Principes de la science sociale/26

Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 177-207).


CHAPITRE XXVI.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — L’Union américaine est un pays « d’anomalies, » — son système social tendant à la centralisation et à l’esclavage, tandis que son système politique est basé sur l’idée de décentralisation et de liberté. Tendance naturelle à l’association et la combinaison. Elle est contrariée par une politique nationale tendante à la dispersion.

La France est un pays « d’anomalies », ce qui provient de ce que son système social et son système politique sont perpétuellement en guerre. — le premier tend à augmenter la valeur de la terre et de l’homme, et le second tend à diminuer la valeur des deux. L’un tend à créer des centres locaux et à établir la liberté ; l’autre à centraliser richesse et pouvoir dans la capitale et à réduire les hommes à la condition de pures machines.

Dans l’Union américaine aussi, nous trouvons un pays « d’anomalies », ce qui provient de ce qu’elle a un système social qui tend à la centralisation et à l’esclavage en face d’un système politique basé sur l’idée d’activité locale et de parfait self-gouvernement, gouvernement personnel. En France, un système social sensé va corrigeant graduellement les erreurs du système politique, avec tendance constante vers l’accroissement de liberté ; tandis qu’aux États-Unis, l’erreur sociale va l’emportant par degrés sur la vérité politique, avec tendance croissante à disperser l’homme, — à absorber les centres locaux d’action, — à centraliser le pouvoir dans les grandes cités, et à asservir davantage ceux qui travaillent au vouloir de ceux qui vivent de l’exercice de leurs pouvoirs d’appropriation. Les premiers parmi les nations à déclarer « que tous les hommes sont nés égaux, » ils sont aujourd’hui seuls parmi les nations civilisées à compter chez eux des écrivains distingués qui affirment « que la société libre a fait complètement faillite, — que « l’esclavage », tant de l’homme blanc que du noir, est « une institution légitime, utile et convenable », — et que c’est un devoir de s’efforcer, « non-seulement de le maintenir là où il existe, mais de l’étendre aux pays où il est encore inconnu.

Dans aucun pays du monde le système politique — basé, comme il l’est, sur l’idée de centres locaux faisant contrepoids à la grande attraction centrale, — ne correspond d’aussi près à ce système merveilleusement beau établi pour le gouvernement de l’univers. Aussi dans aucun les tendances naturelles de l’homme vers l’association et la combinaison avec ses semblables ne se manifestent autant. Si nous cherchons le type du système, nous le trouvons dans « l’abeille », c’est-à-dire dans l’union des membres plus anciens d’une colonie en vue de construire les logis auprès d’eux pour de nouveaux arrivants ; — partant de ce point on le retrouve dans chaque opération de la vie. Il faut rouler les troncs d’arbre, élever le toit de la grange, ou battre le blé : tous labeurs qui exigeraient de rudes fatigues du colon solitaire, mais allégés par l’assistance des efforts combinés de ses voisins. Le surcroît qui s’adjoint à la population n’a probablement amené avec lui ni cheval, ni charrue ; mais un voisin prête l’une, un second voisin prête l’autre. Ainsi, chaque nouvel arrivant est vite en état d’acquérir lui-même les deux : cheval et charrue. On a besoin d’un bâtiment pour le culte, tous tant méthodistes qu’épiscopaliens, baptistes ou presbytériens, s’unissent pour le construire ; sa chaire sera occupée par les prédicateurs qui parcourent les solitudes. L’Église, — favorisant les relations de voisinage, — favorise l’habitude d’association ; tandis que l’enseignement qui s’y prêche favorise l’amour de l’ordre ; et bientôt la colonie se couvre de maisons d’assemblée. Dans l’une, les baptistes, et dans l’autre les presbytériens, se réunissent pour écouter le personnage qu’ils sont convenus de choisir pour leur prédicateur. Si l’une de ces maisons brûle, la congrégation trouve toutes les autres du voisinage à sa disposition, jusqu’à ce que le sinistre soit réparé. » Un jour on s’associe pour faire des routes ; on tient des assemblées pour décider qui dirigera leur construction et leur réparation, et qui recueillera les contributions nécessaires. — Un autre jour on s’assemble pour élire la représentation au conseil du comté, à l’assemblée de l’État ou au Congrès de l’Union. — Ensuite on arrête où se construira la maison pour l’école, qui sera chargé de recueillir les fonds nécessaires ou de choisir les livres pour la petite bibliothèque qui servira aux enfants à appliquer avec avantage à eux-mêmes le savoir-lire acquis chez le maître d’école[1]. — Et puis voici que se créent des associations pour assurance mutuelle contre les voleurs de chevaux et contre l’incendie, ou pour de petits fonds d’épargne, prenant le nom de banques, où l’homme qui veut acheter un cheval ou une charrue trouve à emprunter la petite somme dont il a besoin. — De petites fabriques naissent, qui ont un ou deux propriétaires, et qui grandissent, et dans lesquelles tous les petits capitalistes du voisinage, cordonniers, couturières, fermiers, avocats, veuves et orphelins ont un intérêt ; de petites villes se forment, où chaque habitant possède sa maison et son terrain, et se trouve ainsi directement intéressé à leur bonne administration et à tout ce qui tend à leur progrès, —chacun sentant que le point le premier et le plus important de tous est une complète sécurité dans la jouissance des droits de la personne et de la propriété. L’habitude d’association exerce ainsi l’influence la plus bienfaisante sur chaque action de la vie, et elle se montre surtout là où population et richesse sont le plus abondantes — dans les États de la Nouvelle-Angleterre. Vous voyez là un réseau d’association tellement supérieur à tout ce qui est connu ailleurs, qu’il n’y a même pas de comparaison possible. L’armateur et le marchand, et le capitaliste le plus éclairé comme le moins actif, contractent avec le patron dans la propriété d’un navire, et font société avec l’équipage pour le partage de l’huile obtenue. Le grand marchand, le petit capitaliste, le mécanicien, le maître fondeur, le machiniste, l’ouvrier, la jeune fille qui conduit un métier, se partagent la propriété de la grande usine, — combinant leurs efforts pour faire que le travail de chacun et de tous produise beaucoup plus d’étoffe. Regardez n’importe où dans les États du Nord, vous trouverez la même tendance à la combinaison d’action ; et cependant, n’importe où vous regardez, vous trouvez un état de choses qui « fait contraste » frappant avec tout ceci, comme nous allons voir.

