Prudence Rocaleux/08

La bonne presse (p. 164-184).


CHAPITRE VIII


Ce fut en chantonnant que Prudence se leva le 1er octobre. Elle trouvait la vie incomparable. Son sommeil n’avait même pas été troublé par ses lauriers futurs, bien qu’en s’endormant, elle pensât aux ovations qui l’attendaient.

Elle se voyait, s’avançant sur la scène, les lèvres fleuries de sourire, le fard du succès aux joues, les bras chargés de roses, envoyées par ses admirateurs… Elle supprimait trente ans de moins à son âge, et elle apparaissait comme une sylphide.

Le sommeil l’avait prise durant ces enivrants mirages, et elle s’était réveillée éperdue de joie. Son départ s’accomplissait dans les meilleures conditions…

Quand elle eut servi le petit déjeuner, elle s’attabla devant son café et ses tartines de beurre. Elle portait la cuillère à sa bouche, quand Jacques vint :

— Ah ! bonne Prudence, je vois votre figure réjouie et je vais vous combler de plus de bonheur encore : Je suis fiancé !…

Une bombe eût éclaté aux pieds de Prudence qu’elle n’eût pas ressenti un choc plus effroyable.

Elle bondit littéralement de sa chaise en suffoquant. Sa cuillère tomba, son bol de café se renversa, et elle cria :

— Vous allez vous marier !

Devant le rire heureux du jeune homme, elle reprit :

— Vous vous mariez et je ne me doutais de rien… Pourtant, vous m’aviez promis de m’avertir, afin que je voie celle que vous avez choisie, avant de conclure un accord !… Ah ! M’sieu Jacques, c’est mal de vot’ part ! Pourvu que vous ne vous trompiez pas !… les jeunes gens sont si bêtes…

— Merci, bonne Prudence…

— Ce n’est pas de leur faute… ils naissent comme ça… Ils sont candides et, comme les chevaux, ils ont des œillères… Y n’ voient plus que celle qui les a attirés, et le reste ne compte pas ! Vous n’avez pas été trop vite, au moins, dans cette grande résolution ?

— Soyez tranquille… elle vous plaira… Si vous ne partiez pas aujourd’hui, vous la verriez demain, car elle viendra dîner en famille…

— Demain ? Je ne pars plus !

— Ne reculez pas votre départ…

— Elle dînera ici, et je n’y serais pas !

— Vous la verrez plus tard !

— Et je ne fabriquerais pas de premier dîner ? Jamais ! je veux que ce repas soit réussi… Ce serait un déshonneur pour moi de n’y pas mettre la main !… J’ai de la conscience…

— On aurait commandé chez le traiteur…

— Le traiteur ! pour que vous mangiez des quenelles sans œufs et du beurre sans crème…

— Halte-là ! à Lyon, tous les traiteurs sont honnêtes…

— Bon !… mais moi, j’ai de l’amour-propre pour mes patrons et surtout depuis que je suis sacrée artiste… J’ vas envoyer une dépêche à Julie… J’ savais bien que je l’enverrais ! un retard de deux ou trois jours, ce n’est rien !… Le temps est au beau et il y restera. Et puis, si je tâte de la pluie à la campagne, cela ne sera pas un mal… Je la verrai sous tous ses aspects…

— Je suis désolé, Prudence, de retarder votre voyage.

— Ah ! ben… rentrez votre désolation ! Je ne pourrais pas tenir en place » si je savais vot’ fiancée, dînant ici, sans que j’y soye. Non, il me serait impossible de supporter ça… Ce matin, quand je me suis levée, quéque chose me disait que je ne partirais pas et, cependant, cette idée ne me causait pas de chagrin. Cela me paraissait même un peu étonnant… Maintenant, je comprends ! Vous alliez m’annoncer vot’ bonheur et cela me rendait gaie… Elle est gentille vot’ fiancée ? C’est-y celle que vous avez rencontrée dans la rue ?

— Oh ! pas du tout… s’écria Jacques en riant, car il se souvenait de cette histoire burlesque.

D’ailleurs, si Prudence lui en parlait, c’était un peu pour se moquer de lui.

— Comment est-elle vot’ petite demoiselle ?

