Prudence Rocaleux/02

La bonne presse (p. 27-49).


CHAPITRE II


Le lendemain, Prudence ne tarissait pas sur Fourvière. Il semblait qu’elle eût découvert la colline. Elle se rappela les terribles éboulements qui s’étaient produits quelque dix ans auparavant, et pendant qu’elle discourait avec sa maîtresse, elle s’écria tout à coup :

— Avant de monter, je regarderai si c’est bien solide. Je n’ai pas échappé aux bombes pour être étouffée sous des rochers…

— Vous regarderez, Prudence…

— Je n’ai pas beaucoup dormi, parce que je voyais toujours cette Bonne Dame devant moi. Il me semble que je serai heureuse dans cette ville. J’y trouverai peut-être la fortune… Aujourd’hui, je m’achèterai un billet de la loterie. J’ai toujours voulu devenir riche, parce que ça me pèse un peu de travailler sans arrêt et de dire sans cesse : oui, Madame…

— Ne vous plaignez pas de votre sort, Prudence, surtout en ce moment, où il y a tant de malheureux, des réfugiés, des expulsés… C’est terrible !

— C’est vrai que je ne devrais pas ambitionner mieux. Être chez des patrons qui sont gentils, c’est un bon numéro de loterie… Pourtant, je prendrai un billet aujourd’hui… Je ne peux pas rester sur cette envie sans me la payer. Mais, assez bavardé ! le menu que j’ai soumis hier à Madame, je le maintiens ?

— Il me semble que ce sera bien. Il faut profiter des jours de viande.

— Oh ! quelle invention du diable que ces manigances de viande ou pas de viande ! et ces tickets, je n’y comprends rien de rien… « Vous n’avez pas besoin de comprendre », m’a dit un fournisseur. C’est pas commode quand même, parce que j’ai toujours peur qu’on me vole… Les gens sont si malins !

— Eh bien ! Prudence, allez à vos courses.

— J’y cours.

Mme Dilaret commençait à s’apercevoir qu’il fallait brusquer les conversations de Prudence, sans quoi elle risquerait de n’avoir plus une minute à soi. La veille, elle avait amusé son mari et son fils avec le récit des trouvailles pittoresques de sa servante, et quand Jacques avait appris qu’il serait gâté et choyé par elle, sa joie avait éclaté en un rire si frais et si jeune, que Mme Dilaret ne regrettait pas la venue de cette femme.

Elle n’oubliait pas non plus la manière originale dont elle usait pour connaître le caractère d’une fiancée, et cet épisode avait porté au comble la gaieté du jeune homme.

Il dit, très convaincu :

— Ce n’est nullement sot. Je suis de l’avis de Prudence. C’est quand un visage ne se sent pas observé, qu’il s’abandonne à son expression réelle. Votre nouvelle domestique est une bien amusante personne, et elle a une psychologie instinctive qui ne manque pas de piquant.

Aussi, quand Prudence servit le déjeuner, déploya-t-il toutes ses grâces. Quand on se sait apprécié, l’amour-propre vous pousse à vouloir l’être davantage.

Prudence ne vit dans ces attentions qu’une sympathie qui naissait pour elle de la part de ce grand garçon, qui pouvait largement être son fils. Elle lui présentait de bonne cuisine, et il le lui rendait en gentillesses. Elle redoubla de prévenances.

— Vous aimez les paupiettes, M’sieu Jacques ? Il y en a trois pour vous.

— Quelle chance ! s’exclama Jacques qui était bon mangeur… Je ne suis pas souvent aussi gâté.

— Il faut qu’un jeune homme se nourrisse bien. Vous avez besoin de forcir.

Mme Dilaret n’était pas très satisfaite de ces petits colloques qui constituaient des accrocs au protocole ; mais elle se disait qu’il fallait bien que cette isolée s’associât un peu à la vie de famille.

Quand le trio fut installé dans le petit salon pour la minute du café, M. Dilaret se tourna vers sa femme pour lui dire :

— Il me semble que Prudence empiète déjà sur vos prérogatives ?

— Je ne sais comment elle s’y prend, répliqua vivement Mme Dilaret ; mais on est désarmé devant elle à cause de sa faconde d’une naïveté bonasse. Elle a, en même temps, des aperçus si singuliers qu’on l’écoute pour en entendre d’autres… J’avoue que je m’y laisse prendre, alors que je devrais lui imposer silence…

— Ne le faites pas, maman, vous vous priveriez d’un plaisir. Les sources de distraction sont si peu nombreuses, que vous auriez tort de négliger celle-là.

— Nous verrons par la suite ce qui résultera de cette familiarité, répondit Mme Dilaret.

Plusieurs jours passèrent sans que la vie fût marquée d’incidents à retenir.

Prudence effectuait ses courses et revenait avec des commentaires plus ou moins agréables sur les commerçants.

— Voici ce que j’ai pour 60 francs, Madame, de la « ruelle » de veau.

— On dit rouelle.

