Principes de la science sociale/38

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (Tome 3p. 1-32).


CHAPITRE XXXVIII.

DE LA PRODUCTION ET DE LA CONSOMMATION.

§ 1. — Chaque acte de consommation est aussi un acte de production, d’où il suit que l’une est la mesure de l’autre.

En se faisant un arc, Crusoé soumet à son service la force d’élasticité, une grande force qui existe à perpétuité dans la nature, et toujours prête à se livrer aux mains de l’homme. Son canot lui soumet une autre force importante, le pouvoir que l’eau possède de porter ; la voile qu’il ajuste lui livre une troisième force, le pouvoir que le vent possède de pousser en avant. Chaque force qu’il ajoute à la sienne ajoute à ses moyens de subsistances tout en lui épargnant du travail. Plus tard, nous le voyons se servir de son bâton pour creuser des trous dans le sol afin de sa procurer l’assistance de certaines propriétés de la terre et de l’atmosphère ; et voici que la terre lui rend cinq, dix et même quinze grains en échange d’un seul grain qu’il lui avait confié.

Ces grains, dans l’état où il les obtient, lui laissent à désirer ; ce n’est point encore un aliment pour l’homme. Pour qu’ils le deviennent ils devront d’abord être convertis en farine, et pour ce faire, il appelle à son service une autre force de la nature, celle de la pesanteur. Cependant il n’a point encore produit l’objet cherché, ou l’aliment. C’est à peine si la farine le satisfait plus que n’avait fait le blé ; il s’aidera d’une autre force, la friction. Deux morceaux de bois sec frottés vivement l’un contre l’autre lui donnent la chaleur, le feu ; dès lors il produit le pain, l’objet utile, la richesse, qui correspond au besoin.

Et cependant quel est le but définitif de tous ces travaux ? Pourquoi ce temps ? cette intelligence dépensés à construire l’arc, le canot, à pratiquer les trous dans la terre, à prendre le poisson, moudre le grain et modifier l’un et l’autre pour les transformer en un aliment réel ? Ce but est d’entretenir dans sa propre personne la force musculaire, ce qu’il ne peut faire qu’en décomposant la matière que la nature avait composée auparavant. Il l’introduit dans son estomac, où elle est soumise à l’action d’autres forces naturelles et préparée pour entrer de nouveau dans la composition du poisson, du gibier, du blé, du seigle, des fruits ou de la pomme de terre. Nous avons là un cercle sans fin ; mais parmi toutes ces opérations, à laquelle devrons-nous appliquer le terme production ? Où la production finit-elle, et où trouverons-nous que commence la consommation ?

Le canot est consommé à produire le poisson, l’arc à produire le gibier, l’air et le sol à produire le blé, le blé à produire la farine, la farine à produire le pain, et enfin le pain à produire l’homme. À son tour, après qu’il a été lui-même consommé à produire toutes ces choses, il passe dans le sol à l’état de cadavre, c’est-à-dire tout prêt à fournir sa part de matériaux qui viendront se constituer de nouveau en gibier, poisson, blé, seigle, pommes de terre. On nous dit : Tel homme est un producteur de coton, tel autre produit la cotonnade, laquelle passe à un troisième qui la teint ; à vrai dire, tous les hommes se sont distribué les tâches d’un même travail, soumettre au service de l’homme les forces de la nature ; en contraignant ce qui existe dans le sol et dans l’atmosphère à prendre telle forme qui offrira la protection cherchée contre le froid de l’hiver.

Autre exemple. On dit : Tel homme est un producteur de charbon, tandis qu’il ne fait que le déplacer, transportant au sommet du puits ce qui se trouvait au fond. En cela il n’a fait qu’un simple pas vers le but pour lequel le charbon est recherché. L’homme a besoin d’une force. Cette force s’obtient par le mouvement, et celle-ci exige la chaleur. La chaleur s’obtient en consommant le charbon ; L’acte de consommation devient un acte de production. Cette chaleur est consommée dans l’acte de consommer l’eau et de produire de la chaleur. Après quoi la chaleur est consommée à produire de l’eau, et ainsi de l’un à l’autre, dans un cercle sans fin, où production et consommation font si bien partie et complément l’une de l’autre, que la distinction entre les deux a cessé d’exister.

Continuons : Tel homme produit le charbon, l’autre le minerai de fer ; il faudra qu’il y ait consommation des deux avant que l’un et l’autre réunis puissent commander ces services de la nature que l’on obtient à l’aide d’une barre de fer. Ils sont consommés mais au lieu d’une barre malléable, nous n’avons encore qu’une masse brillante de métal, d’une utilité faible. C’est elle qui, consommée, nous donnera la barre. De celle-ci, consommée à son tour, nous tirerons des morceaux propres à faire des couteaux. Cependant, avant d’obtenir le couteau, il aura fallu consumer d’autre fer à produire de l’acier ; et ce n’est qu’après avoir consommé les deux, fer et acier, que nous trouverons à leur place un paquet de couteaux et de fourchettes. Voilà autant d’actes de consommation qui sont parties et combinaisons de parties d’un grand acte de production.

En faisant des trous dans la terre avec son bâton, Crusoé obtient du blé. En consommant le blé, il acquiert une force musculaire qui le met en état d’obtenir une bêche. Il consomme la bêche à faire ses trous plus profonds, et rend ainsi la terre apte à consommer une quantité plus notable des éléments dont l’atmosphère est chargée ; elle lui donne en retour plus de blé, et, mieux nourri, il acquiert plus de force. Plus il consomme de blé, plus il a d’éléments du blé à restituer à la terre ; d’où s’accroît l’aptitude du sol à consommer d’autres éléments, et par conséquent à produire plus de subsistance. Ce sont là autant de simples actes de mouvement dont chacun est nécessaire pour la production de l’autre. L’homme cependant ne peut pas créer l’existence du mouvement. Tout ce qu’il peut, c’est de combiner les forces de la nature de manière à les faire servir à ses desseins. Elles consentent à le servir s’il se met lui-même dans les conditions d’être servi. Les eaux du Niagara et les immenses couches houillères de l’Ouest sont prêtes à lui fournir leur aide ; il ne lui faut qu’être induit à se rendre capable de les soumettre à sa domination et d’ajouter ainsi à sa richesse.

§ 2. — Produire c’est approprier les forces de la nature au service de l’homme. Pour arriver à commander à la nature, l’homme doit se mettre d’abord en état de commander aux pouvoirs latents que lui-même possède. Identité des lois physiques et sociales.

Pour qu’il se rende capable de commander aux forces de la nature, il faut que ses propres facultés latentes soient stimulées vers l’action, résultat qui ne s’obtient que par l’association et la combinaison avec ses semblables. Le solitaire Crusoé fera un arc ; mais lorsqu’il tente d’abattre un arbre et de construire un canot, il ne réussit pas. Sa force est impuissante à construire un batardeau, faute duquel l’eau qui descend de la colline reste aussi peu utilisée qu’avant son arrivée dans l’île. Faute de pouvoir convertir le minerai en fer et le fer en instruments, il aurait pu être entouré de houille et de fer et néanmoins périr par le manque d’une hache ou d’une bêche. Forcé d’appliquer son travail à toutes sortes d’objets, il est incapable d’acquérir le contrôle parfait des facultés qu’il possède le mieux. À l’arrivée de Vendredi commence la division du travail ; chacun prend la partie pour laquelle il a le plus d’aptitude. Plusieurs voisins surviennent, on fait de nouvelles divisions dû travail, et, d’année en année, il devient de plus en plus évident que chacun, sans exception, a son individualité distincte, qui le rend propre à faire telle ou telle chose mieux que les autres membres de la petite communauté.

L’individualité ainsi développée, le commerce éclot et la société est formée, chaque acte de commerce consistant dans la consommation de deux efforts de pouvoir physique ou intellectuel, et la production de deux résultats qui, à leur tour, sont consommés. Plus la consommation est instantanée, plus l’activité redoublera, plus il y aura tendance à l’accroissement de force et à la continuité de mouvement.

Dans le monde matériel, production et consommation ne font que deux parties d’une même opération. Oxygène et hydrogène sont consommés à produire l’eau, et l’eau est consommée à reproduire ses éléments. Dans les deux cas, il y a mouvement produit, fournissant une force qui se mesurera par la vitesse du mouvement. Il en est ainsi dans le monde physiologique. La vie est un cercle constant de production et de consommation, la santé et la vigueur sont en rapport avec la rapidité de la digestion. — Il en est ainsi dans le monde social, la force y est en rapport avec la circulation des efforts physiques et intellectuels des individualités dont il se compose. La-circulation est-elle rapide ; la force est grande, la circulation lente ne met en jeu que peu de force. À l’appui de cette assertion, le lecteur peut comparer Sparte l’indolente avec Athènes si animée, — la Turquie, l’Italie ou le Portugal avec l’Allemagne du nord. — L’Inde et ses cent vingt millions d’habitants, avec la France et ses trente-six millions ; l’État de la Caroline avec celui de Massachusetts.

Produire, c’est approprier à l’usage de l’homme les forces de la nature. Plus l’appropriation s’étend, et plus augmente sa richesse ; la richesse consistant dans le pouvoir de commander leur service.

Plus ces forces sont appropriées dans cette direction, plus la matière tend d’elle-même à revêtir d’autres formes de plus en plus élevées qui se terminent en celle de l’homme.

