Prudence Rocaleux/03

La bonne presse (p. 50-72).


CHAPITRE III


— Madame… c’est aujourd’hui que Madame me conduit à la basilique de Fourvière ?

— Oui, Prudence…

— Dimanche dernier, notre voyage a été raté ; mais si je disais à Madame que cela ne m’a pas peinée, elle sera peut-être étonnée ?

— Oui, parce que vous aviez une mine bien peu avenante.

— Je ne dis pas non… mais je suis à ressort… je reste aplatie pendant un moment, puis je rebondis. Ça m’a donné un coup, dimanche, quand Madame m’a dit qu’on n’irait pas, et puis, après, j’ai pensé que du moment qu’on n’a pas fait une chose, elle est à faire… Quand c’est une course qui vous plaît, c’est donc une joie remise, une joie à prendre.

— C’est de la belle philosophie.

— Je ne connais pas ce nom ; mais je sais ce que je veux dire… Ainsi, je me réjouis d’aller à cette cathédrale.

— Ce n’est pas une cathédrale, je vous l’ai déjà dit, expliqué, mais une basilique. La cathédrale de Lyon, c’est Saint-Jean. Elle est très vieille ; on l’a commencée il y a près de huit siècles. Il y a une belle horloge avec des personnages articulés et un gros bourdon qui pèse plus de 8 000 kilos.

— Oh ! là ! là ! il est bien accroché ?

— Je l’espère !

— Où est-elle cette belle cathédrale ?

— Je vous la montrerai en allant prendre le funiculaire.

— Ah ! c’est le funiculaire qui me soucie.

— Nous redescendrons par les jardins.

— Ah ! il y a des jardins… J’irai par là.

— Non, parce que vous seriez en nage. Il fait trop chaud et, de plus, vous auriez mal aux jambes.·

— Je ferai comme Madame voudra.

Vers 15 heures, Prudence était prête. Assise dans l’office, elle attendait sa patronne qui se préparait.

Jacques survint.

— Alors, Prudence, vous allez faire connaissance avec la bonne Vierge de Fourvière ?

— Oui, M’sieu Jacques.

— Vous verrez tout Lyon de là-haut.

— C’est ce qu’on m’a dit.

— Vous brûlerez un cierge, et si vous voyez une belle jeune fille qui n’aura ni l’air bête ni méchant, vous la prendrez par la main et vous me l’amènerez.

Et Jacques partit d’un bel éclat de rire et s’en alla alors que Prudence murmurait :

— Plus souvent que je m’occuperai de marier les gens ! D’abord, je ne veux plus parler à personne.

Mme Dilaret parut en disant :

— Je suis prête ; partons.

Ces dames cheminèrent à pas de promenade vers le quartier Saint-Jean. Prudence n’osait pas regarder la colline de Fourvière, tellement elle la trouvait haute.

Quand elle aperçut la montée qu’allait prendre le funiculaire, elle eut un recul et souffla à Mme Dilaret :

— Jamais, je ne monterai là dedans !

— Ne faites pas l’enfant à votre âge, Prudence ; vous voyez que personne n’a peur. Des bébés de 3 ans y vont gaiement.

— Une belle raison ! Les enfants ne com­prennent pas le danger ! On les mènerait à l’abattoir, les innocents !

Le wagon arriva, et Mme Dilaret poussa sa compagne qui n’osa pas résister. Quand elle fut dedans, elle faillit tomber, n’ayant pas pris garde à la déclivité. Elle bouscula quel­ques personnes, ce dont elle s’excusa. Elle se retint enfin aux barres verticales, sans exhaler sa peur ou son étonnement.

Quand on fut parvenu au but, elle eut un soupir de délivrance et elle s’épanouit. Comme toujours, sa joie se déversa en paroles.

— Ah ben ! ce n’est pas sorcier ! Je me figu­rais que ça serait plus long, je n’ai pas eu le temps d’être effrayée. J’ai été un peu sotte. Oh ! Madame, que la Vierge est belle et si dorée ! Ce qu’elle brille dans le soleil ! Que je suis contente d’être venue ! Je ressuscite ! Je l’ dis comme j’ le pense.

Prudence était hors d’elle. Son admiration éclatait en exclamations qu’elle retenait à grand’ peine.

Quand elle sortit de la basilique, ce fut pour contempler la vue que l’on découvrait du haut de l’esplanade. Ce spectacle motiva encore une série de réflexions que, cette fois, elle ne retint pas.

Puis, Mme Dilaret l’entraîna par les jar­dins.

L’escalier lui parut un peu long, et ses genoux tremblaient et fléchissaient, quand elle fut au bout.

Cette course eut une heureuse influence sur son humeur. Bien qu’elle se sentît un peu lasse, elle resta sereine, et cependant le repas du dimanche soir lui coûtait toujours à servir.

