Ouvrir le menu principal

Revue du Pays de Caux

paraissant 6 fois par an

publiée sous la direction

de

Pierre de COUBERTIN



deuxième année



SOMMAIRE DU N° 3

(Mai 1903)

SEMAILLES ET RÉCOLTES



La France a reçu ces temps-ci des hommages à propos desquels ses enfants ont déraisonné à qui mieux mieux.

Lorsque le président de la République est arrivé en rade d’Alger, il y a trouvé quatre escadres envoyées à sa rencontre par l’empereur de Russie, le roi d’Italie, le roi d’Angleterre et le roi d’Espagne ; peu de jours après un navire Portugais lui apportait le salut du roi Don Carlos ; enfin l’escadre Américaine attendait à Marseille le retour de M. Loubet pour lui présenter les compliments du président Roosevelt. À peine rentré à Paris, le chef de l’État y recevait la visite solennelle du roi Édouard vii. Pendant ce temps, le ministre de l’Instruction Publique se rendait à Rome pour y assister au centenaire de l’établissement de l’Académie de France à la Villa Medicis, puis à Delphes pour y consacrer la grande œuvre archéologique menée à bien par l’École Française d’Athènes ; et la sympathie unanime des autorités et des populations transformait ce voyage en une série d’ovations chaleureuses.

Maintenant, supposons qu’à l’heure terrible de 1870, lorsque les Français se trouvaient, selon la forte parole de Zola, en face de « toute une France à refaire », supposons qu’un bon génie ait soulevé le coin du voile, nous montrant dans un avenir sémillant ces spectacles grandioses, Alger, Paris, Rome, Delphes et là-bas, de l’autre coté de la boule terrestre, la glorieuse exposition d’Hanoï ; la République honorée par tous les souverains, consolidée par trente ans de paix et de travail, devenue une grande puissance coloniale, alliée à la Russie, reconciliée avec l’Italie, ayant retrouvé aux États-Unis sa popularité d’antan… Quelle n’eut pas été notre joie patriotique ?

Or cette joie, nous ne l’éprouvons pas. Un sentiment patriotique digne de ce nom doit faire vibrer l’ensemble de la nation, en dehors de toute distinction de parti. Aujourd’hui les partis ne font point trève devant une question nationale.

Les uns accaparent l’hommage rendu à la France et à la République et veulent en tirer profit pour leur petite politique mesquine et passagère ; les autres en décrient la valeur et la portée et n’y veulent voir que des manœuvres intéressées de la part d’adversaires sans scrupules anxieux de nous duper.

Et le second point de vue n’est pas plus bête que le premier n’est faux. Ils se valent.

L’explication est beaucoup plus naturelle ; nous recueillons le fruit de notre sagesse et de notre persévérance, voilà tout. C’est une loi générale applicable aux nations comme aux individus.

Il ne s’agit en tout ceci, ni de M. Combes, ni de M. Loubet ; il s’agit de Thiers, de Mac-Mahon, de Gambetta, de Jules Ferry, de Courbet, de Dodds, de Lavigerie, de Brazza, de Carnot et de toute la foule des bons serviteurs qui ont travaillé depuis trente ans à l’œuvre collective.

Voilà le « bloc » qui s’impose au respect de l’Europe et force son admiration ; quant à l’autre, celui qui alimente nos passions quotidiennes, elle n’en a cure ; elle l’ignore. Son point de vue est celui de la postérité qui verra l’ensemble et ne s’attardera pas au détail.

Jugez-vous de la récolte par un petit coin du champ ? Non, vous l’englobez tout entier d’un coup d’œil expérimenté qui se traduit en un jugement assuré et définitif. Regardons-nous, nous autres Français, l’avenir des États-Unis sous le seul angle de la question nègre et estimons-nous que toute la politique Roumaine tient dans la question juive ?…

Oui ce à quoi nous venons d’assister, c’est la récolte. Vous savez, vous autres cultivateurs Normands, ce que suppose ce terme de récolte ? Il suppose une bonne terre, du bon grain et beaucoup de travail, une part de chance en plus.

La bonne terre nous l’avons ; point de doute. Le travail, nous le fournissons volontiers ; notre race ne ménage pas ses peines. La chance ne nous a point été défavorable. C’est du grain que vient l’aléa.

Celui qu’on a semé depuis trente ans était bon : il visait à fournir une moisson raisonnable, suffisamment abondante, conforme aux qualités du sol et aux habitudes des travailleurs.

Le résultat est devant vous.

Prenons garde seulement à nos semailles actuelles ; méfions-nous du grain aux promesses ambitieuses et, pour tout dire, songeons à l’affreuse famine à laquelle aboutiraient les utopistes qui planteraient

du riz sur le plateau Cauchois !

CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



Circulez, Messieurs, circulez… On s’en est payé d’obéir à cette injonction qui est celle de l’agent de police en faction sur nos boulevards et aussi celle du petit démon voyageur installé au fond de nos esprits agités. Les citoyens du vingtième siècle sont très circulants, qu’ils soient millionnaires ou décavés, personnages officiels ou simples particuliers, touristes ou hommes d’affaires, vêtus de drap beige ou zébrés de grands cordons. Présentement ce sont les grands cordons qui ont le plus fait parler d’eux ; M. Pierpont-Morgan a vidé la scène au profit du roi Édouard et à l’imitation de sa Majesté Britannique, gouvernements ou simples conseils municipaux se sont offerts mille congratulations protocolaires et intéressées. Les drapeaux ont mêlé leurs couleurs aux souffles du printemps et comme dans le Japon de Pierre Loti on s’est infiniment salué : je te salue ; tu me salues ; je te resalue ; tu me resalues… et il n’y a pas de raison pour que cela finisse !…

Salut aux Morts.

Pour nous autres Français, le joli mois de Mai s’est depuis quelques années singulièrement enténébré ; il convient moins que jadis aux réjouissances publiques. Le temps, il est vrai, a déjà coulé sur les lugubres souvenirs du Bazar de la Charité ; par contre, la disparition de Saint-Pierre de la Martinique ne date que d’hier et c’est un peu triste à dire, il semble que cet événement appartienne au siècle dernier tant on l’a peu commémoré. Quand il s’est produit, le deuil officiel de la métropole fut à peine convenable ; de bout de l’an. il n’y a pas eu du tout. C’est très simple et commode ; mais c’est aussi très choquant pour un pays qui a le culte des morts. Là-bas, la méchante montagne fume toujours et l’ironique soleil éclaire la forêt de ruines qui s’étend sur le bord de la mer à la place où souriait joyeuse la chère cité disparue.

Élections en Espagne et crise en Serbie.

M. Prudhomme en ouvrant son journal s’est écrié : « Eh quoi, encore ! Mais quand donc les Espagnols auront-ils fini de voter et le roi de Serbie d’organiser des crises ?… » Il n’est pas si bête qu’on le dit ce M. Prudhomme, car il est certain que les Espagnols votent bien souvent et que les pirouettes Serbes se multiplient. La dernière de ces pirouettes paraît singulièrement maladroite ; on croirait comme l’a remarqué un journal Parisien que le roi Milan ressuscite ! Et une telle résurrection causerait à l’Europe de noirs soucis et promettrait à la Serbie un bien piteux avenir. Puisse Alexandre ier ne plus donner de belles constitutions à son peuple s’il doit les lui retirer ensuite avec cette désinvolture. Quant aux élections Espagnoles, elles esquissent une désapprobation de la politique de M. Silvela qui serait sans inconvénients — car cette politique est peu intéressante — si en même temps il ne s’était produit une poussée républicaine assez accentuée ; le parti républicain Espagnol se reconstitue sous la direction de M. Salmeron et désormais il faudra compter avec lui. L’exemple de l’Italie prouve qu’une monarchie peut très bien vivre avec une minorité républicaine dans son parlement ; il n’en est pas moins évident que ce sont là des situations dont la nocuité s’affirme à mesure que la durée se prolonge. En tous les cas, il est indispensable que ces minorités ne deviennent point majorités ; on peut discuter sur ce que la république ferait de l’Italie ; il n’y a pas de doute sur le sort qu’elle réserverait à l’Espagne ; elle replongerait ce malheureux pays en moins de douze mois dans l’abîme de désordres et de ruines dont Alphonse xii et la reine Christine ont su le tirer à force de tact et de zèle. Cette perspective donne quelque gravité aux dernières élections ; il ne faut pas toutefois s’alarmer si vite ; Alphonse xiii bénéficie de toute la force accumulée autour de lui par le règne de son père et la régence de sa mère. On le sait intelligent et bien intentionné : son premier discours du trône confirme cette impression ; un seul passage y paraît critiquable : c’est un hommage déplacé et exagéré adressé au Souverain Pontife ; les sentiments qu’y exprime le jeune roi ne conviennent pas à un acte de politique intérieure aussi solennel que celui-là ; et puis si l’anticléricalisme est chose déraisonnable en France ou le péril clérical n’existe point, le cléricalisme est chose très dangereuse en Espagne où l’église et les ordres monastiques jouissent de privilèges absolument abusifs.

La « dédication » des palais de Saint-Louis.

Les palais à peu près achevés, comme silhouettes générales, de la future exposition de Saint-Louis ont été, selon la coutume Américaine, solennellement consacrés en présence du président Roosevelt, de l’un de ses plus éminents prédécesseurs, l’ex-président Cleveland, de tous les commissaires étrangers et d’une foule énorme. En 1892, on avait opéré de même à Chicago. La « dédication » se célèbre une année avant l’ouverture de l’exposition. C’est une cérémonie laïque si l’on veut, mais fortement teintée d’esprit religieux. Le cardinal Gibbons, primat catholique et deux hauts dignitaires des confessions protestantes ont été chargés, cette fois comme la précédente, de dire les prières qui alternaient avec les discours et les chants patriotiques.

Les travaux sont, paraît-il, assez avancés ; la superficie occupée par l’exposition dépasse tout ce qui s’était vu jusqu’à présent : On appelait celle de Chicago the white city la ville blanche ; cette fois ce sera plus qu’une ville, presque un département.

Une campagne contre l’état du Congo.

Il se poursuit en Angleterre, sous les dehors du désintéressement, une campagne peu honorable dont le but est d’amener un partage de l’état libre du Congo entre ses voisins, c’est-à-dire entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne : le prétexte est que les autorités du Congo sont impuissantes à arrêter le courant esclavagiste et que d’ailleurs elles tolèrent l’impôt en nature qui est une forme déguisée de l’esclavage. Il faut avouer que, sous une plume Anglaise, l’argument est plein de saveur. N’oubliez pas, en effet, sous quel régime ont prospéré les mines du Sud Afrique, régime qu’on se prépare à réorganiser en hésitant simplement sur la couleur de la peau des futurs habitants des compounds, ces bagnes de travailleurs. Qu’y a-t-il de plus voisin de l’esclavage que cette institution là ? Eh bien elle n’entame en rien la dignité humaine, parce qu’elle est Anglaise, parbleu ! Mais un impôt en nature, établi par des Belges, voilà qui est intolérable ! L’impôt en nature est partout inévitable ; il a existé, à l’origine, dans presque toutes les colonies Anglaises ou Allemandes. Quant au trafic esclavagiste, dès 1886, l’état du Congo a tenté de l’arrêter en créant une chaîne de postes défensifs et si l’on consulte les plus récents rapports, on voit que les efforts accomplis ont donné de très heureux résultats. Plus de cent postes nouveaux ont été créés entre 1886 et 1900. Quant aux charges militaires qui pèsent sur les habitants, elles n’atteignent qu’un seul homme par 25 cases, soit en moyenne un sur cent ; les soldats sont bien traités, et avantageusement pourvus de terres au sortir de service.