Plus les hommes se multiplient, plus augmente la force d’association, plus est rapide le développement individuel de faculté, et plus l’homme acquiert de pouvoir sur la nature. Ce pouvoir à son tour est suivi de facilité plus grande de combinaison, de capacité plus grande de comprendre ses forces admirables, avec un accroissement correspondant du pouvoir de l’homme pour la soumettre à son service. À chaque pas dans cette direction, les utilités latentes de la matière vont se développant de plus en plus, d’où résulte un abaissement de valeur de toutes les utilités qui correspondent aux besoins de l’homme, et de l’accroissement de sa propre valeur comparée à la leur. La richesse tend, conséquemment, à augmenter avec une vitesse constamment accélérée. À chaque degré d’augmentation, la production et la consommation se succèdent plus vite, et le pouvoir de progresser en augmente encore.

§ 3. — L’homme est l’objet final de toute production. La demande amène l’offre. Plus les hommes sont nombreux et plus augmente le pouvoir de combinaison, plus s’accroît la demande.

L’objet final de toute production est l’homme fait à l’image et ressemblance de son Créateur ; il est doué de facultés qui peuvent lui assurer l’empire sur le monde matériel ; et, pour leur développement, le commerce avec ses semblables lui a été imposé comme une des conditions de son existence. Ce commerce consiste dans l’échange de l’effort physique et intellectuel parmi les hommes, chacun avec chacun des autres. L’homme qui possède la force des bras cherche l’échange avec celui qui possède la vitesse des pieds ; et celui qui a pris du poisson cherche l’échange avec le voisin qui a dépensé son temps à prendre des lapins. Dans l’enfance de la société, cependant, le commerce est très-limité ; les facultés humaines, soit physiques ou intellectuelles, restent latentes, attendant la demande, précisément comme c’est le cas pour les forces naturelles qui abondent tellement. La force existe partout, susceptible d’être mise à contribution pour les desseins de l’homme ; mais la houille et le minerai, l’élasticité et la vapeur attendent qu’il daigne venir les développer.

Partout, dans le monde social comme dans le monde physique, c’est la demande qui fait naitre l’offre. Le colon solitaire qui a pris autant d’oiseaux qu’il en peut consommer n’est point excité à de nouveaux efforts, et ses facultés restent sans emploi. Le sauvage de l’Ouest cache le produit de sa chasse, tandis que le paysan de Castille dépose son grain dans des silos, attendant la demande. Tous les deux perdent leurs jours dans l’oisiveté parce que les producteurs des utilités contre lesquelles ils échangeraient volontiers leurs produits sont à une telle distance qu’il est difficile de commercer avec eux.

Le paysan russe qui, faute de pouvoir envoyer son blé au marché lointain, ne peut se procurer le drap pour habiller lui et sa famille, perd la force pour laquelle il n’y a pas de demande. La population de la Caroline s’enrichit dans les saisons où sa terre reste comparativement improductive ; tandis qu’elle est appauvrie par les saisons de grande fertilité, la majeure partie des produits s’en allant à payer l’emmagasinage, les commissions et le fret. Pour elle, par conséquent, un effort inusité qui se traduirait en une augmentation de récolte serait une cause de perte et non de profit. Il en est de même pour les facultés intellectuelles, qui ne sont jamais à l’état de demande chez un peuple complétement absorbé dans le labeur des champs. Leibnitz et Newton, Watt et Fulton auraient vécu et seraient morts inconnus, misérables conducteurs de bétail, si la destinée les eût fait naitre dans les Pampas de Buénos-Ayres ou dans les plaines d’Afrique. Pour que, dans la Caroline ou dans la Russie, l’homme doué de force physique ou intellectuelle soit incité à produire, il faudrait qu’existât auprès de lui cette demande de la faculté individuelle qui favorise l’association et donne naissance au commerce ; les cardeurs de laine et les tisserands prenant leur place à côté des planteurs de coton et des semeurs de blé, comme le conseille Adam Smith. Les denrées premières et les utilités achevées se rapprocheraient, les premières acquérant la valeur pour s’échanger contre les métaux précieux, et les seconds la perdant. Le fermier et le planteur s’enrichissant, l’agriculture deviendrait une science, la terre et le travail seraient en hausse, le drap et le fer iraient en baisse, effets inévitables de la demande de main-d’œuvre et de ses produits succédant plus vite à la production.

§ 4. — La production s’accroît à mesure que décroît le pouvoir du trafiquant et de l’agent de transport. Cette décroissance est une conséquence de la diversité dans la demande pour les pouvoirs de l’homme.

Dans le monde physique, moins il y a de frottement plus on obtient d’effet d’une force donnée. Il en est de même dans le monde social ; la force croît en raison de chaque diminution de frottement, et elle décroit pour peu que celui-ci augmente. Ici le frottement résulte de la nécessité d’employer le négociant et le transporteur, agents dont les profits augmentent à chaque temps d’arrêt de la circulation, tandis qu’ils diminuent à mesure qu’elle devient plus rapide. Pauvreté et esclavage envahissent sans s’arrêter les pays où le frottement augmente, par exemple, dans l’Irlande, l’Inde et la Jamaïque. La richesse et la liberté sont en progrès continu là où il diminue, par exemple en France, en Danemark et dans l’Allemagne du nord.

Les agents de trafic et de transport n’ajoutent point à la quantité des utilités à consommer. Le charretier qui transporte les produits de la ferme ne donne rien en échange pour la part que lui et ses chevaux consomment sur la grande route ; tandis que s’il était, lui et eux, employé à fournir d’autres utilités, la production serait accrue, et le pouvoir de consommation le serait aussi. Le négociant établi au port d’embarquement, le capitaine du navire et son équipage, le négociant étranger et l’entrepreneur de roulage qui transporte le produit jusqu’au lieu de consommation, tous prélèvent leur part et ne donnent rien en retour. Sur le lieu de la production, le blé nourrirait et le drap habillerait autant de monde que sur le lieu de la consommation. Plus les échanges sont directs et plus la consommation suit instantanément la production, avec une augmentation considérable de force.

Pour les hommes qui vivent du négoce et du transport, un accroissement de vitesse de circulation n’est nullement désirable ; la diminution de frottement serait suivie d’une perte de force en eux-mêmes. Il y a un siècle, le peuple de l’Inde transformait son coton en drap ; le métier à tisser fonctionnait tout près du champ où le coton avait poussé. Aujourd’hui, au contraire, des années s’écoulent entre la production du coton et du riz et leur consommation, sous forme d’étoffe, sur le même lieu, et pendant tout ce temps ils ont été assujettis à des charges pour fret, emmagasinage et commissions. Les négociants et les transporteurs se sont enrichis ; mais le producteur du riz ne peut se procurer des chemises, et souvent le producteur du coton meurt de faim faute d’une poignée de riz. Plus le propriétaire d’esclaves réussit à prévenir toute communication avec le monde par d’autre intermédiaire que lui, et plus il est maitre de déterminer quelle sera sa propre part de coton et de riz, et ce qu’il abandonnera pour être partagé entre les travailleurs.

Plus le commerçant réussit à forcer de recourir au marché sur lequel il fait la loi et plus il y aura tendance à accaparer des masses de produits « sous la main, » et plus augmentera son pouvoir de déterminer la quantité de tissu ou de fer qu’il consent à fournir en échange de telle quantité de blé, de coton ou de sucre. Plus le négociant réussit à prévenir les rapports entre les producteurs du blé et du sucre, plus s’élèvera parmi eux la demande pour des vaisseaux et plus augmente son pouvoir de déterminer quelle part lui sera allouée de la cargaison pour la transporter au marché. Moins il y a d’activité dans une société, plus il s’écoule de temps entre la production et la consommation, et plus augmente le pouvoir du soldat, du propriétaire d’esclaves, du négociant et de l’armateur. Voilà comment ils occupent une position si importante dans toutes les sociétés où, faute de, diversité d’emploi, il y a peu de développement, d’individualité parmi ceux qui travaillent ou ceux qui vivent par le travail des autres.

L’ilote ne pouvait exister ailleurs qu’à Sparte, où la loi s’opposait à ce qu’aucune association se formât dans la population. L’es- clave nègre de la Caroline ne peut continuer à exister que dans une population purement agricole. En Italie l’esclavage naquit de ce fait que, d’année en année et de siècle en siècle, le commerce intérieur s’en alla déclinant et qu’il y eut diminution constante dans la vitesse avec laquelle la consommation suivit la production. L’esclavage au Mexique continuera aussi longtemps que l’absence de toute diversité d’emplois continuera à causer un intervalle aussi grand que celui actuel entre la production du pouvoir pour le travail et l’existence d’une demande pour la production de l’effort humain. Il en est ainsi à la Jamaïque et à la Trinité, en Afrique, dans l’Inde, au Portugal et en Turquie, et dans tout pays, ou par une cause quelconque, la charrue et le métier à tisser trouvent obstacle à prendre leur place naturelle Tune à côté de l’autre. L’homme recherche le commerce qui n’est qu’un autre mot pour exprimer l’association avec ses semblables. Ce point obtenu, il progresse dans son pouvoir de soumettre à son service les grandes forces de la nature, avec développement continu de l’individualité, augmentation continue de vitesse dans la circulation sociétaire, ainsi que de la force et de l’influence de la communauté.

