Prudence Rocaleux/07

La bonne presse (p. 143-163).


CHAPITRE VII


Prudence ne perdait pas de vue son départ pour le mardi 1er octobre. Elle s’y préparait avec une joie exubérante, ce qui ne l’empêchait pas de penser aux soucis que Mme Dilaret pourrait avoir du fait de son absence.

— Je puis recommander à Madame une femme qui ne demande pas mieux que de me remplacer pendant dix jours…

— Vous la connaissez bien ?

— Je la vois souvent chez les fournisseurs… Son patron est ingénieur chez un pâtissier…

— Quoi ?

— Ingénieur chez un pâtissier…

— Il leur faut des ingénieurs ?

— Dame ! pour calculer le tour des moules à gâteaux, la contenance du four…

Cette fois, Mme Dilaret opposa au sérieux de Prudence un rire sans politesse.

— Ce n’est pas très aimable de rire de ce que je dis, murmura Prudence vexée… Vous savez bien, Madame, qu’y sont tous ingénieurs… J’en reçois des commis dans ma cuisine… Y m’ donnent leur carte et je lis : « Émile Ripal, ingénieur à la Grande Épicerie », « Jules Moquet, ingénieur à la Grande Cordonnerie »… Le lait leur sort encore au bout du nez qu’ils crient déjà : « J’ suis ingénieur ! » J’ai cru, dans les temps, qu’il fallait rester beaucoup dans une école, comme M’sieu Jacques l’a fait ! Mais, je t’en fiche ! Y n’ont même pas leur certificat… Je n’ai plus cherché à comprendre ! Et encore, je ne parle pas à Madame de ceux qui s’occupent d’électricité ou d’autos… Oh ! alors ceux-là, ce sont des princes d’ingénieurs !

— Comme vous m’amusez Prudence !

— Tant mieux, Madame… Tant qu’on s’amuse, on ne s’ennuie pas, et s’ennuyer, c’est le pire de tout ! Alors, Madame voudra-t-elle que je lui présente cette femme ?

— Je crois pouvoir mettre ma confiance en vous, amenez-la-moi…

— Je suis plus tranquille… J’étais tourmentée de savoir Madame sans personne… Chercher quelqu’un, c’est pas commode pour les patronnes qui sont souvent attrapées, parce qu’elles ne connaissent pas le vrai fond… Mais entre gens du même bord, on sait ce que l’on vaut à un tas de signes…

— Bien… c’est entendu !

Prudence négocia cet intérim pour le mieux.

Mme Dilaret parut satisfaite de la nouvelle venue, et rendez-vous fut pris pour octobre.

Dans son for intérieur, Mme Dilaret louait Prudence de sa prévoyance. Bien souvent, elle se trouvait allégée de telle ou telle course et lui en était bien reconnaissante. Elle prenait facilement son parti des erreurs de langage, d’autant plus que souvent elle s’égayait des imprévus de cette faconde intarissable.

Le dimanche avant son départ, Prudence voulant se donner un avant-goût de la campagne, alla se promener au parc de la Tête-d’Or. Elle s’assit sous un cèdre et elle rêvait des joies qu’elle savourerait en compagnie de sa bonne Julie, quand une mère de famille vint s’asseoir près d’elle. C’était une femme qui paraissait rieuse et qui s’occupait d’un bébé de quelques mois qu’elle tenait dans ses bras.

Prudence crut aimable de lui parler :

— Il est beau, vot’ petit…

— N’est-ce pas ?

— Il a bien trois mois ?

— Non… deux… depuis hier.

— Eh ben ! il a profité… C’est-y vous qui le nourrissez…

— Bien sûr, répondit la jeune femme, indignée qu’on pût lui poser une semblable question.

Prudence essaya de rattraper cette maladresse.

— Moi, j’aime les mères comme vous… Ne pas donner un autre lait que le sien, ça donne de beaux enfants… Aussi le vôtre est superbe…

— Il est ma consolation… Je suis veuve de guerre.

— Pauvre femme !… c’est dur…

— À qui le dites-vous !… Avoir son bonheur fauché… Vivre péniblement, c’est pas enviable…

Il y eut un moment de silence. La jeune femme regardait dans le vague d’un air mélancolique, et Prudence refrénait la joie de ses vacances proches pour paraître à l’unisson.

