Prudence Rocaleux/06

La bonne presse (p. 121-142).


CHAPITRE VI


Prudence, ainsi qu’elle le projetait, s’en alla un dimanche voir Mlle Julie. Cette visite lui plaisait parce qu’elle pouvait parler comme cela lui agréait. Puis, elle en imposait à cette amie et cela aussi lui était agréable.

Ce fut donc d’un pas soulevé par la satisfaction, qu’elle s’achemina vers l’immeuble qu’occupait le maître de Julie.

— Ah ! c’est Madame Prudence… Vot’ santé est toujours d’attaque ?

— Euh ! ça ne va jamais aussi bien qu’on le voudrait ! riposta Prudence gaiement.

— Il me semble pourtant que vous paraissez toute réjouie ?

— Ma chère, vous me croirez si vous voulez, mais j’avais du plaisir à penser que je venais bavarder avec vous…

— Ça, c’est mignon tout plein ! Aimez-vous le café au lait ?

— Ah ! c’est mon régal !

— Alors, tant mieux ! Je vous en ferai un, avec de bonnes tartines de beurre pour notre goûter.

— Vous êtes une chic femme ! Ah ! Mam’zelle Julie, quand je songe aux huit jours que je passerai avec vous dans vot’ maison, je sens le délire de joie qui m’empoigne… Quel jour partez-vous ?

— J’ai été un peu retardée : mais, dans huit jours, je ne serai plus ici…

— Oh ! si vite que ça ?…

— Eh ! donc, à force de chanter qu’on part, la date arrive.

— C’est pourtant vrai.

Les deux femmes étaient assises dans l’office. Soudain, Julie se leva de son siège et proposa :

— Si nous allions dans le petit salon ? Nous y serons mieux dans des fauteuils…

— Et vot’ monsieur ?

— Il passe la journée dehors… Il ne reviendra pas dîner… Il est à Francheville, et le valet de chambre et sa femme sont chez des amis à la Croix-Rousse…

— Et sa petite cousine… toujours secrétaire ?

— Oui…

— Et les lettres de ceux qui ont trouvé l’assassin… toujours des flottes ?

— Toujours…

— Et il n’est pas encore en prison ce malin-là ?

— Vous pouvez le dire que c’est un malin ! Je ne sais pas comment il a pu manigancer son affaire… J’en suis malade de leurs questions… Pourtant, je dois convenir que cela commence par chômer un peu…

— Ça vous repose.

Tout en parlant les deux commères s’installaient dans de confortables fauteuils. Prudence admirait le mobilier et l’évaluait comme un expert.

— Ça doit coûter chaud ! Quelle bêtise de dépenser tant d’argent pour des tableaux ou des bonshommes de bronze ou en ivoire… Vous n’aimeriez pas mieux un bon phonographe ?

— Ma foi ! oui, c’est plus riant.

— Les fauteuils, je comprends encore. Pour écouter la musique, c’est plus commode ; puis, si on s’endort, on est à l’aise…

— Vous avez raison, Mâme Prudence ; mais ce que vous voyez là n’est rien… Si vous désirez voir le reste de l’appartement, j’ vas vous le montrer…

Rien ne pouvait plaire davantage à la visiteuse et elle quitta son siège avec la vivacité d’une jeune fille.

— Voici le salon…

— C’est riche ! Il y en a des ors et des tapis !

— Et encore, les ors sont ternis… Monsieur ne voulait pas qu’on y remette du vernis pour que cela les refasse briller. « Taisez-vous, qu’y me disait, un jour que je lui proposais de badigeonner les places blanchies avec du ripolin doré… Ces meubles resteront ainsi… Ils datent de mon arrière-grand-père, et c’est leur vieillesse qui en fait le cachet… »

— Je ne me fais pas à cette idée qu’ils ont de tant aimer les vieilleries.

— Oui, il y a des choses qui n’entrent pas dans not’ tête… On aime le frais, le neuf…

— Oui… Et le plus fort, c’est que quand nous sommes vieux, nous autres, ils ne nous aiment plus du tout !

— C’est à n’y pas voir clair !

Julie effectuait le tour des chambres, suivie par Prudence qui s’exclamait.

— Celle-ci est celle du défunt monsieur…

Elle parlait bas, en marchant sur la pointe des pieds. Prudence était émue et elle regardait tout avidement. Ses yeux allaient du lit au mur, du plancher au plafond, pour se reporter sur les sièges.

— Y n’y a pas de traces, conclut-elle à mi-voix.