— Je ne comprends pas, disait-elle parfois, qu’il n’y ait pas une personne qui se charge de cuisiner le dimanche soir chez les bour­geois. Les domestiques ont besoin de repos, et les patrons ont besoin de manger. Si des personnes qui voudraient changer leur ordinaire, prenaient cette charge-là, cela serait pour le bien-être de tout le monde… Les « bonnes » auraient congé, les madames seraient servies, et les « extras » feraient un bon petit repas !

Mme Dilaret ne répondait pas à ces remarques qu’elle trouvait cependant judicieuses.

Pendant une quinzaine de jours, le temps passa sans trop d’imprévus. La bonne Prudence se montrait un peu plus silencieuse, et sa patronne se rassurait pour ses bévues. Elle prenait confiance et n’était pas du tout mécontente de cette servante, qui abattait de bonne besogne et savait plaire par une cuisine bien soignée.

Cet état de calme ne dura pas.

Un matin, vers 10 h. 30, Prudence revint de ses courses dans un état effrayant. Elle était entrée dans sa cuisine comme une catapulte, et sa porte s’était refermée si violemment que Mme Dilaret était accourue.

— Vous rentrez bien tard de vos courses… Vous êtes partie à 8 heures.

— Ah ! quand Madame saura ce qui arrive, elle sera contente de me voir là, et ne pensera pas à me sermonner !

— Vous avez, sans doute, encore trop parlé !

— Eh bien ! c’est justement le contraire ! Madame peut me croire ! j’aurais dû parler davantage. Cette fois, c’est grave. Voilà, j’étais chez la bouchère, le patron était sorti, et elle avait près d’elle son petit qui a 4 ans. Il y avait une cliente et moi ; je regardais la viande ; je choisissais de l’œil mon morceau, tranquillement, sans m’occuper de rien. La cliente part et, à ce moment, le petit tombe, et la mère l’emporte dans son arrière-boutique comme une folle. C’te femme qui est habituée au sang qui coule de ses bêtes, ne gardait pas plus de sang-froid qu’une mouche, sous prétexte qu’il y en avait quelques gouttes sur le front de son petiot. Pendant qu’elle le pansait arrive un homme qui me dit : « J’ viens chercher mes quat’ gigots, la patronne n’est pas là ? — Non, que je réponds, elle lave la plaie de son fils. — Bon ! qu’y m’ fait… j’ vas prendre mes gigots. » Il décroche les morceaux et file. Trois minutes après, la bouchère revient : « Ah ! là ! là ! quel tracas que ces gones, qu’elle crie ; enfin, ce ne sera rien… Qu’est-ce que vous désirez, Mâme Prudence ? Ce beau petit bout de faux filet ? » Elle va pour prendre le morceau, et elle crie : « Où que sont mes gigots ? — Mais, que je réponds, c’est un client qui est venu les chercher ! — Quoi ! qu’elle me redit, un homme est venu et vous l’avez laissé prendre ma viande ? — Que vouliez-vous que je fasse pour l’empêcher ? Je ne suis pas au courant de vos affaires ! — Vous êtes plus sotte qu’une bourrique ! — Eh ! là ! faites attention à ce que vous dites ! Je ne suis pas une cliente à recevoir des injures. — Ma cliente, ma cliente, je ne vous connais guère après tout ! » Elle se montait, Madame, c’était pire que du lait sur le feu ! et elle m’a lancé : « Qui me dit que vous n’êtes pas complice et que vous n’avez pas fait tomber mon gas exprès ? » Ah ! Ma dame, j’ai cru que j’allais avoir une attaque ! Mon sang a tourné autour de mon cœur, et j’ai vu de toutes les couleurs. Moi, une voleuse, Madame peut s’imaginer combien j’étais malheureuse ! les pratiques entraient, et, à chacune, la bouchère racontait l’histoire. Des femmes prenaient mon parti, et d’autres ne soufflaient mot. Sur ces parlotes, le boucher est rentré, et lui n’a dit ni une ni deux, mais il m’a emmenée au poste de police. Le commissaire a bien voulu me relâcher quand j’ai eu raconté que j’étais innocente, et domes­tique chez Monsieur. Cette comédie a duré deux heures. Je suppose que Monsieur sera au courant et qu’il saura me défendre. Le commissaire m’a prévenue qu’il ferait une en­quête. Vous comprenez, Madame, qu’en atten­dant, je suis dans mes petits souliers. C’est dur pour une honnête femme d’en passer par là !

Mme Dilaret partageait cette impression. Cette fois, Prudence n’était pas coupable. Un audacieux malfaiteur avait eu raison de sa simplicité, et le vol avait réussi avec maîtrise.