Soudain, l’inconnue dit :

— Oh ! ces petits moineaux qui tournent autour de nous !

— Ce sont des voraces !

— Ils sont amusants !… Si seulement j’avais un peu de pain à leur donner.

— Le pain est cher…

— Oh ! je ne leur en donnerai pas un kilo !

— Les moineaux ne sont pas si à plaindre !

Tout imbue des pensées de la campagne, Prudence se souvenait que les laboureurs craignent les oiseaux qui se nourrissent de tout ce qui leur tombe sous le bec : le grain, les cerises, les framboises et les semences potagères…

Elle continua donc :

— Y sont plutôt nuisibles… La preuve, c’est qu’on met des épouvantails dans les jardins et les champs pour les empêcher de tout manger. Si on n’y mettait pas bon ordre, nous n’aurions pas de blé…

— C’est bien exagéré ! riposta la jeune femme avec vivacité… Moi, j’aime voir sautiller ces petits diablotins autour de moi… Je vais aller acheter un petit pain.

Elle se leva, sembla hésiter, et Prudence comprit qu’elle aurait voulu lui confier l’enfant, mais qu’elle n’osait pas… Avec élan, elle lui proposa de le garder durant quelques minutes.

— Cela ne vous ennuie pas ? demanda la jeune femme.

— Au contraire !

Le poupon passa dans les bras de Prudence qui le berça, tandis que la mère partait d’un pas vif vers une baraque.

Il y avait près de cinq minutes que Prudence l’avait perdue de vue quand une femme arriva presque en courant et s’écria :

— Madame… donnez-moi vite le bébé de ma sœur… J’ai rencontré Jeanne qui m’a indiqué la place où vous étiez… Elle m’attend là-bas avec mon frère.

D’un geste rapide, la femme prit l’enfant et l’emporta, alors que Prudence n’avait pu prononcer un mot tellement cette scène s’était passée rapidement. Ce fut si précipité que la brave femme resta quelques secondes immobile, les bras dans la pose qu’elle avait en tenant l’enfant.

— Eh ben ! Eh ben !… marmotta-t-elle, en v’là des façons ! J’ suis pas à manières, mais je sais ce qu’est la politesse, et m’enlever le moutard sans un merci, je trouve ça un peu raide !

Commentant cet incident par devers soi, elle regardait machinalement les passants, et elle crut rêver quand une voix l’apostropha, après avoir jeté un cri aigu :

— Où est mon enfant ?

Prudence sursauta, mais répondit placidement :

— Je l’ai remis à vot’ sœur…

— Je n’ai pas de sœur…

— Ah ! bien… ça, c’est plutôt une histoire !

— Qu’avez-vous fait de mon petit ? répéta la mère de plus en plus haut.

— Pisque je vous dis qu’une femme est venue de vot’ part pour reprendre vot’ marmot ! Est-ce que je pouvais savoir que c’était pas de vot’ famille ? Elle courait, m’a arraché ce poupon de dedans mes bras, que j’en suis restée muette, et elle a filé ! Où qu’est ma faute ?

— Mon enfant ! mon petit !… cria la mère désespérée.

Un rassemblement se formait pour le plus grand ennui de Prudence. Chacun demandait des explications sans écouter les réponses. Prudence en donnait de son mieux.

— J’étais sur ce banc, pour me reposer au calme, vu que je suis en place et que je travaille toute la semaine et que j’ suis contente de me délasser les jambes le dimanche. C’te dame vient s’asseoir à mon côté, avec son petiot dans les bras… Tout d’un coup, elle veut donner la becquée aux moineaux comme si elle n’avait pas assez de son petit à nourrir ! Pour galoper à la baraque aux pains, v’là qu’elle me pose son rejeton dans les bras ! J’allais pas refuser à une mère de lui garder son poussin. J’ le câlinais quand une autre femme se jette sur moi, m’arrache le marmot en criant : « J’ suis sa sœur, j’ vas le lui porter. » Et la v’là qui part, sans que je puisse seulement crier : Ouf ! Qu’est-ce qu’on aurait pu faire à ma place ? Je n’ai eu le temps de rien voir ! C’te femme est-elle brune ou blonde ? Je ne le dirai pas, vu que je n’en sais rien. Une supposition que j’aurais retenu l’enfant, nous l’aurions écartelé, c’te voleuse et moi ! Valait mieux le lâcher… on a plus de chances de le retrouver entier…

Bien des gens trouvaient matière à rire dans ce récit, dont le fond était plutôt cruel.