— Cela m’est égal ! c’est toujours du veau… du pauvre veau qui sera à peine juteux. On se demande avec quoi ça a été nourri ? Je ferai une timbale de macaroni bien corsée, parce que c’te viande ne tiendra pas au corps, et il ne faut pas que M’sieu Jacques ait faim en sortant de table. Pour ce soir, je ferai des haricots verts. Au mois de juillet, on nage dans l’haricot. J’aime assez les commerçants de Lyon. Y sont presque plus aimables qu’à Paris. Y blaguent moins. À Paris, dès que mon boucher me voyait, c’était des hurlements ! « Tiens, v’la Mâme Prudence, qu’est-ce qu’on va lui vendre à cette chère petite dame ? » Je suis bien en chair et je n’ai pas de papillotes. Tout le monde riait, bien sûr. Si j’étais bien lunée, ça passait ; mais quand je m’étais levée du pied gauche, oh ! alors, il n’en menait pas large, ce gros ! Je lui disais : « Servez vot’ marchandise, au lieu de dire des bêtises, et donnez-moi bon poids ! » Vous vous doutez, Madame, que quand on riait, la balance ne se surveillait pas, et que le boucher en bénéficiait.

Il arriva qu’un matin, Prudence revint dans un état fou. En entrant, elle s’écria :

— Je suis perdue !

Elle marchait de long en large, en comprimant sa poitrine de ses deux mains.

— Qu’avez-vous ? questionna Mme Dilaret alarmée.

— Je suis perdue.

— Êtes-vous malade, blessée ?

— Non, non, on guérit ; il s’agit de ma réputation, et alors mon cœur bat d’émotion.

— Qu’avez-vous donc fait ?

— Je me calme un peu, et je vais raconter à Madame ; mais faut d’abord que je prenne quelque chose pour empêcher mon cœur de galoper à la mort.

Sur cette phrase, Prudence prit un doigt de vin, le sucra et le but avec lenteur.

— Il y a des restrictions, c’est vrai ; mais y n’ faut pas se tuer sous prétexte qu’on ne peut plus se sucrer ! À quoi que cela m’avancera d’être morte à côté d’un paquet de sucre ?

Mme Dilaret regardait sa servante qui dégustait son vin sans se presser. Agacée, elle dit :

— Vous savez que j’attends, Prudence ?

— Moi aussi, Madame ; vous n’avez pas de battements de cœur, vous n’avez pas eu d’émotion… Vous venez de vous lever… vous êtes fraîche comme la rose, vous pouvez patienter. Moi, j’ai fait des courses tuantes, j’ai porté un filet lourd et j’ai été insultée.

— Oh !

Le regard de Prudence était fulgurant.

— Eh bien ! racontez-moi cette aventure…

— Voilà, j’y arrive… J’étais chez l’épicier. J’attendais mon tour depuis une demi-heure, et c’est pas fait pour vous adoucir les nerfs. Rester debout, ne connaître personne pour échanger des remarques qui font passer le temps ; c’est pas gai ! Je piétinais sur mes pauvres pieds, parce que, je le dis bien haut, des pieds de domestique, c’est plus fatigué que des pieds de dame.

Mme Dilaret ne riposta pas, voulant laisser Prudence arriver au fait ; mais celle-ci prenait le chemin des écoliers, soit qu’elle voulût retarder l’aveu, soit qu’elle voulût ménager ses effets.

Cette lenteur impatienta de nouveau sa patronne qui répéta :

— Vous me ferez ces réflexions-là quand vous m’aurez appris ce qui a pu vous plonger dans cet état…

— Oh ! oh ! je vois que Madame a ses nerfs en surface ! Alors, quoi que je dirai, moi, qui ai été apostrophée comme une rien du tout ?

— Si vous ne vous hâtez pas, je m’en irai, Prudence, répliqua Mme Dilaret sévèrement.

— Ben ! m’y voici… Mais, Madame ne sera pas très contente de savoir. Jen ai peur.

La pauvre madame, cette fois, trembla un peu et se demanda ce que sa domestique avait bien pu commettre.