Plus est grand le pouvoir exercé par le soldat et le négociant, plus la civilisation sera lente et plus vous aurez de gens enrayant les rouages du commerce. Tout ce qui tend à augmenter leur nombre ou leur force, tend à diminuer l’utilité des matières premières et à détruire la valeur de la terre et du travail. Tout ce qui tend à diminuer leur nombre ou leur pouvoir tend à produire l’effet contraire ; la valeur de l’homme s’élevant rapidement comme une conséquence de l’accroissement de vitesse avec laquelle la consommation suit la production.

Le négociant et le transporteur sont une nécessité de la société à son premier âge, alors que le frottement est toujours considérable. Le frottement accru grandit leur pouvoir, d’où il résulte que, tout en dissipant passivement leurs propres forces, ils sont invariablement engagés à sacrifier activement celles de la communauté en masse. Partout où leur pouvoir est le plus complet, se trouve le plus de frottement entre le producteur et le consommateur, la plus grande dissipation de force physique et intellectuelle, et le commerce le moins considérable, comme on le voit dans les pays que nous avons cités.

§ 5. — Le pouvoir-travail est l’utilité la plus périssable de toutes. Elle périt si la demande ne suit pas instantanément sa production.

L’utilité à la disposition de tous les hommes, sur l’échange de laquelle ils comptent pour se procurer les nécessités et les conforts divers de la vie, est l’effort des muscles ou de l’intelligence, ou la force-travail. De toutes c’est la plus sujette à périr, perdue pour toujours si elle n’est pas mise en usage, autrement dit, si elle n’est pas consommée avec profit à l’instant même de la production. De toutes c’est aussi celle qui supporte le moins d’être transportée ; elle périt par le fait même du déplacement. L’homme qui est éloigné de sa ferme ou de sa boutique d’un mille seulement sacrifie dix ou vingt pour cent de sa force pour se rendre sur le lieu de son travail quotidien. Triplez et quadruplez la distance, la perte se monte si haut que le travail appliqué à produire ne suffit plus pour fournir le combustible qui doit entretenir l’action de son système, et la machine doit s’arrêter, son propriétaire périr par faute de nourriture. Mettez ensemble le producteur et le consommateur, et la consommation instantanée fait l’instantanée production, toute la force fournie par l’aliment se trouve ainsi économisée. La société tend alors à prendre d’elle-même sa forme naturelle, il y a diminution continue dans la proportion de ceux qui vivent d’appropriation, augmentation continue dans la proportion de ceux qui travaillent à ajouter à sa quantité, ou à la qualité des richesses demandées pour l’usage de l’homme.

La quantité produite d’effort humain dépend de la demande qui est fait de cette production, et la demande dépend de même du pouvoir qu’ont les autres de produire des utilités ou objets livrables en échange, faisant ainsi demande de consommation. Le tout ne formant qu’un simple cercle, plus le mouvement est rapide, plus il y aura nécessairement d’incitation à produire l’effort, et plus s’accroîtra le pouvoir de tous de consommer les utilités ou objets à la production desquels l’effort doit être appliqué.

Production et consommation n’étant donc que des mesures l’une de l’autre, toutes deux doivent s’accroître à chaque accroissement du chiffre d’hommes qui pourront tirer leur subsistance d’une surface donnée de territoire. Ce nombre augmente à mesure que l’homme se rend de plus en plus apte à diriger les forces de la nature, et à soumettre à la culture les sols plus riches, chaque degré de progrès étant marqué par un accroissement du pouvoir d’association, accompagné du développement rapide des facultés qui le distinguent de la brute. Ce nombre diminue au contraire lorsque l’homme renonce à l’effort appliqué à maîtriser la nature, et s’adonne, soit comme soldat, ou commerçant ou transporteur, à acquérir du pouvoir sur ses semblables ; chaque pas dans cette voie est marqué en outre par un déclin du développement de ses facultés, et lui-même, tombant à la condition des animaux de proie, est poussé à vivre des dépouilles d’autrui.

Prenons Athènes après la bataille de Salamine ; nous voyons diminution de population et de richesse par suite des ravages des armées persanes, et en même temps que la consommation a diminué, nous voyons diminué aussi le pouvoir de production. Des complaisants serviles grossissent la suite de personnages tels que Thémistocle et Cimon, Alcibiade et Périclès, tandis qu’à peu d’exécutions près les citoyens se consacrent à l’administration des affaires d’autrui, fonctionnant comme juges et jurés, et recevant en compensation de ce service une obole par jour. Plus tard nous les voyons recevoir des distributions gratuites de blé envoyé de loin par des États inquiets de s’assurer leur protection contre d’autres, encore plus rapaces même que les Athéniens. Le paupérisme devenant ainsi un privilège de liberté, des milliers de citoyens, jusqu’alors réputés libres, sont réduits à la servilité ; c’est un pas fait pour réduire aussi à l’esclavage le corps entier des artisans, dont l’industrie avait fait la prospérité d’Athènes.

Le pouvoir d’association volontaire, qui a décliné graduellement va être aboli ; un corps d’hommes intermédiaires est investi légalement du monopole de l’échange entre les producteurs de souliers, de bottes, de vêtements, et ceux qui ont besoin de les consommer. La production diminue constamment et avec elle le pouvoir de consommation, jusqu’à ce qu’enfin les plus riches sols sont abandonnés. Ceux qui restent occupés sont cultivés par des hordes d’esclaves.

Dans l’Italie comme dans la Grèce, l’époque de la gloire la plus brillante fut aussi celle de la plus grande mise et dégradation, le pouvoir producteur ayant constamment diminué. À mesure que la domination s’étend, la propriété territoriale se concentre dans la main de quelques hommes qui sont riches aux dépens de multitudes dont la condition est tout autre, jusqu’au jour où, à la fin de la guerre punique, la fleur de la race latine semble avoir entièrement disparu. Nous trouvons à sa place des esclaves, ayant pour maîtres des négociants, par l’entremise desquels les travailleurs sont forcés d’opérer tous leurs échanges. Comme conséquence nécessaire, le nombre d’aspirants à consommer grossit avec une vitesse qui correspond à celle de l’affaiblissement des pouvoirs producteurs chez ceux qui sont requis de produire. Tous ceux qui réclament le droit d’être libres affluent dans la grande cité centrale pour y être amusés et nourris. Le paupérisme à l’intérieur va croissant à mesure que grandit la domination au dehors ; les distributions gratuites de vivres ayant suivi de très-près la destruction de Carthage, la soumission du littoral de la Méditerranée et l’élévation des Scipions au rang distingué qu’ils ont depuis occupé dans des livres qui passent pour de l’histoire. Comme les grands personnages se multiplient et que la terre est de plus en plus accaparée, le nombre des esclaves augmente et n’est plus dans la même proportion avec celui des hommes qui prétendent rester libres, et qui, réduits de plus en plus à la misère et dégradés, finissent par former cette misérable populace qui se tient prête en toute occasion, pourvu qu’elle obtienne une part dans le pillage, à prêter son appui à un Marius ou à un Sylla, un Pompée ou un César, un Tibère ou un Néron, un Caligula ou un Domitien.

Passons aux Pays-Bas du moyen âge. Nous voyons un accroissement soutenu de population, accompagné d’un développement d’individualité supérieur à presque tout ce qu’on connaît en Europe. Le pouvoir constamment croissant de combinaison marcha de compagnie avec l’aptitude constamment croissante de réduire les forces de la nature au service de l’homme, aptitude signalée dans la culture appliquée aux riches sols qui, du temps de César, étaient couverts de marécages et de forêts. Nulle part, en Europe, la consommation ne suivit plus vite la production, et nulle part une population semblable ne déploya une égale puissance, à l’intérieur et au dehors.

Si nous jetons les yeux sur la France, leur voisine immédiate, nous y verrons la marche des choses tout à fait inverse. Depuis l’époque de Charlemagne jusqu’à la Révolution de 89, elle abonde en vagabonds errants, nobles pairs et pauvres, hommes dont la main est hostile à tout prochain, tandis que toute main d’homme se lève contre eux. À l’intérieur son histoire est un long récit de la guerre civile la plus incessante, tandis qu’au dehors elle est la constante perturbatrice de la paix publique. Nulle part, en Europe, la centralisation n’a été plus intense, et nulle part ses conséquences d’arrêter la circulation de la société n’ont été plus également et plus désastreusement manifestées. Toujours avide de domination au dehors, à l’intérieur elle a constamment dissipé la force qui, convenablement appliquée, eût fait d’elle un jardin capable de nourrir abondamment une population trois fois plus nombreuse que celle actuelle.

§ 6. — La déperdition de travail est une des conditions d’une société à sa naissance et d’une population disséminée. Erreurs de M. Malthus et de ses disciples.

Une perte incessante de travail étant essentiellement attachée à l’état d’enfance d’une société et à une population disséminée, rien ne met mieux en évidence l’avantage de l’accroissement de richesse et de population que la manière égale dont le travail est réparti pendant le cours de l’année. Là où la population entière se borne à gratter la terre pour lui demander sa nourriture, le temps de la moisson réclame un grand nombre de bras dont les services cessent d’être demandés après cette époque. À mesure que naissent les différents métiers, l’atelier absorbe le travail qui auparavant était perdu et la circulation de la société devient plus régulière en même temps qu’elle met le fermier en état d’accroître sa culture qui jusqu’alors avait pour limite la quantité de main-d’œuvre dont il pouvait disposer aux jours de la moisson, comme c’est encore le cas dans les États planteurs.