— C’est une blonde charmante… Elle a des yeux bleus, un joli front et un menton avec des fossettes… Je l’aime, c’est-à-dire que je la trouve parfaite…

— Vous êtes un heureux homme !

Jacques se sauva en riant. C’était un homme heureux en effet, et sa chère fiancée représentait l’univers pour lui. Il l’avait rencontrée chez de bons amis et leur accord s’était précipité. Les familles se convenaient, les intéressés s’attiraient. Mme Dilaret était dans la joie parce que sa future belle-fille lui plaisait sur tous les points.

Quand elle sut que Jacques avait annoncé ses fiançailles à Prudence, elle alla, elle aussi, vers la cuisine, pour recueillir les impressions de son originale cuisinière.

— Alors, Prudence, vous êtes contente ?

— Je le serai seulement tout à fait quand j’aurai vu la jeune fille… Je crois que je serai satisfaite parce que M’sieu Jacques a un peu de mes goûts…

— C’est plutôt inattendu ! Mon fils m’a appris que vous retardiez votre voyage… Je le regrette pour vous et je trouve que c’est inutile…

— Madame ne voudrait tout de même pas que je ne mette pas la main à la pâte à ce premier dîner qui va avoir la petite future ici ?

— Mais, du moment que vous aviez prévenu la personne qui doit vous remplacer… Elle doit bien venir ce matin, n’est-ce pas ?

— Oui, Madame, mais comme elle n’est pas de la maison, elle saurait pas y faire comme moi…

— Je n’en disconviens pas, et cela me tourmentait même un peu…

— Ah ! je ne le fais pas dire à Madame ! Nous ne serons pas trop de deux, elle aura de la besogne, je saurai lui en donner ! Puis, elle sera mieux au courant durant mon absence, et je partirai plus tranquille…

— Puisque cela vous arrange et moi aussi, tout est parfait !…

Prudence sortit, envoya son télégramme. Cela l’ennuyait un peu, mais elle éloigna les regrets.

D’ailleurs, la perspective de ce dîner l’intriguait trop pour que la remise de son voyage l’affectât outre mesure. Puis, c’était une joie différée seulement et, comme elle se le disait dans sa logique, c’était toujours une distraction à venir.

Elle frotta, rangea, épousseta, jusqu’à l’arrivée de sa remplaçante qui se prénommait Eudoxie et qui fut ravie d’être initiée aux rouages coutumiers de la maison.

— J’ suis bien contente de vous voir là… On est si malagauche quand on sert dans une maison pour la première fois ! Quand je saurai où tout pose, je serai franche dans mon service…

— Dites donc, Eudoxie, je vais vous apprendre une nouvelle : si je recule mon départ, c’est parce que not’ jeune monsieur va se marier !…

— Oh ! oh !

— Ça va installer un peu de gaieté dans la maison… du mouvement, des allées et venues ! Je me sens toute rajeunie ! Ah ! un souffle d’amour dans une demeure, ma chère, ça devient du vent ! Tout est bousculé, gonflé, planant ! Je me crois sur une autre planète ! Il fait beau, mais y aurait de la boue par terre, que je ne la verrais pas !… Tout est doré !

— Que vous v’là excitée !… Vous seriez la fiancée que vous ne le seriez pas davantage !…

— Y ne s’agit pourtant pas de perdre la cervelle. Nous allons composer pour demain un de ces dîners à la pépère, comme disait mon défunt… Êtes-vous fine cuisinière ?

— Dame ! je m’y connais un peu…

— Je ne parle pas de ces gargottades qui ont du piment sans fond… Je parle de viande sérieuse accompagnée de riens précieux… Une galantine de volaille truffée… une croûte aux champignons, des ris de veau relevés…

— Oh ! oh ! en temps de guerre…

— Nous parlerons de la guerre après ! Aujourd’hui faut fêter des fiançailles et excursionner chez les fournisseurs pour se munir de bonnes denrées ; c’est notre devoir… Quand ce sera fini, nous repenserons à c’te guerre de misère et nous nous priverons… Nous allons faire nos courses ensemble…

— À vos ordres, Prudence.