— Donc, pendant que je transpirais dans cette attente, survient une petite bonne femme sans chapeau. Tout le monde la regarde. C’était bien fardé. Moi, je pensais que si elle avait été bien nettoyée, elle aurait été fort gentillette. Cependant, son genre ne me plaisait pas ; c’était blond outré avec une bouche à la framboise trop marquée. Enfin ! c’était de la mode d’à présent. Mon tort quéquefois, vous le savez, Madame, est de dire ma façon de penser tout franc, tout clair. Alors, je pense tout haut : « Ah ! ben, si c’était ma fille, je vous fouetterais ça ! On n’a pas idée de ressembler exprès à une créature sans honte et sans pitié ! » Alors, Madame me croira si elle veut ; mais la petite s’est retournée, m’a toisée et m’a jeté à travers la figure ; « Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! » Madame me connaît assez pour savoir que je n’ai pas voulu me laisser faire la leçon par une gamine. J’ai donc crié plus fort qu’elle, et j’ai riposté : « Oh ! là là… Je dis ce qui me plaît, et je peux donner mon avis sur ce qui ne me plaît pas. Je vous trouve bien osée de vous attaquer à une femme comme moi, qui suis honnête et travailleuse. — Retournez donc à vos fourneaux, bonne femme ! » qu’elle me répond. — Vous êtes une insolente ! que je redis. » Vous comprenez, Madame, le rouge me montait. « Très bien ! qu’elle fait. Mon père est sénateur et vous allez avoir un de ces petits emprisonnements pour avoir dit du mal de moi, qui vous fera réfléchir. » Voilà ! Madame, ce que j’ai rapporté dans mon filet à provisions ! Vous comprenez que j’ai eu les lèvres cousues après l’algarade ? Je me sentais devenir pâle comme une mourante, et la fatigue aidant, j’ai cru m’évanouir. Puis, par surcroît, la jeune triomphait. Les rieurs étaient de son côté ; il y avait un vide autour de moi, vu que si j’étais tombée, je me serais étalée de tout mon long, tellement il y avait de la place.

La pauvre Mme Dilaret était tellement ennuyée qu’elle ne pouvait pas parler, ce qui permit à Prudence de continuer son histoire.

— Ce que les honneurs changent les gens ! Dès que la petite a eu parlé de son légume de père, tout le monde a fait un pas vers elle, comme pour la défendre contre le tigre que je devenais ! Vous comprenez, si qu’on avait besoin d’un ticket, on courait chez ce grand homme en disant : « J’ai défendu vot’ enfant contre un monstre de femme, donnez-moi une carte de beurre, ça vaut bien ça ! » Ah ! je devine les roueries des gens, je ne suis pas sotte. Je sais que je pourrais avoir plus de malice ainsi, j’ai manqué le coche pour lui crier : « Et moi, j’ suis la cousine d’un général, et tu verras, ma petite, ce que t’auras comme salle de police. »

Là, Mme Dilaret se prit à rire de tout son cœur, mais elle reprit vite son sérieux pour demander :

— Comment cela s’est-il terminé ?

— Ça c’est le gros souci qui me met le cœur à la balançoire. Le commis épicier m’a servie sans que je puisse adresser un mot à c’te jeune demoiselle. Quand je me suis retournée, elle était partie… Alors, va-t-elle se plaindre ? Est-ce que j’irai en prison ? Ça me démonte…

Mme Dilaret ne répondit pas, fort embarrassée elle-même par la situation délicate où Prudence s’était placée.

Elle dit :

Le mieux est d’attendre les événements. Je pense que cette jeune fille ne vous gardera pas rancune et qu’elle oubliera cet incident.

— Pourquoi est-elle partie si vite ? Je suis vive, mais je me repens tout de suite. Je lui aurais expliqué gentiment : « Ca n’est pas la peine de raconter ça à vot’ papa ; il a bien d’autres choses à faire. Laissez-le aller tranquillement à son sanatorium. » Vous comprenez, Madame, qu’un sanateur ne va pas mettre une prison à ma disposition. Y n’y aurait plus de justice.

Tout à coup, le front de Prudence s’éclaira :

— Mais, j y pense ! J’suis sauvée ! Monsieur est juge et il ira trouver ce gros bonnet, et lui dira que j’ suis une honnête femme, que jamais je n’ai voulu raconter une chose déplaisante. Si je parlais de fouetter quéque chose, c’était mes œufs à la neige, tout simplement ! Je sais que les juges savent arranger les choses.

— Vous êtes folle ! cria Mme Dilaret, scandalisée. Si je disais une chose pareille à mon mari, il vous jetterait à la porte tout de suite. La justice est une chose sérieuse…

— Ah ! ben, je ne l’aurais pas cru. J’ai vu un jour des avocats qui sortaient du tribunal, et ils ne se gênaient pas pour rire. Ce que je vois de clair dans mon affaire, c’est que Monsieur ne me viendra pas en aide. C’est agréable de servir dans la justice ! On ne peut même pas profiter de ses avantages. Vrai ! je n’aurais jamais pensé que Madame était si mal complaisante. Ce n’est pas parce que je ne suis qu’une pauvre cuisinière, qu’il faut m’envoyer promener ! J’ai dit ces paroles à la petite, sans même m’en apercevoir. J’étais énervée ! Je ne dormirai pas de la nuit, et demain je ne ferai pas de travail !

— Prudence, maintenant en voilà beaucoup sur ce sujet. Soyez plus calme, et occupez-vous du déjeuner…

— Et plus jamais je ne parlerai… et à personne ! C’est fini !

— Ce sera très bien !…

Mme Dilaret sortit de l’office où cette scène avait eu lieu, et Prudence continua à marmonner dans sa cuisine. Elle paraissait tout à fait furieuse, et elle prenait à témoins le ciel et la terre, que jamais elle n’avait voulu nuire à la fille d’un monsieur haut placé.

