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Récits laurentiens/La corvée des Hamel

Récits laurentiensFrères des écoles chrétiennes (p. 17-32).


Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919, illust p 017.jpg



Le chemin qui, sortant de Québec, file entre les haies d’aubépine vers la Petite-Rivière et l’Ancienne-Lorette traverse une campagne vieille comme la cognée française en Amérique. De cette origine elle garde un air de noblesse rurale, de vastes fermes historiques où la richesse est héréditaire et normale, avec, à la croisée des chemins, des hameaux tranquilles qui vous ont de vieux noms français délicieux, attendrissants !

Tout près, la rivière Saint-Charles, exsangue, bordée de cerisiers à grappe, de sureaux et d’asters blancs, coule à petits bouillons sur ses cailloux polis. Les deux routes, celle du Nord et celle du Sud, l’enjambent tour à tour et d’une seule arche sur de petits ponts de bois d’un archaïsme charmant. Derrière les feuillages, on devine plutôt qu’on ne voit des maisons retirées et d’antiques moulins bâtis au temps des Français. Voici le hameau des Saules, carrefour de rivières et de routes où, tout le jour, devant la boutique du maréchal-ferrant défilent, au pas, les voyages de foin descendant de l’Ormière.

Tournez à gauche et prenez vers l’Ancienne-Lorette. Le paysage s’agrandit. D’un côté, l’église de Sainte-Foy s’agenouille à flanc de coteau et vers le nord, sur les premières pentes des Laurentides, comme des bijoux d’argent sur un écrin vert, les clochers des deux Lorettes brillent dans la montée des arbres innombrables.

Le chemin va tout droit entre de vieux saules et de grandes maisons dérobées derrière un joli parterre et une haie d’aubépine. Arrêtez ! Voici à cent pas vers la droite la maison des Hamel. On l’appelle comme ça par ici. Elle est petite et nue ; des planches pourries, clouées de travers, condamnent la porte et les fenêtres. Il n’y a pas d’arbres alentour. Les herbes dures, maîtresses de l’avenue, cachent les ornières. L’oseille sauvage et les verges d’or ont envahi le jardin devant la porte, et seuls, rappelant des cultures anciennes, de vieux rosiers, bardés d’épines, fleurissent encore près du ponceau vermoulu et de la barrière en ruine. Mais il y a là, tout près, attirant forcément l’attention, et émergeant encore de la végétation folle qui monte autour d’elle, une souche colossale d’où, comme de noirs serpents, d’énormes racines descendent, rampent sur le talus, traversent le fossé et disparaissent sous le macadam du chemin.

C’est, hélas ! tout ce qui reste de l’orme des Hamel.



Le dernier habitant de cette maison fut le défunt Siméon Hamel, mon grand-oncle, que j’ai bien connu ! La mort lui avait pris tous ses enfants et il vivait sur le bien, seule avec Marie, sa femme, une bonne vieille qui avait un fin petit visage plissé et qui nous laissait sans bougonner grappiller dans ses cerisiers.

Quelle famille, mes amis, que ces Hamel ! Il y a chez grand-mère une extraordinaire photographie, et nous autres, les enfants, quand on nous emmenait le dimanche souper à Lorette, nous passions de longues minutes, un doigt dans la bouche et silencieux, à regarder dans le cadre ces dix-neuf frères et sœurs, tous vieux à barbe et vieilles à capine, et dont le plus jeune, — c’était défunt mon grand-oncle — avait alors passé cinquante ans !

Et c’est là qu’ils étaient tous nés dans la petite maison grise qui n’avait en avant qu’une porte et deux fenêtres et autour de laquelle courait un bon renchaussage retenu par des poutres de cèdre. La terre descendait en pente douce vers Sainte-Foy, jusque dans « la Suète », belle terre, ma foi, encore assez féconde après trois siècles de culture pour nourrir cette formidable lignée.

On connaissait le bien des Hamel de dix paroisses à la ronde, à cause de l’orme gigantesque planté au bord de la route, l’orme bien des fois centenaire, plus vieux que l’histoire, aussi solidement établi dans la légende que dans la terre. Il était gros quand l’homme blanc parut aux rives du Saint-Laurent et les sauvages le disaient habité par un puissant manitou. Durant cent cinquante ans, sur le chemin du Roy qui poudroyait à ses pieds, il avait vu passer les beaux soldats de France et l’on racontait qu’à son ombre le marquis de Montcalm avait fait reposer plus d’une fois ses vaillants grenadiers. Il y a quelque trente ans, on voyait encore de la galerie de mon grand-oncle deux autres arbres semblables, l’un sur les hauteurs de Sainte-Foy, l’autre vers Lorette-des-Indiens, et, chose curieuse que grand-mère m’a souvent affirmée quand je lui tenais l’écheveau, ces ormes appartenaient à des Hamel n’ayant entre eux et avec nous aucun lien de parenté.