La mère hurlait toujours en se tordant les mains et en regardant de tous les côtés avec des yeux d’épouvante.

Un agent survint, ce qui rendit Prudence plus prolixe.

— Ne croyez pas que je soye complice, Monsieur le commissaire ! s’écria-t-elle… J’étais là, tranquille sur ce banc, quand la mère m’a forcée à tenir son enfant pour regarder les moineaux qui tendaient le bec…

— Elle est folle, cette vieille, cria un gamin mal élevé…

— Vous vous expliquerez au poste, allons, venez !…

— Je ne peux pas, faut que j’ rentre pour mon dîner !

Il y eut des rires parmi les curieux. La mère questionnait autour d’elle en réclamant avec des gestes d’hallucinée. Elle virait sur place, et ses bras s’élevaient et s’abaissaient dans de grands mouvements tragiques… Ses cheveux dénoués flottaient sur ses épaules et, de temps à autre, elle jetait un cri qui donnait le frisson.

Des femmes pleuraient.

Prudence l’interpella :

— C’est après c’te voleuse que vous devriez courir au lieu de vous mouver sur place ! J’ suis une honnête femme et je n’ai jamais rien volé… et je ne commencerai pas à mon âge pas voler un mioche !… Qu’est-ce que vous voudriez que j’en fasse ?…

Puis, elle s’adressa à l’agent qui la sommait de le suivre :

— Pour sûr que non… que je n’irai pas avec vous… j’ voyage pas avec les agents de police… J’ comprends le chagrin de cette malheureuse, mais je n’y suis pour rien !

Prudence donna son nom et son adresse, et quand les agents surent qu’elle était domestique chez M. Dilaret le juge, ils se radoucirent et la laissèrent rentrer chez elle.

Elle y arriva dans un état tumultueux. Sans prendre la peine de retirer son chapeau, elle se précipita dans le studio où elle trouva Mme Dilaret seule.

— Ah ! Madame !

— Qu’avez-vous, Prudence ? Vous me faites peur !

— Ah ! Madame, j’ai volé un enfant !

— Un enfant ?

— Oui… gémit Prudence en se laissant tomber dans un fauteuil.

Elle se releva d’un bond en songeant que ce geste constituait un accroc au protocole.

— Il est ici, cet enfant ?

— Oh ! non… il court !

— Quel âge a-t-il ?

— Deux mois depuis hier…

— Ah ! ça !… expliquez-vous un peu mieux…

— J’étouffe !… je raconterai tout à Madame… Pour le moment, ça m’est impossible ! Madame voit bien que je ne peux pas parler ! Ah ! il s’en passe des choses à Lyon ! Non… prendre un enfant, moi qui était toute mignonne sur mon banc, que c’était à pleurer d’attendrissement… Le temps était beau, le ciel serein que vous dites et moi serine comme un nouveau-né ; mes pensées se passaient dans les champs, dans la verdure et puis, crac !… tout ce bonheur s’est écrasé comme un pâté de sable…

— Enfin ! Prudence, me parlerez-vous de cette affaire sensationnelle ?

— Madame suppose bien que si je pouvais raconter, je le ferais ! Madame ne comprend pas mon bouleversement, mon émotion ! Non ? Telle que Madame me voit, j’ai failli coucher en prison et peut-être me réveiller guillotinée à 4 heures du matin comme un bandit ! Non… Madame n’a pas de pitié ! Elle me voit tremblante et presque étouffée ; mais cela lui est égal ! La pauvre domestique peut souffrir… Ah ! la justice, dans une maison où tout devrait marcher à la balance du juste !

— Prudence… je vais me fâcher… Vous parlez comme une pie borgne, sans m’apprendre ce que signifient votre état d’exaltation et ce rapt d’enfant… Je crois que vous perdez la tête… Allez enlever votre chapeau qui est ridiculeusement de travers… Occupez-vous du dîner et revenez me parler quand vous aurez vos nerfs apaisés… Allez !

Prudence, ahurie par son récent émoi et la sévérité de sa maîtresse, se retira un peu déconfite.

