Principes de la science sociale/37

Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 456-492).


CHAPITRE XXXVII.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.


VIII. — De Hume, Smith et autres qui ont écrit sur la monnaie.

§ 1. — Doctrines de M. Hume, en matière de monnaie. Elle sont en contradiction formelle avec tous les faits de l’histoire.

« L’argent, dit Hume, n’est pas, à proprement parler, un objet de commerce ; il n’est que la mesure dont les hommes sont convenus pour faciliter l’échange réciproque de leurs marchandises. Il n’est pas un des rouages du commerce ; il est l’huile qui rend le mouvement des rouages plus doux et plus facile[1]. »

Je suppose que l’auteur eût rencontré chez un autre écrivain l’assertion, que c’est en vertu d’une convention que les hommes se sont nourri à user du blé, du vin, de la chair du mouton et du bœuf comme aliments pour conserver leurs forces vitales. Certainement il eût demandé quelque preuve d’une telle convention réellement conclue ; et s’ils n’ont pas été conduits à agir comme ils agissent aujourd’hui et comme ils ont agi toujours, par le fait que ces utilités ont été destinés par le Créateur pour l’homme, en même temps qu’il a créé des aliments d’autre sorte pour nourrir les vaches, chevaux, moutons et autres animaux. Il eût naturellement émis cette question : « Supposons que les hommes ne mangent pas ces choses, qu’auraient-ils autre chose à manger ? et après qu’on lui eût répondu qu’ils doivent les manger ou périr, il eût regardé cela comme une preuve qu’ils ont agi en vertu d’une grande loi de nature, et qu’il n’y a pas eu de convention passée entre eux.

Il en est de même pour les métaux précieux. Si on lui eût demandé de désigner quelque autre substance, possédant les propriétés nécessaires pour rassembler en masse, puis diviser et distribuer et recombiner toutes les minimes portions de la force physique et intellectuelle qui résulte de la consommation quotidienne d’aliments ; quelque autre calculée pour entretenir et accroître le pouvoir d’association parmi les hommes ; quelque autre qui ait autant d’aptitude pour accroître le pouvoir de production, de consommation et d’accumulation, — il eût été forcé de reconnaître qu’il n’en existe pas, et que l’or et l’argent ont été destinés par le Créateur, comme instruments dont l’usage serait aussi nécessaire à la production de mouvement dans la société, que l’aliment pour la production de mouvement dans les animaux — chaque surcroît de facilité de les obtenir tendant infailliblement à faciliter le progrès de l’homme vers cet état de développement nécessaire pour le rendre apte à occuper dignement le rang honorable auquel il a été appelé.

Maintenant s’il est de vérité certaine qu’ils ont été destinés pour l’accomplissement d’un grand objet, on ne peut douter que la facilité accrue de les obtenir ne doive être une amélioration dans la condition de l’homme physique, moral et politique : Si au contraire ils n’avaient été que simplement l’objet d’une convention, on pourrait mettre en question si leur augmentation serait ou non avantageuse ; et M. Hume ne pense pas qu’elle le soit, comme on voit dans le passage suivant :

« Le plus ou moins d’abondance de monnaie est absolument indifférent puisque les prix des denrées et marchandises sont toujours proportionnés à la quantité de métaux précieux existant dans un État ; et une couronne du temps de Henri VIII achetait autant de marchandise qu’on en achète aujourd’hui avec une guinée. Lorsque la monnaie devient plus abondante, comme il en faut davantage pour représenter la même quantité de denrées, cela ne peut avoir nul effet bon ou mauvais pour un État, considéré à part, — pas plus d’effet que n’en aurait sur les livres d’un marchand la substitution des chiffres romains aux chiffres arabes[2]. »

Malheureusement pour notre auteur et pour la masse des économistes qui ont marché sur ses traces, les faits sont exactement l’inverse de ce qu’on prétend ici qu’ils sont, — le prix des utilités achevées ayant fermement diminué à mesure que la monnaie est devenue de plus en plus abondante. Le montant de métaux précieux qui circulent en France a plus que doublé dans le dernier demi-siècle — avec augmentation correspondante de la quantité de vêtements, de subsistances et de nécessités et convenances de la vie généralement, qu’on peut obtenir en échange contre une quantité donnée de monnaie. Le blé a haussé et ainsi ont fait les autres denrées brutes ; mais l’agriculture s’est améliorée au point que tous les produits d’une plus haute culture ont été mis à la portée du travailleur vulgaire. Terre et travail ont gagné en prix, tandis que les utilités consommées par le travailleur ont baissé au point de lui permettre de jouir d’une somme de confort qu’on n’aurait pas imaginée dans les jours où le passage à été écrit. Telle aussi la marche des choses dans chaque pays du monde vers lesquels la monnaie a coulé, comme on le voit pour l’Angleterre, la Belgique, le Danemark, et l’Allemagne et pour les États-Unis chaque fois que leur politique a tendu à produire accroissement de l’approvisionnement de ces métaux qui constituent l’instrument d’association ; tandis qu’on observe directement l’inverse en Irlande, Turquie, Inde, et dans tous ces autres pays où l’approvisionnement de monnaie a diminué. Chez eux tous les prix de la terre et du travail ont tombé, tandis que s’est augmentée la difficulté d’obtenir drap, fer et les autres nécessités de la vie. La théorie et les faits sont ainsi directement en guerre.

§ 2. — Cette observation lui a échappé : qu’en même temps que l’augmentation de la quantité de monnaie élève les prix des denrées brutes, elle abaisse ceux des produits achevés.

Le surcroît d’approvisionnement des métaux précieux, nous affirme M. Hume, est « une cause de perte pour une nation dans son commerce avec les étrangers, parce qu’ils élèvent le prix du travail et ceux des marchandises, » obligeant chacun de payer un plus grand nombre, que parle passé, de ces petites pièces blanches et jaunes. »

C’est néanmoins dans ces pays où la quantité augmente que les prix des matières brutes et ceux des utilités achevées tendent le plus à se rapprocher, — permettant à l’homme qui sème le blé et fait venir la laine, de consommer plus de subsistances et de vêtement. Les commodités achevées étant à bon marché, l’or, le sucre, le café et le coton se présentent pour les acheter, et de là vient que le commerce avec les pays lointains s’accroît dans les pays qui importent l’or, tandis qu’il décroît dans ceux qui l’exportent. Pour plus d’un siècle la Grande-Bretagne a eu le commerce étranger le plus considérable ; et par la raison qu’elle a exporté drap et fer avec lequel payer l’or. Le commerce étranger de la France, aujourd’hui le plus large récipient de l’or de Californie et d’Australie, s’est rapidement accru, comme l’a fait celui d’Allemagne, depuis l’adoption d’une politique qui tend à diversifier les emplois et par conséquent à favoriser l’association ; — la différence est aussi remarquable par son caractère que par son étendue. En 1825, on transportait sur l’Elbe et de là à Hambourg 170, 000 tonneaux, dont 104.000 en aval et 66.000 en amont ; — l’Allemagne à cette époque exportant sa laine et ses autres denrées brutes, et important drap et fer. Aujourd’hui, — qu’elle convertit sa laine en drap et qu’elle fabrique son fer, — il en résulte que le négoce de l’Elbe a augmenté de près de 500.000 tonneaux et que le plus grand volume du fret est en amont, — ne laissant qu’un peu plus d’un tiers pour les utilités achevées et de moindre poids pour l’aval. À mesure qu’elle a augmenté le degré d’utilité dans sa laine et ses subsistances, elle a diminué la valeur du drap et du fer.

Si nous passons aux pays où la quantité des métaux précieux diminue, — Turquie, Portugal, Irlande, Inde et Indes occidentales, — nous trouvons l’inverse de ceci, — le pouvoir d’entretenir commerce, tant à l’intérieur qu’au dehors, étant en ferme déclin. Là encore nous trouvons que la réalité des faits et la théorie de M. Hume sont les deux antipodes.

§ 3. — Il est inconséquent avec lui-même. Son mode d’étudier l’action sociale est celui que M. Comte qualifie de mode métaphysique.

En opposition non moins forte aux passages que le lecteur vient de lire, se trouve dans le même essai, un passage donné dans un chapitre précédent, où M. Hume affirme que « chaque fois que la monnaie afflue dans un pays chaque chose prend une face nouvelle, et le travail et l’industrie prennent plus de vie. Ailleurs il nous dit « qu’il est aisé de suivre la trace de l’accroissement des métaux dans une nation lorsque l’on voit que c’est le premier moyen pour exciter l’esprit industrieux du peuple avant d’y augmenter le prix du travail. Néanmoins nous le trouvons peu après, affirmant « qu’il est indifférent au bonheur d’un État de posséder plus ou moins de monnaie. » Se contredisant de nouveau, il nous assure que « lorsque la monnaie diminue, le peuple souffre, et que viennent alors la pauvreté, la mendicité, la fainéantise » et que ces pays qui n’ont que peu de monnaie, comme c’est le cas de l’Autriche, « n’ont pas dans la balance de l’Europe un poids proportionné à leur étendue, leur population et leur culture. » Les faits se trouvant ainsi en opposition à sa théorie, il recherche « comment ils peuvent s’accorder avec ce principe de raison, » que la quantité d’or et d’argent est chose parfaitement indifférente. Les pièces en lesquelles ces métaux se divisent, « selon lui, serviraient tout aussi bien aux fins de l’échange quelque puissent être leur nombre et leur couleur. »

« À ces difficultés, dit-il, je réponds que ce qu’on attribue à la rareté des espèces, est l’effet des mœurs et des coutumes des habitants et que nous confondons à cet égard, ainsi que cela nous arrive souvent, l’effet nécessaire avec la cause. La contradiction n’est qu’apparente… Personne ne peut contester que la valeur des denrées et des marchandises ne soit toujours dans la proportion de leur quantité avec celle des espèces d’or et d’argent… La grande quantité des marchandises les fait baisser de valeur, leur rareté en augmente le prix ; de même la grande quantité d’espèces augmente le prix des marchandises et leur rareté fait la baisse, et voilà comment « il réconcilie la raison avec l’expérience[3]. »

C’est là ce qu’on appelle le mode métaphysique d’investigation d’après lequel les hommes cherchent au fond de leur propre intelligence les lois naturelles qui gouvernent les hommes. C’est comme si le chimiste, — laissant son laboratoire, — s’enfermait dans son cabinet pour étudier au fond de son intelligence ce que doit être la composition de l’air, de l’eau et des métaux. M Ricardo, — qui suit la même voie, — a été conduit à placer ses défricheurs primitifs sur des fonds de vallée et des relais de fleuves, tandis que l’observation journalière montre qu’ils commencent sur les sols de qualité inférieure et que c’est seulement à mesure que la richesse et la population augmentent qu’ils acquièrent pouvoir de cultiver les sols plus riches, et tandis que l’histoire nous prouve qu’il en a été ainsi depuis les temps les plus éloignés jusqu’à l’époque actuelle. Il était naturel qu’un gentleman assis, dans sa bibliothèque, s’imaginât qu’un homme qui a le choix entre les sols riches et les sols pauvres prendra certainement les premiers ; cependant s’il eût réfléchi que le colon primitif est un pauvre diable, avec des outils très-inférieurs, il eût vu l’impossibilité dans de telles conditions de nettoyer, assécher et cultiver les sols riches. Il n’était pas moins naturel que M. Hume s’imaginât que plus la quantité de monnaie augmente, plus hausseront les prix de toutes les utilités pour lesquelles il faudra donner monnaie. Cependant s’il eût réfléchi qu’elle n’est qu’un grand instrument fourni par la nature pour produire la circulation parmi les hommes et parmi leurs produits, et que les effets bienfaisants, que lui-même a décrits si bien, ne sont que les conséquences naturelles d’un accroissement du pouvoir d’association, résultant de la facilité accrue d’obtenir la disposition de cet instrument, il eût trouvé l’harmonie parfaite entre les faits et « les principes de la raison. »

§ 4. — Son erreur de supposer que lorsque la quantité de monnaie diminue, la circulation de ce qui en reste s’accélère. Les faits réels sont précisément le contraire, — la circulation alors diminuant plus vite que la quantité.

