Poésies de Schiller/Résignation

Poésies de Schiller
Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 98-101).

RÉSIGNATION.

Et moi aussi, je suis né en Arcadie ! et sur mon berceau la nature m’avait promis, à moi aussi, le bonheur ; et moi aussi, je suis né en Arcadie ! mais mon rapide printemps ne m’a donné que des larmes.

Le mois de mai de la vie fleurit une fois et ne revient plus ; pour moi il est flétri. Le Dieu silencieux… Oh ! pleurez, mes frères !… le Dieu silencieux renverse son flambeau et l’apparition s’évanouit.

Me voici sur ta route sinistre, éternité terrible ! reçois la promesse de bonheur qui m’était faite. Je te la rapporte intacte, je ne sais rien du bonheur.

Je porte mes plaintes devant ton trône, Divinité voilée qui juges les hommes et les choses. De planète en planète une joyeuse nouvelle s’est répandue : on a dit que tu t’étais assise sur ton trône avec la balance de l’équité, et que l’on t’appelait la Déité rémunératrice.

Ici, dit-on, la terreur est réservée aux méchants et la joie aux justes ; tu sais découvrir les replis du cœur, tu m’expliqueras l’énigme de la Providence, tu tiendras compte des douleurs.

Ici est la patrie de l’exilé ! ici s’arrête le sentier plein de ronces du malheureux. Un enfant céleste que l’on m’a appris à appeler la vérité, que beaucoup d’hommes fuyaient, que très peu connaissaient, a arrêté l’essor rapide de ma vie.

« Livre-moi ta jeunesse, m’a-t-il dit, je te récompenserai dans une autre vie, je ne puis te faire que cette promesse. » J’ai accepté la promesse et je lui ai livré les joies de mon jeune âge.

« Donne-moi la femme si chère à ton cœur, donne-moi ta Laura, tes regrets te seront payés avec usure au delà du tombeau. » Je l’ai arrachée de mon cœur saignant et je la lui ai donnée avec des sanglots.

Alors le monde m’a dit avec ironie : « La promesse que tu as reçue s’adresse à l’empire des morts ; un esprit menteur t’a présenté une ombre vaine à la place de la vérité, tu ne seras plus, quand l’heure viendra de recevoir ta récompense.

Une foule moqueuse me murmurait alors avec une langue de vipère : « Tu t’épouvantes d’une illusion menteuse. Que signifient tes Dieux, ces prétendus libérateurs d’un monde décrépit ? »

« Qu’est-ce que cet avenir caché sous le tombeau, et cette éternité dont tu parles si pompeusement ? Elle ne nous apparaît si imposante que parce qu’un voile la couvre ; c’est l’ombre gigantesque de nos propres terreurs qui se reflètent dans le sombre miroir de notre conscience.

« Le fantôme d’une image vivante, la momie du temps conservée par le baume de l’espérance dans les froides profondeurs du tombeau : voilà ce que, dans les rêves de la fièvre, tu appelles l’immortalité.

« Pour une espérance tu as livré des biens assurés. Pendant six mille ans la mort est restée muette : jamais un cadavre est-il sorti de la tombe pour adresser sa requête à la Déité rémunératrice ? »

J’ai vu les jours s’enfuir vers toi, éternité, j’ai vu la nature fleurie se dessécher comme un cadavre. Aucun mort n’est sorti de sa tombe, et cependant j’ai gardé ma confiance dans la promesse des Dieux. Je t’ai sacrifié toutes mes joies. À présent je me prosterne devant ton trône. J’ai méprisé les moqueries de la foule, je n’ai attaché de prix qu’à tes biens, Déité rémunératrice, je réclame ma récompense.

« J’aime tous mes enfants d’un amour égal, s’est écrié un génie invisible : il y a pour les enfants des hommes, pour le sage qui sait les discerner, deux fleurs : on les appelle Espoir et Jouissance.

« Que celui qui a cueilli une de ces fleurs n’espère pas avoir l’autre. Que celui qui ne peut pas croire cherche la jouissance. Cette loi est éternelle comme le monde. Que celui qui peut croire sache attendre. L’histoire du monde est le jugement du monde.

« Tu as espéré, voilà ta récompense. Ta foi, voilà ton bonheur ; tu peux interroger les sages : ce que l’on retranche d’une minute, l’éternité ne le rend jamais. »