Quentin Durward/Chapitre 28

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19p. 375-390).


CHAPITRE XXVIII.

L’INCERTITUDE.


Alors, heureux serf, heureux indigent, mortel que ta basse origine met à l’abri des coups de la fortune, couche-toi, repose-toi, livre-toi au repos… Elle ne repose pas tranquille et à son aise la tête qui porte une couronne.
Shakspeare, Henri VI.


Quarante hommes d’armes portant alternativement, l’un une épée nue, l’autre une torche enflammée, servirent d’escorte ou plutôt de garde au roi Louis depuis l’hôtel-de-ville de Péronne jusqu’au château, et, lorsqu’il entra dans cette sombre et redoutable forteresse, il crut un moment entendre une voix qui faisait retentir à son oreille cet avis que le poète florentin a écrit au-dessus de la porte des régions infernales :


Vous qui vous avancez dans ce lieu de souffrance,
À la porte, en entrant, laissez toute espérance[1].


Peut-être quelque sentiment de remords aurait effleuré l’âme du roi, s’il eût pensé en ce moment aux centaines, disons mieux, aux milliers d’individus que, sur un léger soupçon, quelquefois même sans motif, il avait plongés dans les cachots, leur ôtant tout espoir de liberté, et les forçant même à détester la vie à laquelle ils ne tenaient plus que par le simple instinct animal.

La vive clarté des torches l’emportait sur la pâle lueur de la lune, dont les rayons étaient encore plus obscurcis cette nuit-là que la précédente, et la lumière rougeâtre, qu’au milieu de la fumée qui s’en élevait elles répandaient autour d’elles, donnait une teinte cent fois plus sombre à l’immense donjon que l’on appelait la tour du comte Herbert. C’était cette même tour que Louis avait observée la veille avec un pressentiment pénible, et qu’il était maintenant destiné à habiter, en proie à la crainte des violences auxquelles le caractère irascible de son trop puissant vassal pourrait se livrer dans ces secrets repaires du despotisme.

Les pénibles sensations du roi s’aggravèrent encore lorsqu’en traversant la cour il aperçut un ou deux cadavres sur lesquels on avait jeté à la hâte des manteaux de soldats : il ne fut pas longtemps à reconnaître que c’étaient les cadavres de deux archers de sa garde écossaise. Ayant refusé, comme le comte de Crèvecœur l’en informa, d’obtempérer à l’ordre de quitter le poste qu’ils occupaient près de l’appartement du roi, une rixe s’était élevée entre eux et la garde wallonne du duc, et avant que les officiers des deux corps fussent parvenus à la faire cesser, plusieurs soldats avaient perdu la vie.

« Mes fidèles Écossais ! » s’écria le roi en voyant ce triste spectacle ; « s’il ne se fût agi que d’un combat d’homme à homme, la Flandre et la Bourgogne réunies n’auraient pu fournir des champions capables de lutter avec vous. — Sans doute, » dit le Balafré qui marchait immédiatement derrière le roi ; « mais si Votre Majesté veut bien me permettre de le dire, « nombreux moissonneurs, prompte moisson. » Il y a peu d’hommes capables de faire face à deux ennemis à la fois. Moi-même je n’aimerais guère à en avoir trois sur les bras, à moins que ce ne fût dans l’accomplissement d’un service tout spécial, auquel cas il ne s’agit pas de s’amuser à compter les têtes. — Ah ! te voilà ma vieille connaissance ! » dit le roi en se tournant vers lui. « J’ai donc encore près de moi un sujet fidèle. — Et un fidèle ministre, soit dans vos conseils, soit dans les devoirs qu’il a à remplir auprès de votre royale personne, » dit Olivier le Dain d’une voix basse et insinuante.

« Nous sommes tous fidèles, » reprit Tristan l’Ermite d’un ton bourru ; « car si l’on abrège les jours de Votre Majesté, on ne laissera la vie à aucun de nous, quand même nous voudrions la conserver. — À la bonne heure ! voilà ce que j’appelle une bonne garantie de fidélité, » dit le Glorieux qui, comme nous l’avons déjà remarqué, avec cet esprit incapable de repos et qui caractérise un cerveau détraqué, s’était mis de la compagnie.

