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Théâtre completErnest FlammarionTome III (p. 9-193).


RÉSURRECTION
ÉPISODE DRAMATIQUE
EN CINQ ACTES ET UN PROLOGUE
Tiré du roman de L. TOLSTOÏ
Représenté pour la première fois sur la scène du Théâtre national
de l’Odéon, le 14 novembre 1902
Reprise au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 25 Janvier 1905
Reprise au Théâtre national de l’Odéon le 24 Février 1923


PERSONNAGES


ODÉON
1902
PORTE-SAINT-MARTIN
1905
ODÉON
1923
MM. MM. MM.
Nekludoff 
Dumény. Calmettes. Debucourt.
Wassilieff 
Gasthons.
Tikon 
Darras. Cambet. Marcel Chabrier.
2e huissier 
Simon.
1er huissier 
Vieville.
1er juré 
L. Dervigny.
2e juré 
Darras.
3e juré 
Marius Girard.
Le professeur 
Duparc. Charly. Dermoulins.
Le vieillard 
Maray. Clerville. G. Adet.
Le marchand 
Bouthors. Poggi. Jean Fleur.
Le capitaine 
Taldy. Denerty. Marcel Chabrier.
Le prést du jury 
A. Lambert. Perivier. Le Temple.
Un juré 
Pasquali.
Le commis 
Cazalis. Demarxy. Robert Guilem.
Le colonel 
André Carnège.
Nikhine 
Vargas. Lebrun. Dauvillier.
Koloussow 
L. Marie. P. Laurent. Marcel Soarez.
Nikiprovitch 
Siblot. Ferrier. H. Coste.
Le gardien-chef 
Decœur. Lemarchand. Pierre Aldebert.
Oustinow 
Coste. Liabel. Georges Cusin.
Le médecin-chef 
Daumerie. Martin. Perdoux.
L'interne 
Synes. Dastiery. Max de Breux.
Un déporté 
Stéphane Audel.
Un déporté 
Freschard.
L'officier 
Violet. Delvil. Gabrio.
Nowodonof 
Albert. Legris. Gil Rollan.
Krilitzof 
Dauvilliers. Volney. Robert Arnoux.
Simonson 
Janvier. Maxence. Balpétré.
Un paysan 
Léo Peltier.
Un paysan 
Ravon.
Jurés, Paysans, Déportés, etc. 
Hubert.
Gaignettes.
Sigaud, etc.
Laferté
Champrose
Etc.

PERSONNAGES


ODÉON
1902
PORTE-SAINT-MARTIN
1905
ODÉON
1923
Mmes Mmes Mmes
Matrobla 
O. Mont. O. Mont. Andrée Betty.
Une servante 
Durena. Bérangère. Béatrix Varenne.
Matrona 
Courty. Bauville. Alice Vermell.
Tante sonia 
Dehon. Villac. Marcel Duval.
Tante laura 
De Hally. Dorlia. Jacqueline Chaumont.
La maslowa 
Berthe Bady. Berthe Bady. Vera Sergine.
Missy 
Mailue. Rebecca Félix Talour.
Psse Kortchaguine 
Even Malvau Suzanne Theray.
Natacha 
Dortzal. G. Nancray. Claire Magnur.
La grande rousse 
Aubry. Brenneville. Suzanne Dehelly.
Une garde-malade 
Jarville.
La garde-barrière 
Vellini. Maya. Marcelle Rueff.
La beauté 
Fromant. Rapp. Renée Pignon.
2e femme 
Deraive.
La bossue 
Leyriss. De Marrot. Blanche Martal.
Un enfant 
Renée Simonot.
Une vieille 
Charmière.
3e femme 
Germaine Duard.
La korableva 
Schmid. Tapole. Henriette Morel.
Fedosia 
Syloïe. Flore Mignot. Suzanne Coulomb.
La détenue 
Bonnet. Villa. Lise d'Ajac.
La gardienne 
Eva Maulgrand.
Fille du diacre 
Béatrix Varenne.
Une condamnée 
Muse d'Albray.
Une prisonnière 
Claude Cerdat.
Une déportée 
Jacqueline Bolti.
Une jeune fille 
Suzanne Gaveau.
Une paysanne 
Peyrens.
1re marchande 
Villemont.
Une déportée 
Cazaux.
2e marchande 
Suzanne Pongaud.
Maria pawlonvna 
L. Brille Deprinter Renée Pierny.
Prisonnières, Déportées, Gardiennes, Paysannes, etc. 
Lainé.
Demathia.
Maïa.
Fontenet, etc.
Marbot.
Dantèze, etc.

À


BERTHE BADY


qui a été les yeux, le visage et toute l’âme de


La Maslowa.

H. B.


RÉSURRECTION





PROLOGUE


LA NUIT DE PÂQUES

Une chambre à coucher de campagne. À droite, le lit dans l'alcôve. À gauche, la porte d’entrée. Vaste fenêtre donnant sur les jardins et les plaines neigeuses. La nuit est claire. Au fond de la chambre, qui se rétrécit en couloir, la porte des appartements de l’étage.



Scène PREMIÈRE


MATROBLA et UNE JEUNE SERVANTE


MATROBLA.

Pose le samovar sur la table… Défais la couverture… Attends, je vais t’aider à la plier.


LA SERVANTE.

Ne vous fatiguez pas.


MATROBLA.

Oh ! mes mains ne sont pas encore trop vieilles… Ce sont les jambes, vois-tu… Ah ! si j’avais pu encore cette année les suivre à la messe de nuit !… C’est la première fois de ma vie que j’aurai manqué la messe de Pâques, fifille… Les cloches n’ont pas encore sonné, n’est-ce pas ?


LA SERVANTE.

Non, je ne crois pas.


MATROBLA.

Quelle heure est-il à la pendule ? Minuit moins dix… Dans dix minutes, Christ sera ressuscité, ma fille… Quel temps auront-ils eu ?… Hé, la nuit est splendide… On dirait une nuit d’été. Ça sent le sureau ! Mesdemoiselles ont pris la voiture fermée ?


LA SERVANTE.

Je crois.


MATROBLA.

C’est prudent… À leur âge, le moindre courant d’air…


LA SERVANTE.

Tu causes, tu causes, Matrobla… Tu ferais mieux d’aller te coucher. Moi et Tikon, nous aurions bien suffi à recevoir les maîtres.


MATROBLA.

Non. Je veux être là pour l’embrassade. Il y a de l’eau dans la carafe ? Les serviettes ?… (À ce moment les cloches se mettent à sonner.) Ah !


LA SERVANTE.

Christ est ressuscité !


MATROBLA.

En vérité, Christ est ressuscité.

(Elles s’embrassent puis reprennent leur ouvrage.)

LA SERVANTE.

C’est la fin de la messe… Les couvertures de ces demoiselles sont faites…


MATROBLA.

Regarde sa malle… Est-elle belle ! Et deux valises !… Dire que je l’ai vu grand comme ça, le petit Dimitri !… Et maintenant voilà qu’il a des moustaches ! Quand je l’ai vu arriver ce soir — j’étais dans la cour de la ferme à donner à manger aux dindes — je me suis dit : « Quel est cet officier que mesdemoiselles nous rapportent ? » Il a fallu qu’il me dise : « Bonjour, vieille peau de bique ! » comme il m’appelait toujours, pour que je le reconnaisse… Deux valises !… avec ses initiales en rouge. Regarde : D. N.


LA SERVANTE.

Est-il vrai, la mère, qu’il reparte déjà demain ?


MATROBLA.

Oui, oui, il est venu un jour, en passant, embrasser tante Sonia et tante Laure, avant d'aller là-bas, avec son régiment, se battre contre les Turcs.


LA SERVANTE.

Contre les Turcs !… Jésus Saint !… nous sommes en guerre ? Quand reviendra-t-il ?… Sait-on ! Pays d’étrangers, pays de loups.

(On entend une voix qui appelle : Katucha ! Katucha !)

MATROBLA.

Allons, bon ! La gouvernante.


LA SERVANTE.

La voilà qui crie après Katucha.


MATROBLA.

Elle ne cesse de crier que lorsqu’elle est au lit.


LA SERVANTE.

Parce qu’elle ronfle ! Sans quoi…


MATRENA, au dehors.

Katucha !


MATROBLA, à la servante.

Que veux-tu, ç’a toujours été ainsi sur la terre… Le maître commande à son chien et le chien commande à sa queue.



Scène II


Les Mêmes, MATRENA


MATRENA, entrant, les cheveux en papillotes.

Où est Katucha ?


MATROBLA.

À la messe de nuit, Matrena… Ces demoiselles l’ont emmenée sur le siège de la voiture.


MATRENA.

Sur le siège de la voiture !


LA SERVANTE.

En robe blanche.


MATRENA, bougonnant.

Une fille de vachère ! Sur le siège de la voiture, maintenant !


MATROBLA, bas à la servante.

Entends-la marmonner.


LA SERVANTE.

Oui, Matrena.


MATRENA.

Mêlez vous de ce qui vous regarde, vous ! Ce n’est pas à vous que je m’adresse… Au torchon ! Que faites-vous, à cette heure, à fouiller dans les affaires de Dimitri Ivanowitch ?


LA SERVANTE, interrompt brusquement et vient se placer devant elle avec un sourire malin au coin des lèvres.

Christ est ressuscité.


MATRENA, l’embrassant.

En vérité, Christ est ressuscité ! (Dans les dents.) La gale !… (À la servante.) Allez !… au torchon, au torchon !… Sur le siège de la voiture, en vérité !


LA SERVANTE, ramassant sur le pas de la porte quelque chose, et le présentant à Matrena avec un salut.

Vous avez laissé tomber ce bigoudis, Matrena


MATRENA.

Voulez-vous bien !



Scène III


MATRENA et MATROBLA


MATROBLA.

Qu’est-ce que ça peut bien te faire, Matrena, que Katucha soit sur le siège de la voiture ?


MATRENA.

Cette petite finira par commander ici. Ces demoiselles lui rendent le plus mauvais service. Il était convenu qu’on l’éléverait comme une femme de chambre, et voici qu’elle n’est plus femme de chambre et qu’elle sera bientôt demoiselle. C’est ridicule ! On ne l’appelle plus Katia, on l’appelle Katucha… Et tu verras que d’ici peu il faudra l’appeler Katinka, ma parole, comme une grande dame !


MATROBLA.

Eh bien, Matrena, ne te fâche pas rouge comme un dindon. Quand tu n'auras plus de voix pour commander et que nous serons toutes les deux là-bas, à labourer la terre avec le dos, il faudra bien quelqu’un pour te remplacer au château.


MATRENA.

Une fille de porchère, de porchère, qui sans moi serait morte, dès son premier jour, dans la paille et le fumier !


MATROBLA.

Eh bien, maintenant, elle est sur le siège de la voiture. Matrena… Il faut en prendre ton parti. Tiens, écoute les cloches.


MATRENA.

Est-ce que Dimitri Ivanowich est aussi avec eux ?


MATROBLA.

Non, il a fait seller le vieux cheval, son vieux cheval de promenade d'autrefois, et il est allé tout seul… (À la fenêtre.) Viens voir, viens voir ! Regarde les lanternes, là-bas. Ils sortent de l’église… Regarde comme c’est joli !… Les uns rentrent ici, les autres là… Oh ! ces deux lanternes qui vont si vite, ce doit être déjà celles de la voiture… Oui… oui… Écoute les chants… comme c’est beau ! (On entend les chants qui se rapprochent.) Tiens, la lune commence à se lever.


MATRENA, maugréant.

À cette heure-ci !


MATROBLA.

Que veux-tu, ce n’est pas de sa faute ! Excuse-la, Matrena… Tu n’as pas la prétention de commander à la lune… même si elle s’est mise en retard ?


MATRENA.

Au lieu de faire des réflexions saugrenues, tu devrais bien descendre recevoir les maîtres. Voilà la voiture qui est devant le perron.


MATROBLA.

Tu as raison.


MATRENA.

Va vite… J’allumerai le samovar de Dimitri Ivanowich. Il doit être si fatigué du voyage qu’il sera bien aise de se coucher rapidement, après avoir pris un verre de thé bien chaud.

(Matrena reste seule, elle allume le samovar, va à la fenêtre, écoute les chants, puis va se mettre à genoux devant l'icône et récite une prière. Un grand temps.)

UNE VOIX, dans l’escalier.

Passe, mon chéri.


AUTRE VOIX, dans l’escalier.

Prends garde à la marche, mon chéri.


NEKLUDOFF, au dehors.

Oui, oui, je me souviens.

(Entrent Nekludoff et ses deux tantes.)


Scène IV


NEKLUDOFF, TANTE SONIA, TANTE LAURA, MATRENA


TANTE SONIA.

La voilà, ta chambre, ta chambre d’enfant !… Toute pareille.


NEKLUDOFF.

Toute pareille, tante Sonia !


TANTE LAURA.

Ton lit, ta table, l’icône…


MATRENA, s’avançant vers Nekludoff, gravement.

Christ est ressuscité.


NEKLUDOFF, riant.

Oui, oui, je sais, Matrena.


SONIA.

Pourquoi ris-tu, mon enfant ?… Aurais-tu perdu tes idées religieuses au régiment, grand Dieu !


NEKLUDOFF.

Non, non, tante. Seulement, ce sont les habitudes qu’on perd… Depuis une heure, tout le monde m’annonce que Christ est ressuscité…

alors…

SONIA.

Mais c’est la coutume de s’aborder et de s’embrasser ainsi le jour de Pâques. On est fidèle ici aux coutumes.


NEKLUDOFF.

Oui, oui, je sais… À la ville, on oublie. Mais n’attachez pas d’importance à ce sourire, tante Sonia ! (Il marche dans la chambre.) Trois ans !… Rien n’est changé depuis trois ans… Vos deux chères têtes ne comptent pas un cheveu blanc de plus.


LAURA.

Mais c’est toi qui as changé !… Et te voir sous ce bel uniforme ! Je ne m’habitue pas à cela… N’est-ce pas, Matrena, qu’il est changé ? Il a des moustaches.


NEKLUDOFF.

« Il a des moustaches ! » c’est la phrase que j’entends le plus, depuis mon arrivée, avec « Christ est ressuscité ! » Pour un lieutenant de la garde, vous savez, c’est réglementaire ; la moustache, c’est l’ordonnance.


SONIA, qui inspecte le lit.

Tu n’auras pas froid, mon chéri, avec deux couvertures ?


LAURA.
Veux-tu une bassinoire, mon chéri ?

NEKLUDOFF.

Non, non, je vous en prie, tantes. Ce que je voudrais, c’est que vous alliez vite vous reposer… Vous êtes allées deux fois à l’église aujourd’hui… et vous vous êtes confessées. Vous devez être très fatiguées. (On frappe.) Qu’est-ce que c’est ?


SONIA.

Ce sont les paysans de la ferme qui viennent t’embrasser et te souhaiter bonnes Pâques. Tu sais, c’est l’usage. Tu ferais bien de ne pas les contrarier.


NEKLUDOFF, allant au devant d’eux.

Entrez ! entrez !… Je crois bien !

(Un groupe de paysans entre dans la chambre, chapeau bas. Ils saluent tout d’abord l'icône, puis Nekludoff.)


Scène V


Les Mêmes, Les Paysans


WASSILIEF, s'avançant.

Heureuse arrivée à vous, Dimitri Ivanowitch.


NEKLUDOFF.

Bonjour, Nabia… Bonjour, mon vieux Thomas. Il y a toujours une place dans mon cœur pour vous… Et toi, Paule, qui me faisais, tout petit, monter à l’âne. Et toi, Vera, toujours ton fichu blanc et ta veste grise ?…


WASSILIEF.

Dimitri Ivanowitch, nous t’apportons l’œuf de Pâques, l’œuf peint au safran. Nous te l’apportons avec toute la joie du Seigneur.


NEKLUDOFF.

Merci, Wassilief… Le bel œuf couleur de cannelle !… Embrasse-moi le premier, Wassilieff.


WASSILIEF, s’essuyant la bouche avec sa manche.

Attendez, maître, que je m’essuie la bouche.

(Il l’embrasse.)

NEKLUDOFF.

Et toi, Paulowna.

(Ils l'embrassent tous, à tour de rôle, en s’essuyant poliment la bouche et en disant l'un après l'autre : Joie du Seigneur.)

SONIA.

Là ! Maintenant il faut laisser le barine se coucher.


NEKLUDOFF.

À demain, à demain, mes amis, et merci pour l’œuf.



Scène VI


Les Mêmes, moins Les Paysans


NEKLUDOFF.

C’est bon et frais, tout cela ! Le vieux m'a embrassé trois fois en pleine bouche. Je sens encore sa petite barbe frisée qui me gratte le visage… (Il arpente la pièce.) Dire que c’est sur cette table, tantes, que j’ai écrit ma thèse… à l’encre violette !… Comme c’est loin !


LAURA.

C’est affreux, Dimitri, de penser que tu t’en vas te battre là-bas ! Nous avons bien du chagrin.


NEKLUDOFF.

Chut ! Ne pensons pas à cela… Dans six mois, au plus, je demanderai un congé et je viendrai vous embrasser, comme aujourd’hui. Et alors, je resterai… et alors on reprendra sa vie régulière d’autrefois, des vacances. Le soir, je vous referai la lecture au salon… Allons, allons, on fera encore des réussites, tous les trois, je vois ça… vos réussites !…


SONIA.

Tu l’entends, soeurette ?


LAURA.

A-t-il tout ce qui lui faut, au moins ? Et les

ablutions ? (Appelant à la porte.) Katucha ! Katucha !

LA VOIX DE KATUCHA, au dehors.

Voilà !… Voilà !


LAURA, dans l’escalier.

Dis à Tikon d’apporter l’eau chaude et viens vite chercher mes clefs.


KATUCHA, au dehors.

Tout de suite.


NEKLUDOFF, à Sonia.

J’ai tout revu… la petite rivière… mon canot de pêche… tout.

(Katucha entre en belle robe de fête.)


Scène VII


Les Mêmes, KATUCHA


SONIA.

Regarde-la !… A-t-elle grandi ?


NEKLUDOFF.

Non… C’est toujours la même Katucha. Quel beau costume j’espère !…


KATUCHA timide.
Oh ! c’est parce que c’est Pâques…

SONIA, bas à Katucha.

Tiens, prends ces clefs et va chercher un savon dans l’armoire de ma chambre.


KATUCHA.

Bien, marraine.

(Elle sort, à petits pas vifs.)

NEKLUDOFF, surpris.

Marraine ?


LAURA

Oui, nous trouvons mieux qu’elle nous appelle ainsi, tu comprends ?… C’est elle qui nous fait la lecture, quelquefois, maintenant… Sœurette ne veut plus qu’elle soit servante.


SONIA.

Oh ! elle fait encore la couture fine, elle sert le café, elle prépare les petites lessives… Nous sommes très contentes d’elle.

(Tikon apporte l'aiguière.)


Scène VIII


Les Mêmes, moins KATUCHA, plus TIKON,
portant l'aiguière.


NEKLUDOFF.
Ne te dérange pas, Tikon, je me servirai moi-même.

TIKON.

Oh ! mon maître, je connais mes devoirs.

(Il verse l’eau sur les doigts de Nekludoff.)

NEKLUDOFF.

Allons, cette fois, bonne nuit… Et allez vite vous coucher. Il va être une heure… Dépêchez-vous.


SONIA.

Qu’est-ce que tu prends, le matin ? du thé, toujours ?


LAURA.

Je crois que tu prends du café au lait maintenant.


NEKLUDOFF.

Va pour le café au lait… (Il embrasse ses tantes sur la main.) Bonne nuit, tante Sonia ; bonne nuit, tante Laure. Tikon va m’aider à ranger mes affaires.


SONIA.

Dors bien, mon chéri… Je vais mieux reposer à l’idée que tu es de retour dans la maison. Bonne nuit. (À sa sœur.) Tu viens, sœurette ?

(Elles sortent par le fond, l’une tenant une petite lampe à la main.)


Scène IX


NEKLUDOFF, TIKON, puis KATUCHA


NEKLUDOFF.

Ahl comme je suis heureux, avant de partir là-bas, d’avoir revu tout notre petit monde !


TIKON.

Nous sommes aussi bien honorés, Dimitri Ivanowitch, bien honorés.


NEKLUDOFF.

Alors, vous êtes tous en vie ? Tous les tiens vont bien ?


TIKON, sortant des affaires de la malle.

Grâce à Dieu.


NEKLUDOFF.

Tes petits-enfants vont bien ?


TIKON.

Oui, oui, je vous remercie. Tout le monde va bien, à l'exception de Polkan… vous savez, le vieux cheval ?


NEKLUDOFF.

Ah ! oui…


TIKON.

Il est mort, l'année dernière, de la dysenterie.

Il a fallu l'abattre.

NEKLUDOFF.

Pauvre Polkan ! Tiens, prends mon sabre. Pauvre Polkan !


TIKON.

Oh ! à part cela, il n’y a rien de changé… Il y a le chien de garde aussi pourtant qui vieillit bien… Il nous donne des inquiétudes. Est-ce qu’il faut laisser le reste dans la malle ?


NEKLUDOFF.

Oui. Sors-moi seulement le linge et le nécessaire.


TIKON sort une hotte.

Ça ?


NEKLUDOFF.

Ah ! ça… tu ne sais pas ce que c’est, Tikon ?


TIKON.

C'est un portefeuille.


NEKLUDOFF.

Il n’y a là-dedans rien que des lettres de femmes.


TIKON.

Oh ! vrai… c’est d’un lourd !


NEKLUDOFF.

Tu ne peux pas comprendre ça, mon vieux

Tikon… Si tu savais !

TIKON.

Ah ! c’est que vous êtes devenu un rude gaillard, barine !


NEKLUDOFF.

Bah ! je fais comme tout le monde… Il y a là des choses, mon cher !… (Il ouvre le portefeuille.) Ça, c’est la correspondance de la femme d’un attaché d’ambassade français… (On frappe à la porte.) Je connais ce petit pas là. Attends. (Il remet avec soin sa tunique.) Là, maintenant…


TIKON.

Entrez !


KATUCHA, entrant.

Je vous demande pardon… Ce sont vos tantes qui vous envoient votre savon préféré, à la rose.


NEKLUDOFF.

Merci, Katucha… Je te… je vous remercie, Katucha.


TIKON, à Katucha.

Le barine a apporté ce qu’il faut. Regarde, des flacons… des brosses, des poudres… tout ivoire et argent !

(Un silence. Katucha reste gauche et les yeux baissés.)

NEKLUDOFF.

Katucha… dites bien à mes tantes que je les

remercie.

KATUCHA, après avoir décacheté le savon, embarrassée.

Où faut-il poser le savon ?


NEKLUDOFF.

Donnez… (Il le prend et le respire.) Il sent bon la rose, en effet. (Silence.) Je suis très heureux de vous avoir revue… Et vous, vous ne dites rien, Catherine ?


KATUCHA, près de la porte, avec un petit salut, en souriant.

Heureuse arrivée à vous, Dimitri Ivanowitch.

(Elle sort, preste.)

TIKON, riant.

Elle a rougi, la petite, elle a rougi.


NEKLUDOFF.

Oui, oui, tout cela est propre, frais, intact et charmant… Comme tout est pareil !… Son tablier blanc !… (Il pose le savon sur la table.) Ce n’est rien, un parfum, et rien que de l’avoir respiré tout est redevenu en moi doux et clair comme autrefois. (À Tikon.) Ah Tikon !… Qu’est-ce que je disais donc quand elle est entrée ? Je crois que je disais des choses intéressantes.


TIKON, riant.

Vous parliez de la femme d’un attaché d’ambassade

français.

NEKLUDOFF.

Ah ! oui. Oh ! J’ai eu des aventures, Tikon, tu n’imagines pas ! Des duels, même… Tire-moi mes éperons…


TIKON.

Des duels ?


NEKLUDOFF.

Parfaitement, deux… (Tapant sur le portefeuille.) Il y a là-dedans des souvenirs extraordinaires. Dès que j’ai obtenu mon premier grade, j’ai eu des relations dans toute l’aristocratie russe et étrangère… Et des histoires !… Vous êtes à mille lieues, à la campagne, de vous douter de cela… Tiens, ce paquet-là, avec cette faveur, c’est d’une actrice mon cher… une actrice charmante… de l’Alhambra.


TIKON.

Qu’est-ce que c’est que ça, l’Alhambra ?


NEKLUDOFF.

Ce qu’il y a de mieux. Dans toutes les villes qui se respectent, il y a toujours un Alhambra… Qu’est-ce que tu veux, c’est la vie !

(Et il fait un geste en claquant des doigts.)

TIKON.

C’est la vie, Dimitri Ivanowitch. Chacun la sienne. Vous commencez la vôtre… Dieu vous

garde !

NEKLUDOFF.

Allons, allons, va te coucher, je n’ai plus besoin de toi.


TIKON.

Bon sommeil.

(Il salue et sort.)


Scène X


NEKLUDOFF seul.


NEKLUDOFF, réfléchit, écoute, puis hésite à se coucher, il respire encore une fois le savon.