L’état du Congo peut se vanter par ailleurs de notables progrès. En 1901, le commerce général montait à 73.590.488 francs dont 23.102.064 pour les importations (contre 4.984.455 en 1892) et 50.488.394 pour les exportations. Parmi ces dernières figurent le caoutchouc pour 43 millions, l’ivoire pour 4 millions, les noix palmistes pour 1.372.000 francs, le café pour 61.000, l’huile de palme pour 800.000, etc… Près des trois quarts des importations viennent de Belgique. Sur le Haut Congo, la flottille a passé de 7 vapeurs et 105 tonnes en 1890 à 26 vapeurs et 1.260 tonnes ; les chemins de fers se construisent et le réseau télégraphique atteint 1.300 kilomètres. Mais ce qui est surtout digne de remarque c’est que l’importation des alcools est tombée, dans le même temps, de 1.236.000 litres à 194.865. Une colonie naissante qui lutte contre l’alcoolisme, le fait est trop intéressant et trop rare pour n’être pas cité. Et vraiment ce bout de tableau incomplet mais exact suffit, nous semble t-il, à condamner l’entreprise de ceux qui veulent entraver la colonisation du Congo Belge.

Le problème Homérique.

La science… l’infaillible science qui passe son temps à se mettre le doigt dans l’œil avait découvert, il y a quelques années, que les héros chantés par Homère n’étaient que de vulgaires barbares sans culture et sans poésie ; la fantaisie d’un barde inconnu s’était plu à les vêtir de couleurs brillantes mais fausses. Que venait-on parler de rois, de princes, de nobles ? Il n’y avait là que des brutes primitives vêtues de peaux de bêtes, des mangeurs de viande crue. Comment en douter ? La critique triomphante relevait dans l’Iliade et dans l’Odyssée les preuves certaines que l’écriture, la monnaie et la sculpture étaient inconnus des héros Homériques. Mais voilà que des découvertes inattendues sont venues donner un démenti non moins certain à ces beaux raisonnements. Les fouilles de Crète ont mis au jour des milliers de briques couvertes d’écriture et elles ont ainsi révélé l’existence de deux systèmes graphiques entièrement distincts, quinze siècles avant Jésus Christ ; la découverte du palais de Minos a fait connaître des peintures et des sculptures remontant à plusieurs siècles avant la chute de Troie : enfin on a acquis la certitude que, trente siècles avant l’ère chrétienne, la monnaie existait déjà à Babylone. D’ailleurs Homère se complaît en des descriptions d’armes et de bijoux qui indiquent clairement un état de civilisation avancé ; pourquoi ne mentionne t-il point de documents écrits et prend-il des circonlocutions pour faire allusion à des échanges monétaires ? On est réduit à des conjectures ; peut être ces choses étaient elles considérées comme contraires à la poésie épique et peu dignes d’y figurer. Que Madame la critique, en tous cas, ne se hâte point d’expliquer ; elle pourrait bien recevoir promptement une nouvelle leçon de modestie.

L’état des forces dans les Balkans.

L’agitation Balkanique continue de préoccuper l’Europe. Si elle vous donne des insomnies, lecteur, voici quelques chiffres à méditer pendant vos nuits blanches. D’après la Kreuzzeitung, le Montenegro aurait un effectif de 38.000 guerriers munis de 30.000 fusils à répétition offerts par le Tsar à son fidèle ami. La Serbie qui se flatte d’avoir 250.000 hommes à sa disposition n’en pourrait en réalité mettre en ligne que 100.000. La Bulgarie, plus fortunée, pourrait compter sur 130.000 parmi les 200.000 qui figurent dans ses papiers. En Grèce, le déchet de 1897 fut énorme ; on ne put réunir que 80.000 hommes sur 160.000 et encore n’y en eut-il que 50.000 de vraiment utilisables. La Roumanie a 170.000 hommes dans son armée régulière et 50.000 dans ses milices, mais ces chiffres ne représentent d’unités sérieuses que diminués d’un bon tiers. Telles sont les appréciations du journal Allemand. Il est impossible de les contrôler ; d’ailleurs sur quels éléments sont elles basées ? Si serrées qu’elles soient, des enquêtes de ce genre laissent toujours une grande place à l’erreur.

Le discours de M. Chamberlain.

Si le grand homme de Birmingham n’avait point reçu du ciel l’art de parler à tort et à travers, les paroles qu’il vient de prononcer auraient eu de par le monde, un retentissement inouï. Qu’un ministre — presque un premier ministre — de la couronne Britannique, annonce solennellement que l’heure est venue de réaliser le nouveau Zollverein et de faire l’union commerciale entre toutes les parties de l’empire, voilà certes de quoi remuer l’opinion. Par malheur, l’opinion a encore dans l’oreille le bruit des coups de tam-tam à l’aide desquels M. Chamberlain, non content d’avoir injurié successivement la France et la Russie, prétendit réaliser l’entente avec les États-Unis, et signer un pacte avec l’Allemagne. Autant de vains discours, autant de feux d’artifice vite éteints. Dès lors, il n’y a pas de raisons pour s’émouvoir outre mesure, de ce que vient de dire l’homme aux orchidées, encore qu’il convienne de ne ne pas perdre de vue cette question ; car, à notre avis, le Zollverein Anglo-Saxon n’est pas seulement une menace ; ce pourrait devenir une réalité, et voilà une raison de plus pour les nations de l’Europe de ne point isoler l’Angleterre ; faites le plus de commerce possible avec elle, c’est le meilleur moyen de la détourner d’un protectionnisme impérial, auquel elle perdrait, mais auquel l’Europe perdrait plus encore.

Concours de télégraphistes.

La scène se passe à Paris : il y a 430 postes à pourvoir ; 9 000 aspirantes se présentent. Ce n’est déja pas normal socialement, ce chiffre. Mais devinez ce qu’on leur demande à ces jeunes filles : une composition Française ! — et devinez le sujet offert à leurs élucubrations : Un orage dans les Pyrénées ! Ô Sévigné, où vas-tu te nicher ? Ainsi, pour bien télégraphier, il importe de savoir décrire un orage dans les Pyrénées ; pourquoi pas sur le Fusiyama ou le Rouvenzori ? Je me serais imaginé, naïf, qu’il convenait avant tout de savoir où sont situés Port-Arthur et Boulouwayo, et de pouvoir siffler un peu d’Anglais, mâcher quelque Allemand, voire même habler deux onces d’Espagnol !… Mais, point du tout. L’orage dans les Pyrénées est infiniment plus utile : on apprend du même coup l’histoire de Roland et celle de Louis xiv, en même temps qu’on étudie la psychologie de Ramuntcho… L’inspecteur qui a choisi ce sujet de composition, doit être un homme à grandes vues !

Un projet sur les ports francs.

Savez-vous ce que c’est qu’un port franc ? Écoutez ce que dit l’exposé des motifs du projet de loi déposé sur le bureau de la Chambre, par les ministres du Commerce, des Finances et des Travaux-Publics. « Le nom de port franc est généralement donné à tout ou partie d’un port qui est déclaré neutre au point de vue douanier et où l’on peut par conséquent, à son gré, débarquer les marchandises, les emmagasiner, les visiter, les soigner, les trier, les manipuler, les assortir, les acheter, les vendre, en disposer, enfin, les réembarquer et les réexporter, sans payer aucun droit de douane et sans procéder à aucune des formalités imposées par le contrôle fiscal de cette administration ». Si vous hésitez sur les avantages que présente la création de ports francs, remarquez d’abord que Colbert en eut l’idée, et désira d’en établir : rien que cela suffit à prouver que la chose est bonne, mais il y a mieux : la preuve a été faite, et par nos rivaux : Hambourg, Brême, Copenhague, Gênes, Trieste et Fiume ont établi des ports francs, et la prospérité de ces cités maritimes s’est aussitôt développée avec une rapidité et une intensité qui ne laissent point de place au doute sur la cause d’un tel phénomène. Reprenons donc l’idée de Colbert ; c’est assez notre habitude, du reste, de laisser le prochain s’emparer de nos inventions et en tirer profits…

À première vue, le projet tardif qui vient d’être déposé paraît très sagement conçu ; il ne désigne d’avance aucune ville ; ce sera l’affaire du gouvernement ; mais il règle le rôle des Chambres de commerce, prévoit les constructions nécessaires et édicte les mesures propres à sauvegarder certains intérêts nationaux ou locaux qui pourraient se trouver lésés. « La franchise, écrit excellemment M. le ministre du commerce, est le complément nécessaire, le corollaire naturel du système protectionniste : c’est une soupape de sureté qui vient tempérer ce qu’il peut y avoir d’excessif dans notre régime économique ». La majorité le comprendra sans doute. Elle le comprendra d’autant mieux que le même exposé des motifs, avec une très louable audace, met à nu l’inquiétante lenteur de nos progrès. En dix années de 1891 à 1901, l’Allemagne et les États-Unis ont vu croître de plus de 2 milliards l’ensemble de leurs exportations ; le progrès de l’Angleterre, dans le même temps, s’est chiffré par 1.400 millions ; celui de la France n’a été que de 552 millions. Notre marine marchande à vapeur a gagné, de 1875 à 1900, à peu près 650.000 tonnes ; celle de l’Angleterre en a gagné plus de 8 millions et celle de l’Allemagne 1.600.000. Et ainsi de suite ! À ces renseignements précieux, quoique pénibles à méditer, le Temps ajoutait d’éloquents commentaires sur un document publié le 18 mai dernier par le Journal officiel. C’est un tableau du prix du quintal de blé en France et à l’étranger ; le quintal qui se payait 25 francs à Paris coûtait 18 francs à Breslau, 17 à Londres, 16 à Vienne et à Bruxelles, 15 à New-York et à Chicago ; de sorte que, disait notre grand confrère, « les travailleurs Français se voient surchargés de sommes allant de 7 francs à 10 fr. 25 par rapport aux travailleurs étrangers ».

Les attentats de Salonique.

Nous ne cacherons pas, puisqu’ils nous en fournissent l’occasion, notre maigre sympathie pour les Bulgares et leur gouvernement. Non pas que celui-ci mérite d’être impliqué directement dans les douloureux événements dont Salonique a été le théâtre, mais il est responsable pour une large part des « intoxications » d’orgueil national qui ont conduit à de pareils forfaits. Qu’étaient les Bulgares pourrait-on dire en parodiant le mot de Siéyès ? Rien. Que veulent-ils devenir ? Tout. Eh bien, c’est un peu trop. Ils ne sont pas seuls en orient et la chrétienté Balkanique ne leur a nullement donné le droit de parler en son nom. Elle devine en eux des oppresseurs eventuels qui pourraient se montrer plus intolérants et plus cruels que les Turcs eux-mêmes. Ceux-ci ne cherchent point à « ottomaniser » les peuples conquis. La Bulgarisation de la Macédoine, telle qu’elle se poursuit depuis longtemps déjà sous l’œil inquiet des Grecs et avec la protection nettement affichée de la Russie, est une opération peu séduisante pour ceux qui pourraient se voir appelés à la subir. Bien qu’ils se soient passés à Salonique, les récents attentats forment un épisode de cette tragique entreprise.