— Non… Ah ! j’ai cherché aussi… et ce que j’ai pu pleurer, en voyant là mon pauvre maître qui ne bougeait plus… On ne m’ôtera pas de l’idée que c’est quelqu’un du quartier… On savait monsieur riche, et toujours de l’argent sur lui et chez lui… À ce moment-là, il avait dans son tiroir 40 000 francs qu’on n’a plus retrouvés… Il voulait acheter je ne sais plus quoi…

— Oh ! là ! là ! et la police, qu’est-ce qu’elle fait ?

— Elle cherche… Pourtant, on est plus tranquille… D’abord, y n’y a plus de scellés…

— Oui, quelle drôle d’affaire… Je croyais qu’un assassin laissait toujours des indices…

— Y n’ont encore rien découvert… Y paraît que c’est à 7 heures du matin que le coup a été fait… Je m’en souviendrai de ce matin-là… À 6 heures, je suis descendue de ma chambre pour aller aux Halles… J’ai crié à la concierge dans l’escalier : « Avez-vous des courses ? » J’ai été faire mes achats, et je suis revenue en passant par l’église Saint-Bonaventure… Je suis rentrée à 8 h. 30 à peu près, et le coup était fini ! Vous pensez dans quel état j’étais ! Heureusement pour moi que tous mes fournisseurs m’ont vue, sans quoi on aurait aussi bien pu me soupçonner…

— Ma pauvre Mam’zelle Julie, vous qui aimez tous les animaux ! à plus forte raison vot’ maître !

— Je ne pouvais plus tenir en place… Je descendais, je montais, je tournais… J’étais comme folle… puis on s’habitue à tout.

Prudence examinait toujours les meubles et les murs, cherchant un indice révélateur ; mais elle avait beau fouiller du regard dans les coins, elle ne s’apercevait de rien.

Les soupçons qu’elle entretenait vis-à-vis du jeune maître et du valet de chambre s’envolaient. La mèche de cheveux même, arrachée à la portière, ne lui inspirait plus que du dégoût. Elle avait eu l’idée de la comparer aux cheveux de Julie, mais cette dernière les avait blancs. Quant à la femme du valet de chambre, c’était à peu près sa teinte ; mais comme elle n’était pas à Lyon à ce moment-là…

Tout son échafaudage s’aplatissait donc dans la plus piteuse des déconvenues.

Elle murmura :

— Faut pas se leurrer, on ne peut rien découvrir… Savez-vous, Mam’zelle Julie, que celui qui gagnera les 100 000 francs, les aura bien gagnés ?

— Vous voudriez bien être celle-là ? dit Julie en souriant.

— Je ne vous le cache pas…

— Moi aussi, j’ai essayé ; mais j’ai renoncé… C’est trop difficile, et il faudrait du temps.

— C’est vrai.

Ces dames rentrèrent dans le petit salon, bien que ce fût avec regret que Prudence quittât la chambre fatale.

Julie regarda l’heure et dit :

— Je préparerai not’ café pour 4 h. 15, 16 heures, qu’ils disent maintenant… Nous avons encore une demi-heure pour bavarder… Ca va-t-il comme vous voulez dans vot’ maison ?

— Oui, c’est gai par rapport à M’sieu Jacques… Il aime rire, mais ça commence par se gâter…

— Comment ça ? Il ne vous fait pas la cour au moins ?

— Oh ! là ! là ! non…

— Ces jeunes, quéquefois, c’est enrageant ! Y veulent vous faire croire qu’on est un printemps et ils se moquent.

— Non, pas de ça chez nous… C’est des juges, vous savez, et ça reste honnête… Comment qu’ils rendraient la justice, s’ils faisaient des gros péchés ? Tout le monde le saurait, et quand ils condamneraient un homme, on leur jetterait leurs fautes à la figure…

— Ça, c’est bien possible…

— Alors, la maison est tranquille comme un couvent.

— Pourquoi alors disiez-vous que ça se gâtait ?

— Parce que not’ jeune monsieur a rencontré une belle jeune fille…

— Ben ! il a l’âge de se mettre en ménage.

— Oui, mais le plus ennuyeux, c’est qu’il ne connaît pas celle qu’il aime.

— Voyons, voyons… faudrait tout de même pas me prendre pour une oie…

— C’est vrai, comme j’ vous l’ dis ! Il l’a vue dans la rue… Y sait pas son nom… Y sait pas où elle demeure… et voilà !…

— C’est comme un rêve alors ?

— Tout pareil…

— Qu’est-ce qu’il va faire ? Se ronger les sangs ?

— À peu près… Seulement, y m’a chargée de lui retrouver sa belle.

— Eh ben ! ma fille, vous v’là avec une belle corvée sur les bras !