Quelqu’un marche dans l’escalier… Non, c’est un pas d’homme… Il s’en va… Ce n’est rien. On ferme en bas. Quelqu’un tire le verrou… (Il se penche à la fenêtre.) Non… personne. Ah ! si. (Il appelle tout bas dans la nuit.) Katucha ! (Silence.) Katucha !… Ah ! c’est toi… (Il parle par la fenêtre.) Viens, je te prie, j’ai quelque chose à te demander… (Il va ensuite à son lit et tapote son oreiller, Katucha entre au bout de quelques instants.) Katucha, veux-tu m’aider, s’il te plaît ? Je ne peux pas refermer la taie de l'oreiller.

Là, tiens, regarde…


Scène XI


NEKLUDOFF, KATUCHA

(Katucha s’apprcche du lit et s'occupe à faire entrer l'oreiller dans la taie. Nekludoff s’approche d’elle par derrière et l’embrasse brutalement dans la nuque.)

KATUCHA, se retournant, blanche comme un linge.

Que faites-vous ?… À quoi pensez-vous ?… Est-ce possible ? (Elle se dégage et le fixe dans les yeux.) Ce n’est pas bien, Dimitri Ivanowitch… ce n’est pas bien… (Il la saisit vigoureusement par la taille.) Par grâce, laissez-moi.


NEKLUDOFF.

Écoute… tu es seule, n’est-ce pas, là-haut, dans ta chambre ?


KATUCHA.

Qu’avez- vous ?… Pourquoi ?… Non, non, ce n’est pas bien, ce n’est pas bien…

(Elle pleure.)

NEKLUDOFF, se reculant.

Ne pleure pas, Katucha… Je te demande pardon, j’ai eu tort… Je ne te veux pas de mal… Tu ne m’aimes donc plus, Katucha ?… Ne me regarde pas de ces yeux plaintifs… Dis, tu ne m’aimes plus ?… Moi qui n’ai eu que cette seule pensée : te revoir ! Si je me suis arrêté ici avant de partir, je te jure c’était pour revoir le pays où j’ai été si heureux avec toi… pour te revoir seulement… En entrant dans la cour, au roulement de la voiture, ce soir, ma première pensée a été : « Pourvu qu’elle y soit encore ! » Si je pouvais la voir apparaître sur le seuil pour me recevoir !… Et je ne t’ai pas vue !… Je n’osais demander à personne si tu étais là… Et tout d’un coup j’ai entendu ta voix dans l’escalier… alors mon cœur s’est mis à battre, la maison s’est tout à coup ensoleillée… tu étais là… et je t’ai entendu marcher en bas, sur les carreaux… floc ! floc ! je reconnaissais ton petit pas… Quand tu es entrée ensuite, Katucha, c’était toi, comme autrefois, toi, plus jolie, plus charmante, avec tes grands yeux noirs… Et toi, tu ne pensais plus à moi ?


KATUCHA.

Si, Dimitri. Moi aussi, quand j’ai senti que vous étiez là, mon cœur s’est mis à battre très fort… mais je n’osais pas monter parce que j’avais peur de rougir devant vos tantes, en vous revoyant…

(Elle baisse la tête.)

NEKLUDOFF.

Tu vois bien !… Nos deux cœurs battaient ensemble dans la maison !… Pendant ces trois ans, j’ai vécu, je suis devenu un homme, mais je ne t’ai jamais tout à fait oubliée, tu sais ?… Quand j’étais triste, quand le travail ne marchait pas bien, je songeais à Katucha et à son petit tablier

blanc, et toute ma peine aussitôt s’enfuyait.

KATUCHA.

Moi, je ne vous ai jamais oublié, Dimitri Ivanowitch.


NEKLUDOFF.

Moi non plus. Mais quand je tai revue, là, ainsi… toute mon enfance m’est remontée d’un coup au cœur… Depuis tantôt mon sang bouillonne ; depuis tantôt je ne pensais qu’à te parler, quelque part… à te presser sur mon cœur… Je ne me lassais pas de te revoir, d’entendre ton rire, ta voix, ton bruit… de te sentir rougir… et tu as rougi deux ou trois fois si délicieusement, Katucha, ma petite chérie !… Tu vois que tu n’as pas à avoir peur… Assieds-toi, Katucha… je te jure que je me tiendrai sage.

(Il met les mains derrière le dos.)

KATUCHA.

Je n’ai pas peur.


NEKLUDOFF.

Assieds-toi.


KATUCHA.

Je ne sais si…


NEKLUDOFF.

Puisque je t'en supplie.


KATUCHA, s'asseyant, lentement, et en hochant la tête.

Est-ce bien, cela ?…


NEKLUDOFF.

Mais oui, bien-aimée… tout est bien, tout est beau et je t’aime… Est-ce que tu as été contente quand tante Sonia t’a dit de monter sur le siège au lieu d’aller à pied ?


KATUCHA.

Oui, Dimitri.


NEKLUDOFF.

C’est moi qui l’ai demandé… J’ai eu une bonne idée… Donne ta main. Tu ne m’as pas regardé pendant la messe. Pourquoi ?


KATUCHA.

Je n’osais pas.


NEKLUDOFF.

Si tu savais comme tu étais jolie pourtant, pendant que le diacre bénissait les pains, près de la porte, le vase d’encens dans les mains !… Tu avais l’air d’une petite sainte en cire… Je redevenais tout petit, vrai, Katucha, tout petit, au milieu de ces chants joyeux, des chasubles d’argent qui luisaient… les fichus de soie, et tout le monde qui répétait d’instant en instant : « Christ est ressuscité ! Christ est ressuscité ! »… Tout cela était beau, mais plus belle que tout cela était Katucha, avec sa robe blanche et son nœud rouge dans ses cheveux noirs !… Et quand le sacristain t’a repoussée en passant, j’ai été stupéfait de voir qu’il y avait des gens qui ne savaient pas que tout ce qui se faisait dans l’église et tout ce qui se passait dans le monde n’était que pour Katucha… que c’est pour elle que brûlaient toutes les bougies du candélabre et que tout ce qu’il y avait de bon et de beau sur la terre, que tout cela était pour la petite Katucha.


KATUCHA.

La petite Katucha est heureuse de vous plaire, mais elle n’est pas aussi jolie que vous voulez bien le dire.


NEKLUDOFF.

Oh ! que si !… Te souviens-tu, Katucha, de la fête du village ?


KATUCHA.

Oui.


NEKLUDOFF.

Nous devions courir ensemble. Je te pris par la main, comme ça… une, deux, trois !… et je m’élançai sur la gauche… J’entendais près de moi le frou-frou de ton jupon empesé…


KATUCHA.

Oui, mais vous alliez si vite, si vite, que vous m’avez bientôt dépassée.


NEKLUDOFF.

Et alors ? Dis, puisque tu sais mieux que moi.


KATUCHA.

Et alors… je courus me réfugier derrière un bouquet de sureaux où il était convenu qu’on ne

devait pas courir…

NEKLUDOFF.

Et où je m’élançai pour te rejoindre… Hélas ! voilà, voilà !… J’avais tout à fait oublié un grand fossé rempli d’orties, et qui est-ce qui est tombé dans le fossé ?


KATUCHA, riant.

Vous, Dimitri Ivanowitch !… Oh ! mais vous vous êtes bien vite relevé.


NEKLUDOFF.

Bien sûr, puisque tu me tendais la main… comme ça, tiens, donne… (Il lui prend la main.) Et tu te rappelles ce que tu m’as dit ?


KATUCHA.

Non.


NEKLUDOFF.

« Vous avez buté », tu as dit… Et alors ?…


KATUCHA.

Et alors… je m’approchai de vous, et alors, sans que je sache comment, pendant que je rajustais ma natte qui s’était défaite dans la chute…


NEKLUDOFF.

Alors ?


KATUCHA.

Alors, vous vous êtes penché et je crois bien que vous m’avez embrassée…


NEKLUDOFF.
Sur tes lèvres, Katucha, sur tes lèvres.

KATUCHA.

C’était mal, cela, Dimitri Ivanowitch, mais je ne vous en ai pas gardé rancune.


NEKLUDOFF, l'enlaçant.

Amour… (Se relevant brusquement.) Tu n’as rien entendu ?… Un bruit. (Katucha rit.) Pourquoi ris-tu ?


KATUCHA.

Je ris, parce que vous n’êtes pas habitué ; mais moi, je sais… vous voulez savoir ce que c’est ?… C’est la gouvernante qui ronfle au-dessus.


NEKLUDOFF, riant.

Ah ! bon ! Ronfle, bonne vieille… Je ne suis plus habitué aux bruits de la maison… Et ceci, ce sont les cloches, là-bas… (Il va à la fenêtre et l'ouvre toute grande.) Oh ! la belle nuit humide et chaude… Viens près de moi. Personne ne peut nous voir… Écoute encore ce bruit étrange… C’est le printemps. C’est la glace de la rivière qui craque sous la lune…


KATUCHA.

C’est le printemps, Dimitri.

(Ils regardent au dehors.)

NEKLUDOFF.

Écoute, un coq chante déjà… D’autres lui répondent, là-bas… Comme c’est doux !… Rien… rien que la rivière qui continue son fracas, là-bas derrière les arbres… Tiens ! il y a donc encore des gens à la ferme ?

(Il se penche.)

KATUCHA.

Oui, les paysans du village voisin qui sont venus raccompagner ceux d’ici… Ils sont venus pour le feu de Pâques, Dimitri.


NEKLUDOFF.

Ah ! oui ! la grande flambée devant laquelle on chante des chansons ; et, au refrain, tout le monde frappe des mains, en faisant tous bas un vœu.


KATUCHA.

Et ce vœu-là est exaucé dans l’année, Dimitri.


NEKLUDOFF.

Dis, dis-moi à l’oreille une de ces chansons… et tu feras un vœu au refrain.


KATUCHA.

Je ne peux pas… cela réveillerait vos tantes, Dimitri !


NEKLUDOFF.

Non, tout bas, à l’oreille… Dis-moi tout bas la chanson qui porte ton nom, Catherine.

(Alors Katucha, les mains jointes, se met à chanter.)

KATUCHA, à mi-voix.
Catherine, Catherinette légère,
Tu n’es pas partie, tu n’es pas partie…
Celui qui fait vœu le verra
Avant que neige soit fondue,
Zi zi, zizipititzi.

NEKLUDOFF.

Tout bas, tout bas… à l’oreille…

(Elle reprend le refrain et tous les deux murmurent à mi-voix en frappant des mains.)

NEKLUDOFF, KATUCHA.
Catherine, Catherinette légère…
Zi zi, zizipititzi.

NEKLUDOFF.

Tu as fait un vœu, ma petite ?


KATUCHA.

Oui, Dimitri, j’ai fait un vœu.

(Elle garde les mains jointes ; sa poitrine se soulève.)


NEKLUDOFF.

Mais, Catherine, il y a un autre usage de Pâques… Le connais-tu ? On doit s’embrasser sur les

lèvres. Car nous sommes tous égaux, ce jour-là !

KATUCHA.

Non, Dimitri. Je connais l’usage… Le père embrasse sur les lèvres et l’étranger sur le front.


NEKLUDOFF.

Que Catherine donne donc le front à l’étranger.


KATUCHA.

Le voici.

(Elle tend doucement le front. Nedlukoff va l'embrasser.)

NEKLUDOFF.

Mais Catherine est si petite qu’il n’y a pas de place pour un baiser sur son front, et en croyant embrasser le front ce sont les lèvres qu’on embrasse.


KATUCHA.

Dimitri, c’est que j’ai relevé le front… (Elle rejette sa tête en arrière. Ils s’embrassent longuement sur la bouche. On entend les chants des paysans qui s’en vont au loin en chantant des mélopées.) Ah ! que faisons-nous, mon Dieu ! J’ai peur, Dimitri Ivanowitch !… Par grâce, mon chéri, laissez-moi !


NEKLUDOFF.

Oh ! que je t’aime, Katucha ! que je t’aime !


KATUCHA, pleurant.

Et demain vous serez parti, et je ne vous reverrai jamais… Ah ! c’est mal… Laissez-moi m’en aller, Dimitri.


NEKLUDOFF.

Eh bien, pars si tu veux.

(Il ouvre les deux bras tout grands. Katucha, la tête dans sa poitrine, soupire.)

KATUCHA.

Je veux m’en aller… Je veux m’en aller…

(Et en disant cela, elle se serre tout contre lui.)

Dehors, les chants se mêlent dans la nuit bleue :

Christ est ressuscité !



RIDEAU

ACTE PREMIER


LE JURY


La salle de délibération du jury, à la cour d’assises à Moscou. Grande table au milieu, avec douze chaises, rangées autour. Porte au fond ; trois marches. Portes latérales.



Scène PREMIÈRE


DEUX HUISSIERS


PREMIER HUISSIER, taillant les crayons

Tous les crayons étaient épointés.


DEUXIÈME HUISSIER.

As-tu regardé s’il restait assez d’encre ?


PREMIER HUISSIER.

Oui.


DEUXIÈME HUISSIER.

Dépêche-toi, ça va être fini.


PREMIER HUISSIER.
Quelle affaire juge-t-on ?

DEUXIÈME HUISSIER.

Une affaire d’empoisonnement. Tu sais bien… la Maslowa.


PREMIER HUISSIER.

Non.


DEUXIÈME HUISSIER.

Mais Si… On n’a parlé que de cela dans les journaux… Une fille qui a empoisonné un vieux marchand dans une maison.


PREMIER HUISSIER.

Ah ! oui, je sais !


DEUXIÈME HUISSIER.

Ça doit approcher. Où en est-on ?

(Il entr'ouvre la porte du fond. On entend la voix du président.)

LA VOIX DU PRÉSIDENT.

Laissez-moi, en terminant, vous rappeler que la société a remis entre vos mains l’exercice de ses droits les plus redoutables mais les plus augustes. Vous êtes sa conscience même ; vous vous convaincrez du danger que constituent pour la société les éléments dégénérés des phénomènes pathologiques, et liés par votre serment vous saurez…

(L’huissier referme la porte.)

DEUXIÈME HUISSIER.

Ça y est… le jury va sortir. Tout est prêt ?


PREMIER HUISSIER.

Oui… Tu n’as pas connu le président Sibelief, toi ?… C’est lui qui était malin.

(On entend un brouhaha.)

DEUXIÈME HUISSIER.

Attention !

(La porte s’ouvre. On voit deux gendarmes, l'épée au clair, douze jurés descendent un à un. On entrevoit la salle de la cour d’assises. Quand ils sont tous descendus, les gendarmes referment la porte.)


Scène II


LES JURÉS

D’abord une gêne générale. Les uns dégourdissent
leurs jambes. Les autres respirent avec bruit.

PREMIER JURÉ.

Cigarette ?


DEUXIÈME JURÉ.

Cigarette !


PREMIER JURÉ.
Une cigarette, oui… Ça fouette les idées.

LE PROFESSEUR.

Le président a fait un fort beau résumé.


LE MARCHAND.

Il aurait bien dû ouvrir les fenêtres.


LE PROFESSEUR.

Le fait est qu’il faisait étouffant.


LE MARCHAND.

Encore si on pouvait enlever sa veste…


UN JURÉ.

Du feu ?


LE CAPITAINE, secouant ses jambes.

Sacristi, hein, colonel, c’est plus dur que de commander une batterie ?… J’en ai des fourmis dans les jambes…


LE PRÉSIDENT.

Nous sommes tous là ?… Messieurs les jurés, je vous invite à prendre place.


UN JURÉ.

Je vous demanderai de ne pas m’asseoir pendant une seconde…


LE MARCHAND, à un juré.
Je suis le marchand Baklachov, et à votre servioe.

UN JURÉ.

Ah ! oui… fort bien.


DEUXIÈME JURÉ.

Quelle heure ?


LE COMMIS.

Trois heures et demie.


UN JURÉ, à un autre juré.

Ce marchand est insupportable… et il sent l’ail d’une façon odieuse.


DEUXIÈME JURÉ.

Mais il a l’air d’un brave homme.


LE PROFESSEUR, à Nekludoff.

Pardon… vous êtes bien le prince Dimitri Nekludoff ?


NEKLUDOFF.

Parfaitement.


LE PROFESSEUR.

Je ne sais si vous me remettez bien. Pierre Grassimovitch, professeur au Gymnase. J’ai eu l’honneur de vous connaître, il y a deux ans, quand vous étiez officier de la Garde.


NEKLUDOFF.

Ah ! fort bien.


LE PROFESSEUR.

Alors, le sort vous a désigné aussi ? Vous ne

vous êtes pas fait dispenser, prince ?

NEKLUDOFF.

L’idée ne m’en est pas même venue.


LE PROFESSEUR.

Eh bien, voilà un beau trait de courage civique… Souffrir la faim et la soif, hé, hé !… Encore si on pouvait piquer un petit somme !


TROISIÈME JURÉ.

Moi je crois bien que j’ai dormi quelques minutes.


LE PRÉSIDENT.

La délibération est ouverte, messieurs.

(Un silence. Ils se rapprochent tous instinctivement de la table.)

LE MARCHAND, très haut, tout de suite.

La petite n’est pas coupable ; il faut l'acquitter.


LE PRÉSIDENT.

Pardon, pardon… vous allez un peu vite en besogne… Nous n’avons pas à l’acquitter ou à la condamner… La peine ne nous regarde pas. Nous avons à dire si une fille, la Maslowa, de complicité avec la vieille Euphémie Botschew, aujourd’hui décédée, a empoisonné un marchand, Smielkow, dans la maison publique dont cette fille faisait partie… Oui ? Non ? C’est tout… Comprenez- vous, mon ami ?


LE MARCHAND.

Je ne sais pas ce que j’ai à dire ou non… Je sais que c’est la vieille qui a fait le coup… Elle s’est tuée quand on l’a arrêtée. Elle a bien fait. Quant à la petite, elle est innocente… ça se lit dans ses petites mirettes noires.

(Protestations.)

LE PRÉSIDENT.

Permettez… voyons… du tact, mon ami…


UN JURÉ.

Nous examinerons…


DEUXIÈME JURÉ.

Attendez.


TROISIÈME JURÉ.

J’avoue que je ne distingue pas le mobile.


LE PROFESSEUR, d’une voix aiguë.

Pour moi, toute la question est dans l’autopsie.


LE COMMIS.

Le mobile, c’est le vol… Elle a volé : Elle s'est contredite.


LE MARCHAND.

Et qui ne se contredirait pas ?… Je voudrais vous y voir un peu, vous !

(Exclamations générales.)

LE PRÉSIDENT, frappant la table avec un coupe-papier.

Je vous en prie, messieurs, asseyons-nous autour de la table et délibérons avec calme.

(Ils s’asseoient tous autour de la table.)

LE COMMIS, rompant le silence.

Quelles rosses que ces filles ! Moi, je suis commis dans un magasin de ganterie, eh bien…


DES VOIX

Chut, chut…


LE PRÉSIDENT.

Messieurs, arrivons aux questions.


LE CAPITAINE, se levant.

Permettez… Il m’est arrivé une histoire analogue qui peut édifier messieurs les jurés… C’est arrivé à un de mes amis, en retraite comme moi, je peux dire son nom, le capitaine Noblaski… Bon ! Il prend une femme de ménage qui lui montre de faux certificats… Elle sortait comme la Maslowa d’une maison innommable. J’ai vu la femme de ménage plus de vingt fois chez lui !… Bon !… Un jour, deux salières, une pince à sucre et…


LE PRÉSIDENT.

Capitaine, capitaine, vous raconterez cela après…


LE PROFESSEUR.

Aux questions !


LE CAPITAINE.

Interrompez-moi… c’est votre droit, monsieur le président… mais je n'admets pas que monsieur… là… le professeur, m’interrompe de cette

façon agressive et ironique qui m'agace.

LE PROFESSEUR.

Vous dites ?


LE CAPITAINE.

Si vous n’avez pas le respect de l’armée…


LE PROFESSEUR, sarcastique.

Pardon… l’armée n'a rien à voir dans la question qui nous occupe.


LE CAPITAINE, avec énergie.

Pardon : il s’agit d’une fille de maison publique. Or, mes hommes sont exposés plus que les autres dans cette question !… Il y a là un cas grave… Un assassinat dans ces sortes d'institutions doit être réprimé avec énergie… Car il ne s’agit là que d'un marchand… mais si la vie d un officier supérieur…


LE MARCHAND, s’agitant.

Comment, que d’un marchand !… que d'un marchand… Mais je suis marchand, moi, monsieur !

(Il se lève et va sur le capitaine.)

LE CAPITAINE.

Je ne veux pas dire…

(Léger tumulte. On force le marchand à se rasseoir.)


LE PRÉSIDENT, frappant la table d’un couteau à papier.

Messieurs, de grâce, arrivons à la question… Nous sommes tous un peu pressés… nous avons tous pris pour accomplir notre devoir de citoyen sur notre travail et nos affaires… Il ne faut pas en abuser. D’autant que nous avons d’autres affaires à juger. Je vais faire la lecture de la question (Il lit.) « Catherine Maslowa, vingt-sept ans, est-elle coupable d'avoir, de complicité avec la vieille Euphémie Botschew, qui s’est tuée le jour même de son arrestation, ôté la vie au marchand Smielkow en lui donnant du poison dans du cognac, avec l'intention de lui dérober son portefeuile et une bague en brillants ?… »


LE COMMIS.

Quelles rosses…


NEKLUDOFF, vivement.

Le président permettra que je résume clairement à messieurs les jurés, tant sa réponse a été nette, la justification qu’a donnée la Maslowa. La vieille Euphémie, propriétaire de l'établissement, s’est tuée en avouant son crime. Il n’y a pas de doute sur cela. Elle s’est fait justice. Or, l’accuation de complicité portée sur la Maslowa est absurde. Elle a remis au marchand… qui était en état d’ébriété, d’ailleurs… la tasse de cognac, sans savoir qu’il y avait du poison dedans. Pourquoi l’aurait-elle tué ? Une pauvre fille en maison n’a pas tant besoin d’argent.


LE MARCHAND.
Bien sûr… Qu’en aurait-elle fait ?

DEUXIÈME JURÉ.

Moi aussi je la crois innocente, comme le prince Nekludoff. Néanmoins, elle avoue que la vieille lui avait dit :« J’ai mis un peu d’opium dans le cognac ! »


LE CAPITAINE.

Et puis l’opium est aussi un poison. J’ai une belle-sœur qui a failli en mourir. Elle n’avait pris que quarante gouttes cependant.


LE PROFESSEUR.

Pardon… Les constatations médicales ont une conclusion dubitative. Je signale cette matière bien que cela n’ait pas un rapport direct avec l’affaire, puisque la victime est morte, mais dans l’intérêt de la vérité, les rapports médicaux fournissent un champ de discussion considérable et scientifique…


LE CAPITAINE, aigrement.

Nous ne sommes pas des savants


LE PROFESSEUR, vexé.

J'ai quelques connaissances toxicologiques qui…


LE PRÉSIDENT.

Ce n’est pas la question, puisque quel que soit le poison, la victime est morte.


UN JURÉ.
Très bien.

LE MARCHAND, se levant.

Pardon, monsieur le président, je demande la permission de marcher un peu, si ça n’est pas contraire à la loi… je parlerai tout de même… C’est mon docteur qui me le conseille… Moi, je ne suis pas fait pour rester assis toute une journée.


LE PRÉSIDENT.

À votre aise, Baklachov.


LE COMMIS.

Ce qui est sûr, c’est que la bague de la victime était en possession de la Maslowa… Ça, c’est un fait.


LE MARCHAND, tout en déambulant de long en large.

Mais elle nous l’a bien expliqué. Le marchand lui avait donné la bague. Smielkow prend cette femme. Il la trouve gentille (Riant.) et, entre nous d'ailleurs, il aurait pu plus mal tomber !… pas bête, le gaillard ! Il avait, ma foi, choisi un beau brin de fille.


LE COMMIS, pincé.

Vous n’êtes pas difficile.


LE CAPITAINE, froidement.

N’insistez pas.


LE COMMIS.
Permettez.

LE MARCHAND, s'animant.

Permettez vous aussi… Il s’amusait solidement, à la « sibérienne ». Je connais ça. Il avait bu un coup… Il ôte sa bague… et il dit : « Va, prends, tiens ! » Une poussée de sang, quoi ! Songez quel gaillard c’était, bougre !… moi, j’ai essayé la bague à l’audience : j’y entre les deux pouces… Ce n’était pas un doigt, c’était un concombre.


LE PROFESSEUR.

On ne donne pas ainsi une bague d’un grand prix à la première fille venue.


NEKLUDOFF.

Puisque Smielkow était ivre.


LE CAPITAINE, tirant un papier.

Ah ! pendant que j’y pense… J’attire votre attention sur une déposition fort singulière. La veille de l’empoisonnement, Maslowa avait dit à l’une de ses compagnes… j’ai noté textuellement la phrase… elle avait dit en parlant du malheureux (Il lit.) : Ce gros-là, il a de l'or plein ses bottes. Elle avait ajouté : Il me donnera ce que je voudrai.


LE MARCHAND.

Bon Dieu ! Tout le monde parle… Qu’aurait-elle fait de tant d’argent ?