Pendant ce temps le vieux sénéchal, qu’on avait appelé à la hâte, faisait de pénibles efforts pour tourner la pesante clef qu’il avait introduite dans la serrure rouillée de cette vaste prison gothique ; et il fut enfin obligé de recourir à l’aide d’un des gens de la suite de Crèvecœur. Quand on eut réussi à ouvrir la porte, six hommes entrèrent avec des torches, afin d’éclairer, en marchant les premiers, un passage étroit et tortueux, commandé de distance en distance par des meurtrières ou embrasures pratiquées dans l’épaisseur des voûtes et des murs latéraux. Au bout de ce passage se trouvait un escalier d’une construction non moins effrayante, et dont les degrés étaient d’énormes quartiers de pierre, grossièrement façonnés au marteau et d’une hauteur inégale. Lorsque Louis et son cortège en eurent atteint la dernière marche, une porte garnie d’épaisses barres de fer leur donna l’entrée de ce qui avait été autrefois la grande salle du donjon : très-faiblement éclairée, même pendant le jour (car l’excessive épaisseur des murs faisant paraître plus étroites encore les ouvertures par lesquelles la lumière devait y pénétrer, on les aurait prises pour des crevasses plutôt que pour des fenêtres), une obscurité complète y eût régné en ce moment, si la lueur des torches n’y avait répandu quelque clarté. Deux ou trois chauves-souris, ou autres oiseaux de sinistres présages, réveillés par cette clarté inaccoutumée, voltigèrent autour des torches et faillirent même les éteindre, tandis que le sénéchal, avec toute la roideur de l’étiquette, s’excusait auprès du roi de ce que le principal appartement de la tour n’avait pas été mis en ordre : on lui avait laissé si peu de temps pour le préparer ! « Et dans le fait, ajouta-t-il, cet appartement n’a pas servi depuis vingt ans, et même, d’après ce que j’ai entendu dire, il l’a été bien rarement depuis le temps de Charles le Simple. — De Charles le Simple ! répéta Louis. Oh ! je connais l’histoire de cette tour, maintenant ; c’est ici qu’il fut assassiné par son perfide vassal Herbert, comte de Vermandois… ainsi le racontent nos annales. Je savais qu’il y avait, relativement au château de Péronne, quelque souvenir qui me trottait par la tête sans que je pusse m’en rappeler les circonstances. Ainsi donc, c’est ici qu’un de mes prédécesseurs a péri misérablement ! — Non, pas ici, pas exactement ici, Votre Majesté est dans l’erreur, » répondit le vieux sénéchal en s’avançant avec l’empressement d’un cicérone qui fait voir les curiosités d’un édifice ; « c’est un peu plus loin, dans une petite pièce attenante à la chambre à coucher qu’occupera Votre Majesté. »

Il ouvrit à la hâte une porte placée à l’autre extrémité de l’appartement, et qui donnait entrée dans une chambre à coucher assez petite, comme c’est l’ordinaire dans ces vieux édifices, mais qui, par cette raison même, était plus agréable que la grande salle. On y avait fait à la hâte quelques préparatifs pour recevoir le roi : une tapisserie avait été clouée sur le mur, on avait allumé du feu dans une grille rongée par la rouille, preuve certaine qu’on n’en avait pas fait usage depuis long-temps, et on y avait dressé une sorte de lit de camp pour ceux qui, suivant la coutume de ce temps, devaient passer la nuit dans la chambre du roi.

« Je ferai placer des lits dans la grande salle pour le reste de votre suite, Sire, continua le vieux sénéchal ; on m’a donné si peu de temps, qu’en vérité… Maintenant, s’il plaît à Votre Majesté de passer par cette petite porte, là, derrière la tapisserie, elle entrera dans un petit cabinet pratiqué dans l’épaisseur du mur ; c’est dans cet antique cabinet que Charles perdit la vie : un passage secret, au moyen duquel il communique avec l’étage inférieur, y introduisit les hommes chargés de lui donner la mort. Votre Majesté, dont j’espère que la vue est meilleure que la mienne, pourra encore distinguer les traces de sang sur le plancher, quoiqu’il y ait cinq cents ans que cette aventure est arrivée. »

En parlant ainsi, il s’efforçait d’ouvrir la petite porte dont il parlait. Le roi lui dit enfin : « Arrête, bon vieillard, attends encore un peu ; tu pourras avoir une histoire plus récente à raconter, et du sang plus frais à montrer. Qu’en dites-vous, comte de Crèvecœur ? — Tout ce que je puis vous dire, Sire, répondit le comte, c’est que ces deux appartements intérieurs sont aussi absolument à la disposition de Votre Majesté que ceux de votre château du Plessis, et que la garde extérieure en est confiée à Crèvecœur, dont le nom n’a jamais été terni par les épithètes de traître ou d’assassin. — Mais le passage secret dont parle ce vieillard ? le passage qui conduit dans ce cabinet ? » dit Louis à voix basse et d’un ton d’inquiétude, et en serrant d’une main le bras de Crèvecœur, tandis que de l’autre il en montrait la porte.

« Ce n’est sans doute qu’un rêve de Mornay, répondit le comte, ou quelque vieille et absurde tradition du château : mais je vais examiner cela. »

