Quelques Odes de Hafiz/8

Traduction par A.L.M. Nicolas.
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, LXXIIIp. 39-42).
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VIII


Ô Zéphyr ! dis à cette charmante gazelle, le plus doucement possible : c’est toi qui es cause que nous errons sur les montagnes et dans les plaines[1].


Pourquoi celle dont les paroles sont si douces — puisse sa vie se prolonger — pourquoi ne s’informe-t-elle pas de ce pauvre perroquet qui aime tant le sucre ?


Serait-ce la fierté que t’inspire ta beauté, ô rose, qui ne t’a point permis de t’informer de l’état du pauvre Rossignol au désespoir ?


Je ne sais vraiment pas pourquoi ces belles à taille élancée, aux yeux noirs, au visage dont l’éclat rivalise avec celui de l’astre des nuits, éprouvent de l’éloignement pour toute liaison amoureuse.


Le seul défaut que l’on puisse relever dans ta ravissante beauté, c’est que les jolis visages sont d’ordinaire privés de ce grain de beauté qui est l’emblème de l’amour et de la fidélité[2].


Quand tu seras en compagnie de ton ami vidant joyeusement ta coupe, aie au moins un souvenir pour les pauvres amis qui n’ont que du vent dans la leur.


C’est avec la gentillesse, l’amabilité qu’on capture le cœur des hommes de goût ; ce n’est pas avec un filet et des grains de froment qu’on prend l’oiseau intelligent.


Quoi de surprenant à ce que, entendant les vers de Hafiz, le Zohré, dans le ciel, transporté de joie et d’allégresse, excite à la danse même les enfants de Jésus[3] !


  1. Ce passage fait allusion à Medjnoun, qui, malheureux dans son amour pour Leila, s’en alla, de désespoir, vivre avec les bêtes féroces sur les montagnes.
  2. Ta beauté est parfaite, mais tu manques, hélas ! de cette fidélité qui en rehausserait encore l’éclat. Allusion aux difficultés qu’éprouve le Saleq pour rencontrer la Divinité, celle-ci semble prête à se montrer, puis disparaît tout à coup derrière de nouveaux obstacles.
  3. Hafiz, Hatif, Saadi, l’auteur du Mesnévi, et bien d’autres, expriment, d’une façon toujours saisissante, l’opinion que la différence des religions n’existe pas ou tout au moins n’a aucune importance. Juifs, Chrétiens, Guèbres, Idolâtres, adorent Dieu ; la Synagogue, l’Église, le Pyrée, la Pagode sont des temples élevés à la plus grande gloire de Dieu. Qu’y a-t-il de surprenant à ce que la planète Vénus, applaudissant à cette pensée dont sont empreints les vers du poète, aussi bien qu’à cette recherche continue de la Divinité qu’il conseille à ses lecteurs, qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’elle fasse partager son allégresse aux sectateurs de toutes les religions qui, sous une autre étiquette que l’Islam, ont, eux aussi, tendu toutes les forces vives de leur âme vers le but que poursuivent les Soufis ?