La population de l’Union est aujourd’hui (1856) de vingt-sept millions d’âmes, et la superficie comprise entre les États et territoires du littoral atlantique et ceux qui bordent immédiatement le Mississippi dépasse un million de milles carrés, ou 640.000.000 acres, dont chaque acre pourrait nourrir et habiller un homme adulte : et cependant l’on voit les hommes, par dizaines et centaines de milles, s’en aller au Kansas et à Nebraska, dans l’Oregon et en Californie, pour s’approprier plus de terre, laissant derrière eux les sols les plus riches encore non drainés, et commençant l’œuvre de culture sur les terres plus élevées et plus sèches de l’ouest, loin de tout marché, et ne pouvant, dans les circonstances actuelles, fournir qu’une faible rémunération au travail[2].

L’homme a tendance naturelle à combiner ses travaux avec ceux de son semblable, sachant qu’à deux on roule un tronc qu’à soi seul on ne peut ni rouler ni soulever. Là, cependant, on voit les hommes s’éloigner de leurs semblables et chacun cherchant à rouler son propre tronc pour sa maison, car le soulever est une tâche qui dépasse ses forces. Le travail de chacun se perd ainsi sur la route, et se trouve dépensé sans profit à la fin de la journée.

L’homme a tendance naturelle à combiner sa hache avec la bêche de son voisin, prêtant l’une et empruntant l’autre ; là cependant l’homme à la hache s’éloigne de celui qui a une bêche.

Sa tendance naturelle est de commencer sur le sol maigre au flanc de la colline et de descendre jusqu’au sol riche qui est au pied, recueillant de l’engrais sur l’un afin d’enrichir l’autre ; mais là il s’éloigne des sols riches qu’il après de lui, pour aller chercher les sols pauvres qui sont au loin.

Sa tendance naturelle est de combiner avec ses voisins pour améliorer les anciennes routes ; mais là il s’éloigne à une distance qui nécessite l’application de son travail à en ouvrir de nouvelles, laissant les anciennes sans amélioration, d’où suit qu’il en a deux à entretenir au lieu d’une.

Sa tendance naturelle est de combiner avec ses voisins pour améliorer la nature de l’éducation dans les vieilles écoles ; mais là il s’éloigne de ses voisins pour aller dans des localités où il n’y a pas d’école et où il ne peut y en avoir que lorsque lui-même en construira.

La tendance naturelle est de s’attacher aux anciens lieux, aux anciens logis, adoucis par le temps, et sanctifiés par le souvenir de ceux qui les ont habités avant lui ; mais là il s’en éloigne pour aller se tailler de nouveaux pénates dans les forêts dont la rudesse sauvage est quintuplée par le souvenir de ceux qu’il a quittés, et qu’occupent les amis de ses premières années.

Pourquoi cela ? Comment se fait-il que des hommes quittent la partie ouest de New-York, où les routes courent parmi de riches terres couvertes d’épaisses forêts, et dans des fonds de vallées qui n’ont besoin que d’un drainage pour livrer à la culture les plus riches sols du globe ; pour aller dans l’ouest, où il leur faut cultiver de pauvres sols, loin du marché, dont le faible rendement diminue chaque année, par suite de l’obligation de dépenser sur la route l’engrais fourni par les chevaux ou les bœufs employés à l’œuvre de transport, tandis que le grain lui-même va se faire consommer au dehors, ne laissant rien qui fasse retour au sol ? Comment se fait-il que par cette riche contrée, avec ses canaux et ses chemins de fer, ses villes et ses télégraphes, la population a cessé d’augmenter et la propriété foncière va de jour en jour se consolidant, ce qui est toujours une preuve d’un déclin de richesse et de pouvoir ?