Il allait ouvrir la porte du cabinet, quand Louis l’en empêcha en lui disant : « Non, Crèvecœur, non, votre honneur m’est une garantie suffisante. Mais qu’est-ce que votre duc se propose de faire de moi ? Il ne peut espérer me retenir long-temps prisonnier, et… en un mot, dites-moi ce que vous pensez de tout ceci, Crèvecœur. — Sire, Votre Majesté peut juger elle-même jusqu’à quel point le duc de Bourgogne doit être courroucé de l’horrible assassinat commis sur la personne de son proche parent, de son allié ; vous seul aussi savez quels motifs il peut avoir de croire que les auteurs de ce crime ont agi à l’instigation des émissaires de Votre Majesté. Mais mon maître a une noblesse de caractère qui le rend incapable, même au plus fort de sa colère, d’employer la trahison. Quelque détermination qu’il prenne, il l’exécutera au grand jour et en face des deux peuples. Et je ne puis qu’ajouter que le désir de tous les conseillers qui l’entourent, peut-être à l’exception d’un seul, est qu’il se conduise en cette occasion avec autant de douceur et de générosité que de justice. — Ah ! Crèvecœur, dit Louis en lui prenant la main, comme s’il eût été affecté par quelque souvenir pénible, « qu’il est heureux le prince qui a près de sa personne des conseillers capables de le prémunir contre ses passions et contre leurs suites ! Leurs noms seront écrits en lettres d’or dans l’histoire de son règne. Oh ! si ma bonne étoile eût voulu que j’eusse eu près de moi des hommes tels que toi, Crèvecœur… — Alors, dit le Glorieux, Votre Majesté n’aurait eu d’autre soin que de s’en débarrasser au plus vite. — Ah ! ah ! sieur de la Sagesse, êtes-vous donc là ? » dit Louis en se retournant et en quittant le ton pathétique avec lequel il parlait au comte pour le remplacer aussitôt, avec une étonnante facilité, par un autre qui pouvait presque passer pour de la gaieté ; « nous avez-vous donc suivis jusqu’ici ? — Oui, Sire ; la Sagesse doit suivre en vêtements bigarrés, quand la Folie marche en avant couverte de la pourpre. — Comment dois-je interpréter ces paroles, sire Salomon ? Voudrais-tu changer de place avec moi ? — Non, sur mon âme, Sire ! quand même vous me donneriez cinquante couronnes en retour. — Et pourquoi cela ? D’après ce que sont les princes aujourd’hui, il me semble que je pourrais me contenter de t’avoir pour roi. — Je ne dis pas le contraire, Sire ; mais la question est de savoir si, jugeant de l’esprit de Votre Majesté d’après le logement qu’il lui a procuré ici, je ne devrais pas être honteux d’avoir un fou si stupide. — Silence ! monsieur le drôle ! s’écria le comte de Crèvecœur ; votre langue se donne trop de liberté. — Laissez-le parler tout à son aise, dit le roi ; je ne connais pas de sujet de railleries plus juste que les folies de ceux qui devraient se montrer les plus sages. Tiens, mon judicieux ami, prends cette bourse d’or, et reçois en même temps un bon conseil, c’est-à-dire, de ne jamais être assez fou pour te croire plus sage que les autres. Je t’en prie, rends-moi le service de t’enquérir de mon astrologue, Martius Galeotti, et de me l’envoyer à l’instant. — J’y cours, Sire ; et je suis sûr que je le trouverai chez Jean Doppletbur[2] ; car les philosophes savent aussi bien que les fous où se vend le meilleur vin. — Comte de Crèvecœur, dit alors Louis, voudrez-vous bien donner ordre à vos gardes de laisser passer librement ce savant personnage ? — Rien ne s’oppose à ce qu’il entre, Sire ; mais je suis fâché d’être dans la nécessité de vous dire que mes instructions ne me permettent pas de laisser qui que ce soit sortir de votre appartement. Je souhaite à Votre Majesté une bonne nuit, ajouta-t-il, et je vais donner mes soins à ce que les personnes de votre suite qui doivent rester dans l’antichambre s’y trouvent plus à leur aise. — Que cela ne vous inquiète en rien, sire comte, répliqua le roi ; ce sont des gens habitués à la fatigue, et qui s’accommodent de tout ; et, pour vous dire la vérité, à l’exception de Galeotti, que je désire voir, je serais bien aise d’avoir, cette nuit, aussi peu de communications avec l’extérieur que vos instructions vous le permettent. — Mes instructions prescrivent que Votre Majesté ait la pleine et entière possession de son appartement : tels sont les ordres de mon maître. — Votre maître, comte de Crèvecœur, et je pourrais aussi le nommer le mien, est un très-gracieux maître. Mon royaume n’est pas trop vaste en ce moment, puisqu’il se réduit à une vieille salle et à une chambre à coucher ; mais il est assez étendu pour les sujets que je puis compter encore.

Le comte de Crèvecœur prit congé du roi, qui, bientôt après, entendit le bruit des sentinelles qui se promenaient chacune à son poste, la voix des officiers qui donnaient des ordres, et la marche précipitée des soldats qu’on relevait de garde. Enfin le silence régna de tous côtés, et aucun son ne troubla le calme de la nuit, excepté le murmure sourd des eaux profondes et bourbeuses de la Somme, qui baignaient les murs du château.

« Retirez-vous dans l’antichambre, mes bons amis, » dit Louis à Olivier et à Tristan qui l’avaient suivi jusque dans sa chambre ; « mais ne vous endormez pas, tenez-vous prêts à recevoir mes ordres, car il y a encore quelque chose à faire cette nuit, quelque chose d’important, même. »

Olivier et Tristan se retirèrent donc dans la grande salle, où le Balafré était resté avec les deux soldats du grand prévôt. Ceux-ci avaient allumé un feu de fagots suffisant pour éclairer et chauffer la salle, puis, enveloppés de leurs manteaux, s’étaient assis sur le plancher dans diverses attitudes qui exprimaient le trouble et l’abattement de leur esprit. Olivier et Tristan ne virent rien de mieux à faire que de suivre leur exemple ; et comme ils n’avaient jamais été très-grands amis dans les jours de leur prospérité, ils n’éprouvaient ni l’un ni l’autre le besoin de se parler avec confiance dans cet étrange et soudain revers de fortune. Toute la compagnie resta donc plongée dans un muet abattement.