— Je n’en dors plus.

— Ne soyez pas bête… Comment que vous voulez retrouver une femme que vous n’avez jamais vue ? C’est de la stupidité… Il vous en raconte cet amoureux ! ou bien, il est dingo, ou bien il vous fait marcher… et à du 100 à l’heure encore !

Prudence était toute marrie par cette apostrophe.

— Il est bien bon et bien doux, vous savez ; et quand il rit, ce n’est pas pour se moquer… Je suis quasiment sa deuxième mère…

— Eh ben ! je lui souhaite de repérer sa beauté…

— C’est pas pour dire, mais dans la vie, on a beaucoup de choses à retrouver !

— C’est la vérité… Ah ! maintenant, j’ vas faire not’ café… et il ne s’agit pas de le rater…

— Je vais avec vous…

Les deux femmes réintégrèrent l’office et devisèrent encore tout en dégustant leur goûter.

Prudence, malgré l’excellent arôme qui se dégageait de sa tasse, restait préoccupée. Elle était désolée de la désinvolture que Julie avait eue pour lui dire que « M’sieu Jacques » se moquait d’elle. Or, être prise pour une sotte par Julie lui paraissait le comble de la honte. La pauvre fille lui semblait si déshéritée au point de vue de l’intelligence, qu’elle souffrait affreusement dans son amour-propre. Mais, en savourant ce bon café au lait et le délicieux « pain de Gênes », elle ne pouvait guère lui reprocher cette intempérance de langue.

Quant à l’autre pensée qui l’absorbait, c’était celle de l’assassinat. Elle ne concevait pas qu’un homme eût été assez malin pour ne pas laisser une marque de son passage. Il n’avait pu entrer comme un être invisible… ? Quel mystère !

C’était vraiment dommage que l’on ne pût arriver à une solution. Maintenant, Prudence en oubliait presque la prime… Le mystère seul la hantait.

Enfin, elle se débarrassa de ce souci en songeant qu’il fallait s’occuper de la nourriture qu’on avalait, sans quoi la digestion risquait d’être troublée. Elle poursuivit donc une conversation à bâtons rompus, essayant de fixer son esprit sur des puérilités. Puis, elle se leva pour partir.

— C’est dommage que vous ne restiez pas pour souper avec moi, dit Julie.

— Oh ! y faut que je serve mes patrons. Je ne veux pas les laisser… y comptent sur moi… Quand je serai dans vot’campagne, nous dînerons ensemble…

— À propos de ça…, à quelle époque viendrez-vous ?

— J’ai choisi les huit premiers jours d’octobre… ordinairement, le temps se fait beau à ce moment-là, avant de prendre son habit d’hiver… Et pis, je verrai les champs sans fleurs et ça me donnera une idée du dépouillement futur. Si je trouve vot’ pays joli, j’y achète une baraque et je m’y installe.

— Tant mieux.

— Quand on a des amis dans une région, on la trouve tout de suite plus agréable. C’est pas que j’aime parler, mais quand on est trop seule, c’est fâcheux pour la santé… J’aime la solitude, mais y faut que je puisse me dire : « Prudence, si cela te chante, t’as une voisine bien aimable que tu peux aller visiter… » Alors, on secoue ses noirs en faisant une patience, tout en buvant un petit café comme aujourd’hui, et on s’en revient chez soi à côté de son chat. C’est une société aussi, ces bêtes… On leur parle, et elles vous répondent.

— C’est la belle vie ! Ne plus faire la queue pour ces denrées de malheur, manger des légumes pas frais, alors que, dans un jardin, vous avez de tout…

— Même les lapins, les poules et leurs œufs… et encore les canards ! et pis, on tue le cochon dans les villages, et on mange du boudin qu’on voit faire et des saucisses qui ont une bonne odeur… Ah ! que je voudrais y être !

— Je vois que vous avez une vue claire sur les agréments de la campagne… Vous avez raison… S’il y avait un peu plus de monde dans nos villages, il y aurait moins d’assassins dans les villes…

— Ah ! vous avez du bon sens, Mam’zelle Julie !

— Alors, je vous attends dans trois semaines, prononça Julie après un petit silence, durant lequel elle savoura le compliment que lui décochait son interlocutrice. Il y a un car pour Chalor, c’est très commode… Vous en avez pour une demi-heure… Y a un petit kilomètre à faire à pied ; mais, quand y fait beau, c’est un plaisir… et quand y pleut, il y a un courrier qui passe. Je vous attendrai donc vers le 1er octobre sans faute…

— Entendu !

Prudence s’en alla. Beaucoup de promeneurs encombraient les rues, et elle se croyait à Paris.