Pour Prudence, c’était un régal de commander parce qu’elle se sentait une âme d’autocrate. Heureusement pour elle, Eudoxie, en état d’infériorité de par sa méconnaissance des habitudes, se laissait faire docilement, il n’y eut donc pas de heurts entre les deux femmes…

Tous les préparatifs s’élaborèrent au long de la journée dans la plus joyeuse concorde, et Mme Dilaret, sans avoir à s’occuper de quoi que ce fût, ne put qu’approuver l’ordonnance du repas, quand elle lui fut soumise.

Elle admira sincèrement le travail des deux organisatrices et les félicita.

— J’espère que nos deux fiancés goûteront de nos plats, dit Prudence… Ordinairement, les amoureux ne savent pas manger… Ils se regardent et ne voient pas ce qui est dans leur assiette. Madame leur recommandera de ne pas être, aussi bêtes…

Mme Dilaret ne retint pas son rire.

— Madame n’a pas besoin de se moquer ! Je sais ce que je dis… Moi, quand je me suis fiancée à mon défunt, j’avais une boule… là… dans la gorge… Maman nous avait fricassé un civet de lapin avec des pommes de terre — et Dieu sait si j’aimais ce plat ! — eh ben ! je n’ai pas pu en avaler une bouchée… J’étais furieuse le lendemain… et maman m’a dit : « C’est l’amour, ma fille… » Alors, pisque demain, il s’agira encore d’amour, je préviens Madame… que notre future petite Madame ne soit pas émue, ce n’est vraiment pas la peine, l’amour ne vaut pas un bon dîner…

Eudoxie ne garda pas son sérieux non plus et dit :

— Vous n’encouragez guère les « promis » !…

Pour le dîner de ce jour fameux, ces dames dressèrent le couvert avec beaucoup de joie.

À 20 heures, les invités étaient dans le salon, et Prudence n’avait pas encore vu la jeune fille, Eudoxie étant allée ouvrir la porte.

Jacques cependant, avant de prendre place à table, voulut présenter sa fiancée à la bonne Prudence et, avec la façon simple qui le caractérisait, il l’emmena tout bonnement vers l’office.

Prudence, à leur entrée, portait à deux mains une pile de huit assiettes.

Quand elle aperçut la jeune fille, elle poussa un cri perçant et, dans son désarroi, la vaisselle tomba dans un fracas assourdissant.

— Ah ! bien… s’écria Jacques dans un éclat de rire, vous défendez l’émotion aux autres et vous brisez la porcelaine !

— Que je suis désolée, ajouta Janine la fiancée… Je ne pense pas que ce soit ma vue qui ait occasionné ce dégât ?

Prudence était rouge et balbutiait :

— Non… non… Mademoiselle.

Elle se baissa pour ramasser les morceaux, aidée d’Eudoxie accourue au bruit.

— Attendez un peu que je vous présente ma fiancée, Mlle Janine Priale… et cette casseuse d’assiettes est notre originale Prudence… Je pensais bien qu’elle aurait pour vous une bienvenue extraordinaire, mais je ne m’attendais pas à une salve d’artillerie aussi bruyante…

— C’est de la vaisselle blanche, bégaya la pauvre femme, cela porte bonheur…

— Alors, tout va bien !

— C’est une consolation, renchérit Janine.

— Maintenant, reprit Jacques, vous nous expliquerez pourquoi vous avez poussé ce cri de sauvage en nous voyant !…

— Parce que je sentais que les assiettes allaient tomber… Je pensais : patatras ! ça va filer de mes doigts ! Alors, vous comprenez, M’sieu Jacques, dans quel état je me trouvais ! Mam’zelle m’excusera… je lui ai peut-être fait peur ?

— Oh ! non, Prudence, j’ai les nerfs solides !

— Tant mieux ! faut les avoir en fer pour se marier…

— Dites donc, Prudence, ne nous découragez pas ! s’exclama Jacques amusé…

— Oh ! ce que je dirai, et pis rien du tout, ce sera du pareil au même… Ça ne servira à rien !

— Bon, nous sommes fixés… Maintenant, ne nous faites pas attendre… je me sens une faim de loup qui grandit !

— Moi aussi ! s’écria Janine joyeusement… et il y a un fumet dans cette cuisine qui augmente encore mon appétit…

Les deux jeunes gens se sauvèrent, la main dans la main, et Prudence les regarda disparaître.

— Eh ben ! eh ben !… en v’là une affaire ! Si je m’attendais à ça !