LE PRÉSIDENT.
C’est un argument qu’on a déjà présenté.

UN JURÉ.

De ce train-là, ça va durer deux heures


DEUXIÈME JURÉ.

C’est probable.

(Il se lève pour boire un verre d’eau, au fond.)

LE MARCHAND.

Oh ! je ne sais plus ce qu’on a dit et ce qu’on n’a pas dit !


LE PRÉSIDENT, à un vieillard à sa droite, qui n'a rien dit depuis le commencement.

Et vous ? vous ne dites rien. Quel est votre avis ?


UN JURÉ.

Il est sourd.


LE VIEILLARD, hochant la tête, comme s'il sortait de sa rêverie.

Nous ne sommes pas des saints… nous ne sommes pas des saints…


LE PRÉSIDENT, se penchant à son oreille.

Mais il ne s’agit pas de cela… La question est…


LE VIEILLARD, se soulève de sa chaise et dit.

Nous ne sommes pas des saints… Il vaut mieux toujours pardonner.

(Et il se rassied en hochant toujours la tête.)

UN JURÉ.

Il n’est pas sourd… Il est idiot.


NEKLUDOFF.

Pas tant que vous croyez.


DEUXIÈME JURÉ.

Moi, je suis de l’avis du prince. Elle est innocente.


LE COMMIS.

Il y a là un véritable cas de psychologie. Ceux qui sont à même comme moi de connaître les femmes, car grâce à la clientèle mondaine de notre maison…


LE MARCHAND, pouffant.

Ahl là, là… Si nous parlons de ça !…


LE COMMIS, vexé.

Vous ne pouvez pas connaître les femmes, Baklachov ; votre vie modeste…


LE MARCHAND, l'interrompant en se levant.

Oui, certainement, et je n’en rougis pas… Je le dis avec orgueil : je suis un modeste !…


LE PRÉSIDENT.

Je vous exhorte au calme, Baklachov. Messieurs,

messieurs, il est déjà plus de quatre heures.

UN JURÉ.

Quatre heures ? Sapristi ! moi qui ai rendez-vous à quatre heures et demie !


DEUXIÈME JURÉ.

Personnellement, mon opinion est faite depuis deux heures. Je n’en changerai pas… et j’ai un mal de tête fou !


NEKLUDOFF.

Il s’agit cependant d’une vie humaine !… Ayons un peu de courage !… La présomption ne tient pas debout. Il n’y a pas de preuves et l’on ne peut pas condamner sans preuves. Songez que cette fille n’est pas une simple brute d’instinct. Elle vous l'a dit tout à l’heure… elle a reçu de l’éducation. Elle a descendu les échelons de la misère irresponsable.


LE CAPITAINE.

Raison de plus, elle est d’autant plus coupable. Elle a goûté les bienfaits d’une vie paisible, honnête… Elle nous a dit qu’elle avait été élevée dans un château, par de vieilles dames de la plus haute aristocratie. Ses mauvais instincts seuls en ont donc fait une prostituée. Elle est un élément actif de corruption sociale.


NEKLUDOFF, s’animant.

Qu’en savez-vous ? Cette déchéance n’est-elle pas peut-être la faute des autres ? Vous ne connaissez pas la source, oui peut-être pure de cette mort prématurée. C’est le mystère… en vérité, le grand mystère qu’on ne peut pas pénétrer. Elle vous a parlé d’années de misère, de lutte… n’est-ce pas ? Il y a la trace de cela sur son visage, à bien voir.


UN JURÉ, à mi-voix à un autre.

On a beau être prince, hé ! hé !

(Il ricane.)

NEKLUDOFF, s’arrêtant net.

Vous dites ?


LE JURÉ.

Moi ? Rien… Je tousse !… J’ai fait hum hum ! voilà tout.


NEKLUDOFF, troublé.

Enfin… je… je… je dis cela parce que, n’est-ce pas, c’est mon devoir…


TOUT LE MONDE

Parfaitement ! Parfaitement !… Je vois bien !

(Nekludoff se rassied mollement.)

LE PRÉSIDENT, à Nekludoff.

Prince, je vois que votre opinion à tous paraît être faite.


DES VOIX

Oui ! Oui !


LE PRÉSIDENT.

Il est tard… Et la justice elle-même nous saura gré de ne pas prolonger inutilement notre délibération.


UN JURÉ.

Très bien.


LE COMMIS.

Bravo !


LE PRÉSIDENT.

Messieurs les jurés, vous avez à répondre sur deux questions uniquement : 1o La femme Catherine Maslowa est-elle coupable d’assassinat ? 2o Avec ou sans circonstances atténuantes ? Nous allons procéder au vote. Veuillez écrire chacun votre vote et me le remettre.

(Ils écrivent. Les uns se lèvent après avoir écrit et pendant que les autres continuent sur le devant de la scène, ils parlent à voix basse.)

UN JURÉ.

Ouf ! C'est accablant !… J’ai un mal à la tête !…


DEUXIÈME JURÉ.

Voulez-vous mon crayon migraine ?


UN JURÉ.

Volontiers !


LE CAPITAINE, au jugé, en tirant sa montre.

Diable ! Diable !… Est-ce qu’après, la délibération

sera longue ?…

UN JURÉ.

Non. Cinq minutes. Juste le temps de rédiger l’arrêt.

(Le commis tire une petite glace de sa poche. Il y a un très long moment où l’on n'entend que le susurrement des voix dans le silence.)

LE VIEILLARD, dans le fond, remettant son vote.

Nous ne sommes pas des saints…

(Silence.)

LE PRÉSIDENT, après avoir parlé à l'huissier, trie les papiers, etc…

Messieurs, la délibération est close. Voici le résultat. (Tout le monde se rapproche de la table.) Le jury, à la majorité de deux voix, a déclaré l’accusée coupable avec circonstances atténuantes.


LE MARCHAND.

La pauvrette !


NEKLUDOFF.

Mais c’est abominable !… Vous condamnez une innocente.


LE PRÉSIDENT, l'arrêtant.

Pardon, prince. La délibération est close. Je vous invite à respecter l’autorité de la chose jugée.

(Il sonne les huissiers. Tout le monde se lève. Le président d'un air solennel et gauche tient la feuille en main. L’huissier va ouvrir la porte. On voit les gendarmes à nouveau tirer l'épée sur l'estrade. Les jurés, en file, rentrent l'un après l'autre, après avoir jeté leurs cigarettes.)

NEKLUDOFF, resté le dernier, n'entre pas.

Imbéciles !… Ça ne peut pas se passer ainsi… La malheureuse !… Je ne veux pas voir cela… c’est horrible !… (À un huissier.) Huissier, il faut que j’écrive un mot au président des assises, tout de suite. Avertissez le chef du jury que je suis souffrant… que je n’entre pas… qu’on me dispense… Une indisposition. Allez. Dites donc, l’autre, vous allez porter ceci au président, avant que la cour se retire… (Il griffonne un mot et le lui remet.) Je n’entre pas… Avez-vous un code ?


LE DEUXIÈME HUISSIER.

Oui, monsieur.


NEKLUDOFF.

Merci…

(Les deux huissiers sont sortis. Nekludoff feuillette avidement le code. À ce moment, la porte de droite s’ouvre, paraît un magistrat.)


Scène III


NEKLUDOFF, NIKHINE


NIKHINE.

Ah ! prince… Je venais savoir ce que vous étiez devenu. En ne vous voyant pas rentrer avec le jury, j’ai pensé que peut-être vous étiez indisposé ou que vous aviez oublié que je devais vous ramener en ville dans ma voiture, à la sortie de l’audience.


NEKLUDOFF.

Non, non, du tout…


NIKHINE.

Vous n’êtes pas souffrant ?


NEKLUDOFF.

Souffrant non, ce n’est pas le mot ; agité, oui, terriblement.


NIKHINE.

Qu’avez-vous ? Pourquoi cela ?

(Un huissier rentre parler à voix basse à Nekludoff. Il le congédie.)

NEKLUDOFF.

Il y a… il y a que nous venons de condamner une innocente.


NIKHINE.

Ah ! ce n’est pas la première fois que pareille chose se sera vue… Ah ! ils l’ont condamnée… à la majorité !


NEKLUDOFF.
Oui, avec circonstances atténuantes.

NIKHINE.

Alors, c’est une vingtaine d’années de travaux forcés.


NEKLUDOFF.

C’est affreux… c’est affreux… cela ne sera pas… Voyons, voyons, Nikhine, vous qui êtes magistrat, vous allez m’aider… II n’est pas possible que parce qu'une poignée d’imbéciles, pressés de manger, de rentrer chez eux ! (oh ! si vous les aviez vus autour de cette table !…) il n’est pas possible que parce que ces gens falots ont dit oui, on envoie cette fille en Sibérie !


NIKHINE.

Attendons le jugement.


NEKLUDOFF.

Je ne veux pas voir cela !


NIKHINE.

Dans cinq minutes, nous allons être fixés… mais la loi est formelle, il n’y a pas l’ombre d’espoir à conserver.


NEKLUDOFF.

Eh bien, il faut casser le jugement. Vous allez m’aider, Nikhine. Il faut faire transporter l’affaire devant une juridiction supérieure.


NIKHINE.

Devant le Sénat… oui. Dès demain je vais demander le dossier. Je réfléchirai. Mais, pour l’amour de Dieu, ne vous tourmentez pas ainsi… Quoi ! vous avez fait votre devoir. Votre conscience n’a rien à vous reprocher.


NEKLUDOFF.

Ma conscience, dites-vous ?… Ah !… au fait, je peux le dire, à vous… mais ceci entre nous, n’est-ce pas ?… Je vous demanderai que personne ne sache la part que je prends dans l’affaire.


NIKHINE.

Certainement, cela va de soi.


NEKLUDOFF.

Et puis, j’ai besoin de parler. Devant ces brutes, que dire ? Eh bien, vous allez comprendre, vous, l’agitation de mon âme… Il y a, mon ami, que dans cette pauvre fille publique, cette épave, dans cette fille au visage blême, sous le fichu et le sarrau gris des prisonnières, j’ai reconnu une petite servante, une espèce de pupille — femme de chambre, qui habitait autrefois chez deux de mes tantes, il y a dix ans, et que j’ai séduite là-bas, un soir, avant de partir pour me battre, quand j’étais lieutenant à la garde.


NIKHINE.

Ah ! bien… Vous ne l’aviez pas revue depuis ?


NEKLUDOFF.

Non… La vie… la vie… Nikhine !… Je partis après lui avoir glissé un billet de cent roubles… Depuis, j’avais bien appris, par une lettre de mes tantes, qu’elles avaient été contraintes de se séparer d’elle, comme elles disaient… Et je ne m’en étais pas autrement occupé… Quelquefois l’idée m’a traversé l'esprit… Je me disais : qu’a-t-elle pu devenir ? mais, au fond, j’évitais d’y songer ; et maintenant, tout à l’heure, la ressemblance était tellement grande et la coïncidence tellement étrange que je me disais : non… non… ce n’est pas possible… elle s’appelle la Maslowa, d’abord, ce n’est pas le même nom… je suis bête !… Mais lorsque le président lui a dit : la Maslowa, c’est votre surnom public, je vous demande votre nom de baptême, elle a répondu tout bas, avec une petite voix qui m’a bouleversé : autrefois, on m’appelait Catherine… Catherine !… c’était elle ! Je distinguais clairement, à présent, sur son visage encore doux et joli, cette particularité mystérieuse qu’il y a dans chaque visage et qui le rend différent de tous les autres, en fait une chose unique, spéciale sans équivalent. Cette prostituée, mon ami, je l’ai pressée autrefois délicieusement sur mon cœur.


NIKHINE.

Je comprends… Mais que voulez-vous ?… tout le monde a dans sa vie…


NEKLUDOFF.

Oui, tout le monde fait ainsi… C’est comme cela que je parlais autrefois, pour étouffer toute conscience… Mais il y a une autre chose… il y a une autre chose… et j’ose à peine vous le dire, Nikhine, tellement cela m’angoisse… Autre chose que je viens de comprendre, là, entre deux phrases entrecoupées…

(Il s’arrête.)

NIKHINE.

Quoi ?


NEKLUDOFF, baissant la voix.

Il y a eu un enfant… Il y a eu un enfant !… Comprenez-vous maintenant !… comprenez-vous toute l’horreur ?… Un enfant !… je n’ai plus entendu que ce mot… j’ai compris tout : la lettre ambiguë de mes tantes… « Se séparer d’elle », cela voulait dire qu’ensuite on l’avait chassée, jetée dehors ! C’est donc moi, moi seul qui ai fait cela… Et à travers les sanglots, les phrases entrecoupées, j’ai entrevu toute une vie affreuse, la chute d’année en année, la chute triste, triste… Et je ne sais quoi montait en moi… Je me disais : ce n’est rien, ce n’est rien… et pourtant j’avais l’impression qu’une main puissante me ramenait de force en présence de ma faute, et que cette main exigeait quelque chose de moi… Je me refusais à croire que je fusse pour quelque chose là-dedans, mais voyez-vous, c’est là, à la nuque, comme une main qui tient, qui serre et qui ne lâchera plus. Et je n’avais qu’une seule idée… tuer cette image, mais que cela finisse, ah ! que cela se hâte de finir !…


NIKHINE.

Il vaut mieux que vous n’attendiez pas l’arrêt, en effet, qui vous émotionnera inutilement… Venez, sortons ensemble. (Il lui tend son chapeau.) Et puis, en vérité, prince, je comprends vos scrupules, mais vous êtes dans un état d’agitation disproportionné. Ce sont les hasards de la vie…


NEKLUDOFF.

Oh ! c’est que vous ne pouvez pas me comprendre… Pour comprendre, il faudrait que vous sachiez ce qu’a été pour moi cette petite servante aux doux yeux… Il faudrait que vous sachiez ce qu’a été Katucha dans le fond mystérieux de mon enfance. Katucha, qui, une nuit de Pâques, m’avait si innocemment regardé de ses yeux amoureux tout brillants de bonheur et de rêve. Tableau charmant, morceau de vie délicieuse découpé dans mon souvenir, là-bas, Katucha !… Je n’ai jamais pu penser à ce visage évanoui sans que toute ma tristesse se soit enfuie… Et pendant que je réfléchissais, accablé, tout d’un coup… oh ! pensez à cela !… ses deux yeux avec leur étrange regard se sont fixés sur moi ; ses deux yeux noirs me regardaient. C’était affreux. Je me disais : elle m’a reconnu, et machinalement j’allais me lever, parler, je ne sais pas… mais non… les yeux se portèrent ailleurs, passèrent : elle ne m’avait pas reconnu. Il y avait quelque chose de si extraordinaire dans l’expression, de si navrant dans ce regard !… et à côté de cette tête de prisonnière, malgré moi, je juxtaposais la petite tête d’autrefois avec la coiffe et le nœud rouge dans les cheveux, si jolie que le soleil m'en paraissait plus beau… et pendant qu’elle m'a regardé ainsi, j'avais envie de me lever et de crier : Catherine ! Catherine ! c’est moi !… me reconnais-tu ?


NIKHINE, cherchant à l'entraîner.

Allons, venez !


NEKLUDOFF, résistant, agité au possible.

Et cette accusation stupide, finalement !… Sont-ils bêtes ! Non !… Empoisonner ce passant anonyme ! Pourquoi ?… Mais n’y eut-il que l’effroi de son regard pour prouver son innocence… son regard de pauvre bête traquée !… Ah ! c’est affreux !… Que peut-elle penser à cette heure ? Peut-être a-t-elle évoqué mon image dans son désespoir !… Et ne rien pouvoir !… Elle va entendre cette condamnation, la malheureuse, et elle ne pourra pas même crier… elle va se débattre contre ces murs affreux, seule, seule… Oh ! que cela finisse, pour Dieu !


NIKHINE.

N’y pensez pas… Votre visage est tout bouleversé.


NEKLUDOFF, mordant sa moustache.

J’ai éprouvé déjà une sensation analogue à celle que j’éprouve, Nikhine, je me souviens… à la chasse, des fois… lorsqu’il fallait achever un oiseau blessé… une impression faite de pitié et de chagrin… L’oiseau est là ; il se débat dans la carnassière, on entend l’atroce battement de ses ailes. Alors on plonge la main au hasard ; on le plaint, on hésite, en même temps, on voudrait l’achever vite, vite… on marche pour étouffer le glissement désespéré contre le cuir, et… (Il s’interrompt en regardant Nikhine qui paraît inattentif depuis un instant et tourne la tête vers la porte du fond…) Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi n’écoutez vous plus ? Ah! est-ce que ?…

(On entend vaguement des bruits dans la salle d’audience.)

NIKHINE, nerveux.

Où en sont-ils ?… voyons… où en sont-ils ?

(Il va entr’ouvrir la porte du fond. On perçoit les derniers mots de l'arrêt que lit le président, puis aussitôt un grand cri.)

LA VOIX DE LA MASLOWA.

Je ne suis pas coupable, pas coupable !… Je le jure… je n’ai pas voulu tuer, mon Dieu !… Je dis la vérité, la vérité !… Mon Dieu, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi !…


NEKLUDOFF, criant à tue-tête.

Fermez cette porte, fermez cette porte ! Pour Dieu, fermez !… C’est trop horrible !

(Nikhine referme précipitamment la porte et redescend vers Nekludoff.)


Un temps.


(Les deux hommes écoutent encore malgré eux. On entend un bruit de crosses de fusils qui retombent. Nikhine va parler. Nekludoff l'arrête d’un geste.)

NEKLUDOFF.

Attendez…

(Ils restent ainsi l'oreille aux aguets. On n’entend plus rien.)

NIKHINE.

C’est fini.

(Nekludoff relève la tête et regarde Nikhine.)

NEKLUDOFF.

L’oiseau ne bat plus dans la carnassière.


RIDEAU

ACTE DEUXIÈME


CHEZ LES KORTCHAGUINE

Un salon attenant à de vastes appartements de réception, du plus mauvais goût français. Luxe officiel Louis XVI. Profusion de palmiers et de bibelots Quantité de lampes.



Scène PREMIÈRE


MISSY, KOLOSSOW, LA PRINCESSE SOPHIA KORTCHAGUINE, NATACHA, sœur de Nekludoff et son mari, IGNATY-NIKIPHOROVITCH

(Missy et Kolossow jouent au ping-pong sur une table au fond)

MISSY.

Play.


KOLOSSOW.

Yes !


MISSY.

Feefteen !


KOLOSSOW.

Je crois qu’il ne me reste qu’à mourir.


LA PRINCESSE SOPHIA, montrant les joueurs.

Les vifs mouvements ! La chose gracieuse,

n’est-ce pas ?

MISSY.

Vous savez, Natacha, votre frère est aussi mon élève.


NATACHA.

Un bon élève ?


MISSY.

Oh ! le prince ne fait aucun progrès… comme Kolossow, du reste. (À Kolossow.) Ha ! comme vous tenez mal votre raquette.


NATACHA.

Je m’étonne qu’il n’arrive pas… (À Ignaty.) Qu’en dis-tu ? À quelle heure les jurés sont-ils libres ?


IGNATY.

Mais quand l’audience est terminée, mon amie.


MISSY.

Je parie qu’il s’habille… Il ne viendra qu’en habit.


LA PRINCESSE.

Il est si délicat, notre cher Mitia… C’est l’homme du monde le plus accompli que je sache… Est-ce qu’il a terminé son tableau ?


NATACHA.

Il y travaille. Il fait en ce moment des essais de pyrogravure tout à fait curieux. Êtes-vous allée à la Dame aux Camélias… Cette femme est vraiment

d’une jeunesse extraordinaire.

LA PRINCESSE.

Oh ! la vie des actrices conserve !… Nous autres dames sans camélias, nous en sommes réduites à des morts prématurées.


MISSY, jetant sa raquette.

Non, décidément, il n’y a pas moyen de continuer.


NATACHA.

Quelle petite joueuse, Missy !


LA PRINCESSE.

Missy, mon enfant, veux-tu m’apporter quelque chose ? Je me sens si faible après mes repas.


KOLOSSOW.

Nekludoff fait donc de la peinture ?


IGNATY.

Je crois bien, il a le feu sacré. Vous ne saviez pas ? Depuis qu’il a donné sa démission de l’armée. Ça lui a pris vers la trentaine.


LA PRINCESSE.

Pour les hommes du monde, mon cher, c’est l’âge de la vocation. Vous qui êtes un artiste, Kolossow, allez regarder cette nature morte sur le chevalet.


KOLOSSOW.
Une de ses toiles ?

MISSY.

Et nous avons dû nous mettre à genoux pour qu’il nous la donnât.


KOLOSSOW.

C’est exquis d’arrangement ce potiron, ce verre de Venise et ces œillets… Tout à fait original… Cette finesse dans les œillets, cette fougue dans le potiron… une nature morte mystique et réaliste en quelque sorte.


IGNATY.

Dimitri est très bien doué… Il a fait de la peinture et de la musique dans les ateliers de Paris avec cette petite Marie Bashkirtoheff, qui, depuis, a tant fait parler d’elle.


NATACHA, à Ignaty.

S’il travaillait !… Tu te souviens à notre mariage comme il a chanté ce lied de Schumann ?… Schumann et Grieg, ce sont ses passions. Ah l Missy, il faudra que vous lui donniez le goût de Brahms qu’il dénigre comme un simple philistin !…

(Entre Nekludoff en habit.)


Scène II


Les Mêmes, NEKLUDOFF


LA PRINCESSE.
Le voilà, notre juré.

NEKLUDOFF.

Pas mal… merci !

(Il lui baise la main.)

LA PRINCESSE.

Nous désespérions.


NEKLUDOFF.

Excusez-moi, j’ai été retenu plus longtemps que je ne prévoyais.


MISSY.

Nous étions occupés à vous admirer… (Elle désigne le tableau.) Allons, faites le modeste.


NEKLUDOFF.

Comment, vous l’exposez ici, cette horreur ?


NATACHA, souriant.

Ahl Dimitri !


LA PRINCESSE.

Qu’il est amusant !… Mais l’artiste se retrempa dans son propre doute, comme disait Tourgueneff.


NEKLUDOFF, se plante devant le tableau et le regarde avec gravité.

Jamais je ne m’étais aperçu que ce fût si laid.


LA PRINCESSE, riant.

Asseyez-vous… reposez- vous… Les audiences sont fatigantes et pénibles, quand on a du cœur, n’est-ce pas, mon cher ami ?… Moi, qui suis si sensible, je ne pourrais pas…

(Missy a préparé le thé avec Natacha et en offre à Nekludoff.)

MISSY.

Un verre de thé ?


NEKLUDOFF, sèchement à Missy.

Non, merci !


KOLOSSOW prend le verre de thé.

Je connais un peintre qui raffole de la cour d’assises… Il m’a emmené un jour et le fait est que nous aperçûmes un vieux scélérat extraordinaire… un air à la fois sournois et révolté… On aurait dit le dieu du crime… À ce point de vue, comme peintre, vous n’avez rien trouvé de curieux ?


NEKLUDOFF.

Je ne suis pas peintre.


NATACHA.

Qu’as-tu, ce soir, Dimitri ? Quelle humeur !


KOLOSSOW.

Il me semble que les fonctions de juré vous affectent.


MISSY.

Ah ! n’en parlons plus !… (À Nekludoff.) Je vous offre un match !… Votre fatigue va s’envoler avec

les balles… Non ? Pas de ping-pong, ce soir !

NEKLUDOFF.

Je ne suis pas en train, c’est vrai.


LA PRINCESSE, se levant.

Je crois, mon ami, que vous manquez de confiance en vous, comme tous les délicats… Vous viendrez demain, n’est-ce pas ?… Vous savez que ma faiblesse m’interdit de veiller… Venez, Kolossow… Je vous conduis à mon mari… puisqu’il désire vous parler… Vous êtes capables de l’oublier, tous les deux.

(Elle sort en s’appuyant sur Kolossow.)


Scène III


Les Mêmes, moins LA PRINCESSE et KOLOSSOW


NEKLUDOFF.

Et puis, Missy, perdez donc l’habitude de vous habiller comme vous vous habillez… Cette robe est prétentieuse et laide.


MISSY.

Vous la trouviez jolie, l’autre jour.


NEKLUDOFF.
Vraiment ?… c’est que l’autre jour, j’étais stupide.

MISSY.

Qu’avez-vous, Dimitri ?


NEKLUDOFF.

Rien… mais en effet, je ne sais… une impression en entrant ici… j’ai senti tout à coup une atmosphère de ridicule extraordinaire… Ce Kolossow est idiot… Votre mère ne s’est jamais décolletée de façon aussi saugrenue pour son âge.


MISSY.

Vous l’avez toujours vue ainsi.


NEKLUDOFF.

C’est possible… L’accomplissement de certains gestes, de certaines habitudes de vie, se révèlent parfois soudain à nous dans toute leur stupide inutilité. Alors, on a la honte de soi-même… et le dégoût des autres… Excusez-moi.


MISSY.

Vous êtes dur. Vous voulez me faire de la peine… J’aime mieux ne pas vous donner cette triste satisfaction.