Cependant leur maître, dans sa retraite silencieuse, était en proie à des angoisses capables de servir d’expiation à quelques-unes de celles qu’il avait fait endurer à d’autres. Il parcourait sa chambre à pas précipités et inégaux, s’arrêtait tout à coup en joignant les mains ; en un mot, il s’abandonnait à toute l’agitation qu’il savait si bien réprimer en public. Enfin, s’arrêtant devant la petite porte que lui avait indiquée le vieux Mornay comme conduisant sur le théâtre du meurtre d’un de ses prédécesseurs, il se tordit les mains, et donna un libre cours aux sentiments qui l’agitaient, dans un monologue souvent interrompu.

« Charles le Simple !… Charles le Simple ! Quel surnom la postérité donnera-t-elle à Louis XI, dont probablement le sang rafraîchira bientôt les taches du tien ? Louis le Sot… Louis le Niais… Louis l’Infatué… Ce sont des épithètes trop douces pour exprimer mon extrême imbécillité ! Avoir pu penser que ces têtes chaudes de Liégeois, pour qui la révolte est un besoin aussi naturel que celui de remplir leurs estomacs, resteraient en repos ! Me figurer que le féroce Sanglier des Ardennes interromprait un instant sa carrière de violence et de sanguinaire férocité ! M’imaginer que je pourrais employer avec quelque avantage le langage de la raison et du bon sens vis-à-vis de Charles de Bourgogne, avant d’avoir essayé la force de mes exhortations sur un taureau sauvage ! Sot, double sot que j’étais ! Mais ce scélérat de Martius ne m’échappera pas. Il a été un des principaux leviers dans cette affaire… Et ce maudit prêtre, ce détestable la Balue, n’y a-t-il pas aussi joué son rôle ? Si jamais je puis me tirer de ce danger, je lui arracherai son chapeau de cardinal, dussé-je lui enlever en même temps la peau de la tête. Mais l’autre traître est entre mes mains… je suis encore assez roi… j’ai encore un empire assez étendu pour châtier ce vendeur d’orviétan, ce marchand de paroles, ce contemplateur d’étoiles, ce fabricant de mensonges, cet imposteur, qui a fait de moi tout à la fois un prisonnier et une dupe !… La conjonction des planètes !… oui, la conjonction. Il m’a débité un fatras de sottises qui auraient à peine trompé une tête de mouton trois fois bouillie, et j’ai été assez idiot pour me persuader que je le comprenais ! Mais nous verrons tout à l’heure ce que cette conjonction a réellement prédit. Cependant, avant tout, faisons nos dévotions. »

Au-dessus de la porte du petit cabinet, et peut-être en mémoire de l’événement qui s’était passé dans l’intérieur, était une niche grossièrement sculptée, dans laquelle on voyait un crucifix en pierre. Le roi fixa les yeux sur cette sainte image, comme s’il s’apprêtait à s’agenouiller devant elle : mais il s’arrêta tout court, comme s’il eût craint de manquer de respect à cet emblème religieux, en le faisant participer aux principes d’une politique mondaine, et jugé téméraire de s’en approcher avant de s’être assuré l’intercession particulière de quelque patron favori. Il se détourna donc du crucifix, comme se croyant indigne de le regarder ; et choisissant parmi les images qui, comme nous l’avons déjà dit souvent, garnissaient le tour de son chapeau, celle qui représentait Notre Dame de Cléry, il se mit à genoux devant elle, et lui adressa la prière extraordinaire que nous allons rapporter. On y remarquera que sa grossière superstition le portait en quelque sorte à considérer Notre-Dame de Cléry comme un être différent de Notre-Dame d’Embrun, à laquelle il adressait souvent ses vœux avec une dévotion toute spéciale.

« Douce Notre-Dame de Cléry, » s’écria-t-il en joignant les mains et en se frappant la poitrine ; « bienheureuse mère de miséricorde ! toi qui es toute-puissante auprès du Tout-Puissant, aie pitié de moi, qui ne suis qu’un pécheur ! Il est vrai que je t’ai un peu négligée pour ta bienheureuse sœur d’Embrun ; mais je suis roi : mon pouvoir est grand, ma richesse sans bornes ; et si elle n’était pas assez grande, j’imposerais une double gabelle sur mes sujets, plutôt que de ne pas vous payer mes dettes à toutes deux. Ouvre ces portes de fer… comble ces effroyables fossés… tire-moi de cet imminent danger, comme une mère qui conduit son fils ! Si j’ai donné à ta sœur le commandement de mes gardes, tu auras la vaste et riche province de Champagne, et ses vignes verseront l’abondance dans ton couvent. J’avais promis cette province à mon frère Charles… mais il est mort, tu le sais… empoisonné par ce méchant abbé d’Angely[3], que je punirai si je conserve la vie ; je te l’avais déjà promis ; mais cette fois-ci je tiendrai parole. Si j’ai eu quelque connaissance de ce crime, veuille croire, ma très-chère patronne, que c’était parce que je ne voyais pas de meilleur moyen pour dompter les mécontents de mon royaume. Oh ! ne porte pas cette vieille dette à mon compte ; mais sois, comme tu as toujours été, bonne, bénigne, et facile à fléchir par les prières. Très-sainte Vierge, intercède auprès de ton fils, pour qu’il me pardonne mes péchés passés, et celui… celui bien petit… qu’il faut que je commette cette nuit… Encore n’est-ce pas un péché, chère Notre-Dame de Cléry… ce n’est pas un péché, mais un acte de justice secrètement exercé ; car le scélérat est le plus grand imposteur qui ait jamais versé le mensonge dans l’oreille d’un prince ; et d’ailleurs il a du penchant pour l’abominable hérésie des Grecs[4] : il n’est pas digne de ta protection ; mets-le à ma discrétion, et regarde comme une bonne œuvre ce que je vais faire, car c’est un nécromancien, un sorcier, qui ne mérite pas que tu penses à lui, que tu t’occupes de lui… un chien, dont la mort ne doit pas être plus importante à tes yeux que l’extinction de l’étincelle qui tombe d’une lampe ou qui s’échappe du feu. Ne fais nulle attention à cette bagatelle, douce et bonne Notre-Dame ; ne songe qu’aux moyens de me délivrer du péril que je cours ici. Mon sceau royal, que j’appose sur ton effigie, est une preuve que je tiendrai ma promesse à l’égard du comté de Champagne ; et ce sera la dernière fois que je t’importunerai pour quelque affaire de sang, vu que tu es si bonne, si douce et si compatissante. »

