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Récits laurentiens/Le rosier de la vierge

Récits laurentiensFrères des écoles chrétiennes (p. 35-55).


Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919, illust p 034.jpg



Est-il bien vieux, grand-mère, le rosier de l’église ?…

— Oh ! mes enfants ! Il est plus vieux que moi ! J’ai soixante-quinze ans et je l’ai toujours vu là, sous le clocher, au bord de la niche…

— Mais qui donc est allé le planter si haut ?…

— On ne sait pas !

— Mais pourquoi, demanda l’un des plus jeunes, que le curé, il ne l’a pas fait arracher ?…

— Ça, mes petits enfants, c’est une histoire ! Je l’ai entendu conter par mon grand-père, le défunt Jacques Hamel !

— Oh ! mémére ! contez-nous l’histoire du rosier !…

Sans attendre la réponse, tous, fillettes en tablier à manches et aux cheveux nattés, petits gars ébouriffés, barbouillés de la poussière et de la sueur du jeu, nous nous groupâmes sur les cinq marches qui conduisaient dans le parterre, tout parfumé ce soir-là de la forte haleine des muguets et des pruniers en fleur. Et grand’mère étant allée quérir son tricotage, nous raconta l’histoire du rosier.

Je vous la transcris fidèlement.



Il faut d’abord savoir que si l’Ancienne-Lorette est aujourd’hui un petit village bien français et le plus tranquille des villages, il n’en a pas toujours été ainsi. Les pauvres débris de la nation huronne, chassés des rivages de la Mer Douce par les féroces Iroquois, vinrent d’abord se réfugier à la pointe ouest de l’Île d’Orléans. Traqués jusque dans cette retraite par la haine attentive de leurs ennemis, ils furent ensuite placés sous la protection immédiate du canon français, aux portes mêmes de Québec et plus tard, à Sainte-Foy. Mais il semblait que le sort de la tribu était de ne pouvoir fixer nulle part ses wigwams d’écorce et bientôt, conduits par leur saint missionnaire le P. Chaumonot, les Hurons passèrent dans la seigneurie de Saint-Gabriel que les Jésuites possédaient à trois lieues de Québec et qui n’est autre que l’Ancienne-Lorette. La bourgade fut d’abord appelée Nouvelle-Lorette, à cause de la chapelle que, dans sa vénération pour le célèbre sanctuaire italien, le P. Chaumonot édifia sur le plan de la Santa Casa et qui devint bientôt un lieu de pèlerinage très fréquenté. Le comte de Frontenac allait y faire ses dévotions et l’on y vit un jour l’ange de Ville-Marie, Marguerite Bourgeoys, prosternée aux pieds d’une statue de la Mère de Dieu envoyée d’Italie au P. Chaumonot, vers 1674 par le P. Poncet.

Les historiens prétendent bien que la célèbre Madone n’a pas quitté Sainte-Foy, ou que la statue authentique est celle que l’on vénère aujourd’hui à la Jeune-Lorette, et bien d’autres choses encore ! Mais les historiens sont des gens ennuyeux qui ne connaissent rien aux belles histoires ; je les invite à aller voir la Vierge des Hurons dans le coin de la luxueuse église de l’Ancienne-Lorette où elle est aujourd’hui reléguée.

Cette statue en bois, assez grande, ne ressemble en rien aux Vierges qu’affectionne le goût moderne. Les cheveux fortement bouclés s’échappent d’une sorte de bandeau égyptien qui couvre la tête ; la draperie de la robe et du manteau est compliquée, d’un art naïf et charmant. La Vierge, la tête légèrement inclinée en avant, semble parler : sa main gauche s’abaisse vers la terre tandis que la droite, de ses deux doigts levés, montre le ciel. Le galbe étrange de cette figure semble avoir été taillé tout exprès par l’artiste italien pour plaire aux squaws qui venaient autrefois, au petit jour, enveloppées dans leurs couvertures multicolores, s’accroupir aux pieds de la Madone.