(Elle se retourne les yeux rouges.)

NATACHA, qui joue au ping-pong pendant que son mari la regarde faire.

Missy, apprends donc un jour à mon mari les règles du ping-pong.


MISSY.

Oh ! Ignaty est un homme trop grave ! Je ne le vois pas une raquette à la main… Faites voir, Ignaty, par pure curiosité, la figure que vous auriez, monsieur de la magistrature.


IGNATY.

Tenez… je vais satisfaire à l’instant votre curiosité… Voyons cela.

(Ils se mettent à jouer, en riant très fort.)


Scène IV


Les Mêmes, KOLOSSOW

Revient Kolossow

NEKLUDOFF, l'apercevant, vivement.

Ah ! Kolossow… un service, s’il vous plaît… Vous connaissez intimement le directeur de la prison ?


KOLOSSOW.

Je ne m’en flatte pas… Mais puisque vous connaissez mes plus ignobles relations… (Il lui prend le bras, en poussant un gros soupir.) Ah ! Dimitri, je rêvais tout à l’heure en vous attendant !… Notre vie de garçon se clôture… Vous rappelez-vous la petite Irma… Les bonnes soirées !…


NEKLUDOFF, sans l'écouter.

J’ai besoin que vous le préveniez, avec recommandation, de ma visite pour demain.


KOLOSSOW.
Qui ?

NEKLUDOFF.

Le directeur de la prison.


KOLOSSOW.

Ah ! bien.


NEKLUDOFF.

Il faut absolument que je voie un prisonnier et que je m’occupe d’un pourvoi en cassation.


KOLOSSOW.

Voilà qui est entendu… mais pour le pourvoi, il me semble que votre beau-frère… un magistrat…


NEKLUDOFF.

Non, je ne veux rien demander à cet homme-là !


MISSY, au ping-pong, à Ignaty.

Parfait !


NATACHA.

Bravo ! bravo !


MISSY.

Vous ne vous en tirez pas trop mal.


NATACHA.

Le lorgnon est diablement secoué… (À Nekludoff.) Et notre juré ?… Décidément, non… pas ce soir ?…


IGNATY.

Quelle sorte de prévenus avez-vous eu à juger aujourd’hui ?


NEKLUDOFF.

Oh !… peu de chose… un innocent.


MISSY.

Est-il drôle !


NEKLUDOFF.

Parole, un vrai.


IGNATY.

Dites alors : quelqu’un que vous présumez innocent, Dimitri… ce sera probablement plus juste.


NEKLUDOFF.

Vous avez le mot pour rire.


IGNATY.

Nous connaissons votre goût pour le paradoxe, beau-frère ! Vous n’avez jamais aimé la justice !


NEKLUDOFF, (lui frappant doucement sur le bras.)

Oh ! je vous en prie… entre nous, beau-frère… dites l’organisation judiciaire ou telle autre expression qui vous plaira, mais pas la justice, je vous en prie… Vous me feriez hausser les épaules, ce soir.


IGNATY.

Oui… je connais vos idées et vos lectures favorites… Darwin… Spencer…


NEKLUDOFF.

De grâce, ne vous mêlez pas du choix de mes lectures.


NATACHA, (inquiète du ton de la conversation, s’approche.)
Qu'est-ce qu’il y a ?

NEKLUDOFF.

Rien… rien. (À Ignaty.) Ces idées-là, je les ai depuis que je pense.


IGNATY, ironique.

Vraiment !… Et depuis combien de temps pensez-vous ?


NEKLUDOFF.

Depuis trois heures.


IGNATY, riant.

C’est peu.


NEKLUDOFF.

C’est assez… La justice !… Ah ! non, vraiment, comme si votre organisation avait un rapport quelconque avec la justice !


IGNATY.

Pour qui croyez-vous donc qu’on l’ait instituée ?


NEKLUDOFF.

Mais pour nous… uniquement pour nous, pour la haute classe sociale, qui a l’honneur de me compter parmi ses membres.


NATACHA.

Je t’en prie, Dimitri… il est si irritable !


NEKLUDOFF.

Laisse, laisse !


IGNATY.
Votre théorie est nouvelle pour moi.

NEKLUDOFF.

Mais la pratique ne l’est pour personne. Vos tribunaux à vous sont faits pour maintenir la société dans son état présent, et de là vient qu’ils persécutent et punissent terriblement ceux qui sont au-dessous du niveau commun… et ceux d’ailleurs qui, étant au-dessus de ce niveau, essayent d’élever la société jusqu’à eux.


IGNATY, tremblant.

Je ne puis moi, magistrat, vous laisser dire que des magistrats condamnent des hommes supérieurs au niveau commun… Nous condamnons, au contraire, les gens qui sont le rebut de la société.


NEKLUDOFF.

Et moi, je connais des forçats qui sont incomparablement supérieurs à leurs juges.


IGNATY, pâlissant.

Les tribunaux doivent prévenir le vice… et le corriger.


NEKLUDOFF.

Quelle justice y a-t-il à s’emparer d’un homme déjà dépravé par la paresse et les mauvais exemples pour l’enfermer dans une prison où la paresse lui devient une obligation et où les mauvais exemples l’entourent de toutes parts ?


IGNATY.

Si les hommes ne redoutaient pas la prison nous ne serions pas tranquillement assis chez nous aujourd’hui.


NEKLUDOFF.

Protection illusoire !… Ces mêmes hommes que vous enfermez sortent tôt ou tard plus dépravés, plus dangereux que jamais.


IGNATY, ricanant.

À votre avis, il faudrait donc tuer tout le monde ?


NEKLUDOFF.

Ce serait cruel… mais cela aurait au moins un sens… Ce que l’on fait aujourd’hui est cruel et n’a aucun sens…


IGNATY, se levant.

Mais je fais partie, moi, de ces tribunaux dont vous parlez si inconsidérément.


NEKLUDOFF.

Votre conscience vous jugera peut-être un jour… moi je me borne à signaler ce que je ne comprends pas.


IGNATY.

Il y a bien des choses que vous ne comprenez pas.


NEKLUDOFF.

En effet. Mais mon intelligence s’éveille. Et je me dis que lorsque le peuple s’éveillera à son tour et nous secouera comme les puces de sa peau, ce jour-là sera terrible. Voilà ce que je suis en train de penser.


IGNATY.

C’est de l’anarchie en smoking, mon cher. Prenez garde qu’elle ne retombe sur les gens de votre acabit, et que nous ne soyons impuissants avec nos lois à vous défendre contre les malfaiteurs que vous aurez ameutés par dilettantisme.


NEKLUDOFF.

Les malfaiteurs !… J’ai vu à la cour d’assises un magistrat s’évertuer à faire condamner une malheureuse fille dont la situation n’aurait provoqué que de la pitié chez un honnête homme… j’ai vu…


IGNATY, ému, des larmes de rage derrière le binocle.

Je ne ferais pas le métier que je fais si je n’étais pas convaincu de sa légitimité.

(Il va à la fenêtre et s’essuie les yeux.)

NATACHA, à Ignaty.

Calme-toi… À quoi cela sert-il, mon Dieu !… (À Nekludoff.) Dimitri, tu as été cruel pour mon mari.

(Elle prend Nekludoff par le bras et passe à droite, Ignaty rentre au salon.)

NEKLUDOFF.

J’ai dit la vérité.


NATACHA.
Et tu m’as fait beaucoup de peine.

NEKLUDOFF.

C’est vrai… je n’aurais pas dû parler ainsi… Quel est donc ce changement qui s’opère en moi, pour que je m’irrite si fort, que j’humilie à ce point mon beau-frère et que je fasse pleurer ma pauvre Natacha. (Il l’embrasse tendrement.) Voilà Missy… j’ai à lui parler.

(On voit Missy dans le salon, à côté. Nekludoff l'appelle.)

NEKLUDOFF, à Natacha.

Laisse-nous seuls, veux-tu ?

(Natacha va rejoindre son mari, après avoir souri à Missy.)

NEKLUDOFF, à Missy.

Asseyez-vous là, j’ai à vous parler… gravement, Missy.


MISSY.

Je vous écoute.



Scène V


NEKLUDOFF, MISSY


NEKLUDOFF.

Ce que j’ai à vous dire, en vérité, est de toute gravité… Vous sentez-vous en état de bien me comprendre ?


MISSY.
Je suis dans d’excellentes dispositions.

NEKLUDOFF.

Que diriez-vous si, avant de nous donner l’un à l’autre pour toujours, je vous disais ceci, que je ne suis pas un honnête homme ?


MISSY, souriant.

Je ne vous croirais pas. Je dirais : le voilà encore dans ses idées noires !


NEKLUDOFF.

Même si, en vous regardant bien dans les yeux, je répétais : « Missy, j’ai une faute grave à réparer et je ne suis pas un honnête homme. »


MISSY, après l'avoir bien regardé dans les yeux.

Dans ce cas, je vous répondrais : Dimitri, si vous prétendez avoir une faute grave à réparer, c’est donc que vous avez la possibilité de le faire… Eh bien, déchargez-vous de ce soin, rien n’est plus simple.


NEKLUDOFF.

Merci… Oui, mon enfant… Vous venez, tout doucement et sans le savoir, de dire la plus belle parole du monde, et de résumer exactement tout ce que je sens en moi d’indéfinissable… Je suis en proie à une très grande émotion. Depuis trois heures s’agitent en moi des remords, des angoisses, des enthousiasmes, de l’orgueil, beaucoup d’orgueil aussi… Je me trouve en présence de ma faute, de la grande faute de ma vie, et je sens très bien que je n’aurai pas de paix que je ne l'aie réparée… pas de bonheur possible que je n’aie effacé cette chose sur la terre.


MISSY.

Quelle est donc cette faute si grave, Dimitri ?


NEKLUDOFF.

Je ne puis pas vous la révéler ; vous êtes trop jeune pour cette confidence, trop enfant pour cet aveu… Et cependant, vous aussi, vous faites partie de mon trouble… oui,… car depuis tout à l’heure, depuis que tout m’apparaît vil et lâche dans ma vie, et que j’avais envie de m’accuser devant tout le monde, vous n’étiez pas exempte de ma pensée ; je me disais : quoiqu’il m’en puisse coûter, j’avouerai tout… Je dirai la vérité à Missy… je lui dirai que je suis un débauché… que je ne puis pas me marier avec elle… et que je lui demande pardon de l’avoir troublée… Je demanderai pardon comme font les enfants.


MISSY, très pâle.

Il suffit. N’ajoutez pas un mot ! Je ne comprends pas la faute à laquelle vous faites allusion… mais je crois deviner de quoi il s’agit… oui, peut-être… Cela vous regarde… cela est à vous… c’est votre secret et non le mien… Faites. Quelque peine que cela puisse me causer, faites tout ce qu’il faudra faire, Dimitri, et ne vous occupez pas de moi… Venant de vous, cela ne peut être que très bien,

n’est-ce pas ?… Allez là où vous devez aller.

NEKLUDOFF.

C’est une affaire de temps, seulement… d’un peu de temps.


MISSY.

Je ne sais, peut-être est-ce pour toujours que je vous perds…


NEKLUDOFF.

Missy !


MISSY.

Je ne sais, j’ai le pressentiment que je vous perds peut-être en cette minute pour toujours… Mais cela ne fait rien… J’ai l'âme très russe, vous me connaissez… Si nous devons nous revoir un jour, je vous aurai patiemment attendu, et avec joie, ayant la conscience que vous accomplissez quelque chose de nécessaire. Si non, je ne vous en voudrai jamais… et puisque c’est ma parole que vous me redemandez…


NEKLUDOFF, vivement.

Pour un temps seulement.


MISSY, reprenant avec autorité.

Puisque c’est ma parole que vous me redemandez, tenez, voici ma bague de fiançailles… elle n’est plus à moi.

(Elle retire une bague de sa main.)

NEKLUDOFF.
Ma petite Missy !…

MISSY, avec un sourire contracté.

Vous me la rendrez un jour si vous le voulez… ou jamais.


NEKLUDOFF.

Écoutez-moi… si vous saviez…


MISSY.

Pas un mot de plus, Dimitri… Vous avez de moi ce que vous vouliez : nous n’avons plus rien à nous dire maintenant… (Appelant désespérément Natacha dans le salon.) Natacha ! Natacha !



Scène VI


Les Mêmes, NATACHA, qui accourt.


NATACHA.

On dirait que vous avez pleuré. Vous ne vous êtes pas disputés ?


MISSY, nerveuse et éperdue.

Vous êtes folle !… Oh ! c’est joli, vos fleurs sur votre corsage… Je voulais vous dire… oui, au fait, vous savez mon dessin ?… voulez-vous venir le voir dans ma chambre… Oh ! j’ai fait un progrès énorme… mon professeur est très content…

(Elle l’entraîne en courant, et l’on entend leur babil se perdre derrière les palmiers.)


Scène VII


Les Mêmes, KOLOSSOW


KOLOSSOW, du salon.

Vous vous en allez parce que j’arrive ? C’est charmant !

(Il entre.)

NEKLUDOFF, allant à lui.

Alors, Kolossow, entendu… Je compte sur votre lettre au directeur de la prison ?


KOLOSSOW.

Je la ferai porter demain matin chez lui de très bonne heure.


NEKLUDOFF.

Merci et adieu.


KOLOSSOW.

Vous partez à l’anglaise… il est minuit seulement.


NEKLUDOFF.

Oui, je ne veux point passer par le grand salon.


KOLOSSOW.

La fatigue juridique ?


NEKLUDOFF.

Peut-être.


KOLOSSOW, clignant de l'œil.

Ahl ah ! parfait !… C’est cela ! Toujours la

petite actrice viennoise ?

NEKLUDOFF.

Vous êtes indiscret.


KOLOSSOW.

Non ? Alors, nouvelle ?

(Il le retient par la manche.)

NEKLUDOFF.

Nouvelle, en effet.


KOLOSSOW.

Ce Nekludoff… quel viveur !… Jolie ?


NEKLUDOFF.

Belle… très belle !


KOLOSSOW.

Et vous vous en allez vers le petit réduit parfumé… vers le nid.


NEKLUDOFF.

Oui… elle habite une maison merveilleuse en ce moment !… un nid comme vous dites !


KOLOSSOW.

Qui cela peut-il être ? La Stachowitch ? Cette chère amie raffole de vous. Cela finira par le cyanure de potassium… Mais ce n’est pas elle… Belle et élégante.


NEKLUDOFF.
Elégante, exquise… Ah ! cela !… Je vous présenterai.

KOLOSSOW.

C’est vrai ?


NEKLUDOFF, se dégageant.

Comptez-y, mon cher, comptez-y ! Bonsoir !


KOLOSSOW.

Bonne nuit, hein ?…

(Nekludoff sort.)


(Il entr’ouvre la porte par où vient de sortir Nekludoff et il chantonne un refrain démodé d’Offenbach, en envoyant des myriades de baisers avec ses doigts bagués.)

RIDEAU

ACTE TROISIÈME


LA PRISON DES FEMMES

La prison des détenues à Moscou. Une grande salle carrée, nue. Le plafond en voûte. Une énorme grille au fond à droite sépare cette salle du dortoir qu’on aperçoit en enfilade avec ses couchettes. — Une fenêtre grillée à gauche, une grande porte arquée à gauche, une petite en fer à droite. Des groupes de détenues debout et sur des bancs. Au lever du rideau, quatre femmes entourent la Maslowa. Près de la fenêtre, une détenue crie au dehors, par les barreaux. La plupart sont étendues par terre sur une couverture, ou assises sur des petites caisses en bois, qui contiennent leurs gobelets et leurs nippes.



Scène PREMIÈRE

LA MASLOWA. LA VIEILLE DÉTENUE, Plusieurs femmes, LA BEAUTÉ, LA GRANDE ROUSSE, LA GARDE-BARRIÈRE, LA BOSSUE, UN ENFANT, LA KORABLEWA, FÉDOSIA, Un gardien.


LA GRANDE ROUSSE, criant à travers les barreaux.

As-tu fini, vieux dégoûtant ?


LA VIEILLE, s’adressant à la grande rousse.
Tais-toi, idiote !

UNE FEMME.

Ah ! bien alors, si elle s’en mêle celle-là, on ne va plus s’entendre !…


LA BEAUTÉ.

C’est déjà suffisant avec la phtisique qui tousse tout le temps et la vieille qui marmonne ses prières.


UNE VIEILLE, agenouillée devant l'icône.

Notre-Dame-du-Salut, veillez sur nous, Notre-Dame-du-Salut, veillez sur nous…


UNE FEMME, à un enfant.

Kss ! kss ! mon chéri ! n'attrapera, n'attrapera pas… n’attrapera !…


UNE AUTRE FEMME

Bougre de gosse, je vais te relever ta chemise !…


LA GRANDE ROUSSE, criant par la fenêtre au fond.

Oui, mon vieux… c’est de la garce… de la belle garce de Moscou… et de la belle et de la fraîche encore… À ta disposition.

(Des femmes rient.)

UNE VIEILLE.

À qui parle-t-elle ainsi à la fenêtre ?


LA BEAUTÉ.

Aux forçats qui font leur promenade dans la cour.


LA GRANDE ROUSSE.

Hé ! le pelé, là ! le chien rasé… Avez-vous vu

ce qu’il a fait ? Sale tondu !

LA VIEILLE.

Assez, assez ! tais-toi la Rousse ! Tu nous embêtes.


LA GRANDE ROUSSE.

Tiens, voilà pour toi !

(Elle fait un geste obscène.)

UNE FEMME, près d’elle.

Ah ! Ah ! Ah ! ce qu’elle est drôle !


LA VIEILLE, sur le devant de la scène.

En voilà une peau de tambour ! Il y a bien de quoi rire !


LA BEAUTÉ.

La paix !… faites-la taire !


LE GARDIEN, survenant.

Allons, allons, vous allez voir ça, un peu… Veux-tu te taire, toi, la Rousse ?


LA ROUSSE.

De quoi, de quoi ? je ne fais de mal à personne.


LE GARDIEN.

Allez, foutez-moi le camp de cette fenêtre !


LA ROUSSE.

Ah ! bien… ahl bien vrai ! C’est toujours moi qu’on engueule.


UNE DÉTENUE.

Oh l ce qu’elle est assommante celle-là ! On

n’entend qu’elle.

LE GARDIEN.

Suffit ! et un peu de silence.

(Un grand silence s’établit.)


LA GARDE-BARRIÈRE, à la Maslowa qui pleure la tête dans ses mains.

Est-ce que tu t’habitues un peu, petite tante ?


LA MASLOWA.

Oh ! non… Celle qui me fatigue le plus, c’est celle-là qui marche tout le temps, en grognant comme un ours.


LA GARDE-BARRIÈRE.

La fille du diacre ?


LA BEAUTÉ.

Ah ! oui… C’est la fille d’un diacre, qui a noyé son enfant… il n’y a pas moyen de la faire changer. Elle va comme ça, d’un mur à l’autre, ne parlant à personne, jamais… À chaque fois qu’elle arrive au mur, elle grogne et puis se retourne… Hé, l’ours ! va-t’en un peu du côté du dortoir, faire ta promenade.

(La femme interpellée s’arrête, regarde, pousse un grognement et s’en va.)

UNE FEMME, à la Maslowa.

Dire qu’ils t'ont condamnée ! Moi qui croyais

qu’on allait t’acquitter.

LA GARDE-BARRIÈRE.

Jamais je n’aurais cru cela… Nous croyions qu’on allait te mettre en liberté tout de suite… Ça arrive, à ce qu’il paraît… On vous donne même de l’argent, des fois…


LA BEAUTÉ.

Je te l’avais toujours dit : choisis un avocat habile.


UNE FEMME.

Et alors, quoi ? La Sibérie ? Et pour combien de temps…


UNE AUTRE FEMME.

Vingt ans.

(Elles se sont toutes rapprochées.)

LA BOSSUE.

Mon Dieu ! mon Dieu !


L’ENFANT, s’approchant de la Maslowa.

T’as du pain, la dame, t’as du pain ?


LA BOSSUE.

Mon Dieu, mon Dieu, tout de même !

(La Maslowa éclate en sanglots.)

LA VIEILLE.

Allons, allons, la petite, ne te fais pas de bile, va ! Quoi ? on n’en meurt pas…


LA MASLOWA, murmurant comme une enfant.
Les travaux forcés !…

LA BOSSUE.

Aussi vrai que je le dis, ce sont des brigands… Et nous qui avons cru qu’on allait te mettre en liberté. La petite tante disait : « On va la mettre en liberté. » Et moi je répondais : « Mais ma petite tante, croyez-moi, ils l’attraperont… » Et voilà que j’avais raison. J’ai toujours raison, moi !


LA BEAUTÉ.

Moi je connais un avocat, aussi vrai que je le dis, il vous retirerait de l’eau sans vous mouiller… C’était celui-là qu’il fallait prendre.


LA VIEILLE.

C’est la destinée !… Croyez-vous que ce ne soit pas terrible de séparer un vieillard de sa femme et de ses fils… et de le laisser sans personne pour le nettoyer ? Ils m’ont mise ici et mon pauvre vieux est là-bas, et n’a plus personne pour lui nettoyer ses poux.


LA BOSSUE.

C’est toujours comme ça que ça se passe, avec ces maudits juges… « Pourquoi as-tu fait commerce d’eau-de-vie ? » Et avec quoi que j’aurais nourri mon gosse ?


LA MASLOWA.

Et moi qui n’ai rien fait ! Il faut que je sois perdue sans avoir rien fait !…


LA VIEILLE.

Te tourmente pas, ma fille… En Sibérie aussi,

on vit… Tu n’y périras pas.

LA MASLOWA.

Je sais bien… mais c’est la honte qu’il y a… Ce n'est pas à cette destinée-là que je m’étais attendue. Et moi qui étais habituée à vivre dans le luxe !


LA VIEILLE.

Contre Dieu, personne ne peut aller ! Contre Dieu personne ne peut aller !


LA MASLOWA.

Je le sais, petite tante, mais tout de même c’est dur.


UNE FEMME, à l'enfant.

Tiens, va t’amuser avec ça.


LA BOSSUE.

Allez, allez ! mets ça devant le poêle.


UNE FEMME, au tonneau de lessive.

Eh ! vous autres… par ici, un petit peu.


LA BEAUTÉ, dans le fond.

Qu’est-ce qu’a un peu d’huile pour mes cheveux ?


LA GRANDE ROUSSE.

Moi ; j’ai de l’huile de bras !… Ah ! ah ! ah.


UNE FEMME.

Oh ! là ! là ! C' que t’es bête !


UN GARDIEN, entrant.
La Maslowa, où est-elle ?

QUELQUES FEMMES, se soulevant à peine.

La voilà !


LE GARDIEN.

Tiens, prends ça, c’est une dame qui te l’envoie.


LA MASLOWA, se levant.

Quelle dame ?


LE GARDIEN, lisant.

Madame Kataïew.


LA MASLOWA.

Oh ! qu’elle est gentille ! (Aux femmes.) Madame Kataïew, c’est mon ancienne patronne… Elle était bonne pour toutes ces demoiselles !…


LE GARDIEN.

Voilà, il y a deux roubles cinquante kopecks et une boîte de cigarettes.


LA MASLOWA, empoignant le paquet.

Ah ! enfin, je vais pouvoir boire et fumer !


LE GARDIEN.

Allons, tu vas t’en payer, hein ?

(Il sort.)

LA BEAUTÉ.

Tu vas nous en offrir, j’espère ?


LA MASLOWA.

Je crois bien !

(Elles se rapprochent de la Maslowa.)

LA BOSSUE, regardant la gravure du paquet de cigarettes.

C’est un joli paquet… il y a une dame rose avec un haut chignon et des jarretières noires.


LA FEMME, à l'enfant.

Donne-moi l’image pour le petit… Tiens, mon chou.


LA MASLOWA.

Qui est-ce qui a du feu ?


LA BEAUTÉ, à la bossue.

Allume la mèche à l’icône.


LA VIEILLE.

Moi j’aime mieux la chiquer.


LA MASLOWA, aspirant une bouffée avec volupté.

Ah ! Dieu que c’est bon !… ça me manquait. (S’animant.) Elle était gentille madame Kataïew ! Elle nous fournissait des chemises de soie, des roses, des bleues, comme il n’y en avait pas ailleurs.


LA VIEILLE.

Eh bien et les cinquante kopeks ? Tu vas les étrenner, j’espère. Tu vas payer à boire. On va te présenter à la Korablewa… C’est la vieille qui coud là-bas à la fenêtre… tu vois ? celle qui n’a plus que quatre poils roux sur la tête et dix-huit mille sur chaque verrue. C’est la doyenne de la prison, c’est elle qui a le droit de vendre de l’eau-de-vie.


LA MASLOWA, fumant.
Qu’est-ce qu’elle a fait, elle ?

LA BEAUTÉ.

Oh ! rien, elle a tué son mari, parce qu’il couchait avec sa fille… Hé ! Kora ! Kora ! Donne de l’eau-de-vie à la nouvelle.


LA VIEILLE.

Apportes-en une bouteille entière.


LA KORABLEWA, se levant au fond et avançant le mufle vers la Maslowa.