Elle se reprocha d’avoir parlé un peu trop, mais elle s était sentie, tout à coup, hors de soi.

Restée seule en face de son fourneau, elle reprit possession de plus de modération.

Quelques minutes après, Mme Dilaret vint la trouver et, constatant que le sang-froid de sa cuisinière était revenu, elle la questionna :

— Maintenant, je pense que vous pourrez vous expliquer plus clairement ?

— Oui, Madame…

Et avec calme elle narra l’incroyable incident. Mme Dilaret manifesta une extrême surprise. Elle ne pouvait admettre une aventure semblable et se demandait quel était le mobile de cette extraordinaire voleuse.

Elle jugeait, elle aussi, que Prudence avait manqué de temps et de présence d’esprit pour lutter, et elle trouva que la voleuse avait procédé avec maestria.

— Alors, qu’est-ce que Madame pense de tout ça ?

— C’est extrêmement désagréable.

Mme Dilaret resta songeuse sans une parole de plus. Prudence penchait la tête comme une coupable et, bien qu’elle fouillât sa conscience, elle ne trouvait rien à se reprocher.

— Il y a des gens qui ne pensent qu’au mal, murmura-t-elle… Je n’avais que de bonnes pensées. J’aimais tout le monde et je ne croyais pas qu’une seule personne dans ce beau jardin pourrait me causer de la peine… Et voilà… Ah ! comme c’te mère criait ! J’ai sa voix dans mes oreilles, et elle y restera longtemps ! Je ne dormirai sûrement pas cette nuit… Quelle misère !

Mme Dilaret ne trouvait rien à dire.

Le père et le fils entrèrent, et Prudence annonça le dîner d’un accent lugubre.

Bien entendu, Mme Dilaret raconta ce qui était survenu, et, si le juge resta impassible, il n’en ressentait pas moins une vive contrariété.

— Il est fâcheux que ce soit arrivé à Prudence qui ne me semble pas responsable. Je ne sais à quel rôle a obéi la voleuse ; sans doute aurons-nous la clé de ce mystère sous peu…

Jacques s’écria :

— Prudence… vous avez maintenant encore un bébé à retrouver !… Vous devenez une grande détective !

— Vous vous moquez de moi, M’sieu Jacques, et j’suis pourtant bien ennuyée.

La soirée pour elle se passa lugubrement. Elle n’éprouvait nul sommeil et elle tournait comme un toton dans sa cuisine, retardant l’heure de monter dans sa chambre. Elle finit par s’y décider et, bien que son tourment fût vif, elle plongea soudain dans un repos peuplé de rêves saugrenus.

Quand elle se réveilla le lendemain, sa première pensée fut toute d’effroi. Tout le plaisir de son proche voyage s’était envolé, et elle se demandait même si elle devait persister dans ce projet.

Si la police avait besoin de moi ? Quelle affaire ! J’ vas envoyer une dépêche à Mlle Julie… Tant pis ! ma fille, t’es pas faite pour le bonheur ! Tu voulais te reposer un peu, jouer à la dame ! Mais non, tu seras servante toute ta vie… Sitôt que tu veux faire la riche, il survient une aventure.

Elle descendit de sa chambre, comme si une chape de plomb pesait sur ses épaules.

— Ce que le tracas vous abîme tout de même ! J’aurais jamais cru que mes jambes seraient si lourdes ce matin.

Cependant, elle accomplit ses besognes accoutumées sans gémissements.

Mme Dilaret lui demanda dès qu’elles furent seules :

— Avez-vous à peu près dormi ?

— Oui, Madame, avec des cauchemars… Je voyais des diables autour de moi, avec des fourches… Il y avait aussi un corbeau qui se moquait bien fort… et les corbeaux, c’est pas bon dans les rêves… Enfin, arrivera ce qui arrivera… Si je me cassais la tête, personne ne me la raccommoderait… Ah ! c’est bien le moment de la résignation.

En voyant les dispositions calmes de sa domestique, Mme Dilaret eut un soupir de délivrance. Elle craignait des plaintes et des récriminations contre le sort. Mais non !… Prudence acceptait le destin avec philosophie. Elle s’enquit de la liste des emplettes et se prépara pour sortir. Elle ouvrait la porte de service quand elle se ravisa pour dire :

— Madame croit-elle que je devrais envoyer un télégramme à Julie pour la prévenir que je retarde mon voyage ?