Troubles en Croatie.

La question Croate telle qu’elle s’impose en ce moment à l’attention de l’Europe est certainement plus bruyante que troublante. Il faut y voir une conséquence naturelle de l’effervescence générale dont souffre l’empire de François-Joseph. Rien d’étonnant à ce que là comme ailleurs, sous l’action de la grande évolution qui s’opère et sous le couvert des rivalités ethniques qui lui servent de prétexte, les oppositions de classes ou d’intérêts, les passions religieuses et les ambitions politiques se heurtent comme des flots déchaînés poussés les uns contre les autres par des causes contraires. Il en résulte du bruit, beaucoup d’écume, de la force dépensée mais en général moins de travail accompli que le bruit et l’écume ne le donneraient à penser au premier abord. De ce que la dissolution de la monarchie Austro-Hongroise est fatale, il ne s’ensuit pas nécessairement que le même sort soit réservé à la monarchie Hungaro-Croate.

Frères des Serbes par le sang, mais restés fidèles à l’église Romaine et dominés par un clergé riche et puissant, les Croates sont unis à la Hongrie par des liens politiques fort anciens puisqu’ils datent du roi Koloman. Le royaume « triunitaire » de Croatie Slavonie et Dalmatie était gouverné par la diète d’Agram et par le Ban, sorte de vice-roi jouissant d’une autorité assez considérable ; certaines lois votées à Presbourg devaient l’être aussi à Agram et des représentants de la diète Croate siégeaient à la diète Hongroise. Avec le temps des changements importants se produisirent dans la constitution du royaume triunitaire. La Dalmatie en fut détachée par la conquête Vénitienne ; occupée ensuite par les Français, gouvernée par le maréchal Marmont, que Napoléon récompensa en le créant duc de Raguse, elle fut rendue en 1815 à l’Autriche qui l’érigea en province impériale et la gouverna directement. D’autre part, des colonies Serbes orthodoxes se créèrent en Slavonie ou, dès lors, naquirent des querelles confessionnelles dont l’empire fit son profit. Enfin, dans le comitat même d’Agram se constitua peu à peu un district noble doté de privilèges exorbitants, entièrement soumis à l’influence Magyare et exerçant sur le reste de la noblesse Croate une action nettement favorable à la politique Hongroise. C’étaient là des éléments certains de trouble et de confusion. L’institution dite des « confins militaires » complétait l’état chaotique de la partie orientale de l’empire. Les confins formaient une longue et étroite bande de terre qui allait de l’Adriatique aux frontières Moldo-Valaques et sur laquelle vivait une population composite dont le chiffre finit par atteindre un million. C’étaient des soldats appartenant à toutes les races de la monarchie et soumis à un régime à la fois communiste et militaire qui, s’il était favorable à leur entraînement professionnel ne l’était certes pas à leur moralité. Ces guerriers laboureurs avaient été créés en 1550, en vue de défendre les lignes du Danube et de la Save contre les Turcs.

C’est de tous ces éléments divers qu’est faite la Croatie moderne. Si même elle arrivait à les fondre en un tout homogène on ne voit pas bien ce qu’elle gagnerait à séparer ses destins de ceux de la Hongrie. Les Croates ne sont pas opprimés ; ils réclament des libertés de plus en plus grandes, et à Budapesth on fera sagement de leur en octroyer. Mais ces libertés s’accorderont très bien avec le maintien de l’union. Les manifestations devant la statue du baron de Jellachich, ban de Croatie, lequel en 1848 prit parti pour l’Autriche contre la Hongrie ne constituent que des tapages patriotiques. Cette statue rappelle aux Croates qu’ils n’ont rien gagné à se ranger sous la bannière des oppresseurs et que l’Autriche n’a cessé de trahir les promesses qu’elle leur avait faites. Qu’ils luttent pour rendre aussi complète que possible leur autonomie, c’est de bonne politique ; qu’ils recherchent l’indépendance, ce serait absurde et chimérique.

Distribution de chapeaux.

Avec la chaleur on voit apparaître les chapeaux de paille que coiffent les chevaux dans les pays du sud. Les chevaux Français ont décidé depuis quelques années d’en porter, eux aussi, et ils sont parvenus jusqu’à un certain point, à mettre la chose à la mode. La meilleure preuve en est qu’au rayon de sellerie des magasins du Louvre s’étagent en belles piles évocatrices de cuisant soleil et de paysages méridionaux, des chapeaux de paille proprement percés de deux trous à oreilles ; c’est pour les dadas ; cela ne les embellit pas, certes, mais cela les soulage, au moins ceux qui n’ont pas trop de prétentions à l’élégance ; car, il va de soi que les quadrupèdes qui traînent M. Loubet au Grand prix de Paris ou portent le général André et son état-major à la revue du 14 Juillet se croiraient déshonorés s’ils devaient paraître en public ainsi affublés ; les chevaux de fiacres et de camions n’ont pas de ces préoccupations vaniteuses.

Ayant mentionné ce nouveau genre de couvre-chefs animaux oserons-nous passer à ceux que le pape distribue aux prélats qu’il veut cardinaliser ; le rapprochement est fort irrévérencieux, mais il n’est point intentionnel ; c’est l’actualité qui le crée. Donc, on prépare au Vatican une promotion rouge. Dans le prochain consistoire Léon xiii fixera son choix publiquement sur 7 à 8 prélats parmi lesquels les nonces apostoliques à Lisbonne et à Vienne, l’archevêque de Valence en Espagne et les archevêques de Cologne et de Salzbourg. Pas un Français ; de sorte que, dans le Sacré Collège, le groupe Français qui compte si nous ne nous trompons point, sept représentauts va se trouver dominé désormais par les huit champions du germanisme ; une situation qui n’est pas précisément avantageuse à la veille d’une réunion de conclave : car Léon xiii est trop âgé pour que son règne se prolonge beaucoup.

Guillaume ii et Léon xiii.

Tout ceci est la conséquence inévitable du double mouvement d’éloignement et de rapprochement qui s’opère en France et en Allemagne à l’égard de l’église catholique. Le gouvernement Français s’applique à servir les desseins de l’empereur d’Allemagne avec un zèle et une ardeur véritablement surprenants. Guillaume ii sait attendre, quoiqu’on dise de sa spontanéité et de ses prétendues incartades ; il connait la lenteur des évolutions ecclésiastiques : il a suivi les progrès de l’anti-cléricalisme en France et espacé, en les graduant, ses hommages intéressés au Souverain-Pontife. Il sentait qu’après s’être orienté pendant la plus grande partie de son pontificat vers la France le pape, moins que tout autre souverain, pouvait modifier brusquement sa politique et s’orienter vers l’Allemagne ; mais il sentait également qu’un changement d’orientation pouvait s’esquisser vers la fin du règne de Léon xiii et s’affirmer sous son successeur ; et c’est à quoi il s’est employé avec toute l’intelligence et toute l’habileté dont il est capable. La violence des passions anti-cléricales, mise en France au service d’intérêts électoraux a hâté le mouvement et il est visible que, maintenant, le pape se montre sensible aux avances Allemandes et prêt à chercher de ce côté l’appui qu’on lui refuse si malencontreusement du nôtre.

Paris-Madrid.

La malheureuse course Paris-Madrid a défrayé trop de chroniques pour qu’il y ait rien à ajouter. Le président du Conseil a parlé et agi sagement en cette circonstance en prenant des mesures immédiates et en prononçant des paroles énergiques de nature à calmer l’émoi de l’opinion — mais en refusant aussi de s’associer à des propositions susceptibles d’entraver l’industrie automobile et de la faire immédiatement passer à l’étranger. Il faut bien se dire, en effet, que cette industrie dont le centre est à Paris gagne de jour en jour au dehors, qu’elle donne du pain à des quantités d’ouvriers, apporte des ressources considérables au trésor, provoque des visites et des achats incessants de la part de clients étrangers nombreux et riches — et que, par conséquent, elle joue un grand rôle dans la vie économique de la nation. Faut-il perdre tout cela parce que des accidents trop nombreux ont eu lieu au cours d’une épreuve analogue à celles qui avaient fort bien réussi entre Paris et Berlin ou Paris et Vienne ? L’emballement des coureurs ne légitimerait nullement celui du législateur ; que celui-ci prenne garde, lui aussi, de se laisser aller à faire du 120 à l’heure. Tout d’abord le départ nocturne et l’immense affluence de spectateurs sont pour beaucoup dans les accidents de la course Paris-Madrid ; ensuite, si bien prises qu’aient été les mesures de police, elles ne paraissent pas avoir été suffisamment uniformes et l’on se demande si c’est aux municipalités à aviser en pareil cas et non point à l’administration centrale ; un seul arrêté vaudrait mieux sans doute que tous ceux, très bien intentionnés mais déplorablement divers, pris par les maires des communes sises sur le parcours ; en troisième lieu, il appert que la foule a commis d’absurdes imprudences et notez qu’il est toujours facile de se tuer quand on ne prend aucune précaution, qu’il s’agisse de chevaux et de bateaux, aussi bien que d’automobiles ou de ballons. Enfin n’oublions pas que l’une des victimes a trouvé la mort précisément par suite d’un scrupuleux détour exécuté dans la crainte d’atteindre un passant obstinément planté sur sa route. L’impression d’ensemble est celle d’un douloureux hasard, d’une catastrophe unique dont il faut tenir compte sans doute mais dont on ne doit pas perdre de vue le caractère exceptionnel.

Le centenaire d’Emerson.

Le jour même New-York célébrait le deux cent cinquantième anniversaire de sa fondation, elle acclamait, à l’occasion de son centenaire, le nom de Ralph W. Emerson, celui qu’on a nommé le « Montaigne Américain » et qui ne mérite pas tout à fait ce titre car leurs analogies sont uniquement dans le style et dans la forme, point du tout dans la pensée. Emerson est un entraîneur, un amoureux de l’effort, un convaincu de l’action ; mais chez lui, entraînement, effort, action s’enveloppent d’art et se revêtent de beauté. Emerson naquit à Concord dans le Massachussetts ; aussi est-ce dans cet État, et, en particulier à l’université d’Harvard qui y est située — que sa mémoire a été célébrée avec le plus d’éclat. Toutefois sa réputation est trop grande et trop méritée pour que la république toute entière n’ait pas tenu à honneur d’y participer. Ce n’est pas par le nombre de ses volumes qu’Emerson a exercé de l’influence sur ses concitoyens — une influence énorme en vérité et qui dépasse de beaucoup ce que les Américains eux-mêmes s’imaginent lui devoir ; c’est par les quelques idées-mères qu’il a jetées autour de lui : son modernisme d’abord ; il aime son temps ; il a foi en l’avenir ; il conseille de chercher à en faire jaillir de la beauté et de la poésie plutôt que de s’attarder à de vains regrets, à de vaines considérations sur le passé. Ensuite son respect de l’individu. Pour lui l’effort individuel est le grand créateur, le grand faiseur de merveilles ; de lui il attend tout progrès solide, toute nouveauté précieuse. Et enfin le sentiment du rôle rénovateur réservé à l’Amérique dans le monde ; ce sentiment là a toujours puissamment remué les esprits d’outre-mer et nul ne l’a exprimé avec plus de vigueur discrète et de sincérité émue qu’Emerson. Il n’en fallait pas tant pour faire de ce simple ministre d’un culte dissident une sorte d’écrivain national en qui se reflète et s’anime l’âme muette et passionnée de la foule.

