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Récit en vers et en prose de la farce des Précieuses

Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses.
Marie-Catherine de Villedieu

1660



Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses.
À Anvers, chez Guillaume Colles.
MDCLX.
In-121.

Si j’estois assez heureuse pour estre connue de tous ceux qui liront le Recit des Precieuses, je ne serois pas obligée de leur protester que l’on l’a imprimé sans mon consentement, et même sans que je l’aye sceu ; mais, comme la douleur que cet accident m’a causée et les efforts que j’ay faits pour l’empescher sont des choses dont le public est assez mal informé, j’ay cru à propos de l’advertir que cette lettre fut ecrite à une personne de qualité qui m’avoit demandé cette marque de mon obeyssance dans un temps où je n’avois pas encore veu sur le théâtre les Précieuses, de sorte qu’elle n’est faite que sur le rapport d’autruy, et je croy qu’il est aisé de connoître cette verité par l’ordre que je tiens dans mon Recit, car il est un peu différend de celuy de cette farce. Cette seule circonstance sembloit suffire pour sauver ma lettre de la presse ; mais monsieur de Luynes en a autrement ordonné, et, malgré des projets plus raisonnables, me voilà, puisqu’il plaist à Dieu, imprimée par une bagatelle2. Ceste adventure est asseurement fort fascheuse pour une personne de mon humeur ; mais il ne tiendra qu’au public de m’en consoler, non pas en m’accordant son approbation (car j’aurois mauvaise opinion de lui s’il la donnoit à si peu de chose), mais en se persuadant que je n’ay appris l’impression de ma lettre que dans un temps où il n’estoit plus en mon pouvoir de l’empescher. J’espère cette justice de luy, et le prie de croire que, si mon age3 et ma façon d’agir lui estoient connus, il jugeroit plus favorablement de moy que ceste lettre ne semble le meriter.

Recit en vers et en prose de la Farce des Precieuses.

Madame,

Je ne pretends pas vous donner une bien grande marque de mon esprit en vous envoyant ce recit des Precieuses, mais au moins ay-je lieu de croire que vous le recevrez comme un tesmoignage de la promptitude avec laquelle je vous obeis, puisque je n’en receus ordre de vous que hier au soir, et que je l’execute ce matin. Le peu de temps que votre impatience m’a donné doit vous obliger à souffrir les fautes qui sont dans cet ouvrage, et j’auray l’avantage de les voir toutes effacées par la gloire qu’il y a de vous obeyr promptement. Je croy mesme que c’est par cette raison que je n’ose vous faire un plus long discours. Imaginez vous donc, Madame, que vous voyez un vieillard vestu comme les paladins françois4 et poly comme un habitant de la Gaule celtique5,

——--Qui d’un sevère et grave ton
——--Demande à la jeune soubrette
——--De deux filles de grand renom :
——--Que font vos maîtresses, fillette ?

Cette fille, qui sçait bien comment se pratique la civilité, fait une profonde reverence au bonhomme et lui respond humblement :

——--Elles sont là haut dans leur chambre
——--Qui font des mouches et du fard,
——--Des parfums de civette et d’ambre
——--Et de la pommade de lard6.

Comme ces sortes d’occupations n’etoient pas trop en usage du temps du bonhomme, il fut extrêmement etonné de la reponse de la soubrette, et regretta le temps où les femmes portoient des escofions7 au lieu de perruques, et des pantouffles au lieu de patins ;

Où les parfums estoient de fine marjolaine,
——--Le fard de claire eau de fontaine ;
——--Où le talque8 et le pied de veau
——--N’approchoient jamais du museau ;
——--Où la pommade de la belle
——--Estoit du pur suif de chandelle.

Enfin, Madame, il fit mille imprecations contre les ajustements superflus, et fit promptement appeler ces filles pour leur temoigner son ressentiment. Venez, Magdelon et Cathos9, leur dit-il, que je vous apprenne à vivre. À ces noms de Magdelon et de Cathos, ces deux filles firent trois pas en arrière, et la plus precieuse des deux luy repliqua en ces termes :

——--Bon Dieu ! ces terribles paroles
——--Gasteroient le plus beau romant.
——--Que vous parlez vulgairement !
——--Que ne hantez-vous les ecolles,
——--Et vous apprendrez dans ces lieux
Que nous voulons des noms qui soient plus precieux.
——--Pour moy, je m’appelle Climène,
——--Et ma cousine, Philimène10.