— Pourquoi ne partiriez-vous pas ?

— Dame ! avec cette affaire !

— Je ne pense pas qu’on ait besoin de vous… Si quelqu’un vient ici, je dirai où vous êtes… et ils vous attendront… Monsieur s’occupera de cela…

— Alors, je laisse le programme convenu ?

— Mais oui…

Prudence parut soulagée et son visage se rasséréna.

— Ça me faisait peine de ne pas partir ! Madame comprendra quel plaisir c’est pour moi de me croire une dame pendant quelques jours… Quand j’ai goûté de la campagne, c’était toujours comme domestique. Je servais… je portais les bagages et je peux dire que cela me semblait lourd ! Demain, je n’aurai que ma mallette et je me prendrai pour une reine pour de vrai ! Je serai dans une maison où je m’assoirai à la table des maîtresses… On me servira… Comme il est juste, j’aiderai un peu, mais en amie, tout à la douce… Que Madame se rende compte…

— Oui, Prudence… Il serait peut-être temps de vous en aller… l’heure tourne…

— Oui, et ma langue aussi !… Madame a raison… je file…

Quand elle revint, une heure après, son humeur était encore joyeuse. Elle avait prévenu les fournisseurs qu’elle aurait une remplaçante, et on lui avait souhaité de bonnes vacances.

Dans la cuisine, elle détaillait le compte de ses achats en se parlant comme d’habitude.

— La salade a renchéri, et on se demande pour quelle cause… Il y a une hausse sur le veau et sur le lapin… Ces betteraves sont bien dures, je suis sûre de les avoir choisies plus cuites, mais y vous refilent leurs rogatons sans qu’on y voie…

Un coup de sonnette retentit et interrompit ce soliloque. Quand Prudence ouvrit, elle se trouva en présence d’un agent de police. Elle faillit s’évanouir d’épouvante.

— Non… Mon… Monsieur le commis… saire ! bégaya-t-elle dans un bêlement.

Pour l’apitoyer, elle exagérait son grade.

— C’est Mâme Prudence Rocaleux ?

— C’est bien elle… vu que je m’appelle comme ça… je ne peux pas me dédire…

— Oui… je vous reconnais ! Vous étiez bien au parc, où l’on vous a pris un enfant dans vos bras ?

— Ouiii… Monsieur le commissaire… mais y n’y avait pas de ma faute… c’te femme me l’a arraché comme une furie, et si on avait été des siamois, le bébé et moi, on aurait été déchirés. Y a pas plus brutal que cette femme, cette voleuse, cette propre à rien… Moi, j’ suis une honnête personne… Pas un vol dans ma vie, même chez mes patrons… Pas une épingle… vous m’entendez, Monsieur le commissaire ! Et maintenant ayez le courage de m’arrêter…

— M’est avis, ma bonne femme, que vous avez perdu la tête… et…

— Non, je l’ai solide et, avec tous mes malheurs, je sais encore ce que je dis… la preuve, c’est…

— Vous aimez parler et si vous…

— Arrêtez-moi ! Vous commettrez un injustice, et ce ne sera pas la première fois qu’on condamnera une innocente… mais…

— Vous ne voulez donc pas me laisser causer, saperlipopette !

— J’ vas chercher Madame…

— Laissez vot’ Madame tranquille !

L’agent saisit Prudence par le poignet pour la retenir, et elle cria :

— Oh ! le froid des menottes ! Ma mère ! je ne veux pas… j’ suis pas coupable !

— Vous êtes dingo à lier ! en v’là une particulière ! Vous n’avez pas plus de menottes que moi…

Prudence osa regarder ses poignets et les vit libres. Une satisfaction revint sur son visage.

— Je suis venu pour vous divertir, reprit l’agent ; toute la scène d’hier n’était qu’une comédie… C’est un film que l’on tournait…

— Ah ! s’exclama Prudence.

Elle s’assit lourdement, vaincue par une émotion heureuse qui l’étourdissait.

— Seulement, comme vous ne me laissiez pas parler, je n’ai pas pu m’expliquer plus tôt…

— Pardon, M’sieu l’agent.