Journaux transatlantiques.

Si les États-Unis ont de grands écrivains dont ils peuvent se montrer orgueilleux, ils n’ont pas lieu d’être autrement fiers de leur presse qui est bien la dernière du monde. Ceci vient sous notre plume à propos d’une enquête qu’un journaliste Français a faite récemment auprès de ses confrères d’Amérique. Il voulait savoir ce que là-bas on pensait de nos journaux. Il le leur a demandé par écrit et a reçu, en réponse, les plus dédaigneuses consultations. La presse Française, d’après ces excellents amis, n’est qu’une petite femmelette, pérorante et coquetante, ne sachant rien et le disant mal, perdue de frivolités, la tête tournée par le moindre bout de ruban ou le moindre boa… La leur, par contre, est une robuste personne, admirablement constituée, informée avec une incroyable rapidité sur toutes choses, ayant un jugement impeccable, un goût très sûr, une rectitude de conscience sans pareille, etc…, etc…, etc… Ah ! Ah ! la bonne histoire ! Avec tous ses télégrammes et ses téléphones, son armée de correspondants, ses nuées de reporters, ses palais et ses usines, la presse Américaine trouve moyen de ne rien savoir, de tomber à côté chaque fois qu’elle prophétise, de renseigner ses lecteurs avec une prodigieuse insuffisance, de parler un langage incorrect, de commettre d’invraisemblables bourdes. Et il faut bien l’avouer, en ce qui concerne la France, son ignorance et son incapacité s’élèvent à un diapason inconnu jusqu’alors. Et la cause de toutes ces défectuosités, c’est avant tout le désir de ne se renseigner qu’électriquement, de connaître en un clin d’œil les moindres événements qui se produisent à cinq cents et à mille lieues de là. Comment, dans ces conditions, peut-on rien savoir de précis ? Il faut une marge normale pour juger des choses et des gens ; toute information instantanée, quel que soit celui dont on l’obtient, quelles que soient les garanties matérielles dont on s’entoure pour la demander, contient forcément une part d’inexactitude.

Les conditions dans lesquelles se trouve placée la presse, aujourd’hui, sont essentiellement défectueuses ; par suite des exigences modernes qui se sont greffées sur les habitudes anciennes, il est à peu près impossible de faire le journal idéal, celui qui donnerait au lecteur la connaissance très exacte et suffisamment rapide de tout ce qu’il peut lui être agréable et utile de connaître. Mais cet idéal inaccessible, ce sont quelques journaux Français qui s’en rapprochent le plus. Nous possédons à Paris et en province cinq ou six feuilles dont le style et le fonds paraissent également dignes de louanges et qui partagent très judicieusement la place suffisante, mais non exagérée, dont elles disposent entre les sujets divers qui sollicitent leur attention. Hélas ! rien de pareil n’existe parmi ces journaux Américains qui se cassent, en toute circonstance, l’encensoir sur le nez, mais sont à mille lieues du rôle que la presse doit remplir dans le monde moderne.


----


LE VOYAGE PRÉSIDENTIEL EN ALGÉRIE
ET EN TUNISIE



Le voyage que vient d’accomplir le président de la République à travers nos possessions de l’Afrique septentrionale marque une date importante dans leur histoire. C’est une étape qui est franchie, un cycle qui s’est clos, une période nouvelle qui va s’ouvrir. Depuis longtemps la visite du chef de l’État était attendue, mais le projet eut été difficile à exécuter plus tôt. L’Algérie que parcourut Napoléon iii était une région militaire où s’opéraient des grandes manœuvres incessantes ; on n’y voyait guère que des uniformes et des burnous ; l’avenir de la colonie demeurait incertain, son utilité contestable ; la domination Française s’y maintenait au prix de grands efforts et la continuité même de ces efforts empêchait d’en prévoir de plus étendus et de plus décisifs qui seuls eussent pu donner, à l’œuvre entreprise son orientation rationnelle et sa valeur certaine. La France d’alors était on ne peut moins coloniale ; en général les époques de richesse et de joie sont peu favorables à l’essor colonial et les Français du second empire étaient riches et joyeux.

Ce fut la troisième République, régime de dur labeur et de défrichement obstiné, qui, sans disputes ni déclamations, tira le char Algérien de l’ornière où il s’embourbait ; cela ne se fit pas, est-il besoin de le dire, sans erreurs et sans maladresses, sans temps perdu et sans traits cassés, mais enfin cela se fit. Aider les colons, calmer et rallier les indigènes ; établir à gauche un solide protectorat sur la régence de Tunis, à droite, une ferme influence sur le Maroc ; gagner vers l’intérieur de proche en proche jusqu’à rejoindre le Sénégal et la Côte d’Ivoire ; réformer enfin l’administration du haut en bas, tel était l’indispensable programme ; il est réalisé plus qu’aux deux tiers, presque aux trois quarts.

L’Afrique septentrionale ou Berbérie, appelée ainsi des peuplades Berbères qui en furent les premiers occupants, appartint successivement aux Carthaginois, aux Romains, aux Vandales, aux Arabes et aux Turcs. Contre ces envahisseurs successifs les Berbères (Libyens, Numides, Gétules, Maures, etc, etc.), luttèrent infructueusement ; ils furent repoussés vers le désert ; seuls les Kabyles et les Touaregs représentent aujourd’hui leur race vaincue. Vaincus aussi ces Carthaginois dont le nom est familier aux élèves de nos lycées à l’esprit desquels il évoque la mauvaise foi traditionnelle ; mais ceux-là du moins ont laissé derrière eux des merveilles que Flaubert avait su deviner en écrivant son fameux roman Salammbo et que la patiente archéologie nous fait toucher du doigt. Les fouilles de Carthage ont déjà fourni les détails les plus curieux sur la civilisation punique. Il y a peu de jours encore on découvrait l’ancien arsenal détruit par Scipion, contenant des milliers de projectiles en terre cuite inutilisés par les défenseurs aux abois. Plus loin, au-delà de Tunis, c’est Thugga, l’antique citadelle Numide embellie par l’art Romain. Puis la cité militaire d’Ammaedara, l’élégante et gracieuse Thysdrus, la commerçante Gighti et, dans la province de Constantine, la monumentale Timgad avec son arc de triomphe, son forum, ses sanctuaires, son théâtre — voire même un très curieux établissement de latrines publiques présentant un système d’écoulement, de « tout à l’égout » parfaitement aménagé ; à Pompéï, on avait déjà trouvé une salle de bains avec des tuyaux de plomb presque semblables aux nôtres et une trousse de chirurgien passablement complète… que n’avaient-il pas inventé, ces Romains ?… La domination Byzantine laissa peu de traces ; il nous reste l’énorme citadelle élevée à Ammaedara par l’empereur Justinien.

Les Arabes fondèrent plusieurs royaumes. Les plus prospères furent ceux de Fez, de Tlemcen, d’Alger, de Kairouan. Mais les ports de la côte les attirèrent surtout ; ils y créèrent de terribles centres de piraterie. D’abord les Sarrazins et ensuite les corsaires Turcs firent, quatre siècles durant, régner une sorte de terreur sur la Méditerranée. Le pillage des navires n’était que le moindre de leurs méfaits ; ils opéraient sur les côtes de France, d’Italie et surtout sur celles d’Espagne et de Sicile des descentes répétées au cours desquelles ils faisaient, parmi le meurtre et l’incendie, de véritables razzias d’esclaves. Il est incompréhensible que les puissances Européennes les plus directement intéressées à voir cesser un pareil état de choses l’aient toléré si longtemps. Elles ne dirigèrent contre les forbans Algériens que de rares et insuffisantes expéditions. Chose curieuse, ce fut la jeune république des États-Unis, née de la veille, qui osa la première leur infliger un sérieux châtiment. Enfin, en 1830, la France profitant d’une insulte faite par le Dey[1], à son représentant (un coup d’éventail sur le bras), dirigea sur Alger une formidable expédition avec l’intention bien arrêtée d’en chasser le potentat et d’y établir sa propre domination. L’armée Française sous le commandement du maréchal de Bourmont débarqua à Sidi-Ferruch, battit les troupes Arabes et Turques à Staoueli et s’empara brillamment de la citadelle d’Alger, réputée imprenable. Le drapeau fleurdelisé flotta quelques jours sur les murailles blanches, puis il disparut pour jamais. Renversé par la révolution de Juillet, Charles x, en se retirant, léguait à la France, avec la gloire de Navarin, la clef d’une France Africaine.

Il s’en fallut de peu que le nouveau gouvernement n’évacuât cette précieuse conquête ; sans prestige, n’ayant ni la force que donne le vote populaire ni celle qu’assure le droit monarchique, il lui fallait à tout prix s’assurer la bienveillance de l’Angleterre, et précisément l’Angleterre, alarmée de l’expédition d’Alger, avait adressé à ce sujet des remontrances à Charles x, remontrances reçues d’ailleurs avec une hauteur telle que le cabinet Britannique jugea inutile d’insister ; mais Louis-Philippe était tenu de se montrer moins fier ; toutefois le sacrifice qu’il dut faire aussitôt à l’entente Anglaise du côté de la Belgique, en refusant le trône que les Belges offraient à l’un de ses fils, permit de laisser dormir la question d’Alger. Et, bientôt après, l’insurrection arabe se dessina avec une telle vigueur qu’à Londres on regretta moins un établissement qui paraissait de nature à rapporter plus de soucis que de profits. Dès 1832, en effet Abdel-Kader parut. Aussi brave qu’intelligent, il réussit à grouper autour de lui un nombre suffisant de tribus pour organiser la résistance. La guerre qu’il déchaîna dura quinze années (1832-1847). Elle nous forma une robuste et vaillante armée. Dès 1837, Constantine fut à nous et les Arabes se virent refoulés peu à peu vers l’intérieur et vers le Maroc. C’est en ce dernier pays qu’Abdel-Kader plaça sa suprême espérance, mais les troupes Marocaines furent battues à l’Isly (1844) par le fumeux Maréchal Bugeaud qui, avec Changarnier, Cavaignac, La Moricière, le duc d’Aumale et tant d’autres vaillants soldats, incarne dans l’histoire les légendaires exploits de notre épopée Africaine. En 1847. Abdel-Kader se rendit aux Français. Détenu à Amboise, puis libéré en 1850 par le prince-président, il garda fidèlement la parole donnée et mourut à Damas en 1883, sans avoir jamais tenté de raviver la lutte ; en 1860 même, durant les massacres de Syrie, il prit noblement le parti des chrétiens persécutés.

L’extrême division des tribus arabes qui facilitait la conquête Française, la retardait d’un autre côté ; on n’en avait jamais fini avec les nomades tour à tour retranchés dans les montagnes ou perdus dans le désert. La prise successive de Laghouat, de Ghardaïa, de Tougourt (1849-1854), conduisit nos troupes à la limite du Sahara, cependant qu’elles s’emparaient peu à peu de la Kabylie. Puis le Sahara lui-même fut entamé ; Ouargla, El Golea, enfin le Touat et Insalah furent occupés. Il reste à construire le Transsaharien qui devra mettre Alger en communication directe et rapide avec Saint-Louis.

