Renan, Taine, Michelet/I. Les années d’apprentissage

Calmann Lévy (p. 53-90).


I


LA VIE DE TAINE. — LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE.


Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M. Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d’avoué. Il resta jusqu’à l’âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son père, tout en suivant les cours d’une petite école, dirigée par un M. Pierson. Il avait déjà, à l’âge de dix ans, un tel sérieux dans le caractère et une telle solidité dans l’esprit, qu’il arriva à M. Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement malade en 1839, il fut envoyé dans un pensionnat ecclésiastique de Rethel. Il n’y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8 septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils, une modeste fortune[1]. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans un milieu où il pût satisfaire son goût pour l’étude et développer les rares qualités qu’il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de 1841, et entra comme interne à l’institution Mathé, dont les élèves suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et l’esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent également mal de ce régime de l’internat qu’il a qualifié dans une des dernières pages qu’il ait écrites de « régime antisocial et antinaturel », où le collégien, privé de toute initiative, « vit comme un cheval attelé entre les deux brancards de sa charrette ». Madame Taine se décida aussitôt à venir vivre à Paris avec ses filles et à prendre son fils chez elle. Alors commença, pour ne plus cesser jusqu’au mariage de Taine, sauf pendant ses trois années d’École normale et les deux qui suivirent, cette vie commune où le plus tendre et le plus attentif des fils trouvait dans sa mère, comme il l’a dit lui-même, « l’unique amie qui occupait la première place dans son cœur ». « La vie de ma mère, écrivait-il en 1879, n’était que dévouement et tendresse… aucune femme n’a été mère si profondément et si parfaitement. » Ceux qui savent combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature nerveuse trop sensible pût résister et à l’excès de l’activité cérébrale et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux bienfaisantes influences féminines qui, d’abord au foyer maternel, puis au foyer conjugal, ont assuré le libre développement de son génie, l’ont protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouré son travail de paix et de sécurité, ont allégé les heures, pénibles entre toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides déductions de cet austère dialecticien.

Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier rang. Dès l’âge de quatorze ans, il s’était fait à lui-même le plan de ses journées et l’observait avec une méthode rigoureuse. Il s’accordait vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et une heure de piano après le dîner ; tout le reste du jour était donné au travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues à la tête pour éviter le danger d’une congestion cérébrale. Des succès exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au concours général, le prix d’honneur et trois accessits ; en philosophie, il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux seconds prix de dissertation.

Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont l’amitié devait avoir une durable influence sur sa vie : Prévost-Paradol, qui se décida, sur ses instances, à entrer à l’École normale, et qui fut pendant plusieurs années l’intime confident de sa pensée ; Planat, le futur Marcelin de la Vie Parisienne, qui cachait, sous la fantaisie du caricaturiste, un esprit sérieux jusqu’à la tristesse et passionné pour les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[2] ; Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l’étude de la langue et de la littérature anglaises et qui l’introduisit chez M. Guizot, quand celui-ci revint d’Angleterre en 1849. Guizot se prit de sympathie et d’estime pour le jeune universitaire, vers qui l’attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine consacra un de ses plus beaux essais de critique à l’auteur de l’Histoire de la Révolution d’Angleterre[3].

L’enseignement public était la carrière qui s’offrait le plus naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le premier à l’École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses rivaux des concours de 1847 et de 1848 : About, reçu second, Sarcey, Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.

Je n’aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[4], le tableau de ce que fut l’École normale sous la seconde République, pendant ces années d’agitation tumultueuse où l’enseignement des professeurs, distribué avec un zèle inégal, n’exerçait qu’une faible influence, mais où l’activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations, les discussions, les lectures, les études personnelles, n’en était que plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les camarades de Taine qui se firent un nom dans l’enseignement, les lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l’Église. À côté de ceux que je citais tout à l’heure, qu’il me suffise de nommer Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung, Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias, Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier.

Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d’eux. Non qu’il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité ; ses maîtres et ses camarades s’accordent à vanter sa douceur, sa modestie, sa complaisance, sa gaieté ; mais il inspirait, par son caractère et par son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une école, éprouvent rarement pour un compagnon d’études : un respect affectueux. On sentait confusément qu’il y avait en lui quelque chose de particulier, d’unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il arrivait à l’École avec une érudition auprès de laquelle tous se sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce grand bûcheron, pour me servir de l’expression d’About, peiner comme s’il avait tout à apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers comme en prose, qui lui permettait d’expédier en une quinzaine tous les travaux du trimestre, sans qu’aucun pourtant parût négligé, et encore de fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses camarades qui venaient le feuilleter, comme ils disaient, sans jamais lasser sa patience. Enfin, on s’étonnait de le voir apporter, au sortir du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par l’étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur presque mathématique. Il avait à l’École des registres où ses réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans des analyses qui avaient pour objet de reconstruire a priori la réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il avait trop de bonhomie et de modestie pour qu’on se sentît gêné devant lui ; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée, par cette pénétration critique d’une clairvoyance impitoyable, bien qu’exempte de malveillance et d’ironie. Dans les premiers temps, About menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur toujours en éveil ; il était l’absorbant, comme on disait, et les autres les absorbés ; mais bientôt About subit l’ascendant irrésistible de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l’on déclara qu’il fallait le ranger désormais parmi les absorbés de ce nouvel et plus puissant absorbant.

Personne n’a jamais joui du séjour à l’École normale au même degré que Taine. Il éprouva jusqu’à l’enivrement le plaisir de sentir autour de soi « des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un contact perpétuels[5] », et le plaisir de travailler, de penser et de discuter sans entrave et sans trêve.

« J’ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le 20 mars 1849. Compte d’abord les devoirs officiels exigés de grec, philosophie, histoire, latin, français ; ensuite la préparation à la licence et la lecture d’environ trente ou quarante auteurs difficiles que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études particulières de littérature, d’histoire, de philosophie. Tout cela marche de front, et j’ai toujours une quantité de choses sur le métier. Je me suis fait un grand plan d’étude et je destine mes trois années d’École à le remplir en partie ; plus tard, je le compléterai. Je veux être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou occuper une chaire, je n’aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup ; il me suffirait d’une certaine provision de lectures et d’une inviolable fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d’une ignorance complète de ce que sont la philosophie et la science modernes ; mais comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire uniquement un métier, comme j’étudie par besoin de savoir et non pour me préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je sortirai de l’École, à étudier en outre les sciences sociales, l’économie politique et les sciences physiques ; mais ce qui me coûte le plus de temps, ce sont les réflexions personnelles ; pour comprendre, il faut trouver ; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même, sauf à trouver ce qu’ont déjà découvert les autres. »

On s’étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon, Aristote, les Pères de l’Église, les scolastiques, et toutes ses lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu’à cette époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les conférences d’histoire en seconde année, Taine non seulement les suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l’anglais, il s’était mis avec ardeur à l’allemand, pour lire Hegel dans le texte. Dans ses délassements mêmes, l’étude et la réflexion avaient leur part. En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur manière de penser ; « il nous exprimait comme des oranges », m’a dit l’un d’eux. Il faisait de fréquentes visites à l’infirmerie, où il avait l’autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du maigre pour raison de santé ; mais c’était surtout pour y retrouver deux philosophes qui y avaient élu domicile : Challemel-Lacour et Charaux, l’un, libre-penseur et républicain fougueux, l’autre, croyant candide et paisible ; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l’abbé Gratry, aumônier de l’École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M. Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les admirables pages par lesquelles se termine Thomas Graindorge. Il retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction qui était à ses yeux la marque suprême du génie. « C’est beau comme un syllogisme », s’écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il allait retrouver sa mère et ses sœurs, qui étaient restées à Paris, il arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature, en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont restés depuis ses auteurs de prédilection : Stendhal, Balzac et Musset.

Ses rares qualités d’esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon, étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions), l’élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de ses travaux, son talent d’exposition, l’autorité de sa parole, son élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu’un élève, un savant qui devait un jour faire honneur à l’École. Ils éprouvaient pour lui ce même sentiment de respect qu’il inspirait à ses camarades, et ne pouvaient s’empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente, la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d’accord pour critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les abstractions et les formules. L’un d’eux lui reprochait même des opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa docilité et il se flattait de l’avoir mis sur la bonne voie et de lui avoir enseigné la simplicité et la circonspection[6].

Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si bel hommage en traçant dans ses Philosophes français le portrait de M. Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment prophétique, dans une note qui mérite d’être citée en entier, car elle nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle pénétration d’esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions :

« L’élève le plus laborieux, le plus distingué que j’aie connu à l’École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de connaissances dont je n’ai pas vu d’exemple. Esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s’en douter il est vrai, car il est d’une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d’esprit indomptable, au point que personne n’exerce d’influence sur sa pensée. Du reste, il n’est pas de ce monde. La devise de Spinoza sera la sienne : Vivre pour penser. Conduite, tenue excellente. Quant à la moralité, je crois cette nature d’élite et d’exception, étrangère à toute autre passion qu’à celle du vrai. Elle a ceci de propre qu’elle est à l’abri même de la tentation. Cet élève est le premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans tous les examens. »

Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à ses soins, était plus qu’un directeur d’études, c’était un directeur d’âmes. Aussi l’abbé Gratry voyait-il avec jalousie l’ascendant qu’il avait pris sur les élèves. On sait l’issue de la lutte. M. Vacherot fut mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine subissait à son tour un douloureux échec causé par l’ensemble exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.

Au mois d’août 1851, il se présentait à l’agrégation de philosophie avec ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier, qui abandonna peu après l’Université pour devenir missionnaire en Chine, où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et l’abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres concurrents ; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus : son ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L’étonnement, je dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe avait franchi les murs de l’École. Tout le monde lui décernait d’avance la première place. On attribua son échec, non à l’insuccès de ses épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c’était M. Cousin qui présidait le jury et qu’il avait dit de Taine : « Il faut le recevoir premier ou le refuser ; or il serait scandaleux de le recevoir premier. » On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de son échec. Après une leçon de Taine sur le Traité de la connaissance de Dieu, de Bossuet, Aubé, chargé d’argumenter contre lui, l’aurait perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques de l’existence de Dieu. L’embarras et finalement le silence de Taine auraient entraîné sa condamnation.

Ce qui confirma tous les soupçons, c’est que le rapport de M. Portalis fut le seul des rapports des présidents des jurys d’agrégation qui ne fut pas publié. Une note de la Revue de l’instruction publique annonça qu’il était fort long, et, qu’en tout état de cause, la première partie seule serait rendue publique[7]. Il n’est pas sans intérêt de rétablir sur ces divers points l’exacte vérité. Non seulement M. Cousin n’était pour rien dans l’échec de Taine, mais il s’en montra fort mécontent. Il était assez clairvoyant pour pressentir qu’une réaction se préparait contre l’éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu’avaient pu l’être Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses questions, n’avait pas davantage causé l’échec de son camarade, car Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses idées déraisonnables, sa manière d’écrire et sa méthode d’exposition sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable d’enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un concours d’agrégation.

Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et Saisset témoignaient de plus de perspicacité ; mais à une époque où M. Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et où la forme nécessaire de l’enseignement philosophique paraissait être le développement oratoire d’affirmations religieuses et morales dites vérités de sens commun, on ne doit pas s’étonner si un esprit qui se déclarait lui-même « desséché et durci par plusieurs années d’abstractions et de syllogismes », parut impropre à l’enseignement de la philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant de philosophie doctrinale : « Des facultés de l’âme.--Démonstration de la liberté.--Du moi, de son identité, de son unité. » Il était difficile pour lui de tomber plus mal. Incapable d’affirmer ce qu’il ne croyait pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu’ils réclamaient. Le sujet d’histoire de la philosophie était : « Socrate d’après Xénophon et Platon. » Ici nous pouvons dire presque avec certitude, grâce à un travail d’école, quelle idée il a développée : c’est que Xénophon était condamné à l’inexactitude par son infériorité et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l’autre par la majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon, qui fit relever ses notes, il n’aurait pas été déclaré admissible. Aux épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver ; la seconde le perdit. Il avait à exposer le plan d’une morale. Il oublia complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J. Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza : « Plus quelqu’un s’efforce de conserver son être, plus il a de vertu ; plus une chose agit, plus elle est parfaite. » Être le plus possible, telle fut la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on retrouve ces développements dans sa Littérature anglaise et dans sa Philosophie de l’Art. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses juges. La leçon fut déclarée par eux « absurde » [8]. Taine fut refusé, et on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l’agrégation de philosophie.

Il n’était pas seul condamné d’ailleurs. L’agrégation de philosophie fut supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine et le rapport secret de M. Portalis d’avoir été pour quelque chose dans cette suppression. Le jury d’ailleurs se cacha si peu d’avoir tenu compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret d’avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui l’avaient fait échouer à l’agrégation.