— Vous n’avez plus peur à ce que je vois !… parce que vous ne me flattez plus en me donnant du commissaire !

Prudence rit, ce qui la détendit tout à fait.

— J’étais troublée, et je vous voyais plus de galons que vous n’en portez… Sauf le respect que je dois aux tourneurs de films, on aurait pu me prévenir !…

— Ma bonne dame, les gens ont leurs idées… Y disent comme ça que quand on prévient la foule, elle ne reste plus naturelle… Si qu’on vous avait raconté que vous étiez une actrice, supposez, vous auriez commencé des minauderies, et quand on vous aurait arraché vot’ enfant, vous l’auriez rendu à la voleuse avec un sourire… Alors, la scène devenait du chiqué, tandis que là, on vous chipe vot’ poupon, vous roulez des yeux avec un air bête et votre nature bat son plein… Vous saisissez ?

— Tout à fait ! mais les deux femmes… la fausse mère et la fausse voleuse ?

— Ça ! c’étaient des artistes comme qui dirait hors concours… Ça sait jouer les sentiments, même quand ça ne les sent pas ! Vous avez vu c’te mère à la manque, comme elle criait ? Elle paraissait être une vraie mère qu’on égorgeait, et son petit par-dessus le marché ! J’ pleurais, moi, parce que j’suis un vrai père…

— Vous ne saviez donc rien, vous non plus ?

— Non… j’avais bien vu une caisse, mais y a tant de gens qui ont des caisses… Quéquefois y ont des singes dedans. Tant qu’ils ne font pas de scandale, on les laisse tranquilles… Et pis, c’était pas mon rayon et on ne s’introduit pas sur les terres du voisin… Mais nos tourneurs sont venus raconter leurs prouesses hier soir, afin qu’on rassure ceusses qui avaient peur d’être inquiétés… Ils n’avaient pas voulu avertir, parce que les gens auraient regardé du côté de leur manivelle, au lieu de vous regarder… Y n’ vous auraient plus plainte, vous comprenez ? Maintenant que je repense à vos gesticulations d’hier, vous étiez bien remarquable et même risible… mais assez causé…

Prudence revint subitement aux bienséances et s’écria :

— Vous ne partirez pas sans boire un verre ! du rouge… du blanc ?

— C’est pas de refus ! les bonnes nouvelles donnent soif… du blanc, si ça ne vous gêne pas…

— Pensez-vous !

— Alors, à vot’ santé, et quand il vous arrivera une affaire extraordinaire dans la rue, pensez aux artistes de cinéma !

— Ah ! pour sûr !

L’agent vida son verre comme un brave et s’en alla en disant :

— Au revoir et à vot’ service, si vous avez besoin d’un renseignement…

— Ben oui, justement !… Dites donc, entre nous, où qu’il niche l’assassin de M. Rembrecomme ?

— Un assassin ? c’est pas ma partie… Je m’en occupe parfois quand y sont retrouvés…

— Ah !

— Au revoir !… craignez pas de me déranger… je m’appelle Parate…

— Parate ! s’écria Prudence en le retenant… J’connais Mam’zelle Parate, vu que c’est elle qui m’a appris la résignation… J’vas vous verser encore un verre…

— C’est pas de refus encore, pour ma tante, une bien brave femme… Elle vit avec les anges… C’est pas à elle qu’il faudrait dire du mal du paradis… Elle nous y prépare une place… Ah ! vous connaissez ma tante… c’est un bon point pour vous…

— C’est une amie… Elle m’a invitée à aller chez elle, et j’irai dans quéque temps, quand je reviendrai de voyage… Je pars demain…

— Eh ben ! bon voyage et au plaisir de vous revoir !…

Cette fois, l’agent franchit le seuil de la cuisine, laissant Prudence épanouie comme un soleil.

Elle savoura son bonheur en silence durant quelques minutes, puis elle se dirigea vers la pièce ou se tenait Mme Dilaret et se présenta devant elle, les traits empreints de majesté :

— Madame me voit bien ?

— Oui, Prudence, répondit sa maîtresse après l’avoir regardée durant quelques secondes.

— Ma figure ne reluit pas ?

— Non… pas trop… Pourquoi ?

— Parce que la gloire doit être dessus…

Mme Dilaret examina sa servante avec une certaine inquiétude.