La réponse à ces questions et la cause de toutes les anomalies que nous venons d’exposer se trouve dans le fait que la politique du pays s’est obstinément opposée au développement de commerce et a toujours favorisé l’établissement de la suprématie du trafic.

§ 2. — Tendances premières à l’adoption de la politique protectionniste de Colbert. Elles sont renforcées par la conduite oppressive des parties dans la grande guerre européenne. Caractère variable de la politique américaine depuis la fin de cette guerre.

La tendance à la décentralisation et à la liberté est en raison directe du rapprochement entre les prix des produits bruts de la terre et ceux des utilités en lesquelles ils sont convertis. En Allemagne, Russie, Danemark et Suède, comme le lecteur a vu, l’écart entre eux va diminuant, avec grande augmentation de commerce. En Irlande, Inde, Jamaïque et autres pays, il s’accroît graduellement avec accroissement constante du pouvoir du trafic. Dans la première de ces deux sections d’États, marchant dans la voie française, la politique suivie a été celle de Colbert, et les objets qu’on a cherché à atteindre ont été ceux indiqués par Adam Smith, comme nécessaires à l’amélioration de l’homme, considéré comme un être moral et responsable. Dans l’autre section qui marche, non sur les traces, mais sous la direction de l’Angleterre, la politique a été celle qu’Adam Smith, à l’époque où on l’infligea aux colonies, dénonçait comme étant une violation des droits les plus sacrés de l’humanité.

La politique des États-Unis d’Amérique n’a été en harmonie avec aucune des deux ; et pourtant la cause de leur révolution se trouvant dans la détermination de s’affranchir du système qui depuis a conduit à un tel épuisement de l’Irlande et des Indes, on aurait pu tenir, comme de certitude absolue, qu’ils auraient suivi la direction indiquée par Colbert, et adopté des mesures en vue d’amener le consommateur à côté du producteur, et de se soustraire à la première et la plus oppressive des taxes, celle du transport. Telles furent, en effet, les premières tendances du gouvernement, comme on le voit par le rapport étudié d’Alexandre Hamilton, secrétaire de la trésorerie pendant l’administration de Washington, dans lequel il dit : « Que non-seulement la richesse mais l’indépendance et la sécurité d’un pays semblent matériellement liées à la prospérité manufacturière. » Et il ajoute : « Chaque nation doit, en vue de ces grands objets, s’appliquer à posséder chez elle tout ce qui est essentiel à l’approvisionnement national. » Et il entend par là « les moyens de subsistance, de vêtement, et de défense. » Et plus loin : « Bien qu’il soit vrai que l’effet immédiat et certain de règlements contrôlant la concurrence faite par la fabrique étrangère à la fabrique domestique, est une hausse de prix, il est généralement vrai qu’en définitive c’est le contraire qui résulte de toute prospérité industrielle. Lorsqu’une industrie domestique est arrivée à sa perfection et à occuper un nombre convenable de bras, elle devient invariablement moins chère. Libre qu’elle est des lourdes charges qui frappent l’importation des marchandises étrangères, elle produit à meilleur marché, et par conséquent manque rarement, ou même ne manque jamais de vendre, avec le temps, à plus bas prix que se vendait l’article étranger pour lequel elle est un substitut. Le concurrence intérieure qui s’établit aussitôt chasse tout ce qui peut ressembler à un monopole, et par degrés abaisse le prix de l’article au minimum d’un profit raisonnable pour le capital employé. » — « Ceci, dans son opinion, est d’accord avec la raison de la chose et avec l’expérience[3].

La grande guerre d’Europe avait déjà commencé, et ses effets se firent promptement sentir par une augmentation dans la demande des subsistances, — fournissant au fermier un marché temporaire, et le relevant pour un temps de la nécessité de réfléchir sur le fait que la valeur de sa terre est tout à fait dépendante de son exemption de la taxe de transport. Le temps cependant apporta le correctif de ces erreurs sous forme d’ordres du conseil, de règlements, décrets de Berlin et de Milan, — mesures ayant pour objet l’annihilation des droits de tous les pouvoirs non engagés, d’un côté ou d’un autre, des grands partis de la guerre. C’était « la bonne vieille règle, le simple plan : Prenne qui peut, et conserve qui peut, » — se substituant à la loi universellement reconnue des nations[4].