La pauvre femme, affaissée sur une chaise, pleurait à chaudes larmes, et sa maîtresse s’unissait à son chagrin. Elle l’encouragea :

— Ne vous désolez pas, ma bonne ! Mon­sieur arrangera certainement cet incident malheureux. Nous vous défendrons, soyez-en sûre…

Il advint ce que Mme Dilaret prévoyait. Le juge reçut la visite du commissaire qui enten­dit l’éloge de la domestique. Puis, quelques jours après, la bouchère vint elle-même pré­senter ses excuses à Prudence ; le voleur était connu. C’était un commis, congédié de la mai­son pour fraudes. Il s’était vengé, mais n’avait pu profiter de son larcin.

Prudence ne se contenait plus de joie. Indé­pendamment du soulagement qu’elle éprou­vait à voir son innocence reconnue, elle était fière de la démarche faite auprès d’elle. C’était une preuve de considération, et elle en goû­tait toute la douceur.

Elle ne réfléchissait pas que la bouchère agissait aussi en bonne commerçante. N’ayant pas revu Prudence dans sa boutique, elle tenait à sa clientèle.

L’humeur de la domestique retrouva le beau fixe.

Pendant quelques jours, elle chanta dans sa cuisine, c’est-à-dire qu’elle ébranla les vitres, parce qu’elle donnait libre cours à sa voix.

Mme Dilaret eut bien quelques velléités de la prier de se taire, mais elle craignit de s’attirer une riposte imprévue et préféra ne pas essayer.

Un matin, tout changea subitement encore une fois.

Prudence revint de son marché, le visage bouleversé.

— Vous savez, Madame, le monsieur pas loin, la sixième maison après nous, a été assassiné c’te nuit.

— Oh ! quelle horreur !

— Madame peut le dire ! Il était très riche, qu’ils disent, et on l’a tué pour le voler. Y n’a qu’un fils qui pleure tout ce qu’il sait. Il aimait bien son papa et, au temps où l’on vit, c’est beau ! Il y a tant d’enfants qui appellent leurs parents des B. I., c’est une honte !

— Qu’est-ce que cela veut dire : B. I. ?

— Quoi ! Madame qu’est du grand monde ne sait pas encore ça ? Cela signifie bagage inutile.

— Oh !

— Lancer des oh ! cela n’empêche rien. Pour en revenir à mon histoire, je disais donc que le jeune monsieur était en voyage, quand on a tué son père. Il devait rentrer ce matin. Il est rentré trop tard. Le coup était fait. Je regrette une chose, dans cet événement, c’est que ce jeune homme ne soit pas une jeune fille.

— En voilà une idée ! Pourquoi cela ?

— Parce qu’elle pourrait se marier avec M’sieu Jacques ; elle serait riche et orpheline.

— Eh ! mais, Prudence, vous avez une façon de traiter les parents avec un sans-gêne écœurant ! Vous parlez des enfants qui les qualifient de bagages inutiles, et je vous trouve encore plus radicale !

— C’est vrai ! Madame m’y fait penser.

— Et puis, vous ne montrez pas beaucoup de cœur pour ce pauvre monsieur qui a trouvé la mort dans des circonstances effroyables.

— Ce monsieur est heureux maintenant, Madame ; je ne peux pas pleurer sur lui, vu que je ne le connaissais pas. Je dirai une prière pour lui, et mon devoir sera fait.

Prudence se tut sur cette parole.

Naturellement, la ville s’entretint de ce drame. Il était digne de pitié ! M. Rembrecomme était un riche rentier qui s’occupait d’œuvres nombreuses, et on ne lui croyait que des amis. Sans doute, un de ses protégés avait-il trouvé qu’il ne donnait pas assez, et s’était-il permis de se servir lui-même. On n’apercevait aucune trace de l’assassin, et l’on épiloguait sur cette manière d’opérer, qui ne laissait nul indice qui mît sur la voie. Un revolver, chargé de ses six balles, était dans la table de chevet, ce qui écartait l’idée de suicide, bien que la victime eût le front troué.

Cinq ou six jours après cette sombre aventure, Prudence revint très excitée de ses courses chez les fournisseurs,

— Ah ! ben ! Madame, v’là qui est gentil ! M. Marcel Rembrecomme aime son papa… Il est vrai que ce pauvre vieux monsieur faisait tout pour être aimé. Il donnait aux pauvres comme une source donne de l’eau. Il a soufflé de là-haut à son fils de promettre 100 000 francs à celui qui découvrirait l’assassin. Eh ben ! Madame, n’en déplaise à ceux qui diront le contraire, dès aujourd’hui, je me sens riche ! Y a quéque chose qui me dit que je trouverai ces 100 000 francs.

— Un peu de réflexion, Prudence.

— Naturellement, je sais que Madame m’arrêtera dans mon élan, dans mon bon cœur…

— Enfin, Prudence, ce n’est pas vous qui allez chercher cet assassin, parce qu’avant de trouver vos 100 000 francs, il faut se saisir de cet homme.

— Ce sera facile…

— Oui-da, la police a l’habitude et n’y arrive pas !