Les géographes Français, beaucoup trop enclins à cataloguer, à diviser, à nomenclaturer et coupables, de ce chef, d’avoir donné à leurs élèves nombre d’idées fausses, distinguent en Algérie trois régions « nettement délimitées », disent-ils ; par malheur, cette netteté est purement imaginaire ; elle n’existe qu’à demi sur les cartes et s’évanouit totalement aux yeux de quiconque parcourt le pays. La vérité est plus simple que ne l’indiquent les noms de Tell, de « hauts plateaux » et de « chaînes sahariennes » ; l’Algérie est une terre tourmentée, coupée parallèlement à la Méditérannée et à une distance moyenne de 300 kilomètres de cette mer, par une haute chaîne de montagnes qui, abrupte et soudaine du côté du Sahara, s’abaisse très lentement du coté de l’Europe, formant des séries de longues terrasses incultes, puis des amas de collines cultivables coupées de torrents ; aucun de ces torrents n’est navigable, mais à l’aide de barrages on les utilise pour l’irrigation. Le caractère dominant des montagnes les plus hautes est l’aridité ; leurs cimes sont rocheuses et décharnées ; cette aridité persiste sur les plateaux ; des chotts, vastes cuvettes remplies de vase humide et de rares nappes d’eau formées pendant la saison des pluies y apportent seuls quelque humidité ; l’unique plante utile qui y pousse est l’alfa ; plus bas commence la région fertile qui s’étend presque jusqu’au rivage. Mais là même il faut le secours des ouvrages artificiels ; les Français ont repris dans ce but les beaux travaux des Romains que l’incurie Arabe avait abandonnés.

Sur trois millions d’hectares cultivés, les 200.000 colons européens cultivent environ le tiers ; 3.400.000 indigènes cultivent les deux autres tiers ; le rendement auquel ils parviennent est infiniment moindre que celui des colons. L’orge, le blé, le maïs, la pomme de terre et l’avoine réussissent ; la vigne a dépassé toute espérance ; les oliviers forment de véritables forêts ; les arbres fruitiers, les légumes en primeurs, le tabac, le coton, vont aussi se développant. L’exploitation des forêts de chênes-liège, de pins et de cèdres s’étend sur près de trois millions d’hectares. Nous avons dit que sur les plateaux la seule source de richesse était l’alfa dont on tire industriellement du papier, de la sparterie et de la toile. Celle du Sahara est le dattier ; dès qu’un puits artésien naturel ou artificiel lui procure un peu d’eau, le palmier à dattes pousse abondamment ; sa culture a pris, à Tougourt et à Ouargla, une importance considérable.

Tartarin a bien fait de mourir. Il ne trouverait plus d’animaux sauvages dignes de son courage ; lions et panthères ont à peu près disparu. Naturellement l’élevage a grandi en proportions ; le cheval et le mouton forment la base de cette industrie ; les vaches donnent peu de lait et les bœufs sont petits.

Le sous-sol Algérien contient évidemment des richesses minières assez considérables qui, connues des Romains, furent délaissées par leurs successeurs : du fer, du cuivre, du plomb argentifère, du zinc, de l’antimoine, du mercure ; il y a également des mines de sel et des gisements de pétrole, mais toutes ces exploitations sont secondaires ; il se peut que l’on en découvre de plus importantes. Jusqu’ici les couches de phosphates de la région de Tebessa, sur la frontière Tunisienne, présentent seules un caractère exceptionnellement abondant. Naturellement, la houille faisant défaut l’industrie est à peu près nulle. Les indigènes de Kabylie, formés en sorte de corporations de métiers, continuent la belle tradition des broderies arabes et, pour aider à la fabrication des tapis qui est très active dans le sud, le gouvernement général a encouragé l’établissement d’écoles professionnelles qui rendront de grands services.

Le commerce général de l’Algérie approche de 600 millions de francs, dont plus des deux tiers représentent des échanges avec la métropole. De 1888 à 1898 il a passé de 460 à 588 millions ; c’est un accroissement tardif mais rapide. Les importations dépassent de peu les exportations. Il est bon de remarquer que la valeur du commerce qui se fait par les caravanes sahariennes représente à peine quatre à cinq millions ; on le croyait jadis bien autrement élevé ; du rapprochement de ces chiffres éloquents on est en droit de conclure que toute la prospérité actuelle de l’Algérie est l’œuvre de la France. Les indigènes commencent à en être convaincus. Les insurrections de 1871, de 1878, de 1881 ont été en diminuant d’intensité et en se localisant de plus en plus ; depuis vingt ans, aucun trouble n’a eu lieu.

La province d’Oran (chiffres de 1896) comprend environ 98.000 Français, 105.000 Espagnols, 4.000 Italiens, 3.000 Allemands, 22.000 Israélites indigènes naturalisés, 75.000 arabes sujets Français et 12.000 Marocains ou Tunisiens ; celle d’Alger, 140.000 Français ; celle de Constantine, 85.000 Français, 3.500 étrangers, 10,000 Israélites naturalisés et 1.700,000 indigènes. Cette dernière est la plus peuplée au point de vue indigène ; c’est qu’elle renferme les nombreuses tribus Kabyles qui ont renoncé à la vie nomade pour la vie sédentaire et habitent non plus des tentes, mais des maisons de pierres. Ces quelques chiffres suffisent à donner une idée exacte des problèmes ethniques Algériens. Dès à présent la population Française est assez forte pour que la domination de la France soit hors de question et la formation d’une nationalité Franco-Algérienne soumise à la mère-patrie mais présentant des particularités certaines ne saurait faire de doute. D’autre part le flot des étrangers est assez considérable pour que l’on se préoccupe de le capter ou de lui résister ; il n’est pas permis d’y demeurer indifférent ; le danger Espagnol dans la province d’Oran est moindre à tous points de vue que le péril Italien en Tunisie ; il n’en est pas moins nécessaire de veiller à ce qu’il n’augmente pas ; en pareil cas il faut surtout encourager les naturalisations et décourager l’emploi de la langue natale, par tous les moyens légitimes. En troisième lieu l’éducation des indigènes et en même temps le maintien des oppositions de races ou de cultes qui les divisent doivent préoccuper les autorités. On ne peut point insuffler à des Arabes ou à des Kabyles l’esprit Français, mais on peut leur faire toucher du doigt les avantages industriels, économiques, scientifiques que notre présence apporte à leur pays ; on peut également arrêter tout mouvement — si par impossible il s’en produisait aujourd’hui — qui viserait à les unir dans la poursuite d’un idéal ou d’un intérêt commun ; on doit, en un mot, décourager tout ce qui tendrait à ramener la « guerre sainte » si dangereuse dans les pays d’Islam. Enfin le nombre des Israélites et le fait — regrettable mais irréparable — qu’ils sont devenus en bloc citoyens Français — imposent au gouvernement des obligations sérieuses à leur égard ; il faut à tout prix se préserver du néfaste antisémitisme et en même temps contenir le sémitisme en de justes limites. Tout cela n’est point aisé mais c’est faisable. Le pire obstacle est dans l’existence d’un lien politique entre l’Algérie et le parlement Français. Le fait qu’Oran a fourni à la Chambre des Députés dans la personne de M. Étienne un des hommes politiques les plus remarquables de ce temps n’atténue pas la défectuosité de l’institution. La suppression des députés d’Algérie et l’établissement d’une autonomie Algérienne sagement progressive s’imposent ; on pourra y joindre la suppression des préfets et des sous-préfets dont les bicornes émaillent inutilement de vastes régions n’ayant aucune ressemblance avec les départements de la métropole.

Placée sous le contrôle et la surveillance des fonctionnaires Français, l’administration indigène conserve ses formes anciennes ; un douar ou réunion de tentes, fait partie de la ferka que dirige un cheikh ; la tribu est commandée par un caïd et plusieurs tribus réunies ont à leur tête un agha ; mais ces titres sont plutôt honorifiques. Entre les communes indigènes et les communes dites « de plein exercice » c’est-à-dire semblables à celles de France, on a intercalé sagement des communes « mixtes » dont le maire, nommé par le gouvernement, a des pouvoirs étendus tels que son autorité ne court pas risque d’être contrebalancée par celle du conseil municipal mixte qui l’assiste. Quant aux territoires militaires ils sont divisés en Cercles et administrés par des officiers. Trois justices de paix coexistent naturellement dans l’Afrique septentrionale ; la justice civile Française, la justice des territoires militaires confiée aux commandants supérieurs et la justice indigène présidée par le cadi. De même l’enseignement indigène commence à se développer et il existe jusqu’à des écoles nomades dont les tentes se déplacent avec le douar. Des hôpitaux Français et indigènes ont été créés… en tout cela, il reste beaucoup à faire ; mais l’effort initial est donné et c’est le plus méritoire.

Au point de vue de la terre cultivée, la portion qui est soumise à la loi Musulmane représente une étendue d’environ dix mille hectares contre 1.300.000 hectares de propriété indigène soumise à la loi Française et 1.800.000 hectares colonisés par des Européens. Cette dernière portion du sol comprend les propriétés régulièrement acquises par des particuliers et aussi les concessions de terrains accordées par le gouvernement ; il reste encore à peu près 900.000 hectares à concéder. Au moment de la conquête, le régime de la propriété était on ne peut plus compliqué, on distinguait les possessions du gouvernement Turc affermées à des Arabes qui les exploitaient plus ou moins régulièrement, celles des individus (très rares celles-là), celles des tribus, enfin les biens des mosquées et des confréries religieuses ; le domaine de l’État Français se forma peu à peu tant par l’appropriation de territoires inoccupés que par l’expropriation des terres indigènes abandonnées ou appartenant à des rebelles.

Pour en finir avec ces renseignements rappelons que l’armée d’Afrique comprend aujourd’hui tout le 19e corps d’armée et la division d’occupation de Tunisie, c’est-à-dire, en outre des troupes détachées de la métropole, la légion étrangère et les corps spéciaux (zouaves, spahis, turcos, chasseurs d’Afrique). Les Français et naturalisés ne doivent qu’un an de service à condition de demeurer dix années au moins en Afrique ; les musulmans ne sont pas astreints à l’obligation ; les turcos et les spahis se recrutent par engagements volontaires avec primes. Les cavaliers et fantassins indigènes des territoires militaires sont constitués en gamme dont les officiers qui commandent ces territoires prennent la direction en cas de besoin ; dans le Sahara on a constitué des corps de tirailleurs Sahariens et de Meharistes.