Il lui restait encore près d’une heure de liberté, et elle s’amusa aux devantures qu’elle rencontra sur son chemin.

Quand elle fut de nouveau dans sa cuisine, ses pensées la harcelèrent. Elle en voulait un peu à Mam’zelle Julie de lui avoir suggéré que M’sieu Jacques pouvait se moquer d’elle.

Cette pensée assombrissait son après-midi, et elle résolut de s’expliquer avec le jeune homme dès qu’elle en aurait l’occasion. Il était inadmissible qu’on lui racontât des histoires et elle le ferait entendre à ce blanc-bec. Elle ne se comportait pas de façon que l’on se gaussât d’elle…

Jamais, elle ne le tolérerait ! Une fois, dans son jeune temps, alors qu’elle allait à l’école, des galopins lui avaient affirmé que l’on voyait des fées dans un buisson de la plaine. Elle y avait couru, entraînant avec elle des fillettes. Quand elles étaient arrivées et qu’elles attendaient les fées qui devaient leur donner des bonbons, elles reçurent une grêle de petites pierres.

Des compagnes rirent d’elle et se plaignirent à leurs mères. Mais la maman de Prudence attrapa le garçon, le déculotta et lui infligea une bonne correction.

Prudence, tout en convenant que ce serait la meilleure des punitions pour M’sieu Jacques, ne se voyait pas du tout dans ce rôle.

Alors qu’elle ramassait de la rancune contre lui, sa personne s’encadra dans la porte et elle entendit :

— Ma bonne Prudence, vous m’apporterez demain mon déjeuner dans ma chambre. Je le prendrai tout en m’habillant parce que je suis obligé d’aller à Grenoble…

— Oui, M’sieu Jacques.

— Vous me réveillerez en même temps parce que je dois partir à 7 heures d’ici…

— Pauvre M’sieu Jacques !

— Merci d’avance !

Le jeune homme repartait quand elle le retint :

— Je puis vous demander quéque chose ?

— Tout ce que vous voudrez !

— Eh ben ! vot’ jeune fille qui est si belle, vous l’avez retrouvée ?

À vrai dire, Jacques ne pensait plus à sa plaisanterie. Il eut un sursaut, puis s’écria :

— Ma foi ! non !

— Est-ce que, par hasard, vous vous seriez moqué de moi, en me racontant une baliverne ?

Il rit de tout son cœur.

— Ne soyez pas fâchée, Prudence, j’ai voulu occuper votre esprit, afin que vous ne pensiez plus à votre assassin… Cela me peinait…

— C’est très mal, M’sieu Jacques… J’ai regardé toutes les jeunes filles par la figure, et elles ont dû me trouver bien malhonnête…. C’est pas des coups à faire ! Vous serez puni un jour… On ne reste pas gamin aussi long temps…

Prudence paraissait très en colère, parce que son amour-propre était blessé. Elle venait de passer pour une femme sans finesse aux yeux de Julie, et cela lui était intolérable.

— Oui, vous serez puni, dit-elle d’un ton sentencieux. Vous verrez que vous aurez une femme laide et désagréable.

— Merci !

Jacques se sauva en riant.

Prudence le regarda partir avec un sourire.

Elle ne pouvait lui garder rancune, parce que c’était un joyeux garçon, toujours aimable. Il avait voulu la distraire et elle aurait dû comprendre qu’il lui racontait une galéjade.

Quand elle revit seule Mme Dilaret, elle aurait bien voulu passer cet incident sous silence, mais elle ne le put :

— Alors, M’sieu Jacques m’a conté une histoire qui n’était pas vraie. Il n’y avait pas de belle jeune fille sous roche… Je crois qu’il ne se mariera jamais… il aime trop rire, et le mariage n’est pas fait pour s’amuser… Ce n’est pas qu’on ne soit pas gai de temps en temps, mais bien souvent on a le noir… Si Madame pouvait conserver son fils, elle serait plus heureuse, parce que les belles-filles, cela n’a pas toujours du bon… Enfin, on ne peut pas connaître l’avenir…

— Vous avez raison, Prudence, on ne peut qu’attendre les événements, surtout en ce moment où le chaos nous environne. On ne peut que vivre au jour le jour…

— Oui, et cela me donne l’idée d’aller à Notre-Dame de Fourvière un de ces dimanches…

Depuis quelque temps déjà, Prudence ne craignait plus de prendre seule le funiculaire. Elle aimait même beaucoup se promener sur la colline, bien qu’elle regrettât qu’il n’y eût pas plus de magasins. Quand elle avait terminé l’inventaire des souvenirs pieux étalés aux vitrines, elle trouvait ce spectacle un peu mince.