Or donc, en 1697, les Hurons, ayant à leur habitude épuisé la terre et la forêt, décidèrent d’émigrer encore, de transporter leurs pénates sur les bords ravinés et grondants du Cabir-Coubat, au lieu qui s’appelle depuis, la Jeune-Lorette, pour la distinguer de l’autre, qui devint du fait l’Ancienne-Lorette. Les sauvages ne se firent pas faute d’emporter de leur chapelle tout ce qu’ils purent : ornements, autel, cloche, gonds et serrures. Ils emportèrent aussi, disent la tradition et ma grand’mère, leur chère statue de Notre-Dame. Mais, ô surprise ! dès le lendemain, elle avait d’elle-même repris sa place dans la chapelle dépouillée ! Joie des Français restés au village, ébahissement des Hurons qui croient à une fraude et reviennent en grande hâte chercher leur trésor. Mais la merveille se répète ! Dès l’aube du jour suivant, les quelques fidèles de l’Ancienne-Lorette assemblés pour la messe retrouvent la Vierge sur son socle. On renouvelle l’expérience ; toujours le même résultat. Enfin, de guerre lasse, on laissa la Mère de Dieu faire sa volonté sur la terre comme au ciel !…

Et c’est pourquoi, quand l’église de pierre vint, en 1838, remplacer l’humble chapelle des Hurons, on ménagea en haut du portail une belle niche pour la Vierge Fidèle. Au cours du temps un rosier sauvage est apparu au bas de la niche. Il a grandi. Il a vieilli. Il y était encore à la démolition de l’église. Comment a-t-il grimpé là ?… Le vent qui balaye les pentes graveleuses du ravin de la petite rivière a-t-il soulevé jusque-là une graine d’églantier ?… Est-ce un oiseau, hirondelle, fauvette ou jaseur du cèdre qui l’y a portée dans son bec mignon en hommage à la Mère du Dieu qui donne la plume au passereau ?… Et pourquoi pas ?… Savons-nous ce qui se passe sous la huppe des petits chanteurs du Bon Dieu…

Mais ne vous impatientez pas ! J’arrive à l’histoire de ma grand’mère.



C’est par un beau dimanche de fin juillet, en la fête de la Bonne Sainte Anne — il y a bien longtemps ! — que les hommes réunis sur le perron de la messe remarquèrent au pied de la niche un petit rameau vert qui tremblait à la brise et battait gentiment le rebord de la pierre. Le bedeau, en gravissant les marches, fit observer la chose aux trois marguilliers : Jean Hamel, Nicolas Bonhomme et Jacques Voyer, qui fumaient, gravement assis sur un banc près de la boîte du crieur public.


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C’est pas de ma faute, rétorqua le bedeau, on les a pris dans ton jardin, Nicolas, et c’est ta fille qui les a greyés !

— Tiens ! observa plaisamment Nicolas Bonhomme, la Sainte Vierge aime les bouquets, et quand le bedeau oublie d’en mettre sur son autel…

— À moins, opina Jean Hamel, que ce ne soit un cadeau de sa sainte Mère, la Bonne Sainte Anne !…

— Si les bouquets de l’autel de la Sainte Vierge ne sont pas assez fionnés à matin, rétorqua le bedeau, c’est pas de ma faute ! On les a pris dans ton jardin, Nicolas, et c’est ta fille qui les a greyés !…

En éclatant de rire, il empoigna la corde à deux mains. C’était le dernier coup de la messe. Un à un, les hommes entrèrent, puis les jeunes gens, et, au dernier tinton, il n’y eut plus sur la place, à l’ombre claire des jeunes ormes, qu’une longue rangée de barouches et de chevaux attachés aux petits poteaux blancs…

Tel fut dans sa simplicité, et sans service de clerc ni de tabellion, l’acte de naissance du rosier de l’église. Pour un temps, on n’en parla plus.

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Les années passèrent. Rien ne changea à l’Ancienne-Lorette, sinon que les enfants devinrent des hommes, que les vieux s’en allèrent dormir sous terre et que le rosier poussa vigoureusement ses racines dans toutes les fissures de la pierre. Moitié rampant, moitié grimpant il atteignit la niche ; quelques rameaux graciles y pénétrèrent, et bientôt entourèrent de leurs bras caressants la Vierge des Hurons qui, souriante, laissa faire, et continua de ses deux doigts levés, à montrer le ciel !

Tous les automnes, le rosier livrait une à une et comme à regret ses folioles jaunies aux vents froids, puis, courageux, faisait tête aux rafales terribles accourues des Laurentides, fouettait le mur glacé, usait son écorce et ses épines aux aspérités de la pierre… À de certains matins, il endossait une blanche livrée de givre qu’il dépouillait ensuite aux approches de midi. Si le jour devenait un peu tiède, la neige du toit commençait à pleurer et les dégouttures du clocher paraient l’arbuste d’une miraculeuse floraison de cristal où les rayons du soleil venaient s’ébattre dans les sept couleurs de l’arc-en-ciel !

