Ouvrir le menu principal

HISTOIRE D’UN ARCHIPEL BRUMEUX

Suite et fin[1].




Les Lords étaient donc en guerre incessante ; quand le suzerain ne réclamait pas leur concours contre l’ennemi du dehors, ils se dévoraient entre eux. Les cavernes servaient d’asiles aux habitants. Il n’est pas rare de découvrir des cachettes pratiquées dans un roc et habilement dissimulées ; on s’y réfugiait pendant les incursions.

La suzeraineté avait repassé à l’Écosse. Sentant l’archipel lui échapper, Haquin v roi de Norvège avait fait une tentative pour réduire ses vassaux ; la tentative échoua. Son fils Magnus vii céda en 1260 les Hébrides à Alexandre iii ; mais jamais cession ne fut plus fictive. Les seigneurs étaient en mesure de résister à leur souverain et ils le firent souvent. L’Île d’Islay contient un petit lac du nom de Finlagan, et dans ce lac, sur un îlot, se voient les ruines du palais d’un Mac Donald, célèbre dans l’histoire des Hébrides. On y montre la pierre sur laquelle il était assis quand il fut couronné roi des Îles. Cette manière de couronner le roi était celle de presque tous les peuples du Nord. Il assemblait ses parents, ses vassaux, ses guerriers, s’armait de pied en cape, tirait son épée et jurait de gouverner ses sujets comme un père ses enfants à l’imitation des ancêtres. Tous les assistants lui promettaient alors de lui obéir comme à un père. À peu de distance est une autre île où le roi tenait conseil. Il y avait treize sièges pour autant de juges qui prononçaient sur les différends des sujets et recevaient pour leur salaire la onzième partie de la valeur de la chose contestée.

Peu à peu les mœurs s’adoucirent ; sans cesser d’exercer leur souveraineté, les seigneurs se montraient moins farouches et commençaient à donner à leur vie un caractère plus civilisé. L’aspect des Hébrides avait bien changé depuis le temps où Colomban les parcourait. Sur les promontoires escarpés les manoirs dressaient leurs tourelles. Des villages s’étaient créés ; le sol défriché révélait une étonnante fertilité. Les troupeaux couvraient les îles et, la nuit, les bergers allumaient des feux sur les falaises.

Walter Scott, dans un poème célèbre dont la scène est au château d’Artdornish sur le détroit de Mull, nous met au courant des coutumes d’alors en nous faisant assister à une fête seigneuriale. Les barques apparaissent à l’horizon ; au sommet des mats flottent les étendards armoriés. De son observatoire, le guetteur annonce leur approche en sonnant du cor. Et tandis que le château prend un air joyeux, le seigneur descend sur la plage pour recevoir ses hôtes. Dans le Hall aux sombres boiseries, un somptueux festin réunit les convives ; sur les murailles, les trophées de chasse alternent avec les panoplies où sont accrochées parfois des armes orientales rapportées de la croisade. Pendant le repas, le joueur de cornemuse fait entendre ses modulations et si chacun a amené le sien, c’est entre eux un véritable concours harmonique. Parfois un harpiste Gallois en tournée accompagne les chansons. Ensuite le conteur entame un récit à l’honneur de la famille à laquelle il est attaché, rappelant les exploits d’un ancêtre ou quelque brillant fait d’armes. Ces conteurs étaient des Bardes, c’est-à-dire des descendants des Druides et de leurs disciples. Au temps de Fingal et d’Ossian, ils accompagnaient déjà les chefs, recueillant pour les transmettre à la postérité, les traits d’héroïsme et de bravoure. Ils enflammaient les courages en excitant une noble émulation et la promesse d’une longue renommée était leur meilleur argument. Chaque génération ajoutait un chant à l’épopée ; à mesure que s’éloignait le point de départ l’admiration amplifiait le récit et la fable venait s’y mêler. Les Bardes finirent par devenir de très importants personnages élevés dans des collèges où on les « initiait ». Leurs poésies étaient scandées avec une extrême régularité ; il fallait non seulement que les mots eussent le même nombre de syllabes, mais la même euphonie et la même prononciation.