Soudain, une pensée illumina son entendement :

— M’sieu Jacques était gentil, aimable et pis tout ! C’est lui qui me sauvera… Il saura arranger cette affaire avec son père, et qui sait ? la jeune fille lui plaira peut-être ?… Il y a des hommes qui aiment les femmes fardées… Ils feront un beau petit ménage.

Prudence débordait d’imagination. C’était là son péché mignon. Elle combinait une idylle et elle s’apaisait. L’essentiel était de voir Jacques seul et au plus tôt, avant que le père « de la jeune fille mît la police en branle. Prudence savait que celle-ci agissait assez lentement et qu’elle aurait le temps.

Au déjeuner de ce jour-là, elle ne ménagea pas les attentions à l’adresse de « M’sieu Jacques ». Elle le regarda souvent avec des signes amicaux, auxquels il ne comprenait rien. Elle le guetta quand il fut sur le point de repartir, et le pria de venir à la cuisine.

— Alors, bonne Prudence ?

— M’sieu Jacques a trouvé l’entremets à son goût ?

— Il aurait fallu que je sois difficile ! Il était épatant !

— Ben ! M’sieu Jacques. Faudrait vous marier, parce que vous privez d’un bonheur une belle jeune fille qui l’attend.

— Qu’est-ce que vous me chantez là ? Il y a une jeune fille qui se meurt d’amour pour moi ? Mais cela me cause une peine horrible !

Jacques riait, ne prenant nullement au sérieux cette déclaration inattendue.

— J’ savais bien que vous étiez bon… J’ suis sûre que vous seriez compatissant aussi pour les vieilles dames. Par exemple, si j’étais mêlée à une affaire qui… que… ah ! tenez, je divague ! enfin, quoi ! vous ne me laisseriez pas dans l’embarras ?

— Pour sûr que non ! une si bonne Prudence qui fabrique de si bonne cuisine ! Je me battrais contre ceux qui voudraient faire du mal à ma nounou.

Cette appellation alla au cœur de Prudence. Elle se crut, durant un moment, la mère de ce beau garçon, et elle faillit l’embrasser. Elle se contenta de lui dire :

— Moi, je ferai vot’ bonheur, je vous le promets, et avec quelqu’un de tout à fait bien, la fille d’un « sécateur », qui est une belle blonde.

Jacques éclata d’un rire si sonore, que les casseroles accrochées au mur en tremblèrent.

— La fille d’un… d’un… sécateur ! glapissait le jeune homme en proie à un accès de gaieté délirante.

— Quoi ! quoi ! répétait Prudence comme un canard, vous êtes donc si content de vous marier ?

— Oui, oui, affirma Jacques, en se tenant les côtes.

Quand il fut plus calme, il dit avec dignité :

— Prudence, vous êtes un diamant, vous valez donc plus que l’or, et si j’étais quelqu’un dans la Légion d’honneur, je vous donnerais la croix ; mais quand vous ferez des discours, que la langue ne vous fourche pas.

— Non, M’sieu Jacques, j’y ferai attention, parce qu’il ne faut pas faire rire de soi, quand on devient un personnage. Ça me fait penser au garde champêtre de not’ village qui a voulu faire un discours patriotique et qui a dit : « La France fabrique une masse de cuirassiers pour que sa marine soit forte ! » Vous pensez si on s’est gaussé de lui !

À ce moment, Mme Dilaret survint et Jacques dit :

— Je félicitais Prudence sur son entremets.

— Quand on est chez des patrons qui vous comprennent, on peut se considérer heureux.

— Bravo ! s’exclama Jacques.

Il s’en alla, et Mme Dilaret resta tête à tête avec Prudence, au sujet de détails ménagers.

La servante, grandie par cet entretien récent, persuadée qu’elle était approuvée entièrement, confiante dans la satisfaction montrée par Jacques, planait dans les sphères remplies d’hallucinations et de mirages. Elle ne voyait plus qu’un couple éperdument amoureux par ses soins.

Entendait-elle Mme Dilaret ? Peut-être… parce qu’elle répondait par monosyllabes, d’un air parfois absent, parfois si extasié que sa patronne lui demanda non sans impatience :

— Vous composez des vers ?

Ce mot réveilla Prudence… des vers ? Quelle était cette insinuation ?

— Que veut dire Madame ?

— Je me demandais si vous composiez une poésie ?

— Ah ! bon ! je comprends. Je ne savais pas que les poésies s’appelaient aussi des vers… C’est un bien vilain nom qu’on leur donne là. Si on disait ça dans un discours de noces, ce serait bien fâcheux… Par exemple, « la mariée a des vers plein le cœur »… Vous voyez la tête du marié ? tandis que si on annonce : « la mariée a de la poésie plein le cœur », not’ marié est tout réjoui… Ah ! c’est qu’il faut savoir « causer comme il faut », quand on veut s’en mêler.

Prudence se redressa.