Voilà !… voilà ! tu veux de l’eau-de-vie ?… Donne ton argent, ma belle.


LA MASLOWA.

Combien ?


LA KORABLEWA.

Ça fait vingt-cinq kopeks… voilà la bouteille… vous allez me siroter ça. (La Maslowa compte l’argent.) Dis donc la Beauté, toi qui sais tout, est-ce qu’ils sont bons les kopeks.


LA BEAUTÉ.

Oui, c’est du bon…

(Les femmes ont tiré leurs gobelets des boîtes. La Maslowa offre la tournée.)

LA MASLOWA, offrant de l'eau-de-vie à la Korablewa.

Et vous ?


LA KORABLEWA.

Moi aussi, pour sûr !

(Mouvement avide des femmes.)


(Une petite figure pâle gui se tenait coite et absente depuis le commencement s’avance. C'est Fédosia.)

FÉDOSIA, s’approchant timidement derrière Maslowa.

Je t’avais préparé du thé, mais à présent, il est tout froid… Tu ferais mieux de boire du thé que de l’eau-de-vie, ma chérie.


LA MASLOWA, la repoussant.

Tout à l’heure ! Ça me ragaillardit ! Ah ! ça fait du bien tout de suite… C’est que j’en ai vu depuis deux jours… J’en ai les oreilles qui bourdonnent ! Je ne sais plus où j’en suis. (Elle s’installe, animée. Et les femmes se groupent autour d’elle.) Vrai ! je ne croyais pas qu’ils me condamneraient. Tout le temps ils m’ont dévisagée en souriant. Tous les hommes, pendant la journée, me couraient après… Au tribunal si vous saviez ce qu’on me lorgnait ! À part le procureur, ils me faisaient tous de l’œil. Il y avait le vieux président à tête de singe surtout… Non vrai, je n’aurais pas cru.


LA BEAUTÉ.

C’est que c’est comme ça. Les hommes c’est tous comme des mouches autour du sucre.


LA VIEILLE, riant.

Hein, elle en sait quelque chose, la petite tante ?… Ah ! bien sûr que tu ne mèneras plus une vie aussi agréable… Tu étais heureuse là où tu étais ?


LA MASLOWA.

Ben… on avait de la musique, des danses, des gâteaux, du tabac et de tout. Et puis on pouvait flâner des journées… on avait tout ce qu’il fallait… Ce n’est pas ennuyeux de se maquiller… On mangeait beaucoup de choses sucrées… Moi, je buvais mes deux siphons d’eau de seltz par jour, avec du café. Et puis on voyait un peu de tout… Des marchands, des commis, des Arméniens, des Juifs, des Tartares, des riches, des pauvres, quoi ! Bien sûr j’étais habituée au luxe… et maintenant…


LA BEAUTÉ.

Allons… elle se ranime un peu, la petite.


LA GRANDE ROUSSE, au fond.

Dites donc, vous autres, si vous croyez que je vais mettre à sécher le linge toute seule. Et le poêle qui s’éteint !


LA BOSSUE.

On y va !


LA FEMME.

Ce qu’il y en a de linge à laver cette semaine !


UNE AUTRE FEMME.

Toi, sale moutard, si tu continues, je vais te flanquer dans le cuveau.

(Fédosia et la Maslowa restent seules près du poêle.)

UNE FEMME, à l'enfant.

Viens, viens, mon chéri !


FÉDOSIA, doucement.

Et maintenant qu’elles sont parties, tu veux bien prendre ton thé ?… Tu vois, j’avais roulé autour une paire de bas pour qu’il ne se refroidisse pas. Mais maintemant il a pris un peu le goût du

fer-blanc.

LA MASLOWA.

Donne tout de même, je vais y tremper mon pain… Mais tu es beaucoup trop bonne pour moi, Fédosia.


FÉDOSIA.

Oh ! tout de suite je t’ai beaucoup aimée. Tu n’es pas comme les autres, tu es si jolie, si gentille !


LA MASLOWA.

Moi aussi ! Il n’y a que toi avec qui je puisse causer. Mais comment se fait-il que toi qui es si jeune, si douce, comme un petit enfant et qui ris tout le temps, Fetitchka, tu sois ici ? Tu ne m’as jamais dit pourquoi tu es ici.


FÉDOSIA.

Oh ! va… j’ai eu bien du malheur ! Le soir de mes noces, j’avais quinze ans, j’ai essayé d'empoisonner mon mari.


LA MASLOWA.

Toi, tu as fait ça, si petite ? Tu ne l’aimais donc pas ?


FÉDOSIA.

Non ; on m’avait forcé à l’épouser. Je pleurais, je me suis imaginée que jamais, jamais je ne pourrais vivre avec lui. Il s’appelait Tarass… un cocher. Je ne sais pas ce qui s’est passé en moi… c’est le démon qui m’a tentée, bien sûr ! J’ai fait ça tranquillement : j’ai versé, on m’a surprise… Mais regarde comme c’est curieux… Les huit mois qu’il y a eu avant ma condamnation, non seulement je me suis réconciliée avec mon mari, mais je suis devenue tellement amoureuse de mon Tarass que je me crois atteinte d’une autre folie !… Il est si bon. si gentil et si beau, si tu savais ! Et lui aussi, il m’aime bien, maintenant… Ah ! bien oui, on m’a condamnée tout de même, malgré lui qui pleurait, et ses parents… Et maintenant, comment allons-nous faire pour vivre cinq ans séparés l’un de l’autre ? J’en mourrai, bien sûr ! Mon pauvre Tarass !… Ne bois pas comme ça, Maslowa, tu vas te faire du mal… Et toi, tu n’as pas aimé quelqu’un, jamais ?


LA MASLOWA, lentement, l'œil au loin, cherchant dans sa mémoire.

Non… Il y a bien un garde forestier qui était gentil pour moi, du temps que j’étais servante… un commis de boutique aussi… un petit brun qui habitait la même cour que moi…


FÉDOSIA.

Alors, jamais, jamais ?… Je croyais que tu m’avais dit qu’autrefois, quand tu étais petite…


LA MASLOWA, avec une voix rauque, subitement.

Ne parle pas de ça. Ne parle jamais de ça, tu entends ? Il ne faut pas, il ne faut pas… ou bien je me fâcherai avec toi. Je ne sais pas de quoi tu veux parler, d’ailleurs ! Il n’y a jamais rien eu… je n’ai jamais été petite… ce qui est mort est mort. (Un temps.) Oui, il y a bien eu autrefois un type qui m’aimait… mais il ne faut pas penser à ça !… ça ferait trop de mal. Je n’y pense jamais, jamais… c’est là-bas, quelque part… dans la terre… Donne le gobelet, hop !

(Elle boit avidement.)

FÉDOSIA, peureusement.

Je te demande pardon… c’est bien, Maslowa, c’est bien, mais tu t’animes, tu t’animes !… Il ne faut pas boire ainsi de l’eau-de-vie, tout le temps.


LA MASLOWA, se frappant la poitrine, les yeux étranges.

Une cigarette et un bon verre, tu sais, il n’y a que ça de vrai, ma petite !… On m’a dit que j’irais dans l’île de Sakaline, c’est vrai ?

(Elle a les pupilles dilatées, la voix sifflante.)

FÉDOSIA.

Je ne sais pas.


LA MASLOWA.

C’est la grande Rousse qui m’a dit ça… J’essaierai de me marier avec un inspecteur ou un greffier… même avec un gardien… Tu sais, tous ces gens-là sont faciles à séduire. Pourvu seulement que je ne maigrisse pas trop… car alors je serais perdue.


LA KORABLEWA, revenant et désignant la bouteille.

Je puis en reprendre encore un peu ? Tu es gentille… Je t’indiquerai un moyen qui te sauvera. Ton avocat ne t’a pas encore fait signer ton pourvoi ?


LA GRANDE ROUSSE, se rapprochant et désignant la bouteille.
Je vais te dire ce qu’il faut faire, moi, Catherine.

LA KORABLEWA.

Qu’est-ce que tu viens nous raconter là ?… Elle a flairé l’eau-de-vie et la voilà qui vient nous apprendre des choses qu’elle ne sait pas elle-même. On sait mieux que toi ce qu’il y a à faire. Ouste ! déguerpis. On n’a pas besoin de toi !


LA GRANDE ROUSSE.

On ne te parle pas à toi ! De quoi te mêles-tu ? Ah ! ben vrai !


LA KORABLEWA.

C’est l’eau-de-vie que tu as reniflée, hein ?… mais elle n’est pas pour ta sale bouche.


LA MASLOWA.

Allons, verse-lui un verre !


LA KORABLEWA.

Attends un peu, tu vas voir ce que je vais lui flanquer, en fait d’eau-de-vie, si elle ne veut pas nous laisser tranquilles.


LA GRANDE ROUSSE.

De quoi ? de quoi ? Je n’ai pas peur de toi !


LA KORABLEWA.

Voyez-vous ça. Tripe molle !


LA GRANDE ROUSSE.

Tripe molle ?… Attends un peu !… elle en a de l’aplomb ! Sale gibier de bagne ! Perdreau pourri !


LA KORABLEWA.
Allons, allons, fous le camp ! Allez, oust !

LA GRANDE ROUSSE.

Attends un peu, j’en ai assez d’être engueulée ! Tiens, attrape ça… et ça !

(Elle la cogne.)

LA KORABLEWA.

Ah ! la garce !


LA GRANDE ROUSSE, elle lui arrache les cheveux.

Ta sale perruque !

(Elles s’empoignent à bras le corps.)

LES FEMMES, qui se sont rapprochées.

Arrêtez-les !

(Mêlée, bruit, un enfant crie et pleure.)

LA KORABLEWA.

J’aurai ta peau !


LA GRANDE ROUSSE.

Et tiens !… et tiens !…


DES FEMMES.

Tirez-les donc !


L’ENFANT.

Maman !… maman !


LE GARDIEN, entrant au bruit.

Qu’est-ce qu’il y a ? Ah les bougresses !… Hein ? bougez un peu ! Vous avez donc juré de faire du cachot ?


LA KORABLEWA.
Elle m’a arraché ma natte.

LA GRANDE ROUSSE.

Tiens, la voilà !

(Elle la lui lance en pleine figure.)
(Au gardien.)

C’est pas moi, c’est cette vieille gueuse…


LA KORABLEWA.

Elle ment !


LA BOSSUE.

C’est la Rousse qui a commencé.


LE GARDIEN, rudoyant la Rousse.

Allons, allons, que je n’entende plus ta voix !


LA GRANDE ROUSSE, moitié riant, moitié pleurant, au coup que le gardien vient de lui allonger.

Ah ! ben vrai, le vieux a le poing solide.

(Sur le devant les femmes discutent la scène.)

LA BEAUTÉ.

Comment ça a-t-il commencé ?


LA VIEILLE.

Comme toujours parbleu… elles étaient là…


LA GRANDE ROUSSE, criant encore.

Hein ! croyez- vous ?… ce gibier de bagne qui voudrait nous faire la leçon !


LA KORABLEWA.

Tu verras ce soir, toi.


LE GARDIEN.

À votre place tous et silence !… (Une cloche tinte.) Et puis voilà l’heure qui sonne ! Allez… à l’appel pour la prière du soir. La cloche de la chapelle a sonné. Allons vite en rang… sacredieu… Vous allez être en retard… L’appel.

(Le gardien fait l'appel.)

Marpha, Fedosia, Sacha, etc…

(Elles se mettent, l'une après l'autre, en rang et deux par deux. Les pensionnaires sortent toutes en rang et en silence par la grande porte de gauche.)

Et silence !…

(La scène est vide un grand moment, puis la petite porte de fer à droite grince et un gardien entre, accompagnant Nekludoff et Nikhine.)



Scène II


NEKLUDOFF, NIKHINE, LE GARDIEN


LE GARDIEN.

Les prisonnières sont à la chapelle. On est allé chercher la Maslowa. Vous avez un quart d’heure juste pour lui parler.


NIKHINE.

Le directeur de la prison m’a bien recommandé que nous soyons ressortis avant la rentrée des femmes. C'est une faveur toute spéciale pour vous, prince.


NEKLUDOFF.

Merci, je n’aurais pas pu lui parler à travers la grille d’un parloir… Ainsi donc c’est ici que meurt l’espérance… J’ai une vague peur. Je voudrais lui parler clairement… Peut-être se précipitera-t-elle à mes genoux et alors je sens que je succomberai au poids de mon émotion et nous ne ferions que pleurer… Laissez-moi seul ; à tout à l’heure.

(Nikhine et le gardien sortent.)
(Nekludoff resté seul arpente la prison. Puis le gardien de tout à l'heure rouvre la porte de gauche, par où les femmes étaient sorties ; il fait passer la Maslowa qui s'avance à petits pas, étonnée. Elle enlève son fichu, donne un coup de main à ses cheveux et vient se poster à quelques pas de Nekludoff avec un sourire professionnel.)


Scène III


NEKLUDOFF, LA MASLOWA


LA MASLOWA.

Bonjour monsieur. (Silence.) Vous êtes venu pour moi, monsieur ?

(Elle sourit et fait une œillade.)

NEKLUDOFF, la gorge sèche.

Oui, j’ai voulu…


LA MASLOWA.

Hein ?… Quoi ?… Je n'entends pas bien ce que vous dites… Ils font tellement de bruit dans la cour. Attendez, je vais fermer la fenêtre.

(Elle revient et lui sourit longuement à nouveau, les mains aux hanches.)


NEKLUDOFF.
Tu ne me reconnais pas ?

LA MASLOWA.

Non, mon petit loup…


NEKLUDOFF, se découvrant et se mettant en pleine lumière.

Du tout ?


LA MASLOWA, rougissant tout à ccup avec un tremblement.

Il me semble… je ne suis pas bien sûre de vous reconnaître…


NEKLUDOFF.

Je suis venu te demander pardon, Catherine.


LA MASLOWA, cri étouffé.

Ah ! (Un temps.) Pourquoi ?… Qu’est-ce que vous voulez ?

(Elle a dit cela, la tête dans les épaules, rauque et farouche tout à coup.)

NEKLUDOFF.

N’ayez pas peur, je suis venu parce que… je me sens lourdement coupable envers vous. Je… je sais qu’il vous est difficile de me pardonner, n’est-ce pas ? mais s’il n’est plus possible de réparer le passé, je suis résolu à faire maintenant tout ce que je pourrai, et…


LA MASLOWA, l'interrompant sans l’écouter.

Dites-moi, comment avez-vous fait pour me trouver ?


NEKLUDOFF.

Ah ! oui… c’est avant-hier, à la Cour d’assises, quand on vous a jugée. J’étais juré, vous ne m’avez

pas reconnu ?

LA MASLOWA.

Non… du tout. Comment aurais-je pu penser que vous étiez là ? D’ailleurs, je n’ai regardé personne. Si, j’ai bien regardé un moment là-haut, mais… rien du tout… D’abord c’était trop loin.


NEKLUDOFF, gêné.

Oui, c’est vrai, c’était un peu loin. (Un pénible silence, puis à voix basse.) Alors il y a eu un enfant ?


LA MASLOWA, la voix encore changée, farouche.

Il est mort tout de suite, Dieu merci !… Et puis ne parlez pas de ça, d’abord… pourquoi parler ? (Aimable.) Qui est-ce qui vous a fait entrer ici, dites ?


NEKLUDOFF, poursuivant.

Et de quoi est-il mort l’enfant ?


LA MASLOWA, tordant son fichu dans ses mains, et parlant dans les dents.

J’étais malade moi-même. J’ai failli mourir.


NEKLUDOFF.

Et mes tantes, elles vous ont renvoyée ?


LA MASLOWA, avec une colère de fille.

Naturellement !… dès qu’elles se sont aperçues que j’étais enceinte, elles m’ont congédiée !… (Changeant de ton, les sourcils froncés.) Mais je vous dis, pourquoi parler de tout ça ?… Je ne me souviens plus de rien, je n’y pense jamais… je n’aime pas… j’ai oublié… Tout ça, c’est fini…

fini… (Geste.) et puis voilà !

NEKLUDOFF.

Non ce n’est pas fini, je ne puis l’admettre. Je veux à présent réparer ma faute.


LA MASLOWA, passant ses mains sur son front comme pour repousser l'idée qui la gêne.

Mais non, mais non, il n’y a rien à réparer, je vous dis… ce qui est fait est fait… Dites ? Croyez-vous ?… (Elle se rapproche de lui humble et fille.) Est-ce que vous pourrez m’aider un peu ?

(Elle lui sourit encore.)

NEKLUDOFF.

Je crois bien.


LA MASLOWA, se rapprochant.

Oui ?… Ça, c’est gentil !… Croyez-vous, hein, qu’ils m’ont condamnée aux travaux forcés !


NEKLUDOFF.

Je savais, j’étais certain que vous n’étiez pas coupable.


LA MASLOWA.

Bien sûr, je n’étais pas coupable. Est-ce que je suis une voleuse ou une empoisonneuse ! On peut dire tout ce qu’on voudra mais pas ça… (Elle le regarde à la dérobée, puis se rapproche, traînant la savate.) Ici, ils prétendent qu’il faut signer un pourvoi, mais ça coûte très cher ?… pas !… les frais d’avocat ?


NEKLUDOFF.
Oui… j’ai déjà vu l’avocat.

LA MASLOWA, insistant avec des minauderies.

Mais il faut en prendre un bon, un cher.


NEKLUDOFF.

Je ferai tout ce qui sera possible.


LA MASLOWA, lui touchant la veste avec la main.

Ça c’est gentil d’avoir pensé à moi… Mon ancienne patronne aussi, tenez. Elle vient de m’envoyer des cigarettes. Si je pouvais acheter de quoi boire maintenant, ce serait déjà mieux… (Elle s’arrête, attendant la réponse.) Je vous demanderais bien, mais j’ai peur d’abuser… un peu d’argent, oh ! pas beaucoup… dix roubles, mais seulement si ça ne vous gêne pas… parce que sans ça… Dix roubles… je n’ai pas besoin de plus.


NEKLUDOFF.

Mais comment donc… sans doute… sans doute.


LA MASLOWA.

Attendez que le gardien ait le dos tourné, sans quoi on me prendrait l’argent. (Elle se retourne pour surveiller le gardien au fond et prend l'argent au moment où il a le dos tourné.) Là… non… paix !… Il va nous pincer. (Quand le gardien a disparu derrière la grille du dortoir.) Psst ! Merci.

(Elle prend l'argent que lui tend Nekludoff.)

NEKLUDOFF, en se reculant d’un pas pendant quelle met l’argent dans son bas.

Mais c’est là une créature morte ! Mon Dieu ! mon Dieu ! venez à mon secours… Ah ! pouah !… en finir, lui donner ce portefeuille, et partir… (Puis avec énergie.) Eh bien, eh bien, à quoi est-ce que je m’attendais donc ? Allons jusqu’au bout… j’irai jusqu’au bout ! (Résolument.) Katucha, je suis venu vers toi pour te demander pardon, et tu ne m’as pas dit si tu me pardonnais !


LA MASLOWA, œillade.

Quoi ? Quoi ? C’est si étrange ce que vous me demandez !


NEKLUDOFF, avec désespoir.

Katucha, Katucha ! pourquoi me parles-tu ainsi ? Voyons, rappelle-toi, tu sais bien que nous nous sommes aimés jadis… Je me souviens de la petite Catherine, autrefois, à Panopha…


LA MASLOWA, dure.

Ce qui est vieux s’efface. Vous savez, elles vont revenir… je ne sais pas si on va pouvoir vous laisser ici.


NEKLUDOFF, irrité au dernier degré.

Je sais, on doit m’avertir… Mais ce gardien-là dans le fond est insupportable… C’est assommant, on ne peut pas causer.


LA MASLOWA.

Il le fait exprès bien sûr… Donnez-lui deux

roubles et il s’en ira.

NEKLUDOFF.

Gardien !

(Il remonte au fond et parlemente tout bas avec le gardien auquel il remet de l'argent. Pendant ce temps, la Maslowa prend près du poêle la bouteille d’eau-de-vie ; elle boit furieusement au goulot.)

NEKLUDOFF.

C’est fait… Qu’est-ce que c’est ?


LA MASLOWA, rebouchant machinalement la bouteille.

Une bouteille… de l’eau et du café. Je n’ai pas bu hier de toute la journée… alors je meurs de soif tout le temps… ça me brûle, là !

(Elle se frappe la poitrine.)

NEKLUDOFF.

Écoutez, demain je vous apporterai votre pourvoi en cassation pour que vous le signiez. Si le pourvoi ne réussit pas, nous adresserons un recours en grâce.


LA MASLOWA, s’essuyant la bouche et animée étrangement.

C’est vrai ?… Quel malheur que vous ne m’ayez pas retrouvée plus tôt ! Vous m'auriez procuré un bon avocat. Ah ! si on avait su le jour du jugement que vous me connaissiez, la chose aurait tourné autrement pour moi… Un prince !… tandis qu’ils se sont dit : c’est une voleuse… C’est ce que m’a barguigné la vieille bossue… car, il faut vous dire, il y a dans notre salle une petite vieille extraordinaire, comme vous n’en verrez pas dix… vrai, vous savez, c’est drôle ici !… Il y a la grande Rousse aussi, qui se gratte toujours la tête comme ça… non, tu sais, mon chéri, tu n’as pas idée !…

(Elle rit.)

NEKLUDOFF.

Comme elle est étrange… de plus en plus. (Haut.) Voyons, ne nous égarons pas. J’ai cinq minutes encore… il faut que je vous dise tout ce que je me suis juré de vous dire… je vous prie de m’écouter absolument. Vous vous rappelez ce que je viens de vous dire à l’instant ?


LA MASLOWA, vague.

Vous m’avez dit tant de choses ! Qu’est-ce que vous m’avez dit ?


NEKLUDOFF.

Je vous prie de bien me comprendre, car c’est très sérieux. Je veux réparer ma faute, faute grave, et dont je suis responsable devant ma conscience, non par des paroles mais par des actes. Je suis résolu à tout pour vous sauver. Je vous sortirai d’où vous êtes, si bas que vous soyez tombée. Je quitterai, comprenez-moi bien, ma famille, ma vie s’il le faut. À partir d’aujourd’hui nous nous appartenons l’un à l’autre. S’il le faut même, je me marierai avec vous.


LA MASLOWA, qui a écouté, fixe, bouche bée.
Vous dites ?

NEKLUDOFF, répétant sur un ton solennel, résolu et méthodique.

S’il le faut, je me marierai avec vous.


LA MASLOWA le regarde, les lèvres tremblantes. Elle dit à voix étouffée.

Il ne manquait plus que cela !


NEKLUDOFF.

J’ai le sentiment que, devant Dieu, je dois le faire.


LA MASLOWA, hurlant tout à coup.

Et le voilà encore qui parle de Dieu ! par-dessus le marché ! Dieu ! Quel Dieu ? Il n’y en a pas ! Vous auriez mieux fait de penser à Dieu le jour où… où…

(Elle approche sa figure de Nekludoff ; il lui prend la tête et sent alors la forte odeur d’eau-de-vie qui s’exhale de sa bouche.)

NEKLUDOFF.

La malheureuse !… mais elle est ivre ! Calme-toi, voyons.


LA MASLOWA, s’arrachant de ses mains.

Je n’ai pas besoin de me calmer ! Tu crois que je suis ivre ? Eh bien oui, oui je suis ivre… mais je sais ce que je dis tout de même ! (Toute sa colère lui est remontée d’un coup à la gorge. Elle trépigne sur place et continue de hurler.). Je suis une fille publique, une condamnée au bagne, et vous, vous êtes un seigneur, un prince. Vous n’avez rien à faire avec moi. Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Va-t’en, je te dis, va-t’en rejoindre tes princesses… Et je te défends de m’insulter… Je suis une fille publique, oui, tu entends ?… Eh bien quoi ?

(Elle est là, le poing sur la hanche, campée et terrible.)

NEKLUDOFF.

Si atrocement que tu me parles, tu ne peux pas te figurer à quel point j’ai honte de moi-même.


LA MASLOWA.

Honte de toi-même ? Tu n’avais pas honte, hein, quand tu m’as glissé cent roubles… Tu te souviens de tes cent roubles, hein ?


NEKLUDOFF.

Tais-toi ! tais-toi !


LA MASLOWA.

J’étais une pauvre fille et tu m’as jeté ton argent sur la table… et maintenant tu voudrais encore aller avec moi !


NEKLUDOFF.

Tais-toi ! tais-toi !… Ce que j’ai dit, je le ferai.


LA MASLOWA, hagarde, dépoitraillée.

Et moi, je te dis que tu ne le feras pas.


NEKLUDOFF.

Katucha !


LA MASLOWA.
Voilà ce que je te dis, moi.

NEKLUDOFF.

Catherine !


LA MASLOWA.