« Les pièces en lesquelles ces métaux sont divisés serviraient aux mêmes fins d’échange, quelque soient leur nombre ou leur couleur[4]. »

Cette assertion est vraie ou fausse. Si vraie, elle est la justification des écrivains qui prétendent enseigner qu’il y a avantage à exporter l’or et l’argent qu’on ne peut ni manger ni boire, ni porter en vêtement, — et à recevoir en échange du drap que l’on peut porter, du fer dont on peut se servir, et du sucre que l’on peut manger. Si non vraie, ils sont alors dans la position d’un aveugle qui prétend conduire un autre aveugle, — avec danger pour tous deux de tomber dans le puits.

Pour qu’elle fût vraie, il faudrait qu’à mesure que le nombre de pièces diminue, la circulation de celles qui restent gagnât en vitesse, — le mouvement devenant alors un mouvement constamment accéléré. Cependant interrogeons les faits. L’or et l’argent se meuvent-ils plus rapidement de main en main, à mesure que leurs quantités diminuent ? Au contraire, la diminution de vitesse dans la circulation des pièces marche même plus rapidement que la diminution de leur nombre, — une centaine de pièces n’accomplissant pas autant d’échanges à une époque où la quantité de monnaie diminue graduellement que n’en accomplirait une seule pièce à une époque d’augmentation ferme et régulière. Dans un cas, la confiance en l’avenir va déclinant de jour en jour et l’on thésaurise partout la monnaie, comme c’est aujourd’hui le cas aux États-Unis. Dans l’autre, — la confiance se renforçant de jour en jour et chacun désirant faire valoir son capital, — la masse entière est mise à profit pour toutes les entreprises de la société.

C’est où il y a peu de monnaie, — comme en Espagne et Portugal, Turquie et Italie, Pologne et Laponie, — que chaque pièce individuellement fait peu de besogne ; et c’est où il y en a beaucoup — comme dans toutes les nations avancées, — que chaque pièce accomplit une grande somme de services. La circulation sociétaire augmente donc, en proportion géométrique, à mesure que nous passons de ces pays ou de ces époques où la quantité de monnaie diminue à ceux où elle augmente, — tandis qu’elle diminue dans la proportion identique à mesure que nous passons de ceux où elle augmente à ceux où elle diminue. D’après quoi, nous pouvons aisément comprendre pourquoi dans ceux qui ont la balance du négoce en leur faveur, richesse et pouvoir s’accroissent si vite, produisant un ferme influx des métaux précieux ; tandis que déclinent tellement ceux qui ont la balance fermement défavorable produisant un efflux non moins constant de ces métaux.

Dans l’Europe du nord, la circulation va s’accélérant d’année en année, avec une constante augmentation de force, tandis qu’en Irlande, Inde et Turquie elle s’alanguit d’année en année, avec constant déclin de force. Aux États-Unis, elle a toujours été rapide dans ces périodes où la politique du pays a tendu à élever le prix des matières brutes qu’ils ont à vendre et à abaisser ceux des utilités achevées qu’ils ont besoin d’acheter, — produisant ainsi une favorable balance du négoce. L’inverse s’est vu invariablement dans les périodes où la politique a tendu dans le sens opposé, — produisant ainsi une balance défavorable, payable en espèces. La circulation alors a diminué, comme dans la période qui se termine à l’acte passé en 1824, — dans celle qui finit en 1842, — dans celle qui se termine au développement des trésors de la Californie en 1851, — et comme au moment où nous écrivons. Regardez n’importe où, au dedans ou au dehors, dans le présent ou dans le passé, les faits démentent la théorie de M. Hume et de tous ceux qui depuis ont marché dans cette voie.

§ 5. — Il voit juste lorsqu’il affirme qu’il n’y a point à craindre de balance défavorable du négoce pour tout pays qui « conserve avec soin sa population et ses manufactures. »

En un point, toutefois, M. Hume est dans le vrai. Un gouvernement, selon lui, n’a rien à craindre d’une balance défavorable du négoce, « s’il préserve avec soin sa population et ses manufactures. » Ce faisant, il peut en ce qui concerne sa monnaie, « se fier en sûreté au cours des affaires humaines, sans crainte et sans jalousie. » Nous en avons la preuve dans l’exemple de l’Angleterre du siècle dernier, dans celui de la France, dans ceux de tous les pays du nord de l’Europe d’aujourd’hui ; et dans celui des États-Unis chaque fois que leur politique a tendu à favoriser l’association, — à diversifier les emplois, — à développer les pouvoirs de la terre et des hommes qui la cultivent, — à créer un marché domestique, — et à soulager le fermier de la plus oppressive de toutes les taxes, la taxe du transport. Soigneux « pour leur population et leurs manufactures » ils ont alors, et seulement alors, eu en leur faveur une balance du négoce fermement croissante, accompagnée d’une prospérité telle qu’on n’avait jamais connue.

§ 6. — Concordance générale entre les vues de Hume et d’Adam Smith.

En matière de monnaie, ADAM SMITH a suivi de près les traces de M. Hume, — soutenant avec lui que la monnaie ne forme qu’une petite partie du capital d’une nation, « et toujours la partie dont elle tire le moins de profit[5]. »

C’est néanmoins l’utilité que tous les hommes cherchent à se procurer, que toutes les nations ont joie de recevoir et que toutes ont regret de voir partir, — le sens commun de l’humanité et la théorie des économistes étant ainsi les deux pôles opposés. Qui a raison ? Pour répondre à la question, que le lecteur veuille bien calculer le montant d’échanges facilité par une flotte qui pourra avoir coûté dix ou vingt millions de dollars et qu’il le compare avec ceux effectués au moyen d’une simple somme de cent mille dollars en piécettes de trois, cinq ou dix cents, — et il trouvera que la dernière fait plus de besogne en un mois que la flotte n’en pourrait faire dans une année, pour ne pas dire dans des années. Dans l’opinion du Dr Smith, néanmoins, « la monnaie d’or et d’argent qui circule dans tout pays, et au moyen de laquelle la production de sa terre et de son travail circule et se distribue aux consommateurs est tout un capital mort[6]. « Selon lui, lorsqu’ils tombent à meilleur marché, » ils deviennent moins propres qu’auparavant au service de monnaie. « Pour faire le même achat, il nous faut, dit-il, nous charger d’une plus grande quantité de ces métaux et mettre dans nos poches un schilling au lieu d’un groat (quatre pence)[7]. »

La diminution de valeur de ces métaux dans tout pays pris à part, tend, selon le Dr Smith, à faire, « chacun réellement plus pauvre, » ce qui équivaut à dire : que la facilité accrue d’obtenir le grand instrument fourni par le Créateur pour faciliter l’association parmi les hommes, doit être considérée comme une preuve de pauvreté et non de richesse ! C’est à peine si l’on peut croire que l’homme qui a écrit ces paroles ait étudié le sujet sur lequel il se proposait d’éclairer le monde.

Comment il se fait que l’idée, tellement universelle parmi les hommes, que richesse, bonheur, progrès sont associés avec l’augmentation de la quantité de monnaie, soit une idée tellement erronée, le voici, à ce qu’on nous affirme.

La hausse du prix en argent de toutes les denrées et marchandises, qui, dans ce cas, est une circonstance particulière à ce pays, tend à y décourager plus ou moins toute espèce d’industrie au dedans, et à mettre les nations étrangères à portée de fournir presque toutes les diverses sortes de marchandises pour moins d’argent que ne le pourraient faire les ouvriers du pays, et par là de les supplanter non-seulement sur les marchés étrangers, mais même sur leur propre marché intérieur[8].

La réponse à ses assertions se trouve dans le fait que dans tous les pays vers lesquels ces métaux précieux coulent, il y a tendance constante au rapprochement des prix, — ceux des denrées brutes de la terre s’élevant, et ceux des utilités achevées s’abaissant, — et les pays eux-mêmes devenant les meilleurs marchés sur lesquels vendre et acheter ; comme le prouve le cas de l’Angleterre dans le passé, et de la France et de l’Allemagne dans le présent. La théorie et les faits ne sont point en harmonie, et pourtant c’est sur cette supposition de faits qui n’ont jamais existé, et qui ne peuvent jamais exister, qu’est basée tout entière la célèbre argumentation au sujet de « la balance du négoce. »

§ 7. — Inconséquences du dernier. Sa théorie sur la monnaie est en contradiction directe avec les faits.