— Oh ! dit Mme Dilaret, vous ressemblez à un coq qui vient de trouver une graine.

— Ah ! Madame peut me croire ! je trouve bien d’autres choses !

Sur ces paroles sibyllines. Prudence atteignit une marmite qu’elle fourbit avec ostentation.

Mme Dilaret n’eut plus qu’à quitter la place.

Pendant combien de temps Prudence frotta-t-elle au même endroit bien net son outil de ménage, d’un mouvement berceur ? Elle ne le sut pas. Elle rêvait.

Elle essayerait de découvrir cette jeune fille, qui n’était après tout pas plus peinte que les autres. Puis, ses boucles étaient sans doute naturelles. Elle en avait bien, elle, dans son jeune temps, quand les coiffeurs pour dames existaient à peine. Son visage était gracieux à cette petite, et elle ne portait pas la rancune sur sa figure. Allons ! tout irait à souhait, et il était rare qu’elle se trompât dans ses pressentiments.

Elle se surprit à chanter. Sa voix était fausse, mais bruyante. Elle appuyait beaucoup sur les passages qu’elle aimait, et il en résultait des coups de gorge désastreux qui amenèrent Mme Dilaret assez inquiète.

— Vous êtes malade, Prudence ? Vous aviez un air si bizarre, tout à l’heure.

— Moi ? Je chantais, Madame, c’est vous dire que j’ai le cœur pur et l’estomac sans reproche.

— Je suis contente de vous voir sans souci. Je craignais qu’après l’affaire de la matinée, vous ne soyez désespérée.

— Que Madame se rassure, mon esprit est ferme, mon bon sens me commande et je vois l’avenir avec un œil paisible.

— Je ne vous cacherai pas, ma bonne Prudence, que je suis étourdie par vos énumérations. Vous mélangez le cœur, l’estomac, l’esprit, le bon sens et votre œil avec tant de vélocité, que je m’y perds.

— C’est que Madame n’a pas fait marcher sa langue autant que j’use la mienne. Moi, les mots me viennent facilement.

Encore une fois, Prudence arbora une attitude orgueilleuse, qui déclencha le rire intérieur de Mme Dilaret.

— Puisque tout va bien, je me sauve.

La domestique reprit le cours de ses méditations. Elle eût voulu être au lendemain, étant de ces natures qui ne peuvent attendre longtemps la réalisation de ce qu’elles ont projeté. Son plan lui devenait cher et elle le voulait définitif.

La journée passa. Le lendemain, elle se hâta pour sortir. Elle forma des souhaits nombreux pour la réussite envisagée. Elle rendrait ainsi service à deux jeunes tourtereaux, sans oublier qu’elle gagnerait la reconnaissance de la jeune fille, car, quoi qu’elle en dît, elle craignait quelque peu la justice.

Elle jouait constamment à pile ou face dans son esprit, et chaque incident lui devenait augure : la rencontre d’un cheval blanc, les pavés pairs devant une porte, une pelure d’orange du côté zeste…

Elle alla directement chez l’épicier. Elle y resta une demi-heure, laissant passer les clientes afin de s’attarder.

À son grand ennui, la jolie blonde ne vint pas. Elle fut tout de même contrainte de s’en aller. Son regard se promena aux alentours quand elle aperçut soudain, devant un kiosque de journaux, l’inconnue de la veille.

Son sang bourdonna à ses oreilles, tellement l’émotion la secoua. Cependant, elle s’approcha de la jeune fille et osa l’aborder :

— Mademoiselle, voulez-vous me laisser vous dire un mot ?

— Qu’est-ce qu’il vous faut encore ?

— Je vous fais mes excuses…

Prudence devenait toute humilité.

La jeune fille la regardait curieusement.

— J’ai des communications importantes à vous révéler…

— Quoi donc ?

— Asseyons-nous sur ce banc, là-bas, on y sera mieux pour causer…

— Je veux bien… mais allez vite !

Le ton était péremptoire, mais Prudence vit là un indice sûr d’une éducation hors ligne, entre des parents puissants et des domestiques dociles.

Cette personne possédait l’art du commandement, et on voyait qu’elle vivait dans un milieu omnipotent. C’est ce que Prudence déduisit.

— Voilà la nouvelle, Mademoiselle : Un jeune monsieur qui vous a vue a décidé de vous épouser…

— Non ? interrompit l’intéressée.

— C’est comme je vous le dis.

— Ah ! c’ que c’est chic !

Prudence fut un peu choquée par cette exclamation, mais elle savait que les jeunes filles évoluaient, et qu’elles ne cachaient pas leurs sentiments.

— Oui, c’est le fils de mes patrons : un jeune homme qui est aussi bon qu’un sucre d’orge ! Il est fortuné, veut se marier et vous a remarquée : « Quelle allure ! qu’il m’a dit, et quels cheveux ! » Il vous a rencontrée quatre ou cinq fois, et quand je vous ai parlé dans l’épicerie, je voulais entendre votre voix et me rendre compte si vous aviez de la riposte. Maintenant, il désirerait un accord avec vous pour vos fiançailles.