— Quoi que vous avez donc eu, Prudence ? s’informa Eudoxie, tout en manœuvrant une pelle pour rassembler les débris.

— Ben !… vous savez, M. Rembrecomme qui a été assassiné ?

— Oui, celui dont on n’a pas encore trouvé l’assassin ? C’est une drôle d’affaire aussi, ça !

— Oui, pour sûr, il a un fils. Eh ben ! ce fils avait une secrétaire pour lui ouvrir ses enveloppes. Eh ben !… c’te secrétaire, c’est elle !

— Oh ! c’te fiancée ?

— Comme j’ vous le dis ! et je ne me trompe pas. Vous pensez quel coup cela m’a fait ! Je veux bien croire qu’elle en tient pour not’ jeune monsieur, mais le voir qu’il l’aime, alors qu’elle roulait des yeux ambitieux à ce Rembrecomme, ca m’a bouleversée jusqu’à la casse…

— Ça c’est du morfondant !

— J’ vas le dire à Madame… Mam’zelle Julie m’a bien dit que c’était une cousine… et vous croyez ça, vous ?

— Mon Dieu ! ce sont des choses qui arrivent !

— C’est pas clair ! me v’là déballée comme un sac de sucre… J’suis par terre, quoi !… Heureusement que vous allez faire le service… Moi, je ne pourrais pas ! Voir un bon petit jeune homme précipité dans la tromperie… ça me cuit le cerveau… Sa cousine ! elle n’a pas l’air d’une cousine !

— Vous allez peut-être un peu fort !

— Moi, je pense au bonheur de not’ jeune homme… une personne qui va s’amuser à ouvrir des lettres tous les matins chez un cousin, c’est pas du sérieux… Encore qu’il y aurait du vrai, c’est pas une occupation…. On fait l’ ménage le matin, des courses, mais on ne se faufile pas chez un jeune homme… Il faut que je prévienne Madame… Je suis sûre qu’elle aura de l’horreur pour c’te façon de se conduire…

— À vot’ place, je ne me mêlerais pas de ça… c’est risquer sa place, et nous avons un si bon métier ! C’est le meilleur des meilleurs quand on veut bien y réfléchir…

— Je ne veux pas avoir un péché sur la conscience… et, dans la publication des bans, il y a : « si vous connaissez un empêchement à ce mariage ». J’en connais un… C’est pas naturel de crier : « Bonjour, Marcel ! » avec un air riant.

— Moi, je n’y vois pas de mal ! Quand on est gai, on dit bonjour en riant, à tout le monde… et pensez aussi qu’on dit dans les bans : faut pas faire obstacle par malice.

— J’y mets pas de malice, mais de l’honnêteté…

Il y eut un petit silence durant lequel les deux femmes achevèrent les préparatifs, puis Eudoxie murmura timidement :

— Dites, Prudence, j’crois qu’il est temps d’annoncer le dîner… Tout me semble à point.

— C’est vrai, qu’est-ce que nous attendons ! Ce dîner me sort de la tête, tellement je suis tourneboulée par c’te catastrophe…

— Vous en faites pas ! Y s’arrangeront.

Prudence reprit son sang-froid, comme si elle remettait sur son épaule un fardeau un peu lourd, puis elle procéda à la présentation des plats qu’Eudoxie porterait aux convives.

Sa compagne lui recommanda :

— Tout en servant, écoutez bien ce que l’on dit…

— N’ayez pas peur… j’ai l’habitude…

— On s’instruit, vous comprenez…

— Pour sûr ! y en a qui disent qu’on s’instruit en voyageant, mais on en apprend beaucoup plus en écoutant à table ! C’est moins fatigant et moins dépensant…

Là-dessus, Eudoxie partit pour la salle à manger. Quand elle en revint, Prudence la questionna :

— Ça va ?

— Oui… mais y s’ tiennent encore tous bien…

— Oui, il faut attendre les vins… Ici, c’est plutôt le bourgogne qui délie les langues.

Prudence prépara le second service, et Eudoxie l’attendit pour le servir.