Après que le Barde avait terminé son récit, le maître de la maison, élevant en l’air une coupe de métal, portait la santé de ses hôtes. Le temps se passait ainsi à se visiter les uns les autres. Oncques ne vit jamais une société plus hospitalière. Les étrangers étaient accueillis avec le plus gracieux empressement ; on les mettait à réquisition de récits et d’histoire ; on leur offrait en échange des chasses dans les bruyères rouges où se cachaient les jeunes daims. Au milieu de cette civilisation, l’abbaye d’Iona demeurait un sanctuaire vénéré où les principales familles avaient leurs tombes : le couvent de Sainte-Marguerite subsistait ; une Mac-Donald, dont la pierre funéraire se voit encore parmi les ruines, en était supérieure lorsqu’un coup soudain bouleversa l’archipel. Le synode calviniste du comté d’Argyll livra à une bande de pillards les églises des îles. « N’en laissez pas pierre sur pierre, détruisez jusqu’aux derniers vestiges d’un culte maudit » ; tels étaient les recommandations des farouches réformateurs. Une déroute générale s’opéra. Le pillage ne s’arrêta pas au seuil des demeures seigneuriales ; elles brûlèrent comme les églises ; le zèle des puritains s’alarmait du luxe qui y régnait ; ils voulaient niveler, égaliser. Bientôt ce ne furent partout que ruines et désolations ; le sol redevint inculte, la misère fut extrême et la population tomba dans l’apathie la plus profonde. Il fallut, deux cents ans plus tard, qu’un célèbre voyageur Anglais découvrit et fit connaître à ses concitoyens la grotte de Fingal et les ruines d’Iona.


v


Le docteur Johnson quitta Édimbourg le 18 août 1763. Après avoir gagné Aberdeen il visita les comtés du nord et passa dans l’île de Skye où, quelques années avant, le prince Charles-Édouard avait cherché un refuge après la bataille de Culloden dans laquelle les Stuart perdirent leur dernier atout. Cette île, l’une des plus grandes et des plus fertiles de tout l’archipel avait échappé au désastre. Elle appartenait aux Macdonald qui l’habitaient. Sir Alexandre Macdonald en était le laird. « La première dignité après le laird est le Tacksman ou grand fermier, écrit Johnson dans ses mémoires ; il garde une partie du domaine qu’il travaille lui-même et loue le reste à des fermiers en sous-ordre. Il faut que le Tacksman soit un homme capable d’assurer au seigneur la rente entière de ses fermes et d’en répondre ; c’est ordinairement un de ses collatéraux. Les Tacks ou sous-fermes sont héréditaires ou au moins regardées comme telles. L’occupant est désigné par le nom de l’endroit où il réside ».

Quelques îles aux environs de Skye, bien que déchues, conservaient une prospérité relative. En descendant vers le sud, Johnson ne rencontra plus qu’une population misérable, en haillons ; quand il atteignit Iona il trouva la chapelle de Sainte Marguerite transformée en étable. Tous les autres bâtiments manquaient de fenêtres et de toitures ; les habitants les dégradaient eux-mêmes pour en utiliser les matériaux. Dans toute l’île, une seule maison possédait une cheminée. Deux habitants, dit il, parlaient l’Anglais, mais pas un seul ne savait lire et écrire ; ils étaient tous de la tribu de Mac-Lean, au nombre de 150 seulement et les plus stupides et les plus paresseux des insulaires ».

