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Récits laurentiens/La croix de Saint-Norbert

Récits laurentiensFrères des écoles chrétiennes (p. 59-68).


Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919, illust p 056.jpg


C’est une grande croix de bois, simple et vieillie !

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Quand mon souvenir, comme un doigt, tourne les pages anciennes du livre de ma vie, je la revois toujours cette croix, là-bas, le long du chemin aux ornières profondes. Il faut qu’elles aient une âme, les choses, pour que leurs images, parfois s’incrustent dans notre âme à nous, comme un lichen dans la pierre !

Chaque année, quand juin ramenait le soleil chaud, les fraises et la liberté, on m’envoyait chez grand-père, à Saint-Norbert d’Arthabaska. Sitôt que le train, sortant des savanes toutes riantes sous la blancheur des sureaux fleuris, s’arrêtait, trépidant, à la station de Stanfold, je voyais apparaître sur le quai la figure familière de mon oncle Jean.

La vieille jument Souris était là, attelée à la barouche à deux sièges qui danse si gentiment dans les cahots du chemin ! Nous passions aux bagages, et pendant que le train disparaissait dans un tournant, Souris prenait tranquillement la route sablonneuse qui va du côté de Saint-Norbert.

C’était un curieux homme, l’oncle Jean. À peine âgé de quarante ans, il en annonçait bien davantage, car sa calvitie précoce s’aggravait d’un tremblement nerveux, stigmates de misères sans nom endurées dans les affreuses solitudes de la Côte Nord. L’oncle Jean n’aimait pas la vitesse, à cause de sa pipe qui s’éteignait toujours et que sa main peu sûre s’employait sans cesse à rallumer. Souris savait tout cela et ne se pressait pas ; je pouvais donc à mon aise m’emplir les yeux et bonjourer tous les détails de ce paysage familier.

Au bout de trois milles, les lacis de la route s’engageaient dans le grand bois et bientôt apparaissaient les deux côtes de sable où l’on va, à saison dite, manger à grandes poignées les caboches rouges des quatre-temps. Puis s’étalait le pelé désertique, avec la tristesse de ses grands fûts carbonisés, où les bluets foisonnent dans la mousse spongieuse. Une fraîcheur subite et le rideau gracile des saules annonçaient alors l’eau prochaine, et sur la route débouchait tout à coup le ruisseau noir peuplé de truites peureuses qui viennent un instant jouer avec la lumière et rentrent vite sous le mystère des feuillages denses.

Quand Souris ayant bu tout son soûl, tirait la barouche dans le sable crissant de la dernière côte, mon cœur battait plus fort : je savais Saint-Norbert tout près ! Et soudain, en effet, la forêt s’arrêtait, l’horizon se déployait en tous sens, et devant moi, au centre d’un paysage immense et lumineux, la Croix du Chemin se découpait, émouvante, sur un ciel admirablement bleu.

Tout autour surgissaient la maison, la grange éblouissante, la gueule noire du four, le puits et sa brimbale, la petite laiterie et la barrière tournante balancée par un vieux soc rouillé. Beaucoup plus loin, s’arrondissait brusquement le premier contrefort des Alléghanys, — car c’est à Saint-Norbert que vient mourir la plaine laurentienne, — énorme épaule habillée de-ci de-là de la fourrure sombre des érablières… Enfin, tout en haut, le minuscule village tout blanc, serré autour de sa petite église toute rose…


Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919, illust p 059.jpg
Au centre d’un paysage immense et lumineux, la Croix du chemin se découpait…

Et cela n’était pour moi que le cadre retrouvé de la Croix du Chemin, simple et vieillie, dont la vue m’étreignait d’abord l’âme. Certes, elle n’avait rien de bien remarquable, mais, pour nous tous, elle perpétuait un souvenir de famille très ancien et très doux. Mon arrière-grand-père, un des premiers colons des Bois-Francs, vint de Gentilly à pied, n’ayant pour toute richesse que sa hache et ses bras. Un soir, il s’arrêta près d’une source. La terre, fraîche et noire, nourrissait des cèdres puissants. L’aïeul, m’a-t-on dit, déposa son baluchon, se signa, et d’un bras robuste, abattit deux arbres dont il fit une croix. Plus tard, quand son frère, mieux fourni, vint le rejoindre, que la maison de pièces fut faite, et qu’autour des souches noircies la première semence fut confiée à la terre, le colon acheva son ouvrage. Un beau matin, le soleil levant fit briller comme perles les pleurs dorés de la résine sur la blancheur du bois frais équarri et le coq traditionnel, naïvement sculpté, se trouva à son poste au sommet de la croix, tout prêt à faire chaque jour lever l’aurore !