Le pavillon américain chassé de nouveau de l’Océan, il devint nécessaire pour notre propre défense — d’interdire les relations avec l’un et l’autre parti du débat. Le besoin pressant de drap, de fer et d’autres utilités força la population de fabriquer pour elle-même ; mais le premier pas étant toujours le plus coûteux et le moins productif, le progrès fut nécessairement lent, — car la politique entière du pays avait, jusqu’alors, été hostile à la diversité des emplois et à l’introduction de l’outillage nécessaire pour obtenir le service de la vapeur et d’aucune des forces de la nature, sauf la simple exception du vent pour pousser les navires. La nation était donc pauvre, et si pauvre lors de la déclaration de guerre contre la Grande-Bretagne, en 1812, que son impuissance de s’habiller elle-même poussa le gouvernement à l’expédient de s’emparer de l’île Amélia, une possession espagnole de la côte de la Floride, dans la vue unique et spéciale de mettre les citoyens à même d’éluder ses propres lois, — d’introduire dans l’Union certaines cargaisons de drap et de couvertures, dont l’importation régulière était interdite par les lois de non-intercourse émises comme représailles des ordres en conseil[5].

La guerre qui suivit produisit des effets semblables à ceux qu’on observa sur le continent européen, — la construction d’usines et de fourneaux en bon nombre, et l’ouverture de plusieurs mines, — ce qui fournit un marché si considérable pour les subsistances, la laine et les autres produits bruts de la terre, qu’on ne tarda pas à voir le prix de la farine plus haut qu’il n’avait jamais été par le passé, quoique le négoce d’exportation eût presque entièrement cessé. Au retour de la paix cependant, les fabriques en général, sauf celles des grosses cotonnades, furent abandonnées à leur sort et tombèrent bientôt sous la concurrence étrangère. Ici, comme par toute l’Europe, l’outillage fut mis hors d’usage, les propriétaires ruinés et les ouvriers congédiés. Ainsi fut perdue pour la nation la masse entière de ce capital considérable d’habileté et d’expérience, qui, dans les quelques années précédentes, avait été accumulé au prix de tant d’efforts.

Le commerce alors déclina graduellement, et le trafic devint de nouveau le maître des fortunes de la population, avec un grand déclin de la valeur du travail et un tel abaissement de la valeur de la terre, qu’on la vendit par le pays à des prix qui ne dépassaient pas le tiers ou même le quart de ce qu’on en obtenait auparavant. La détresse universelle apporta avec elle un remède sous la forme du tarif demi-protecteur de 1824, que suivit celui réellement protecteur de 1828, par lequel la politique de Colbert fut pour la première fois établie comme celle de l’Union américaine. Des remontrances et la résistance à craindre de la part des États producteurs du coton firent abandonner cette politique avant une expérience de cinq années complètes, et au commencement de 1833, on la suspendit par le tarif de compromis, en vertu duquel la protection fut graduellement retirée, et dut cesser entièrement en 1842. Avant ce terme expiré cependant, le commerce avait presque entièrement cessé d’exister, — la demande pour le travail avait disparu, et avec elle le pouvoir d’acheter les produits du travail. La détresse universelle amena un changement d’administration, suivi d’un changement de politique, la protection étant de nouveau, en 1842, adoptée comme loi du pays. Cependant, en 1846, nouveau virement : — la protection est à un degré considérable retirée. Ici cependant nous pouvons remarquer la tendance graduelle vers son adoption finale et complète, se manifestant dans le fait que, tandis que le chiffre 20 % avait à l’occasion précédente été pris comme étalon de revenu. celui de 30 % fut de nouveau plus généralement adopté comme le taux dans tous ces cas où l’on croyait que la protection pourrait être nécessaire.

En résumé, on peut affirmer aujourd’hui que l’avantage de la protection a été reconnu dans chacun des tarifs depuis la formation de la Constitution fédérale en 1789, et qu’elle a plus ou moins existé à toute heure, sauf pour quelques semaines en 1842, mais qu’elle n’a été que dans deux occasions rendue adéquate à l’accomplissement de l’objet qu’on avait en vue, — celui d’élever le prix des produits bruts de la terre, et d’abaisser ceux des objets manufacturés. Dans ces deux cas — de 1828 à 1833 et de 1842 à 1846, les lois furent rappelées presque au moment où elles avaient bellement commencé à produire leur effet.

§ 3. — La politique de Colbert et de Cromwell adoptée en ce qui regarde la marine. Liberté de trafic obtenu par le moyen de mesures protectrices.

Telle est l’histoire des États-Unis, considérée sous le rapport de cette grande question du rapprochement du consommateur et du producteur, et de l’affranchissement qui s’en suit pour la terre et son possesseur de la taxe épuisante de transport, le tout s’opère au moyen de cette simple recommandation d’Adam Smith, d’opérer la combinaison de tonnes de subsistances avec des tonnes de coton, — ce qui rend les deux produits aptes à voyager à bon marché, « jusqu’aux points du globe les plus lointains. Lorsque cependant nous arrivons à la question du transport lui-même, nous trouvons une politique différente. Ici Colbert et Cromwell sont pris pour guides ; — la politique des lois de navigation de la Grande-Bretagne est adoptée dans toute son étendue et poursuivie avec une ténacité qui n’a été surpassée nulle part ailleurs. La construction domestique, en fait de négoce étranger, a reçu protection suffisante, et, dans le marché domestique, la navigation étrangère a été entièrement prohibée ; on a vu l’effet dans l’établissement d’une marine marchande qui n’a pas son égale dans le monde, tant sous le rapport des navires eux-mêmes que sous celui des hommes qui les commandent[6].