En Angleterre, à la fin du quatorzième siècle, pour moissonner 200 acres, on employait, dans une première journée, 250 faucilleurs et metteurs en meules, et 200 dans une seconde journée. On cite un autre exemple de 212 travailleurs loués pour une journée à fauciller et lier le blé de 13 acres et l’avoine d’un acre. Calculons le rapport à 12 boisseaux[1], nous avons 212 travailleurs opérant la moisson de 168 boisseaux de grain, une tâche qui maintenant s’exécute facilement par un seul ouvrier.

Les salaires des moissonneurs étaient alors, dans la première semaine d’août, de 2 deniers par tête et par jour, et le reste du mois 3 deniers sans nourriture. Les javeleurs et les faneurs étaient au même prix. Si nous estimions le salaire à un penny pour tout le cours de l’année, nous ferions erreur ; l’emploi des bras n’était qu’accidentel, laissant sans la moindre demande une large portion de la force-travail.

À l’appui de ceci, nous pouvons citer l’Irlande actuelle, qui se trouve dans les mêmes conditions où se trouvait l’Angleterre alors que celle-ci exportait la laine et importait le drap. Dans un recueil de pièces relatives à ce pays, publié il y a quelque vingt ans par ordre du gouvernement, le prix moyen du blé pour deux ans est calculé à 52 sh. 6 d. le quarter et le salaire d’un journalier ordinaire à 8 d. ce qui lui permet d’acheter à peu près un boisseau et demi de blé par le travail d’une semaine. À la même date cependant que ces pièces officielles, nous avons le rapport d’un voyageur anglais de la plus haute intelligence qui visitait l’Irlande pour étudier la condition de la population ouvrière. Il nous apprend que 10 d. par jour sans nourriture est le taux le plus élevé des salaires ; et que souvent 6 d. sont volontiers acceptés ; mais que, dans la pratique la plus usuelle, c’est 6 deniers avec la nourriture[2].

C’est peu de chose, et pourtant cela donne 3 sh. par semaine et la nourriture. L’écrivain qui étudiera ces questions à des siècles de distance trouvera le fait difficile à concilier avec le tableau, que l’on s’est accordé à tracer au public anglais, d’un peuple qui meurt de faim par millions. En examinant la chose de plus près cependant il trouverait que l’emploi n’a été, comme règle, qu’occasionnel et que tandis que dans une localité les soixante-dix pour cent de la population n’étaient point constamment employés, sur tel autre point on pouvait louer « deux centaines de journaliers au prix de 4 d., même pour un service purement temporaire, » et que le travailleur n’avait pas en moyenne pour l’entretenir lui et sa famille plus de 4 d. Résumant le résultat de ses observations notre voyageur, et on ne peut le soupçonner d’aucune disposition à exagérer en mal les conditions du travailleur, conclut que dans un pays où le travail continu n’existe pas pour la moitié de la population, on serait dans le faux si on calculait qu’en moyenne le travailleur touche un salaire pendant plus d’une moitié de l’année. Dans cette demi-année on ne peut pas évaluer ce salaire à plus de 8 d. pendant quatre mois et pour les autres deux mois, les semailles et la moisson, à plus d’un shilling. Les 104 jours de travail à 8 d. donnent 3 1. 9 s. 4 d. ; et en ajoutant les 52 jours à 1 sh. on a 64. 1 sh. 4 d. pour le total du salaire moyen du travailleur dans son année. Cette somme divisée par 365, le nombre de jours pendant lesquels il doit s’entretenir lui et sa famille, ne donne pas par jour quatre pence, « j’ai la parfaite conviction, ajoute-t-il, que si l’on additionnait tous les salaires annuels des travailleurs de l’Irlande et qu’on divisât la somme par le nombre des travailleurs, le calcul donnerait un chiffre au-dessous de quatre pence par jour. L’étude la plus exacte qui ait été faite mettrait donc en lumière le fait que la moyenne du salaire annuel du travailleur ne dépasse pas 6 1. 1 s. 4 d. par année, sur lesquels 35 s. serviront à payer le loyer de sa chaumière : il ne reste pas plus de 4 1. 6 s. 4 d. pour la nourriture et le vêtement, et ce dernier est nécessairement plus cher qu’en Angleterre, puisque toute la laine d’Irlande doit passer par les usines anglaises avant d’arriver sous forme de drap au consommateur irlandais ; et que le commerce très-borné du pays induit le négociante réclamer une forte part du prix du drap en échange de ses services. L’écrivain dont nous parlons voudrait trouver dans ces faits une explication de la contradiction apparente, et nous y trouvons la clef de ce qui a induit en erreur tant d’économiste au sujet des salaires dans le quatorzième et le quinzième siècles. L’emploi était temporaire au dernier points comme on peut voir par le grand nombre de bras requis pour un petit travail de moisson. Le salaire d’un seul jour devait fournir les moyens de vivre beaucoup de jours, sinon beaucoup de semaines. L’emploi devenu permanent, le salaire s’abaisse à l’excès. En 1444, alors que le journalier ordinaire recevait, calcule-t-on, deux picotins de blé par jour, le salaire annuel était 15 sh. avec le vêtement qui représentait 3 sh. 4 d., le manger et le boire. Le drap à l’usage des paysans se vendait alors 2 sh. l’aune, le total des salaires n’excédant pas neuf aunes de drap, et sa propre nourriture. Comment trouvait-il le moyen de supporter une famille, s’il était assez infortuné pour en avoir une ?

Le pouvoir de l’homme pour se servir des grandes forces de la nature n’étant encore qu’à son enfance, il était réduit à cultiver les plus pauvres sols, ceux qui payent le moins bien le travail. La population étant nécessairement très-disséminée, il y avait peu de pouvoir d’association ou de combinaison. Le travail n’étant point demandé, la force fournie par la consommation d’aliments se perdait en très-grande partie sans donner de résultat. La consommation suivait lentement la production ; tout le monde faisant le métier de cultivateur, chacun avait des peaux ou de la laine à vendre ; ceux qui avaient du drap à offrir en échange étaient rares.

M. Malthus et son école ayant commis une erreur grave en omettant de signaler le fait que là on la population est disséminée il y a peu de commerce, et que dans de telles conditions il n’y a pas de demande soutenue du travail de l’homme, nous ayons jugé nécessaire de donner cette explication des causes qui les ont embarrassés, afin de convaincre le lecteur que la vraie manière d’aborder la question du pouvoir de production est de prendre la consommation actuelle telle qu’elle se montre dans les documents contemporains sur la condition du peuple et ses salaires actuellement payés pour emploi continu.

§ 7. — Salaire et pouvoir producteur de l’Angleterre à différentes époques.

Dans la période qui suivit la conquête normande on exporta en Irlande un tel nombre de serfs anglais que le marché en fut encombré. Jusqu’au règne du roi Jean l’Écosse ne comptait peut-être pas un seul cottage où l’on n’en rencontrât.

Dans ce dernier royaume un serf ne pouvait acheter sa liberté avec son propre pécule, tout ce qu’il pouvait acquérir appartenait de droit à son maître. À la fin du treizième siècle, un serf avec sa famille se vendait 13 sh. 4 d. En Angleterre un peu de poisson, du hareng pour l’ordinaire, un morceau de pain, un peu de bière formaient la pitance distribuée pendant la moisson, d’où l’on peut conclure comment le mercenaire vivait le reste de l’année. La viande et le fromage étaient des mets recherchés qui n’entraient point dans sa consommation. Une évaluation de la propriété personnelle à Colchester, la dixième ville et l’une des plus florissantes de l’Angleterre, révèle la condition des marchands et des artisans de cette époque, et nous permet de nous faire une idée de celle du journalier ordinaire. Dans la plupart des maisons en chaudron de cuivre, de la valeur de 1 à 3 schellings, paraît avoir été le seul ustensile culinaire. La garniture d’une échoppe de savetier est évaluée 7 schellings ; une boutique de charcutier contient en denrée une valeur de 1 livre 18 schellings ; une autre une valeur de 1 livre, l’équivalent peut-être de deux quarters de blé. En général, chaque famille est pourvue de sa petite provision d’orge et d’avoine. Le seigle était peu en usage et le blé fort rare. Quelques familles possèdent une vache ou deux, d’autres, en plus grand nombre, nourrissent des porcs, deux ou trois suffisent à gagner le salaire pour l’année. De la faible provision de combustible on peut conclure que peu de maisons avaient des cheminées. Dans une autre évaluation, en l’année 1301, il est rare que le mobilier d’une maison dépasse la valeur de 20 schellings. Le pain, le lait, la bière, tel est le régime quotidien des bourgeois. En 1339, il est fait mention du don d’une nief (ou serve femelle) avec toute sa famille, tout ce qu’elle possède ou pourra acquérir par la suite. En 1351, sous Édouard III, nous trouvons le Statut des laboureurs, par lequel le salaire des faneurs et javeleurs est fixé à 1 penny par semaine, payable soit en monnaie, soit en grains à raison de 10 deniers le boisseau ; le cultivateur qui les emploie peut opter. Cette clause, qui lui garantit l’option, se comprendra facilement lorsqu’on voit que dans le XIVe siècle le prix du blé variait de 2 schellings à 4 livres le quarter. Pendant les cours élevés le journalier était payé en argent, qui ne lui procurait pas sa subsistance, et lors des prix avilis il recevait du blé, qui ne lui permettait pas d’acheter du drap. Personne n’eût songé à quitter son village en quête d’un travail d’été, s’il eût trouvé à s’employer pour un salaire supérieur, à l’exception des gens du comté de Strafford ou Lancastre et peu d’autres localités. Les journaliers devaient jurer deux fois l’an d’observer les règlements. Le contrevenant était mis aux ceps pour trois jours ou même davantage. En 1360, le statut des journaliers fut confirmé par le parlement, la peine de l’emprisonnement fut renforcée, on y ajouta la marque au front par un fer rouge. Le maître avait l’option d’engager à la journée ou pour l’année entière, mais le journalier était tenu de donner son travail à ce taux, soit au jour, soit à l’année.