M. Loubet, pendant son voyage, ne s’est point ménagé ; la chose avait son importance. En France même, la localité devant laquelle le train présidentiel passe sans stopper se console en songeant qu’une prochaine occasion lui permettra d’acclamer le chef de l’État. Les populations Algériennes ne sauraient se flatter du même avantage ; pour elles, l’occasion perdue sera longue à retrouver. Il était donc infiniment souhaitable que M. Loubet pût se laisser haranguer par le plus de municipalités possible et accepter autant de banquets que son temps et son estomac le lui permettraient. C’est ce qui a eu lieu ; et lorsqu’on songe à la longueur et souvent à l’inconfort des trajets accomplis sur des réseaux médiocres, aux fatigues d’une représentation incessante et d’un climat inhabituel, on doit savoir gré au Président de son inlassable persévérance et de sa continuelle bonne grâce. Nous lui avons un second motif plus important encore — de reconnaissance. Les paroles qu’il a prononcées au cours de voyage ont été des plus heureuses. Or si, dans la métropole, les discours présidentiels participent toujours un peu de ce qu’on a appelé avec irrévérence des « aspersions d’eau bénite de cour », ces mêmes discours adressés à des chefs arabes peuvent contribuer à orienter l’avenir dans une voie désirable ou néfaste. L’homme du désert écoute avec une religieuse attention les mots qui tombent de la bouche de ses maîtres, de celui d’entre eux surtout qui parle comme représentant supérieur de la Force par laquelle il a été subjugué ; ces mots, on peut en être certain, il les rumine ensuite en son esprit et, selon les conséquences qu’il en tire, détermine ses actes futurs. Le Président de la République a été très heureusement inspiré dans ses allocutions ; son discours de Tidi-Ouzou aux chefs kabyles et celui qu’à l’issue de la revue de Kreider il a adressé aux quatre-vingts chefs arabes réunis autour de lui sont de vrais modèles du genre et si, comme on doit l’espérer, la traduction lue immédiatement après en a rendu le sens exact, de tels discours ont dû porter. M. Loubet a fait, en termes simples, appel à des sentiments simples ; il s’est gardé de parler de liberté, d’égalité et de fraternité, mots dangereux à jeter sur une foule arabe. Il a insisté sur la force de la France et sur les bienfaits de sa domination qui sont la paix et la sécurité rendues au pays ; et il a ajouté que la France saurait reconnaître par des bienfaits de plus en plus grands, une fidélité de plus en plus complète. Son ton a été énergique sans cesser d’être paternel.

Aux colons, M. Loubet a fait entendre d’utiles appels à la concorde et il y a ajouté quelques conseils pratiques en même temps qu’il a rendu à leur activité et à leurs efforts un juste tribut d’éloges.

Pourquoi faut-il que sur toutes ces belles manifestations si réconfortantes pour l’amour-propre national, l’esprit de parti soit venu jeter une note de haine. Le scandaleux procédé par lequel le président du Conseil a, en quelque sorte, imposé au gouverneur général de l’Algérie sa démission à la veille du voyage présidentiel a été flétri comme il convenait par les élus de la colonie. Le vice-président de la Chambre des députés, M. Étienne, député d’Oran, n’a pas craint lui-même de donner au premier ministre l’avertissement public que méritait son incartade. Et nous n’avons pas ici à juger le fonds du débat ; quand bien même M. Revoil eut commis n’importe quel acte le disqualifiant moralement comme représentant de la République, traiter de la sorte le gouverneur général d’une colonie est une de ces inepties que peuvent seuls commettre les politiciens et ils sont nombreux — qui n’ont pas encore compris ce que c’est qu’une colonie. Si la Revue du pays de Caux avait existé au temps du ministère Casimir-Perier, elle eut blamé avec la même énergie le coup de télégraphe qui mit fin à la mission de M. de Lanessan comme gouverneur général de l’Indo-Chine. Mais la façon dont M. Combes a opéré rend son cas plus pendable encore et il est fâcheux que l’autorité du chef de l’État ne se soit pas interposée en cette circonstance entre un premier ministre maladroit et un gouverneur indispensable. Voilà pour le principe. Quant aux regrets que laissent aux amis de l’Algérie les qualités personnelles de M. Révoil, ils sont atténués par le fait que sa succession a pu être reprise par son prédécesseur. M. Révoil mettait en pratique le plan admirable conçu et tracé par M. Jonnart dont la haute intelligence et la noblesse de sentiments s’accordent avec une extrême connaissance des choses Algériennes.

Unie à la France depuis vingt deux ans seulement, la Tunisie nous est déjà plus familière que l’Algérie possédée depuis plus de 70 ans. Son succès rapide et indiscutable est aussi plus flatteur pour notre amour-propre. Des finances restaurées et prospères, 70 millions dépensés en travaux publics, le réseau des chemins de fer porté de 260 à 933 et bientôt à 1.357 kilomètres, 1.850 kilométres de routes, 3.147 de télégraphes, quatre grands ports construits, le commerce passant de 47 à 104 millions de francs, la valeur de la propriété décuplée, tels sont les brillants résultats du protectorat, régime illogique autant que l’on voudra, mais pratique et fécond. Le président de la République s’est plu à le constater en faisant en Tunisie une tournée que le ministre des Affaires Étrangères a complétée en son nom. La réception a été très chaleureuse ; à noter peut-être dans les allocutions prononcées par les consuls étrangers l’absence de toute mention relative à l’autorité supérieure de la France : omission involontaire sans doute, mais qui pourrait aussi ne pas l’être. Or, sur 90.259 étrangers, il y a là-bas 75.490 Italiens tandis que les Français sont 24.301 seulement ; ces chiffres sont un peu préoccupants.

Le président a visité Bizerte, bien entendu, et l’arsenal de Sidi-Abdallah ; il a vu partout la domination Française embellissant et fortifiant le pays et a recueilli les certitudes les plus consolantes sur l’avenir de richesse et de calme qui l’attend. Ainsi a pris fin ce voyage qui marque une date importante dans l’histoire de l’Afrique septentrionale et qui a produit ce double et heureux résultat d’intéresser davantage la métropole aux affaires de ses colonies méditerranéennes et d’aider à la pacification des esprits et à l’union des cœurs dans ces mêmes colonies. Ce sera pour M. Émile Loubet l’un des plus durables et des réconfortants souvenirs de sa carrière présidentielle.


----


SUR LES PENTES DU PINCIO ET DU PARNASSE



L’Académie de France à Rome compte déjà deux siècles et demi d’existence. C’est Colbert (dont le nom est associé à presque toutes les grandes institutions Françaises) qui eut l’honneur de cette heureuse fondation. Mais, il y a cent ans, l’Académie émigra du palais Salviati, où s’étaient jusqu’alors abrités ses destins, vers cette exquise villa Médicis qui hébergea, en leurs travaux juvéniles, la plupart de nos grands artistes. Elle fut la demeure d’Ingres, de Flandrin, de Baudry, d’Henry Regnault, de David d’Angers, de Rude, de Pradier, de Carpeaux, de Gounod, d’Ambroise Thomas, de Bizet et de tant d’autres illustres créateurs d’idéal, sans parler des vivants déjà célèbres et des néophytes qui suivent actuellement la route féconde jalonnée par leurs aînés.

Tous ont décrit dans leurs lettres ou dans les pages de leur journal intime l’infinie douceur de ce séjour sans pareil, de ces jardins d’où la vue s’étend sur Rome entière, de cette maison, vaste et calme où, libérée de tous soucis matériels, loin de toute préoccupation immédiate, l’ardeur printanière du génie peut se développer librement. Le gouvernement Français a agi sagement en donnant à l’un de ses membres les plus autorisés la mission de le représenter aux fêtes organisées par l’Académie de France en vue de célébrer le centenaire de son installation au Pincio. M. Chaumié, ministre de l’Instruction publique qu’accompagnait le directeur des Beaux-Arts, M. Roujon, a présidé la cérémonie du centenaire à laquelle ont assisté le roi et la reine d’Italie. Au cours de son voyage à travers la péninsule et notamment à Pise et à Florence, le représentant de la France fut accueilli avec un enthousiasme dont la spontanéité double la valeur.

Deux résultats sont acquis : le premier, c’est que le rapprochement avec la France est évidemment une chose populaire en Italie ; on pouvait craindre que le gouvernement royal n’eut obéi, en s’y prêtant, à des préoccupations purement politiques et intéressées ; depuis, le peuple s’y était associé de façon assez significative, mais nous ne connaissions pas encore les sentiments de la petite bourgeoisie, des professeurs, des milieux voués aux professions libérales… Cette fois il n’y a pas à s’y méprendre ; dans ces milieux là le rapprochement est acclamé. Ceci est d’un excellent augure pour la durée de l’entente. Or, nulle entente ne nous est plus nécessaire que celle-là ; il faut que la France soit en rapports amicaux avec sa sœur latine. Hâtons nous d’ajouter que si la consolidation de ces rapports si heureusement rétablis amène le roi Victor Emmanuel à visiter Paris et le président Loubet à lui rendre sa visite, il serait absolument inadmissible que le chef de la République Française négligeât de se rendre au Vatican. Une telle omission ne constituerait pas seulement un scandale de nature à diminuer notre crédit en Europe, mais serait de la part des hommes politiques qui l’imposeraient, un véritable accès de folie furieuse. Il faudrait, d’ailleurs, bien mal connaître nos voisins pour nous imaginer que cet acte de grossier anticléricalisme put leur plaire ; ils sont trop fins et ont trop bien le sentiment des équilibres, ils sont de plus trop foncièrement catholiques pour ne pas craindre une rupture entre la France et le Vatican, rupture qui amènerait forcément une réaction violente… Nous reviendrons sur ce sujet. Il est fort grave.

En quittant Rome, M. Chaumié s’est rendu à Venise où il a assisté à la pose de la première pierre du nouveau campanile. Puis il s’est embarqué pour la Grèce.

La cérémonie qui a eu lieu au milieu des ruines de Delphes est l’une des plus émouvantes qui se puisse concevoir. C’est en somme la remise à la jeune Hellade ressuscitée d’une de ses cités antiques les plus vénérables et les plus illustres, exhumée par le labeur et la richesse des descendants de ces barbares qui jadis l’avaient saccagée. Nous consacrerons à la Grèce antique un des numéros de cette revue ; aussi n’est-il point dans nos intentions d’insister aujourd’hui sur le passé glorieux de Delphes ni sur l’œuvre si complète et si intéressante accomplie par l’école Française d’Athènes. Mais puisque la presse, prodigue d’informations sur le nez de M. Giron ou les trucs de M. Rouchomowsky a fait un silence involontaire sans doute, mais déplorable, autour de ces fêtes de Delphes, il convenait de ne pas les laisser passer sans payer un tribut de juste admiration à ceux dont la science et le labeur les ont rendues possibles. Les écoles étrangères fondées par la belle concurrence scientifique au pied du Lycabète ont chacune derrière elles un long passé d’admirables travaux. Mais l’Allemagne qui exhuma Olympie et compte à son actif la découverte par Schliemann des ruines de Troie et du tombeau d’Agamemmon, devenait une rivale redoutable ; Delphes rétablit l’équilibre. L’école Française — la plus ancienne et peut-être la plus raffinée dans ses connaissances — a rendu Delphes à la Grèce, à la civilisation, à l’humanité.


----


HISTOIRE D’UN ARCHIPEL BRUMEUX

Suite et fin[2].




Les Lords étaient donc en guerre incessante ; quand le suzerain ne réclamait pas leur concours contre l’ennemi du dehors, ils se dévoraient entre eux. Les cavernes servaient d’asiles aux habitants. Il n’est pas rare de découvrir des cachettes pratiquées dans un roc et habilement dissimulées ; on s’y réfugiait pendant les incursions.

La suzeraineté avait repassé à l’Écosse. Sentant l’archipel lui échapper, Haquin v roi de Norvège avait fait une tentative pour réduire ses vassaux ; la tentative échoua. Son fils Magnus vii céda en 1260 les Hébrides à Alexandre iii ; mais jamais cession ne fut plus fictive. Les seigneurs étaient en mesure de résister à leur souverain et ils le firent souvent. L’Île d’Islay contient un petit lac du nom de Finlagan, et dans ce lac, sur un îlot, se voient les ruines du palais d’un Mac Donald, célèbre dans l’histoire des Hébrides. On y montre la pierre sur laquelle il était assis quand il fut couronné roi des Îles. Cette manière de couronner le roi était celle de presque tous les peuples du Nord. Il assemblait ses parents, ses vassaux, ses guerriers, s’armait de pied en cape, tirait son épée et jurait de gouverner ses sujets comme un père ses enfants à l’imitation des ancêtres. Tous les assistants lui promettaient alors de lui obéir comme à un père. À peu de distance est une autre île où le roi tenait conseil. Il y avait treize sièges pour autant de juges qui prononçaient sur les différends des sujets et recevaient pour leur salaire la onzième partie de la valeur de la chose contestée.