La théorie du Dr Smith étant donc, comme celle de M. Hume, vicieuse, rien d’étonnant de le voir inconséquent avec lui-même, comme nous avons trouvé celui-ci. Croyant à l’avantage qui résulte de l’usage des bank-notes, il dit : « Que toute épargne dans la formation et l’entretien de cette partie du capital circulant, qui consiste en argent, est une amélioration ; » — « que la substitution du papier à la place de la monnaie d’or et d’argent est une manière de remplacer un instrument extrêmement dispendieux, par un autre qui coûte infiniment moins et qui est tout aussi commode ; » — « que par cette opération 20.000 livres en or et en argent font absolument la fonction de 100.000 ; » — « et qu’ainsi s’opère un très-considérable surcroît à la quantité de cette industrie et par conséquent à la valeur du montant produit par la terre et le travail[9]. »

Voilà certainement des choses difficiles à concilier avec l’idée que le bon marché des métaux précieux « rend en réalité les hommes plus pauvres qu’auparavant. »

Le négoce étranger, nous apprend-on, tend à corriger la difficulté, — l’usage des billets produisant « un débordement de métaux, jusqu’à pleine concurrence du papier émis, — le montant d’or et d’argent étant envoyé au dehors, » — et le montant total de la circulation restant « ce qu’il était auparavant. » [10]

L’usage des billets de circulation a pour effet, le Dr Smith l’admet, d’ajouter à l’utilité des métaux précieux, en permettant à une quantité petite de faire la besogne qui auparavant en aurait exigé une grande — en en produisant ainsi, néanmoins, une large exportation. Pouvons-nous cependant trouver quelque autre article au sujet duquel cette proposition serait exacte ? Difficilement, ce nous semble. Le coton, la laine, la houille et le fer tendent vers les lieux où leur utilité est portée au plus haut degré et où la valeur du drap, de la quincaillerie et des articles achevés est au plus bas ; et cela par la raison, qu’à chaque extension du pouvoir de l’homme sur la matière, ils se produit accroissement du pouvoir d’association, accompagné d’accroissement de production, de consommation et d’accumulation. Il en est exactement de même pour les métaux précieux. Ils vont aux lieux où leur utilité est portée au plus haut degré. C’est pourquoi nous les trouvons passant du Mexique et de la Californie, où les bank-notes ne sont point en usage, vers le New-England et la Grande-Bretagne, les parties des deux continents où l’on fait le plus usage de tels billets et où les emplois sont les plus diversifiés.

L’expérience du monde est directement contraire à cette théorie du Dr Smith ; et pourtant l’on affirme constamment que les prohibitions de bank-notes sont nécessaires au maintien d’une saine circulation, — la tendance étant toujours, nous assure-t-on, vers l’usage de ce qui est mauvais, de préférence à l’usage de ce qui est bon. Partout ailleurs, cependant, c’est l’inverse qui est le vrai. — Il n’est pas nécessaire de prohiber les mauvaises routes ou les usines médiocres pour assurer la demande des services de bonnes routes ou d’usines et de machines supérieures. La circulation est nécessairement mauvaise dans les pays qui ont contre eux la balance du négoce ; — c’est l’état de choses existant dans tous ceux qui se trouvent forcés d’exporter leur production sous sa forme la plus primitive.

Dans tous, à mesure que les emplois vont se diversifiant, et à mesure que s’accroît le pouvoir d’association, il y a ferme tendance à ce que le médium supérieur d’échange se substitue à l’inférieur ; et par la même raison que les hommes passent du sentier à bon marché et sans valeur de l’Indien au coûteux chemin de fer. Lorsqu’au contraire le pouvoir d’association décline et la production diminue, le mouvement est en sens contraire, — le papier monnaie non remboursable prenant la place des métaux précieux. Les hommes se servent de mauvaises machines, uniquement à cause de la difficulté d’acquérir celle qui est bonne, nonobstant la supposition des économistes, qu’ils ne feraient point usage de bonne monnaie à moins qu’on ne prohibât l’usage de celle qui est mauvaise.

Pour qu’ils aient occasion de se servir de la première, il faut d’abord qu’ils soient aptes à l’acquérir ; ce qui ne se peut, en l’absence de cette diversification d’emplois qui est nécessaire pour donner valeur au travail et à la terre. Le Brésil, avec ses exportations d’or, a une circulation de papier et de cuivre. Buenos-Ayres n’a que du papier, — Mexico a peu de circulation d’aucune sorte, la masse de la population troquant son travail et ses produits pour tels articles dont ils ont besoin. L’Autriche a une circulation de papier non remboursable, à l’exclusion des métaux précieux ; c’est une semblable qui existait dans tous les pays du nord de l’Europe, vers lesquels l’or a coulé si vite depuis l’adoption de leur présente politique. Il en a été ainsi aux États-Unis dans les périodes de libre échange qui ont précédé les lois protectrices rendues en 1824 et 1842. Dans toutes deux, la production diminua considérablement et tous les échanges dans les États du Milieu et du Sud s’effectuèrent au moyen de morceaux de papier portant promesse de payer un, deux, trois ou cinq cents, un quart, une moitié de dollar, ou de pleins dollars. Dans toutes deux, le papier disparut aussitôt que surgit l’aptitude à acheter l’or et l’argent nécessaires pour la circulation. Chez toutes les nations la qualité de circulation a tendu à s’améliorer avec l’accroissement de richesse — qui est toujours une conséquence de l’accroissement du pouvoir de combinaison.

§ 8. — Le grand besoin d’une société c’est le médium de circulation ; d’où vient le désir dans toutes les communautés d’établir une balance favorable de négoce. Inconséquences des opposants à cette idée.

Un médium de circulation, apte à rassembler et puis à diviser et à subdiviser les fruits des efforts de milliers, de dizaines de milliers et même de millions d’hommes, si bien que chacun soit à même d’obtenir sa part de la production unie, est un des besoins capitaux de l’homme. Sans lui point de combinaison d’effort sauf sur une petite échelle ; et cependant parmi les hommes pauvres et disséminés des premiers âges de société, le pouvoir manque d’acheter un tel instrument d’échange. C’est pourquoi dans ces âges ceux qui travaillent sont toujours à bien peu près les esclaves du trafiquant qui se tient entre eux et les consommateurs de leurs produits — qui accumulent fortune à leurs dépens[11].

L’inverse de ceci se trouve quand les échanges de service, tant physique qu’intellectuel, viennent à s’opérer petit à petit, et minute à minute, à mesure que des milliers d’individus combinent leurs efforts, en masse ou par groupe, pour la production de cinquante ou cent mille feuilles de papier imprimé, à répartir à un demi-million de lecteurs, dont chacun aura, pour une fraction infinitésimale d’une once d’argent, sa part du travail de tous les individus intéressés dans l’œuvre de la production, — chacun de ces derniers obtenant sa part de la somme à laquelle contribuent ceux qui consomment ses produits. Cette série de composition, décomposition et recomposition ne s’accomplirait jamais sans un médium d’échange universellement acceptable et susceptible d’une . composition et recomposition assez minutieuse pour la rendre apte aux plus grands comme aux plus petits échanges. Les métaux précieux possèdent seuls ces propriétés, c’est la raison pour laquelle, dans tous les âges, les hommes ont senti que leur condition s’améliorait à chaque accroissement de la facilité qu’on aurait à les obtenir.

De là vient que toutes les nations ont aspiré à un état de choses qui établisse en leur faveur une balance payable en espèces, et c’est le désir très-naturel d’obtenir un instrument de la plus haute valeur qui est considéré comme si déraisonnable par l’auteur de la Richesse des nations, lorsqu’il dit, dans son examen de ce qu’on est convenu d’appeler le système mercantile :

« Un pays qui a de quoi acheter du vin aura toujours tout le vin dont il aura besoin, et un pays qui aura de quoi acheter de l’or et de l’argent ne manquera jamais de ces métaux. On trouve à les acheter pour leur prix, comme toute autre marchandise, et s’ils servent de prix à toutes les autres marchandises, toutes servent aussi de prix à l’or et à l’argent. Nous nous reposons en toute sûreté sur l’opération du commerce, sans que le gouvernement s’en mêle en aucune façon, pour nous procurer tout le vin dont nous avons besoin ; nous pouvons donc bien nous reposer sur elle, avec autant de confiance, pour nous faire avoir tout l’or et l’argent que nous sommes dans le cas d’acheter ou d’employer soit pour la circulation de nos denrées, soit|pour d’autres usages[12]. »

Cela est vrai, et aurait pu se dire avec autant de vérité à propos de la laine, du coton, de l’huile ou de tout autre article quelconque. Les Finnois et les Lapons, sans doute, obtiennent tout le drap « à l’achat duquel ils peuvent fournir. » [13] Mais pourquoi n’en peuvent-ils acheter davantage ? Par quels moyens les mettre en état d’être de meilleurs clients pour les pays qui produisent le coton et la laine ? À ces questions relatives à la monnaie, le Dr Smith ne répond pas ; et pourtant de toutes les utilités en usage parmi les hommes, il n’en est point une seule dont la demande soit aussi générale, ou au sujet de laquelle une croyance aussi générale règne parmi les hommes qu’un amendement ou une altération dans leur condition se lie directement avec l’accroissement ou la diminution de la quantité, comme c’est le cas pour les métaux précieux.

Les journalistes mêmes qui attaquent le plus ce qu’ils qualifient un préjugé, prouvent qu’ils le partagent par le soin qu’ils prennent de signaler l’afflux de monnaie comme sujet de joie, et son départ comme cause de regret. Depuis la classe la plus élevée jusqu’à la plus infime, partout les hommes regardent le premier comme l’avant-coureur de temps meilleurs, — et l’autre comme le précurseur de temps où les échanges vont diminuer et les hommes souffrir faute de subsistances et de vêtements ; et ce que tout le monde désire savoir, c’est — par quel moyen peut-on assurer pour jamais les temps meilleurs ? Pour s’éclairer quelque peu là-dessus, ils s’adressent en vain à la Richesse des Nations, dont tous les enseignements, en tant ce qui concerne la monnaie, sont en opposition directe non seulement avec le sens commun de l’humanité, mais avec les faits que fournit l’histoire du monde entier.

§ 9. — Opinion du docteur Smith : qu’il n’est point d’utilité dont on puisse mieux se passer que celle qui, selon d’autres économistes, est l’instrument indispensable de société.

« Si l’or et l’argent, dit Smith, pouvaient une fois venir à manquer dans un pays qui aurait de quoi en acheter, ce pays trouverait plus d’expédients pour suppléer à ce défaut, qu’à celui de presque toute autre marchandise quelconque. Si les matières premières manquent aux manufactures, il faut que l’industrie s’arrête. Si les vivres viennent à manquer, il faut que le peuple meure de faim. Mais si c’est l’argent qui manque, on pourra y suppléer, quoique d’une manière fort incommode, par des trocs en nature. On pourra y suppléer encore et d’une manière moins incommode, en vendant et achetant sur crédit ou sur des comptes courants que les marchands balancent respectivement une fois par mois ou une fois par an. Enfin, un papier-monnaie bien réglé pourra en tenir lieu, non-seulement sans inconvénient, mais encore avec plusieurs avantages. Ainsi, sous tous les rapports, l’attention du gouvernement ne saurait jamais être plus mal employée que quand il s’occupe de surveiller la conservation ou l’augmentation de la quantité d’argent dans le pays[14].

L’on suppose ici que le crédit remplace la monnaie qui s’écoule, tandis que l’expérience nous apprend que le crédit croît à mesure que croissent les facilités d’obtenir la monnaie. » donnant ainsi à ces petites quantités une grande utilité. Il diminue avec la diminution de ces facilités, — une grande quantité de monnaie étant alors nécessaire pour accomplir un faible montant de commerce, comme on peut le voir dans tous les pays du monde purement agricoles et appauvris. L’utilité de la monnaie diminue, mais sa valeur augmente, — c’est alors que l’on thésaurise. Cet accroissement de valeur, accompagnant le déclin d’utilité, se montre dans toutes les opérations de la société ; mais dans aucune aussi pleinement et fréquemment que dans celles qui ont trait à la monnaie.