Oh ! Madame n’a pas besoin d’ouvrir des yeux pareils !… Qu’elle le veuille ou pas, j’ suis dans la gloire, à cause de mon talent si naturel…

— Mon Dieu, Prudence, je ne sais pas si j’ouvre des « yeux pareils », mais vous me racontez parfois des choses si étonnantes, que j’ai le droit de me montrer surprise…

— Cette fois, il y a de quoi ! Et, ce qu’il y a de plus méritant dans mon cas, c’est que j’ignorais ma gloire !

— Expliquez-vous, je vous en supplie, je n’aime pas les énigmes et je vous mets aussi en garde contre la mauvaise habitude que vous avez de laisser les gens en suspens, quand vous voulez leur apprendre quelque chose… Il faut une patience !

— Ah ! ah ! je vois que Madame meurt d’envie d’être au courant ! Eh ben ! je ne ferai pas languir Madame, je suis une grande artiste…

Mme Dilaret ne riposta pas. La stupéfaction se lisait sur ses traits. Elle regardait Prudence, et l’inquiétude qui l’avait envahie précédemment revenait avec plus de force…

Prudence se tenait devant elle, poings sur les hanches, tête de côté, poitrine en avant, gros pieds dépassant le tablier blanc.

— Dans quel sens êtes-vous artiste ?

— Dans quel sens ? Drôle de question ! Dans le bon sens, parbleu ! J’avais une si belle voix que je voulais entrer à l’Opéra… Je n’ai pas eu le temps, mais Dieu m’a récompensée… Je jouerai quand même dans un théâtre…

— Seigneur ! s’écria Mme Dilaret aux abois, que me dites-vous là ?

— On m’a pris un enfant, Madame, vous le savez…

— Un enfant ? Vous aviez un enfant, vous ? Mme Dilaret, pour le moment, ne se souvenait de la circonstance de la veille tellement les propos de Prudence l’ahurissaient.

— Oh ! que Madame est peu artiste…

— Ah ! ça… est-ce moi qui deviens folle ?

Mme Dilaret était agitée, tandis que Prudence arborait un sourire condescendant.

— Que Madame rappelle ses esprits. L’histoire est neuve, puisqu’elle date d’hier. La scène qui s’est passée hier au parc était une comédie… C’était pour le cinéma… Le directeur n’a pas voulu m’avertir parce qu’il craignait que je joue trop bien… Il me voulait avec ma vraie nature…

— Je commence à voir clair ! murmura Mme Dilaret nettement soulagée de comprendre qu’elle et sa domestique ne perdaient pas la tête…

Sans transition, elle reprit plus gaiement :

— Alors, vous devenez une vedette ? On vous verra sur l’écran ?… Ce sera follement amusant !

Si Prudence se vantait d’être une artiste, elle n’en avait nullement envisagé les conséquences.

De savoir que ses concitoyens allaient la voir passer sur l’écran, l’excita subitement à un tel point que Mme Dilaret regretta d’avoir évoqué cette perspective.

— Sur l’écran ! sur l’écran ! Ah ! je n’y songeais pas ! C’est que c’est vrai tout de même ! Je suis comme Gaby Morlay ! Ah ! ben… j’vais en gagner un argent ! Ah ! Madame ! où est-il ce directeur ? faut que je lui cause. Y n’a pas le droit de me faire jouer pour rien… C’est pas des façons ! On ne gruge pas une pauvre femme ! J’étais tranquille sur mon banc… Je ne pensais à rien, et on me fiche un marmot dans les bras ! Je lui ai fait risette à ce petit !… ça se paye !… Je ne pensais pas à l’écran. Madame viendra avec moi à ce cinéma, elle me reconnaîtra et on ira trouver le directeur pour qu’y me donne mon dû… Je suppose que j’aurai une somme rondelette… 1 000 francs ! c’est pas trop, n’est-ce pas, Madame ?

— Je n’en sais rien ! Je ne suis pas au courant de ces prix-là !

— On devrait tout savoir, je suis dans l’embarras maintenant ! Malheur de malheur !… Tout à l’heure, j’étais toute raccommodée avec la vie, et il a fallu que ce Parate… Ah ! vous savez, Madame, c’est le neveu de sa tante Parate…

— Que chantez-vous encore là ?