Après avoir pour ainsi dire signé ce contrat extraordinaire avec l’objet de ses adorations, Louis récita, en apparence avec la plus humble dévotion, les sept psaumes de la pénitence, en latin, quelques Ave, et plusieurs autres prières spécialement consacrées à la Vierge. Il se releva ensuite, charmé de s’être assuré l’intercession de la sainte à laquelle il avait adressé ses prières, et d’autant plus sûrement, comme il en fit l’astucieuse réflexion, que la plupart des péchés pour le pardon desquels il avait imploré précédemment sa médiation, étaient d’une nature différente, et que, par conséquent, Notre-Dame de Cléry ne pouvait pas le regarder comme un meurtrier habituel et endurci, comme auraient dû le faire les autres saints qu’il avait pris plus fréquemment pour confidents de ses crimes[5].

Ayant ainsi purgé sa conscience, ou plutôt l’ayant blanchie comme un sépulcre, le roi entr’ouvrit la porte de sa chambre, et, mettant la tête en dehors, appela le Balafré.

« Mon brave, lui dit-il, il y a long-temps que tu es à mon service, et tu n’as eu que peu d’avancement. Je suis ici dans une circonstance où ma vie aussi bien que ma mort tiennent à peu de chose ; mais je ne voudrais pas mourir ingrat, c’est-à-dire sans récompenser, autant que les saints m’en donnent le pouvoir, soit un ami, soit un ennemi, chacun selon ce qu’il mérite. Or, j’ai un ami à récompenser, c’est toi-même ; un ennemi à punir, et c’est ce vil, ce perfide scélérat, Martius Galeotti, qui, par ses impostures et ses mensonges artificieux, m’a entraîné ici pour me livrer au pouvoir de mon ennemi mortel, avec une préméditation aussi arrêtée de me faire périr que celle du bouclier qui fait entrer un bœuf dans la tuerie. — Je l’appellerai au combat, répondit le Balafré : le duc de Bourgogne est trop l’ami des gens d’épée pour ne pas nous accorder le champ clos, un terrain d’une étendue raisonnable. Et si Votre Majesté vit assez long-temps, et qu’elle jouisse d’assez de liberté, elle me verra combattre pour soutenir sa querelle, et tirer de ce philosophe une vengeance telle que vous pouvez la désirer. — Je rends justice à ta bravoure, et je connais ton dévouement à mon service ; mais ce vil scélérat est un vigoureux compagnon, et je ne voudrais pas te faire courir le risque de la vie, mon brave. — Votre Majesté me permettra de lui dire que je ne serais pas un brave si je n’osais me mesurer contre un homme plus redoutable encore que Galeotti. Il serait vraiment beau à moi, qui ne sais ni lire ni écrire, d’avoir peur d’un gros lourdaud qui n’a guère fait autre chose de sa vie. — N’importe : notre bon plaisir n’est pas que tu exposes ainsi ta vie, Balafré. Ce traître va venir ici d’après notre ordre, saisis l’occasion, approche-toi de lui, et frappe-le au-dessous de la cinquième côte. Me comprends-tu ? — Oui, vraiment, Sire, je vous comprends ; mais Votre Majesté me permettra de lui dire que ce n’est pas tout à fait là ma manière de combattre. Bien au contraire ; je ne saurais tuer même un chien, à moins que ce ne fût dans la chaleur d’un combat, d’une poursuite ou d’un défi, ou dans toute autre circonstance semblable. — Mais, dit le roi, tu n’as sans doute pas la prétention de passer pour avoir le cœur tendre, toi qui, comme je l’ai ouï dire, as toujours été le premier à l’escalade, et qui t’es toujours montré avide des plaisirs et des avantages qu’un cœur dur et un bras qui ne craint pas de verser le sang savent recueillir dans une ville prise d’assaut. — Sire, l’épée à la main, je n’ai jamais craint ni épargné vos ennemis. Un assaut est une affaire où l’on se bat en désespéré, et où l’on court des risques qui échauffent le sang d’un homme à un tel point que, par saint André ! une heure ou deux ne suffisent pas pour le refroidir : c’est ce que j’appelle un droit bien acquis de se livrer au pillage. Dieu veuille avoir pitié de nous, pauvres soldats ! le danger nous fait tourner la tête, et la victoire nous la fait perdre davantage encore. J’ai entendu parler d’une légion qui n’était absolument composée que de saints : ils devraient bien s’occuper à prier et à intercéder pour le reste de l’armée et pour tout ce qui porte le panache et le corselet, le pourpoint de cuir et le sabre. Mais ce que Votre Majesté me propose est tout à fait hors de la route que je me suis tracée, quoique je doive convenir qu’elle est assez large. Quant à l’astrologue, si c’est un traître, qu’il meure de la mort des traîtres ; je ne veux m’en mêler en aucune façon. Votre Majesté a dans l’antichambre son grand prévôt et deux de ses gens ; cette affaire est de leur ressort ; il ne convient pas qu’un gentilhomme écossais de ma race et qui a vieilli au service s’en mêle en rien. — Tu as, ma foi, raison, Balafré ; mais du moins il est de ton devoir de veiller à l’exécution de ma juste sentence, d’empêcher qu’on n’y apporte interruption. — Je le ferai contre tout Péronne, Sire ; Votre Majesté ne doit pas douter de ma loyauté en tout ce qui peut se concilier avec ma conscience, qui, je puis le dire, est assez large pour ma propre convenance et pour le service de Votre Majesté. Je me souviens d’avoir fait pour vous certaines choses, et j’aurais plutôt avalé le manche de mon poignard que de les faire pour tout autre. — N’en parlons plus, et écoute-moi. Quand Galeotti aura été introduit, et la porte fermée sur lui, mets le sabre à la main, et garde-la en dehors ; tu ne laisseras entrer personne. Voilà tout ce que je te demande. Va, et envoie-moi le grand prévôt. »