Quand elle fut partie, la pauvre Prudence s’assit pour réfléchir. Elle voyait la lune de miel dans un ciel nuageux, et elle se demandait comment elle pourrait entamer une conversation sérieuse avec sa maîtresse. Elle n’ignorait pas qu’il n’est pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Elle craignait que Mme Dilaret, déjà subjuguée par sa belle-fille, ne voulût pas se rendre à l’évidence… « Et pourtant, se répétait Prudence, mon devoir est là… il faut que je dise ce que j’ai vu. »

Eudoxie réapparut en disant :

— Ils commencent à s’échauffer un peu… L’oncle de la demoiselle a l’air d’un brave type. Ils sont en train de parler culture… Il paraît qu’il a un château avec des fermes. La fille ne savait même pas que le blé se sème en automne ! Vous parlez d’une délurée !

— Quand je vous disais qu’elle aime mieux ouvrir les lettres de son cousin !… Trouvent-ils le dîner bon, au moins ?

— Pour ça, y n’ sont pas avares de compliments… La petite fait les yeux doux à son galant, mais elle ne laisse pas une bouchée de ris de veau…

— L’amour ne leur serre pas l’estomac ! J’vous dis que le sentiment n’y est pas !

— Ça n’a pas l’air ! Vous qui aviez peur qu’ils ne mangent pas ! Ah ! misère ! pourvu qu’il nous reste quéque chose !

— Ne vous rendez pas malade… j’ai prélevé not’ part… Nous avons besoin d’être bien nourries, parce que nous avons le bonheur en moins et la fatigue en plus !

— Ah ! vous savez trouver les choses raisonnables…

Quand le dessert fut sur la table, Eudoxie prévint sa compagne :

— Y commencent à s’épancher… M’sieu Jacques raconte des histoires des centraux qu’il dit… et c’est à mourir de rire.

— J’ connais ça les centraux… oui, les empires centraux… Je ne savais pas que c’était si rigolo ces peuples-là !

— Oh ! là ! là ! on dirait des gosses ! Ça se fait des niches…

— Eh ben ! qu’ils s’amusent !… En attendant, buvez-moi un verre de Bordeaux… c’est du vieux… Ne le noyez pas dans de l’eau, ce serait un crime…

— C’est que moi, sans eau… je…

— Allez donc… on ne marie pas son jeune monsieur tous les jours… Encore que vous seriez un peu grise…

— C’est que je deviens vite noire…

— Ah ! bah !

— C’est pas enviable…

— Je vous garderai le secret.

Malgré ces encouragements, Eudoxie garda sa tête. Quand les deux femmes enlevèrent le couvert, laissant dans le salon les convives devant le café et les liqueurs, elles le firent en silence et sans rien ébrécher.

Bientôt la maison devint silencieuse, et les cuisinières songèrent à prendre un repos bien mérité. Dans son lit, Prudence songeait :

— Tout s’est très bien passé… le dîner était réussi et la table bien arrangée. Tiens, à côté, il y a Eudoxie qui ronfle… Il faut que j’en fasse autant pour être d’aplomb au réveil…

Le lendemain, elle était debout à l’heure ordinaire et, quand elle put voir Mme Dilaret seule, elle se précipita :

— Madame connaît ma casse d’hier ?

— Oui, Prudence, et je n’ai pas été très satisfaite de cette manifestation.

— Madame me pardonnera… il y a six assiettes en morceaux, mais je veux bien les remplacer…

— Nous en reparlerons.. Dans tous les cas, je vous sais gré de votre franchise.

— J’suis honnête…

— Eudoxie vous a bien secondée ?

— Elle est tout à fait bien… vive et adroite…

— C’est parfait ! vous savez reconnaître les qualités de vos collègues…

— Oh ! je dévoile les défauts aussi !

— Elle en a ?

— Pas elle encore, Madame.

— Qui donc ?

— Eh bien ! ce que j’ai à dire à Madame est fort ennuyeux, mais comme ça me resterait sur le cœur et que je n’en pourrais plus dormir, je préfère m’en débarrasser pendant qu’il est encore temps ! D’ailleurs, des fiançailles, c’est plus vite rompu qu’un mariage…

— Quoi ! Que me dites-vous ? s’écria Mme Dilaret en sursautant.

— C’est encore par rapport à l’assassin du vieux monsieur… Il n’est pas encore pris ce brigand-là, et Madame sait que des quantités de lettres arrivaient, et qu’une secrétaire les ouvrait ?

— Oui… je me souviens… Eh bien ?