— La police ! Madame peut-elle dire cela sans rire ? Madame n’a donc jamais lu de romans policiers ? C’est-y la police qui est fûtée ? Jamais. Il y a toujours là un inconnu qui parvient à ses fins, et apporte l’assassin sur un plat. Pour fûtée, y en a pas deux comme moi, et j’ai là mes 100 000 francs dans ma poche ! Ah ! comme je suis contente que ce pauvre homme ait été assassiné.

— Oh ! Prudence !

— Mais oui, Madame ! Il aurait pu mourir dans son lit… et pas de prime. Puisque son heure était venue, ne vaut-il pas mieux que sa mort profite à une brave femme comme moi ?

Mme Dilaret était suffoquée par ces paroles. Décidément, on ne pouvait approfondir l’âme de Prudence. Sitôt qu’on croyait la connaître, un événement la présentait sous une nouvelle face.

Elle crut devoir l’avertir :

— Prudence, ne soyez pas mêlée à cette histoire… Vous en aurez tous les ennuis du monde, et vous ne serez plus tranquille.

— Les ennuis, je passe dessus… c’est des orties, ça pique, mais ça passe. Quant à être tranquille, on ne l’est jamais… les tourments, les tracas, ce sont les verges de l’existence.

Sur ce, Prudence retourna vers ses fourneaux et Mme Dilaret fut livrée à sa solitude. Elle n’était pas du tout satisfaite de la perspective que lui ouvrait sa domestique. Qu’allait entreprendre cette femme toute de primesaut, qui ne s’apercevait d’aucune différence entre les personnes et les choses, qui suivait son soi-disant instinct si sûr, toujours en défaut. Mme Dilaret pensait sérieusement à la renvoyer, avant qu’il fût trop tard, tellement elle craignait que quelque souci ne survînt pour son mari.

C’était un magistrat, Prudence l’oubliait, et chacun, dans la maison, était tenu à une correction absolue, à des manières discrètes, et il ne fallait pas qu’une domestique maladroite prît des initiatives qui jetteraient un discrédit sur la dignité d’un juge.

Mme Dilaret, cependant, ne voulut pas révéler le projet de Prudence à son mari. Elle se dit qu’elle grossissait, sans nul doute, les intentions de cette écervelée, qui serait arrêtée tout naturellement par les difficultés.

Prudence, elle, dans sa cuisine, pensait moins à la recherche de l’assassin qu’à l’emploi de ses 100 000 francs. Elle projetait d’abandonner tout de suite son service, de s’acheter une maison à la campagne, d’y vivre des jours dorés entre un chien, un chat, des lapins et des poules. Elle ambitionnait aussi une chèvre pour le lait et un porc pour les jambons.

Quand elle se réveillait de ses beaux rêves, Perrette comme devant, elle tressaillait en murmurant :

— Ce n’est pas tout ça, mais il faut gagner ton argent, ma belle. Cet après-midi, je commence… faut pas que je m’amuse… Ce soir, je lirai un « policier » pour que je me rappelle la méthode… Au travail, ma fille, on n’a rien sans rien.

Le déjeuner fut cependant réussi, et Prudence le servit, toute souriante, avec beaucoup de calme.

L’après-midi, elle prétexta différentes courses pour avoir plus de liberté.

Dans les rues avoisinant celle où habitait le malheureux M. Rembrecomme, elle regarda les maisons, examina la chaussée et ramassa un bouton de culotte. Devant l’immeuble où la victime avait trouvé la mort, elle s’arrêta, en même temps que quelques passants curieux, qui peut-être cherchaient eux aussi un indice qui leur permit de gagner 100 000 fr.

Prudence pinçait les lèvres et prenait, sans s’en douter, un air absorbé. Dans son esprit s’élevait du dépit d’avoir des imitateurs. De bonne foi, elle se figurait qu’elle seule aurait l’idée de s’occuper de cet assassinat.

Les difficultés lui apparurent plus grandes, mais sa résolution ne faiblit pas.

Elle s’aventura sous la voûte de l’immeuble et demanda au concierge si elle pouvait monter à l’appartement de M. Rembrecomme.

— Pourquoi faire ?

À cette question précise, elle eut une inspiration et répliqua non sans adresse :

— J’ai besoin de lui parler de la part de mon patron.

— Qui est votre patron ?

Et, sans hésitation, elle répondit :

M. le juge Dilaret.

Le nom du magistrat étant fort connu, le concierge devint doux comme un mouton, de rébarbatif qu’il était, et répondit :

— Du moment que c’est de la police, vous pouvez monter… C’est au premier.

Le brave homme confondait les fonctions, ne voyant que l’ensemble.

Prudence ne se sentait plus de fierté. Elle grimpa l’escalier avec une agilité juvénile et sonna l’étage indiqué.

Tous ses gestes ayant été exécutés sans réflexion, elle ne sut que dire à la domestique qui lui ouvrit.

Celle-ci la regarda non sans méfiance, et lui demanda d’un ton bourru :

— Que désirez-vous ?