Les maîtres profitaient largement de l’option, comme le montre ce fait cité plus haut de 250 faucilleurs employés à couper 200 acres de grain. Le maître avait la faculté de forcer les gens à s’engager pour l’année, sans être lui-même forcé de contracter de la sorte ; il ne consultait là-dessus que son propre intérêt. La moisson faite, les bras ne trouvaient plus d’emploi. Le résultat, nous le voyons par ce fait, que « plusieurs s’armaient de gourdins et vagabondaient de village en village par couples ou par bandes de trois ou quatre, et que le plus grand nombre devenaient d’insolents vauriens et infestaient le royaume par leurs maraudages. » En 1338, les salaires furent réglés à nouveau, ceux d’un conducteur de charrue furent taxé à 7 schellings pour l’année avec la nourriture, mais sans l’habillement ou autre fourniture quelconque. L’argent du salaire pouvait ainsi acheter sept aunes de drap grossier, dont le prix était taxé à 1 schelling l’aune. Eden, qui a écrit le livre d’où nous tirons ces détails, dit qu’on peut se faire une idée de la mauvaise culture de cette époque et conséquemment de la misère des laboureurs d’après le minime rendement de la terre arable qui, pour l’ordinaire, ne dépassait pas cinq à six boisseaux de grains.

Le chiffre de la population d’alors, au-dessous de deux millions et demi, n’aurait permis l’association qu’à un faible degré. Les forces du sol étaient aussi grandes qu’aujourd’hui, ainsi que les forces d’intelligence des hommes qui l’exploitaient, mais, des deux parts, elles étaient à l’état latent, attendant un accroissement du nombre de ces derniers pour produire la diversité d’utilités sans laquelle il ne peut exister de combinaison d’action, ni d’échange. À mesure cependant que les bourgs et les villes s’étaient formés, l’emploi du travail avait été peu à peu se diversifiant et le commerce s’était accru. Ces règlements ne font que mettre en évidence la nécessité que les grands propriétaires fonciers éprouvaient de forcer les journaliers à accepter une rémunération de leurs services moindre que celle qu’ils auraient obtenue ailleurs. L’insurrection de Watt-Tyler suivit de très-près les mesures régulatrices. Elle échoua, mais le langage tenu alors par la population ouvrière vis-à-vis de ceux qui la gouvernaient, montre l’importance du changement qui était en train de s’accomplir. Un demi-siècle après un autre acte du Parlement fixa les salaires de l’ouvrier de la campagne à 15 schellings avec le manger et le boire, et en allouant de plus pour l’habillement 3 schellings 4 deniers. Mais l’acte fut à son tour suivi de l’insurrection dans laquelle Jack Cade se distingua si fort. Vinrent les guerres de la Rose d’York ; nous y voyons le peuple prendre généralement parti pour la maison d’York, comme opposée aux grands propriétaires, dont jusqu’alors les terres avaient été cultivées par des hommes chez qui le commerce, de l’un à l’autre, était maintenu par l’intermédiaire de leurs maîtres.

La destruction de richesse et de population causée par ces guerres étaient peu favorable aux intérêts du commerce ; cependant une succession de lois relatives au travail forcé montre la difficulté constamment croissante que rencontraient les propriétaires à s’assurer les services de la population sous un système si proche parent du servage. En 1496, un nouveau statut fixa les gages annuels à 16 shellings 8 deniers, et de plus 4 schellings pour l’habillement, mesure si efficace que vingt ans après on jugea nécessaire de punir d’emprisonnement le refus de travail. Tout vagabond « ayant ses membres au complet et valide » devait être attaché derrière une charrette et fouetté jusqu’au sang. Combien ces vagabonds étaient nombreux et combien grande la difficulté d’obtenir l’emploi régulier de la main-d’œuvre, sous le conclurons de ce fait que, sur une population qui ne dépassait pas trois millions, le règne d’Henri VIII ne compte pas moins que soixante-douze mille exécutions de voleurs « grands et petits. » Les rapines commises par le nombre infini des bandits, des vagabonds, des gens inoccupés, n’étaient plus tolérables pour les malheureux habitants des campagnes, obligés de faire sentinelle auprès de leurs étables, de leurs pâturages, de leurs bois, de leurs champs.

Au commencement du règne d’Édouard VI de nouvelles lois sont rendues pour supprimer la « fainéantise et le vagabondage. » Il y est dit : « Que tout homme ou femme, en état de pouvoir travailler, qui refusera de le faire et aura passé trois jours dans la fainéantise, sera marqué sur la poitrine avec un fer rouge de la lettre V et adjugé, en qualité de serf, pendant deux ans à la personne qui se portera accusateur contre un tel fainéant. » Plus loin, il est dit que le maître « nourrira son serf avec du pain, de l’eau et tout mets de rebut qu’il jugera convenable ; » qu’il pourra contraindre son serf à travailler par les coups, la chaîne ou tout autre traitement, lui imposant n’importe quelle tâche (fût-ce la plus vile) à sa volonté. De plus « si le serf s’évade de la maison du maître pendant l’espace de quatorze jours, il deviendra son serf pour la vie, et sera marqué de la lettre S au front ou sur la joue. » La seconde évasion est punie de mort. Une clause suivante du même statut porte que « dans le cas où personne ne se porterait demandeur d’un tel fainéant, ou de tels fainéants, les justices de paix devront procéder à des enquêtes, et que tout individu reconnu pour avoir vagabondé l’espace de trois jours sera marqué sur la poitrine avec un fer rouge de la lettre V. » Le maître est autorisé à mettre un anneau de fer au cou, au bras ou à la jambe du serf, pour aider à mieux le reconnaître et s’assurer de sa personne. Telle était la condition du peuple à une époque où les partisans de la doctrine Ricardo-Malthusienne l’ont supposé vivant à peu de chose près comme vivaient les paysans du nord de l’Angleterre au siècle dernier, comme vivent les paysans d’Écosse aujourd’hui.

On lit dans un écrivain du règne d’Élisabeth, alors que la population ne devait pas dépasser le chiffre de 3 millions et demi : « Le pain, dans tout le royaume, se fait avec telle ou telle espèce de grains dont la culture domine dans la localité ; néanmoins la classe aisée a généralement la provision de blé pour fournir à sa table, tandis que sa domesticité et les voisins pauvres doivent se contenter de seigle et d’orge ; et même en temps de disette plusieurs se nourrissent d’un pain fait avec des fèves, des pois, des criblures de grain ou toute autre substance à laquelle on mêle un peu de grain ; triste expédient auquel on recourt d’autant plus vite que l’on est plus pauvre et moins en état de se procurer mieux. » Et il ajoute : « Je n’affirmerai pas que l’expédient est mis en pratique aussi souvent dans les années d’abondance que dans celles de disette ; mais si j’avais à fournir les preuves, cela me serait facile. » Et plus loin : « L’artisan et l’ouvrier sont réduits à se contenter d’avoine, fèves, pois, criblures, ivraie, lentilles. »

En énumérant les désordres du royaume, un éminent lord justicier du Somershire raconte, en 1596 : « qu’on a exécuté dans une année quarante condamnés pour brigandages, vols et autres crimes ; qu’on a brûlé le poing à trente-cinq, que trente-sept ont subi la peine du fouet, et que vingt-trois prévenus ont été acquittés, et que, nonobstant un tel nombre de mises en jugement, l’action de la justice n’atteignait pas la cinquième partie des crimes qui se commettaient dans le comté. Les magistrats étaient contenus par la crainte qu’inspiraient les sociétés et les menaces de leurs affiliés. » Sir Francis Éden ajoute, et fort judicieusement, « que la cause probable de ces désordres est dans la difficulté de trouver de l’emploi pour l’excédant des bras que la culture ne peut occuper. »

C’était là en effet la cause réelle de la difficulté. L’Angleterre continuait encore à être une nation purement agricole, exportant des subsistances et important tout produit d’industrie manufacturière de la population riche des contrées qui bordent le Rhin. Elle avait alors peu de pouvoir d’association, peu de développement d’individualité, et peu de pouvoir dans sa population pour s’aider des précieux trésors de houille et de minerai qui gisaient sous ses pieds. Tant que manquent les usines, l’agriculture ne progresse que peu ; ce qui explique pourquoi le paysan anglais était mal veto, mal logé, et mangeait « de l’orge et du seigle, du pain noir, et le préférait au pain blanc, comme tenant plus longtemps à l’estomac et se digérant moins vite, tandis que les riches et les grands seigneurs vivaient dans des maisons sans vitres aux fenêtres, et que, dans le salon de la reine, on étendait du jonc au lieu de tapis. »

La culture, en grande partie, était confinée sur les sols les plus pauvres dont le rendement allait constamment diminuant, par suite de la nécessité d’envoyer leurs produits sur un marché éloigné. La fourniture d’aliments progressait peu, la circulation sociale languissait, la consommation étant lente à suivre la production. La population, cependant, augmentait peu à peu avec une force croissante de combinaison, laquelle force se manifeste par ce fait que depuis lors on ne rencontre plus dans la législation aucun acte du parlement imposant au travailleur l’obligation de travailler à un taux fixé.