Une protection adéquate et longtemps soutenue sur le marché étranger, et la prohibition de concurrence sur le marché domestique ont ici produit, par rapport aux navires, précisément l’effet que nous avons déjà constaté par rapport au drap et au fer en Angleterre, France, Allemagne et autres pays soumis à notre examen, — celui de mettre les navires à bon marché, tandis que la matière première — le bois — a fermement gagné en prix.

Cependant le résultat ne s’est point borné à cela. Les lois de Cromwell avaient pour objet de donner aux navires anglais des avantages dans le négoce de la Grande-Bretagne avec le monde entier, et ainsi d’exclure les autres navires de la concurrence même pour le négoce de leurs pays respectifs. L’objet des lois américaines était d’établir une égalité de droits sur l’Océan et dans les ports de la Grande-Bretagne. « Pour s’opposer à cette tentative, dit M. Mac-Culloch, on avait essayé de plusieurs moyens, qui tous avaient échoué. » — « À la fin, continue-t-il, il devint clair pour chacun que nous étions engagés dans une lutte inégale, et que notre politique avait en réalité l’effet de donner un avantage à l’importation des objets manufacturés des autres pays dans les États-Unis, et d’exclure ainsi graduellement nos manufactures et notre marine des ports de la république ; » — et alors l’égalité des droits fut accordée tout à fait à contre-cœur. L’exemple ainsi fourni par les États-Unis fut promptement suivi par la Prusse, et la liberté de négoce fut ainsi conquise au moyen de la protection, — la même protection au moyen de laquelle l’Allemagne, la France et d’autres pays vont aujourd’hui conquérant la liberté de commerce.

Ici encore se présente une de ces « anomalies dont nous avons parlé. De toutes les occupations de l’homme, le transport est celle qui tend le moins à développer l’intelligence ; et plus les énergies d’un pays sont poussées dans cette direction, plus s’accroît la tendance vers la centralisation, la faiblesse et l’esclavage. De toutes les communautés européennes qui s’y sont consacrées, la Hollande et l’Angleterre sont seules à survivre, — et toutes deux déclinent en puissance d’année en année. De toutes les occupations, la conversion est celle qui tend le plus à diversifier les emplois, développer l’indi- . vidualité, améliorer l’agriculture et les connaissances ; et plus les pouvoirs d’un pays seront libres de prendre cette direction, plus s’accroîtra la tendance à développer les trésors de la terre, — à créer des centres locaux, — et à établir la parfaite liberté pour l’homme. L’un, le transport, tend à établir la suprématie du trafic, tandis que l’autre, la conversion, tend à développer le commerce ; et pourtant, tout en adhérant fermement à la politique qui vise à mettre le fermier à même d’atteindre vite le marché, ce n’a été en général que comme occasion de lever un revenu qu’on a jamais donné attention à celle qui cherche à amener le marché près du fermier, et à le délivrer tout à fait de la taxe de transport. Nous trouvons là une grande et fondamentale anomalie, de laquelle sont nées toutes les autres en question, dont la dernière et la plus grande se trouve dans le fait que c’est chez le peuple le plus libre du monde que l’esclavage du travailleur est prêché comme un avantage positif pour lui et pour la société dont il est membre[7].

§ 4. — Politique américaine, généralement en plein accord avec les doctrines de l’école anglaise. Il s’ensuit déclin dans les prix des denrées brutes de la ferme.

La tendance vers le progrès de civilisation est partout en raison directe du rapprochement entre les prix des produits bruts de la terre et ceux des utilités en lesquelles ils sont convertis, la pierre de touche de la valeur de chaque mesure doit se chercher dans sa tendance à amener ou à empêcher ce rapprochement. À ce point de vue, la protection étendue à la navigation paraîtrait avoir produit un bien sans mélange, — le prix des navires ayant fermement baissé, tandis que celui du bois de charpente a été en hausse soutenue ; et le fermier ayant trouvé les frets s’abaissant d’année en année, en même temps qu’un marché se créait pour des parties de ses bois, qui autrement n’auraient eu nulle valeur.

Quant aux produits du travail consacré à la culture, — ce travail qui, dirigé convenablement, tend le plus à développer l’intelligence et améliorer le cœur, — il en a été autrement ; et par la raison que la politique du pays a visé presque entièrement au trafic, à l’exclusion de toutes mesures tendant à favoriser le commerce. Les prix des matières brutes ont constamment baissé, et par la raison que les obstacles au commerce se sont accrus alors qu’ils auraient dû diminuer.