La religion catholique comptait encore quelques communautés ; d’ailleurs la tolérance régnait partout. Dans l’île de Caunay, par exemple, les habitants assistaient indifféremment aux instructions du pasteur ou du prêtre romain qui tous deux résidaient hors de l’île ; ils se contentaient du sermon de celui des deux qui avait pu arriver. La véritable religion des Hébridiens c’était surtout la routine. En parcourant l’île d’Arran que sa proximité de Glasgow aurait dû soustraire à la décadence, M. Pennant, compagnon du Dr Johnson découvre cet étrange usage de se faire saigner deux fois l’an, au printemps et à l’automne, usage qui du reste rend les habitants très sujets aux pleurésies. « Le duc de Hamilton propriétaire d’Arran, raconte le voyageur, tient pour cet effet un chirurgien à gages qui fait deux fois par an le tour de l’île. Dès qu’il arrive, les habitants s’assemblent autour d’un creux fait pour recevoir leur sang et tendent leurs bras. Ils parlent la langue erse mais ils ont quitté l’habit montagnard. Ils se nourrissent principalement de pommes de terre et de gruau d’avoine. Ils y ajoutent en hiver un peu de mouton ou de chevreau salé. Ils sont obligés de travailler sans relâche pour avoir de quoi payer les loyers de leurs fermes et se procurer leur nourriture et un chétif habillement. Ils ne songent point à bonifier leurs fermes dans la crainte qu’on n’en hausse le prix ou qu’on ne les donne à des étrangers. »

Aujourd’hui les îles Hébrides sont définitivement classées dans la catégorie des vieilles reliques. Dépeuplées depuis cent ans par la pauvreté et l’émigration, elles sont devenues des curiosités nationales. Elles sont fermées l’hiver. L’été une escadre de petits bateaux de plaisance se répand dans l’archipel ; quelques stations balnéaires se sont établies et forment des centres d’excursions : Stornoway, dans l’île de Lewis, Portree dans l’île de Skye, Tobermory dans l’île de Mull. Les ruines des monastères et des châteaux sont nombreuses ; les forteresses danoises ont presque disparu ; seuls les monuments druidiques sont demeurés intacts ; on y retrouve les dolmens, les allées, les alignements de la Bretagne et en face de ces énigmes de granit, on se demande pour la centième fois quelle était cette force inconnue qui transportait de pareilles masses et les posait en équilibre sur une pointe au sommet de laquelle elles oscillent depuis 1500 ans.

Maintenant que dans cette revue historique nous voici arrivés au vingtième siècle, allons terminer notre entretien sur le paquebot qui va nous conduire à la grotte de Fingal.


vi


Il y a de tout sur le paquebot : un orchestre, un restaurant, des boutiques ; les passagers se composent principalement d’Anglaises recouvertes de caoutchouc (car le temps est menaçant) et d’Anglais enfouis dans d’énormes capuchons d’où l’on voit sortir toutes les vingt secondes la fumée d’une pipe. Dans la salle à manger, il y a de grandes pièces de viandes et un régiment de sauces pimentées au vinaigre, à la moutarde et au poivre rouge. À l’étalage des boutiques un choix de photographies et d’images coloriées. Sur les pupitres des musiciens, le beau Danube bleu, une charmante valse composée récemment par un jeune Viennois de beaucoup d’avenir. Les gens pratiques vont déjeuner ; les gens poétiques écoutent la musique ; les nigauds achètent. Mais tout à l’heure il n’y aura plus que deux catégories : ceux qui regardent le paysage et ceux qui… regardent par dessus le bord. Il fait grand vent et la mer est démontée. Les îles sont splendides à travers la tempête. Des tourbillons d’écume indiquent çà et là les écueils ; tout à coup apparaît une masse sombre aux arêtes vives qui grandit peu à peu ; c’est Staffa.