Elle connaissait aussi Saint-Just et le cimetière de Loyasse, et elle n’était pas peu fière de citer les ruines de l’aqueduc romain et celle des arènes.

Le dimanche où elle projeta de se rendre à Fourvière, elle reçut une carte postale de Julie. Elle en fut transportée…

— Madame… Madame ! s’écria-t-elle, voici un bonheur qui m’arrive… Julie n’est pas une oublieuse ! Ce n’est pas une de ces femmes qui vous disent : « Entrez ! », d’une main, et qui, de l’autre, vous ferment la porte ! Elle m’a invitée et elle me rappelle que je lui ai dit : « Oui, j’irai. » Ah ! c’est une brave femme, et je regrette que Madame ne la connaisse pas ; peut-être qu’elle aurait invité Madame aussi… Et ça aurait été mignon de partir toutes les deux ! Nos deux messieurs auraient vu ce qu’était une maison sans femmes. Ah ! c’te bonne Julie ! J’ vas lui répondre que ça reste comme convenu… Je lui avais proposé le 1er octobre… Madame y consent toujours ? Oui… Eh bien ! ce qui est fait est fait… J’ vas me préparer pour ce moment-là. J’ai encore dix jours… Quel bonheur ! J’ vas m’en payer de la verdure et du lait, et de la crème, et des bons œufs que j’irai cueillir sous la poule… Les bonnes bêtes… cela vous parle toujours avec des cre, cre, cre ! et la petite tête marche, et les pattes vont en l’air ! C’est gai !… Ah ! la campagne, quelle belle invention ! L’ bon Dieu a eu une fameuse idée de planter des champs autour des villages. À sa place, je n’aurais peut-être pensé qu’aux cinémas et aux boutiques ; mais lui s’est dit : « Comment ces pauvres malheureux se referaient-ils des couleurs, sans mon blé et ma luzerne ? » Il a bien travaillé. Oui, que je vais aller à Fourvière…

— Vous aimez donc la campagne aujourd’hui ?

— C’est parce que je sais que je n’y resterai pas longtemps… Et puis, j’y ai une amie et on voit la vie autrement… Mais s’il fallait être seule en face de ses murs, dans une maison où on est l’unique locataire, je n’en serais pas si folle… J’vas y goûter pour quelques jours, et je raconterai mes impressions à Madame.

Prudence chanta toute la matinée, si bien que Jacques vint lui dire :

— Je ne sais pourquoi vous n’êtes pas entrée au théâtre ?

— Pourquoi que M’sieu Jacques me raconte ça ?

— Parce que vous avez une belle voix…

Prudence resta un moment abasourdie, puis elle finit par répondre :

— On me l’a toujours dit… Je faisais trembler les verres qui étaient sur la table, quand je chantais aux repas de famille… Mais, chanter au théâtre ne m’aurait pas plu… J’ suis une femme de famille, et on assure que les comédiens n’ont jamais le temps d’être chez eux. Moi, j’aime les repas à l’heure et j’aime dormir la nuit… Dormir le jour, c’est l’affaire des chats et des hiboux… Et qui fait le marché, pendant que Madame dort ? Une cuisinière qui prend le franc du sou ? Non… non… M’sieu Jacques, je n’ suis pas une femme pour la lumière des lampes, mais une femme pour la lumière du soleil… Oh ! je sais que je perds beaucoup d’argent, mais j’en dépenserais davantage aussi…

— Et puis, vous ne seriez pas venue à la maison, ce qui aurait été bien regrettable pour nous.

— Vous êtes un bon petit cœur… Il est certain que je fais du bien ici… Je n’ dirai pas de mal de celle qui était avant moi, mais j’ peux dire qu’elle était genre pourceau…

— Eh ! mais, ce n’est pas du mal, cela ?

— Oh ! non, M’sieu, quand on dit la vérité, ce n’est pas un péché… Où serait la différence des bons et des mauvais, si on les mettait tous sous la même étiquette, sous prétexte d’être charitable ? Vot’ papa, qu’est-ce qu’il fait dans sa justice ? Y punit les méchants… Je n’ suis pas un juge, mais je n’ suis pas plus bête…

Sur ce commentaire que « M’sieu Jacques » estima savoureux, il quitta Prudence, en lui recommandant de bien soigner l’entremets.

— N’ayez pas peur ! On est rationné, c’est vrai ! mais vous l’aurez, vot’ plat sucré, M’sieu Jacques !