Voici quel a été le prix moyen de la farine à partir du commencement du siècle :

Cinq années finissant en   Dollars
1805 9.95
1810 7.50
1815 11.60
1820 9.15
1825 6.20
1830 6.20
1835 5.70
1840 7.87
1845 5.00
1850 5.54
Année
1850 5.00
1851 4.77
1852 4.24 [8]

En prenant les moyennes pour dix années nous avons :

Cinq années finissant en   Dollars
1810 8.72
1820 10.37
1830 6.20
1840 6.20
1850 6.78
Année
1850 5.27
1851 4.77
1852 4.24

Les faits ainsi présentés sont des plus remarquables, et dignes de l’extrême attention du lecteur. La moyenne la plus élevée se trouve dans la période de 1810 à 1815, dans celle où il n’existait, à la lettre, point de négoce avec l’étranger ; et où les énergies du pays étaient dirigées plus qu’elles ne l’avaient jamais encore été, vers l’établissement du commerce[9]. Un marché domestique avait été rapidement créé, on peut juger de son étendue d’après ce fait que la manufacture cotonnière, qui, en 1805, n’avait demandé qu’un simple millier de balles, en absorba, en 1815, jusqu’à 90.000[10].

Avec le retour de la paix cependant, la politique du pays a changé, et à partir de la date de ce changement nous avons un abaissement non interrompu jusqu’en 1852, juste avant l’ouverture de la guerre de Crimée, où il atteint le plus bas point du siècle, et probablement le plus bas mentionné dans l’histoire du pays, ce qui prouve une augmentation soutenue des obstacles se plaçant entre l’homme qui produit le blé et celui qui a de l’argent pour l’acheter. C’est précisément l’inverse que nous avons vu advenir en France où le prix moyen du blé, pour une période de trente-cinq années finissant en 1848, reste à peu près stationnaire, quoiqu’un peu plus élevé, vers la fin de la période qu’à son début[11]. De même aussi pour la Russie et l’Allemagne : dans la première, le prix du blé dans la décade d’années finissant en 1852, est moitié plus élevé qu’il ne l’a été dans celle finissant en 1825[12], tandis que dans l’autre nous trouvons la moyenne se maintenant avec une fermeté qui contraste fortement avec les changements extraordinaires survenus dans ce pays, comme le montre le tableau suivant :

Moyenne du blé en Prusse
par scheffel[13].
Dollars ____ Moyenne de la farine
exportée de US Dollars.
1816-25 ____ 66 10/12 groschen 1.48 7.57
1826-35 55   5/12 1.23 5.95
1836-45 62   5/12 1.39 6.43
1846-51 73   9/12 1.63 5.41
1852 68   6/12 1.51 4.24[14]

Dans l’une, le prix vers la fin est plus élevé que dans les précédentes périodes, tandis que dans l’autre, il est tombé à un prix plus que moitié.

Le cours des événements dans les pays en progrès de l’Europe, ceux qui marchent dans la voie française, est donc exactement le contraire de ce qui s’observe ici ; mais si nous cherchons un cas qui soit exactement analogue, nous le trouverons en étudiant ce qui se pratique dans l’Irlande ou l’Inde, le Portugal et la Turquie, pays qui suivent la voie anglaise. Chez eux tous les prix des matières brutes et ceux des utilités achevées vont s’écartant de plus en plus les uns des autres, avec un abaissement constant de la valeur de l’homme et de la terre, et la difficulté de plus en plus croissante d’obtenir la nourriture et le vêtement nécessaires à l’entretien de l’homme. Comme eux, les États-Unis vont tombant d’année en année de plus en plus dans la dépendance du trafic, et dans l’inaptitude à entretenir commerce entre eux-mêmes.

§ 5. — Les faits observés correspondent exactement avec ceux observés en Angleterre, aussi longtemps que celle-ci a continué à exporter les denrées brutes du sol.

En nous reportant à l’Angleterre d’il y a un siècle, nous trouvons précisément le même état de faits et résultant de causes précisément semblables : une dépendance croissante des marchés lointains, accompagnée de la nécessité croissante de se servir de l’outillage du transport, marine et roulage, matelots et rouliers. Le prix du blé y tombe régulièrement jusqu’à ce qu’enfin il atteigne le point très-bas de 21 sh. 3 d. par quarter ; tandis que les objets manufacturés continuent à avoir des prix élevés. Aussitôt cependant qu’un marché domestique est créé, le prix s’élève ; il est presque double dès la première décade, et puis il monte à une moyenne de 51 sh. 3 d., et reste à ce point ou à peu près pour vingt-cinq années[15]. Le drap et le fer pendant ce temps tombent à meilleur marché ; manifestation d’un rapprochement soutenu entre les prix, la preuve la plus incontestable de toutes, d’une civilisation qui avance.

