Quelques Odes de Hafiz/6

Traduction par A.L.M. Nicolas.
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, LXXIIIp. 26-31).
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VI


Mon cœur m’échappe des mains, ô hommes compatissants ! Pour l’amour de Dieu ! au secours ! hélas ! mon secret le plus caché va être dévoilé.


Nous voguons sur le vaisseau du monde : ô vent favorable ! lève-toi, il se peut que grâce à toi nous revoyions l’objet chéri de notre cœur[1].


La faveur de ce monde n’est qu’une fable, une fable d’à peine dix jours de durée. Ô amie, ne laisse donc point échapper cette occasion de faire un peu de bien à ceux qui t’aiment.


Le miroir d’Alexandre n’est que la coupe de Djem — considère cette coupe, elle t’apprendra l’état de Darius[2].


Ô toi qui es si généreuse, daigne t’informer, ne fût-ce que sous la forme d’un remerciement à Dieu pour la santé dont tu jouis, de l’état du pauvre derviche dénué de tout.


La paix des deux mondes repose sur ces deux mots : bienveillance envers les amis, modération envers les ennemis.


Il ne nous a pas été donné accès dans la demeure de la bonne renommée : si tel que nous sommes tu te nous agrées pas, va, change les arrêts du destin[3].


Cet amer[4] qu’on qualifie de mère de tous les vices est pour nous plus appétissant, plus doux qu’un baiser sur la joue d’une vierge.


Ne fais point le revêche, car, tu le sais, notre puissante amie pourrait en retour, allumée par le feu de la revanche, te consumer comme une résine[5], le caillou le plus dur étant entre ses mains mou comme de la cire.


Dans ta détresse efforce-toi de te divertir : aie recours à l’ivresse, car cette alchimie de l’être réduit même un Karoun[6] à la mendicité.


Hier, sur le soir, entre les roses et le vin le rossignol chantait joyeusement : apportez la coupe. Oh ! vous tous qui êtes pris de vin, salut sur vous.


Ce n’est pas de plein gré que Hafiz a endossé ce froc souillé de vin. Ô vous, cheikh plein de pudeur, sachez-le et excusez-moi[7].


  1. Sorti des mains de Dieu et lancé dans le néant de l’existence, l’homme doit aspirer à retrouver la divinité. Les pièges de ce bas monde, les illusions ou plutôt la fantasmagorie d’ici-bas nous trompent et cherchent à nous égarer : perdus sur l’immensité de cet océan sans limite, le poète appelle à lui le vent favorable qui, le poussant dans la bonne direction, le fasse arriver au but pour lequel il a été créé.
  2. Le miroir d’Alexandre, la coupe de Djem : deux objets magiques dans lesquels on pouvait voir ce qui se passait dans le monde. Tu apprendras l’état de Darius, c’est-à-dire tu te rendras compte du néant des grandeurs humaines et de la rapidité de leur chute.
  3. « Ne blâme pas les savants, ô dévot adorateur des choses extérieures, ô dévot dont l’argile est pur, car on ne te rendra pas responsable des fautes d’autrui. » On lit dans le Koran : « On ne rend pas responsable quelqu’un d’un péché commis par autrui. » — « Que je sois bon ou mauvais, va, et occupe-toi de tes affaires, chacun récoltera ce qu’il aura semé. » Ce dernier vers est conforme au verset qui dit : « Ce bas monde est une terre cultivée pour l’autre vie. »
  4. Le vin.
  5. Le texte porte « chandelle ».
  6. Karoun, Corée, cousin de Moïse célèbre par ses immenses richesses : Corée et Djemchid sont les termes de comparaison les plus fréquents pour indiquer un homme possédant tous les trésors de ce monde.
  7. Avant ce vers un manuscrit porte celui-ci : Ces vers persans chantés par le chanteur et par de joyeux convives, mettraient en branle les vieux les plus dévots.