Tous les printemps, le rosier secouait vivement ses glaçons et ressuscitait ; la sève battait la charge dans ses bourgeons qui éclataient sous les premiers effluves chauds et déployaient en tous sens des flots de dentelles vertes cependant qu’en bas, dans la plaine et dans les bois, la vie dormait encore !… Quand juin venait et que tous les oiseaux coutumiers étaient de retour, le rosier faisait ses boutons et, pour le mystère des nids, offrait l’abri de ses petites tonnelles. À la Fête-Dieu, voyant les Lorettains affairés planter des balises le long de la grand’rue, il arborait de lui-même des rosaces de satin au cœur d’or, hommage de son être parfumé au Maître de la Vie !…

Un jour cependant on remarqua que la poussée des racines descellait la pierre de la niche et que le mortier tombait par croûtes devant la porte. Derechef, dans le village, on commença à parler du rosier. Les lavandières, en piquant le linge sur les cordes mirent la question à l’ordre du jour. Entre deux parties de dames, les rentiers la discutèrent et, en fin de compte, opinèrent pour la suppression. Plus sentimentales, la plupart des femmes, mues par ces raisons du cœur que la raison ne connaît point, prirent la défense de l’arbuste. Il leur semblait que la Vierge Fidèle en aurait du chagrin et qu’ayant elle-même suscité le rosier de la niche elle saurait bien protéger l’église.

Cette opinion cependant ne prévalut point à l’assemblée de fabrique puisque Pierre Gauvin, maître maçon, fut chargé, moyennant sept chelins et demi, de faire disparaître la cause du mal et de réparer la façade.

Il arriva un matin avec son apprenti pour commencer le travail. Les gens de la messe sortaient : vieilles en mantelet noir et coiffées d’une tartine crêpée, vieux courbés sur leur canne, jeunes filles riantes sous des chapeaux à fleurs. Une grande tristesse descendit sur tous ces visages à la vue du maçon qui malaxait son mortier. On s’arrêta pour voir.

Pierre Gauvin aidé de son apprenti, avait appuyé sa longue échelle et il montait maintenant, son oiseau sur l’épaule, une fiche de fer entre les dents. La silhouette blanche de l’homme éclatait sous le soleil de sept heures ; le fronton de pierre de la porte centrale, les pleins cintres des fenêtres anciennes, tout riait dans la lumière ; une forte brise agitait le rosier, le faisait frémir et chanter. La Vierge, elle, semblait regarder de ses yeux immobiles la suite des maisonnettes, la rue ensablée et montante, les bouquets sombres des bois de sapins et les toitures rouges des granges semées sur les coteaux, toute la belle campagne qui se creusait en val, à ses pieds…


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L’échelle venait de se casser par le milieu…

Le maçon avait dépassé la première corniche ; on le vit s’encadrer dans la mosaïque de la rosace. Encore quelques barreaux et il va atteindre la niche !… On entend alors un craquement sec, puis un cri, parti de vingt poitrines ! L’échelle venait de se casser par le milieu et le tronçon supérieur, pivotant autour du point de rupture, précipitait sur le gravier de la place l’homme et sa charge.

On releva le malheureux. Il avait une jambe cassée et de fortes contusions à la tête. Il fut deux longs mois au lit. Quand il sortit pour la première fois, il vit le rosier, mis en liesse par une fine brise du sud, qui le narguait de toutes ses fleurs et mettait une cocarde éclatante au front de pierre de la vieille église. Pierre Gauvin, impressionné, persuada les marguilliers de renoncer à l’ouvrage.

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Et la Vierge des Hurons, de ses deux doigts levés, continua à montrer le ciel !…

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Le curé mourut ; les marguilliers, Pierre Gauvin aussi. Les jeunes gens d’alors, devenus vieux, gardèrent le souvenir de l’aventure du maçon, mais la nouvelle génération n’y croyait plus guère. La pluie succédant au soleil et la neige à la pluie, il arriva que, de plus en plus, les pierres qui formaient la base de la niche firent saillie et menacèrent de s’écrouler.

Le conseil de fabrique s’émut. Comme vingt ans plus tôt, et dans le même coin de la sacristie, le vieux rosier de la Vierge fut encore condamné et l’on chargea cette fois de l’exécution, le bedeau de la paroisse.