Vous jugez bien, Madame, que ce changement de noms vulgaires en noms du monde precieux ne pleurent pas à l’ancien Gaulois ; aussi s’en mit-il fort en colère contre nos dames, et, après les avoir excitées à vivre comme le reste du monde et à ne pas se tirer du commun par des manies si ridicules, il les advertit qu’il viendroit à l’instant deux hommes les veoir qui leur faisoient l’honneur de les rechercher. Et en effet, Madame, peu de temps après la sortie de ce vieillard, il vint deux gallands offrir leurs services aux demoiselles ; il me semble mesme qu’ils s’en acquittoient assez bien. Mais aussi je ne suis pas precieuse, et je l’ay connu par la manière dont ces deux illustres filles receurent nos protestants : elles baaillèrent mille fois ; elles demandèrent autant quelle heure il estoit, et elles donnèrent enfin tant de marques du peu de plaisir qu’elles prenoient dans la compagnie de ces adventuriers qu’ils furent contraints de se retirer très mal satisfaits de la reception qu’on leur avoit faitte et fort résolus de s’en vanger (comme vous le verrez par la suite11). Si tost qu’ils furent sortis, nos precieuses se regardèrent l’une l’autre, et Philimène, rompant la première le silence, s’écria avec toutes les marques d’un grand etonnement :

——--Quoy ! ces gens nous offrent leurs vœux !
——--Ha ! ma chère, quels amoureux !
——--Ils parlent sans affeteries,
——--Ils ont des jambes degarnies,
——--Une indigence de rubans,
——--Des chapeaux desarmez de plumes,
——--Et ne sçavent pas les coustumes
Qu’on pratique à present au pays des Romants.

Comme elle achevoit cette plainte, le bonhomme revint pour leur tesmoigner son mecontentement de la reception qu’elles avoient faite aux deux gallands. Mais, bon Dieu, à qui s’adressoit-il ?

——--Comment ! s’écria Philimène ;
——--Pour qui nous prennent ces amants,
——--De nous compter ainsi leur peine ?
Est-ce ainsi que l’on fait l’amour dans les romants ?

Voyez-vous, mon oncle, poursuivit-elle, voilà ma cousine qui vous dira comme moy qu’il ne faut pas aller ainsy de plein pied au mariage. — Et voulez-vous qu’on aille au concubinage ? interrompit le vieillard irrité. — Non sans doute, mon père, repliqua Climène ; mais il ne faut pas aussi prendre le romant par la queue. Et que seroit-ce si l’illustre Cyrus epousoit Mandane dès la première année, et l’amoureux Aronce la belle Clélie ? Il n’y auroit donc ny adventures, ny combats ! Voyez-vous, mon père, il faut prendre un cœur par les formes, et, si vous voulez m’escouter, je m’en vais vous apprendre comme on aime dans les belles manières.

Reigles de l’amour.

I.

—-Premierement, les grandes passions
Naissent presque toujours des inclinations ;
Certain charme secret que l’on ne peut comprendre
Se glisse dans les cœurs sans qu’on sçache comment,
Par l’ordre du destin ; l’on s’en laisse surprendre,
Et sans autre raison l’on s’aime en un moment.

II.

——--Pour aider à la sympathie
Le hazard bien souvent se met de la partie.
On se rencontre au Cours, au temple12, dans un bal :
C’est là que du romant on commence l’histoire
——--Et que les traits d’un œil fatal
Remportent sur un cœur une illustre victoire.

III.

——--Puis on cherche l’occasion
——--De visiter la demoiselle :
——--On la trouve encore plus belle
Et l’on sent augmenter ainsi la passion.
——--Lors on cherit la solitude,
——--L’on ne repose plus la nuit,
——--L’on hait le tumulte et le bruit,
Sans savoir le sujet de son inquietude.

IV.