— C’te secrétaire… c’est la fiancée de not’ jeune monsieur ! Oh ! je l’ai reconnue… C’est la même blonde avec ses yeux bleus qu’on dirait des lucarnes sur un morceau de ciel… Je vous assure qu’elle était contente quand elle arrivait pour ouvrir les lettres de ceux qui voulaient attraper les 100 000 francs !… C’est une personne…

— Arrêtez-vous, Prudence. Cette jeune fille est charmante… Elle venait quelquefois chez son cousin germain, presque son frère, pour l’aider un peu, c’est vrai, à classer sa volumineuse correspondance, mais surtout pour parler de Jacques. M. Rembrecomme a un ami qui est aussi celui de mon fils, et ma future belle-fille se renseignait ainsi sur celui qu’elle aimait et qu’elle rencontrait chez des amis communs. D’ailleurs, vous verrez ici, un de ces soirs, M. Rembrecomme avec les camarades de mon fils. Vous voyez que vous n’aviez pas besoin de casser des assiettes pour cela !

Prudence se trouvait un peu confuse. Elle pensait qu’elle aurait dû retenir sa langue, mais, en son âme, elle croyait bien faire.

— Je n’ai plus qu’à m’excuser près de Madame… Je ne suis pas encore habituée au genre moderne, et cette petite demoiselle, ce matin-là, me semblait un peu gravure de mode… Jupe courte, cheveux bouclés, rouge à lèvres, rose aux joues… tout cela me paraissait extraordinaire… De mon temps, les jeunes filles étaient plus simples… Puis, il y avait les travailleuses comme moi qui ne pensaient pas à se vêtir comme les demoiselles… Aujourd’hui, toutes les femmes ont les mêmes toilettes… Mais il y a une manière de les distinguer…

— Ah ! et laquelle ?

— Madame ne le sait pas ? Eh bien ! à leur « parler ». Ainsi, je connais une petite, aussi bien attifée que notre mignonne future, mais quand je lui ai « causé », j’ai tout de suite vu que ce n’était que de la crotte…

— Oh ! Prudence !

— Oui, Madame, je le maintiens, vu que c’était une malpolie qui faisait les yeux doux à des garnements et qui disait des gros mots, même à sa mère !

— Je comprends votre indignation…

— Mais, c’est pas tout ça !… Où qu’elle va à la Messe Mam’zelle Janine ?

— Je ne le sais pas encore…

— Je suis sûre que quand je l’y verrai je n’aurai que de bonnes choses à lire sur sa figure…

Ce sujet clos, Prudence retourna dans sa cuisine et y trouva Eudoxie qui rentrait, après avoir effectué ses courses.

— Ah ! voilà not’ Eudoxie… Avez-vous bien pu vous débrouiller pour vos achats ? Nous avons encore des restes d’hier, et cependant tout not’ monde a bien mangé… J’vas accommoder tous ces reliefs et nous ne mourrons pas encore de faim… Faut se préparer pour la famine, c’est-à-dire qu’il faut être solide pour la supporter si elle vient…

— Vous avez raison, Prudence.

— Vous n’avez rien appris de nouveau ?

— On recause encore de l’assassin de M. Rembrecomme. Il y a un homme qu’on a arrêté…

— Ah ! murmura Prudence, toute pâle.

Elle n’aimait pas qu’on lui parlât de ce meurtrier, bien qu’elle fût persuadée qu’elle ne le découvrirait jamais. Elle voulait que l’affaire fût enterrée parce qu’elle avait subi un échec qui lui était fort sensible.

Elle croyait si fermement à ce gain !

Eudoxie, ignorante des pensées que sa compagne entretenait à cet égard, poursuivit tranquillement son récit.

— Oui, il rôdait devant l’immeuble de celui qu’il avait tué, comme font tous les assassins, c’est connu ! Il regardait les fenêtres, il examinait la porte. Un agent l’a remarqué, et quand il a vu que le manège de l’homme continuait, il lui a plaqué la main sur l’épaule en disant : « Eh bien ! mon vieux, que cherches-tu là ? — On m’a dit que là habitait un homme bon et charitable et, comme je suis un réfugié, je voudrais lui exposer ma misère. » Vous comprenez, Prudence, tout ça, c’est du boniment… Cet individu était tiraillé par les remords. Il s’est débattu, a raconté son histoire, mais on l’a conduit au poste, en attendant qu’on sache quels mensonges il a débités…

— Pour sûr qu’on doit encore se tromper, murmura Prudence pensivement… C’est difficile de trouver un assassin… Moi, j’ai bien cru le tenir, mais ils ont tous des alibis…

— Des alibis ?