Pour bien apprécier l’importance comparative d’un faible approvisionnement de matières de manufacture ou de monnaie, examinons un peu ce qui a lieu d’année en année au sujet du colon.

La récolte de 1854-5 était, à celle de 1852-3, inférieure de 400.000 balles équivalant à plusieurs millions de dollars ; et pourtant son effet sur les consommations de coton se borna à ce que ceux qui auparavant achetaient une demi-douzaine de chemises se résignèrent à n’en acheter que cinq, ou bien à payer un surcroît de vingt cents pour leur fourniture habituelle. De même pour le sucre, le café et autres articles dont chaque excès ou chaque déficit dans la récolte d’un pays se compense généralement par un déficit ou un excès ailleurs, — toutes choses restant, à la fin de la saison, à peu près ce qu’elles étaient auparavant, le prix plus haut du coton se compensant par les prix plus faibles du sucre et du tabac.

Ce sont de tels articles que les oscillations dans la quantité de monnaie affectent le moins, à cause de la facilité qu’on a de les expédier aux pays où la monnaie est plus abondante. Il en est d’autres qui ne peuvent aller au dehors et doivent rester en place pour subir les chances du marché de monnaie, — ce sont la terre et le travail. De toutes les utilités, l’homme, est la dernière à déplacer aisément, la terre excepté. Le surcroît dans la quantité de monnaie atteste surtout leurs prix, il en est de même d’une diminution. C’est pourquoi, lorsque la monnaie devient rare, il y a tant de souffrance parmi ceux qui ont à vendre leur travail, et tant de ruine parmi ceux qui se sont hasardés à construire des routes, bâtir des usines et des fourneaux, ou faire toutes autres choses qui tendent à donner valeur à la terre. On peut exporter le coton et le sucre, et non les chemins de fer. Le drap, le fer peuvent aller au dehors en quête d’un marché ; le travailleur, avec sa femme et ses enfants, est lié à sa demeure. La terre, et la population qui la possède et l’occupe doivent rester, et il suffit dans la quantité de monnaie d’une diminution de quinze ou vingt millions pour causer une réduction qui aille à 30, 40, ou même 50 p. % de la valeur totale, — laquelle monte à des milliers de millions de dollars, — tandis qu’une diminution dans la production de sucre et de coton qui serait du triple se répartit tellement parmi les producteurs et les consommateurs du monde entier qu’elle est à peu près insensible.

L’exportation de monnaie des États-Unis, dans la période de 1838 à 1842, a dépassé l’importation de moins de 9.000.000 doll., et pourtant la réduction de valeur du travail et de la terre qui s’en est suivie n’a pas été moins de 2.000.000.000 dollars. L’excédant d’importation de 1842 à 1846 était au dessous de 25.000.000 de dollars, et pourtant l’augmentation dans le prix du travail et de la terre, dans cette période, se compte par milliers de millions.

Le docteur Smith nous dit cependant que nous avons possibilité de retourner au troc, et c’est précisément ce que l’expérience a montré chaque fois que la quantité de monnaie a diminué, — le mouvement sociétaire ayant presque cessé. Il y a eu encombrement d’articles de toute sorte, la monnaie seule excepté. Tout le monde a cherché à vendre ; mais il y a eu peu d’acheteurs, — la suspension de la demande du travail ayant produit cessation du pouvoir d’acheter le produit du travail.

Cette suggestion étrange du docteur Smith prouve qu’il n’a pas étudié le sujet avec tout le soin qu’il mérite par son importance. C’est comme si l’on prétendait consoler quelqu’un de la destruction du canal ou du chemin de fer qui lui permettait d’aller à peu de frais au marché, en lui disant qu’il lui reste un sentier à travers la montagne, lequel n’est pas ruiné. C’est ainsi que notre auteur agit avec les nations, qui ne seront pas ruinées quand bien même l’or et l’argent ne pourraient se procurer en échange pour les articles destinés à les acheter. « — La valeur de la terre et du travail, assure-t-il à ses lecteurs, restera la même ou presque la même, parce que le même ou presque le même capital consommable sera employé à le maintenir[15]. »

Il est difficile d’imaginer une assertion plus mal fondée que celle contenue dans cette sentence. De tous les capitaux, le plus périssable est le travail, qui se produit à chaque instant et qui périt à l’instant même s’il ne trouve un emploi reproductif. Pour produire ce pouvoir-travail, il faut consommation d’aliments, et quand le pouvoir est non employé cet aliment est à déduire du capital du pays. Le premier effet d’une diminution de la quantité de monnaie se fait sentir par une grande déperdition de travail, suite d’une diminution du pouvoir de combinaison d’effort ; et le premier effet d’un accroissement dans la quantité se fait sentir par la demande accrue du travail, suite d’un accroissement du pouvoir de combinaison, — toutes choses dont les États-Unis ont fourni la preuve répétée. La diminution de quantité, longtemps soutenue, amène paralysie, comme ce fut le cas en 1842. L’accroissement soutenu amène activité aussi grande que celle qu’à connue le pays dans les quelques années qui finissent en 1835 et celles qui finissent en 1847. Dans ces périodes, la politique du pays tendit à favoriser l’association ; tandis qu’elle tend aujourd’hui à la réprimer, et à l’exportation des métaux précieux qui en est la conséquence.

Cherchons-nous vers quels pays l’or exporté a si rapide tendance ; nous trouvons que c’est vers la France, la Belgique et l’Allemagne, dont la politique est aujourd’hui la même que celle des États-Unis dans les susdites périodes de prospérité. Quant aux pays desquels les métaux précieux s’écoulent régulièrement, nous trouvons que leur politique est la même que celle des États-Unis dans les périodes calamiteuses qui précèdent les tarifs protecteurs de 1824 et 1842. Les mêmes causes engendrent toujours les mêmes effets. La centralisation de manufactures ayant tendu à produire un flux constant des métaux précieux vers la Grande-Bretagne — pour y changer de forme et servir aux mille usages auxquels ils s’adaptent si bien, — les pays qui ont résisté à un système si préjudiciable, sont aujourd’hui les seuls à avoir en leur faveur une balance du négoce, qui leur permette d’obtenir et de retenir les quantités d’or nécessaires à leurs opérations. Dans eux tous, terre et travail gagnent du prix ; tandis que dans ceux qui suivent le conseil du Dr Smith, ce prix s’avilit rapidement, en même temps que le peuple va perdant constamment dans l’estime du monde.

§ 10. — Condition pauvre des pays qui suivent la voie de Hume et de Smith.

Selon le Dr Smith, rien ne serait plus absurde que la doctrine entière de la balance de négoce. « Une nation, dit-il, peut importer une plus grande valeur qu’elle n’exporte pendant tout un demi-siècle peut-être ; l’or et l’argent qui y vient pendant tout ce temps peut en sortir immédiatement ; sa monnaie circulante peut diminuer graduellement ; différentes sortes de monnaie s’y peuvent substituer et même les dettes qu’elle contracte vis-à-vis des nations puissantes avec lesquelles elle traite peuvent s’accroître graduellement ; et cependant sa richesse réelle, la valeur échangeable de sa terre et de son travail peut, durant la même période, avoir été croissant dans une proportion beaucoup plus forte<re>Richesse des Nations, livre IV, chap. iii.</ref>. »

Pareille chose, dite au sujet d’un homme pris individuellement, semblerait le comble de l’absurdité, et pourtant on l’affirme au sujet des nations, comme si les lois qui régissent des communautés de milliers et de millions d’individus, étaient autres que celles qui régissent chacun des hommes dont ces communautés se composent. L’homme qui dépense plus qu’il ne gagne et trouve qu’il a de moins en moins de monnaie à sa disposition et qu’il est de plus en plus dans la nécessité de faire des dettes, s’aperçoit à la longue que son crédit à suivi sa monnaie, et qu’à chaque pas dans cette voie, il y a eu diminution dans la valeur de son travail, — ce qui tend graduellement à le conduire à la prison ou à la maison des pauvres ; et c’est précisément de même pour les nations. C’est pourtant par des assertions semblables que le Dr Smith prouve, à en croire ses partisans, « que rien n’est plus absurde que toute la balance du commerce,… » et qu’un déficit dans la quantité de coton et de sucre a plus d’importance pour une nation, qu’une diminution du grand instrument destiné à mettre les hommes à même de combiner leurs efforts, et par là d’augmenter leur pouvoir primitif.

Les colonies, du temps du Dr Smith, étaient dans une situation presque semblable à celle de la Jamaïque aujourd’hui. Leur population, — qui souffrait d’un lourde dette, — était à la merci de ses créanciers ; et par la raison que la mère patrie cherchait à empêcher toute combinaison d’action ayant pour objet de rapprocher le métier de la charrue. C’est au sentiment que cette politique était ruineuse pour leurs plus grands intérêts et non à la misérable taxe sur le thé que l’on a dû la révolution américaine. La Jamaïque a depuis marché dans la voie qui était alors prescrite à ces colonies, — précisément celle que le Dr Smith indique comme présumée conduire à l’augmentation de valeur du travail et de la terre ; pourtant le résultat a été tout différent de celui qu’il annonçait, — la valeur des deux ayant été détruite. Des théories contraires, comme c’est le cas pour celles qui nous occupent, aux faits reproduits constamment, sembleraient mériter à peine l’attention que nous leur accordons, si cette partie spéciale du grand ouvrage du Dr Smith, — celle où il a le plus erré — n’était considérée par les économistes modernes comme celle où il s’est le plus distingué.

Plus qu’aucun pays de l’Europe, la Turquie a agi en conformité avec les enseignements de Hume et de Smith, et les observations d’un homme qui a voyagé récemment dans ce pays, nous permettent d’apprécier le résultat. « Ici, dit Thornton, la chimère de la balance du commerce n’est jamais entrée dans les cerveaux, au point de rêver à ce calcul, s’il y a plus de profit à vendre ou à acheter. — « Ici, poursuit-il, tout objet d’échange est admis et circule sans rencontrer d’autre obstacle que l’acquittement d’une fraction infiniment petite, 3 %, de leur valeur à la douane. »

Sous ce système, les fabriques turques ont été anéanties, et avantagée qu’elle est de manière à pouvoir fournir le monde entier de soie, de drap, de fer et d’autres métaux, toute la population de l’empire s’est transformée en misérables cultivateurs d’une part, de l’autre en trafiquants rapineurs, — effets accompagnés de la disparition presque complète de monnaie, tant pour le service du peuple que pour celui du gouvernement. La grande masse des fermiers cultivent les mêmes articles de production et suivent la même routine de culture ; d’où résulte que chacun possède en superflu l’article que son voisin est désireux de vendre et qui par conséquent est à un prix avili, tandis qu’il y a cherté pour le drap et le fer.