La quantité totale de subsistances pour laquelle la Grande-Bretagne avait alors besoin du marché étranger, était insignifiante au dernier point ; l’exportation moyenne, dans la décade qui finit en 1755, lorsque le prix était le plus bas, n’ayant été que 4.000.000 boisseaux seulement ; et cependant toute faible qu’elle était, la nécessité d’aller au dehors pour la vendre produisait le plein effet que nous avons indiqué. Le marché régulateur de cette époque était la contrée sur le Rhin, alors le grand siège des manufactures, et plus était forte la quantité expédiée, plus s’abaissait le prix qu’elle rencontrait, et plus s’avilissait celui qui s’obtenait sur le lieu de la production. Les 4.000.000 boisseaux jetés sur ce marché, devaient causer une baisse qui n’allait pas à moins de 10 et plus probablement 15 pour cent ; et cette baisse s’étendait à toute la récolte britannique, quelle que pût être sa quantité. Aussitôt qu’un marché domestique fut créé, le blé britannique cessa d’aller au dehors, et cessa d’affecter les prix des marchés étrangers ; et alors les prix britanniques montèrent au taux que nous avons vu, par la raison de la double épargne qui résulta pour le fermier de la diminution des frais de transport et de la hausse des prix sur tous les marchés du continent européen.

§ 6. — L’homme qui doit aller à la recherche d’un marché doit payer la taxe de transport. Lourde taxation sur les fermiers américains.

Point de vérité plus facile à démontrer, que l’obligation pour l’homme qui doit aller au marché, de payer le coût du voyage. C’est une vérité que la triste expérience enseigne à tout fermier, et aussi que l’homme d’étude peut trouver démontrée par Adam Smith. Le blé qui est à la distance de vingt ou trente milles du marché se vend plusieurs centimes de moins par boisseau que celui qui est près du marché ; et les pommes de terre qui sont à cent milles du marché sont presque sans valeur, tandis que celles qui se récoltent près du marché se vendent trente à quarante cents le boisseau, la différence entre elles étant le taxe du transport.

Une autre vérité non moins importante, c’est que le prix de la récolte entière dépend de ce qu’on peut obtenir pour le petit surplus qui doit aller au dehors ; ou ce qui est payé pour la petite quantité qui doit être apportée de loin. Donnez à un certain district 10, 000 boisseaux de blé au-delà de son nécessaire, et la récolte tombera au niveau du prix qui peut s’obtenir au dehors pour ces quelques boisseaux ; bien que peut-être ils ne constituent que 3 pour cent du tout. Que le même district, l’année suivante, ait besoin d’un surcroît de 10.000 boisseaux, et le tout va s’élever au niveau du prix auquel le surcroît se peut obtenir, — la différence entre les deux étant peut-être la suivante :

Admettant que la récolte soit 300.000 boisseaux et que le prix, lorsqu’il n’y a ni surplus, ni déficit, soit 1 dollar, le produit est   300.000 dollars.
La récolte étant plus abondante et donnant un surplus à expédier à distance, le prix tombera à 75 cents, donnant pour 310 mille boisseaux 232.500
La récolte étant faible, et nécessitant un surcroît de 10, 000 boisseaux venus de loin, le prix sera 1 doll. 25 cents, — donnant pour 290.000 boisseaux 362.500

Ici la question entre un prix élevé et un bas prix, qui diffèrent jusqu’à 37 %, dépend complètement d’une demande légèrement inférieure ou supérieure à la quantité produite. C’était dans la première condition que se trouvait le peuple de la Grande-Bretagne dans la période en question ; l’offre étant légèrement supérieure à la demande et ce léger excès le forçant d’aller à un marché lointain avec quelques 2 ou 3 % de la récolte, le prix reçu pour cette portion fixait le prix du tout. Il aidait ainsi lui-même constamment à la dépression des prix sur ce marché, et plus était grande la quantité envoyée, moindre était le prix obtenu pour elle. Aussi longtemps que les prix sur le marché domestique furent réglés par ceux obtenus sur le marché étranger, il eût été plus avantageux pour lui de jeter l’excédant de récolte à la mer que de le vendre.

La condition actuelle des fermiers américains est identique ; d’où il suit que, tandis que le prix des subsistances, la matière première du travail est en hausse soutenue en France, Danemark, Allemagne, Espagne et Russie, il est ici en baisse soutenue. Leur condition a aussi cette similitude que la quantité pour laquelle il faut trouver un marché étranger est si faible que si elle se perdait, la perte serait insensible. Cette perte même serait d’un grand avantage au fermier, car tant que tous les prix domestiques sont fixés par les marchés étrangers, l’effet de cette insignifiante exportation, en frappant les fermiers étrangers d’un abaissement de leurs prix, est accompagné d’un abaissement correspondant des prix domestiques ; —la perte s’étendant par là à la masse totale de subsistances produites.