— Oui, c’est un machin de justice qui veut dire qu’on est à une place au moment où l’on vous assassine. Une supposition : on vous assassine…

— Vous me faites froid…

— On vous assassine, que je reprends, et on accuse une personne qui était dans vos parages. On l’interroge, et cette personne assure que, dans ce moment-là, elle buvait un litre dans un café de la rue Thomassin, par exemple… Alors, l’accusation est nulle, parce qu’un homme ne peut pas être à deux places à la fois… Ça ne s’est pas encore vu.

— J’ai compris, et j’suis bien contente… Ce mot me tracassait… on le voit souvent dans le journal.

— Oui… et cet homme arrêté trouvera aussi un alibi, et l’assassin court pendant ce temps-là !

Prudence voulait se convaincre que les 100 000 francs restaient toujours à sa disposition.

Le soir de ce même jour, Mme Dilaret vint avertir Prudence qu’elle pourrait voir Janine à l’église Saint-Nizier, à 5 heures du soir.

— Un nouveau curé y est nommé, et on l’introduit demain jeudi… Nous avons des places réservées… Je vous emmènerai avec moi et vous aurez, durant deux heures, le loisir de contempler ma future belle-fille.

— Ça me va ! Je pourrai partir vendredi matin. Il faut que je profite du temps qui reste beau… Ça peut varier, mais s’il varie, je n’en serai pas contrariée, parce que je tiens à voir le pays sous la pluie aussi. Je remercie Madame pour son invitation de demain. Je serai curieuse d’assister à cette cérémonie que je n’ai jamais vue…

Le lendemain, Prudence, dans ses beaux atours, accompagna sa maîtresse. Les places étant réservées, Mme Dilaret put la faire asseoir de façon qu’elle vît bien la jeune fille.

À dire vrai, Mme Dilaret n’accordait pas beaucoup de confiance à la science de sa servante, mais elle lui donnait l’occasion de voir une cérémonie rare, à cause du prêtre éminent qui devenait le curé de cette paroisse. De plus, l’historique de l’église qui était l’ancienne cathédrale de Lyon, allait être rappelé.

Janine vint, peu après, avec sa mère. Elle sourit à Mme Dilaret, sans oublier Prudence.

L’office commença, et Prudence fut attentive à ses différentes phases, sans omettre pour cela la mystérieuse mission qu’elle s’était confiée.

Mme Dilaret, qui la regardait de temps à autre, ne pouvait deviner le résultat de ses réflexions, tellement son visage était concentré.

À l’issue de la cérémonie, Prudence se hâta de rentrer, laissant les dames s’entretenir entre elles. Si elle n’avait pas vu M’sieu Jacques venir au-devant de sa mère, elle n’aurait pas laissé sa maîtresse revenir seule, mais l’heure du dîner approchait.

Bien qu’elle eût donné ses pleins pouvoirs à Eudoxie, la vieille habitude du travail subsistait.

— Ouf ! Eudoxie, me v’là… C’était d’un beau à ne pas croire ! Ben ! quand je suis entrée dans cette église pour la première fois, je ne me doutais pas qu’elle avait vu tant de choses ! Y paraît qu’elle est vieille… vieille… des centaines d’années, quoi ! Que c’est curieux, plus les pierres sont vieilles, plus belles elles sont, tandis que les femmes ! ah ! nos pauvres museaux ! Enfin, c’est comme ça…

— Oui, quand on dira et redira !

— Not’ dîner est-il prêt ? Y sent bon toujours ! Quand on ne fait pas la cuisine, on a bien faim… Je m’assoirai devant mon assiette avec plaisir…

Eudoxie paraissait flattée de l’appréciation de Prudence, et elle s’affairait autour des plats.

Celle-ci dit soudain :

— Voici not’ monde qui rentre… Dans dix minutes, vous pourrez annoncer, Eudoxie.

Après le dîner, Mme Dilaret vint parler à sa domestique :

— Alors, ma bonne, qu’avez-vous à m’apprendre ?