Le Balafré rentra dans la grande salle, et, un moment après, Tristan l’Ermite se présenta devant Louis.

— « Sois le bienvenu, compère, lui dit le roi ; que penses-tu de notre situation ? — Que nous pouvons nous considérer comme des gens condamnés à mort, répondit le grand prévôt, à moins que le duc ne nous envoie un sursis. — Sursis ou non, celui qui nous a fait tomber dans ce piège partira avant nous pour l’autre monde, en qualité de fourrier, pour nous préparer les logements, » dit le roi avec, un sourire féroce et diabolique. « Tristan, tu as exécuté bien des actes de bonne justice ; finis, je devrais dire funis, coronat opus[6]. Il faut que tu me serves fidèlement jusqu’à la fin. — Et je le ferai, Sire ; je ne suis qu’un homme comme un autre, mais du moins je suis reconnaissant. Tant que je vivrai, le moindre mot de Votre Majesté sera une condamnation aussi irrévocable, aussi ponctuellement exécutée que lorsque vous étiez assis sur votre trône. Je remplirai mon devoir entre ces murs aussi bien que partout ailleurs : qu’on fasse ensuite de moi ce qu’on voudra, je m’en soucie fort peu. — C’est ce que j’attendais de toi, mon cher compère ; mais as-tu de bons aides ? Le traître est un garçon vigoureux ; et sans doute il appellera au secours de toutes ses forces. L’Écossais ne fera que garder la porte, et c’est déjà beaucoup que je l’y aie décidé à force de flatteries et de cajoleries. Olivier n’est bon qu’à mentir, à flatter et à suggérer des conseils dangereux ; et, ventre-saint-Dieu ! je crois plus probable qu’il aura un jour lui-même la corde au cou, que de la lui voir jamais attacher au cou d’un autre. Croyez-vous avoir les hommes et les moyens nécessaires pour faire prompte et sûre besogne ? — J’ai avec moi Trois-Échelles et Petit-André, gens tellement experts dans leur métier, que, sur trois hommes, ils en auraient pendu un avant que les deux autres s’en fussent doutés ; et nous avons résolu unanimement de vivre ou de mourir avec Votre Majesté, sachant fort bien que, si vous n’existiez plus, il ne nous resterait guère plus de temps à vivre que nous n’en accordons à nos patients. Mais Votre Majesté voudra-t-elle bien me dire quel est le sujet sur lequel nous aurons à exercer notre talent ? J’aime à être sûr de mon homme ; car comme Votre Majesté se plaît quelquefois à me le rappeler, il m’est arrivé de temps en temps de me tromper, et, au lieu du criminel, d’étrangler un honnête laboureur qui n’avait point offensé Votre Majesté. — C’est la vérité. Sache donc, Tristan, que le condamné est Martius Galeotti… Cela t’étonne ; c’est pourtant comme je te le dis. Ce traître nous a amenés ici, au moyen de fausses et perfides insinuations, pour nous livrer tous sans défense entre les mains du duc de Bourgogne. — Mais ce ne sera pas sans que nous en tirions vengeance ; quand ce devrait être le dernier acte de ma vie, je lui ferai sentir mon aiguillon, comme une guêpe expirante, dussé-je être broyé l’instant d’après ! — Je connais ta fidélité, et je sais que, comme tous les honnêtes hommes, tu trouves du plaisir à remplir ton devoir : car la vertu, disent les savants, trouve en elle-même sa récompense. Mais va-t’en, et prépare les sacrificateurs ; la victime ne tardera pas à paraître. — Votre gracieuse Majesté désirerait-elle que l’exécution se fît en sa présence ? » demanda Tristan. — Louis rejeta cette offre ; mais il chargea le grand prévôt de tout disposer pour exécuter ponctuellement ses ordres au moment où l’astrologue sortirait de sa chambre à coucher. « Car, dit-il, je veux voir le scélérat encore une fois, ne fût-ce que pour observer comment il se comportera envers le maître qu’il a fait tomber dans le piège. Je ne serais pas fâché de voir l’appréhension d’une mort prochaine effacer les couleurs de ses joues enluminées, et ternir l’éclat de cet œil qui souriait si finement au moment même où il me trahissait. Oh ! si je tenais aussi l’autre traître, celui dont les conseils ont secondé ses pronostics ! Mais si je me tire de ce danger, prenez garde à votre pourpre, monseigneur le cardinal ; Rome perdrait sa peine à vouloir vous sauver…, soit dit sans offenser saint Pierre ni la bienheureuse Notre-Dame de Cléry, qui est toute miséricordieuse !… Eh bien ! qu’attends-tu ? Va préparer tes gens. Le traître peut arriver d’un instant à l’autre. Fasse le ciel qu’il ne conçoive aucune crainte, et que rien ne le retienne ! S’il ne venait pas ce serait une cruelle contrariété ! Va-t’en, donc, Tristan… ; tu n’avais pas coutume d’être si lent à remplir ta besogne. — Au contraire, Sire, car Votre Majesté disait tous les jours que j’y mettais trop de promptitude, que je me méprenais sur vos intentions, et que je saisissais un sujet pour un autre. Je désire donc que Votre Majesté veuille bien me donner un signe à l’aide duquel, au moment où vous prendrez congé de Galeotti, je puisse reconnaître si je dois ou non me mettre en besogne ; car j’ai vu deux ou trois fois Votre Majesté changer d’avis, et me blâmer de m’être trop hâté. — Créature soupçonneuse ! je te dis que mon parti est pris. Au surplus, pour mettre fin à tes remontrances, fais bien attention aux paroles que je prononcerai en me séparant de ce drôle. Si je lui dis : Il y a un ciel au-dessus de nous, remplis ton devoir ; mais si je dis : Allez en paix, tu reconnaîtras que j’ai changé d’avis. — Mon intelligence est parfois de l’espèce la plus épaisse et la plus lourde ; permettez-moi, Sire, de répéter ce que Votre Majesté vient de me dire : si vous lui dites d’aller en paix, ce sera le signe de me jeter sur lui ; si… — Non, idiot, non ; dans ce cas, au contraire, tu le laisseras aller en liberté. Mais si je lui dis : Il y a un ciel au-dessus de nous, alors élève-le de quelques pieds, et rapproche-le des planètes avec lesquelles il est si familier. — Je doute que nous en trouvions les moyens ici. — Eh bien, soit que tu lui élèves la tête, soit que tu la lui abaisses, peu importe, pourvu qu’il périsse. » Et un sourire effleura les lèvres du roi. — « Et le corps, reprit Tristan, qu’en ferons-nous ? — Laisse-moi réfléchir un moment : les fenêtres de la grande salle sont trop étroites, mais celle-ci[7], qui avance en saillie, est assez large. Vous le jetterez dans la Somme, et vous attacherez sur sa poitrine un papier où seront écrits ces mots : « Laissez passer la justice du roi. Les officiers du duc pourront s’en emparer, je le leur permets. »