L’absence de monnaie crée la nécessité de percevoir les taxes en nature, et les règlements qu’impose le gouvernement, « pour prévenir la fraude, confine la routine agricole dans la limite la plus primitive[16]. » L’industrie du propriétaire étant ainsi entravée, la classe rurale « vit dans un état de société bien caractérisée par le mot barbarie, la récolte de céréales tout entière reste exposée près de deux mois aux intempéries sur l’aire à battre le grain, dans le seul but d’empêcher les cultivateurs d’en prélever la moindre portion, pour l’usage de sa famille, sans avoir acquitté au gouvernement la dîme sur cette bagatelle.

La monnaie tendant toujours à s’écouler au dehors, le gouvernement est conduit à une dépréciation constante de la circulation, — direction dans laquelle le mouvement est devenu rapide à l’extrême pendant le présent siècle qui a vu la chute totale de toute espèce de fabrique. « Chaque fois que les espèces dans le trésor du sultan n’ont pu satisfaire aux payements immédiats, on a suppléé au déficit en augmentant la quantité d’alliage pour parfaire le volume de métaux précieux en circulation ; et de la sorte on a souvent payé une dette de trois onces d’argent avec deux onces de ce métal et une de cuivre ou d’étain. »

Comme, avec le déclin du pouvoir d’association, il y a eu déclin continu du pouvoir de construire ou d’entretenir routes et ponts, — pour communiquer avec les marchés lointains, — « la dépense de transport dans les dernières années a augmenté, et comme conséquence la culture et l’exportation de quelques articles spécialement adaptés au sol et au climat a diminué. » — Il en est résulté destruction presque entière de la valeur du travail et de la terre, — ce qui est directement l’inverse des faits observés dans tous ces pays dont la politique a tendu à favoriser l’association domestique et à établir une balance favorable payable en ces métaux, qui seuls fournissent à l’homme les moyens de combiner ses efforts avec ceux de ses voisins.

Néanmoins, si nous nous adressons à Hume et à Smith, nous trouvons que la question de la balance du négoce est tout à fait indigne d’occuper l’attention des hommes chargés des fonctions gouvernementales, et leur doctrine a été répétée, avec peu de modifications, par tous ceux qui ont écrit sur la monnaie depuis leur époque jusqu’à nos jours. Aujourd’hui on ne peut étudier les écrits de l’un et de l’autre sans arriver à conclure qu’ils n’ont que très-imparfaitement apprécié l’importance des services que rend la monnaie ; et qu’après avoir étudié dans leur cabinet les lois de la nature, ils ont oublié de vérifier leurs conclusions en étudiant les opérations du monde autour d’eux.

§ 11. — Doctrines de l’école Ricardo-Malthusienne en matière de monnaie.

En examinant ainsi les doctrines des écrivains anglais qui ont les premiers traité la question de monnaie, nous nous trouvons de fait avoir examiné celles de l’école Ricardo-Malthusienne d’aujourd’hui, — MM. Mac Culloch et Mill diffèrent peu de MM. Hume et Smith. « Nous pourrions, dit M. Mill, supposer avec Hume, qu’un beau matin chaque citoyen trouve une pièce d’or dans sa poche, ou plutôt supposons une addition soudaine d’un penny, d’un shilling, ou d’une livre à chaque penny, chaque shilling, chaque livre que possède chaque personne. La demande de monnaie, c’est-à-dire le prix de toutes choses, augmenterait. Cette augmentation de valeur ne profiterait à personne, ne produirait aucun changement autre que de faire entrer dans les comptes plus de livres, plus de shillings et plus de pence[17]. »

Notre haute estime pour l’écrivain ne nous empêchera pas de représenter que la nécessité de recourir à des cas non supposables, dénote fortement la faiblesse de la position. Si un tremblement de terre venait à renverser les murs de toutes les usines à coton d’Angleterre, il en résulterait une hausse subite dans le prix de l’étoffe et en même temps une baisse subite du prix du coton ; mais pas un économiste ne s’appuierait du fait pour prouver que le prix de l’étoffe tendait naturellement à monter, celui du coton à baisser. On le pourrait cependant faire avec tout autant de raison que dans les cas de MM. Hume et Mill.

Il nous faut des faits, — non des suppositions. L’expérience du monde montre que dans tous les pays la circulation sociétaire s’accélère à mesure que s’améliore l’outillage de circulation, — qu’il y a alors économie du pouvoir humain, intellectuel et musculaire, — que la consommation suit plus instantanément la production, — que terre et travail, et la production brute de tous deux gagnent du prix, — que le prix baisse des plus hauts produits d’une agriculture savante et des commodités achevées de toute sorte, — et que nous avons là la plus évidente de toutes les preuves d’une civilisation qui avance, diminution de la quote part, de la production du travail qui va à l’homme intermédiaire et diminution du pouvoir du trafiquant de dominer les mouvements de la société. Tels sont les faits que fournit l’étude de l’histoire du monde, le lecteur s’en peut assurer par lui-même, pourtant il serait aisé de trouver tant des périodes que des pays où l’inverse de cela a toute l’apparence d’être vraie. Venons-nous cependant à examiner les causes de ces apparences, nous trouvons invariablement qu’elles sont susceptibles d’une explication facile, — et qu’elles laissent parfaitement intact le grand principe en vertu duquel les prix se rapprochent à mesure que les hommes gagnent en pouvoir, moralité, intellect, et tous les autres caractères d’une civilisation avancée.

Dans le cours naturel des choses, population et richesse tendent à s’accroître, et les prix de tous les métaux, — or, argent, cuivre, étain, fer, plomb et tout autre, — mesurés par le blé ou la laine tendent à tomber ; et plus s’accélère la tendance dans cette direction, plus il y a progrès en richesse, force et pouvoir. L’expérience du monde depuis la création jusqu’à nos jours prouve que cela est. L’expérience particulière de la Grande-Bretagne, pour une suite de siècles, et celle de tous les pays de l’Europe du Nord, dans le dernier demi-siècle, prouve aussi que cela est. Néanmoins, le peuple des États-Unis persiste d’année en année, de décade en décade, à donner plus de blé et de coton pour moins de chacun des produits métallurgiques de la terre, — agissant en cela comme tous les pays du monde purement agricoles. Y a-t-il là cependant de quoi invalider le grand principe dont on trouve partout la vérité prouvée ? Certainement non. C’est l’exception qui prouve la règle, — et qui établit une nécessité pour tous ces pays de changer de politique, de manière à tendre à favoriser l’association, à développer l’individualité, à développer ce commerce qui, dans tant de pays, s’éteint sous les étreintes du trafic.

§ 12. — M. J. S. Mill. Ses vues sur l’inefficacité de la monnaie.

M. Mill a de plus en commun avec Hume, une faible opinion de l’efficacité de la monnaie dans l’économie de la société. « Il la regarde » comme intrinsèquement « tout à fait insignifiante, sauf le rapport d’économiser temps ou travail. »

C’est précisément dans ce caractère que réside son importance, — plus de besogne se faisant avec un simple millier de dollars en espèces qu’avec une valeur de dix millions en navires, canaux et chemins de fer. Toute « insignifiante » qu’elle soit, elle a aux yeux de l’homme une valeur résultant, à son avis, d’une habitude erronée de regarder la monnaie « comme un synonyme de la richesse, » et surtout lorsqu’il s’agit d’emprunter. « C’est, selon lui, une grave erreur que « lorsqu’un particulier prête à un autre, comme lorsqu’il paye des salaires ou une rente, il ne livre point simplement de l’argent, mais un droit à la valeur d’une certaine quantité des produits du pays à prendre au choix. Le prêteur a lui-même, au préalable, acheté ce droit par la cession d’une partie de son capital. » — « Aussi, dit-il, appelle-ton généralement le marché des prêts, le marché d’argent, et le prix de l’usage du capital ou intérêt est non-seulement appelé « intérêt de l’argent », mais par une confusion de mots plus grossière encore, « valeur de l’argent[18]. »

L’erreur contenue dans ce passage porte en elle-même son correctif. Celui qui emprunte ou celui qui reçoit une rente peut « choisir à son gré dans la production du pays. » Il a à sa disposition drap, fer, livres, le service des hommes de toute condition, depuis le pauvre jusqu’au pair. Qui lui donne ce prodigieux pouvoir ? la monnaie et rien autre chose. N’importe ce qu’il posséderait de chapeaux ou d’habits, de machines ou d’acres de terres, ces objets ne lui donneront ce pouvoir qu’autant que la facilité de les convertir en monnaie, soit telle qu’elle serve de garantie à sa promesse de livrer, aux individus qui l’entourent, les différentes quantité des précieux métaux auxquelles ils acquièrent leur droit. La difficulté dans ce cas, avec M. Mill et tous ceux qui ont écrit sur ce sujet, consiste en ce que le pouvoir qu’a la monnaie de favoriser la circulation des services est si grande, — est tellement extraordinaire, — qu’il les induit à s’imaginer que ce sont les services et les utilités qui passent et non la monnaie. Ils pourraient tout aussi bien s’imaginer que ce sont les mots qui passent dans les fils du télégraphe, et non le fluide électrique lui-même. À chaque payement de monnaie, soit par livraison d’espèces — par transport d’un billet au porteur payable à présentation — ou par un mandat sur une banque — c’est la monnaie elle-même qui passe ; — nous avons la preuve que cela est dans ce qui arrive chaque fois que la confiance diminue. La matinée s’ouvre et l’on s’attend partout à des affaires actives, tout le monde se prépare à acheter du drap, du fer, des fonds, des maisons, des fermes. Trois heures après cependant, arrive la nouvelle d’une révolution qui vient d’éclater, — d’une déclaration de guerre, — ou de tout autre événement terrible, — et la nouvelle produit un arrêt presque complet de la circulation. Regardons aux mains de toutes les parties qui ont fait des affaires ce matin, nous trouvons dans celles qui viennent d’emprunter ou toucher une rente de la monnaie et rien autre ; tandis que dans celles qui viennent de prêter, nous trouvons des marchandises et des terres, et dans celles qui viennent de payer rente du blé, des avoines, de l’étoffe et du fer. Les premiers se félicitent de ce que la suspension ait eu lieu juste au moment où ils prenaient possession de l’article qui seul porte en lui le pouvoir « de choisir à volonté parmi les utilités et les objets autour d’eux. Les autres regrettent qu’elle n’ait pas eu lieu avant qu’ils se soient départis de ce pouvoir, et pourtant il leur suffirait d’étudier Hume ou quelqu’un de ses sectateurs, pour trouver qu’ils souffrent d’une illusion, en supposant que la monnaie était « un des objets de commerce, » — tandis qu’elle n’est qu’une sorte d’huile qui rend le mouvement des rouages plus doux et facile. Le sens commun de l’humanité les a conduits à des conclusions différentes, et leur a donné de l’avance sur les économistes.