On s’apperçoit enfin que cest esloignement,
Loin de le soulager, augmente le tourment ;
Lors on cherche l’objet pour qui le cœur souspire.
——--On ne porte que ses couleurs ;
On a le cœur touché de toutes ses douleurs,
Et ses moindres mespris font souffrir le martyre.

V.

——--Puis on declare son amour,
——--Et, dans cette grande journée,
Il se faut retirer dans une sombre allée,
——--Rougir et paslir tour à tour,
——--Sentir des frissons, des allarmes,
——--Et dire, en repandant des larmes,
À mots entre couppez : Helas ! je meurs pour vous.

VI.

Ce temeraire adveu met la dame en colère ;
Elle quitte l’amant, luy defend de la voir.
Luy, que ce procedé reduit au desespoir,
Veut servir par la mort le vœu de sa misère.
Arrestez, luy dit-il, objet rempli d’apas !
Puisque vous prononcez l’arrest de mon trepas,
Je vous veux obeyr ; mais aprenez, cruelle,
——--Que vous perdez dedans ce jour
——--L’adorateur le plus fidelle
Qui jamais ait senty le pouvoir de l’amour.

VII.

——--Une ame se trouve attendrie
Par ces ardens soupir et ces tendres discours ;
On se fait un effort pour lui rendre la vie,
De ce torrent de pleurs on fait cesser le cours,
Et d’un charmant objet la puissance suprême
Rappelle du trepas par un seul : Je vous aime.

Voilà comme il faut aimer, poursuit cette sçavante fille, et ce sont des reigles dont en bonne galanterie l’on ne peut jamais se dispenser. Le père fut si espouventé de ces nouvelles maximes qu’il s’enfuit, en protestant qu’il estoit bien aisé d’aimer du temps qu’il faisoit l’amour à sa femme, et que ces filles estoient folles avec leurs reigles. Sitost qu’il fut sorty, la suivante vint dire à ses maistresses qu’un laquais demandoit à leur parler. Si vous pouviez concevoir, Madame, combien ce mot de laquais est rude pour des oreilles precieuses, nos heroïnes vous feroient pitié. Elles firent un grand cry, et, regardant cette petite creature avec mepris : Mal-aprise ! luy dirent-elles, ne sçavez-vous pas que cet officier se nomme un necessaire ? La reprimande faite, le necessaire entra, qui dit aux Precieuses que le marquis de Mascarille, son maistre, envoyoit sçavoir s’il ne les incommoderoit point de les venir voir. L’offre etoit trop agreable à nos dames pour la refuser ; aussi l’acceptèrent-elles de grand cœur, et, sur la permission qu’elles en donnèrent, le marquis entra, dans un equipage si plaisant que j’ay cru ne vous pas deplaire en vous en faisant la description13. Imaginez-vous donc, Madame, que sa perruque estoit si grande qu’elle balayoit la place à chaque fois qu’il faisoit la reverence, et son chapeau si petit qu’il estoit aisé de juger que le marquis le portoit bien plus souvent dans la main que sur la teste ; son rabat se pouvoit appeler un honneste peignoir, et ses canons sembloient n’estre faits que pour servir de cache aux enfants qui jouent à la clinemusette. Et en verité, Madame, je ne crois pas que les tentes des jeunes Messagettes14 soient plus spacieuses que ces honorables canons. Un brandon de galands luy sortoit de sa poche comme d’une corne d’abondance, et ses souliers estoient si couverts de rubans qu’il ne m’est pas possible de vous dire s’ils estoient de roussy de vache d’Angleterre ou de marroquin ; du moins sçay-je bien qu’ils avoient un demy-pied de haut, et que j’estois fort en peine de sçavoir comment des tallons si hauts15 et si delicas pouvoient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. Jugez de l’importance du personnage sur cette figure, et me dispensez, s’il vous plaist, de vous en dire davantage ; aussi bien faut-il que je passe au plus plaisant endroit de la pièce, et que je vous dise la conversation que notre Precieux et nos Precieuses eurent ensemble :

Dialogue de Mascarille, de Philimène et de Climène.

CLIMÈNE.

L’odeur de votre poudre est des plus agreables,
Et votre propreté des plus inimitables.