An commencement du XVIIIe siècle, nous trouvons une population d’environ cinq millions ; elle a à peine plus que doublé dans l’espace de plus de trois siècles. Avec l’accroissement en nombre, il y avait eu accroissement du pouvoir de disposer des services de la nature, suivi d’un accroissement matériel dans la quantité des utilités à la disposition du travailleur. Et cependant même encore les modes d’emploi ne sont que peu multipliés. On continue à produire du grain pour l’exportation. La production du fer est très-grossière ; la plus grande partie de la demande est servie par le nord et l’est de l’Europe. La consommation est par conséquent très-faible ; elle reste ainsi jusqu’à peu près le milieu du siècle, époque où l’on applique la houille à fondre le minerai, l’homme acquérant ainsi de la force à un degré jusqu’alors inconnu. Vient la machine à vapeur, et au fur et à mesure que s’accroît la force, le producteur et le consommateur sont rapprochés de plus en plus l’un de l’autre. Le grain cesse d’aller au dehors, l’engrais cesse d’être perdu pour la terre sur laquelle il a poussé. La demande des services de l’homme devenant plus régulière, le capital grossit rapidement avec un accroissement correspondant de population, qui, pour la seconde partie du siècle, est quatre fois plus grand que celui de la première. La matière a donc revêtu par degrés la forme la plus élevée, celle de l’homme, avec un accroissement constant dans le pouvoir d’association, dans le développement des différentes facultés des hommes pris individuellement et dans la vitesse avec laquelle la consommation suit la production.

§ 8. — Salaire et production de la population de l’Écosse dans le passé et au temps présent.

Alors que la population de l’Écosse était au-dessous d’un million d’âmes, et par conséquent n’avait qu’un faible pouvoir de combinaison, quelle était sa condition ? Elle ne comptait pas moins que deux mille mendiants allant de porte en porte. L’homme y était l’esclave de la nature, et dans un état si déplorable, que Flechter de Saltoum ne voyait d’autre remède que de le faire l’esclave de l’homme. C’est une idée qu’a reproduite de nos jours, à propos du peuple anglais, un des écrivains anglais les plus distingués[3].

Les famines étaient alors fréquentes et sévères, étendant leurs ravages sur tout le pays. De 1693 à 1700, période qu’on a qualifiée « la plaie des sept années, » le mal fut si grand que des paroisses entières furent à peu près dépeuplées. Les famines de 1740 à 1782-83 furent remarquablement terribles ; grand nombre d’individus périrent de besoin[4]. On raconte que des fermiers eurent recours à l’expédient de saigner leur bétail « pour se nourrir de ce sang. » Et même, sans remonter au delà de soixante-dix ou quatre-vingts ans, la condition du paysan était telle qu’en s’imposant les plus rudes privations, à peine pouvait-il fournir à son existence sans acquitter la moindre rente au propriétaire du sol. Il était vêtu de l’étoffe la plus grossière ; son mobilier, ses outils de jardinage étaient pour l’ordinaire faits de sa main ; il vivait de la récolte du champ, généralement de l’avoine, des légumes, du lait. S’il ajoutait par hasard quelque peu de viande, c’était quelque pauvre animal, le rebut du troupeau, indigne d’aller figurer au marché[5]. L’état de la campagne était primitif au delà de ce qui se peut imaginer. Les terres de la meilleure qualité restaient en friche, ou cultivées sans aucun soin. L’éducation, les manières, l’habillement, le mobilier, la table de la noblesse étaient moins distingués, moins convenables, moins somptueux que parmi le vulgaire des fermiers de nos jours. Le peuple vêtu de l’étoffe la plus grossière, famélique et faisant la plus maigre chère, vivait dans de misérables huttes pêle-mêle avec le bétail.

Il n’y a pas un siècle, le chiffre des bœufs abattus pour la fourniture de villes telles que Glascow ou Édimbourg, était bien faible. L’usage était, dans chaque famille, d’acheter en novembre ce qu’on appellerait aujourd’hui une chétive bête à demi maigre, vache ou bœuf ; on salait cette carcasse et c’était la seule viande de boucherie dont on goûtât pendant tout le cours de l’année[6].

Avec plus de population et de richesse, on est arrivé à appliquer la culture à de meilleurs sols. Les professions ont été se multipliant, et s’est accrue la vitesse avec laquelle la consommation et la production se succèdent l’une à l’autre. Le résultat se manifeste par ce fait, que l’agriculture produit six fois davantage, tandis que la population a seulement doublé. De sorte qu’en moyenne chaque individu a trois fois plus qu’auparavant.

§ 9. — Plus le mouvement sociétaire est continu et régulier, plus il résulte instantanéité de la demande et économie du travail. Cette continuité est la preuve d’une civilisation réelle. La diversité de professions est indispensable à son existence. Déperdition de pouvoir, et pauvreté qui s’ensuit chez toutes les nations exclusivement agricoles.

Société ou commerce consiste en un échange de services. Parfois le service est direct ; par exemple : porter un fardeau pour quelqu’un. D’autre fois le service est indirect ; par exemple : transformer de la laine en drap. Sous cette dernière forme, l’homme qui a besoin d’un habit achète la laine et le travail qui a été dépensé à opérer la transformation.

Le pouvoir d’accomplir le service est la conséquence d’une consommation d’un capital sous forme d’aliments ; ce capital, s’il n’est employé à l’instant même, est perdu pour toujours. Moins vite la demande suit l’offre et plus il y aura déperdition de pouvoir. Plus la demande est instantanée, plus il y aura économie de pouvoir, et plus sera grande la somme de force.

Parmi les signes certains de civilisation, nous devons donc placer au premier rang cette continuité de mouvement de société qui permet à tous de trouver demande pour leurs forces physiques et intellectuelles ; et au premier rang parmi les nations du monde nous placerons la société dans laquelle la circulation rapide produit cet effet.

Pour qu’il se produise la diversité des emplois est la seule et indispensable condition. Sans elle il ne peut exister ni régularité dans la demande, ni continuité de mouvement, ni économie de l’effort humain, — ni augmentation de force. On en a la preuve dans ce rapide aperçu de l’histoire d’Angleterre, dans le mouvement de Sparte comparé à celui d’Athènes, dans celui de la France du moyen-âge comparée aux Pays-Bas, et dans celui de chaque nation du monde, selon qu’elle progresse ou décline en richesse, en force et en population.

Si nous prenons les différentes nations à l’époque présente pour les comparer l’une à l’autre, nous arrivons au même résultat que nous avons constaté en parcourant les différentes époques de l’histoire d’Angleterre. Dans l’Inde la demande du travail n’existe pas, et le peuple se vend volontiers pour être esclave à l’île Maurice. L’Irlande présente le tableau d’une constante déperdition de la force-travail ; les effets s’en manifestent par le vagabondage incessant d’une population malheureuse à la recherche d’un salaire de moissonneur, par l’émigration, par les famines et les maladies contagieuses. Il en est de même en Portugal et en Turquie, où il y a abondance de forces physiques et intellectuelles, sans que la demande y existe pour elles ; — de même à la Jamaïque, au Mexique, au Brésil, à Buenos-Ayres ; tous pays où vous trouvez un état de faits qui répond à celui que nous avons observé dans les premières époques de l’histoire anglaise, — le travailleur y étant le pur esclave de l’homme qui possède la terre, ou de celui qui fournit la nourriture et le vêtement à ceux par qui elle est cultivée[7].

D’autre part prenons la France et l’Europe du Nord en général, nous trouvons un état de choses bien différent. La continuité de circulation s’établit chaque jour davantage. La demande de l’effort humain suit de plus en plus la force-travail qu’elle produit. La faculté physique et intellectuelle se développe de plus m plus, et est de plus en plus économisée, et la force s’accroît de jour en jour.

À quelle cause rapporter ces différences ?

La réponse est dans le fait que les pays cités en premier lieu prennent exemple sur l’Angleterre, adoptant pour guides ces économistes qui enseignent que la rémunération du travail agricole tend à diminuer, — qu’en conséquence l’agriculture est la profession la moins profitable, — que la part proportionnelle afférente au propriétaire tend à s’accroître et celle allouée au travailleur à diminuer ; — la tendance vers un état d’esclavage allant croissant à mesure que la matière tend de plus en plus à revêtir la forme la plus élevée qu’elle peut prendre, celle de l’homme.

Les autres pays ont pris exemple sur la France — adoptant la politique de Colbert, qui vise à placer l’agriculture au premier rang — et pour cela imagine des mesures qui tendent à accroître le prix de la terre et du travail, tout en diminuant celui des utilités nécessaires pour la consommation du propriétaire et de l’ouvrier rural.