— Dites donc ! pourquoi qu’il ne me « cause » pas lui-même ?

— Oh ! là ! là ! quelle idée ! si vous l’entendiez rire, vous comprendriez tout de suite que ce n’est pas le rire d’un idiot ! Moi, j’ai trouvé que c’était plus convenable que je vous annonce d’abord sa volonté. Il a eu peur que vous le refusiez, ce petit !

— Il n’a guère de courage !… Pourquoi qu’il ne se bat pas ?

— Il a eu le pied blessé.

— C’est bien ! je demande ça, parce que je n’aime pas les embusqués.

— Moi non plus !

— Alors, amenez votre jeune homme ! Je trouve tout ça drôlasse ; mais la guerre rend tout le monde un peu timbré !

— Vous pouvez le dire ! On ne sait plus ce qu’on raconte. Ainsi, moi, hier matin… Enfin ! vous ne m’en voulez plus ? Vous n’avez rien dit à vot’ papa ?

— Pas encore, il est en voyage…

Prudence sentit un frisson passer au long de son dos. Le danger la menaçait encore. Il fallait donc accumuler les amabilités.

De son côté, la jeune inconnue pensait : « Elle a peur, la vieille cuisinière, c’est amusant ! »

Prudence prononça non sans fermeté :

— Faut lui ménager une surprise à ce cher homme, vous lui annoncerez vos accordailles…

— Ce qu’il en sera épaté !

Prudence fut encore une fois désagréablement heurtée par cette liberté de langage, mais elle se traita de femme de l’ancien temps.

La jeune fille reprit :

— On se retrouvera dans une pâtisserie. Puisqu’il me connaît, je n’ai pas besoin de tenir un journal à la main, pour qu’il sache que c’est moi. Ce sera pour dimanche, à 16 heures, là, à droite. Et maintenant, au revoir et merci.

La protégée de Prudence fila comme un zèbre sur ses jambes fines, et la pauvre servante n’eut pas le temps de répondre. Hébétée, elle regarda l’enseigne de la boutique et murmura :

— Eh ben ! eh ben ! c’est rond ! Ca ne traîne pas en longueur comme du jujube… Elle saura gouverner… Faudra que je la voie à la Messe…

Prudence rentra chez ses patrons. À vrai dire, elle était un peu embarrassée de son personnage.

Elle n’avait pas trouvé la jeune fille tout à fait ce qu’elle aurait voulu ; mais elle était persuadée que les temps modernes transformaient totalement la jeunesse, et que partout il se glissait un laisser-aller fâcheux.

Un remords cheminait lentement à travers sa conscience. Elle se demandait si réellement c’était le bonheur qu’elle destinait à M’sieu Jacques ?

Elle s’avouait qu’elle cherchait surtout son propre repos ! Il était dur de le reconnaître, et elle écartait de toutes ses forces le reproche insidieux, en voulant se convaincre que cette jeune fille était vraiment un être idéal.

Elle n’en parla pas à Jacques de la journée. On n’était qu’au jeudi d’ailleurs et, d’ici le fameux dimanche, beaucoup d’heures encore devaient s’écouler.

Lui ne pensait guère à cette histoire, qui ne comptait à ses yeux que pour le comique qui s’en dégageait. Il se méfiait, et à juste titre, du goût de Prudence, et si elle lui avait parlé d’un rendez-vous pris à son insu, il ne s’y serait pas rendu.

Il ne se doutait nullement des affres dans lesquelles errait la malheureuse. Elle remettait au soir, au matin, le moment de le prévenir.

Elle restait, par cela même, assez silencieuse, et le jeune homme, qui se distrayait à ses récits pittoresques, essayait de la tirer de ce silence en n’y parvenant qu’à demi.

Le samedi matin, pourtant, elle dut se décider, et elle appela son jeune maître.

— M’sieu Jacques, j’ai revu la belle jeune fille. Figurez-vous ce que j’ai appris ?

— Je n’ai jamais été fort sur les devinettes…

— Eh bien ! elle vous aime à périr…

— Quoi ! s’exclama Jacques… Elle me connaît tant que cela ? Elle m’a vu souvent ?

— Oh ! que oui ! les jeunesses ont des yeux à voir ceux qui ne les voient pas.

— Vous vous fichez de moi, bonne Prudence !

— Que non pas ! Elle m’a dit : « Quel chic type que ce garçon-là ! Je m’use les yeux à pleurer en pensant qu’il pourrait en épouser une autre ! Ah ! si mon papa, qui est si puissant et si riche, pouvait faire un miracle ! »

— Prudence, vous avez bien votre bon sens ?

— Si je l’ai ! Je crache par terre pour faire sauver le diable, et je fais un signe de croix pour vous montrer que mon esprit ne va pas de travers !

Prudence était superbe d’indignation.