MASCARILLE.

Ah ! je m’inscris en faux ; vous voulez me railler :
À peine ay-je eu le temps de pouvoir m’habiller.
Que dites-vous pourtant de ceste garniture ?
—-La trouvez-vous congrüante à l’habit ?

CLIMÈNE.

C’est Perdrigeon tout pur.

PHILIMÈNE.

C’est Perdrigeon tout pur.Que monsieur a d’esprit !
L’esprit mesme paroist jusque dans la parure.

MASCARILLE.

Ma foy, sans vanité, je croy l’entendre un peu.
Madame, trouvez-vous ces canons du vulgaire ?
Ils ont du moins un quart de plus qu’à l’ordinaire ;
Et, si nous connoissons le beau couleur de feu,
Que dites-vous du mien ?

PHILIMÈNE.

Que dites-vous du mien ?Tout ce qu’on en peut dire.

CLIMÈNE.

Il est du dernier beau ; sans mentir, je l’admire.

MASCARILLE.

Ahy ! ahy ! ahy ! ahy !

PHILIMÈNE.

Ahy ! ahy ! ahy ! ahy !Hé bon Dieu ! qu’avez-vous ?
Vous trouvez-vous point mal ?

MASCARILLE.

Vous trouvez-vous point mal ?Non, mais je crains vos coups.
Frappez plus doucement, Mesdames, je vous prie.
Vos yeux n’entendent pas la moindre raillerie.
Quoy, sur mon pauvre cœur toutes deux à la fois !
Il n’en falloit point tant pour le mettre aux abois.
Ne l’assassinez plus, divines meutrières.

CLIMÈNE.

Ma chère, qu’il sçait bien les galantes manières !

PHILIMÈNE.

Ah ! c’est un Amilcar, ma chère, assurement16.

MASCARILLE.

Aimez-vous l’enjoué ?

PHILIMÈNE.

Aimez-vous l’enjoué ?Ouy, mais terriblement.

MASCARILLE.

Ma foy, j’en suis ravy, car c’est mon caractère ;
On m’appelle Amilcar aussy pour l’ordinaire.
À propos d’Amilcar, voyez-vous quelque auteur ?

CLIMÈNE.

Nous ne jouissons pas encor de ce bonheur,
Mais on nous a promis les belles compagnies
——--Des autheurs des poesies choisies.

MASCARILLE.

——--Ah ! je vous en veux amener :
Je les ay tous les jours à ma table à dîner ;
C’est moy seul qui vous puis donner leur connoissance.
Mais ils n’ont jamais fait de pièces d’importance.
J’aime pourtant assez le rondeau, le sonnet ;
J’y trouve de l’esprit, et lis un bon portrait
Avec quelque plaisir. Et vous, que vous en semble ?

CLIMÈNE.

Lorsque vous le voudrez nous en lirons ensemble ;
Mais ce n’est pas mon goust, et je m’y connois mal,
Ou vous aimeriez mieux lire un beau madrigal.

MASCARILLE.

Vous avez le goust fin. Nous nous meslons d’en faire.
Je vous en veux lire un qui vous pourra bien plaire :
——--Il est joly, sans vanité,
——--Et dans le caractère tendre.
——--Nous autres gens de qualité
——--Nous savons tout sans rien apprendre.
Vous allez en juger, ecoutez seulement.

Madrigal de Mascarille.

——--Ho ! ho ! je n’y prenois pas garde :
Alors que sans songer à mal je vous regarde,
Vostre œil en tapinois me derobe mon cœur.
Ô voleur ! ô voleur ! ô voleur ! ô voleur17 !

CLIMÈNE.

Ma chère, il est poussé dans le dernier galant,
Il est du dernier fin, il est inimitable,
Dans le dernier touchant ; je le trouve admirable.
Il m’emporte l’esprit. . . . . . . . . . . . .

MASCARILLE.

Et ces voleurs, les trouvez-vous plaisans ?
Ce mot de tapinois ?

CLIMÈNE.

Ce mot de tapinois ?Tout est juste, à mon sens.
Aux meilleurs madrigaux il peut faire la nique,
Et ce ho ! ho ! ho ! ho ! vaut mieux qu’un poeme epique.