Prudence avala un peu de salive, parce que sa gorge était bien sèche. Il fallait jouer une carte intelligente, afin que la porte ne se refermât pas devant elle. Durant un moment, elle subit une angoisse extrême. Il lui semblait que des gouttes de transpiration per laient à son front.

Enfin, elle put articuler sans trembler :

— J’ai absolument besoin de voir M. Rembrecomme.

La servante la dévisagea une seconde sans parler ; puis, estimant sans doute que son air sérieux ne comportait nulle plaisanterie, elle l’introduisit dans le vestibule.

Le seuil franchi et la porte refermée, Prudence respira. Cependant, elle allait se trouver devant le maître de la maison.

Que lui dirait-elle ?

Ah ! qu’il fallait de ressources dans l’esprit pour gagner 100 000 francs !

Troublée par son inquiétude, elle arriva comme dans un rêve devant M. Rembrecomme.

— Bonjour, Madame ; asseyez-vous, je vous prie… Vous avez demandé à me voir, pour quel motif ?

— Ah ! Monsieur…

Ici, un temps d’arrêt s’imposait, pour reprendre une respiration qui s’enfuyait ; puis Prudence se remit et retrouva providentiellement sa faconde :

— Monsieur, je n’ai pu résister au désir de vous dire que je suis de tout cœur avec vous. Vot’ pauv’ papa ! quelle fin pour lui ! et vous, en voyage pendant ce temps… Quelle surprise pour un retour ! Bien sûr que vous vous dites : « Si j’avais été là, l’assassin ne serait pas venu » ; mais ne vous désolez de rien, Mossieu, parce qu’il serait venu un autre jour. Quand on doit mourir assassiné, vous savez bien qu’on ne doit pas mourir autrement. Avez-vous des soupçons sur ce brigand ? Non ? Moi, je le cherche aussi et mon cœur est avec la police. Il suffit de rien pour prendre un homme et je me figure que j’y arriverai. Où qu’il a été tué, vot’ pauv’ père ?

M. Rembrecomme, étourdi par ces paroles, répondit machinalement :

— Dans sa chambre à coucher.

— Je peux voir la porte ?

— Oui, mais il est interdit d’entrer. C’est celle-ci.

M. Rembrecomme souleva une portière, et Prudence vit une porte semblable aux autres portes. Ah ! comme ses yeux la parcoururent ! Tout à coup, son regarda se dilata. Au long de la portière, vers le milieu, elle aperçut une touffe de cheveux, oh ! non un gros paquet ; il était mince, formé par une douzaine de cheveux. Il était accroché là, on ne savait par quel destin, à la frange qui garnissait le rideau.

Prudence ne savait plus comment contenir son émotion, et comment surtout s’emparer de ces cheveux qu’elle jugeait révélateurs.

Elle eut une exclamation, comme si elle trébuchait, se retint à la portière à la place des cheveux qu’elle arracha, et les serra dans ses doigts en s’écriant :

— Quand on pense à une mort pareille, on tomberait sans connaissance !

Son jeu de scène avait été si bon qu’un artiste l’eût félicitée.

Son cœur battait non de peur, mais de succès : elle tenait une preuve.

Elle eut le sang-froid de remercier M. Rembrecomme, et le quitta en lui promettant :

— Je le trouverai votre assassin !

À la porte, elle revit la domestique qui lui dit :

— C’est triste, hein ! cette fin ?

— C’est épouvantable !

Son ton était pénétré, bien qu’une lueur d’espoir fusât à travers ses paroles.

Toujours serrant les cheveux, elle s’en alla par les rues, sans seulement savoir où elle passait. Elle se hâtait, ayant l’intuition d’avoir bien tardé. Elle n’osait regarder l’heure, ne voulant pas évaluer le nombre des minutes qu’elle avait perdues.

Elle rentra essoufflée, émue, et vit tout de suite Mme Dilaret :

— Je demande pardon à Madame d’être en retard.

— Vous avez donc attendu chez les fournisseurs ?

— Non, Madame, je suis allée chez M. Marcel Rembrecomme…

— Qui est ce Monsieur ?

— Comment, Madame a déjà oublié l’assassiné ? On voit bien que ce n’est pas le mari de Madame !

— Taisez-vous, malheureuse ! Et vous vous êtes présentée chez ce monsieur ?

— Dame, oui !

— Pour lui dire quoi, grand Dieu ?

— Écoutez, Madame, j’ai été conduite comme qui dirait par la main du mort. Je ne savais presque pas que je galopais vers sa maison. Quelque chose me poussait, aussi vrai que je le dis à Madame… Quand je me suis vue devant l’immeuble, ça a été plus fort que moi, j’ai grimpé l’escalier, j’ai sonné, et une bonne m’a ouvert. Une brave femme, un peu méfiante comme doit l’être une vraie domestique, qui a bien soin de ses patrons. Elle a un air chaviré, comme vous pensez, le même que j’aurais si on tuait Madame.