L’après-midi, Prudence prit le chemin de Fourvière. Tout lui parut riant. Dans le funiculaire, elle parla à sa voisine, qu’elle avait heurtée un peu fort, quand le wagon s’était mis en marche.

Faites excuse, Madame… mais ça part tout d’un coup, et comme ça grimpe, on se culbute… et on a l’air mal polie… mais j’vas tenir le pieu, et je serai solide…

— Y a pas de mal, Madame.

— Vous venez souvent à Fourvière. Madame ?

— Tous les dimanches… Ah ! si je ne montais pas ici, je serais malheureuse toute la semaine.

— Moi, si j’ pouvais, je monterais plus souvent, mais j’ suis en place, et je dois mon temps à mes patrons ; puis, pour tout dire, j’avais une amie qui venait me voir quéquefois ce jour-là, et comme il est juste, je lui rendais sa visite…

— Oui, c’est vrai, quand on est tenu, ce n’est pas commode pour sortir… Moi aussi, dans mon temps, j’étais chez les autres, mais maintenant, j’ suis trop vieille… J’ai mon chez-moi qui est une petite chambre… et si le cœur vous en dit, on pourra parfois causer un peu…

— C’est pas de refus ! vous remplacerez mon amie qui est partie.

Prudence était enchantée. Elle apprit que sa pieuse compagne s’appelait Mlle Parate, et qu’elle était la tante d’un agent de police.

Quand elles eurent terminé leurs dévotions, elles allèrent sur la terrasse pour contempler le paysage.

— Je ne manque jamais de venir là, dit Mlle Parate ; on se met de l’air plein les poumons et on en a pour sept jours… Nous avons de la chance aujourd’hui… On voit le soleil qui se couche derrière les collines de Sainte-Foy. Je m’amuse à compter les dimanches où il disparaît, tout beau comme ce soir, et il me semble que je serai plus gaie dans ma petite vie, quand je le vois, majestueux, pire qu’un roi…

Prudence écoutait, fort intéressée, les paroles simples de cette femme inconnue. Voulant être au niveau de l’admiration de sa compagne, elle murmura :

— Moi, ce qui me rend toute chose, c’est de voir tous ces ponts… C’te Rhône et cette Saône qui courent dans c’te ville me font l’effet de deux bras… Il me semble qu’ils la serrent et qu’ils lui disent : « Ma fille, nous te tenons… et si ça nous plaît de déborder, t’aurais rien à dire… nous arroserons tes rues, nous noierons le vin dans ta cave, nous démolirons même tes maisons, si ça nous chante ! et nous ne demanderons jamais ton avis ! »

— Ces deux fleuves, s’écria Mlle Parate, c’est ce qu’il y a de plus beau !… Vous n’avez donc jamais regardé le Rhône avec ses couleurs ?

— Non… ça me fait un peu peur…

— Que c’est drôle !

— Non, la peur, c’est pas drôle, et on a tellement l’occasion d’avoir peur dans c’te guerre de catastrophes, qu’on regrette d’être dans le monde…

— Vous n’êtes donc pas résignée ?

Prudence tressaillit à ce mot. Elle regarda sa compagne comme si soudain elle lui voyait des ailes, puis elle murmura :

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Pour être résignée, il faut être une sainte.

Mlle Parate rit doucement, et ce fut pour Prudence comme si elle entendait le son d’une cloche fêlée.

— Mais non, il ne faut pas être une sainte, mais une femme qui ne se tourmente pas, quand il lui arrive une anicroche et qui ne s’encolère pas devant les difficultés… Ça ne s’apprend pas tout de suite, mais on en prend peu à peu l’habitude… J’ai suivi un modèle et je vous en parlerai…

— Je voudrais bien voir ce modèle… Si c’est une femme, elle doit être de bonne compagnie…

— Très bonne compagnie…

Mlle Parate souriait un peu.

Quand elles eurent fini d’admirer le panorama, la compagne de Prudence l’emmena devant la maison du Cénacle et lui dit :

— Je ne quitte jamais Fourvière sans entrer dans cette chapelle où s’est agenouillée, pendant dix ans, la femme que j’ai prise pour modèle dans son humilité.

— Oh ! s’exclama Prudence.

— Vous entrez avec moi ?

— Je veux bien…

Elles pénétrèrent dans la maison : c’était celle de Thérèse Couderc. Pendant des années, elle avait occupé une place infime dans la communauté, après l’avoir fondée et assumé l’achat du bâtiment sans un sou vaillant.

Mlle Parate racontait cette vie avec une ferveur qui la soulevait et transfigurait ses traits.

Prudence osait à peine fouler les dalles que la sainte méconnue avait touchées.