MASCARILLE.

Puisque cet impromptu vous donne du plaisir,
—-J’en vay faire un pour vous tout à loisir :
—-Le madrigal me donne peu de peine,
Et mon genie est tel pour ces vers inegaux
——--Que j’ai traduit en madrigaux,
——--En un mois l’histoire romaine.

Si les vers ne me coustoient pas davantage à faire qu’au marquis de Mascarille, je vous dirois, dans ce genre d’ecrire, tous les applaudissements que les Precieuses donnoient au Precieux. Mais, Madame, mon antousiasme commence à me quitter, et je suis d’advis de vous dire en prose qu’il vint un certain vicomte remplir la ruelle des Precieuses, qui se trouva le meilleur des amis du marquis : ils se firent mille carrosses, ils dancèrent ensemble, ils cajollèrent les dames ; mais enfin leurs divertissements furent interrompus par l’arrivée des amants mal traitiez, qui malheureusement etoient les maîtres des Precieux. Vous jugez bien de la douleur que cet accident causa, et la honte des Precieuses lors qu’elles se virent ainsi bernées. Suffit que la farce finit de cette sorte, et que je finis aussi ma longue lettre, en vous protestant que je suis avec tout le respect imaginable,

Madame,

Votre très humble et très obeyssante servante,

dddddd.



1. C’est à tort que l’auteur de la Bibliothèque du théâtre françois, Dresde, 1768, t. 3, p. 59, a dit que cette pièce étoit de Somaize. Il la confondoit sans doute avec les Précieuses ridicules, que cet auteur avoit mises en vers et qui avoient paru chez Jean Ribou cette même année 1660. Le Récit de la farce des prétieuses est de madame de Villedieu (mademoiselle Desjardins). C’est, selon Tallemant, dans l’historiette qu’il lui consacre, édit. in-12, t. 9, p. 223, « une des premières choses qu’on ait vues d’elle, au moins des choses imprimées. » — « Il en courut des copies, ajoute-t-il ; cela fut imprimé avec bien des fautes, et elle fut obligée de le donner au libraire afin qu’on le vît au moins correct. » L’Extrait assez long d’une de ces copies se trouve dans le manuscrit de Conrart, à la Bibliothèque de l’Arsenal, nº 902, in-fol. t. 9, p. 1017. Mademoiselle Desjardins y est donnée comme étant l’auteur, et madame de Morangis comme étant la dame à qui la pièce est adressée, ce qui confirme le dire de Tallemant. M. Clogenson, dans sa notice, complète et exacte, de madame de Villedieu (Athenæeum, 2 juillet 1853, p. 632), dit que « cette sorte de scène dialoguée en prose et en vers fut écrite au château de Dampierre, chez madame de Chevreuse, à la demande de madame de Morangis. » Peut-être se trompe-t-il en confondant ce récit et le gaillard sonnet, comme dit Tallemant, qui courut à la suite, sous la même dédicace, et qui fut en effet écrit à Dampierre aux insinuations de madame de Chevreuse et de mademoiselle de Montbazon. (Tallemant, id. p. 224.) M. Clogenson ne connoissoit que l’extrait donné par Conrart ; les deux éditions de cette pièce lui avoient échappé, ainsi qu’à M. de Soleinne, et même à M. Monmerqué, qui, annotant dans sa seconde édition du Tallemant l’historiette de madame de Villedieu, ne put citerque le fragment manuscrit. « L’imprimé, disoit-il à la fin de sa note, ne peut manquer de se retrouver ; la recherche n’en sera pas inutile. » Nous avons eu, et doublement même, le bonheur tant désiré par tous ces savants amis de Molière et de mademoiselle des Jardins : non seulement nous avons eu entre les mains l’édition reproduite ici, mais encore nous avons pu consulter la première, celle dont celle-ci n’est que la contrefaçon exacte. En voici le titre : Le récit en prose et en vers de la farce des Précieuses, Paris, Claude Barbin, 1660, in-12 de 33 pages. Nous la trouvâmes indiquée sous le nº 274 du Catalogue des livres de feu M. F. M. M. (21 octobre 1849), à la suite du Recueil de poésies de mademoiselle Desjardins, Paris, 1664, in-12, et nous eûmes le bonheur de faire acheter ce précieux volume par la Bibliothèque alors nationale. L’édition d’Anvers, que nous n’avons vue que bien plus tard, est citée par M. Walckenaer dans ses Mémoires sur madame de Sévigné, t. 2, p. 294. Il est évident, par la courte citation qu’il en fait, qu’il la connoissoit autrement que par le titre.