— Oh !

— Que Madame n’ait pas peur, la femme d’un juge, c’est sacré ! Mais faut que je pense à la suite de mon histoire, oui, elle a vu que j’étais quelqu’un d’honnête et de comme il faut, et elle m’a conduite vers son maître qu’est un bon jeune homme. Il m’a demandé ce que je désirais…

— J’en aurais fait autant ! Comment avez-vous pu justifier votre présence ?

— Oh ! bien simplement. Pour commencer, j’avais une noisette dans la gorge ; mais quand on a du cœur, on trouve dedans ce qu’il faut. Je lui ai dit que j’avais de la peine pour lui et que je trouverai son assassin. Il a été ému, Madame, à ne pas croire ! Il a enlevé son masque d’homme distingué, m’a serré les mains, et il a pleuré sur mon épaule comme un petit. Vous pensez ! je pourrais être sa mère. Il m’a conduite devant la chambre de son brave homme de papa et m’a dit : « C’est là ! » J’ai eu comme un coup, et j’ai senti que je découvrirais le meurtrier ! Je le lui ai promis. Ah ! si vous aviez vu sa joie ! J’ai compris à ce moment que je pouvais prétendre à toute sa fortune… Oui, j’aurais pu demander deux centaines de mille francs comme un sou, mais je suis modeste. Je pense que la moitié, pour une femme qui n’a rien, c’est déjà bien beau ! À quoi réfléchit donc Madame, avec son front plein de nuages ?

— Je suis interloquée !

— Il n’y a pas de quoi ! Je croyais Ma­dame avec un cerveau plus solide. Pourtant, Madame est entourée d’assassins et de vo­leurs et…

— Que me racontez-vous là !

— Ce n’est pas vrai peut-être ? À quoi que servirait Monsieur, alors ! s’il n’y avait pas de brigands ? C’est une chance pour lui, qu’il y en ait sur la terre. Ainsi, moi, je le bénis mon assassin, je veux dire celui de M. Rembrecomme ; mais il devient le mien, puisqu’il me fait gagner une richesse.

— Ne vous faites pas trop d’illusions !

— Que Madame me laisse rêver ! C’est si agréable et fortifiant ! Si vous saviez les belles heures que je passe à m’acheter ce que j’ai­merais avec cet argent ! J’ veux un bon fau­teuil avec des œillères de chaque côté.

— Vous voulez parler des oreillettes, sans doute ?

— Oui c’est si pareil à celles des chevaux qu’on peut prendre les unes pour les autres. Je me vois déjà dans ce fauteuil-là. Et puis, une bonne T. S. F. me ferait plaisir. Bien carrée dans ce presque lit avec une musique agréable ou bien un monologue amusant ! Ça serait la peine d’être au monde. J’aurais une maison aux champs, que je serais heureuse. Madame !

— Ne rêvez pas autant, et songez au dîner !

— Je n’oublie rien, Madame.

Et digne, Prudence rentra dans sa cuisine, en murmurant des paroles que sa maîtresse n’entendit pas.

Elle resta tranquille pendant un quart d’heure, puis elle revint avec un visage épa­noui :

— Madame, moi qui dis que je n’oublie rien, je n’ai pas pensé à vous montrer les cheveux que j’ai décrochés de la portière !

Triomphalement, elle agitait un papier.

Craignant que la servante ne fût devenue folle, Mme Dilaret, s’efforçant au calme, répliqua :

— Que voulez-vous dire ?

— Que j’ai des preuves !

Elle brandit un papier blanc…

— Expliquez-vous !

La servante raconta comment elle avait vu et saisi « les preuves » qui ne pouvaient appartenir qu’à l’assassin.

— Maintenant, avec ça, je n’ai plus qu’à marcher… Dans un « policier », j’ai lu qu’un commissaire ne possédait qu’un seul cheveu pour découvrir le coupable et, moi, j’en ai presque une mèche ! donc ça ira plus vite…

Mme Dilaret était écrasée de désolation sur son siège. Prudence lui apparaissait sous des figures multiples qui l’effrayaient toutes. Cette servante tour à tour policière, marieuse, ambitieuse, rêveuse, devenait autant de sources de soucis, d’imprudences et de distractions qui pouvaient être dangereuses. N’a-t-on pas vu de ces cuisinières obsédées par une idée et se tromper d’assaisonnement dans leurs mets ? Que cette sotte prît de la mort-aux-rats pour en parsemer sa marinade, et voilà une famille devant la mort.

À cette évocation, la pauvre dame ne songea plus qu’à une chose : jeter Prudence hors de la maison. Elle ne céda cependant pas à ce mouvement de colère, et essaya, encore une fois, de la raisonner :

— Ma bonne Prudence, je tremble pour vous. Pour gagner ces 100 000 francs, vous vous plongerez dans des ennuis sans nombre, et qui sait s’il ne vous arrivera pas malheur ? Ces policiers sont terribles, et quand on leur apporte une preuve, ils vous questionnent d’une façon indiscrète… Ils vous arrêteront, peut-être !