— Je ne chante pas ! Vous savez bien, Madame, que j’ai rencontré Mam’zelle Parate à Fourvière ?

— Oui, je me souviens…

— Eh bien ! l’agent de police qui est venu ce matin, c’est son neveu…

— Il est donc venu un agent de police ici ?

— Comment ! Madame ne le sait pas ?

— Vous ne m’en avez pas informée.

— Ce n’était pas la peine, il ne venait que pour moi… C’était pour me dire que je ne me fasse, pas de mauvais sang pour mon arrestation. Je n’avais pas peur, mais j’étais tout de même contente d’être rassurée… Mais je repense à mon argent… il ne faudrait tout de même pas que je passe toujours à côté de mes chances ! Une artiste, ça vaut cher, sur tout que j’ai joué nature…

Mme Dilaret, excédée, prit le sage parti d’avertir Prudence qu’une course urgente la pressait, et que cette conversation serait remise à plus tard.

La domestique retourna dans sa cuisine, tout en s’exclamant sur la rapacité des humains qui savaient dénicher les talents à première vue, pour s’en servir sans bourse déliée.

Le dîner ne se ressentit pas de ces agitations. Il fut à l’heure et réussi comme à l’accoutumée. Il fut assaisonné de coups d’œil malicieux de Jacques et de quelques allusions aux artistes.

Prudence ne se permit aucune riposte. Son attitude répondait pour elle. Le corps droit, le regard flamboyant, le plat à bout de bras, elle passait comme une déesse, et Jacques étouffait son rire dans sa serviette.

Tout de suite, après, le dîner, il alla la retrouver à l’office, tandis que Mme Dilaret mettait son mari au courant des nouvelles, ce qui fit rire le juge.

— Avec cette Prudence, tout se noue et se dénoue avec une facilité aussi extraordinaire qu’imprévue. Je suis content que cela se soit passé ainsi… Cette affaire me paraissait bien embrouillée…

À l’office, Jacques interpellait Prudence avec gaieté :

— À quand le spectacle ? Je me réjouis d’aller vous admirer en nounou… C’est ainsi que vous cachez vos prouesses et que vous jouez les Madeleine Guitty ! Savez-vous que vous avez une fortune à votre portée… Dites, Prudence, quand vous serez riche, vous me garderez une place de valet de chambre dans votre maison ?

— Oh ! M’sieu Jacques !

Presque indignée, mais honorée tout de même, Prudence serait devenue presque orgueilleuse. La bouche en cœur, le regard langoureux, elle se croyait vraiment parvenue à la célébrité.

— C’est un coup de chance, insistait Jacques, et je connais une masse de gens qui attendent un petit rôle depuis des années, et vous en avez eu un sans le chercher…

— Oui… il m’a bien repérée, ce directeur, et c’est la preuve que mon génie éclatait sur ma figure, parce que je ne suis pas assez bête pour ne pas savoir qu’on a du génie quand on réussit au premier coup… C’est que je suis belle femme, voyez-vous, M’sieu Jacques. Dans le film, je dois certainement être une reine malheureuse à laquelle on a pris son héritier pour qu’il ne soit pas sur son trône… Ça s’est vu… Des parents jaloux, un oncle, un cousin qui veulent le « cep » et…

— Le sceptre !

— Et on escamote le vrai roi… C’est honteux tout de même !… Moi, si j’avais été c’te reine-là pour de vrai, je ne me serais pas promenée avec une porteuse d’enfant aussi étourdie… Elle ne pensait qu’aux moineaux. Quand on porte un prince dans ses bras, on se fiche des moineaux ! Ah ! le monde est drôle !

— Oh ! oui, ma bonne Prudence… Moi, quand j’aurai un fils, je vous nommerai sa garde d’honneur.

— Ça, M’sieu Jacques, c’est pas encore fait ! Faut que j’attende les vues de ce directeur. S’il me veut pour ses cinémas, je ne pourrai peut-être pas refuser… Pour le moment, je pars demain… Après, on verra… Dans tous les cas, un repos me fera du bien… Que je reste ici, ou que je joue la comédie, y m’ faut de la réflexion et du repos… Il fait beau, la campagne sera encore belle, Mam’zelle Julie est gentille, je passerai là des jours tranquilles…

— Je vous le souhaite…