Elle reprit :

V’là comme on est reçu quand on s’occupe du bonheur des gens…

— Ne vous fâchez pas, ma bonne, et dites-moi le nom de votre protégée ?

La domestique en eût été bien en peine, et elle répliqua avec à-propos :

— Ça, c’est encore un secret. Il faut être prudent avec la réputation des jeunes filles. Son nom, elle vous le dira elle-même à la pâtisserie…

— Comment, elle est pâtissière ?…

— Mais non…

Ces deux mots furent prononcés avec un ton de dédain accentué.

— Alors, que vient faire cette pâtisserie ?

— C’est l’endroit où vous vous rencontrerez demain.

— Non ?

Et Jacques eut un rire si gai et si éclatant, que sa mère accourut pour le partager. Elle imaginait bien que Prudence devait être l’instigatrice de cette hilarité, et elle voulait en savoir le sujet.

— Que se passe-t-il ? s’écria-t-elle, tout égayée déjà en apercevant son fils, en proie au rire le plus suggestif.

Prudence, les mains sur les hanches, le regardait d’une mine moitié furieuse, moitié attendrie.

L’arrivée de Mme Dilaret la figea. Elle eût aimé ne pas mettre sa patronne au courant, avant que Jacques se fût expliqué avec sa future. Mais les événements se présentant autrement, il fallait les accepter bon gré, mal gré.

Jacques ne cessant pas de rire, Prudence prit le parti d’avouer :

— M’sieu Jacques est bien content, parce qu’une belle jeune fille s’est amourachée de lui. On a vu plus drôle que ça ; mais M’sieu Jacques prend tout tellement du côté joyeux, que cette amitié, à laquelle il ne s’attendait pas, fait déborder la joie qu’il a dans le corps.

Mme Dilaret devint sérieuse tout de suite, et un air sévère remplaça le rire qu’elle escomptait.

Elle estimait que sa servante dépassait ses fonctions, et elle dit :

— Je vous croyais une honnête femme, Prudence, et je ne pensais pas que vous seriez capable de faire de semblables commissions.

— Oh ! Madame, rugit la servante, devenue rouge comme le feu, je ne me charge pas de commissions malhonnêtes. Elle ne m’a rien dit, c’te jeunesse. Oh ! là ! là ! c’est bien trop comme il faut ! Oh ! la pauvre, si elle savait ça, elle… la fille d’un sé… sé…

— Sécateur ! souffla Jacques.

— Quoi ? cria Mme Dilaret.

— Oui, Madame, et c’est venu tout seul, cette affaire… On dit que l’esprit souffle où il veut ; mais, l’amour ! Madame, ah ! l’amour ! ça roule comme un nuage… et ça crève où le bon Dieu veut ! ça a crevé sur c’te gamine qui a vu passer M’sieu Jacques, et c’est bon comme du pain, et innocent comme l’agneau. Me donner une commission ! Ah ! ma patronne ! c’est pas des choses à faire ! Elle me racontait sa robe de mariée ; il y avait tout un oranger dessus ! C’est y pas une fleur de vertu ? Et plus qu’il y en a, plus la vertu est bon teint. Et pis, j’ connais mon monde… et celle-là, quand je la verrai à la Messe, j’aurai pas besoin de la regarder deux fois pour savoir qu’elle est bonne, simple et pas délurée.

Prudence oubliait qu’elle mentait. Encerclée dans les fils d’une disculpation effrénée, elle essayait de sortir blanche comme un cygne de cette ténébreuse impasse.

Jacques ne cessait pas de rire, et sa mère ne pouvait s’empêcher de s’égayer. Prudence était si curieuse à contempler dans sa défense, que l’on y prenait intérêt.

— Enfin, M’sieu Jacques la verra, et si c’est pour son bonheur, le ciel l’y aidera. Les mariages sont écrits là-haut.

Elle levait un doigt vers le firmament avec un air si sentencieux, que la mère et le fils devinrent sérieux.

La conversation s’interrompit là.

Durant l’après-midi, Prudence rôda dans les environs de l’épicerie. À quelques concierges d’immeubles imposants, elle demanda s’il n’habitait pas là un sénateur. Les questionnés hochaient la tête et répondaient qu’ils connaissaient bien un percepteur, et que c’était là le seul nom en « eur » qu’ils avaient entendu.

Prudence baissait la tête en marchant péniblement, parce que les pensées lourdes agissent sur la démarche.

Tout d’un coup, elle se sentit interpellée :

— Salut, vieille branche !

Elle sursauta et se vit en face de la jeune fille toute blonde et rieuse qui reprit :

— Vous vous baladez ?

Interloquée, Prudence répliqua :

— Je suis en courses ; je ne me promène que le dimanche.

— Et mon futur, il en tient toujours pour moi ?

— Dame !