Il en est de même quant à l’idée d’un « marché de capital » au lieu d’un « marché de monnaie. » Comme le capital existe sous des milliers de formes, le sens commun a conduit les hommes à distinguer entre les différentes formes — et à se servir des termes : marchés de bétail, de navires, de maisons, de monnaie et marché de travail, pour distinguer les places sur lesquelles se vendent les différentes sortes de capital ; et les termes de fret, rente, intérêt et salaires, pour distinguer la compensation payée pour leur usage. Sur tous ces marchés, le mouvement dépend de l’offre de monnaie, — rapide si elle est considérable, et lent si elle est faible ; et à cause de cette universalité de pouvoir, les économistes voudraient supprimer toute mention de la cause du mouvement — en substituant un terme qui embrasse moutons et chiens, pommes de terre et choux, maisons, terres et navires, à un terme qui exprime distinctement l’idée qu’il s’agit de transmettre, — qui est celle de pouvoir-moteur, comme distinct des différentes utilités et choses parmi lesquelles le mouvement se doit produire.

§ 13. — Les économistes anglais n’ont point su apprécier les services des métaux précieux.

La cause d’erreur qui se fait remarquer partout dans les économistes lorsqu’ils traitent de la monnaie, provient d’un manque d’appréciation des services que rendent les métaux précieux en favorisant la combinaison d’action parmi les hommes, c’est-à-dire le commerce. Plus augmente ce commerce, plus la circulation du travail et de ses produits en un temps donné s’accélère ; et pourtant, selon M. Mill, « l’état de société peut-être tel que chaque pièce de monnaie accomplisse à peine plus d’un achat par an ; mais si cela provient du petit nombre de transactions, — du petit montant d’affaires, du manque d’activité du négoce, il n’y a point de raison pour que les prix soient plus bas ou la valeur de monnaie plus élevée [19]. »

Telle est la théorie, mais que sont les faits ? À mesure que la monnaie gagne en utilité, — à mesure que sa circulation est accélérée par des moyens quelconques, — les prix du travail et de la terre montent et la valeur de la monnaie décline. À mesure au contraire que la monnaie, par une cause quelconque, perd en utilité, les prix tombent et la valeur de la monnaie monte. Il en a été ainsi en Angleterre, France et Allemagne pour des siècles, — les prix montant à mesure que la monnaie circulait plus vite, et tombant partout où le crédit était en souffrance et où la monnaie se thésaurisait. Il en est ainsi aujourd’hui dans tout pays du monde, — le prix de la terre et du travail s’élevant, et la valeur de la monnaie déclinant, dans tous les pays qui s’occupent d’accroître la vitesse de circulation ; tandis que dans tous ceux où la circulation s’alanguit, la terre et le travail vont en baisse, en même temps que la monnaie hausse. Voilà pourquoi c’est réjouissance générale quand la monnaie entre, et c’est deuil général, sauf uniquement pour le prêteur de monnaie, lorsqu’elle s’en va.

Toute force résulte de mouvement et la quantité de force obtenue dépend de la somme de mouvement dans un temps donné, — un corps qui se meut à raison de cent mètres par minute, étant animé d’une force cent fois plus grande que celui qui se meut à raison de dix mètres seulement. Sur quoi, l’une de ces deux choses doit être vraie, — ou il y a universalité dans les lois de la nature, ou M. Mill est dans l’erreur. Comme preuve à l’appui de la dernière assertion, nous avons le fait que le mouvement de tous les pays avancés est en opposition directe aux théories de cette école qui a donné naissance aux doctrines d’excès de population et de la sujétion finale du travailleur au vouloir arbitraire de ceux par qui la terre se trouve possédée.

§ 14. — M. Bastiat. Ses vues correspondent à celles de Hume et de Smith.

Un des économistes les plus distingués que la France ait produits, M. Bastiat, enlevé trop tôt à la science, prétend : « Que c’est une circonstance assez insignifiante qu’il y ait beaucoup ou peu de numéraire dans le monde : s’il y en a beaucoup, il en faut beaucoup, s’il y en a peu, il en faut peu pour chaque transaction ; voilà tout. »

Ce n’est là qu’une reproduction des idées de Hume et de Smith, et comme chez eux elle est contraire au sens commun de l’humanité, la brochure à laquelle nous empruntons ce passage avait pour objet de prouver l’erreur universelle des hommes, de supposer que la monnaie est la richesse, — « la richesse consistant dans l’abondance des choses qui sont calculées pour satisfaire nos besoins et nos goûts, » et non dans la possession de l’instrument qui sert à échanger ces choses entre elles. La monnaie semblerait cependant être aussi parfaitement apte à satisfaire « tant nos besoins que nos goûts, » que l’est un navire, un chemin de fer, un wagon ou une usine, lesquels derniers objets sont certainement, même dans l’opinion de M. Bastiat lui-même, aussi bien de la richesse que l’est la balle de coton portée dans le navire, le chargement de blé produit par la ferme, ou le ballot d’étoffe expédié de l’usine. Le navire, le chemin, l’usine et la monnaie, sont autant de parties de l’outillage d’échange nécessaire à l’homme ; et il n’en est aucune qui rende autant de service à moins de frais que la dernière, — aucune dont la possession soit aussi essentielle à cette combinaison d’efforts qui distingue la civilisation de la barbarie ; et de là vient que notre écrivain a occasion de découvrir, comme il le suppose, tant d’erreurs dans l’opinion commune sur ce sujet. Dans toute la communauté pour laquelle il a écrit, il n’aurait pas trouvé un seul homme qui ne lie l’idée d’accroissement de vie, d’activité, de mouvement à la facilité accrue d’obtenir la monnaie ; et le mouvement engendre la force ou le pouvoir. Tout fermier en France sait fort bien qu’alors que la monnaie abonde, ses produits s’échappent vite de ses mains, — le mettant à même d’acheter vêtements, engrais et instruments" de culture calculés pour augmenter ses pouvoirs et ceux de sa terre. Il sait non moins bien et il sent que lorsqu’elle est rare, il a à attendre les acheteurs, et qu’alors le drapier, le fournisseur d’engrais, le constructeur de charrue doivent aussi l’attendre. Tout travailleur sait que lorsque la monnaie circule librement, il trouve aisément à vendre son temps, et devient un bon client pour le fermier ; tandis que lorsqu’elle est rare, il voit forcément beaucoup de son temps se perdre, — et sa famille souffrir faute de subsistance, en même temps que le fermier souffre faute d’un marché. Les hommes, aussi bien que les animaux, ont des instincts ; et quand les philosophes sont conduits à enseigner le contraire de ce que tous les hommes autour d’eux sont naturellement conduits à croire, c’est parce qu’ils étudient la nature dans leur cabinet et non dans son grand laboratoire.

M. Bastiat ne pense pas « que les récentes découvertes des gisements d’or en Californie ajoutent beaucoup aux jouissances, aux satisfactions réelles de l’humanité prise dans son ensemble. — S’ils en augmentent la masse, ils la déprécieront. — Les chercheurs d’or seront plus riches qu’ils n’eussent été sans cela, mais ceux entre les mains de qui se trouve l’or actuel au moment de la dépréciation se procureront moins de satisfaction à somme égale. — Le résultat sera un déplacement, et non une augmentation de la richesse[20]. »

C’est là formellement nier que l’augmentation de richesse résulte de la facilité accrue d’obtenir la monnaie. Dans l’usage ordinaire et d’après le sens commun, richesse est pouvoir. De toutes les choses que fournit la terre, la monnaie est celle dont la possession confère le plus de pouvoir ; et pourtant l’on exige que nous renoncions à croire à un fait dont la vérité nous est attestée à chaque instant. C’est ce que veut partout l’école politique moderne, — dont les enseignements sont, au fond, en opposition avec tout ce que l’instinct nous conduit à croire. Et pourquoi cela ? parce qu’elle ne s’attache qu’à ces qualités que l’homme possède en commun avec la brute, — et qu’elle répudie toutes celles qui le font apte à occuper le rang destiné à l’HOMME.

§ 15. — Ses inconséquences avec lui-même.

M. Bastiat insiste sur l’inconvénient qui résulte, pour le possesseur de la monnaie existante, de la facilité accrue d’obtenir des surcroîts de quantité métaux précieux ; c’est pourtant exactement le même qui résulte pour les propriétaires de tous les autres capià mesure que s’accroît la facilité de reproduction, — le capitaliste obtenant une plus faible quote-part dans le produit du travail, et le travailleur en retenant une plus forte qu’auparavant.

Le rabot mécanique facilite la construction des maisons ; le tissage mécanique diminue le coût de l’étoffe ; la couture à la mécanique simplifie la confection des vêtements, au grand avantage de l’humanité en masse, mais au détriment de ceux qui ont à vendre des maisons, de l’étoffe et des vêtements. De même la découverte de l’or californien diminue les difficultés que rencontraient les individus désireux d’obtenir la monnaie. — Il y a avantage pour ceux qui n’en ont pas, aux dépens de ceux qui jusqu’ici en ont eu. La marche dans tous ces cas étant exactement la même, les résultats sont précisément semblables, — les mêmes causes engendrant mêmes effets. La seule différence réelle se trouve dans l’importance plus grande de la découverte, dont on a traité ici si légèrement. Si le changement consistait eu une amélioration du mode de convertir les métaux précieux en montres, porte-crayons ou cadres, on l’eût certainement considéré comme conduisant à une augmentation de richesse ; toutefois ce changement plus grand qui facilite tellement la production de la matière première des montres et porte-crayons doit, nous dit-on, n’être considéré que comme un pur déplacement de richesse. Que M. Bastiat tombe en contradiction avec lui-même, rien d’étonnant, — le manque de logique est le caractère distinctif de la moderne économie politique.

Si les émigrants pour la Californie, au lieu d’or, découvraient des haches, des bêches, des charrues toutes faites, M. Bastiat, sans nul doute, aurait vu là un grand avantage résultant pour la société en masse, — nonobstant la tendance de la découverte à diminuer la valeur des instruments existants. Il se refuse cependant à voir l’avantage qui doit résulter de la découverte d’énormes quantités d’un instrument tout fait, — la plus grande de toutes les machines qui épargnent travail, à l’usage de l’homme, — destinée par le Créateur à réunir ensemble les forces de centaines, de milliers, de millions d’hommes, puis à les diviser, les recombiner et de nouveau les diviser et subdiviser, si bien que de ces milliers et millions chaque homme puisse obtenir facilement sa part du produit du travail de tous. Les gens à qui l’écrivain s’adresse prouvent, cependant, par l’erreur imaginaire dont il prétend les guérir, qu’ils ont mieux que lui-même une idée saine des fonctions importantes qu’accomplissent les métaux précieux. — S’il eût donné plus d’attention au sujet, il n’eût très-probablement pas manqué, avec sa brillante intelligence, de découvrir, que partout dans le monde c’est pour les nations un grave inconvénient que le manque de cet instrument dont il fait si peu de cas, — que les hommes sont forcés de recourir à la forme primitive du troc si vient à manquer la quantité convenable du médium d’échange, — que déperdition générale de travail avait résulté de ce déficit dans le mouvement sociétaire que M. Coquelin nous a si bien dépeint comme existant en France, — que partout l’homme ayant monnaie a été à même de faire de plus grands profits que si la monnaie abondait ; — qu’il les a faits aux dépens des deux parties réelles de tout échange, le producteur et le consommateur, et que tous ces embarras disparaîtraient, en partie du moins, par la facilité accrue d’obtenir l’instrument qui seul peut produire la vitesse de circulation.