Si nous venons à l’Angleterre elle-même, nous nous trouvons dans la patrie des philosophes à qui le monde doit la théorie de l’excès de population, inventée tout exprès dans le but d’expliquer l’énorme déperdition de force qui résulte du manque de continuité dans la demande de cette force. Une fois c’est le maître d’usine qui ferme ses portes dans le dessein de faire baisser le prix de main-d’œuvre et des Denrées premières ; tandis qu’une autre fois des grèves prolongées portent à la fois la ruine chez l’ouvrier et chez celui qui l’emploie. La centralisation commerciale atteint là son point de perfection, et la centralisation et la stabilité sont entièrement incompatibles l’une à l’autre[8].


Considérons les États-Unis : la déperdition de la force-travail s’y montre plus grande qu’en aucun autre pays civilisé. La somme employée n’est pas même un tiers de la capacité d’effort produite. La consommation ne suivant que lentement la production, les marchés du monde entier sont toujours inondés de farine, de coton, de riz, de tabac ; d’où il suit que le pouvoir qu’ont ces utilités de commander l’or, l’argent, le plomb, le fer, le cuivre, l’étain, ou toute autre des productions métalliques de là terre diminue constamment — tandis que, dans l’ordre naturel des choses, il devrait constamment s’accroître.

Voulons-nous voir la déperdition la plus complète de force, considérons les années qui closent la période de libre échange qui suivit la cessation de la grande guerre européenne, alors que les ateliers se fermèrent partout, que les femmes et les enfants.périssaient faute de pain ; — considérons la périorale de libre commerce en 1842, alors que la demande de travail cessa complètement ; — considérons les années 1850-51, avant l’énorme importation de l’or californien, ou enfin la période actuelle, où la circulation est graduellement et constamment décroissante, où la production de nourriture et de vêtement va diminuant dans son rapport avec le chiffre de la population, et où le paupérisme suit une marche ascendante qu’on ne lui avait point encore connue.

Voilà ce qui est, et il en sera de même partout. Voyons l’Espagne ; nous y trouvons, en changeant de localité, les mêmes différences qu’aux États-Unis en changeant d’époque. Dans les provinces Basques fonctionnent deux cents usines à fer, et d’autres fabriques font une large demande de travail. Partout où le regard se porte, il reconnaît les caractères irrécusables d’une industrie riante et honnête, des villes et des villages qui s’améliorent et s’étendent, des routes bien entretenues, des ponts bien construits et des mines bien exploitées. Pour contraste frappant, voici l’Aragon, un pays purement agricole où la demande du travail n’existe pas. Il tire du dehors toutes les utilités achevées, il exporte des matières premières et des hommes[9].

L’homme qui doit porter son travail ou ses produits à un marché éloigné doit payer les frais de déplacement, et si la distance est telle qu’il y ait perte du tout dans l’opération, il aime mieux perdre sur place que perdre sur les grands chemins. Le transport d’un boisseau de blé, de pommes de terre ou de turneps, sur une route ordinaire dans ce pays, est d’un cent[10] par mille. Il s’ensuit qu’en saison ordinaire les deux dernières denrées ne peuvent se présenter sur un marché éloigné de trente milles, et le blé ne peut couvrir les frais d’une distance de cent milles. C’est encore pis pour le travail, cette utilité qui est absorbée dans l’action même du transport. En Biscaye, l’homme qui a le travail à vendre est tout proche de celui qui a besoin de l’acheter, en même temps que le producteur de pommes de terre a un consommateur sous sa main, d’où résulte la vitesse avec laquelle la consommation et la production se succèdent l’une à l’autre. Aragon et Valence ne présentent pas de débouchés, et il en résulte le manque de mouvement dans la société, la faible valeur de l’homme et la grande valeur des utilités achevées de toute sorte.

§ 10. — La continuité dans la demande du travail et le développement de commerce se trouveront dans les pays où s*opérera le plus de rapprochement entre les prix des denrées premières et ceux des utilités achevées.

Continuité dans la demande de travail, — vitesse dans la circulation des services, — commerce croissant ; ce sont là tout autant d’expressions différentes de la même idée. Pour les trouver il but s’adresser au pays, ou localités de pays, où les denrées premières et les utilités achevées tendent le plus à se rapprocher, — les premières entrant en hausse avec augmentation soutenue dans le prix du travail de la terre et de ses produits à l’état brut, — les dernières tombant en baisse avec augmentation soutenue de la faculté pour le travailleur de se procurer les nécessités, les conforts et même les agréments de la vie. Nous rendrons la chose plus sensible au lecteur par ce diagramme.

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À la gauche il n’existe pas et il ne peut exister de commerce, le trafic étant là le maître, et l’agriculture n’existant pas encore. Sur la droite, le commerce est rapide, le travail et la terre obtenant un prix élevé, tandis que les utilités achevées sont à bon marché.

Nous voyons la même chose dans toutes les régions du monde, lorsque nous passons d’États et de provinces qui sont exclusivement agricoles à ceux où l’emploi se diversifie, — où la circulation gagne en vitesse — et où l’agriculture devient une science. N’importe où tombera votre regard, vous trouverez la manifestation du fait que n’importe où tombera votre regard, vous trouverez la manifestation du fait que le progrès de la civilisation est en raison directe de la vitesse avec laquelle la consommation suit la production, et que dans le monde social ainsi que dans le monde physique la plus grande somme de force correspond à la continuité la plus parfaite du mouvement.

§ 11. — Plus la matière tend à revêtir sa forme la plus élevée, plus il s’ensuivra continuité et régularité dans le mouvement sociétaire, et économie de force.

La production consiste dans l’application des forces de la nature au service de l’homme.

Le pouvoir de commander ces forces résulte de la coopération ; et plus est parfaite la force d’association, plus s’étendra ce pouvoir. Pour que les hommes soient aptes à s’associer, il faut qu’il y ait différence, résultant de la diversité d’emploi.

Plus il existe de différences et plus la facilité de coopération augmentera et plus la consommation sera prompte à suivre la production.

Plus la matière tend à revêtir sa plus haute forme, celle de l’homme, et plus augmentera le pouvoir de maintenir le commerce ; moins il y aura déperdition de la force qui résulte de la consommation de nourriture, et plus s’accroîtra le pouvoir de chaque individu de produire quelque chose à échanger contre ce dont il a besoin, — offrant ainsi aux autres une incitation à exercer leur force musculaire ou intellectuelle.

Plus il y aura de forces fonctionnant, plus la circulation deviendra rapide et plus le pouvoir de production et d’épargne tiendra à s’accroître.

§ 12. — Erreurs des économistes modernes sur le travail productif et non productif. Tout travail est productif qui tend à mettre l’homme plus parfaitement en mesure d’approprier à son service les forces de la nature, — la richesse consistant dans l’existence de ce pouvoir d’appropriation. Plus s’accroît le pouvoir de l’homme sur la nature, plus est rapide le progrès d’accumulation.

La tendance de l’économie politique moderne a été de changer complètement le sens du mot richesse, limitant de plus en plus son application à ces utilités matérielles qui peuvent se vendre et s’acheter, limitant aussi la science elle-même à l’étude des actes qui comprennent la vente, d’une part, et de l’autre l’achat. Cela provient de ce qu’aucun des maîtres de la science n’a convenablement établi la différence entre les deux classes bien tranchées entre lesquelles surtout se divise la société, — les uns désirant opérer des échanges avec leurs semblables et entretenir ainsi commerce, tandis que les autres désirent opérer des échanges pour eux-mêmes et exercer la profession de marchand.

L’extension de la première classe, nous l’avons vu, tend à amener la parfaite fermeté dans le mouvement de la société, tandis que l’extension de l’autre tend nécessairement à produire ce qu’on appelle les encombrements, — le négociant y trouvant du profit par les variations qu’ils causent dans le prix du travail et des utilités, ce qui lui permet d’acheter à bon marché et de vendre cher. Il en est résulté que plusieurs économistes de l’école moderne se sont imaginé que, dans ce cas, la difficulté de vendre était la conséquence d’un excès de production, tandis que la cause réelle doit s’attribuer aux obstacles qui entravent la circulation. Faute d’avoir entrevu cette vérité le successeur de J.-B. Say enseigne qu’on ne doit plus, comme à l’époque d’Adam Smith, s’occuper exclusivement d’accélérer la production ; il faut s’occuper aujourd’hui de la gouverner, en la restreignant dans de sages limites. « Il ne s’agit plus, ajoute-t-il, d’une richesse absolue, mais relative ; l’humanité demande qu’on cesse de sacrifier au progrès de l’opulence générale les grandes masses de populations qui n’en peuvent profiter. Excès de population, excès de production marchent ici en se donnant la main, combinant leur effort pour produire ce qu’on qualifie parfaitement de « science fatale. »

De l’omission que nous venons de signaler il est résulté une différence considérable dans le vrai sens du mot production, dont on n’a jamais donné une définition claire et précise. Presque tous les économistes en limitent l’application à l’action de l’homme appliquée à quelqu’une des choses matérielles qui peuvent devenir objet d’achat et de vente, ce qui à son tour tend à confirmer la limitation de la science dans l’étude des lois qui gouvernent les hommes dans l’acte d’acheter et de vendre, laissant complètement en dehors cette immense part de transactions de l’humanité dans lesquelles les échanges s’accomplissent sans l’intermédiaire du marchand.

