jardin botanique les séduit actuellement sous sa parure de fête ; ils ne se lassent point d’en parcourir les larges voies, les boulevards Amiral-Courbet, Carnot, Félix-Faure, Garnier, Dondart de Lagrée, Bobillot, les rues Paul-Bert et Jules-Ferry. Ils iront en excursion voir à Lao-Kaï, la porte de Chine, étrange frontière crénelée qui suit les crêtes et descend dans les ravins ; et quand l’heure du retour sonnera, trop prompte à leur gré, ils auront encore en perspective la visite de Hué, celle de Pnom-Penh et des fameuses ruines Kmers d’Angkor, l’arrêt à Bangkok et s’ils le veulent, le raid à travers l’Inde anglaise de Calcutta à Bombay…

Puissent-ils, rentrés en France, se faire les apôtres éloquents de cette terre si belle, si fertile, si captivante ! Puissent-ils surtout avoir compris et faire comprendre à leur tour que de la prospérité et des progrès de l’Indo-Chine dépend, pour une très large part, la grandeur à venir de la République.


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