Ne me touche pas !… Je suis une condamnée au bagne. Toi tu es un prince. Tu n’as rien à faire ici… Va-t'en ! va-t’en, ne me touche pas, je te déteste. J’aimerais mieux me pendre que d’aller avec toi… Tout de toi me dégoûte, toute ta figure, tiens, tes vêtements, tes mains, tes yeux, ta sale figure pleine de graisse, tout… va-t’en… va-t’en, je te dis !… Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte dans ce temps-là ! Pourquoi, mon Dieu !…

(Elle tombe par terre tout de son long et elle pousse de longs, de grands gémissements d’enfant plaintif à la fois et de femme ivre.)

LE GARDIEN, ouvrant la porte au bruit et rentrant avec Nikhine.

Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ces cris ?… Ah ! tu fais du scandale ! Je t’apprendrai à t’oublier ainsi !…

(Il lève le knout.)


Scène IV


Les Mêmes, NIKHINE, LE GARDIEN


NEKLUDOFF.

Laissez-la, je vous prie… cela me regarde… Éloignez-vous une minute encore, je vous prie.


NIKHINE.
Que s’est -il passé ?

NEKLUDOFF, pendant qu’on entend toujours la Maslowa.

Ah ! mon ami, c’est une créature morte à jamais !… Ah ! comme la vie nous domine ! Je m’imaginais naïvement qu’elle allait en me retrouvant tomber à genoux… Elle n’a vu en moi qu’un client… elle m’a accueilli d’un sourire et d’une œillade écœurants, puis un flot de haine lui est monté à la gorge, elle m’a craché son souffle de femme ivre avec des mots hideux… Ah ! quelle nausée !


NIKHINE.

Comment pouvait-il en être autrement ? C’était folie de supposer autre chose. Vous vous engagiez dans une voie fausse contre tout bon sens. Ce serait absurde (Montrant la Maslowa.) ; voilà la vérité, tenez… Reculez. Il en est temps encore.

(La Maslowa se traîne jusqu’à sa boite où elle s’assied, écroulée et pleurante.)

NEKLUDOFF.

Que dites-vous ?… Mais pour la première fois, au contraire, se dresse devant moi toute l’immensité de ma responsabilité devant Dieu. Je sens que c’est à cette minute que doit se faire le choix décisif de ma route… et toute ma vie va dépendre de mon acte… Elle a peut-être tué le souvenir à coups de pierres, la malheureuse… peut-être dort-il en elle, au fond, prêt à ressusciter… Laissez, laissez… je suis ici pour elle… et pour l’idée !… (Se rapprochant de Maslowa affalée sur ses genoux et prostrée avec encore des sanglots de fin d’ivresse dans la gorge. Il parle très doucement.) Catherine ! Catherine ! pauvre âme à qui l’on a fait mal, qui ne savez plus le temps où se levait sur les champs et les prés votre chère petite tête claire, je vous sauverai malgré tout, et contre vous-même… Je ne comprends que trop votre révolte sauvage, mais ce que j’ai dit, je le maintiens… Et si tu t’y refuses, mon enfant, aussi longtemps que tu t’y refuseras, je resterai près de toi, je te suivrai… j’irai avec toi où l’on te conduira… sois tranquille.


LE GARDIEN, à voix basse.

Il faut partir.


NEKLUDOFF, à Maslowa.

Allons, allons, vous êtes aujourd’hui tout agitée. Demain, si c’est possible, je reviendrai, et vous, en attendant, vous réfléchirez… (Silence. Il tire gauchement, après une hésitation, quelque chose de sa poche.) Catherine, je vous avais apporté aussi ceci… que j’ai retrouvé dans des tiroirs… C’est une vieille photographie faite dans le jardin… autrefois… quand nous étions comme cela… Prenez… (Il la met dans la main de la Maslowa.) Allons… à demain, Catherine… Je vous laisse… à demain.

(Nekludoff et Nikhine sortent. La Maslowa reste seule, avec, en ses mains, la photographie qu’elle regarde, hébétée, stupide et silencieuse… Rentrée des prisonnières qui se bousculent en grand tumulte.)


Scène V


LA MASLOWA, Les Prisonnières

UNE FEMME.

Qu’est-ce que c’était ?


UNE AUTRE FEMME.

Eh bien, pourquoi était-on venu te chercher ?…


UNE DÉTENUE.

Qui était-ce ?… On a dit à la chapelle que c’était quelqu’un qui voulait te parler.


TOUTES.

Qui ?

(On entoure la Maslowa.)

MASLOWA, toujours fixe et hagarde.

Quelqu’un… Un type que j’ai aimé autrefois.


LA BEAUTÉ.

Eh ben ! tu en as de la chance ! Quelqu’un d’important alors, puisqu’on l’a laissé entrer ici.


MASLOWA.

Un prince.


LA VIEILLE.

Oh ! bien, ma petite, tu vas être tirée d’affaire, maintenant.


LA BOSSUE.

Il saura bien te faire sortir d’ici… Aux gens

riches tout est possible…

LA BEAUTÉ.

Ça, c’est bien vrai.


LA BOSSUE.

Il n'a qu’à désirer une chose… Tout arrive comme il veut…


LA VIEILLE.

Tu lui parleras de moi ?


LA BEAUTÉ.

Et de moi aussi… Écoute, je crois que s’il voulait…

(Elles se bousculent toutes près de la Maslowa.)

LA GARDIENNE.

Allons ! au dortoir !… à vos lits… J’espère que vous n’allez pas traîner encore des heures… Allons, que tout le monde soit couché dans un quart d'heure !

(Elle les disperse… Les femmes commencent à se préparer pour la nuit, à leurs lits, dans le fond.)

LA BOSSUE.

Et qu’est-ce qu’il t’a donné là que tu regardes comme si tu avais reçu un coup dans la tête… (Elle lui prend la photographie.) Tiens !… celle-là, on dirait uu peu que ça te ressemble… c’est toi ?…


MASLOWA.

Oui…


LA BEAUTÉ, s’exdamant.

Oh ! que tu as changé I Tu n’as plus du tout la

même figure !

LA VIEILLE.

Oh ! ce que tu étais jolie dans ce temps-là… Vrai, on voit qu’il y a des années !…


LA MASLOWA, tenant la photographie en mains et dans son hébétement, montrant avec le doigt.

C’est moi, ça ? Qu’est-ce que je fais là ?…


LA VIEILLE.

Tu couds… sous un arbre…


LA MASLOWA.

Ah ! oui…


LA BOSSUE.

Tu as l’air de rire… ah ! que c’est drôle ! Tu portais des petits nœuds dans les cheveux.


LA BEAUTÉ.

Et ça, qu’est-ce que c’est ?


LA MASLOWA.

C’est la maison… Ça, là, c’est un pommier qu’il y avait dans le fond du jardin… qui faisait de l’ombre… une petite ombre… Voyez-vous ?… Et puis il y avait de l’eau, là-bas… qui passait… là où il y a un chien.


LA VIEILLE, pour voir.

Donne.


LA MASLOWA, cachant farouchement la photographie sur sa poitrine.

C’est à moi, ça… Il ne faut pas me la prendre,

c’est à moi…

LA VIEILLE, riant.

On te la laisse, va, bonsoir…


UNE VIEILLE, devant l'icône.

Notre-Dame du Salut !…


LA FILLE DU DIACRE, dans le fond.

Quelqu’un peut-il me prêter une couverture de laine ?


PREMIÈRE FEMME.

Allons, couche-toi l’ourse… et laisse-nous dormir.

(La phtisique tousse.)

DEUXIÈME FEMME.

Oh ! ce qu’elle tousse, ce soir !…


LA VIEILLE, devant l'icône.

Notre-Dame du Salut !…

(Le lampiste allume les falots.)

LA GRANDE ROUSSE, en se couchant.

Hé ! le lampiste… Bonsoir à ta femme de ma part.


UNE VOIX, dans le dortoir.

Tu ne vas pas recommencer, hein, la grande bringue ! La paix !


LA GARDIENNE.

Allons… couchez-vous en silence, s’il vous plaît.

(Peu à peu, toutes les détenues se couchent dans le dortoir, dans le fond à droite. Fédosia et Maslowa restent seules sur le devant de la scène près du poêle.)

FÉDOSIA, s’approchant doucement de Maslowa.

Alors, c’est lui ?… C’est celui à qui tu ne pensais jamais.


LA MASLOWA.

Oui…


FÉDOSIA.

Tu vois bien !


UNE VOIX DE FEMME, au fond.

Bonsoir, lampiste.


UNE AUTRE VOIX.

Amen !… Amen !

(On entend sonner l'heure.)

FÉDOSIA, très douce.

Tu as trop bu d’eau-de-vie, Maslowa. Le reconnais-tu ? Tu vois, tu es toute chose… Maslowa, il ne faudra plus boire… Veux-tu que je cache la bouteille, dis ?…


LA MASLOWA.

Oui… oui…

(Fédosia jette la bouteille.)

FÉDOSIA.

Tu ne veux pas te coucher ?…


LA MASLOWA, s’asseyant machinale, comme une enfant.

Non…


FÉDOSIA.

Alors, assieds-toi là encore un peu… Comme tu es souffrante, la surveillante ne dira trop rien que nous fassions un peu la veillée… (Fédosia, maternelle, s’installe près d'elle et se met à tricoter.) Et tu ne l’avais revu depuis, Catherine ?…


LA MASLOWA, les yeux fixes, au loin, comme hagarde.

Non… si… une fois… si… je me rappelle… Je vois ça là-bas… oui… il pleut… c’est la nuit… un train passe… J’ai couru à travers les champs pour voir… Le train est arrêté, là, dans la gare… Il y a une portière ouverte… Il est là, éclairé… sur la banquette, dans un coin… Il lit un journal… Je veux monter, crier… le train part… je cours, je cours, il s’en va, il s’en va… la lanterne, là-bas… la fumée… la pluie… le vent… voilà, c’est tout.

(Comme épuisée ou effrayée de cet effort de pensée, elle laisse retomber sa tête lourde sur l'épaule de Fédosia.)

FÉDOSIA.

Pauvre petite ! Tu vois bien que tu te rappelles !… Tu n’as pas trop froid ?… Mets-toi là, contre moi… Tu permets, je vais continuer à tricoter mon bas pendant que tu te reposeras un peu sous mon châle, comme une petite enfant… là… tu es bien ?


LA MASLOWA, roulant sa tête sur le châle de Fédosia.

Oui, très bien… Il fait bon, là…

(Elles sont assises toutes les deux, sous la lampe. Maslowa, comme une enfant, se laisse faire.)

FÉDOSIA.

Regarde ton image… Regarde comme tu étais jolie, Catherine.

(Elle lui remet la photographie, droite, dans la main.)

LA MASLOWA, répétant comme une enfant.

Oui, j’étais jolie…


FÉDOSIA.

Tout le monde dort, ma parole.

(La nuit est faite. Silence. Tout d’un coup on entend un bruit singulier dans le fond du dortoir.)

LA MASLOWA, se redressant.

Écoute !


FÉDOSIA.

Quoi ?…


LA MASLOWA.

Ce bruit.

(On dirait que quelqu'un sanglote dans le dortoir.)

FÉDOSIA.

Ah ! c’est encore cette ordure de grande rousse !…


LA MASLOWA, un doigt sur la bouche, mystérieuse.

Chut ! il ne faut pas dire ça… Elle aussi… elle aussi…


FÉDOSIA, ne comprenant pas ce qu’elle veut dire.
Quoi, elle aussi ?…

LA MASLOWA.

Écoute, je sais, moi… Elle pleure, parce qu’elle m’a dit qu’on la rudoie toujours… depuis qu’elle est au monde… on lui refuse tout, on se moque d’elle… Alors, elle m’a dit que pour se consoler en se mettant au lit tous les soirs, elle pense à son premier amour… à son serrurier qu’elle a aimé autrefois… Alors, tu vois en ce moment, elle pense… et c’est ça qu’elle pleure toute seule… Chut ! elle croit qu’on ne l’entend pas… Elle pense… alors… elle souffre… Chut ! chut !…

(Elles écoutent toutes les deux, le grand sanglot qui monte dans le silence et dans la nuit. Le rideau descend lentement.)

RIDEAU

ACTE QUATRIÈME


L'INFIRMERIE
À l’infirmerie de la prison. — Murs blancs
flacons, étagères


Scène PREMIÈRE


L’INFIRMIÈRE, LA MASLOWA, FÉDOSIA, et une Garde-Malade

Elles font sécher du tilleul sur des tamis et des planches.


L’INFIRMIÈRE.

Dépêchez-vous de trier le tilleul. On attend après… Dépêchez-vous. Vous n’avez pas encore porté sa potion au 6.


LA GARDE.

Non, je vais y aller.


L’INFIRMIÈRE.

Et le valérianate au 5… Maslowa, quand tu auras fini, tu iras demander à l’infirmier de sortir du thé pectoral… C’est lui qui a les clefs de la pharmacie… Qu’est-ce que vous avez à rire tout le temps comme ça ?


FÉDOSIA, riant.
Je ne sais pas.

L’INFIRMIÈRE.

Je ne sais pas ! C’est le bonheur d’être ici évidemment… On se trouve mieux qu’à la prison, hein ? Regardez-les ces petites !… Sont-elles jolies, toutes les deux ?


LA MASLOWA.

Ah ! oui, qu’on est heureuse, n’est-ce pas, Fédosia ? Je me plais ici avec mon tablier blanc et mon petit bonnet… Et puis ça sent bon l’acide phénique… j’aime ça… ça sent propre…


L’INFIRMIÈRE.

Vous avez eu de la chance, on peut le dire… C’est très rare que les détenues soient transférées à l’infirmerie, surtout que nous n’avons pas besoin d’infirmières en ce moment. Il fallait les plus grandes protections.


LA GARDE.

Quel âge a-t-il, votre prince ?… C’est un vieux, c’est un jeune ?


FÉDOSIA.

On ne peut pas dire qu’il soit vieux… on ne peut pas dire qu’il soit jeune… en tout cas, il est rudement gentil !… Il a promis à Maslowa de s’occuper aussi de mon mari… de Tarass… de lui faire trouver un emploi, dans la prison, n’est-ce pas, Catherine ?


LA MASLOWA, bas à Fédosia.

Ne parle pas tout le temps comme ça, voyons ! (Haut.) À quelle heure faudra-t-il faire les lits ?

Avant la soupe ?

L’INFIRMIÈRE.

Oui. Vera, appelle l’infirmier. Dis-lui de venir ouvrir la pharmacie.

(La garde sort.)

FÉDOSIA.

Dieu ! que ça sent bon le tilleul !… chez nous il y en avait un devant la porte…


L’INFIRMIÈRE.

Et ton pourvoi ?


MASLOWA.

Je ne sais pas encore. Le prince m’a dit qu’il m’avertirait aussitôt.


L’INFIRMIÈRE.

Fédosia, prends les assiettes et les potions, nous allons faire la tournée. (À Maslowa.) Quand tu auras le thé, tu le feras infuser… et surveille le filtre… sur la table.


LA GARDE, rentrant.

L’infirmier arrive.


L’INFIRMIÈRE.

Bon… viens nous aider… porte ça.

(Elles sortent. Maslowa reste seule et arrange le filtre.)


Scène II


MASLOWA, OUSTINOW


OUSTINOW, entrant

On me fait demander ici ? Qu’est-ce que tu

veux ?

LA MASLOWA.

Du thé pectoral… L’infirmière vous fait dire d’ouvrir la petite pharmacie dont vous avez la clé.


OUSTINOW.

Du thé pectoral ?… Je ne sais pas s’il y en a encore… je vais regarder… attends.


LA MASLOWA.

C’est pour le poitrinaire du six.


OUSTINOW, ouvrant la pharmacie.

Quel est ton nom au juste ?


LA MASLOWA.

Maslowa.


OUSTINOW.

Hé ! hé !… dis donc, tes clients ne devaient pas s’embêter… Où étais-tu en maison ?… à Moscou ?


LA MASLOWA.

Oui.


OUSTINOW.

On dit qu’il y a un de tes anciens clients qui t’a dans la peau, et qui essaie de te faire sortir de prison… C’est vrai ?


LA MASLOWA.

L’infirmière attend.


OUSTINOW, se rapprochant à voix basse.

Tu sais, malgré la surveillance, on peut s’amuser tout de même… Puisqu’on t’a placée à l’infirmerie, profites-en !… Le soir, c’est facile… je t’enseignerai le moyen… Tiens, voilà le paquet… Veux-tu que je prépare la chose ?… (Il arrange la théière.) Ah ! pardine, qu’on ne doit pas s’embêter avec toi… hein ?… Écoute, je t’avais remarquée déjà depuis plusieurs jours… Si tu veux, ce soir, je pourrai te donner la clé du petit corridor à ma chambre… je t’attendrai.


LA MASLOWA.

Laissez-moi.

(Elle le repousse.)

OUSTINOW.

En voilà des manières !


LA MASLOWA.

J’ai fini… allez-vous-en.


OUSTINOW.

Voyez-moi ça !… On dirait peut-être que ça n’a pas l’habitude… tu ne faisais pas tant de façons là-bas !… Je t’aurais eue pour 40 kopecks, ma fille !… Allons, pas de façons… Je t’ai dit que tu me plaisais…


LA MASLOWA, se contenant.

L’infirmière va s’impatienter.


OUSTINOW.

Un gaillard comme moi, ça ne se refuse pas dans ton métier. (Il s’approche et lui prend la taille.) Ce soir à huit heures tu viendras… je veux, je te dis… On s’amusera ensemble, tu verras.

(Il la saisit brutalement.)

LA MASLOWA.

Laissez-moi… ou je cogne !


OUSTINOW.

Nous verrons bien !


LA MASLOWA.

Chien !… Chien !

(Il y a lutte, un corps à corps, et tous les deux viennent heurter la table où sont les flacons qui se renversent avec fracas.)


Scène III


Les Mêmes, LE MÉDECIN


LE MÉDECIN, entrant.

Eh bien, la petite mère… si tu te mets à causer du tapage ici, j’aurai vite fait de te renvoyer… Vous, prenez garde, Oustinow…


OUSTINOW, mielleux.

Le docteur devine bien ce que c’est… J’ai un peu honte à lui dire ça… cette fille, vous savez, n’est pas une fille ordinaire, bien sûr… Le docteur sait peut-être d’où elle sort… alors, j’étais là, tranquillement, à ranger mes fioles, vous voyez, je filtrais… elle est arrivée et elle m’a sauté au cou en m’embrassant.


LA MASLOWA.
Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! il ment !

OUSTINOW.

Je mens !… Ah ! bien… elle est après nous toute la journée… les internes en témoigneront.


LA MASLOWA.

Lâche ! lâche ! Oh ! mais je ne veux pas qu’on croie ça !…


LE MÉDECIN, l'interrompant.

Chut !… Allons, ne criez pas… arrangez plutôt votre coiffure et ramassez les débris.


OUSTINOW, continuant.

C’est elle qui a commencé, chef… j’étais comme ça… je filtrais…


LE MÉDECIN.

Suffit… Allez, Oustinow, retournez à votre salle… et ne traînez plus dans les corridors. Toi, la petite mère, je te ferai partir d’ici.

(Il la regarde durement derrière ses grosses lunettes.)

MASLOWA, ramassant les débris tout en grommelant.

Ce n'est pas vrai… ce n’est pas vrai…



Scène IV


LE MÉDECIN. MASLOWA, l’Infirmière, FÉDOSIA


LE MÉDECIN, à l'infirmière qui revient avec Fédosia.

J’ai trouvé cette fille faisant du scandale ici. avec l'infirmier Oustinow… Elle réintégrera dès ce soir la section des femmes… Cette fréquentation des détenues est, du reste, déplorable pour le service, et pour le personnel masculin de l’infirmerie… ce sont des faveurs qu’il faut réprimer… Veillez d’abord, personnellement, avec plus de soin, je vous prie… et à six heures ce soir, pour la visite… Je vais donner des ordres relatifs à cette femme… À ce soir.

(Il sort.)

L’INFIRMIÈRE.

Vrai, tu n’es pas habile, ma fille… et tu me fais attraper, encore !… Tu avais la chance d’être protégée de cette façon… tu n’avais qu’à te tenir tranquille… Enfin, ça te regarde, n’est-ce pas, c’est ton affaire ; tant pis pour toi… Le thé pectoral est-il préparé, avec tout ça ?


MASLOWA.

Il est là.


FÉDOSIA, se rapprochant de Maslowa, bas.

Oh ! Catherine !


MASLOWA.

Ce n’est pas vrai, tu sais… C’est ce chien d’infirmier qui me poursuivait depuis plusieurs jours… Il m’a empoignée, je l’ai repoussé… je l'aurais tué… Dis que tu me crois, toi, au moins, Fetitschika, je veux.


FÉDOSIA.
Bien sûr, puisque tu le dis.

MASLOWA, avec colère, balayant.

Ils croient tous qu'ils n’ont qu’à me prendre, qu’il faut que j’aille avec eux parce que j’ai été comme ça autrefois… moi qui justement ne pourrais plus me sentir touchée par un homme… C’est vrai… je ne sais pas pourquoi, rien que cette idée me met en colère… Alors, justement, il faut qu’on m’accuse…


FÉDOSIA.

Pourvu qu’on ne me sépare pas de toi !


L’INFIRMIÈRE, à Maslowa.

Allons, toi, apporte le thé et la potion au 6… Tant que tu es ici, tu dois être considérée comme infirmière ; moi, ce sont des choses qui ne me regardent pas… Passe.

(Elles sortent.)


Scène V


FÉDOSIA seule, puis Un interne, puis NIKHINE


FÉDOSIA, reslée seule, s’approche de l’icône et s’agenouille.

Notre-Dame de Kazan, faites qu’on ne me sépare pas de Catherine… Si vous ne nous séparez pas, je veillerai bien sur elle… je l’empêcherai de fumer… je l’empêcherai de boire et de penser aux hommes… Notre-Dame de Kazan, faites que…

(Un interne entre avec Nikhine.)

L’INTERNE.

La Maslowa est-elle là ?


FÉDOSIA, se relevant.

Non, elle est dans la salle des blessés.


L’INTERNE.

Va la chercher… Autorisation du gouverneur. (Fédosia sort.) On est allé prévenir le prince Nekludoff qui vous attendait dans le cabinet du sous-directeur.


NIKHINE.

Pensez-vous que l’autorisation qu’on vient de me délivrer pour le prince soit définitive ?


L’INTERNE.

Absolument.


NIKHINE.

Bien. Je tiens à faciliter à mon ami toutes ces démarches interminables. Le prince est un philanthrope, il s’intéresse aux condamnées et cette fille entre autres lui a été recommandée.


L’INTERNE, souriant.

Ah !… il ferait mieux de passer à une autre, malgré sa recommandation.


NIKHINE.

Pourquoi ?

(Entre Nekludoff.)


Scène VI


NEKLUDOFF, L’INTERNE, NIKHINE


NEKLUDOFF.

Salut, Nikhine. Eh bien, c’est fait ?


L’INTERNE.

Excellence, vous arrivez à propos… C’est le dernier jour qu’elle passe ici, votre protégée… Je viens de recevoir justement à la minute, l’ordre du médecin chef de la faire réintégrer la section des femmes.


NEKLUDOFF.

Et pourquoi l’y ramène-t-on ?


L’INTERNE, riant.

Bah ! vous savez, Excellence, c’est une espèce comme ca. On vient de la trouver en train de faire des siennes avec un infirmier… Oui… ces femmes-là, on a beau s’occuper d’elles… à part ça, elle ne travaillait pas trop mal, surtout si on songe à l’endroit d’où elle sort… Ahl la vie va devenir plus dure maintenant… Mais il leur faut toujours faire des farces, à ces femmes-là… C’est plus fort qu’elles.


NEKLUDOFF.

C’est bien… laissez-nous… je vous remercie.

(L'interne sort.)


Scène VII


NEKLUDOFF. NIKHINE


NEKLUDOFF, à Nikhine.

Eh bien, qu’en dites-vous, Nikhine ? L’histoire vous plaît-elle ? Moi, un homme du monde, avec qui la jeune fille la plus aristocratique eût été heureuse de se marier, je quitte Missy, mon rang, ma vie… je m’offre à suivre, que dis-je, à vivre avec cette créature… et elle, pendant ce temps, ne pouvant attendre, s’amuse à faire des siennes avec un infirmier !… Et il faut supporter le ricanement gouailleur de ces gens !… et pendant que cet homme me lançait la nouvelle à bout portant, je me suis senti rougir de honte comme un misérable à la porte du vice qu’il ne peut quitter… Hein ? a-t-elle été assez ridicule ma joie, à la pensée d’un soi-disant changement dans l’âme de cette fille ?… Ainsi donc, même ses larmes, même ses reproches de tous les jours qui me semblaient avoir au moins quelque farouche beauté, comédie !… comédie de fille perverse, qui flaire l’homme et son profit. Et maintenant que dois-je faire ? Sa conduite ne me délivre-t-elle pas de tout lien ?


NIKHINE.

Je crois qu’en abandonnant la Maslowa, ce n’est pas elle que vous punirez, mais vous… et c’est plus grave.


NEKLUDOFF.