On a émis bien des opinions sur la division de la société en classes productives et improductives. Smith, Say et autres (comme nous l’avons dit)[11] ne placent la richesse que dans les objets matériels ; cependant ils ne peuvent nier que l’habileté de l’artisan, l’intelligence de l’ouvrier, la science du professeur, ne constituent une part, et la plus importante de la richesse d’une nation. Parmi les plus récents écrivains de l’école moderne on compte M. J.-S. Mill, dont la doctrine à ce sujet se trouve résumée dans le lissage suivant ; le lecteur y verra qu’il regarde comme non productif tout effort humain qui, bien que procurant à la société un avantage durable, n’aboutit pas à créer de la richesse matérielle.

« Dans le langage de l’économie politique tout travail est dit improductif quand il se traduit par une jouissance immédiate sans accroissement dans la masse des moyens de jouissances permanentes. De la même manière, il faut encore appeler improductif le travail même qui confère un profit permanent grand ou petit quand ce profit n’est pas accompagné d’une augmentation de produit matériel. Le travail qui consiste à sauver la vie d’un ami n’est pas un travail productif, à moins que cet ami ne soit un travailleur productif, produisait plus qu’il ne consomme. Aux yeux d’un homme religieux, sauver une âme est certes un service bien plus important que sauver une vie ; mais il ne s’ensuit pas que cet homme doive appeler le missionnaire ou l’ecclésiastique, travailleurs productifs, à moins que, comme les missionnaires du Sud l’ont fait quelquefois, cet ecclésiastique, ce missionnaire n’enseignent à leurs ouailles les arts de la civilisation en même temps que les doctrines religieuses, il est évident que plus une nation entretient de missionnaires et d’ecclésiastiques, moins elle a de produits destinés à l’entretien des autres citoyens, à la jouissance et à la consommation du reste de la nation tandis qu’au contraire plus elle dépense pour l’entretien d’agriculteurs et de manufacturiers pourvu qu’elle le fasse judicieusement, plus il lui restera de produits destinés à la satisfaction d’autres besoins. Tout égal d’ailleurs, une nation perd de sa masse de produits par les uns elle l’augmente par les autres[12]. »

La vérité étant simple, ce sont en général les idées amples qui sont vraies. Les idées complexes peuvent être en général regardées comme l’inverse de la vérité ; nous en avons la preuve à chaque pas que nous faisons dans la voie du savoir, — le progrès humain étant toujours, dis-je, à la recherche de termes qui, en raison de leur parfaite simplicité, suffisent pour couvrir tous les faits. Ce n’est point ici le cas. Le missionnaire est producteur « s’il ajoute les arts de la civilisation aux doctrines de la religion. » C’est-à-dire s’il apporte à la population des îles du Sud les charrues, herses et les autres instruments qui les mettront à même d’augmenter la quantité des produits matériels. Si au contraire il reste chez lui, se contentant de travailler à produire parmi ses ouailles un sentiment plus élevé de leur responsabilité vis-à-vis de leurs semblables et de leur Créateur, on doit le classer parmi les non-producteurs, quand bien même ses efforts auraient pour résultat de rendre sobre, industrieuse, économe, la petite communauté où avant son arrivée régnaient la turbulence, la paresse et la dissipation. Le travail de sauver la vie à un homme est improductif, tandis que celui consacré à augmenter le nombre des porcs ou rendre la pêche plus abondante, sera classé parmi les travaux productifs. Le tailleur qui fait un habit est producteur parce qu’il faudra du temps pour user l’habit, tandis que la société ne gagne rien au travail d’un Talma, d’une Rachel dont les produits son consommés aussitôt qu’émanés ; et cependant l’effet de ce travail est d’améliorer très-fort le goût de leur auditoire — et de contribuer à accroître la force d’association. Le peintre est producteur lorsqu’il fait un tableau ; il cesse de l’être lorsqu’il enseigne à des centaines d’élèves à produire des œuvres égales à la sienne. Lord Mansfield eût été producteur s’il eût fait des souliers, il s’est contenté de fonder un système de lois commerciales, il doit être regardé comme improducteur ; — Fourcroy et Chaptal, Davy et Berzélius sont des non-producteurs, — ils n’ont créé qu’une science ; mais le pharmacien que leurs découvertes ont mis à même de fabriquer une poudre de Seidlitz est un producteur. Watt, qui nous a appris à nous servir de la vapeur, et Fulton, qui nous a appris à en faire un agent de transport, sont des non-producteurs ; mais le fabricant de machines et de vaisseaux à vapeur est un producteur. Plus une nation entretient de missionnaires, plus elle entretient de Fourcroys, de Chaptals, de Watts ou de Fultons, et moins, nous affirme-t-on, il lui restera à dépenser pour d’autres choses, tandis que plus elle convertit sa population en purs agriculteurs et fabricants, « plus elle aura pour chacun des autres besoins. » Tel est le résultat étrange auquel le caractère grossièrement matérialiste des doctrines de l’école Ricardo-Malthusienne a conduit un écrivain qui tient, à si juste titre, un rang très-élevé parmi les économistes de l’Europe.

Le travail est productif s’il tend à développer chez l’homme le pouvoir de diriger pour son service les forces de la nature, — c’est-à-dire le pouvoir de constituer la richesse. Et c’est le résultat des efforts du missionnaire, dans sa patrie ou au loin, des efforts de l’homme qui sauve la vie de son voisin, des efforts de Watt, de Fulton, de Fourcroy et de Berzélius, et plus une nation entretiendra de tels hommes, plus certainement elle aura « de quoi fournir à d’autres dépenses, » — la consommation deviendra plus prompte à suivre la production, et se développera davantage le pouvoir d’accumulation.

  1. Le boisseau, bushel américain, équivaut à 36 litres 34 centilitres français.
  2. Inglis. Ireland in 1835.
  3. Carlyle. Latter-Day Pamphlet.
  4. Sainclair. Statistical accounts of Scotland. vol. VI, p. 121.
  5. Rév. M. Smith, cité par Mac-Culloch, Statistics of the British Empire, vol. I, p. 509.
  6. Rév. Dr Playfair, cité dans Edimburg Review, vol. LXVI, p. 57, 60. Edimburg-Review, n° cxxvi, p. 173.
  7. La population de la Jamaïque est libre de nom, mais il n’y a pas de liberté de fait possible sans le commerce qui résulte de la diversité d’emploi, comme nous le montre le rapport suivant fait sur la condition actuelle de l’île.
      « Une pétition récente, adressée au ministre d’État anglais, signale à son attention l’état de dissémination et la détresse qui pèse chaque jour davantage sur la population entière, et a réduit à la misère la plus complète un grand nombre d’habitants. La pétition est signée par M. Chitty, ex-président des assises trimestrielles et retraité ; M. Pinnock, négociant de Kingston ; M. Phinéas Abraham, l’associé le plus âgé de la maison Abraham et G. de Falmouth ; M. Hogdson, le chapelain du pénitencier général ; et M. Valpy, avocat, neveu du dernier lord justicier sir Joshua Rowe. Ils déclarent que la condition de la colonie est on ne peut plus déplorable, qu’on touche à une banqueroute et à une ruine générale ; que les terres n’ont nulle valeur que celle de la propriété bâtie ; on ne trouve point à emprunter même sur hypothèque. Les articles nécessaires de la consommation sont presque tous importés des États-Unis, tandis que les produits naturels sont négligés. L’argent sort du pays faute d’objet pour répondre à l’échange. Ils ajoutent que la condition industrielle des habitants est tombée au plus bas, et que leur condition morale et sociale n’est pas plus élevée.
  8. Entre nos îles noires des Indes orientales et notre blanche Irlande, entre ces deux extrêmes, la paresse qui refuse de travailler et la famélique inaptitude à trouver du travail, quel monde en avons-nous fait avec notre culte effréné de Mammon, notre bienveillante philanthropie et nos bavardages absurdes et athées ? L’offre et la demande — laisser faire, principe de volonté, le temps arrangera tout — jusqu’à ce que l’existence industrielle de l’Angleterre semble tout près de devenir un affreux marécage exhalant des miasmes pestilentiels au moral et au physique, un hideux Golgotha vivant oh les âmes et les corps sont enterrés tout vifs ; une sorte de gouffre de Curtius qui communique avec les profondeurs du néant et comme le soleil n’en avait jamais vu… Trente mille ouvrières à l’aiguille, de vraies parias, travaillant à mort, trois millions de pauvres pourrissant dans une oisiveté forcée et aidant lesdites ouvrières à l’aiguille à mourir : ce ne sont là que des item dans le triste grand-livre du désespoir. Trente mille mauvaises femmes sont plongées dans ce gouffre putréfiant d’abominations. Elles sont une illustration que dans Londres de l’universel marais de ce Styx de la vie industrielle anglaise ; elles se sont accumulées en un nombre tel dans ce gouffre du chagrin (Carlyle, Latter-Day Pamphlet).
  9. Westminster Review, juillet 1858. Notice of Wilkomm’s Wandering in Spain.
  10. Le cent américain équivaut à 1 centime 1/5 français.
  11. Voy. vol. I, ch. 6, § 4.
  12. Mill. Principes d’économie politique liv. I, ch. 3, § 4. Traduction de Courcelles-Seneuil, Guillaumin et Cie. — Paris, 1854.