— J’ vas vous conduire à mon paternel. Hep. ! hep ! p’pa, arrête ton fourbi ! v’là la bonne femme qui m’a raconté le boniment du Prince charmant…

À sa profonde horreur, Prudence vit stopper devant elle un marchand de peaux de lapins, qui traînait sa voiture à bras. Un visage sale de barbe, des yeux clignotants d’ivrogne et un nez rouge qui prouvait surabondamment son péché.

Elle cria :

— C’est vot’ père, ça ?

Le bonhomme bafouilla :

— Oui, ma vieille… Je n’ vous flatte pas, princesse… mais quand je suis en dimanche, j ’vaux l’ voisin qui est bien habillé. Vous avez été bien gentille de vous occuper de la petite. C’est une fille pas fière, et elle cause gentiment au monde. J’ vas vous payer un verre pour vous remercier.

— Je… je ne bois jamais entre mes repas… bégaya Prudence avec un mal infini.

— Allons, faites pas de façons… le père Rigolo est connu avantageusement dans tous les quartiers, et s’il porte le nom d’un cataplasme, il ne pique personne… Venez boire à la santé des futurs époux.

Un frémissement de dégoût secoua Prudence. Une stupeur la glaçait, bien que le soleil de juillet l’enveloppât. Que dirait M’sieu Jacques quand il verrait ce beau-père ? Maintenant, il ne fallait pas tergiverser, mais agir promptement.

Elle commença :

— Môssieu, mon jeune patron a changé d’idée… C’est un peu jeune et c’est comme les girouettes. Un jour, ça pense blond, et le lendemain, ça rêve de brun. Je cherchais justement vot’ demoiselle, pour l’avertir qu’il n’y aura pas de gâteaux pour elle, demain.

— Peau de lapin ! hurla le bonhomme.

— Tu me le payeras vieil oiseau ! rugit la rieuse blonde en montrant le poing.

— C’est-y que vous avez voulu jouer avec les sentiments d’une enfant ! cria le père de façon à attrouper les gens.

Prudence, sagement, opposait un front d’airain à cet assaut de vocables malsonnants. Une grande quiétude se dégageait d’elle. Ayant insulté, elle se laissait aussi insulter, de façon que les deux parties fussent quittes. Ces gens de peu ne pourraient l’accuser, puisque, à leur tour, ils la couvraient d’injures.

Le revendeur criait :

— Elle a promis le mariage à ma fille !

Cette phrase entretenait la joie des badauds qui riaient en se disant entre eux :

— Le père Rigolo a encore bien bu aujourd’hui.

Ils s’en allèrent en riant, remplacés par d’autres. La jeune fille était violette de rage : mais nul ne la plaignait. On connaissait ses frasques, et on ne prenait pas au sérieux ce mariage, dont elle se vantait.

Prudence, digne, eut tous les suffrages, et elle reprit son chemin avec les honneurs de cette escarmouche. Quand elle fut hors de vue du groupe, elle marcha plus allègrement Un peu plus, et elle eût esquissé un entrechat, tellement son esprit était soulagé. Elle con venait qu’elle avait été sans cervelle. La peur lui avait fait commettre une fameuse bêtise ; mais maintenant, elle se promettait, sur ce qu’elle possédait de plus sacré, qu’elle n’ouvrirait plus la bouche que pour le nécessaire, ah ! oui !

Elle rentra rayonnante. Mme Dilaret constata cette transformation et se figura qu’elle triomphait pour son idée.

Sévèrement elle la prévint :

— Prudence, je suis désolée de la besogne que vous avez faite vis-à-vis de cette inconnue, Ce n’est pas ainsi que je désire marier mon fils. Nous avons de bons amis, ayant de charmantes filles et, sans me vanter, je puis vous assurer que nous n’avons que l’embarras du choix.

La servante écouta ce sermon sans un mot. Elle se sentait coupable, mais avouer ses torts est surhumain. Elle augurait qu’elle serait à jamais perdue dans l’esprit de sa patronne. Elle prit un temps pour répondre.

— Madame, j’ai réfléchi… j’ai fait parler à fond mes personnages… le père, je l’ai vu… Il n’est pas sénateur, j’avais confondu. Il est lapineur… C’est une profession qu’on ne connaît pas encore beaucoup parmi les amis de Madame : mais ça peut venir. J’en parlerai plus tard à Madame : aujourd’hui, les mots ne me viennent pas. Quant à la fille, sa blondeur est du teint… mais ça ce n’est rien, le plus grave, c’est que je ne connais tout à fait les gens qu’à la Messe. Eh bien ! j’ai demandé à cette petite à quelle paroisse elle allait. « Paroisse ? qu’elle m’a fait, Je ne vais pas à la Messe. » Alors, Madame comprend ? Pas moyen de deviner ses défauts ! m’est avis, entre nous, qu’elle doit en avoir beaucoup. Madame me rendra cette justice, que je suis aussi prudente que mon nom, et que je n’ai pas voulu plonger not’ cher M’sieu Jacques dans l’ennui.

Et Prudence regarda Mme Dilaret d’un air qui signifiait : Trouvez à redire à mes paroles.