Le steamer s’arrête ; l’île le protège. Mais le remous est si fort que les canots de débarquement montent et descendent sur ses flancs de la façon la plus incommode. Dix minutes après nous prenions pied sur des fûts de basalte symétriques comme les marches d’un escalier. Une promenade d’un mille nous conduira de l’autre côté de l’îlot à l’orifice de la grotte. Le plateau tacheté de trèfles incarnat sert de pâture à une vingtaine de moutons ; pas une butte, pas une broussaille. Dans le cercle d’horizon, une ceinture de roches noires. On dirait les sommets d’une chaîne de montagnes englouties dans la mer. Il a déjà été observé d’ailleurs que les rocs basaltiques se reproduisaient régulièrement dans ces parages dans la direction du Sud au Nord et à peu près sous le même méridien. La chaussée des géants (Irlande) se présente la première. Staffa lui succède ; puis vingt lieues plus loin le rocher d’Humbla et finalement les colonnes de Bris-Marwl dans l’île de Skye. Il est probable que la profondeur de l’océan recèle les chainons invisibles qui réunissent ces quatre points.

La grotte n’est pas immense ; elle mesuse 70 mètres de profondeur, mais on y sent l’abîme. L’œil ne pénètre pas dans les recoins obscurs des colonnades, et quand le flot qui vient d’entrer se retire, tout au fond, contre la sombre paroi qui la termine, il se produit un vide qui donne le vertige. Les eaux sont d’un vert d’émeraude, tacheté par les noirs piliers qui s’y enfoncent. Quant à ce mystérieux concert que Mendelsohn a cherché à rendre, c’est un murmure confus, sonore, produit par le chant régulier de la vague et accompagné par les trilles de l’eau sur le roc. Des cris indistincts sortis on ne sait d’où, des clameurs surhumaines en rompent l’harmonie monotone. Puis tous ces instruments semblent s’attendre pour frapper ensemble le dernier accord ; accord parfait qui vibre longtemps à l’oreille de celui qui l’a entendu, et marque dans la grotte de Fingal, les diverses phases d’une symphonie sans fin.

Les Anglais ne sont pas ultra-sentimentaux, mais ils sentent fort bien ce qui est grand. Dans la grotte de Fingal, le silence avait d’abord régné, un silence plein de respect, puis les voix avaient éveillé les échos séculaires ; enfin une chanson Écossaise avait retenti, vigoureusement attaquée par quatre jeunes gens. Le moment de s’en aller était venu. Les artistes improvisés ôtèrent leurs chapeaux, et entonnèrent d’une voix grave, aussi sérieux que s’ils chantaient un psaume — l’hymne national du Royaume-Uni, le God save the Queen.

Une heure plus tard, le steamer s’arrêtait de nouveau en face des ruines d’Iona. Nous avons assez parlé de cette île célèbre pour n’avoir rien à ajouter. Son cachet actuel est dans le pittoresque abandon où elle se trouve. Le duc d’Argyll à qui elle appartient, a fait ranger sur l’herbe côte à côte, les tombes qui subsistent. Il n’y a pas d’écriteaux, rien qui sente le musée ; les ruines s’élèvent dans une prairie qu’aucun chemin frayé ne traverse. Comme d’ailleurs on n’aperçoit à l’entour que de pauvres cabanes et des troupes d’enfants déguenillés qui vendent des coquillages, l’on échappe ainsi à cet étiquetage, à ce classement méthodique qui empoisonnent la visite des plus curieuses antiquités.

À quatre heures, le signal du départ est donné ; les touristes regagnent le quai en pataugeant ; car la pluie s’est mise de la partie, et bientôt Iona s’efface sous ses hachures pressées. Pour éviter le spectacle lamentable que présente le salon, demeurons sur la passerelle avec les jeunes misses vaillantes… Le spectacle y est curieux. Les musiciens qui se sont attachés par la taille recommencent le concert. De temps en temps, un paquet de mer qui les secoue rudement, met une mesure d’intervalle entre chaque violon ; alors il y a un petit chaos euphonique ; après quoi on se retrouve d’accord.


----

  1. Voir la Revue de Janvier dernier.