Peu à peu les mœurs s’adoucirent ; sans cesser d’exercer leur souveraineté, les seigneurs se montraient moins farouches et commençaient à donner à leur vie un caractère plus civilisé. L’aspect des Hébrides avait bien changé depuis le temps où Colomban les parcourait. Sur les promontoires escarpés les manoirs dressaient leurs tourelles. Des villages s’étaient créés ; le sol défriché révélait une étonnante fertilité. Les troupeaux couvraient les îles et, la nuit, les bergers allumaient des feux sur les falaises.

Walter Scott, dans un poème célèbre dont la scène est au château d’Artdornish sur le détroit de Mull, nous met au courant des coutumes d’alors en nous faisant assister à une fête seigneuriale. Les barques apparaissent à l’horizon ; au sommet des mats flottent les étendards armoriés. De son observatoire, le guetteur annonce leur approche en sonnant du cor. Et tandis que le château prend un air joyeux, le seigneur descend sur la plage pour recevoir ses hôtes. Dans le Hall aux sombres boiseries, un somptueux festin réunit les convives ; sur les murailles, les trophées de chasse alternent avec les panoplies où sont accrochées parfois des armes orientales rapportées de la croisade. Pendant le repas, le joueur de cornemuse fait entendre ses modulations et si chacun a amené le sien, c’est entre eux un véritable concours harmonique. Parfois un harpiste Gallois en tournée accompagne les chansons. Ensuite le conteur entame un récit à l’honneur de la famille à laquelle il est attaché, rappelant les exploits d’un ancêtre ou quelque brillant fait d’armes. Ces conteurs étaient des Bardes, c’est-à-dire des descendants des Druides et de leurs disciples. Au temps de Fingal et d’Ossian, ils accompagnaient déjà les chefs, recueillant pour les transmettre à la postérité, les traits d’héroïsme et de bravoure. Ils enflammaient les courages en excitant une noble émulation et la promesse d’une longue renommée était leur meilleur argument. Chaque génération ajoutait un chant à l’épopée ; à mesure que s’éloignait le point de départ l’admiration amplifiait le récit et la fable venait s’y mêler. Les Bardes finirent par devenir de très importants personnages élevés dans des collèges où on les « initiait ». Leurs poésies étaient scandées avec une extrême régularité ; il fallait non seulement que les mots eussent le même nombre de syllabes, mais la même euphonie et la même prononciation.

Après que le Barde avait terminé son récit, le maître de la maison, élevant en l’air une coupe de métal, portait la santé de ses hôtes. Le temps se passait ainsi à se visiter les uns les autres. Oncques ne vit jamais une société plus hospitalière. Les étrangers étaient accueillis avec le plus gracieux empressement ; on les mettait à réquisition de récits et d’histoire ; on leur offrait en échange des chasses dans les bruyères rouges où se cachaient les jeunes daims. Au milieu de cette civilisation, l’abbaye d’Iona demeurait un sanctuaire vénéré où les principales familles avaient leurs tombes : le couvent de Sainte-Marguerite subsistait ; une Mac-Donald, dont la pierre funéraire se voit encore parmi les ruines, en était supérieure lorsqu’un coup soudain bouleversa l’archipel. Le synode calviniste du comté d’Argyll livra à une bande de pillards les églises des îles. « N’en laissez pas pierre sur pierre, détruisez jusqu’aux derniers vestiges d’un culte maudit » ; tels étaient les recommandations des farouches réformateurs. Une déroute générale s’opéra. Le pillage ne s’arrêta pas au seuil des demeures seigneuriales ; elles brûlèrent comme les églises ; le zèle des puritains s’alarmait du luxe qui y régnait ; ils voulaient niveler, égaliser. Bientôt ce ne furent partout que ruines et désolations ; le sol redevint inculte, la misère fut extrême et la population tomba dans l’apathie la plus profonde. Il fallut, deux cents ans plus tard, qu’un célèbre voyageur Anglais découvrit et fit connaître à ses concitoyens la grotte de Fingal et les ruines d’Iona.


v


Le docteur Johnson quitta Édimbourg le 18 août 1763. Après avoir gagné Aberdeen il visita les comtés du nord et passa dans l’île de Skye où, quelques années avant, le prince Charles-Édouard avait cherché un refuge après la bataille de Culloden dans laquelle les Stuart perdirent leur dernier atout. Cette île, l’une des plus grandes et des plus fertiles de tout l’archipel avait échappé au désastre. Elle appartenait aux Macdonald qui l’habitaient. Sir Alexandre Macdonald en était le laird. « La première dignité après le laird est le Tacksman ou grand fermier, écrit Johnson dans ses mémoires ; il garde une partie du domaine qu’il travaille lui-même et loue le reste à des fermiers en sous-ordre. Il faut que le Tacksman soit un homme capable d’assurer au seigneur la rente entière de ses fermes et d’en répondre ; c’est ordinairement un de ses collatéraux. Les Tacks ou sous-fermes sont héréditaires ou au moins regardées comme telles. L’occupant est désigné par le nom de l’endroit où il réside ».

Quelques îles aux environs de Skye, bien que déchues, conservaient une prospérité relative. En descendant vers le sud, Johnson ne rencontra plus qu’une population misérable, en haillons ; quand il atteignit Iona il trouva la chapelle de Sainte Marguerite transformée en étable. Tous les autres bâtiments manquaient de fenêtres et de toitures ; les habitants les dégradaient eux-mêmes pour en utiliser les matériaux. Dans toute l’île, une seule maison possédait une cheminée. Deux habitants, dit il, parlaient l’Anglais, mais pas un seul ne savait lire et écrire ; ils étaient tous de la tribu de Mac-Lean, au nombre de 150 seulement et les plus stupides et les plus paresseux des insulaires ».

La religion catholique comptait encore quelques communautés ; d’ailleurs la tolérance régnait partout. Dans l’île de Caunay, par exemple, les habitants assistaient indifféremment aux instructions du pasteur ou du prêtre romain qui tous deux résidaient hors de l’île ; ils se contentaient du sermon de celui des deux qui avait pu arriver. La véritable religion des Hébridiens c’était surtout la routine. En parcourant l’île d’Arran que sa proximité de Glasgow aurait dû soustraire à la décadence, M. Pennant, compagnon du Dr Johnson découvre cet étrange usage de se faire saigner deux fois l’an, au printemps et à l’automne, usage qui du reste rend les habitants très sujets aux pleurésies. « Le duc de Hamilton propriétaire d’Arran, raconte le voyageur, tient pour cet effet un chirurgien à gages qui fait deux fois par an le tour de l’île. Dès qu’il arrive, les habitants s’assemblent autour d’un creux fait pour recevoir leur sang et tendent leurs bras. Ils parlent la langue erse mais ils ont quitté l’habit montagnard. Ils se nourrissent principalement de pommes de terre et de gruau d’avoine. Ils y ajoutent en hiver un peu de mouton ou de chevreau salé. Ils sont obligés de travailler sans relâche pour avoir de quoi payer les loyers de leurs fermes et se procurer leur nourriture et un chétif habillement. Ils ne songent point à bonifier leurs fermes dans la crainte qu’on n’en hausse le prix ou qu’on ne les donne à des étrangers. »

Aujourd’hui les îles Hébrides sont définitivement classées dans la catégorie des vieilles reliques. Dépeuplées depuis cent ans par la pauvreté et l’émigration, elles sont devenues des curiosités nationales. Elles sont fermées l’hiver. L’été une escadre de petits bateaux de plaisance se répand dans l’archipel ; quelques stations balnéaires se sont établies et forment des centres d’excursions : Stornoway, dans l’île de Lewis, Portree dans l’île de Skye, Tobermory dans l’île de Mull. Les ruines des monastères et des châteaux sont nombreuses ; les forteresses danoises ont presque disparu ; seuls les monuments druidiques sont demeurés intacts ; on y retrouve les dolmens, les allées, les alignements de la Bretagne et en face de ces énigmes de granit, on se demande pour la centième fois quelle était cette force inconnue qui transportait de pareilles masses et les posait en équilibre sur une pointe au sommet de laquelle elles oscillent depuis 1500 ans.

Maintenant que dans cette revue historique nous voici arrivés au vingtième siècle, allons terminer notre entretien sur le paquebot qui va nous conduire à la grotte de Fingal.


vi


Il y a de tout sur le paquebot : un orchestre, un restaurant, des boutiques ; les passagers se composent principalement d’Anglaises recouvertes de caoutchouc (car le temps est menaçant) et d’Anglais enfouis dans d’énormes capuchons d’où l’on voit sortir toutes les vingt secondes la fumée d’une pipe. Dans la salle à manger, il y a de grandes pièces de viandes et un régiment de sauces pimentées au vinaigre, à la moutarde et au poivre rouge. À l’étalage des boutiques un choix de photographies et d’images coloriées. Sur les pupitres des musiciens, le beau Danube bleu, une charmante valse composée récemment par un jeune Viennois de beaucoup d’avenir. Les gens pratiques vont déjeuner ; les gens poétiques écoutent la musique ; les nigauds achètent. Mais tout à l’heure il n’y aura plus que deux catégories : ceux qui regardent le paysage et ceux qui… regardent par dessus le bord. Il fait grand vent et la mer est démontée. Les îles sont splendides à travers la tempête. Des tourbillons d’écume indiquent çà et là les écueils ; tout à coup apparaît une masse sombre aux arêtes vives qui grandit peu à peu ; c’est Staffa.

Le steamer s’arrête ; l’île le protège. Mais le remous est si fort que les canots de débarquement montent et descendent sur ses flancs de la façon la plus incommode. Dix minutes après nous prenions pied sur des fûts de basalte symétriques comme les marches d’un escalier. Une promenade d’un mille nous conduira de l’autre côté de l’îlot à l’orifice de la grotte. Le plateau tacheté de trèfles incarnat sert de pâture à une vingtaine de moutons ; pas une butte, pas une broussaille. Dans le cercle d’horizon, une ceinture de roches noires. On dirait les sommets d’une chaîne de montagnes englouties dans la mer. Il a déjà été observé d’ailleurs que les rocs basaltiques se reproduisaient régulièrement dans ces parages dans la direction du Sud au Nord et à peu près sous le même méridien. La chaussée des géants (Irlande) se présente la première. Staffa lui succède ; puis vingt lieues plus loin le rocher d’Humbla et finalement les colonnes de Bris-Marwl dans l’île de Skye. Il est probable que la profondeur de l’océan recèle les chainons invisibles qui réunissent ces quatre points.