Ah ! c’est vous qui m’exhortez maintenant !… Au fait, vous avez raison… Orgueil, Nikhine, misérable orgueil ! Cette femme en agissant ainsi s’est conformée au caractère que lui a donné la vie ; qu’elle ait fait des siennes avec un infirmier, c’est affaire à elle, cela ne me regarde pas… Mon affaire est d’exécuter ce qu’exige ma conscience. On ne refait pas les âmes des autres, décidément, mais j’ai la mienne à refaire… que cette abjection serve au moins à cela ! La voici… À demain, Nikhine. Et c’est la dernière fois que j'aurais à vous imposer cette ridicule besogne d'Horatio du bagne. Je passerai demain chez vous. Je veux vous serrer la main avant de partir pour Pawlowna, où je tiens à régler immédiatement cette affaire de la donation aux paysans des biens que me laissent la mort de mes tantes… Cette aventure m’a ouvert l’esprit à bien des choses ! Encore mille mercis pour tout ce que vous avez fait…

(Nikhine sort.)


Scène VIII


NEKLUDOFF, MASLOWA


MASLOWA, entre, elle se précipite gaiement vers Nekludoff.

Ah ! c’est vous.


NEKLUDOFF, durement.

Oui.

(Elle tend la main à Nekludoff, il la refuse.)

NEKLUDOFF, d’un ton froid et indifférent.

Je vous apporte une mauvaise nouvelle : votre pourvoi est rejeté.


MASLOWA.

Je le savais d'avance.

(Elle laisse tomber sa tête dans ses mains.)


NEKLUDOFF.

C’est inutile de vous désespérer, on peut encore compter sur un recours en grâce et…


MASLOWA, avec un geste.

Oh ! ce n’est pas cela qui…


NEKLUDOFF.

Et qu’est-ce donc ?


MASLOWA.

Je vois bien à votre regard… vous avez rencontré quelqu’un d’ici, et on vous a dit…


NEKLUDOFF, sèchement.

Bah ! cela n’a aucune espèce d’importance, vous faites ce qu'il vous plaît et je n’ai pas à m’en occuper… cela vous regarde… Parlons d’autre chose, je vous prie… et rapidement. Allons, tenez, voilà le recours ; il faut que vous signiez ici.


MASLOWA, les yeux pleins de larmes.
Où signer ?

NEKLUDOFF.

Là… non, pas là… vous ne voyez donc pas… ici.

(La Maslowa essuie ses larmes du bout de son fichu et écrit en reniflant ses sanglots et en s’appliquant.)

MASLOWA, après avoir achevé d’écrire, essuie ses doigts à sa jupe, lève la tête et dit tout à coup avec un mouvement.

Je voudrais…


NEKLUDOFF.

Quoi ?


MASLOWA hésite, puis laisse retomber la tête.

Rien.

(Silence.)

NEKLUDOFF, remettant le papier dans sa poche.

Écoutez… je tiens à ce que vous ne vous mépreniez pas… Ce que m’a dit l’infirmier n’a pas d’importance… quoi qu’il arrive et quoi que vous fassiez, rien ne changera ma résolution. Je suis ici pour accomplir mon devoir… Il ne faut pas que vous pensiez qu’il s’agisse d’un autre sentiment quelconque…


MASLOWA, se levant, rougissante.

Oh ! je n’en doutais pas…


NEKLUDOFF.

Seulement, ce que j’ai dit, je le ferai… Où qu’on

vous envoie, j’irai avec vous.

MASLOWA, fièrement.

Inutile. Vous perdez votre temps à me parler ainsi.


NEKLUDOFF.

Espérons qu’à Pétersbourg votre affaire sera examinée.


MASLOWA.

Oh ! que cela soit ou ne soit pas, à présent, ça m’est égal.


NEKLUDOFF.

Pourquoi dites-vous, à présent ?


MASLOWA, avec un geste vague.

Pour rien.


NEKLUDOFF.

En tout cas, voici où en sont les choses. Vous allez être probablement désignée pour le premier convoi qui va partir le dix de ce mois. Je vous suivrai en Sibérie. Je vous retrouverai aux haltes successives que vous ferez. J’espère me rendre utile à vos compagnons. Vous ne me reverrez pas d’ici Nijni-Novgorod, probablement, où je rejoindrai votre convoi, car je compte retourner à Pawlowna, à notre petite ville… Mes deux tantes viennent de mourir à quinze jours de distance.


MASLOWA.

Ah !… elles sont mortes ?


NEKLUDOFF.

Oui. J’irai demain donc à Pawlowna. (Silence, puis bas.) Est-ce là qu’a été… mis… l’enfant… Vous le rappelez-vous ?

(Silence.)

MASLOWA.

Au cimetière… à gauche… dans la grande allée.

(Silence. La Maslowa retient ses larmes.)

NEKLUDOFF.

Pensez à tout ce dont vous aurez besoin pour la route.


MASLOWA.

Je n’ai besoin de rien, merci.


NEKLUDOFF.

Eh bien… alors… adieu ?…


MASLOWA.

C’est cela, adieu…


NEKLUDOFF.

Vous n’avez plus rien à me dire avant votre départ ?


MASLOWA.

Non… Si… Il y a la petite Fédosia qui voudrait bien vous remercier de l’avoir fait mettre ici… Vous ne l’avez pas vue, en entrant ?… Elle est là…


NEKLUDOFF.

Faites-la venir.


MASLOWA, va à la porte et appelle.
Fédosia… Fédosia…


Scène IX


Les Mêmes, FÉDOSIA

Fédosia accourt et fait le geste de s’agenouiller
aux pieds de Nekludoff.

NEKLUDOFF, l’arrêtant.

C’est bon… c’est bon…


FÉDOSIA, timidement.

Si Catherine s’en va en Sibérie, est-ce que je pourrai partir avec son convoi ?… j’aime tant Catherine.


NEKLUDOFF.

Je verrai… je réfléchirai… Adieu… Si vous avez besoin de quelque chose, écrivez-moi à Pawlowna.

(Il sort. Elles se tiennent toutes deux par la main, et regardant un grand instant la porte par où Nekludoff vient de sortir. Puis Maslowa laisse tomber sa tête sur l'épaule de Fédosia.)


Scène X


MASLOWA, FÉDOSIA


FÉDOSIA.

Bah ! ne pleure pas… on ne sait jamais.


MASLOWA.

Ohl ce n’est pas cela… ça m’est bien égal !… non, mais on lui a dit l’infirmier, et alors qu’il

croie cela, lui… c’est trop !

FÉDOSIA.

Pourquoi ne lui as-tu pas dit la vérité ?


MASLOWA.

Je n’ai pas osé… je voulais… mais dès que j’ai voulu, je n’ai pas pu… j’ai senti qu’il ne me croirait pas parce que je rougissais… alors, ça m’a étouffé là, dans la gorge… je n’ai pas pu…


FÉDOSIA.

Mais puisqu’il dit qu’il fera tout pour toi, qu’il t’épousera.


MASLOWA.

Il dit cela… mais il ne faut pas accepter… Jamais, tu entends, jamais… J’aimerais mieux que Katucha ne soit plus… Lui, un prince, m’épouser ?… Ah bien ! sa vie serait perdue, alors, à cause de moi… J’ai d’abord dit non parce que je le haïssais, qu’il me faisait horreur… mais maintenant encore, je trouverai le moyen de l’empêcher de me suivre… et quand Katucha a dit non, c’est non… Accepter cela de lui qui me déteste !…


FÉDOSIA.

Tu crois qu’il te déteste ?


MASLOWA.

Sûr… Il se croit obligé à faire ça, mais il me déteste au fond. Va, une fille, comme moi, c’est bien naturel… mais qu’importe… Seulement, ce que je ne voudrais pas, c’est qu’il croie l’infirmier… ça vois-tu, ça me fait plus de peine que de partir. là-bas, pour la Sibérie… S'il pouvait savoir !… Mais il ne croirait pas.


FÉDOSIA.

Pourquoi ne croirait-il pas ?


LA MASLOWA.

Il sait bien que quand on a été ce que j’ai été on ne change jamais… non, non, on ne peut changer… je le sais bien, va… Oui, une fois, dans ma maison, j’ai voulu partir de chez Mme Kataïew : je n’ai pas pu… Une nuit de carnaval, je me sentis tout à coup triste, triste à mourir. Je l’ai dit à la pianiste, une nommée Claire, et elle m’a dit qu’elle aussi était triste et fatiguée de cette vie… alors, nous avons décidé de nous en aller toutes les deux ; nous nous sommes arrangées et nous allions le faire quand, tout à coup, des hommes sont montés en chantant. Le violoniste s’est mis à la ritournelle, un grand homme saoul, en habit, m’a empoignée, un gros barbu a empoigné Claire, et on a tourné, tourné toute la nuit, chanté… et bu… et crié… et une année a passé, comme cela et puis, une autre… et les jours, les jours. Non vois-tu, on ne change pas, la petite tante, on ne change pas.


LA VOIX DE L’INFIRMIÈRE, appelant au dehors.

Fédosia !… la charpie.


FÉDOSIA.

Ahl oui, c’est vrai, il faut que j’aille faire la charpie… (Criant.) Voilà. (À la Maslowa.) Tu n’en fais pas ?… Ce n’est pas ennuyeux, je me mets près de la fenêtre, là, à côté, et je chante les chansons de ton pays que tu m’as apprises… Tu ne viens pas ?…


LA MASLOWA, confidentiellement.

Non… C’est mon heure…


FÉDOSIA.

Ton heure ?…


LA MASLOWA.

C’est l’heure où je suis toute seule. L’infirmière est en bas. C’est l’heure où je pense et où je m’amuse avec ma petite boîte.


FÉDOSIA.

Quelle boîte ?… Tu ne m’en as jamais parlé.


LA MASLOWA.

Ohl c’est peu de chose… J’ai mes petites affaires à moi dans cette boîte, des riens… (Elle monte sur un escabeau et prend sur un rayon, une petite boîte.) C’est tout ce que j’emporterai là-bas… Il y a la photographie, tu sais… et puis un bout de glace cassée… et puis un ruban rouge… des choses, quoi… Va-t’en maintenant, laisse-moi seule… puisque c’est mon dernier jour… (Fédosia sort. La Maslowa ouvre avec précaution la boîte.) Ah ! Voyons… la photographie, là… la glace… (Elle essuie avec sa manche le bout de glace cassée qu'elle a retiré ; puis, pose la photographie sur la table. Elle regarde la photographie et la glace alternativement, et met un nœud rouge dans ses cheveux, un nœud rouge fait avec un morceau de ruban fané.) Voyons… le nœud était comme ça… non, plus bas, je crois… je portais un col plissé, plissé et ouvert comme ça… (Elle s’arrange et se coiffe comme au premier tableau. Elle ferme les yeux pour s'imaginer dans le passé ; elle regarde après dans la glace.) Et puis, il venait derrière moi… Oh ! la petite Katucha n’est pas aussi jolie que vous voulez le dire… (Elle laisse retomber la glace avec découragement.) Non, ce n’est pas ça… ce n’est pas comme ça que c’était… ce n’est plus du tout pareil.

(À ce moment on entend la voix de Fédosia dans la coulisse, qui chante, en cousant, la chanson du prologue.)

FÉDOSIA, dans la coulisse.
Catherine, Catherinette légère,
Tu n’es pas partie, tu n’es pas partie…

LA MASLOWA.

Ahl c’est Fédosia qui chante en cousant. (Et elle reprend doucement elle aussi.)

Catherine, Catherinette légère…
(On voit remuer ses lèvres, qui ne chantent plus maintenant. Sa poitrine se soulève avec force. Puis la voix de Fédosia s’éteint. Alors elle se prend la tête et murmure.)

C’est drôle, pourtant !… Qu’est-ce qui manque ?… mais qu’est-ce qui manque ?…


RIDEAU

ACTE CINQUIÈME


UNE HALTE EN SIBÉRIE

La halte dans un village, en Sibérie, où s’arrêtent les déportés politiques, mêlés, dans ce convoi, aux criminels de droit commun. La plaine de neige au fond ; on voit le village sur les flancs de la vallée. À droite, une sorte de hangar où les forçats font un peu de cuisine ; à gauche, une cahute, ouverte, de paysan, sorte de tente défoncée, accotée aux rochers. Sous cette cahute, un déporté étendu sur des sacs. Krilitzof : auprès de lui Nowodoroff, Maria Pawlowna. Au premier plan, un vieux se déchausse ; un autre se lave la face ; une femme allume du feu. Et, au fond, sur la route, les autres condamnés s’empressant autour de paysans et de marchandes, qui leur vendent des comestibles. Sous la neige, au fond, à droite, on devine le bâtiment de la halte. Des pieux avec des fils de fer indiquent le parcage. Les condamnés politiques ont leurs costumes d’étudiants ; les forçats ont le manteau réglementaire, et la tête rasée d’un côté.



Scène PREMIÈRE


KRILITZOF, NOWODOROFF. MARIA PAWLOWNA et autres Condamnés


PREMIÈRE MARCHANDE.

Du poisson… du bon poisson… À cinq kopecks.


DES CONDAMNÉS.
Six et deux huit, que je te dois… et quatre…

DEUXIÈME MARCHANDE.

Des œufs… du bon kacha… du laitage…


UN PRISONNIER, dans le fond à une marchande.

Cinq kopecks, ce poisson pourri ?


PREMIÈRE MARCHANDE.

Pourri ce poisson ?… Ça nagerait encore dans la casserole.


LE PRISONNIER, tendant son pot.

Pour voir.

(Vociférations.)

UN OFFICIER.

Dépêchez-vous, les marchandes.


UN VIEILLARD, se déchaussant sur le devant de la scène.

Je n’en puis plus… Vingt heures depuis Tomsk.


UNE VIEILLE FEMME, allumant du feu.

L’étape va durer trois heures. On va pouvoir se reposer… Dors, pauvre vieux.


NOWODOROFF.

Oui, nous en avons bien pour deux ou trois heures, nous n’arriverons à la grande halte que vers la nuit.


UNE JEUNE FEMME, parlant du hangar.

Hé ! la mère aux poux… tu devrais en profiter pour te nettoyer… Ça nous soulagerait…


MARIA PALOWNA, s'approchant d’un homme, jeune encore, étendu dans les couvertures.
Tu as froid, Krilitzof ?

KRILITZOF, soulevant sa tête en toussant.

Non, non.


MARIA.

Reste bien enveloppé… Il faut que nous passions ce jour de Pâques tous ensemble.


NOWODOROFF, un prisonnier, très grand, à l’air rude et sarcastique, une pipe dans les dents.

C’est un jour comme les autres, je crois… Christ est ressuscité… oui, pour les popes, il ressuscite toujours… Pour nous, il meurt un petit peu tous les jours.


MARIA, à un prisonnier, en montrant Krilitzof.

J’ai peur qu’il ne passe pas la nuit.


PREMIER PRISONNIER.

Pauvre enfant !… La neige de Sibérie n’aura pas voulu l’épargner.


MARIA, arrangeant une marmite.

Aidez-moi à allumer le feu là-dessous, si vous pouvez… Le bois est si humide.


UN PRISONNIER, dans le fond.

Hél Regardez-là, sur ce poteau ! (On se rapproche, on va voir l'arbre.) Tiens, lis, toi, qui sais lire.


DEUXIÈME PRISONNIER.

C’est vrai, une inscription au couteau.


PREMIER PRISONNIER, lisant à haute voix péniblement.

« Je suis passé par ici le 17 août 1880 avec un convoi de condamnés politiques. Ils m’ont arraché une main. Courage pour la cause. »


DEUXIÈME PRISONNIER.

C’est signé ?


PREMIER PRISONNIER.

Pelkine.


LE VIEILLARD.

Oui, j'en ai entendu parler autrefois… II a écrit cela pour nous.


KRILITZOF, étendu, à Maria.

Regarde, Maria, nous n’avons pas le droit de nous plaindre… D’autres nous ont montré la route.


MARIA, souriant.

Est-ce que je me plains… non. Il y a des gens à soigner, des camarades à réconforter…


KRILITZOF.

Ah ! Maria, tu aurais été une belle révolutionnaire.


NOWODOROFF, qui passait la pipe aux dents.

Elle ? elle n’a aucun mérite… Elle s’est consacrée au sport de la bienfaisance… C’est par hygiène.


MARIA.

Il y a du vrai dans ce que dit Nowodoroff avec l’air de rire.


NOWODOROFF, lui mettant la main sur l'épaule.

Ne te vante pas… Tu es une belle âme, ma fille…

(Il s’en va avec un geste.)

MARIA, à Krilitzof.

Oui, mais lui m’agace… il est prétentieux.



Scène II


Les Mêmes, LA MASLOWA


LA MASLOWA, entre avec un enfant sur les bras.

Là… là, ne pleure pas.


L’ENFANT.

Oh ! je voudrais aller voir les marchandes.


MARIA, l'apercevant.

Quel est cet enfant ?


LA MASLOWA.

C’est la fille d’un condamné criminel, un vieil homme qui l’a portée dans ses bras dix jours, depuis Perm jusqu’en Sibérie… Le nouvel officier a refusé de lui maintenir la permission… Je n’ai pas vu ce qui s’est passé… Le père avait la figure en sang… La fillette sanglotait. J’ai fait les yeux doux à l’officier et lui ai demandé la permission d’emmener l’enfant dans notre convoi avec nous. Alors je l’ai prise, la pauvre, entourée de son grand châle, comme un petit animal qui pleurerait… Elle m’a mouillé une joue et s’est endormie.


KRILITZOF.
Quelle pitié !

MARIA, prenant la Maslowa à part dans un coin.

Bien, toi… Écoute, j’ai des excuses à te faire. Pas tout haut… Ta main… (Elle lui serre la main.) À la vérité, j’éprouvais un peu de dégoût pour toi au commencement… Et puis, nous autres nihilistes, ça nous est égal d’aller à la mort ensemble, mais je n’aimais pas qu’on t’ait placée, même malgré toi, dans notre section de condamnés… je suis franche ; j’aime les pauvres ; mon père était général, j’ai distribué tout son argent, mais j’ai toujours eu une répugnance invincible pour les femmes qui vendent leur corps. N’importe ! Tu es une brave fille. Embrasse-moi.


LA MASLOWA, l’embrassant.

Vous êtes si bonne, Maria… Je voudrais être comme vous… Vous êtes des gens si excellents…


KRILITZOF, qui a entendu les derniers mots., se soulevant péniblement sur les coudes.

Détrompez-vous, Maslowa ; je ne suis pas excellent… Savez-vous ce que je voudrais faire, moi, chétif, moi mourant ?… Monter dans un ballon et saupoudrer de mes bombes toutes les villes, comme des punaises, comme de petites punaises…

(Il dit cela fiévreusement, les yeux brûlants.)

MARIA.
Ne vous fatiguez pas.

KRILITZOF.

Tuer ! tuer ! Oui, voilà ce qu’on devrait, parce…

(Il s’arrête dans un hoquet.)

MARIA.

Il crache le sang… Va chercher un peu de neige…


LA MASLOWA, lui tendant une potion quelle tire de son sac.

Buvez.


KRILITZOF.

Ah ! qu’est-ce que c’est ?


LA MASLOWA.

De la valériane.


KRILITZOF.

Je crois que je vais vous faire un triste jour de Pâques, pauvres amis.


TROISIÈME PRISONNIER, apportant un peu de neige.

Tenez, rafraîchissez-vous la bouche.


L’ENFANT, qui était sorti, rentre en criant.

Regarde… des œufs… des craquelines.


LA MASLOWA.

Qui t’a donné tout ça ?


L’ENFANT, désignant quelqu’un qui arrive sur le chemin.

C’est lui.


MARIA.
Simonson !


Scène III


Les Mêmes, SIMONSON, puis Un Officier


SIMONSON, s’approchant.

Bonjour, Maslowa.


LA MASLOWA.

Bonjour.

(Elle lui tend la main.)

SIMONSON, s’approchant de Krilitzof.

Eh bien, bonjour toi… Comment vas-tu, mon vieux Krilitzof ? (Montrant l'enfant.) Pauvre enfant, je lui ai donné des craquelines pour la distraire… On vient de me raconter…


PREMIER PRISONNIER.

Tiens, voilà justement le petit officier qui a fait la chose.


SIMONSON.

Laissez-le passer… ne dites rien… (Silence quand l’officier passe à portée de la voix.) Vous avez mal agi, monsieur l'officier. (Silence, un temps.)


L'OFFICIER.

Qui a dit ça ?


SIMONSON, s’avançant.

Moi, Simonson.


L'OFFICIER.

Ah ! c’est vous… ça ne m’étonne pas… Je vous

apprendrai, moi, à vous mêler de vos affaires.

SIMONSON.

Mon affaire est de vous dire ce qui est et je vous répète que vous avez mal agi.


L'OFFICIER, frappant le sol avec son stik.

Imbécile et poseur ! je vous apprendrai à raisonner… Vous essayez toujours de fomenter la révolte ici… on vous prône, on vous pousse, hein ?… Ce beau parleur !… Vous faites votre petit tsar parmi ces brutes… Poseur.


MARIA, s’avançant à son tour.

Nous l’admirons tous ici, monsieur l’officier, simplement parce qu’il le mérite.


L'OFFICIER

Ah ! vous vous révoltez !… Essayez… Je vous montrerai, moi, comment on se révolte… je vous tuerai comme des chiens, et les chefs me remercieront d’avoir réglé votre compte… comme des chiens… Brutes !… (Il les toise.) Des imbéciles, vraiment.

(Il s’en va en maugréant et en haussant les épaules.)

PREMIER PRISONNIER

Tu as bien fait, Simonson.


NOWODOROFF.

Non, tu as eu tort… Il te le fera payer durement.


SIMONSON.
Peuh, qu’importe !

KRILITZOF.

Il écumait !


MARIA, s'approchant de la Maslowa qui s’était un peu retirée.

Quel homme admirable ce Simonson ! On l’a condamné parce qu’il disait le bien au peuple… Il a conquis ici l’estime de tous.


LA MASLOWA, avec admiration.

Oui, c’est un homme extraordinaire.


MARIA, souriant.

Ton amoureux.


LA MASLOWA, réprimant un mouvement.

Que dites-vous là, Maria ?


MARIA.

Oui, oui, nous ne l’appelons plus qu’ainsi… Crois-tu que ce n’est pas visible qu’il est devenu amoureux fou de toi…


LA MASLOWA, vivement.

Il ne me l’a jamais dit.


MARIA.

Il est trop fier… mais cela ne change pas la chose… Il rougit quand il te parle comme un enfant… oui, va, il t’aime, visiblement… depuis que tu es arrivée ici, peu à peu, côte à côte. Ce n’est pas mal : ce sont les tristes fleurs de l’exil… Ne dis

point que tu ne t’en es pas aperçue.

LA MASLOWA.

Je ne sais ; j’ai été frappée un jour de l’insistance des bons yeux bleus de ce prisonnier en veste de caoutchouc. J’ai bien compris aussi qu’il disait des choses pour moi tout haut… mais je n’ai pas beaucoup de temps pour écouter… le travail, n’est-ce pas ? et puis… (Elle hésite.) les visites…


MARIA.

Ah ! oui, les visites du prince amateur en voyage… Tiens, il n’est pas encore venu le cher homme… Il a dû arriver à la halte avant nous cependant… Ses chevaux marchent plus vite que nos jambes. Oui, les visites du Nekludoff ! Mais ce n’est pas la même chose, ma fille ; Nekludoff veut t'épouser par grandeur d’âme et pour réparer… utopie !… Tandis que Simonson, vois-tu, t’aime telle que tu es maintenant, depuis ta faute. Il t’aime simplement parce qu’il t’aime… et parce que c’est toi…

(On entend un brouhaha derrière la palissade et des cris.)

TROISIÈME PRISONNIER.

Allons bon ! Qu’est-ce que c’est !


SIMONSON.

Qui est-ce ?


QUATRIÈME PRISONNIER.

Regardez derrière la palissade.


CINQUIÈME PRISONNIER.
On ne peut pas voir.

PREMIER PRISONNIER, se hissant sur la balustrade.

La chiourme a empoigné un homme. C’est la bastonnade. C’est l’officier qui se venge.


KRILITZOF.

Sur qui ?


PREMIER PRISONNIER

Pas un condamné politique, bien sûr : un pauvre bougre.


NOWODOROFF, à Simonson.

La réponse ne s’est pas fait attendre.


QUATRIÈME PRISONNIER

C’est un vieux que les marchandes accusent d’avoir volé du poisson.

(La Maslowa s'est arrêtée de balayer.)

SIMONSON, s’approchant d’elle.

Eh bien, Maslowa, vous ne travaillez plus ?


LA MASLOWA.

Je n’ai pas le cœur. Ces cris me font mal.


SIMONSON.

Moi, ils me font du bien… Ils sont là pour empêcher l’âme de s’endormir, au contraire. Crie, crie, pauvre vieux, que je m’en souvienne bien… Ah ! vois-tu, Maslowa, dans quatre ans, je serai libre, et alors…


LA MASLOWA.
Alors ?

SIMONSON.