Nazaire Savard, le bedeau, solide gaillard dans la quarantaine, avait fait les cent coups dans les chantiers du Saint-Maurice. Fatigué de la hache et de la drave, il s’était marié aux Trois-Rivières et s’en était venu finir ses jours — au sec et au chaud — dans la sacristie de l’Ancienne-Lorette. Il habitait maintenant une maison de bois en face de l’église, et, devant sa porte, sept ou huit petits Savard, tous insécrables comme leur père, se roulaient dans la poussière.

La jupe noire que les bedeaux de ce temps-là nouaient à la ceinture par un cordon blanc ne lui allait guère !… Le beau surplis des fêtes n’arrivait pas non plus à épouser les courbes rares de son large dos. Alain le forgeron disait couramment que le sacristain avait l’air d’un gibier de potence qui aurait cassé sa corde — une allure pour le moins inconvenante pour un homme qui est presque dans le clergé !… Il maniait l’éteignoir comme une gaffe et sa génuflexion manquait vraiment de grâce et de souplesse. Le dimanche, quand Savard, bien empesé, traversait la nef en longueur pour aller sonner le Sanctus, les Lorettains distraits, croyaient voir un cageux qui flottait des billots ou marchait sur une estacade !…

Il n’était pas méchant, mais avec ses relents de cambuse et d’admirables muscles, il avait gardé de son ancienne vie une faconde intarissable et un discours frondeur qui lui faisaient des ennemis dans la paroisse. C’est que l’Ancienne-Lorette est un pays de lavandières ! Les langues y sont d’une agilité extrême et les bonnes femmes tout en blanchissant les chemises des bourgeois de Québec ne manquent pas de noircir la réputation de leur prochain !… La concurrence de Savard semblait à beaucoup de ces dames tout à fait insupportable ! Aussi, malgré les innombrables drapeaux blancs arborés chaque matin sur les cordes à linge, la paix était-elle loin de régner entre la cuvette et l’éteignoir, et les commères, d’ailleurs fort divisées, se rencontraient toutes sur le dos de Nazaire Savard.

Le soir donc de ce dimanche, le bedeau veilla chez Mathias Gauvin, le fils à défunt Pierre. Sur la galerie remplie de monde, on causa de tout, du temps, du sermon de monsieur le Curé, du prix du foin et des framboises, des morts de la semaine, des baptêmes et surtout du rosier ! Mathias raconta l’aventure arrivée à son père vingt ans auparavant et dont il avait été le témoin oculaire.


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On aurait dit qu’il flottait des billots ou marchait sur une estacade !…

— Et il a été trop cheniqueux pour remonter, ton père ?… demanda insolemment Savard… Moi ! ça ne m’aurait pas empêché !…

— J’ai toujours cru que la Sainte Vierge ne voulait pas, répondit Mathias. Mon défunt père a grimpé sur l’église bien des fois avant et après cette journée-là, et il ne lui est jamais rien arrivé. Fais attention, Savard !… Faut pas jouer avec ces affaires-là !…

— Je voudrais bien voir celui qui m’empêcherait d’ébrancher les murs de mon église !… Quand on a grimpé dans le fin bout des pins de la rivière Galeuse, les enfants, quand on a voyagé sur les cages pendant vingt ans, en faut plus que ça pour nous faire peur !…

— Fais comme tu voudras, mais moi, je laisserais la Sainte Vierge avoir soin de son église !

— Je vous invite toutes à venir voir ça demain soir ! Si vous voulez des retiges du rosier, on vous en donnera !…

La curiosité, décidément piquée, amena le lendemain soir tout le village de l’Ancienne-Lorette sur le perron de l’église. On y voyait les Hamel, vieux et jeunes, le père François Kirouac et ses garçons qui n’avaient qu’à traverser le champ et à passer le tourniquet, les Robitaille du moulin, les Blondeau, les Gauvin, les Pageot, le père Huot, maître d’école, et jusqu’au docteur Laurin, des Saules, qui, revenant d’une visite aux malades dans les Grands-Déserts, attacha son cheval à un poteau, et attendit dans sa voiture.