Il n’était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité ; mais de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même, une série d’événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège de Toulon, et qu’il avait donné sa démission au ministre par ces simples mots : « Pourquoi pas au bagne ? » En 1851, les professeurs ne correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que tout autre ; mais il n’en est pas moins vrai que l’Université, pendant cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés, furent contraints de s’en évader. De ce nombre fut Taine. L’histoire de ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire apprécier aux Français d’aujourd’hui les libertés dont ils jouissent.

Le ministre de l’Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le jury, car il le pourvut d’un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre 1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon, Taine n’eut pas à occuper ce poste ; il désirait ne pas s’éloigner autant de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers. Il était plein d’enthousiasme pour ses nouvelles fonctions : « Quelle est, écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour s’occuper de littérature et de science ? À mon avis, c’est l’Université… C’est une bonne chose pour apprendre que d’enseigner… Le seul moyen d’inventer, c’est de vivre sans cesse dans sa science spéciale. Si j’ai pris le métier de professeur, c’est parce que j’ai cru que c’était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres de notre temps ont eu pour matière première un cours public. » Il trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province avaient leurs avantages en vous imposant « la nécessité de penser toujours pour ne pas mourir d’ennui ». Pourtant ce brusque éloignement de sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu’il appelait « la chère patrie de l’intelligence[9] », lui fut cruel. « J’ai été gâté par l’École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de pensées… Éloigné de l’École, je languis loin de la liberté et de la science. »

Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d’État du 2 décembre eut été consommé. Tous les professeurs de l’Université étaient devenus des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués, d’autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu’après le plébiscite du 10 décembre, l’acceptation silencieuse du nouveau régime était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit politique en France ; lui résister, c’était faire un acte insurrectionnel, un coup d’État. « Le dernier butor, écrit-il le 10 janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété privée, et pareillement une nation d’imbéciles a le droit de disposer d’elle-même, c’est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public, ou obéissez au suffrage universel. » Il ajoute, il est vrai : « Remarque pourtant qu’il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout faire que tu lui accordais. C’est qu’il y a des choses qui sont en dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété publique et échappent ainsi à la décision du public… Par exemple, la liberté de conscience et tout ce qu’on appelle les droits et les devoirs antérieurs à la société[10]. » C’est au nom de ces droits et de ces devoirs qu’il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la déclaration suivante : « Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui offrons l’expression de notre reconnaissance et de notre respectueux dévouement », Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer que comme suppléant il n’était chargé de remplacer le titulaire que dans son enseignement, et que d’ailleurs, comme professeur de morale, il ne lui appartenait pas d’approuver un acte qui impliquait un parjure. Il fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d’avoir fait en classe l’éloge de Danton[11]. Malgré l’attitude en apparence bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès de Taine comme professeur et l’attachement de ses élèves, qui firent une pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M. Fortoul d’avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée de Poitiers était alors étroitement surveillé par l’évêque, monseigneur Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu’il était juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité la situation qui lui était faite, s’interdire toute conversation politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne, corriger le discours qu’un élève devait adresser à monseigneur Pie, s’abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le XVIIe siècle ou l’antiquité, réfuter l'École des femmes, lire à ses élèves le Traité de Bossuet sur la Concupiscence, et leur interdire, par ordre du recteur, la lecture des Provinciales[12], il restait mal noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre et qui fut renouvelé d’année en année jusqu’à la fin de son engagement décennal.

Pendant cette pénible année, Taine n’eut d’autre refuge, d’autre consolation que le travail et l’amitié. Il entretenait une correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec Paradol : « La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851), augmente l’amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un souvenir plus tendre… Les idées sont abstraites ; on ne s’y élève que par un effort. Quelque belles qu’elles soient, elles ne suffisent pas au cœur de l’homme… Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de l’antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c’est nous-mêmes. »

Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de la solitude et de tous les déboires. Comme à l’École, Taine fait marcher de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30 octobre : « Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et les dimanches, pour les études personnelles. J’ai commencé de longues recherches sur les sensations. C’est là qu’on voit le plus nettement l’union de l’âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une exposition de la logique de Hegel. » L’attentat du 2 décembre ne ralentit pas son ardeur au travail ni n’ébranla sa foi dans la science : « Je déteste le vol et l’assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux biens ensemble, la science et la liberté… Il faut attendre, travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que des commis et des faiseurs d’affaires. » Il apprend que l’agrégation de philosophie est supprimée ; aussitôt il se met à préparer celle des Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs : « Desséché et durci par plusieurs années d’abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents… Je vais repiocher mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j’ai la même fortune que l’an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera innocente ; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide ! » Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses réelles, il se met à noter ce qu’il voit, à recueillir des traits de mœurs et de caractères ; il s’exerce à des descriptions de nature. Le 10 avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l’École normale pour pouvoir se présenter à l’agrégation, mais fait compter le doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute il se remet à ses thèses[13] ; le 8 juin, elles étaient terminées et expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S’il a pu rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c’est parce qu’il n’a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant son agrégation. « Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne, écrit-il le 2 juin 1852, et d’ici à huit jours, j’expédierai cent cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier. Mes Sensations sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont encore qu’en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite ? Parce que nos seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner l’autorisation d’imprimer, et que l’impression durera trois semaines. Te dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les représentations, les illusions et tout le bataillon des on me danse dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je pense qu’on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l’avoir méditée longtemps, on l’écrit sans désemparer ».

Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les idées maîtresses dont son œuvre entière ne sera que le développement. Tout d’abord, il s’était plongé dans la lecture des philosophes allemands, de la Logique et de la Philosophie de l’histoire de Hegel : « J’essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le 24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu’était l’Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J’y trouve des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n’étaient mes inquiétudes au sujet de l’agrégation, je trouverais un repos et une occupation suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées. » Mais son solide cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse métaphysique : plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son système avait de vague et d’hypothétique[14] ; et le courant naturel de son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l’emportait d’un tout autre côté.

Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le 30 décembre 1854 il écrivait à Paradol : « La psychologie vraie et libre est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de l’histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J’y ai trouvé beaucoup de choses depuis trois mois… jamais je n’avais tant marché en philosophie. » Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan d’un Mémoire sur la Connaissance, où nous trouvons indiquées les idées fondamentales du livre de l’Intelligence écrit seize ans plus tard. « Tu y verras entre autres choses la preuve que l’intelligence ne peut jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu’elle en est aussi inséparable que la force vitale l’est de la matière, etc. ; plus une théorie sur la faculté unique qui distingue l’homme des animaux, l’abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de l’art et du langage ; et enfin là dedans les principes d’une philosophie de l’histoire. » Le livre sur l'Intelligence n’est pas autre chose que le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les Sensations et de ce Mémoire sur la Connaissance. Nous y voyons, ainsi que dans les Philosophes français, la psychologie présentée comme la préface d’une métaphysique logique et scientifique que Taine a plus d’une fois rêvé d’écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une autre lettre : « Je rumine de plus en plus cette grande pâtée philosophique dont je t’ai touché un mot et qui consisterait à faire de l’histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une anatomie et une physiologie. » N’avons-nous pas là en une ligne le résumé de l’introduction à l'Histoire de la Littérature anglaise et l’idée fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l’histoire, l’art et la littérature ?

Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu’il appelait irrévéremment « les inquisiteurs patentés de la Sorbonne ». Dans sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique, de M. Hatzfeld[15]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que les conclusions de sa thèse sur les Sensations empêchaient la Sorbonne de l’accepter. Il avait bien pris pour point de départ l’[Grec : entelecheia] d’Aristote, et s’était mis à l’abri de ce grand nom ; mais il s’était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément matérialiste, n’était guère orthodoxe[16]. Cette rude déconvenue ne le troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les syllogismes qu’il contemplait « dans une clarté éblouissante », et le 1er août le plan de sa thèse sur La Fontaine est déjà tracé : « Je vais proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les Fables de La Fontaine ; il me semble qu’on peut dire là-dessus beaucoup de choses neuves, l’opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une maxime ; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère du roi, des grands seigneurs, etc. ; opposer le génie de La Fontaine, grec et flamand, à celui du siècle. » Là-dessus il partit pour Paris où l’attendait une nomination qui équivalait à une révocation.

Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l’effort et de la méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement supportés ; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises, patiemment accumulées depuis des années ; ayant déjà dans l’esprit, sinon la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de son œuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de l’Université et obligé de se vouer à la carrière d’homme de lettres. Si M. Fortoul priva l’Université d’un admirable professeur, il faut reconnaître qu’il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine regretta l’enseignement et resta si persuadé des services qu’il rend au professeur lui-même en l’obligeant à trouver les voies les plus sûres et les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d’autres cerveaux, qu’il se chargea, dès qu’il fut à Paris, d’un cours dans l’institution Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu’il recevait, qu’à cause du profit intellectuel qu’il trouvait à enseigner. Plus tard, sa nomination de professeur à l’École des beaux-arts fut une des grandes joies de sa vie.