De plus, s’il eût donné au sujet toute l’attention qu’il mérite, M. Bastiat eût vu que cette découverte doit avoir l’effet d’alléger le fardeau des dettes, tant publiques que privées, à l’avantage de celui qui paye taxe et du débiteur, — qu’en activant le mouvement sociétaire elle tend à réduire le prix des utilités à l’avantage des créditeurs publics et particuliers, et qu’ainsi les intérêts de tous ont pareillement à gagner à ce qui a eu lieu en Californie. De toutes les découvertes faites de notre temps il n’en est pas dont les tendances soient plus favorables à l’égalité, et c’est pourquoi, le lecteur l’a vu, l’aristocratie monétaire de France s’est tellement efforcée pour exclure l’or qui est à bon marché, et faire adopter l’argent qui est plus cher, comme le métal à recevoir pour l’acquittement des rentes, taxes, ou intérêt. Si la quantité d’argent eût augmenté de la sorte, la quantité d’or restant la même, c’est l’argent qu’on eût eu désir d’exclure.

§ 16. — En admettant ses doctrines comme vraies, il ne pourrait exister harmonie des intérêts internationaux.

Les différents pays étant différemment pourvus des moyens de satisfaire les besoins de l’homme, — quelques-uns fournissant le coton, d’autres la laine, les fourrures, le fer, la houille, l’or ou l’argent — il est de la plus haute importance pour les populations qui les occupent de sentir les inductions les plus fortes à appliquer leur travail de manière à augmenter, d’année en année, la quantité de leurs utilités différentes. Dans ce but, il est désirable que chaque nation vienne à voir que si elle augmente la quantité des articles pour lesquels son sol et son climat lui donnent aptitude, les autres feront de même, — ce qui leur permettra d’obtenir plus de drap, plus de fer et plus de houille à mesure qu’ils envoient plus de coton et de sucre ; et c’est la grande raison mise en avant par les économistes lorsqu’ils insistent sur l’adoption du système qu’on a nommé libre-échange.

Les gens du Pérou, du Mexique ou de la Californie, en lisant le petit livre de M. Bastiat, ou celui de tout autre membre de l’école du libre-échange, — trouvent cependant que n’importe à quel point la chose puisse être vraie au sujet du coton, de la laine et d’autres utilités, elle est complètement fausse au sujet de l’or et de l’argent, — l’unique effet résultant d’une augmentation d’effort étant d’élever le prix ailleurs, ce qui les force à donner deux dollars pour une utilité qu’auparavant un dollar eût achetée. D’après quoi, leur réel et véritable intérêt trouverait avantage à l’inaction et la déperdition, et non à l’industrie et à l’économie qui conduisent à augmenter leur production. Il n’y a donc point ici harmonie des intérêts.

De plus ils trouvent complètement absurde de supposer qu’il soit de quelque importance aux nations du monde que leur système tende ou non à créer chez elles des marchés pour l’or et l’argent, et à faire ainsi que ces métaux soient importés à l’effet de régler la balance du négoce. Ils envisagent la question sous un autre point de vue que les économistes et précisément comme les producteurs de blé et de coton. Ceux-ci se réjouissent s’ils voient les diverses nations de l’Europe adopter un système qui tende à produire en leur faveur une balance de négoce à régler en coton, — car ils savent que cette extension du marché tend à leur donner pouvoir d’obtenir d’autres utilités pour celles qu’ils ont à vendre. Le producteur de sucre fait de même, et de même aussi le fabricant de drap ou de fer. Chacun désire de voir partout ailleurs une balance dont le règlement demande une fourniture de son utilité ; et l’on ne peut mettre en doute que les producteurs d’or n’aient intérêt à ce que ce soit le cas pour toutes les nations de la terre. Ils ont besoin d’un plus grand marché pour leurs produits, et pour qu’ils l’aient il faut que plus de nations s’enrichissent assez pour acheter l’or et l’argent qui serviront de monnaie ou seront appliqués aux différents usages dans les arts ; c’est-à-dire que plus de nations aient une balance favorable de négoce. Voilà pourtant ce que tournent en ridicule M. Bastiat et ses disciples qui tous nient que puisse être vrai pour la monnaie ce que nous voyons l’être pour toute autre utilité fournie par la terre, — niant ainsi l’existence de lois universelles.

§ 17. — Plus se perfectionne la diversité d’emplois dans chacune des sociétés, et plus est parfaite l’harmonie de tous les intérêts au dedans et au dehors.

Certaines nations ont la balance du négoce en leur faveur — ce qui fait qu’elles sont grands consommateurs de métaux précieux, et de bons clients pour les exploitants des mines. D’autres consomment peu, — la balance du négoce étant contre elles. Ces phénomènes ont, pour les peuples du Pérou et du Mexique, un intérêt exactement semblable à celui que prend à ce qui se passe sur les marchés de l’Europe le producteur de coton ou de tabac. Leur étude les conduit à constater que toutes les nations du monde qui ont acquis qualité de bons clients pour leurs produits, le doivent à des mesures tendant à amener le producteur et le consommateur l’un auprès de l’autre — par exemple, la Prusse, la France, la Belgique et le nord de l’Europe en général, — toutes nations qui ont protégé leurs fermiers dans leurs efforts pour amener le métier et la navette à prendre place à côté de la charrue et de la herse. Passant de là aux nations qui ne peuvent fournir à acheter l’or et l’argent, ils constatent que ce sont invariablement celles qui ont suivi une politique conduisant à une balance défavorable du négoce, — à la nécessité d’exporter ce qu’elles avaient jusqu’alors possédé de métaux précieux, — et faisant d’elles des concurrents au lieu de consommateurs, — Turquie, Italie, Portugal, Irlande, Inde et Indes occidentales.

À leur tour, les États-Unis leur montrent que lorsqu’ils suivent une politique tendant à augmenter la diversité d’emplois, ils sont bons consommateurs de métaux précieux ; tandis que chaque fois qu’ils cherchent à transformer toute leur population en fermiers et planteurs, ils deviennent aussi des concurrents — qui forcent leur stock d’or et d’argent vers l’Europe, — intervenant ainsi sur ce marché et diminuant la demande qui autrement y aurait existé. Étudiant ensuite les doctrines de M. Bastiat au sujet du négoce, ils le trouvent approuvant la politique suivie par la Turquie, l’Irlande et l’Inde, dont aucune ne peut acheter l’or, et blâmant celle de la France, l’Allemagne et la Belgique qui toutes peuvent acheter l’or et l’argent et par là contribuer au développement des trésors de la terre. L’examen aurait pour résultat de les convaincre que quelque action que puisse avoir le libre-échange sur d’autres pays, leur intérêt propre gagnerait considérablement à ce que tous les pays adoptassent le système attaqué par les économistes qui suivent la voie de Hume et Smith.

Il y a parfaite harmonie des intérêts véritables entre hommes et entre nations, et M. Bastiat a parfaitement raison quand il blâme le mot de Montaigne : « Le profit de l’un est la perte de l’autre. C’est précisément là son idée au sujet des pays producteurs de monnaie, « car il leur dit :

« Plus vous nous envoyez de monnaie, mieux c’est pour nous, car cela nous permet d’avoir plus d’or et d’argent à fabriquer cuillers, fourchettes et couteaux ; mais c’est tant pis pour vous, car nous ne vous donnerons pas plus de drap ou de fer pour ce surcroît que nous ne vous en donnons aujourd’hui pour la petite quantité. Travaillez de votre mieux, soyez industrieux et sages autant que le peuple d’Écosse ; accumulez du capital et améliorez votre outillage autant que vous voudrez, mais n’attendez de cela nul profit ; car nous élèverons nos prix tout autant que vous accroîtrez votre quantité d’argent, — votre surcroît d’effort profitera à nous et non à vous. »

Heureusement il n’y a pas dans tout cela une ombre même de vérité. La monnaie est une partie de l’outillage d’échange qui a tendance forte à augmenter la production, parce qu’elle produit combinaison d’action ; et cela à un si haut degré que les prix des utilités tendent à tomber à mesure que l’offre de monnaie augmente ; — les pays de la terre, producteurs d’or et d’argent, étant ainsi mis à même de participer avec les autres aux profits de leurs propres travaux.

S’ils ne le font pas aujourd’hui et si la condition de la population des pays à mines est en général très-misérable, il faut l’attribuer à ce que le négoce de cette utilité importante a été presque partout soumis à des règlements tendant à diminuer le degré d’utilité du stock déjà accumulé, — augmentant ainsi sa valeur et diminuant le pouvoir de la population d’en acheter davantage et par là d’offrir aux pays producteurs d’or et d’argent de nouveaux stimulants à l’exploitation. Ça été surtout le cas en France et en Angleterre, dont les économistes ont enseigné et enseignent encore aux autres nations qu’il est absurde de s’occuper de la question : si leur politique doit, ou non, tendre à les mettre à même de devenir de bons clients pour les gens qui produisent les métaux précieux. Dans ces deux pays, le négoce de monnaie est placé sous l’autorité d’institutions colossales qui tiennent sous serrures dans leurs caves de milliers de millions en espèces, comme moyen de préparer des crises qu’ils produisent infailliblement. Dans les deux, le pouvoir d’association et de combinaison est par là diminué, avec diminution correspondante de la production et du pouvoir d’achat, — les deux pays dont les docteurs aspirent le plus à éclairer le monde sur les avantages de la liberté complète du négoce, donnant ainsi l’exemple du monopole absolu au sujet d’une utilité qui, entre toutes, est l’agent le plus important du développement de commerce. Comme il a pour résultat infaillible des révulsions fréquentes et désastreuses qui affectent la valeur de la terre et du travail dans le monde entier, les autres communautés se trouvent forcées d’adopter des mesures de protection contre leurs conséquences.

Les doctrines de M. Bastiat étant complètement contraires à l’idée de toute harmonie d’intérêts entre les pays qui produisent et ceux qui ne produisent pas l’or et l’argent, il peut suffire de cette unique raison pour que nous n’hésitions pas à les répudier, — car il y a harmonie parfaite des intérêts véritables tant des hommes que des nations.

§ 18. — M. Chevalier. Il lient que la monnaie est indispensable à l’homme et pourtant il estime à désavantage l’augmentation de la quantité.