Prudence se recueillit et dit :

— Ah ! Madame, vous êtes bien tombée… Cette bonne petite-là rit aux anges… Je n’ai vu que bonté sur sa figure… Les yeux sont bien ouverts et clairs… Ils regardent en face… y n’ont pas de pensées mauvaises… La bouche est franche, bien droite et sans détours. Pas de pli de méchanceté, pas de pli amer, pas de pincement jaloux, ni d’avarice. Un menton qui raconte qu’on sera un peu volontaire. mais pour les bonnes choses… M’sieu Jacques sera heureux et vous aussi, Madame… Rien de doucereux, mais tout net… Elle ne prendra pas de chemins tortueux pour vous demander quelque chose ; non, elle vous le dira simplement.

— Vous êtes étonnante, Prudence !

— Non, Madame… J’ai observé les gens, mais, je vous le répète, il faut voir les personnes au repos, avec tous leurs nerfs relâchés, tombants, si je peux dire…

— Je vous comprends très bien…

— Il faut que Madame me pardonne si je lui ai mal parlé de cette demoiselle, quand je l’ai reconnue, mais j’ai à cœur le bonheur de M’sieu Jacques… J’avais grand’peur que sa fiancée soit une de ces petites trompeuses qui ont des minois d’ange et des âmes de démon…

— C’est fini cela, ma bonne… Ce que vous m’avez appris de charmant rachète simplement les six assiettes cassées.

— Cette casse prouvera à Madame toute ma vraie sincérité…

— Je n’en ai jamais douté et je vous en remercie.

Mme Dilaret sortit de la cuisine. Prudence et Eudoxie restèrent tête à tête.

— Je ne sais pas où vous allez chercher tout ce que vous avez dit à Madame… C’est aussi pire qu’une voyante…

— Ça, c’est un instinct que j’ai, comme celui d’être une artiste… Je ne me rends pas compte… C’est comme un coup de vent…

— En quoi donc que vous êtes artiste ?

— Ça va peut-être vous étonner ?

— Dites toujours…

— Artiste de cinéma.

— Non ?

— J’ savais bien que vous ouvririez des yeux comme des portes !

— Il y a de quoi ! Je vous vois paisible sur vot’ chaise et vous me racontez une chose pareille !

Alors Prudence entama son beau récit.

L’étonnement d’Eudoxie s’atténua. En somme, Prudence n’était pas une réelle artiste… On l’avait prise au hasard.

— Quand est-ce que votre image passera sur l’écran ? Ce sera à voir !

— Je ne sais pas encore le jour…

— Vous devriez vous renseigner…

— Oui, quand je reviendrai…

— Ils disent que cela dure quelquefois des années pour « tirer » leurs photographies…

— Ah ! répliqua Prudence soucieuse.

— Je ne suis pas bien sûre, vous savez !

— Tant pis !… je pars demain et je n’ai pas le temps de m’occuper de cette affaire…

— Ah ! ce sera un vide pour moi, quand je tournerai seule dans cette grande maison…

— Bah ! vous vous ferez une raison… huit jours sont vite passés !

— Faudra bien !

Les deux femmes montèrent se coucher. Prudence rangeait encore, alors que, dans la chambre voisine, Eudoxie dormait depuis longtemps.

Un peu d’émotion étreignit Prudence quand, le lendemain, le train s’ébranla et qu’elle vit Eudoxie agiter le mouchoir blanc traditionnel. Elle n’éprouvait nulle joie du séjour envisagé. Il lui semblait qu’elle se lançait dans une promenade aventureuse et qu’elle ne connaissait plus « Mam’zelle Julie ». Elle se demandait même ce qu’elle allait faire chez elle, maintenant qu’une amie nouvelle lui était née en là personne d’Eudoxie. Elle pensait aussi à Mlle Parate qui l’attendait.

Ces nuances de regret se dissipèrent à mesure qu’elle se rapprochait du but. La satisfaction lui arriva comme une onde en voyant un paysage nouveau, où elle verrait le visage sympathique de son amie.

Puis, quand le train stoppa, une joie sans réticences remplaça son air absorbé. Elle descendit de son compartiment, sa mallette à la main, et marcha d’un pas rapide vers la sortie.