— Je n’ai pas peur, interrompit Prudence… Monsieur sera là pour me sortir de prison.

Mme Dilaret jugea que ses avertissements ne portaient pas. La servante voyait plus loin.

Elle insista pourtant :

— Mon mari n’a pas autant de pouvoir que vous lui en prêtez. Il ne sera pas seul. La justice ne dépend pas d’un homme, mais de plusieurs, et sur dix hommes, si huit veulent vous laisser en prison, M. Dilaret n’y pourra rien.

— Je n’ai jamais rien fait de malhonnête, et il sera impossible que l’on me soupçonne, surtout quand j’arriverai avec mes preuves.

— Rappelez-vous l’histoire de la bouchère… Vous avez bel et bien été accusée, et vos quatre cheveux ne sont pas une preuve !

— Mes quat’ cheveux que vous dites, Ma dame, ils en valent mille des vôtres, parce que vous n’avez pas tué et que ceux-ci sont des assassins !

Prudence brandissait son petit paquet blanc avec la fougue d’une convaincue :

— J’ vas vous les montrer…

— Non ! non ! cria Mme Dilaret, cela me répugne. Je ne veux pas voir les cheveux d’un meurtrier, même supposé !

— Eh ! sa tête n’est pas après !

— Heureusement !

— Moi, je dis malheureusement, parce que si je le tenais, cet homme, je tiendrais aussi mon argent.

— Oh ! Prudence, soyez sérieuse, supplia la pauvre Mme Dilaret ; je suis sûre que si mon mari connaissait votre projet, il vous l’interdirait… Je ne veux même pas lui en parler, j’aurais peur qu’il ne vous veuille plus ici.

— Y serait bien méchant alors ! Y voudrait m’empêcher de gagner ma vie ? Pour un homme de justice, y serait guère juste.

Agacée, Mme Dilaret répliqua sèchement :

— Arrangez-vous pour que nous n’ayons pas d’histoires. Maintenant, allez à vos fourneaux. Ne sucrez pas le potage et veillez à ce que l’entremets ne soit pas salé.

— Oh ! là ! là ! répartit Prudence, voici Madame qui fait sa petite colère, parce qu’elle est un peu jalouse de mon savoir-faire… Je ne suis pas susceptible, que voulez-vous ! Tout le monde ne peut pas être fin… Moi, je suis née fine… J’ai le doigté. Que Madame ne se fasse pas de mauvais sang, tout ira fort bien. J’ vas faire une bonne soupe à l’oignon, ça calme les estomacs qui sont à l’envers… Les colères, Madame ne le sait peut-être pas, ce sont des pelotes d’épingles qui passent à travers vos intestins. Alors, il faut quelque chose de doux pour cicatriser toutes ces piqûres, et le bon Dieu a créé les oignons exprès. Dame, Adam a eu sa petite colère quand il a vu le paradis perdu. J’ vas vous soigner ça.

Cette fois, Prudence réintégra sa cuisine. Elle n’eut plus le loisir d’ennuyer sa patronne, car on sonna à la porte de service.

— Bonjour, Madame, je viens vous rapporter le mouchoir que vous avez perdu chez Monsieur.

— Oh ! merci, Madame.

C’était la domestique de M. Rembrecomme.

Prudence jouait l’étonnement, alors que cet oubli de mouchoir n’était qu’une ruse. Elle voulait garder une entrée dans cette maison, et elle n’avait trouvé d’autre moyen que de laisser tomber son mouchoir.

Son stratagème avait réussi. La domestique, prise au piège, était accourue.

— Vous êtes bien bonne, Madame. Je me suis sentie si émue que je ne savais plus ce que je faisais ; au lieu d’enfiler mon mouchoir dans ma poche, je l’ai fourré à côté.

— Ça arrive…

— Et la preuve, c’est que cela m’est arrivé ! Dites donc, il a bien du chagrin, vot’ patron ! Y paraît bien doux, bien tranquille, c’est un homme comme qui dirait une femme, qui ne causerait jamais fort.

— Oui, n’y gronde pas souvent. « Julie, qu’y me dit, préparez ma valise. » Pas plus haut, jamais…

— Ah ! vous vous appelez Mme Julie ?

— Je m’appelle Julie, mais je ne suis pas Madame.

— Bah ! à nos âges, les noms ne comptent guère ! Si qu’on m’appelait Mademoiselle, je ne serais quand même plus une jeunesse à marier.

— Vous, parlez avec un bon sens…

— On a l’expérience de la vie ! Dites donc, il a fait chaud aujourd’hui, si on prenait un petit rafraîchissement, un verre de frais ?

— Oh ! je ne voudrais pas vous déranger.