Et c’est ainsi qu’autrefois, le Christ, ami des humbles, s’est établi à Saint-Norbert, dans le bas du rang de l’église. Dans les autres rangs, dans le sept, dans le trécarré, dans l’augmentation, on rencontre de belles croix ouvragées, blanc et or, avec des rayons de flamme et les instruments de la passion. Ici, l’on respecte pieusement le travail grossier de l’aïeul, l’humble croix de bois, simple et vieillie…

Quand, pour la première fois, l’oncle Jean, le bras tendu, me la désigna du tuyau de sa pipe, la pluie du ciel l’avait depuis de longues années déjà, noircie et tordue un peu ; la mousse, grande habilleuse, tissait insidieusement sur son pied un long fourreau de peluche. Dans le petit enclos carré ménagé autour, croissait la horde des herbes sans beauté : laiches folichonnes, petits gaillets tout blancs, renouées aux feuilles éternellement maculées, — ilotes de nos champs, que la culture chasse, et qui comme les parias des âges anciens, trouvent un refuge au pied de la croix du Christ !

À mesure que je la connus mieux, elle me devint plus chère. Je la saluais avec respect, quand nous passions en grand’charrette, les pieds pendants entre les planches, ou cramponnés à la perche sur le voyage branlant. Je la saluais encore quand je remontais du haut de la terre par le sentier des vaches, avec ma brochetée de petites truites ocellées, ravies aux remous ignorés du ruisseau.

À Saint-Norbert, le soleil a parfois des façons splendides de quitter l’horizon. Combien de fois je l’ai vu par les beaux soirs, entouré de petits nuages blancs ourlés de rose, se glisser lentement derrière le granit de la petite église qui semblait alors le foyer d’un immense embrasement. Une flamme suprême de ce couchant venait, pour un instant, frapper la Croix du Chemin. Sous cet ultime baiser de la lumière, le bois noirci s’animait, se parait d’une fallacieuse floraison de violettes et une sensation étrangement précise m’envahissait tout entier ; ces deux bras tendus, ce n’était plus l’œuvre de l’homme mais la terre canadienne elle-même, frémissante de ses millions de vies invisibles, qui jaillissait, ardente, pour cette exoration vespérale, c’était la terre chrétienne qui, dans l’apaisement universel, se signait pour la nuit !


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Parfois le soir, après la veillée chez Pâquin, je revenais accroché au bras de l’oncle Jean…

Parfois le soir, après la veillée chez Pâquin, je revenais accroché au bras de l’oncle Jean à cause des crapauds errants qui traversent le chemin et que — j’en frémis encore, — mon pied nu pouvait écraser !… Vêtue de rayons de lune, la Croix du Chemin me parlait alors avec la mystérieuse éloquence de la nuit. Sur le velours moelleux du ciel, la ligne de faîte des grands pins drapés d’ombre courait très nette, dessinant capricieusement les pignons, les tours et les clochers d’une cité de rêve dont la Croix semblait garder l’entrée.

En écoutant les vieux parler du temps passé, mon imagination eut vite reconstitué les années de jeunesse de ma mère vécues ici, et, — à cause d’elle, — la Croix du Chemin me devint plus chère encore. Je touchai pieusement la planchette clouée sur le gros nœud où elle allait souvent, dit-on, attacher un bouquet d’humbles fleurs. Je devinai que j’avais devant moi le moule sacré où se coula cette âme si profondément bonne et si profondément chrétienne ; je compris pourquoi son accent était si convaincu et son regard si lointain quand elle me disait pour calmer mes gros chagrins d’enfant : « Mets cela au pied de la Croix ! »

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Après vingt ans d’absence, j’ai revu la Croix du Chemin. Elle n’avait pas changé. Elle était seulement un peu plus noire, la mousse tricoteuse avait atteint le gros nœud, et tout autour les humbles plantes dédaignées : laiches folichonnes, petits gaillets tout blancs, renouées aux feuilles éternellement maculées, verdoyaient toujours. Les enfants d’autrefois, devenus hommes, moissonnaient dans les champs voisins. Et dans l’ardente lumière, le balancement rythmé des larges épaules soulignait harmonieusement l’éclair des faux et l’écroulement des épis… Au pied de la Croix, d’autres enfants refaisaient avec étonnement la découverte de la nature et de la vie…

Et parce que nos cœurs sont des lyres qui vibrent toujours éperdument sous la brise délicieuse qui monte du val lointain de nos quinze ans, je suis resté longtemps, les pieds dans la poussière, à regarder la Croix du Chemin, toute simple et vieillie !…


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