Quelques Odes de Hafiz/7

Traduction par A.L.M. Nicolas.
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, LXXIIIp. 33-37).
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VII


D’un côté le temps de la jeunesse, d’un autre les jardins fleuris. Les roses semblent donner cette bonne nouvelle au rossignol mélodieux.


Ô Zéphyr, si tu viens à passer près des jeunes plantes de la prairie, présente mes respects au cyprès, aux roses, aux basilics.


Ô toi qui si coquettement formes de tes cheveux ambrés de ravissantes boucles qui encadrent ton visage, oh ! ne martyrise pas ainsi mon cœur, mon cœur déjà si profondément plongé dans le vertige.


J’ai bien peur qu’un jour ceux qui se moquent si ouvertement des buveurs ne finissent eux-mêmes par porter en offrande toute leur dévotion à la taverne.


Sois l’ami de ceux qui aiment Dieu ; car, dans l’arche de Noé, il était une terre qui n’eut rien à voir avec le déluge universel[1].


Va-t-en, sors de ce monde et ne sollicite pas de lui un morceau de pain, car ce mauvais hôte finit toujours par tuer ses convives[2].


Oh ! si c’est avec ce charme que la servante du cabaret remplit son office, je veux désormais que mes sourcils servent de balai au seuil de la taverne.


Chacun ici-bas aura pour couchette deux poignées de terre. Dis donc aux riches : quel besoin avez-vous d’élever jusqu’aux nues les murs de vos palais ?


Je ne sais vraiment pas ce que tu veux faire avec ta chevelure, car tu mets en désordre tes boucles qui embaument le musc[3].


Oh ! ma lune de Chanaan[4], le trône d’Égypte est désormais ta propriété, le temps est donc venu pour toi de dire adieu à la prison[5].


Ô Hafiz, bois du vin, sois insouciant, sois joyeux, mais ne fais pas, comme les autres, du Koran un objet de ruse et d’hypocrisie[6].


  1. Ceux qui aiment Dieu sont les prophètes. Mohammed a dit : « Les gens de ma maison sont comme ceux de l’arche de Noé ; tous ceux qui y entrèrent furent sauvés, ceux qui restèrent dehors furent noyés. » C’est en conformité avec ce Hadis que Hafiz a dit : « Attache-toi aux pas des hommes du prophète afin d’être délivré de la tempête et de l’ignorance ; car, dans les déserts de l’erreur tu mourras. »
  2. Quelques manuscrits donnent ici ce vers : « Tu n’apprendras jamais un mot des mystères de la création, tant que dans ce monde des possibilités, tu ne seras pas hors de toi-même. »
  3. Quelques manuscrits donnent ici ce vers : « Le royaume de la liberté et la résignation sont un trésor qu’aucun sultan ne pourrait acquérir par la force de son sabre. »
  4. Joseph.
  5. Ô âme du royaume d’Égypte, c’est-à-dire du royaume des cieux ou bien encore du royaume où l’on a abandonné tout désir du monde. Ce royaume t’a appartenu, maintenant il est temps que tu sortes de cette vie corporelle. Dans les hadis il est dit : « Ce bas monde est la prison pour les croyants et le Paradis pour les infidèles. » C’est pour cette raison que le marcheur dans la voie spirituelle désire se débarrasser des liens du corps. Djellal-ed-Din a dit : « Si la mort est un homme, dites-lui de venir chez moi — pour que je l’embrasse étroitement. Je prendrai d’elle une âme immortelle, — elle prendra de moi un vieux vêtement bariolé. » Hafiz dit aussi : « Mon corps est un rideau pour mon âme. Il serait bon que j’éloigne de moi ce rideau. Cette cage est mauvaise pour moi dont la voix est mélodieuse, je veux partir pour les jardins célestes, puisque je suis un oiseau des bosquets du Paradis. »
  6. Allusion aux hypocrites qui cachent leurs déportements sous le voile de la religion. On peut penser aussi qu’il s’agisse ici des Sunnites qui, combattant les Persans, imaginèrent de mettre le Koran au haut d’un étendard et marchèrent ainsi à l’ennemi. Les Chiites n’osèrent tirer sur le livre sacré et furent vaincus.