2. Il est singulier que Molière, dans sa préface des Précieuses ridicules, tienne à peu près le même langage, et prétende aussi avoir été imprimé malgré lui. Le libraire Guillaume de Luynes, dont madame de Villedieu veut avoir l’air de se plaindre ici, et chez lequel les Précieuses avoient paru vers le même temps, en février 1660, aurait donc ainsi fait violence à deux auteurs à la fois. C’est bien difficile à croire. Molière, dont c’étoit la première pièce imprimée (V. sa préface), et qui devoit avoir les craintes dont en pareil cas sont assaillis les auteurs, prit sans doute ce faux-fuyant de défiance et de modestie pour désarmer d’avance les lecteurs qui pouvoient défaire l’immense succès que les spectateurs avoient fait à sa comédie. Afin qu’on ajoutât foi à la sincérité de ce qu’il disoit, tandis qu’en réalité il ne demandoit qu’à répandre sa pièce de toutes les manières, peut-être s’entendit-il avec mademoiselle Desjardins pour qu’elle aussi se prétendit violentée par l’avide imprimeur au sujet de cette sorte de programme des Précieuses, écrit, selon moi, non pas sur le rapport d’autrui, comme elle le dit, et ce dont Tallemant doutoit déjà, mais d’après la représentation même, et sans doute aussi sur un désir de Molière. Ils se connoissoient de longue date : ils s’étoient vus à Avignon, à Narbonne, comme on l’apprend par un passage de Tallemant (id., p. 238) ; ils avoient eu les mêmes amis, les mêmes protecteurs, M. le duc de Guise et M. le comte de Modène, ainsi qu’on le voit par plus d’un passage du roman autobiographique de madame de Villedieu : Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière, Toulouse, 1701, in-12, p. 32, 39, 48, 86. Molière, quand elle étoit à Paris, la venoit voir à son hôtel garni : c’est encore Tallemant qui nous le dit. Enfin il y avoit entre eux une sorte de vieille intimité qui donne toute vraisemblance à cette opinion, que le récit de la Farce des Précieuses ne fut pas écrit à l’insu de l’auteur des Précieuses et loin de son théâtre, mais bien au contraire d’après son inspiration même, et pour lui rendre le service que tout programme bien fait rend toujours à l’auteur d’une pièce. Le fait de la publication des deux brochures dans le même temps à peu près, chez les mêmes libraires, de Luynes et Barbin, n’est pas non plus indifférent comme confirmation de ce que nous avançons. De Luynes étoit l’éditeur privilégié, Barbin le vendeur. — Il ne semble pas que madame de Villedieu ait eu cette complaisance pour d’autres pièces de Molière, mais toutefois elle ne laissa jamais échapper l’occasion de parler de lui et de sa comédie. Ainsi, dans son roman déjà cité, elle donne plus d’un souvenir flatteur aux Fâcheux, à la Princesse d’Elide, etc., etc., p. 70–76. V. aussi son Recueil de poésies, p. 98.

3. Mademoiselle Desjardins étoit née en 1632, et non pas en 1640, comme l’ont dit tant de biographes ; elle avoit donc 28 ans, et n’étoit point, par conséquent, d’un âge aussi respectable qu’elle voudroit le faire croire.

4. À la suite de ces mots on lit, dans le fragment conservé par Conrart : « loyal comme un Amadis. »

5. Var. du manuscrit de Conrart :

Qui d’un air d’orateur Breton…

Je n’ai pas besoin de faire remarquer que le Récit n’observe pas ici l’ordre suivi par Molière dans sa comédie. La scène de Gorgibus et de la soubrette n’est que la 3e dans la pièce. Celle de du Croisy et de Lagrange ensemble, et celle qui suit entre eux et le père, sont passées par mademoiselle Desjardins. Nous reviendrons plus loin sur cette différence, l’une de celles dont la préface nous avoit prévenus, et nous en chercherons la cause.