En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa sœur aînée était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa sœur cadette étaient retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu’un an plus tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d’abord rue Servandoni, puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque personne et travaillait avec acharnement.

En quelques mois ses deux thèses, le De Personis platonicis et l’Essai sur les Fables de La Fontaine étaient achevées, et le 30 mai 1853, il était reçu docteur à l’unanimité après une brillante soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la supériorité du christianisme ; M. Garnier avait découvert dans l’Essai sur La Fontaine un venin philosophique caché ; M. Saint-Marc-Girardin avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de Louis XIV et du lion également calomniés ; mais on avait été unanime à louer la grâce de ces portraits athéniens que l’on devait retrouver plus tard dans le délicieux article sur les Jeunes gens de Platon, une latinité exquise s’élevant par endroits jusqu’à l’éloquence, la souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique. Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire de Taine. Sa vie de savant et d’homme de lettres allait commencer.

  1. On a souvent dit et écrit que Taine dans sa jeunesse avait connu la gêne, sinon la misère. On a été jusqu’à attribuer sa mauvaise santé aux privations de ses années d’étude. Rien de plus inexact. Taine a toujours été délicat ; le travail seul a contribué à altérer sa santé et il n’a jamais senti peser sur lui le fardeau des nécessités matérielles. Même si son indépendance de pensée n’avait pas été garantie par son indépendance de caractère, elle l’eût été par son indépendance de fortune. Sans doute il a regardé comme un devoir de se suffire à lui-même pour ne pas être à charge à sa mère, mais il n’a jamais écrit une ligne, ni donné une leçon par besoin d’argent.
  2. On trouvera un article sur Marcelin dans les Derniers essais de critique et d’histoire.
  3. Revue de l’Instruction publique, 6 juin 1856 ; réimprimé dans les Essais de critique et d’histoire.
  4. [13]
  5. Lettre à Paradol du 30 octobre 1851.
  6. Voici le texte complet de cette note de M. J. Simon, note du dernier trimestre de la troisième année : « M. Taine est un esprit distingué qui, tôt ou tard, fera honneur à l’École par des publications d’un ordre sérieux. Son travail de toute l’année a été opiniâtre. Je l’ai trouvé, au commencement, dans un courant d’opinions et dans des habitudes de méthode et de style que je ne pouvais approuver. Il a fallu lutter pendant plusieurs mois, mais enfin j’ai obtenu de lui la plus grande docilité sous tous les rapports et, à partir de ce moment, ses progrès ont été considérables. Je crois l’avoir mis sur la bonne voie, et, en tout cas, lui avoir fait comprendre la véritable situation d’un professeur de philosophie. M. Taine, dans sa tenue et dans sa conduite, sera partout irréprochable. Il aura de l’autorité sur ses élèves. Il a, dès à présent, un véritable talent d’exposition. Je souhaite qu’il reste fidèle aux habitudes de simplicité et de circonspection que je me suis efforcé de lui donner, et je l’espère. »
    M. Saisset disait de son côté : « M. Taine a déployé dans les expositions orales un esprit net, souple, fertile en ressources, parfaitement doué pour l’enseignement. Dans l’épreuve des dissertations écrites, M. Taine est encore au premier rang par le nombre et le mérite de ses travaux. J’ai cru y reconnaître un désir sincère et un effort énergique pour se corriger de son défaut principal, qui est un goût excessif pour l’abstraction. Ses dernières compositions montrent un sentiment plus vif de l’observation et de la réalité des choses, et le style a perdu sa raideur et sa sécheresse pour acquérir du mouvement, de l’animation et une certaine élégance. M. Taine a besoin d’être encouragé et tenu en bride. Il est l’espoir du prochain concours. »
  7. Ce rapport n’a pu être retrouvé ni au ministère de l’Instruction publique, ni aux Archives nationales ; les dossiers de Taine ont également disparu. On trouvera, dans le beau livre de M. Griard sur Prévost-Paradol (Paris, 1894), une lettre de Paradol du 7 septembre 1851, où il raconte en détail les péripéties de l’examen, et une protestation contré le jugement du jury parue dans la Liberté de Penser, t. VIII, p. 600.