L’orme de l’oncle Siméon avait trente-six pieds de tour à hauteur d’homme. Oui, trente-six pieds, bien mesurés à la corde ! Le dimanche, quand nous étions chez grand-père, à quelques arpents de là, nous coupions à travers l’avoine pour venir entourer le géant de la couronne de nos petits bras. Et je pense aujourd’hui à la scène délicieuse que cela faisait, à ces ardents papillons d’un jour que sont les enfants, posés pour un instant sur le pied noir du vieil arbre, à ces cris, à ces rires qui fusaient vers la cime et s’harmonisaient avec le babil des oiseaux sur le seuil des nids innombrables !

Ah ! l’orme des Hamel ! L’oncle Siméon pouvait labourer loin de l’autre côté du chemin sans quitter son ombre, et souvent aussi le soc plantait tout droit et l’attelage s’arrêtait court : la charrue venait de toucher une racine ! Siméon regardait alors avec orgueil pendant un instant l’arbre superbe ; puis, passant les guides à son cou et assujettissant sa pipe entre ses dents, il tirait dur sur les manchons, commandait les chevaux et continuait le sillon commencé.

L’orme des Hamel ! Je l’ai vu bien des fois et sous toutes les lumières. Je l’ai vu quand le printemps commençait à peine à tisser la gaze légère des jeunes feuilles, sans masquer encore la musculature puissante des grosses branches. Je l’ai vu aux petites heures, sensible à la prime caresse du soleil, accueillir avec un profond murmure la fine brise du matin. Mais c’est surtout le soir, quand nous redescendions vers Québec, qu’il était beau. Je manquais de mots alors, mais les images sont là, très nettes, dans ma mémoire. La lumière horizontale retouchait la forte tête et charpentait d’or bruni le baldaquin immense royalement dressé dans le ciel apâli. Puis, avec la retombée du soleil, les verts se fonçaient, des trous noirs se creusaient dans la masse lumineuse, et peu à peu, à mesure que l’ombre montait derrière, le charme s’éteignait doucement ! Vers l’heure où notre voiture passait au pas sur le pont Radeau, l’orme des Hamel se fondait dans la grande nuit.

Or, un soir que, après souper, Siméon, assis sur le bord de son renchaussage, fumait silencieusement sa pipe en regardant la buée violette s’élever au fond de « la Suète », il vit son voisin Charles Paradis, ouvrir la barrière et remonter l’allée.

— Bonsoir, Charles !

— Bonsoir, Siméon ! Ça va, les labours ?

— Oui. Mes deux grandes pièces sont faites. Demain je fais la terre noire.


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Tu veux m’en faire coûter ? dit Siméon en secouant sur son pied la cendre de sa pipe.

Le silence tomba entre les deux hommes. Charles était dans la quarantaine, grand, un peu voûté, gris aux tempes. Il fumait, debout, les mains passées sous ses bretelles de cuir.

— Siméon, dit enfin Charles, j’ai à te parler. Tu sais que ton orme est vieux et pourri. La dernière tempête a encore jeté une grosse branche sur ma remise !

— Tu veux m’en faire coûter ? dit Siméon en secouant sur son pied la cendre de sa pipe.

— Non, Siméon, c’est pas pour l’argent, mais la branche a failli tuer un de mes petits gars. Quelque beau jour cet arbre-là nous tombera sur la tête !

— Il est encore solide ! Il est vieux, quoi ! Un arbre ça perd des branches comme nous autres nous perdons des cheveux. On ne meurt pas de ça ! Nous serons tous les deux dans la terre avant lui !

Charles hocha la tête.

— Écoute, Siméon, on en parlait sur le perron de l’église dimanche, et dans le rang de la Petite-Rivière, tout le monde pense comme moi : tu devrais le couper avant qu’il arrive un malheur.

— Le couper !

En disant ces mots le vieillard avait retiré sa pipe et restait là, en arrêt, les yeux agrandis devant cette conjoncture à laquelle il n’avait jamais songé.