La grotte n’est pas immense ; elle mesuse 70 mètres de profondeur, mais on y sent l’abîme. L’œil ne pénètre pas dans les recoins obscurs des colonnades, et quand le flot qui vient d’entrer se retire, tout au fond, contre la sombre paroi qui la termine, il se produit un vide qui donne le vertige. Les eaux sont d’un vert d’émeraude, tacheté par les noirs piliers qui s’y enfoncent. Quant à ce mystérieux concert que Mendelsohn a cherché à rendre, c’est un murmure confus, sonore, produit par le chant régulier de la vague et accompagné par les trilles de l’eau sur le roc. Des cris indistincts sortis on ne sait d’où, des clameurs surhumaines en rompent l’harmonie monotone. Puis tous ces instruments semblent s’attendre pour frapper ensemble le dernier accord ; accord parfait qui vibre longtemps à l’oreille de celui qui l’a entendu, et marque dans la grotte de Fingal, les diverses phases d’une symphonie sans fin.

Les Anglais ne sont pas ultra-sentimentaux, mais ils sentent fort bien ce qui est grand. Dans la grotte de Fingal, le silence avait d’abord régné, un silence plein de respect, puis les voix avaient éveillé les échos séculaires ; enfin une chanson Écossaise avait retenti, vigoureusement attaquée par quatre jeunes gens. Le moment de s’en aller était venu. Les artistes improvisés ôtèrent leurs chapeaux, et entonnèrent d’une voix grave, aussi sérieux que s’ils chantaient un psaume — l’hymne national du Royaume-Uni, le God save the Queen.

Une heure plus tard, le steamer s’arrêtait de nouveau en face des ruines d’Iona. Nous avons assez parlé de cette île célèbre pour n’avoir rien à ajouter. Son cachet actuel est dans le pittoresque abandon où elle se trouve. Le duc d’Argyll à qui elle appartient, a fait ranger sur l’herbe côte à côte, les tombes qui subsistent. Il n’y a pas d’écriteaux, rien qui sente le musée ; les ruines s’élèvent dans une prairie qu’aucun chemin frayé ne traverse. Comme d’ailleurs on n’aperçoit à l’entour que de pauvres cabanes et des troupes d’enfants déguenillés qui vendent des coquillages, l’on échappe ainsi à cet étiquetage, à ce classement méthodique qui empoisonnent la visite des plus curieuses antiquités.

À quatre heures, le signal du départ est donné ; les touristes regagnent le quai en pataugeant ; car la pluie s’est mise de la partie, et bientôt Iona s’efface sous ses hachures pressées. Pour éviter le spectacle lamentable que présente le salon, demeurons sur la passerelle avec les jeunes misses vaillantes… Le spectacle y est curieux. Les musiciens qui se sont attachés par la taille recommencent le concert. De temps en temps, un paquet de mer qui les secoue rudement, met une mesure d’intervalle entre chaque violon ; alors il y a un petit chaos euphonique ; après quoi on se retrouve d’accord.


----


BIBLIOGRAPHIE



Ont paru récemment :

Chez Plon-Nourrit (8, rue Garancière, Paris). — Zette, histoire d’une petite fille, par Paul et Victor Margueritte (3 fr. 50). — La Renaissance catholique en Angleterre au dix-neuvième siècle, seconde partie : de la conversion de Newman à la mort de Wiseman (1845-1865), par Paul Thureau-Dangin, de l’Académie française (7 fr. 50). — Femme de général, par Pierre Clésio (3 fr. 50). — Le Roman d’un petit bourgeois, par A. Billot (3 fr. 50). — Le vertige passionnel par René Fath (3 fr. 50). — Oh ! les hommes ! journal d’une vieille fille, par Jules Pravieux (3 fr. 50). — La question d’Orient. — La Macédoine. — Le chemin de fer de Bagdad, par André Cheradame (3 fr. 50).

Chez Berger-Levrault (5, rue des Beaux-Arts, Paris), — Voyage en France, 28e série (Limousin), 1 vol. de 350 pages avec 25 cartes et croquis (3 fr. 50). — Voyage en France, 29e série (Bordelais et Perigord), 1 vol. de 410 pages avec 31 cartes et croquis, par Ardouin-Dumazet (3 fr. 50). — Le Génie en Chine (1900-1901), par le colonel du génie E. Legrand-Girarde, avec 140 gravures et 11 planches hors texte (6 fr.). — Campagne de l’empereur Napoléon en Espagne (1808-1809), par le commandant breveté Balagny. Publication de la section historique de l’état-major de l’armée, tome ii, Tudela, Somosierra, Madrid, avec 9 cartes, plans et croquis (15 fr.). — À la française, pages choisies de La Guérinière, par le lieutenant-colonel George de Lagarenne, avec 6 planches et 10 gravures (4 fr.). — Pensées d’un libre croyant (Autarchie), par le contre-amiral Réveillère (2 fr.). — Les Automobiles à l’Exposition de 1900, extrait du rapport de la commission militaire de l’Exposition universelle de 1900, avec 336 figures (7 fr. 50). — L’Artillerie à l’Exposition universelle de 1900, par les capitaines d’artillerie M. C. Curey et J. Pesseaud (7 fr. 50). — Revolvers et pistolets automatiques récents. Monographies et coup d’œil d’ensemble, par V. Leleu, chef d’escadron d’artillerie (3 fr. 50). — État militaire du corps de l’artillerie de France pour 1903 (6 fr.).

Chez Hachette et Cie (79, boulevard Saint-Germain, Paris). — Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution, publiée sous la direction de M. Ernest Lavisse, fascicule D du tome ier (1 fr. 50). — En Danemark, par Charles Berchon, membre de la Société de géographie (3 fr. 50). — Essai critique sur le théâtre de Victor Hugo, par Paul et Victor Glachant (3 fr. 50). — Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution, publiée sous la direction de M. Ernest Lavisse, fascicule 2e du tome ii (1 fr. 50).

Chez Calmann-Lévy (3, rue Auber, Paris). — La Duchesse de Bourgogne et l’alliance savoyarde sous Louis xiv, par le comte d’Haussonville, de l’Académie française, tome iii : le duc de Bourgogne à l’armée, les années d’épreuves (7 fr. 50). — Petite Régine, roman, par Madame Octave Feuillet (3 fr. 50). — La Nouvelle espérance, roman, par la comtesse Mathieu de Noailles (3 fr. 50). — Retour du flot, par Brada (3 fr. 50).

Chez F. Alcan et Cie (108, boulevard Saint-Germain. Paris). — L’instructlon de l’armée de 1815 à 1902, par le général Jourdy (3 fr. 50). — Le mensonge, étude de psycho-sociologie pathologique et normale, par L. Duprat, docteur ès lettres (2 fr. 50). — Essai de classification naturelle des caractères, par Ch. Ribéry, docteur ès lettres (3 fr. 75). — La Démocratie socialiste allemande, par Edgard Milhaud, professeur à l’Université de Genève (10 fr.).

Chez Perrin (35, quai des Grands-Augustins, Paris). — Hommes et idées du xixe siècle par René Doumic (3 fr. 50). — L’inutile effort, par Édouard Rod (3 fr. 50). — Peintres de jadis et d’aujourd’hui par Théodore de Wyzewa (6 fr.).

À la Société du Mercure de France. — Leurs lys et leurs roses, roman, par William Ritter (3 fr. 50). — Watteau, mœurs du dix-huitième siècle, par Virgile Josz (3 fr. 50). — Œuvres complètes de Jules Laforgue, poésies (3 fr. 50). — Stalky et Ce, roman, par Rudyard Kipling, traduit par Paul Bellelheim et Rodolphe Thomas (3 fr. 50). — Les hymnes de feu précédés de Lucienne, petit roman lyrique par Paul Fort (3 fr. 50). — Schéhérazade par Klingsor (3 fr. 50).

Chez Flammarion (26, rue Racine, Paris). — Un anarchiste au régiment, par Saint-Jouan (3 fr. 50). — Terre d’héroïsme, roman, par Pierre Maël (3 fr. 50). — Histoire de la musique par Albert Soubies, États scandinaves : Norvège (2 fr.). — Les Briseurs de chaînes, roman par Jules Mary (3 fr. 50). — La Bande des trois, roman par Jules Mary (3 fr. 50). — 100 façons de préparer les sauces, par Mlle Rose (0 fr. 75). — Almanach des spectacles, table décennale (1892-1901), par Albert Soubies (5 fr.). — L’Art divinatoire. Les Visages et les Âmes par Génia Lioubow (7 fr. 50).

Chez Charles Lavauzelle (118, boulevard Saint-Germain, Paris). — Les Académies militaires privées aux États-Unis, par George-Nestler Tricoche (l franc).

Chez Giard et Brière. — Integralisme, philosophie et sociologie, par Édouard Boulard (3 fr. 50). — Essais sur la législation ouvrière aux États-Unis, par William Franklin Willoughby, traduits et annotés par A. Chaboseau (3 fr. 50). — Revue des science et législation financières, publiée sous la direction de Max Boucard et Gaston Jèze, n° 1, 1er trimestre 1903. — De la criminalogie des collectivités, par Raoul de La Grasserie (3 francs). — La complainte possessoire, par R. de Birague d’Apremont, docteur en droit, avocat (5 francs). — Revue de Science et de législation financières, publiée sous la direction de MM. Max Boucard, maître des requêtes au Conseil d’État et Gaston Jèze, professeur agrégé à l’Université de Lille, n° 1 (5 francs).

Chez Lecoffre (90, rue Bonaparte, Paris). — Le socialisme allemand et ses dernières évolutions, par l’abbé L. Winterer, député au Parlement allemand (0 fr. 40).

Chez Chevalier-Marescq et Ce (20, rue Soufflot, Paris). — Les Pandectes françaises, nouveau répertoire de doctrine, de législation et de jurisprudence, tome 41 (mines-obligations). — Les Habitations à bon marché en Allemagne, par Paul Strauss et Charles Boulez (3 francs). — Les Lois et coutumes de la guerre sur terre, d’après le droit international et moderne et la codification de la conférence de la Haye, par A. Mérignhac (7 francs).

Chez Guillaumin (14, rue de Richelieu, Paris). — Le Repêchage des cinq cents millions à l’eau, le programme Baudin au Sénat, par Yves Guyot (1 francs).

Chez Léon Vanier (19, quai St-Michel, Paris). — Jardin de rêve, poésies, par Gustave Cohen (3 fr.). — Les Feuillets de mon album, poésies par G. Grizard de Raguenas (3 fr. 50). — Les Images, poèmes, par Maurice Constantin (1 fr. 50). — Mon père, pages d’enfance, par Yann Scorff (2 fr. 50).

Chez Fasquelle (11, rue de Grenelle). — Le Crime du Docteur, roman, par J.-H. Rosny (3 fr. 50). — Madame Carignan, roman, par Maurice Lefèvre (3 fr. 50) — Le Consolateur, roman par Henri Ghéon (3 fr. 50).

Chez Armand Colin Cie (5, rue de Mézières, Paris). — L’expansion de la nationalité Française, coup d’œil sur l’avenir par J. Novicow (3 fr.). — Littérature arabe, par Clément Huart (5 fr.). — La fille du braconnier par Achille Melandri (3 fr. 50). — L’art de dire dans la lecture et la récitation, la causerie et le discours, par Jean Blaize (3 fr. 50). — Pages choisies des grands écrivains : Buffon, avec préface par Paul Bonnefon (3 fr. 50). — Atlas des colonies Françaises, dressé par Pelet (30 fr.).

  1. Le régence d’Alger, placée sous la suzeraineté de la Turquie, était gouvernée par le Dey et divisée en trois beylicats : Oran, Titeri et Constantine.
  2. Voir la Revue de Janvier dernier.