  8. Je tiens tous ces détails d’un des membres du jury, M. Bénard. Paradol, dans la lettre citée plus haut, parle avec admiration de cette « brillante et savante leçon » ; — « je ne le connaissais pas encore, dit-il, si souple, si nerveux, si clair et surtout si à son aise. Il était là le maître, et il y avait un peu de respect dans l’attention qu’on lui prêtait. Il a la parole très régulière et cependant très animée ; il y a dans son débit une chaleur contenue, une flamme intérieure qui donne la vie à tout ce qu’il touche. »
  9. Ces lignes du 24 mars 1852 se trouvent dans une lettre de remerciement à M. E. Havet qui lui avait envoyé à Nevers son édition des Pensées de Pascal : « Votre livre vient de me rendre pour une journée à la vie et au monde… Ce sont là les livres nécessaires. C’est faire œuvre politique et travail de convertisseur que les écrire ; c’est montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié. On masque et on défigure le monde passé, et il n’y a que ceux qui ont vécu dans les poudreux in-folios des Pères, qui le connaissent dans toute son horreur. Les Jansénistes sont les vrais écrivains du christianisme… Ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de saint Paul, et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse de perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur la Grâce, et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans l’Enfer. Je ne sais si vous y avez pensé, mais votre livre est un admirable traité de polémique. »
  10. Il écrit encore le 18 janvier : « Voici un paysan sur sa terre ; il est stupide et l’ensemence mal. Moi, qui suis savant, je lui conseille avec toute raison de faire autrement. Il s’obstine et gâte sa récolte : je fais une injustice si j’essaie de l’en empêcher. Voici un peuple qui décide de son gouvernement. Comme il est bête et ignorant, il le remet à un homme d’un nom illustre qui a fait une mauvaise action et qui le conduira aux abimes, et de plus il s’ôte lui-même ses libertés, ses garanties, le moyen de s’instruire et de s’améliorer. Je suis désolé et indigné ; je fais par mon vote tout ce que je puis contre une pareille brutalité. Mais ce peuple s’appartient à lui-même, et je fais une injustice si je vais contre la chose sainte et inviolable, sa volonté ». Il conclut le 5 février 1852 : « Tu vois maintenant que l’homme qui règne a des chances pour durer. Il s’appuie très ingénieusement sur le suffrage universel qui ne lui demandera pas de liberté, mais du bien-être. Il a le clergé et l’armée ; ajoute le nom de son oncle, la crainte du socialisme, les opinions opposées entre elles des partis ennemis. Par conséquent, la vie politique nous est interdite pour dix ans peut-être. Le seul chemin est la science pure ou la pure littérature. » — On trouvera dans le livre de M. Gréard les lettres éloquentes où Paradol discute avec Taine ces questions de politique et de morale.
  11. Lettre du 28 mars 1852. « Un polisson de seize ans, noble et jésuite, qui l’an dernier était le premier, étant tombé au-dessous du dixième, s’amuse à dire que j’ai fait l’éloge de Danton en classe, et venge sa vanité blessée par des calomnies. Les cancans brodent là-dessus et je suis obligé de me justifier auprès du recteur. Il est vrai que mes quinze autres élèves m’aiment, ont demandé au recteur de me conserver jusqu’à la fin de l’année, et auraient voulu rosser l’Escobar au maillot. Mais ce petit coquin est un trou à ma cuirasse, et quoique je fasse, je serai bientôt blessé par toutes les flèches qu’il me tirera. »
  12. Lettres à Paradol du 25 avril, du 2 juin et du 1er août 1852.
  13. « Plus d’agrégation pour moi cette année. Donc je fais mes thèses. J’ai écrit tout le plan de la française… Je fais de la psychologie et de l’observation pure ; pour le fond je m’autorise d’Aristote… Je souhaite de passer s’il est possible, au commencement d’août. Le doctorat vaut pour deux ans de service… Je crois avoir trouvé plusieurs choses et une théorie sûre, surtout des faits palpables sur la nature de l’âme. Sera-ce trop hardi ? » Lettre à Paradol du 25 avril 1852.
  14. Lettre du 24 juin 1852 : « Je viens de lire la Philosophie de l’Histoire de Hegel. C’est une belle chose, quoique hypothétique et pas assez précise. »
  15. Lettre à Paradol du 1er août 1853.
  16. Lettre au même du 2 juin 1852.