— Oui, continua Charles, faudra que tu te décides. J’ai vu un avocat, on peut t’obliger. Mais nous sommes de bons voisins, n’est-ce pas ? Et alors…


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« et sa vieille main tremblante, en quelques lignes laborieuses, apprit aux Hamel — aux vieux — la triste nouvelle… »

Effrayé d’en avoir tant dit, Charles Paradis tourna sur ses talons et rentra chez lui à grands pas, tandis que Siméon, atterré, les pieds dans l’herbe, regardait son arbre dont la cime bruissante s’enténébrait peu à peu.

Cette nuit-là, il ne dormit pas. Marie, comme bien l’on pense, avait tout entendu, et le lendemain, ce fut dans la vieille demeure sans enfant comme une menace de mort planant sur un fils unique. L’homme s’endimancha, attela le blond sur la belle voiture, et descendit au petit trot vers Québec. Quand il revint vers deux heures de relevée, Marie put lire sur la figure de Siméon la sentence du vieil arbre. Elle sortit de la commode ce qu’il faut pour écrire, remua la bouteille d’encre Antoine jaunie par le temps, et sa vieille main tremblante, en quelques lignes laborieuses, apprit aux Hamel — aux vieux — la triste nouvelle et les invita pour une corvée après les semences.



Ce matin-là, le soleil se leva insolemment radieux. La pluie de la veille avait lavé le ciel et donné une voix claire à toutes les rigoles dégorgeant dans le fossé. La rosée brillait sur les pétales rouges des pivoines et une odeur capiteuse venant des haies d’aubépine flottait dans l’air rajeuni.

Dès sept heures, on vit arriver à pied, sa hache sur le dos et suivi de son chien, Jean Hamel, de l’Ormière. Puis une petite charrette à deux roues fit sonner le pontage : c’était Louis Hamel, des Grands-Déserts, avec sa vieille. Comme on s’y attendait, Julie, la veuve, arriva de Québec par l’omnibus. Vers neuf heures, Charles Hamel, depuis trente ans bedeau aux Écureuils, descendit de la voiture de son curé. Et successivement tous les autres Hamel, hommes et femmes, tous gens d’âge et en cheveux blancs, parurent à la barrière du chemin. On savait qu’il viendrait, et pourtant une émotion saisit tous les anciens, quand Joson, l’aîné de la famille — âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, et à demi paralysé — entra dans la vieille maison, tenu sous les bras par deux de ses arrière-petits-fils.

À ce moment, l’Angelus s’épandit sur la campagne, passa par-dessus les sapins du petit bois et atteignit la demeure des Hamel. Par ce midi lumineux de printemps, la voix joyeuse des cloches chrétiennes s’en allait à travers champs bénissant la semence dans la terre, le fruit nouveau sur la branche. Elle pénétrait dans les fermes par les portes et les fenêtres ouvertes et bénissait les familles en prière autour de la soupe fumante. Pour tous les vieux Hamel, hélas ! elle ne sonnait qu’un glas ! Ils songeaient au vieil arbre qui avait entendu le premier Angelus tinter là-haut pour les pauvres Hurons fugitifs et qui allait à son tour se coucher dans la mort.

Le dîner fut simple et triste. La conversation de toutes ces vieilles gens était dans le passé, et le passé est peuplé de fantômes évanouis, de bonheurs brisés et de cercueils.

Vers deux heures, les hommes s’étant consultés du regard, ôtèrent leurs gilets et allèrent à la meule aiguiser les haches. Sur la route, les voisins et les gens du village causaient par petits groupes ; les enfants, pieds nus, passaient et repassaient en courant, un brin de mil à la bouche, faisant siffler dans l’air des harts de cornouiller.

Enfin, Siméon Hamel, tenant sa hache près du fer, sortit de la remise et s’engagea dans la descente. Ses frères, quelques-uns munis de haches aussi, le suivaient. Parmi les vieilles silencieuses, Joson resta dans la porte, écroulé dans un petit fauteuil, pleurant dans sa barbe blanche qui tremblait. Il y avait quelque chose d’inouï dans ce défilé de vieux terriens aux visages travaillés par la vie, et tous du même sang, s’en allant frapper l’arbre qui avait vu naître et mourir tous les Hamel, tous leurs ancêtres, même ceux dont on ne parle plus mais dont on lit les noms en première page au registre de l’Ancienne-Lorette. En cette minute, ils songeaient tous aux bers sur lesquels l’orme avait veillé dans les grandes chaleurs, aux joyeuses voiturées qu’il avait vues sortir au grand trot les matins des noces et aux nombreux cercueils qui avaient une dernière fois, et lentement, passé dans son ombre avant de descendre à la terre.