Le grand prévôt quitta l’appartement de Louis, et appela ses conseillers dans une encoignure de la grande salle. Trois-Échelles y attacha contre la muraille une torche destinée à les éclairer. Ils s’entretinrent à voix basse, quoiqu’ils n’eussent pas à craindre d’être entendus, ni par Olivier le Dain, qui semblait plongé dans un accablement complet, ni par le Balafré, qui dormait d’un profond sommeil.

« Camarades, » dit le prévôt à ses deux satellites, « vous avez peut-être cru que votre vocation était finie ; peut-être même avez-vous présumé qu’au lieu de remplir notre ministère auprès des autres, nous les verrions remplir nos fonctions à notre égard : mais courage, mes amis, notre gracieux souverain nous réserve une noble expédition dans laquelle nous devons déployer notre valeur, comme des hommes qui désirent vivre dans l’histoire. — Oh ! oh ! je devine ce que c’est, dit Trois-Échelles ; notre patron est comme les anciens Césars de Rome, qui, lorsqu’ils étaient réduits à la dernière extrémité, et qu’ils se voyaient, comme nous disons, au pied de l’échelle, choisissaient parmi les ministres de leur justice quelque homme habile et expérimenté qui pût épargner à leur personne sacrée la tentative maladroite d’une main novice ou peu légère dans l’exécution de nos mystères. C’était une excellente coutume pour les païens, mais, comme bon catholique, je me ferais scrupule de porter la main sur le roi très-chrétien. — Bah ! vous êtes trop scrupuleux, confrère, dit Petit-André ; si le roi donne l’ordre de sa propre exécution, je ne vois pas quel droit nous aurions d’y résister. Celui qui vit à Rome doit obéir au pape. Les gens du grand prévôt doivent exécuter les ordres de leur maître, comme lui-même ceux du roi. — Silence, drôles ! dit le grand prévôt ; il ne s’agit nullement de la personne du roi, mais bien de celle de cet hérétique grec, de ce païen, de ce sorcier mahométan, Martius Galeotti. — Galeotti ! reprit Petit-André : cela me semble beaucoup plus naturel ; je n’ai jamais connu aucun de ces faiseurs de tours passant leur vie, comme on peut dire, à danser sur une corde horizontale, qui ne l’ait terminée par une dernière gambade au bout d’une corde perpendiculaire… Tchick[8] ! — Mon seul regret, » dit Trois-Échelles en levant les yeux au ciel, c’est que cette pauvre créature mourra sans confession. — Bon ! bon ! reprit le grand prévôt ; c’est un hérétique, bien certainement un nécromancien : l’absolution d’un couvent entier de moines ne pourrait le soustraire à la damnation éternelle. D’ailleurs, s’il désire se confesser, tu peux fort bien, Trois-Échelles, lui servir de père spirituel. Mais ce qui est plus important, c’est que je crains que vous ne soyez forcés de faire usage du poignard, camarades, car vous n’avez pas ici les instruments nécessaires à l’exercice de votre profession. — Veuille Notre-Dame de Paris me préserver d’être jamais pris au dépourvu lorsqu’il s’agit d’exécuter les ordres du roi ! s’écria Trois-Échelles. Je porte toujours sur moi un cordon de Saint-François qui me fait quatre fois le tour du corps, et à l’extrémité duquel il y a un joli nœud coulant ; car je suis de la confrérie de Saint-François, et je pourrai en porter le froc quand je serai in extremis… grâce à Dieu et aux bons pères de Saumur. — Et moi, dit Petit-André ; j’ai toujours en poche une bonne poulie, une vis, et tout ce qu’il faut pour la fixer solidement, dans le cas où nous nous trouverions dans les lieux où les arbres seraient rares ou ayant leurs branches à une trop grande distance de la terre. C’est une bonne et sage précaution. — Eh bien ! voilà notre affaire, reprit le grand prévôt ; vous n’avez qu’à attacher votre poulie dans cette poutre qui est au-dessus de la porte, ensuite vous y passerez la corde. J’amuserai le drôle par quelques menus propos lorsqu’il sortira de la chambre du roi, et pendant ce temps-là vous lui jetterez adroitement le nœud coulant sous le menton, et puis… — Et puis nous tirerons la corde, dit Petit-André, et tchick !