À six heures, Savard sortit de la maison pour sonner l’Angélus. Comme on le regardait il affecta plus de pose que d’habitude, fit montre de ses muscles !… Puis il sortit un gros rouleau de corde de dessous l’escalier du jubé. Personne ne s’offrit pour l’aider. L’histoire de Pierre Gauvin s’était répétée de bouche en bouche et nul ne semblait disposé à se risquer à cette besogne. D’ailleurs, les Lorettains aimaient leur vieux rosier qui partageait leur vie depuis toujours, s’était identifié avec leurs dimanches et dont si souvent les pétales sanglants avaient chu en tournoyant sur le linge blanc des baptêmes et le drap noir des cercueils. À le voir ainsi disparaître, les plus indifférents s’émouvaient et pour les anciens c’était une amputation, une tristesse ajoutée, encore un lambeau du cher passé qui s’en allait.

Au bout d’un instant la tête carrée de Savard parut dans la fenêtre du clocher et la corde se déroula sur la façade.

— Elle ne cassera pas, celle-là, cria-t-il en ricanant à Mathias Gauvin qui fumait, appuyé sur la clôture du presbytère. Puis, bravache, les manches retroussées pour corser son effet, il empoigna la corde, se suspendit dans le vide, glissant lentement jusqu’à ce que son pied atteignît le demi-nœud préparé d’avance pour le soutenir. Il se trouvait à ce moment presque face à face avec la Madone des Hurons. Malgré l’heure, le vent n’était pas encore tombé et le rosier tremblait de toutes ses feuilles. Quelques hirondelles dérangées dans leur retraite, volaient, décrivant des courbes affolées au-dessus des spectateurs.

Cette fois, c’en est bien fini du pauvre arbuste dont toute la vie n’a été qu’hommage discret, longue caresse et délicat parfum ; il semble bien que la Vierge l’abandonne à l’inévitable !… Savard se retourne pour faire aux spectateurs un salut ironique… Un couteau brille dans sa main libre !… Il va frapper !… Mais la Vierge n’a pas dit son dernier mot ! Attendez ! Le bras qui menaçait reste levé : un cri perçant parti de la rue, est monté dans le silence :

— Au feu !…

Tous les yeux se détournent et voient avec horreur d’épaisses torsades de fumée noire sortir obliquement des fenêtres de la maison du bedeau, puis un jet de flamme aigu crever la couverture et s’élancer vers le ciel !…

Savard s’est laissé choir le long de la corde. Un instant il reste là, stupide, puis il s’élance à travers les villageois atterrés et se rue dans la maison. Déjà sa femme l’y a précédé et au bout d’une demi-minute on la voit paraître avec un bébé dans les bras et s’affaisser au milieu des spectateurs.

Que faire pour parer au désastre ?… Trop bien nourrie la flamme, déjà maîtresse, se moque des quelques seaux d’eau qu’on lui jette… pour faire quelque chose… Au bout d’une heure, il ne restait de la maison du bedeau qu’un amas de cendres fumantes !

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En haut, dans sa niche, la Vierge des Hurons, les deux doigts levés, montrait toujours le ciel.

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L’émoi fut grand à Lorette. De partout on avait vu la lueur et le lendemain, de Sainte-Foy à Valcartier et de Charlesbourg à la Pointe-aux-Trembles, on connaissait la pénible leçon infligée au pauvre Savard.

Depuis ce temps, personne n’a osé toucher au protégé de Marie. De plus en plus, il a travaillé, bousculé la pierre du portail ; il a couru sur la corniche et s’est étendu comme une vigne. Il y a quelques années — en 1907 pour ceux qui aiment les dates — les paroissiens de l’Ancienne-Lorette voulant élever à Dieu un temple magnifique durent démolir leur vieille église. Il faut croire que le rosier avait accompli le nombre de ses jours, car tout se passa sans incident. Et aujourd’hui, en vertu de ce privilège qu’ont les végétaux de se survivre indéfiniment par le bouturage, le rosier de la Madone, multiplié à l’infini, embaume tous les parterres lorettains.

Et j’incline à croire que, d’avoir plus d’un demi-siècle durant, vécu si près du ciel du Bon Dieu, d’avoir baigné dans la lumière du sourire de la Vierge, d’avoir écouté tant d’Angélus, ses rejetons ont gardé quelque chose de religieux et de consacré ! J’imagine qu’au fond des corolles de satin rose, les petits cœurs d’or disent encore leur prière mariale, leur mignonne et subtile prière de fleur !… Enfin, je suis certain qu’elles ne sont jamais plus heureuses, les roses du vieux rosier, que les matins où la main pieuse d’une fillette vient les cueillir pour les porter dans le coin retiré de l’église, où, dans l’ombre, la Vierge des Hurons, de ses deux doigts levés, montre toujours le ciel !


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