— On n’a vraiment pas été bien gentil pour elle, finit-elle par dire. Sarcler les plates-bandes, bêcher le terrain, c’est pas des travaux ordinaires pour une religieuse qui a rendu tant de services ! Pourquoi l’a-t-on rabaissée à ce point ?

— C’était son destin… Elle ne se révoltait jamais, mais elle a été récompensée tout de même, puisque, quelques années avant sa mort, on l’a entourée de soins et d’affection… Mais elle avait pris l’habitude de se résigner, et elle y trouvait plus de satisfactions que dans les honneurs…

— C’est quand même pas une vie, risqua Prudence.

— Je trouve, moi, qu’il est plus facile d’obéir que de commander…

— Ça dépend !

Prudence, qui se sentait de grandes aptitudes pour diriger non seulement une famille mais tout un régiment, ne pouvait concevoir la « douceur » d’obéir que vantait Mlle Parate.

Son « défunt », comme elle le désignait, ne lui ménageait pas les ordres et elle ne trouvait guère le moyen de résister, parce qu’il avait la main prompte. Maintenant qu’il était parti, elle se croyait tous les courages pour lui tenir tête.

— Cette pauvre sainte, murmura-t-elle encore, n’a pas eu de chance, mais elle aurait pu réclamer un peu… Quand on ne montre pas les dents, les autres s’acharnent sur vous…

Mlle Parate eut encore une fois un mystérieux sourire, et elle répondit :

— Vous ne voulez pas comprendre.

Prudence la trouva bien osée de lui faire une réponse pareille, mais comme elle la trouvait douce et aimable, elle ne voulut pas la brusquer.

Elles revinrent à Lyon par les jardins de Fourvière, et Prudence s’en amusa. Les nombreuses marches qu’il lui fallut redescendre faillirent lui donner le vertige, mais elle se cramponna solidement et ne regarda que le bout de ses pieds.

Elle dit enfin adieu à sa compagne de la journée, et ces dames échangèrent leurs adresses.

Prudence rentra triomphante. Sa cuisine lui parut un palais parce qu’elle y était reine, alors que la fondatrice du Cénacle n’était que l’humble servante de tous, malgré tous ses mérites.

— Elle aurait dû se regimber… C’est peut-être beau d’être humble, mais si tout le monde vous marche dessus, à quoi cela rime ? Avoir un trône dans le ciel, c’est avantageux, je ne dis pas ; mais un compliment sur terre, ça fait du bien !

Prudence parlait tout haut, ses maîtres n’étant pas là. Elle aimait quand sa voix résonnait par l’appartement.

Mme Dilaret revint la première et se dirigea tout de suite vers l’office, ayant à y poser un paquet. Elle vit Prudence et lui donna en disant :

— Des quenelles pour ce soir.

— Bien, Madame…

— Vous savez les cuire ?

— Il faudrait être la plus sotte des femmes pour rater c’te cuisson.

— Alors, je n’ai aucune recommandation à vous faire.

— Vous pouvez toujours « causer » si vous voulez… je suis résignée, déclara Prudence, non sans fierté.

Mme Dilaret regarda avec quelque surprise celle qui parlait ainsi, et elle demanda :

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Moi ?

— Oui… vous… je ne sais pas si vous prenez un ton de détachement ou d’ironie ?

— Je ne comprends pas, Madame… Tout ce que je peux expliquer, c’est que j’ai vu la maison d’une sainte qui se résignait à tout… Il paraît que c’est très méritoire. Alors, je commence ma sainteté et je me résigne aux conseils de Madame…

Le sérieux de Mme Dilaret faillit s’évanouir devant la prétention de sa domestique, mais elle se retint à temps.

— Ah ! vous voulez devenir une sainte…

— Je ne dis pas ça… mais je peux toujours la copier un peu… Il me serait difficile de rester agenouillée sur mon prie-Dieu, si j’en avais un, et pendant des heures, vu que des personnes ne s’occuperaient pas de ma cuisine… Quand les plats seraient brûlés, ce n’est pas Monsieur qui se résignerait à les manger… je peux cependant tenter un petit effort pour me bonifier. Je crois qu’avec la dame que je connais depuis cet après-midi, je deviendrai moins colère… Elle porte au calme…

— Quelle dame avez-vous donc rencontrée ?

— Oh ! une douce ! qui sait beaucoup de choses… Elle regarde le soleil, elle aime le Rhône, et elle vénère cette sainte qui est son modèle.

— C’est splendide !… Vous ne m’avez pas encore appris le nom de cette sainte ?

— C’est celle qui a fondé une maison de spectacle…

— De spectacle ! Vous êtes bien sûre de ne pas vous tromper ?