Alors, je ferai des choses merveilleuses… Oui, oui, je les vengerai tous… tous ceux qui ont souffert, nous, eux, les pauvres bêtes de somme de la terre, qui ne savent pas. Vous aussi, Maslowa, ils vous ont bien fait souffrir… dès que vous êtes arrivée dans nos rangs, inconnue, je l’ai vu à votre doux visage… (On entend des cris affreux derrière la palissade. Ceux qui étaient perchés sur la palissade descendent.) Mais dans quatre ans, je serai libre… pense à cela. Est-ce que toi aussi, cela ne te plairait pas, quand tu auras obtenu ta grâce, d’aller là-bas consoler un peu le vieux monde, utiliser ce que nous savons, nous, de la douleur ?… Ce serait une belle vie… on irait…


LA MASLOWA, l'interrompant.

Écoutez… c’est fini.

(En effet, un silence morne a succédé aux plaintes.)

SIMONSON.

Oui, il a dû rouler dans un coin tout sanglant.


LA MASLOWA, reprenant.

Alors, vous disiez ?


SIMONSON, rousissant tout à coup, désarçonné.

Moi ? rien… rien, Maslowa… J’avais les cris de cet homme pour m’aider, mais maintenant, je ne sais plus… en vérité, je n’avais rien à dire… Voilà… je m’en vais couper du bois pour chauffer

Krilitzof. Et vous ?…

LA MASLOWA, simplement.

Je vais faire sécher le plaid pour Krilitzof.

(Ils se séparent. Dans le fond, les prisonniers commentent la scène qui vient de se passer.)

QUATRIÈME PRISONNIER.

C’est horrible !


UNE CONDAMNÉE, agitée.

J’adresserai une réclamation au prince Nekludoff.


UN PRISONNIER.

Naïve !


MARIA.

Il ne s’arrête pas à cette étape !


PREMIER PRISONNIER.

Si… Le voilà là-bas qui cause avec deux officiers… en fumant des cigarettes.


MARIA.

Ce grand seigneur est charmant !… Il se paie un voyage des plus intéressants. Il doit prendre des notes, j’espère.


NOWODOROFF.

Un de ces jours, il va nous sortir un kodak de sa pelisse… Il photographiera des agonies des plus curieuses.


UNE JEUNE FEMME, aigrement.

Et tout ça pour une de nous. Nous pouvons être fières… Tiens, le voilà, Maslowa, le voilà, ton homme du monde… Il est plus élégant que jamais… Quelle pelisse !…


MARIA, s’adressant à voix basse à la femme qui vient de parler.

Chut ! Pauvre fille !… Vous la gênez horriblement. Cette plaisanterie perpétuelle la fait souffrir… Il était convenu qu’on ne lui en parlerait plus.


NOWODOROFF.

C’est égal !… Cette histoire est du plus haut comique… Un historien pour l'écrire !

(À ce moment paraît, venant du village, Nekludoff avec un officier. Il est très couvert.)


Scène IV


Les Mêmes, NEKLUDOFF, Un officier.


MARIA.

Eh bien, prince, vous voyagez toujours agréablement ?


NEKLUDOFF se retourne, regarde, puis dit.

Oui, je vois des choses bien intéressantes.


MARIA, ironique.

Nous vous croyions reparti pour la Russie.


NEKLUDOFF.
Non ; j’ai eu du retard au relai de Tomsk.

NOWODOROFF, affectant une mondanité charmante.

Il faudra que vous mangiez un morceau avec nous un de ces jours.


NEKLUDOFF, simplement.

Si cela peut vous être agréable en quoi que ce soit, je le ferai et j’en serai très honoré, Nowodoroff.

(Il se détache du groupe.)

L'OFFICIER, se dandinant, à Nekludoff.

Belle journée… Froid sec. Avez-vous du feu ? (Nekludoff lui tend une cigarette.) Merci… Hé ! hé l votre petite brune… elle est gentille, ma foi, tout de même.

(Il montre la Maslowa qui est accroupie dans le hangar à travailler.)

NEKLUDOFF, à Krilitzof, brusquement.

Et la santé ?


KRILITZOF.

Merci, je vais assez bien… Mais je suis mouillé et pas moyen de me réchauffer… Et vous ?… pourquoi ne vous a-t-on pas vu depuis si longtemps ?


NEKLUDOFF.

On ne m’a pas laissé entrer. Aujourd’hui seulement le nouvel officier s’est montré plus traitable.


KRILITZOF.

Vous cherchez Katia ? La voilà.

(Il la désigne du doigt.)

NEKLUDOFF.

Oui, oui, je sais.


KRILITZOF.

Elle est toujours à travailler… Elle a fini déjà de nettoyer nos effets… Elle brosse maintenant les manteaux.


LA MASLOWA, appelant très haut, sans se retourner.

Simonson, le plaid est sec ?


SIMONSON.

Presque sec.


KRILITZOF, continuant à Nekludoff.

Il n’y a que les puces dont elle n’arrivera jamais à nous débarrasser… les sales bêtes nous mangent.

(Pendant ce dialogue, la Maslowa est restée dans le hangar, sans paraître se soucier de la présence de Nekludoff. Celui-ci, finalement, va à elle.)

NEKLUDOFF.

Bonjour, Catherine.


LA MASLOWA, se retournant froidement.

Bonjour.


NEKLUDOFF.

Vous faites le ménage ?


LA MASLOWA.

Oui, j’ai repris mon ancien métier, vous voyez (Vivement.) Krilitzof, il faut rentrer dans le bâtiment

de la halte.

KRILITZOF.

Mais non.


LA MASLOWA.

Venez, on vous enveloppera bien.


NEKLUDOFF.

Oui, oui, allez Krilitzof.


KRILITZOF, se levant avec l'aide de la Maslowa et de Maria.

Ah ! la triste Pâque ! la triste Pâque !

(Ils rentrent tous les deux dans le hangar et disparaissent. On entend au loin les cloches du village sibérien et des chants en plein air.)

L'OFFICIER.

Vous entendez, Excellence ? Nos condamnés… Ça ne manque pas d’une certaine poésie…


NEKLUDOFF, rêveur.

Oui, le chant natal…


L'OFFICIER, débouchant une gourde de cuir à son ceinturon.

Vous ne voulez pas un peu de cognac ? On pourrait apporter un verre… Non ? À votre aise !… Quand on est dans cette maudite Sibérie, c’est un vrai plaisir de rencontrer un homme du monde… Et le plus merveilleux, c’est que pour la plupart des gens, un officier de police est un personnage grossier, mal élevé… On ne se doute pas qu’il y a parmi nous des hommes d'une tout autre espèce… Alors, vraiment, pas de cognac ! (Il boit.) Créature pas banale, cette femme que vous suivez, Excellence…


NEKLUDOFF.

C’est une malheureuse… on l’a condamnée injustement.


L'OFFICIER.

Oui, il y en a de très gentilles… À Kazan, laissez-moi vous raconter ça, j’en ai connu une, une nommée Emma, elle était hongroise d’origine, mais elle avait des yeux de persane et du chic, comme une vraie comtesse…

(Pendant ce tempe, la scène s’étant vidée, il ne reste plus que Simonson qui tape avec un marteau sur un vieux poêle. Tout d’un coup, il s’est rapproché de Nekludoff, et lui dit sans souci d’interrompre l'officier.)

SIMONSON.

Je désirerais vous parler… Pouvez-vous maintenant m’accorder un instant d’entretien ?


NEKLUDOFF.

Mais sans doute !


SIMONSON.

Seul ?


NEKLUDOFF.

Seul. (Il se retourne vers l’officier.) Vous permettez… J’ai un mot à dire en particulier à cet homme.


L'OFFICIER.

Mais comment donc ! Je vais finir ma cigarette derrière ce hangar, en vous attendant. J’ai d’ailleurs des ordres à donner pour le campement.

(Il sort.)


Scène V


SIMONSON, NEKLUDOFF


NEKLUDOFF, à Simonson.

Impossible de se débarrasser de ces imbéciles. Il faut leur faire la causette, c’est le tarif… Dites maintenant.

(Un silence.)

SIMONSON.

Voici en quoi consiste l'affaire dont je veux vous parler… Connaissant vos rapports avec Catherine Maslowa, je me crois tenu de vous mettre au courant de mes propres rapports avec elle.


NEKLUDOFF, sursautant.

Qu’est-ce à dire ?

(Un temps.)

SIMONSON, regarde sa casquette de prisonnier, puis dit bourrument.

J’aime Catherine Maslowa, et je voudrais me marier avec elle.


NEKLUDOFF.

Ah bah !


SIMONSON, cherchant ses mots, la tête dans les épaules.

Oui, voilà… j’ai décidé cette chose et j’ai résolu de lui demander si elle consentirait à devenir ma femme. On se marierait ici… et puis dans quatre ans, on serait libre… Voilà… j’ai envie de lui demander si elle voudrait.


NEKLUDOFF, sèchement.

Mais que puis-je y faire ? Je ne comprends pas pourquoi vous vous adressez à moi… Cela dépend d’elle.


SIMONSON.

Oui, bien entendu. Seulement je sais qu’elle ne me répondra pas sans votre permission.


NEKLUDOFF.

Et pourquoi cela ?


SIMONSON.

D’abord parce qu’elle n’oserait pas sans votre permission. Elle a pour vous comme une espèce de fétichisme… Elle ne répondra pas sans cela… et puis il y a autre chose de plus important encore. Tant que la question de vos relations avec elle ne sera pas tranchée, elle ne pourra prendre aucun parti.


NEKLUDOFF.

Mais c’est bien simple. Cette question n’a pas été nettement tranchée, à cause même de Maslowa et de son refus de répondre… En ce qui me concerne, j’ai voulu faire ce que je croyais mon devoir… et puis j’ai essayé d’adoucir autant que possible sa situation, mais je ne puis pas pourtant l’impossible. Je ne saurais m’imposer à elle malgré elle… Moi, je ne me considère plus comme libre, mais elle, elle a toujours sa liberté.

(Il jette sa cigarette.)

SIMONSON.

Catherine m’a dit qu’elle ne voulait pas de vous… Je sais que sa résolution sur ce point est inébranlable.


NEKLUDOFF, sèchement.

Mais alors à quoi rime cette conversation, mon cher, elle est absolument inutile. Cessons là.

(Il fait un mouvement pour s’en aller.)

SIMONSON, la voix dure et nette et en le regardant.

Non, parce qu'il faut, vous entendez bien, il faut que vous reconnaissiez aussi que vous renoncez à vous occuper d’elle, jamais.


NEKLUDOFF, avec un haut-le-corps.

Vous dites ? (puis il se reprend et après un silence, très calme.) Mais comment pourrais-je reconnaître que je ne dois pas faire ce que j’estime mon devoir ?… La seule chose que je puisse lui dire, c’est ce que je viens de vous dire à vous-même : c’est que je ne suis pas libre et qu'elle l’est entièrement, pleinement, vis-à-vis de moi… Allez la chercher, je le lui répéterai sur le champ.


SIMONSON.

Bien… Je vous demande pardon de m’exprimer ainsi, mais nous ne sommes pas de même espèce… Et puis, j’ai toujours été un peu loup de neige, moi… seulement, quoique de race ennemie l’un et l’autre, je tiens à vous dire encore ceci : je ne vous hais pas.


NEKLUDOFF, souriant avec hauteur.

Je vous remercie… vous êtes bien aimable.


SIMONSON, simplement.

Non, je ne vous hais pas… Au fond, malgré moi, j'estime ce que vous faites… C’est peut-être tout ce que les gens comme vous peuvent faire sur la terre !… Quant à Catherine (Mouvement de Nekludoff.) si, si… il faut que vous sachiez… ne croyez pas que je sois amoureux d’elle… Je l’aime, voyez-vous, comme j’aimerais une sœur, une amie qui aurait beaucoup souffert, et que je voudrais consoler ; je ne désire rien d’elle, rien que pouvoir lui venir en aide, adoucir sa vie… Si elle consent, et si elle n’obtenait pas sa grâce, je demanderais à être envoyé dans la ville où elle finirait sa peine… oh ! ce sera vite passé !… je vivrai près d’elle et peut-être parviendrai-je à lui rendre la vie moins dure, à lui donner un peu de repos… j’essaierai… (il s’essuie les yeux.) Je vous demande pardon… il y a vingt ans que je n’ai pas pleuré.

(Un silence.)

NEKLUDOFF, après avoir réfléchi.

Que puis-je vous dire ?… Je suis heureux qu’elle

ait trouvé un défenseur tel que vous.

SIMONSON, avec élan.

Ah ! n’est-ce pas ?… merci de ce que vous venez de dire… J’avais un peu peur secrètement de ne pouvoir guère la rendre heureuse, mais n’est-ce pas, pourquoi pas ? Merci… En bien, je vais aller lui dire tout cela… oui, je vais lui dire tout cela !

(Il s'éloigne.)

NEKLUDOFF.

Voulez-vous lui dire aussi que je l’attends ici… Je vais lui poser moi-même la question et j’agirai suivant sa réponse.

(Simonson disparaît sur la route.)


Scène VI


NEKLUDOFF, L’officier rentrant avec un paysan


L'OFFICIER.

Ah ! Excellence, vous avez fini avec cet homme ? Voici un paysan que votre cocher vous envoie. Il a quelque chose à vous remettre.


LE PAYSAN.

Oui, Excellence. C’est votre courrier. Le cocher m’a dit de vous faire remarquer qu’il vous l’envoyait au campement, comme vous le lui avez recommandé, s’il arrivait une lettre avec ce timbre.

(Il montre une lettre.)

NEKLUDOFF, la prenant.

Ah ! cela tombe bien… à merveille… Attendez, monsieur, ne vous retirez pas. Ceci nous intéresse peut-être tous les deux. (Il lit.) Chancellerie de sa Grandeur Impériale. Bureau des Grâces. Sur l'ordre de sa Grandeur Impériale, la nommée Catherine Maslowa est informée que Sa Grandeur Impériale ayant pris connaissance de sa requête a daigné changer la condamnation de vingt ans de travaux forcés encourue par elle, en celle d’un an de déportation dans un gouvernement quelconque des frontières de la Sibérie… C’est la grâce.


L'OFFICIER

Heureuse nouvelle pour vous, Excellence. Nous allons recevoir probablement la même communication aujourd’hui.


NEKLUDOFF

Oui, voilà le but atteint !… En même temps que je reçois cette nouvelle j’apprends le mariage de la déportée avec son compagnon de bagne Simonson… Elle va venir ici. Je vais lui notifier moi-même sa grâce… Auriez-vous l’obligeance de vérifier si vous en avez reçu communication ?


L'OFFICIER

Je vais aller chez l’intendant.


NEKLUDOFF

Je vous y rejoins tout à l’heure.

(L’officier se retire.)


Scène VII


NEKLUDOFF seul, puis LA MASLOWA


NEKLUDOFF, seul.

Insensé ! Est-ce le châtiment d’aimer et de vouloir ? Voici la récompense de mes efforts ! Je n’ai pourchassé qu’un rêve enfantin et puéril, qui me laisse tout seul, tout piteux d’avoir suivi si loin les fausses voix de la conscience, celles qui mentent et qu’il ne faut pas écouter… Allons, missionnaire de salon, ton algarade est terminée, ton aventure échoue piteusement devant la vérité forte et logique. Meure ce frisson de pitié qui m’avait conduit jusqu’ici et qui m’avait ouvert, semblait-il, les portes merveilleuses d’un univers nouveau ! Je n’en emporterai que le regret et le souvenir châtié.


LA MASLOWA, arrivant à pas lents.

Vous désirez ?


NEKLUDOFF.

Je viens de recevoir à l’instant cette lettre. C’est votre grâce… Votre peine est commuée en quelques mois de déportation ; nous sommes enfin parvenus à ce que nous voulons, vous allez être libre… En même temps Simonson vient de me dire qu’il vous aimait et qu’il voulait faire de vous sa femme si vous y consentiez. Deux voies s’offrent donc pour vous, celle que je vous ai toujours proposée et qui peut se réaliser maintenant et… l’autre. Je réitère en cette minute l’offre sincère de ma vie. C’est à vous de choisir. Répondez.


LA MASLOWA.

J’épouserai Simonson.


NEKLUDOFF.

Pourquoi ?


LA MASLOWA.

Parce que je l’aime.

(Un silence.)

NEKLUDOFF.

C’est bien… Dans ce cas, mon rôle est terminé… Je partirai ce soir pour Tomsk. Je vous souhaite d’être heureuse.


LA MASLOWA, tremblante.

Merci, vous avez été si bon, si…


NEKLUDOFF, l'interrompant.

Adieu. (La Maslowa baisse la tête, puis comme elle va se retirer, il la rappelle.) Catherine, venez ici… regardez-moi. Et moi, vous ne m’aimez pas ?


LA MASLOWA, le regardant fixement.

Non.


NEKLUDOFF, l'observant.

En es-tu sûre ?


LA MASLOWA se laisse tomber sur un banc.

Oh ! mon Dieu… (Éclatant tout à coup.) Eh bien, oui, je vous aime, oui, je vous aime, oui, je mens… je n’aime pas Simonson, ce n’est pas vrai, et vous je vous aime, je vous adore, Dimitri… Ah ! je n’en pouvais plus… Ça me faisait trop de mal, aussi !


NEKLUDOFF.

Catherine !…


LA MASLOWA.

Je vous aime plus que tout, sachez-le… et je donnerais ma vie pour vous… et je ne connaîtrais pas de plus grande joie que de dormir toute la vie comme un petit chien, là, contre votre épaule… Oh ! il y a longtemps, allez !… Quand vous êtes venu là-bas dans la prison, je vous haïssais, je ne pensais plus jamais à rien, quand je vous ai revu je vous aurais tué de haine… mais petit à petit je me suis remise à penser à vous… Je croyais vous haïr encore, et je vous aimais tant que je vous obéissais en tout… Je n’ai plus fumé, je n’ai plus bu, parce qu’il m’a semblé que vous le vouliez ainsi… Et puis l’infirmier, ce n’était pas vrai, non, ce n’était pas vrai !… J’ai bien souffert, allez… Je ne voulais pas vous le dire, bien-aimé, mais c’est si dur de porter une si grande chose dans son cœur… et vous alliez partir sans savoir, sans vous douter… Ah ! non, Dimitri, il ne fallait pas, n’est-ce pas ?


NEKLUDOFF.

Katucha !… dans ton regard, dans ton regard j’ai vu la vérité… Quelle joie !… C’est vrai, c’est

vrai !…

LA MASLOWA.

Et maintenant que vous savez tout, Dimitri… il faut vous en aller.


NEKLUDOFF.

Comment, m’en aller ?… Que veux-tu dire ?


LA MASLOWA.

Regardez-moi bien, Dimitri Ivanowitch, dans les yeux. — Si j’ai parlé, c’est pour vous dire cela… Je n’accepterai jamais ni que vous m’épousiez ni même que vous me revoyiez… Il n’y a rien qui puisse changer ma résolution… Je mourrais plutôt s’il le fallait… mais toutes mes précautions sont prises, allez. En me mariant avec vous, je ferais une vilaine chose, pire que tout mon passé, et si j’acceptais, c’est que votre sacrifice n’aurait servi à rien. Sur Dieu, je jure que jamais je n’accepterai !…


NEKLUDOFF.

Ahl malgré la peine que tu me causes, tu ne peux pas savoir la joie que j’éprouve. La grandeur de ton sacrifice est la preuve même que le but est atteint… Ressuscitée, tu es ressuscitée… Quoi qu’il arrive, quoi que tu fasses désormais, tu ne peux plus retourner au mal. Oui, oui, c’est justement parce que tu me refuses que je dois me réjouir, car tu es sauvée pour cela. Et désormais, voilà une vie qui est finie et une autre qui commence… mais

pour nous deux ensemble, je t’assure.

LA MASLOWA, l'interrompant.

Non, Dimitri… Vous avez besoin de vivre… Maintenant ce n’est plus un rêve, je suis libre et il faudrait passer à la réalité. Que feriez-vous dans une vie pareille, grand Dieu ! Jamais je ne vous laisserai accomplir une folie dont vous vous repentiriez toute votre existence. Vous vous êtes attaché à moi, vous avez été excellent, je vous dois tout, tout. Dimitri, c’est bien assez ; mais là s’arrête votre devoir… Le reste… c’est… autre chose (Avec un triste sourire.), tout autre chose…


NEKLUDOFF.

Mais si tu me chasses de ta vie, si je te laisse à cet homme que tu n’aimes pas, qu’est-ce que tu deviendras ?


LA MASLOWA, avec un effort de tout le corps.

Ne vous inquiétez pas… C’est un brave garçon… Que puis-je souhaiter de mieux ? Nous travaillerons dans les villes… je rachèterai…. Peut être arriverai-je à me rendre utile… Allez, allez, vous pouvez partir sans peur maintenant.


NEKLUDOFF.

Catherine ! Catherine !

(Il va la saisir. À ce moment en entend les cloches et les chants qui viennent du village.)

LA MASLOWA, tressaillant.

Oh ! écoutez… les cloches… les chants… comme

autrefois… C’est Pâques !…

NEKLUDOFF.

Pâques… comme autrefois… Je sens ton cœur qui bat et qui m’aime… Comme c’est loin !…


LA MASLOWA.

Comme c’est près !


NEKLUDOFF.

Comme le soir où je t’ai embrassée, au sortir de l’église… tout pareil, Katucha…


LA MASLOWA.

Ah ! le grand vœu que je faisais alors, Dimitri !


NEKLUDOFF.

Ah ! la vie !… Qu’avons-nous fait !…


LA MASLOWA, la poitrine palpitante.

Et le pommier qui fleurissait déjà, Dimitri, et la glace qui craquait sous la lune. Et voilà qu’ils chantent, Dimitri Ivanowitch mon chéri, et que les pommiers fleurissent là-bas… Christ est ressuscité !…


NEKLUDOFF, se penche pour l’embrasser comme au premier acte sur les lèvres. Mais Maslowa tend son front. Alors il lui prend la tête et la baise longuement, en disant :

Christ est ressuscité.

(Les cloches sonnent.)

LA MASLOWA, se détachant avec violence.

Ah ! maintenant, je suis heureuse, heureuse, heureuse… j’ai de quoi pour toute une vie… Adieu, mon cœur, allez vous-en !


NEKLUDOFF, ému.

Mais c’est affreux !… pas maintenant, pas encore… Écoute…


LA MASLOWA.

Si, maintenant, maintenant… Vous ne reviendrez jamais au convoi… il ne faut pas… Vous allez repartir de suite… en Russie. Et si vous reveniez, je refuserais de vous voir… Et puis, et puis, voyez-vous, mieux vaut tout de suite… je n’aurais peut-être plus la force demain… C’est un grand jour pour se quitter. Adieu Dimitri, et merci pour tout.


NEKLUDOFF.

Non, pas merci ! Ah ! Katucha, je ne sais lequel de nous deux doit le plus à l’autre !… C’est en me penchant sur l’affreuse blessure que je t’ai faite que j’ai compris la vie et maintenant je voudrais embrasser les mille douleurs qui t’accompagnent sur la route… oui, j’ai compris que ce n’était pas par la volonté de Dieu qu’ils périssent, tes compagnons de route, et que c’est une petite chose bien simple que d’aimer, et c’est cela pourtant, rien que cela, et les hommes ne le savent pas… Ahl c’est moi qui dois te remercier, Katucha, car désormais j’emporte cette science, et c’est toi qui me

l’as apprise ! C’est moi qui te dois tout.

LA MASLOWA.

Dieu réglera nos comptes.

(À ce moment on entend par-dessus le carillon de cloches les chants qui se rapprochent. Des condamnés se précipitent sur la scène en criant.)

DES CONDAMNÉS.

La croix ! La croix !


D'AUTRES CONDAMNÉS.

Par ici !


NEKLUDOFF.

Qu’est-ce que c’est ?


LA MASLOWA.

C’est le pope avec la procession qui sort de l’église et qui vient promener la croix parmi les déportés. Ceux qui ont la foi se prosternent. Elle va passer par ici… Mais ni Maria ni les autres ne s’agenouilleront.


DES CONDAMNÉS.

Par ici, vous autres !…


NEKLUDOFF.

Oui, oui tu as raison. Séparons-nous sur cette lumière… La douleur de cette séparation est le ferment d’une nouvelle vie. Ne pleurons pas… Chante avec tous ces pauvres qui crient vers Dieu.

Courage ! Mêle ta voix à la leur… tu es sauvée !

LES CONDAMNÉS, entrent de tous côtés. Ils se prosternent et chantent. Certains restent debout.

La croix ! Le pope ! À genoux !… Christ est ressuscité !

(On voit des condamnés qui tendent les bras en chantant.)

NEKLUDOFF.

Reste-là… mêle-toi à eux… Chante, et pendant que je m’en vais ne retourne pas la tête… ne retourne même pas la tête, pour me voir partir… Adieu, ma petite Katucha… adieu.

(La Maslowa à genoux, sur le devant de la scène, ouvre les bras tout grands en chantant, sans se retouner.)

LA MASLOWA, sans se retourner.

Adieu !… adieu !

(Pendant que Nekludoff disparaît, la Maslowa chante avec le peuple et de grandes larmes lui coulent des yeux.)

LA MASLOWA ET LE PEUPLE.

Christ est ressuscité ! Christ est ressuscité !…


RIDEAU