6. V., sur ces artifices de toilette, medicamenta faciei, comme diroit Ovide, notre t. 1, p. 340. — Dans l’Héritier ridicule, de Scarron, acte 5, sc. 1, se trouve sur le même sujet un curieux passage. C’est Paquette qui parle :

Telles que je .... Parmi des damoiselles
Telles que je puis être, on en voit d’aussi belles
Que ces dames de prix, en qui souvent, dit-on,
Blanc, perles, coques d’œufs, lard et pieds de mouton,
Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,
De têtes sans cheveux aussi rases que gogues
Font des miroirs d’amour, de qui les faux appas
Etalent des beautés qu’ils ne possèdent pas.
On les peut appeler visages de mocquette.
Un tiers de leur personne est dessous la toilette,
L’autre dans les patins ; le pire est dans le lit.
Ainsi le bien d’autrui tout seul les embellit.
Ce qu’ils peuvent tirer de leur pauvre domaine
C’est chair mol, gousset aigre et fort mauvaise haleine,
Et pour leurs beaux cheveux, si ravissants à voir,
Ils ont pris leur racine en un autre terroir.

7. C’étoit une espèce de petite calle ou coiffure de paysannes et de femmes du peuple. — Ce passage diffère un peu dans la copie de Conrart. On y lit, au lieu de ce qui est ici : « À ces mots, qui ne sont point agréables à l’ancien Gaulois, qui se souvient que du temps de la Ligue on ne s’occupoit point à de semblables choses, il allègue le siècle où les femmes portoient des escofions au lieu de perruques, et des sandales au lieu de patins. »

8. Les charlatans vendoient alors une sorte d’huile qu’ils prétendoient tirée du talc, et qu’ils assuroient être un fard merveilleux pour la conservation du teint. (Dict. de Furetière.)

9. Au lieu de ce nom il y a celui de Margot dans le fragment donné par Conrart.

10. Dans les Précieuses, Madelon prend le nom de Polixène, et Cathos celui d’Aminte. (V. scène 5.)

11. Cette scène ne se trouve pas dans les Précieuses. Elle y est à peu près remplacée par celle qui commence la pièce, et dont mademoiselle Desjardins n’a pas parlé. Faut-il croire qu’elle se trompe complétement, comme elle s’en excuse dans sa préface, ou qu’elle suit le plan que Molière auroit adopté d’abord, et dont il se seroit ensuite départi par crainte des longueurs, après la première représentation. Cette dernière opinion me sourit assez. Il y a en effet, dans la scène esquissée ici, une idée comique, un contraste de situation avec l’une des scènes suivantes, qui ne devoient pas échapper à l’auteur des Précieuses, et que madame de Villedieu n’étoit guère de force à imaginer toute seule. Je ne trouve qu’un défaut à cette scène : c’est que, en raison surtout de celle qu’elle amène ensuite, et qu’elle rend presque nécessaire, elle allonge trop la pièce et la rend languissante. Molière, en admettant toujours que l’idée soit de lui, aura vu le défaut dès le premier soir, et il aura changé tout aussitôt son plan. Madame de Villedieu cependant, et sur cette seule représentation, aura écrit sa lettre, l’aura laissée courir, et, quand il aura été question de la publier, ne lui aura fait subir aucun des changements que Molière avoit faits lui-même à sa comédie ; elle s’en sera tenue à la petite phrase d’excuse plutôt que d’explication qui se trouve dans la préface. Je ne trouve guère que ce moyen de m’édifier à peu près sur cette différence, la seule qui existe réellement entre la pièce et le Recit, dont pour tout le reste l’exactitude est parfaite, souvent même textuelle. Malheureusement les preuves me manquent ; mais il seroit à désirer que j’eusse deviné juste : nous aurions un nouvel exemple des transformations que la plupart des comédies de Molière subirent entre ses mains. Une autre version seroit peut-être encore admissible. Pour expliquer les divergences de l’analyse et de la pièce, on pourroit se demander si Molière n’avoit pas fait pour les Précieuses ce qu’il fit pour toutes ses premières pièces, c’est-à-dire si, avant de venir à Paris, il ne les avoit pas jouées en province, notamment à Avignon, où il se trouvoit, en 1657, avec mademoiselle Desjardins, et si par conséquent celle-ci n’avoit pas fait alors le Recit, qui courut plus tard à Paris lorsque la pièce y fut reprise. La comédie avoit reçu les changements que Molière ne manquoit jamais d’apporter à ses pièces faites en province, lorsqu’il se décidoit à les offrir au public plus difficile de Paris. L’analyse seule étoit restée la même. Un passage de la scène 9, relatif au siége d’Arras, qui avoit eu lieu en 1654, ne contredit point, loin de là, cette opinion, que les Précieuses pourroient avoir été écrites par Molière avant 1660. Pour leur donner plus d’à-propos lorsqu’il les reprit à Paris, il y auroit ajouté dans la même scène un mot sur le siége beaucoup plus récent de Gravelines.