— Je l’affirme à Madame ! mais si Madame ne me croit pas, je me résignerai…

— Ne vous fâchez pas, Prudence, je ne demande qu’à être éclairée…

— On revient avec de bonnes idées, et v’là comme on est reçue ! Comment peut-on devenir une sainte, si on vous met la colère aux lèvres tout de suite ! Madame n’avait vraiment pas besoin de m’apporter ces quenelles de malheur, c’est de leur faute tout ça !

— Calmez-vous, Prudence, et réfléchissez à ce que vous m’avez dit : fonder une maison de spectacle, c’est organiser un théâtre, parce qu’on y représente des spectacles… Comprenez-vous ?

Le visage de la domestique s’épanouit en un rire.

— Ah ! ah !… je me suis trompée de mot !

— Oui, et je l’ai deviné ce mot : fondatrice du Cénacle.

— Madame y est !

— Ce n’était pas la peine de vous fâcher.

— Ah ! avoir de l’instruction est une belle chose ! on gagne du temps.

L’allégresse reparut en Prudence, et elle continua le récit de son après-midi :

— C’te dame est comme il faut… c’est la tante d’un agent de police. Elle m’a invitée à venir la voir, en me disant que cela me ferait du bien. Je ne crois pas que je fasse une erreur en pensant qu’elle voudrait me voir religieuse.

Mme Dilaret sauta en l’air.

— … mais je n’ai pas de goût à ça… Pourtant, je suis assez dévote, mais à ma façon… Être enfermée dans une armoire…

— Une armoire ?

— Leur cellule, c’est quasiment une armoire ! Et puis, y faut prier sans bouger… Non !… y m’ faut de l’exercice… C’est vrai que je pourrais jardiner, mais je n’aime pas ça…

— Ce serait le cas de vous résigner.

— On ne peut tout de même pas se résigner à tout, tant qu’on est pas une sainte… Enfin, peut-être que je me trompe au sujet de cette dame… et qu’elle veut simplement me revoir pour la conversation… Après tout, c’est possible… J’suis quéquefois intéressante qu’ils me disent… Ah ! je deviens une heureuse femme… une amie à la ville… une amie à la campagne… ça fait riche…

— J’en suis contente pour vous ! Comment se nomme-t-elle votre nouvelle connaissance ?

Mlle Parate… Elle habite cours de la Liberté, au-dessus d’un magasin de chaussures… Elle a une chambre et une cuisine, une bonne concierge et des canaris… Y n’en faut pas plus pour aimer la vie.

— Très bien !… Je vous laisse à vos fourneaux… il est tard…

— Tout est prêt… Madame pense que je ne vais pas me promener, sans avoir préparé mon dîner d’avance. Un bon potage, une purée de marrons qui réchauffe et du veau froid avec de la mayonnaise. En surplus, je mets les quenelles, et v’là l’appétit de M’sieu Jacques à l’aise… Il faut nourrir ce grand corps-là, sans quoi ce serait les globules blancs qui le mangeraient…

— Que vous êtes savante !

— Madame sait que j’ai été soignée à l’hôpital pour une jambe cassée… alors, j’ connais bien des maladies et la manière de les guérir… Les infirmières nouvelles venaient souvent me demander des conseils…

— Toutes mes félicitations !

Mme Dilaret abandonna la cuisine, ce qui n’empêcha pas Prudence de continuer à parler comme si elle était encore là.

— Certainement non, je ne pourrais pas me résigner à devenir une « bonne Sœur », D’abord, y m’ faut de la nourriture et, dans les couvents, on mange tout juste pour ne pas mourir de faim… Moi, j’aime les petits plats, et sûr qu’on ne m’en laisserait pas fabriquer… Du moment que je suis venue au monde pour m’occuper de cuisine, je me résigne à continuer… Ce serait glorieux d’être… la sainte de la famille ; mais il vaut mieux un peu plus d’humilité. Je n’aurai pas ma statue, mais tant pis ! Et qui sait ? Je n’aurais des fois qu’à faire une belle action ! Si je trouvais ce fameux assassin par exemple ? On parlerait de moi dans les journaux, et sûrement qu’on m’apporterait des tas de cadeaux… Et pis, une femme en vue est tout de suite demandée en mariage… Ah ! que je rirais ! Ah ! que je le saisisse vite ce malin meurtrier ! Y m’ fait damner. C’est qu’on n’en parle plus ! Le jeune M. Rembrecomme n’a plus l’air de s’en occuper ! Misère de misère ! Ça conte fleurette à la secrétaire et le pauvre papa est oublié. Ah ! résignons-nous…