— Y manquerait plus que je me plaigne ! Vous vous êtes bien dérangée pour me rapporter mon mouchoir.

— Un mouchoir, c’est cher aux jours qu’on est.

Pendant que Julie répondait, Prudence sortait une bouteille de limonade qui rafraîchissait dans un seau. Elle en remplit deux verres en disant :

— J’en ai toujours en été. Il n’y a que cela pour vous enlever la soif. Quand on cuisine, on sèche, et naturellement, faut se remettre du liquide dans le corps, sans quoi on prendrait feu.

— Vous avez bien raison, approuva Julie.

Après un silence, Prudence choqua son verre contre celui de sa visiteuse en disant :

— À la vôtre.

Puis, après avoir reposé son verre, elle murmura :

— C’est beau d’aimer son père comme vot’ jeune monsieur ! Promettre 100 000 francs à celui qui trouvera l’assassin, c’est généreux !

— Y a pas mieux…

— Dites donc, Mamzelle Julie, vous avez dû avoir une fameuse peur ce jour-là ! Vous n’avez donc rien entendu ? Pas un bruit ? ni le coup de pistolet ?

— Rien de rien ! Je couche au quatrième. J’ai bien dit à Monsieur que je pourrais rester au premier, mais, se portant bien, il m’a assuré qu’il n’avait besoin de personne.

— Tuer un homme qui se porte bien ! faut pas avoir de cœur. Ce n’est pas un service à rendre ! S’il avait au moins été impotent ou méchant ; mais un homme qui était bon et pas malade ! C’est honteux de s’y attaquer.

— Je pense comme vous. Le valet de chambre était avec Monsieur à la campagne.

— Ah ! il y a un valet de chambre ? Tiens, tiens…

— Oh ! c’est pas lui qui a fait le coup, il aimait Monsieur. Sa femme est là aussi qui s’occupe du linge, de l’intérieur. Nous sommes donc trois, et ce jour-là, j’étais seule.

— C’est de la malchance !

— Oui, je n’aurais pas dû écouter Monsieur, rester non loin. Mais si on savait tout…

— Vous avez raison, on s’épargnerait des soucis. Vous partez ?

— Oui, faut pas que je m’attarde.

— Je suis contente de vous connaître. Je n’avais pas d’amie dans la ville. On se reverra ?

— Avec plaisir, le dimanche, on pourra se promener.

— C’est ça, vous me ferez voir le pays.

— Entendu, à vous revoir, Mâme Prudence, et merci…

— De rien ! À revoir, Mamzelle Julie.

La porte refermée sur la visiteuse, Prudence monologua :

— Je ne suis pas si sûre que ça que le valet de chambre n’ait pas fait le coup. Il s’en va soi-disant avec le jeune monsieur, mais il a pu revenir plus tôt. Y faut tout voir, Monsieur ne l’a pas surveillé la nuit. Je sais qu’il faut chercher l’intérêt qu’a eu un assassin, et celui-là c’était pour l’argent. Ah ! ma fille, tu es maligne, tu attrapes la bonne route, le carrefour est passé… Mes 100 000 francs sont dans ma poche !

Mme Dilaret entendit la porte s’ouvrir, et Prudence s’encadra dans le chambranle.

— Madame ?

— Qu’y a-t-il, Prudence ?

— Je sais qui a tué…

— Ah ! qui est-ce ?

— Le valet de chambre…

— Il est arrêté ?

— Il va l’être…

— C’est terrible, fiez-vous donc aux domestiques !

— Que Madame n’oublie pas à qui elle parle…

Mme Dilaret se mordit les lèvres. Elle oubliait totalement, en effet, qui était devant elle, et la remarque de Prudence lui parut si juste qu’elle fut gênée.

— Comment avez-vous appris que c’était cet homme ? Par un journal du soir ?

— Non, je l’ai deviné. Et la servante raconta les déductions qu’elle avait tirées du voyage du valet de chambre.

Mme Dilaret était terrifiée et, quand elle put placer un mot, ce fut pour crier :

— Vous êtes insensée ! N’allez pas dénon­cer ce malheureux ! Vous n’avez pas le droit de l’accuser.

— Je n’ai pas le droit ! et pourquoi que je ne l’aurais pas ! Quéque chose me dit que c’est lui.

— Ne vous fiez pas à vos pressentiments ; restez tranquille ! D’ailleurs, cet homme a déjà dû être interrogé, et je pense que son alibi est solide.

— Qu’est-ce que Madame veut dire avec alibi ?

— C’est quand un accusé peut prouver qu’il n’était pas sur le lieu du crime quand il a été commis.

— Oh ! il peut toujours mentir !

— Puisqu’il était avec son maître ! Ne dites pas de bêtises, Prudence ; je vous con­seille de vous abstenir.

— Je le dénoncerai quand même ! Je n’aurai peut-être pas mes 100 000 francs, mais on m’en donnera peut-être bien 20 000 pour reconnaître ma bonne volonté !