On avait décidé de faire tomber le géant sur le chemin parce qu’il penchait un peu de ce côté et que, au-delà, il n’y avait point de construction. Siméon fit un grand signe de croix que tous les assistants répétèrent et donna le premier coup dans l’écorce. Sans tarder la hache de Jean s’éleva, tournoya, retomba à angle et fit voler dans l’air un gros copeau noir. Les coups répétés se répercutèrent sur la vieille maison, et il sembla aux Hamel qu’elle aussi souffrait dans son âme, qu’elle gémissait, et que tout à l’heure, quand l’arbre tomberait, elle s’effondrerait toute ! La sueur coulait sur les fronts ridés des deux hommes et l’aubel était à peine entamé. Deux autres Hamel vinrent les relayer et le lamentable travail reprit avec une nouvelle vigueur. Les copeaux blonds, dégouttant la sève, étaient maintenant semés partout, sur la route, sur l’herbe, sur les pivoines du pauvre jardin. L’arbre saignait du pied, mais le cœur tenait bon, et la tête, se jouant dans la brise fraîche, chantait toujours la chanson millénaire qui berce dans les nids le peuple des oiseaux. Ils voletaient encore, les oiseaux, insoucieux de la mort qui planait toute proche, sur les petits œufs couleur de ciel !

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Deux autres haches.

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Vers quatre heures, au moment où un nuage blanc lamé d’or passait sur le soleil, faisant taire le gazouillis dans la cime de l’orme, on entendit un craquement sourd. Le cercle des curieux s’élargit précipitamment. Au bas, Siméon avait saisi la hache, et, fébrile, portait les derniers coups. L’immense amas de verdure s’inclina dans le ciel, lentement d’abord ; puis la chute s’accéléra et celui que les ouragans des siècles n’avaient pas ébranlé s’abattit sur le chemin et dans le champ voisin, s’y écrasa avec un bruit de tempête fait du bris des branches, du choc menu des millions de feuilles, de cris et de battement d’ailes.

Il y eut cette minute de stupeur et de silence recueilli que provoque toujours le spectacle de la grandeur tombée, puis l’on se mit à l’œuvre pour débarrasser la route. On accepta les services des voisins. Les Hamel se répandirent dans la ramure et la besogne de mort continua, acharnée. À mesure que l’ébranchage avançait, le cadavre de l’arbre devenait hideux ; dépouillées de leurs feuilles, les branches amputées dressaient contre le ciel mauve d’énormes gestes de menace.

Le soir tombait et on alla souper. Marie alluma la lampe, et comme la route ne pouvait rester barrée pour le lendemain, jour de marché, les hommes prirent des fanaux et retournèrent à l’ouvrage. Dans la nuit qui montait sans lune et étreignait toutes choses, le bruit des haches, le grincement des godendards s’attaquant au tronc, le pas saccadé des chevaux tirant à la chaîne les énormes billes, les petites flammes qui couraient dans l’arbre, cette hâte, cet acharnement contre une chose morte et tombée, tout cela avait l’air d’un crime !…


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Un mois après, le curé de l’Ancienne-Lorette recommanda aux prières de ses paroissiens l’âme de Siméon Hamel, décédé à l’âge de soixante-dix ans. Marie le suivit de près. Ils dorment maintenant tous deux à côté des ancêtres, à l’ombre de l’église, tout au bord de l’écorre de la rivière. En vérité, l’homme et l’arbre avaient des racines communes dans la terre des Hamel !

Les humbles qui vivent tout près de la terre et n’écrivent pas, retournent à elle tout entiers. Le peu qui reste d’eux tient à la maison qu’ils ont bâtie, aux choses qu’ils ont touchées, aux sillons qui leur ont donné le pain, aux arbres qui leur ont donné l’ombrage. Aussi la disparition de l’orme a-t-elle consacré l’oubli de tous les Hamel d’autrefois. Cependant, les jours de marché, quand les maraîchers de Saint-Augustin et de Bel-Air passent au petit jour, enveloppés dans leurs capots gris, ils montrent à leurs enfants, du bout de leur fouet, ce qui reste de l’orme des Hamel.


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