… notre astrologue se rapprochera du ciel, car ses pieds quitteront la terre. — Mais, reprit Trois-Échelles, ces messieurs ne nous aideront-ils pas, ne fût-ce que pour faire un petit apprentissage dans notre profession ? — Non, non ! répondit Tristan ; le barbier est excellent pour imaginer le mal, mais il laisse aux autres le soin de l’exécuter. Quant à l’Écossais, il gardera la porte pendant que nous serons occupés d’une opération à laquelle son manque de dextérité et de courage ne lui permettra pas de prendre une part plus active. Chacun son métier. »

Avec une activité et une sorte de plaisir qui leur faisaient presque oublier la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient eux-mêmes, les dignes exécuteurs des ordres du grand prévôt préparèrent leur corde et leur poulie de manière à mettre à exécution la sentence prononcée contre Galeotti par le monarque captif, chacun d’eux paraissant se féliciter que sa dernière action se trouvât en telle conformité avec toutes celles de sa vie passée. Tristan l’Ermite, assis à quelques pas, regardait leurs apprêts avec une sorte de satisfaction, tandis qu’Olivier ne paraissait faire aucune attention à eux ; et si Ludovic Lesly fut éveillé par le bruit qu’occasionnaient ces préparatifs, il ne les regarda que pour se convaincre que les trois amis s’occupaient d’affaires entièrement étrangères à ses devoirs et dont on ne pouvait en aucune manière le considérer comme responsable.



    duc de Berri, frère de Louis XI, reçut la Normandie par le double traité du 30 octobre 1465 ; le roi ne vint à Péronne que postérieurement à ce traité ; et le duc de Guienne (ainsi nommé parce que, depuis cette époque, il avait renoncé à la Brie, à la Champagne et à la Normandie, pour cet autre apanage) ne mourut empoisonné, comme on le crut généralement, que quelque temps après. a. m.

  1. Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate.
    Dante, Inferno, lib. I.
  2. C’est-à-dire Jan (ou Jean) Double-bière. a. m.
  3. C’est là un des anachronismes que se permet quelquefois notre auteur. Charles,
  4. L’Église grecque, qui reconnaît deux personnes en Jésus-Christ, la divine et l’humaine, n’honore pas Marie comme Mère de Dieu, mais seulement comme Mère du Christ. a. m.
  5. En parcourant les passages correspondants dans la vieille chronique manuscrite, je ne pus m’empêcher d’être étonné qu’un prince doué d’autant de jugement que l’était certainement Louis XI, eût pu se laisser aveugler par un genre de superstition dont on ne croirait pas capables les sauvages les plus stupides ; mais les termes de la prière que fit le roi dans une occasion pareille, et qui nous ont été conservés par Brantôme, sont tout aussi extraordinaires.
    (Note de l’auteur.)
  6. Jeu de mots entre finis, fin, et funis, corde. La fin, je devrais dire la corde, couronne l’œuvre. a. m.
  7. Le texte dit oriel, mot qui n’est pas anglais. Ce mot signifie proprement un oratoire, comme il en existe dans les maisons particulières des catholiques anglais. a. m.
  8. Dernier cri du pendu. a. m.