Dans un récent ouvrage, M. Chevalier dit : « que la monnaie est indispensable à l’homme du moment qu’il vit en société, » — et que « l’or et l’argent ont été choisis de toute antiquité, par une sorte d’assentiment universel, pour remplir les fonctions de monnaie » — comme satisfaisant plus qu’aucune autre utilité aux conditions requises pour un médium d’échange. Il pose donc comme un principe qu’il en est des métaux précieux comme de toutes autres marchandises ou objets utiles à l’homme ; « la diminution de leur coût de production tend à faire avancer la civilisation. » La seule forme cependant sous laquelle ces avantages se manifesteraient serait « la facilité accrue d’obtenir des ornements et ustensiles d’or et d’argent ou plaqués de ces métaux. »

Dans toutes les transactions de la vie, il faudrait donner plus de monnaie pour la même utilité, — les prix de toutes les choses ayant haussé dans une proportion correspondante, et cela loin d’être un avantage, deviendrait, — en ce qui regarde le commerce étranger, — un désavantage, « l’étranger livrerait ses marchandises au taux de l’argent dans le pays, en continuant de prendre celles du pays à la valeur de l’argent sur le marché général du monde. Le pays ferait donc des affaires dans le genre de ce grand seigneur qui, à la suite d’un pari, vendait sur le Pont-Neuf des écus de six livres pour une pièce de vingt-quatre sous[21]. »

Ici nous retrouvons la doctrine de Hume, Smith et de presque tous les autres écrivains sur la matière ; pourtant le monde ne présente pas un seul pays où de tels résultats se soient produits, et il n’est pas possible qu’il s’en trouve jamais un. La population qui produit la monnaie la vend, et désire la vendre aussi chère que possible, — ceux qui l’achètent ne le faisant qu’en fournissant à bon marché les utilités nécessaires à ceux qui la vendent ; et à meilleur marché que le puisse ou le veuille faire tout autre pays.

Toute la question et toute la théorie de la monnaie, cependant, se peut résumer en cette simple proposition, d’une vérité universelle : que dans le cours naturel des affaires humaines les prix des utilités brutes et des utilités achevées tendent à se rapprocher, — les premiers haussant à mesure que les autres baissent, et la vitesse de l’évolution augmentant à chaque surcroît de la quantité des métaux qui constituent l’étalon auquel il est nécessaire de rapporter les prix.

Ceci étant vrai, — et d’une vérité incontestable, — il suit nécessairement que les métaux précieux tendent toujours vers les pays où le cultivateur obtient les meilleurs prix pour ses produits, et achète le drap et le fer, les charrues et les herses au meilleur marché, — ceux où la quote-part du négociant et du transporteur est la plus faible, et celle du laboureur est la plus considérable, — ceux conséquemment où le commerce a le plus rapide développement et où les hommes tendent avec certitude à une émancipation entière de la suprématie du négoce.

§ 19. — Les métaux précieux sont le grand instrument, fourni par le Créateur, pour la production du mouvement sociétaire. Plus ce mouvement s’accélérera et plus s’accroîtra partout le pouvoir de l’individu d’obtenir les moyens de [subsistance, et celui de la communauté de commander les services de ces métaux.

Le pouvoir de l’homme sur la matière résulte de la combinaison d’effort, — plus le pouvoir d’association se perfectionne plus vite augmente partout la valeur du travail et plus vite décroît la valeur de ces choses pour la production desquelles le travail est nécessaire. C’est pourquoi, partout où existe la diversité d’emplois, les hommes sont le plus aptes à commander les services de ce grand instrument d’association, — la monnaie ; et que là où cette diversité existe le moins ils sont le moins aptes à l’obtenir, ou même à la conserver, après l’avoir obtenue. Moins il y a de pouvoir d’association, — moins l’homme qui suit la charrue est à même de combiner son travail avec celui d’autrui, — plus grande est toujours la difficulté d’obtenir des routes, des usines, de la monnaie ; et plus grande est la tendance à l’écart entre les prix des matières brutes et des utilités achevées, — les premiers s’abaissant et les derniers haussant, comme ça été si longtemps le cas pour les États-Unis. Aussi, chaque fois que la politique de protection a été abandonnée le pays a-t-il vu l’abandon de routes et de canaux à demi-achevés, — la fermeture des ateliers, l’exportation de la monnaie, — et la ruine du crédit, toutes choses qui se continuent aujourd’hui, en face du fait que la Californie fournit encore de 40.000.000 à 50.000.000 de dollars par an. Son or cependant a cessé de rendre service à la communauté à laquelle appartient l’État qui le produit.

La monnaie est à la société ce que l’aliment est au corps, — elle est le producteur de mouvement. Pour que l’aliment puisse donner mouvement et engendrer pouvoir, il faut qu’il soit digéré et qu’il passe graduellement parmi les mille vaisseaux qui l’assimilent lentement et servent à fournir l’entretien au système entier, — cela fait, il s’échappe graduellement et surtout par la perspiration. Il en est ainsi pour l’or et l’argent. Pour qu’ils engendrent mouvement et pouvoir, il faut qu’eux aussi soient digérés et passent graduellement dans tout le système, — quelques portions étant absorbées et retenues, et d’autres s’échappant lentement et presque insensiblement au dehors pour être employées à l’achat d’autres utilités. Faute de cela, les fournitures de la Californie ne rendent pas et ne peuvent rendre plus de services aux États-Unis, que n’en rendrait l’aliment fourni à un homme atteint de la dysenterie ou du choléra. Plus ce dernier mange, plus il hâte l’approche de la mort ; et plus la Californie fournit d’or, plus vont s’appauvrissant les États-Unis, sous un système qui ferme les usines et les hauts fourneaux du pays, — qui détruit le pouvoir d’association, — et qui engendre une demande d’exportation pour tout l’or qu’il reçoit, — chaque pas dans ce sens étant accompagné d’un accroissement de la vitesse avec laquelle la consommation suit la production dans d’autres pays, et d’un déclin de cette vitesse chez nous-mêmes.


FIN DU TOME DEUXIÈME.

  1. Hume. Essai sur la monnaie.
  2. Hume. Essai sur la monnaie.
  3. Hume. Essai sur la monnaie.
  4. Hume. Essai sur la monnaie.
  5. Richesse des Nations.
  6. Ibid.
  7. Richesse des Nations.
  8. Ibid., livre IV, chap. v.
  9. Richesse des Nations, livre II, chap. ii.
  10. Ibid., livre II, chap. ii.
  11. Le passage suivant d’un récent ouvrage allemand, sur la vie et les mœurs en Laponie, il y a un siècle, donne une idée parfaite des rapports entre le travailleur et le négociant dans les pays purement agricoles, soit de l’Amérique ou de l’Europe, de l’Afrique ou de l’Asie.
      « On exigeait un haut prix pour toutes les marchandises, et l’on faisait ainsi un profit considérable. Le prix du poisson, fixé par une commission de pêcheurs et de marchands à Lofodden était si bas que la plupart trouvaient à peine à payer leurs dettes ; plusieurs restaient arriérés et bon nombre étaient forcés d’emprunter, ce qui s’opérait sans qu’on leur donnât d’argent, mais en leur ouvrant un compte.
      « Je vois, dit Helgestadt, que cette manière de faire les affaires vous étonne ; mais sans cela il n’y aurait pas de trafic en Finnmark. Il ne faut pas que les gens de pêche touchent jamais d’argent, ils cesseraient alors de travailler. Je vous prie aussi, Herr Mastrand, de remarquer que tout homme qui est une fois en notre dette n’en sort qu’au jour où nous cessons de lui accorder crédit, parce qu’il devient vieux et infirme, et ne peut plus affronter la grosse mer et prendre le poisson.
      « Mais j’en vois là quelques-uns sur votre livre, reprit Marstrand, qui ne doivent rien, et même qui ont quelque chose à l’avoir.
      « Bast ! répondit le négociant d’un air fin, d’ici à une semaine ils retomberont dans mes mains. Depuis leur retour de Lofodden, ils se reposent, mènent joyeuse vie. D’ailleurs, il est de règle et d’usage parmi nous, qu’un négociant ne prête point au pêcheur qui voudrait s’adresser à un autre. — Personne ne peut l’écouter que son créancier précédent ne le permette. Voyez autour de nous les criques et les détroits ; et les petites stations de pêche avec leurs huttes et une couple d’acres de champ et de prairie — tout cela est dans nos mains. Nous l’avons acheté et loué à tout ce monde qui habite ici, ou nous leur avons prêté de l’argent là dessus, et nous pouvons chasser les tenanciers si bon nous semble. Nous pouvons vendre leur vache, saisir leur bateau et les réduire à une misère, à un dénuement si absolu qu’ils n’auraient plus d’alternative que dans un plongeon dans la mer.
      « Et probablement le cas n’est pas rare,, dit le jeune gentilhomme.
      « Bast ! grommela Helgestadt, tant qu’un homme peut travailler, il y a chance pour qu’il puisse payer ses dettes ; et tant que cette perspective existe, un négociant n’ira pas à la légère mettre la corde au cou d’une bonne pratique. Tout homme sage veille sur son avoir, et quand il pressent le danger il cesse de prêter ; et quand le bon moment est venu il invoque l’intervention de l’homme de plume.
      « Si bien, dit Marstrand, dont le sens de justice se révoltait, que pêcheurs et ouvriers sont saignés à blanc sans jamais pouvoir échapper à leur malheureux sort.
      « Helgestadt attacha sur lui son regard sombre C’est folie à vous, dit-il, de dire que les négociants sont le fléau du pays. Si vous étiez marchand, vos yeux s’ouvriraient et vous avoueriez qu’il n’en peut être autrement. Les pêcheurs, les gens de la côte, Normands, Quanes et Danois doivent être nos serviteurs — ils nous les faut tenir tous dans un état de dépendance et de pauvreté, — autrement nous ne pourrions exister. C’est un fait, monsieur. Celui qui ne comprend pas l’art de si bien calculer qu’il ne reste rien à cette canaille paresseuse, imprévoyante, et de la traiter sans ménagement quand il n’y a plus rien à en tirer, fait mieux de ne pas se mettre dans les affaires. » — Afraja, ou la vie et l’amour en Norwége.
  12. Richesse des Nations, livre IV, chap. I.
  13. Citation de Smith.
  14. Richesse des Nations, livre IV, chap. i.
  15. Richesse des Nations, livre IV, chap. i.
  16. Blackwood’s Magazine, novembre, 1854.
  17. J.-S. Mill. Principes, livre III, chap. viii.
  18. Le lecteur voit qu’en ceci il est d’accord avec un éminent économiste français que nous avons cité précédemment.
  19. Citation de Mill.
  20. Bastiat. Maudit argent, p. 42.
  21. Michel Chevalier. De la monnaie, p. 375.