12. À l’église. C’est aussi le mot que Molière fait dire à Madelon (scène 5 des Pretieuses) ; il convient bien à ces grandes liseuses de romans payens de Clélie et de Cyrus.

13. Ce passage, le plus curieux du Récit, à cause des détails qu’il donne sur le costume de Molière jouant le marquis de Mascarille, et par conséquent très précieux pour la tradition du rôle, a été reproduit en partie par M. Aimé Martin, dans sa dernière édition de Molière, comme note de la scène 9 des Précieuses, et par M. Jules Taschereau, d’une façon plus complète, dans l’un des savants articles qu’il a consacrés à l’Histoire de la troupe de Molière. V. le journal l’Ordre, feuilleton du 8 janvier 1850.

14. Voilà un souvenir du Cyrus, où les Massagètes et leur reine tiennent une si belle place, qui n’est pas hors de propos dans une pièce sur les précieuses.

15. V., sur ces hauts talons, qu’on appeloit talons à pont-levis, une note de notre tome 3, p. 261.

16. Amilcar est le personnage plaisant, ou du moins prétendant l’être, du roman de Clélie. On disoit, comme ici, être un Amilcar, pour dire être enjoué. (Grand Dictionnaire des Précieuses, Paris, 1660, p. 21.)

17. Il avoit couru dans le commencement du siècle, et peut-être couroit-il encore, une chanson dont Molière a bien pu s’inspirer pour ce burlesque madrigal. La voici telle que nous l’avons trouvée dans la Fleur des chansons nouvelles, Paris, 1614, in-12, p. 385 :

Ah ! je le voy, je le voy ;
Arrestez-le, mes amis.
Dans ce logis il s’est mis,
La dame l’aime, je croy.
Son sein est le receleur
De ses larcins entrepris.
Ô voleur ! ô voleur ! ô voleur !
Rends-moy mon cœur, que tu m’as pris.

Dame, ne te fie en luy :
Il te fera comme à moy ;
Un larron n’a point de foy,
Il ne faut prendre aujourd’huy.
Rends-le donc pour ton honneur,
Ou je crierai à hauts cris :
Ô voleur ! ô voleur ! ô voleur !
Rends-moy mon cœur, que tu m’as pris.

Aucun commentateur de Molière n’avoit encore retrouvé cette chanson, qu’il est si à propos, selon moi, de rapprocher du madrigal de Mascarille ; aucun non plus n’a rappelé certain couplet de cantique dans lequel l’abbé Pellegrin trouve moyen d’être sérieusement, dévotement, plus bouffon que le grotesque marquis. Il se chante sur l’air : Loin de moi, vains soupirs :

---———Au voleur ! au voleur !
--——Jesus me derobe le cœur,
—--—Et je ne saurois le reprendre.
—-Ah ! ah ! ah ! que me sert-il de crier ?
--——Il entend si bien son metier
—--—Que l’on ne sauroit s’en defendre.
(Cantiques de l’abbé Pellegrin, Lille, 1718, in-8, p. 32.)