Voici le tableau du montant des subsistances de toute sorte exportées des États-Unis, et le prix de la farine aux dates correspondantes :

Période. ____ Moyenne. Prix de la farine.
1821-25 13.000.000 dollars. ____ 6,20 dollars.
1826-30 12.000.000 6,20
1831-35 14.000.000 5,95
1836-40 12.500.000 8.00[16]
1841-45 16,000,000 5,16 dollars.
1846-50 39,000,000 (période de disette)   5,44
1850 26,000,000 5,00
1851 22,000,000 4,73
1852 26,000,000 4,24

Nous avons là une nécessité constamment croissante de recourir à un marché lointain, accompagné d’un abaissement des prix qui va jusqu’à 35 % ; mais si nous comparons la période de 1850 à 52 avec la période de 1810 à 1815, alors que la consommation domestique était égale à tout l’approvisionnement, l’abaissement va jusqu’à 63 %. En admettant cependant que les prix de 1821-25 soient le taux normal qui, dans le cas de la création d’un marché domestique, affranchirait le fermier de la nécessité d’aller au dehors, nous obtenons le résultat que les mêmes récoltes qui, aujourd’hui, se vendent pour 1.500.000.000 dollars, en obtiendrait 2.200.000.000 ; soit une différence de 700.000.000 dollars qu’on peut regarder comme le prix actuel payé par le corps agricole pour le privilège de perdre à peu près des subsistances pour la valeur de 26.000.000 dollars.

Les prix donnés ci-dessus sont ceux des ports d’embarquement toujours plus élevés que ceux des lieux de production ; et si nous ajoutons maintenant l’épargne de transport intérieur qui suivrait la création de marchés locaux, la différence irait à 1.000.000.000 dollars ; et cela aussi quand nous prendrions comme taux normal les prix de 1821-25 qui embrassent les années d’une détresse presque universelle en Amérique et en Europe. Si nous prenions la moyenne de 1816-25, 767 dollars, cela atteindrait 1.500.000.000 dollars. La moyenne de toute la France pour chaque décade des dernières quarante années a dépassé 18 francs par hectolitre ; c’est l’équivalent de 1.25 dollars par boisseau, et les dernières périodes sont les plus élevées de toutes ; tandis qu elles sont ici les plus basses. La moyenne française des six années finissant en 1852, pour toute la France, doit avoir été de 60 %plus forte que la moyenne de toutes ces années pour noire pays ; et pourtant tout ce qu’il fallait pour porter les prix ici au niveau de ceux du dehors, c’était la création d’un marché pour 26.000.000 dollars de subsistances ; ce qui est moins que deux % de la production totale. À ceux qui en douteraient nous nous contenterons de dire que les différences que nous établissons comme probables, correspondent exactement à celles qui se présentent en Angleterre dans la période de 1750 à 1770. Le commerce alors prend développement, la circulation s’accélère et l’on dépend moins du trafiquant ; et chaque degré de cette moindre dépendance est marqué par un accroissement de la valeur du travail et de la terre. Ici, au contraire, on va constamment dépendant de plus en plus du trafiquant, et chaque degré de cette dépendance plus grande est marqué par un abaissement du prix de subsistances qui, en définitive, doit régler le prix de la terre et du travail.

§ 7. — La politique américaine tend à élever la différence entre les prix des denrées brutes et des utilités achevées. Cette politique tend à la barbarie, et de là les anomalies qui existent.

Peut-être va-t-on objecter qu’ici les consommateurs de subsistances souffriraient d’une telle manière d’opérer. Toutefois c’est l’inverse qui a eu lieu dans tous les autres pays, et il en sera de même ici. À aucune époque l’histoire d’Angleterre ne présente des preuves de civilisation progressive, telles qu’en fournit le rapprochement des prix des matières premières et des produits achevés, aussi grandes que dans les vingt-cinq années qui précèdent l’ouverture des guerres de la Révolution française, et à aucune époque la condition de sa population ne s’est autant améliorée. La circulation s’accélère d’année en année. Le travail devient d’année en année plus économique ; et comme le pouvoir d’accumulation dépend entièrement d’une telle économie, il suit nécessairement que la richesse augmente avec une rapidité extrême. La terre et l’homme dans cette période ont presque doublé de valeur ; et tout cela grâce à ce qu’on est soulagé de la taxe de transport, soulagement qui provient du développement de commerce. C’est aussi de même en France ; à aucune période dans les deux derniers siècles, le blé n’a été à si bas prix que sous le règne de Louis XV, et pourtant à aucune la population n’a autant souffert du manque de subsistances. C’est à peine s’il existait commerce. Depuis lors le prix a monté rapidement, permettant au fermier de gagner des deux mains, d’abord en obtenant plus d’argent de son blé, et puis en obtenant plus de drap pour son argent. Les salaires ruraux s’élèvent, et avec cette hausse il y a nécessairement hausse constante des salaires dans toute autre branche d’emploi. C’est seulement en incitant la population rurale à venir dans les villes que les fabriques peuvent s’approvisionner de travail. Si nous désirons améliorer la condition de l’homme, nous devons commencer par le travailleur rural : ses salaires étant l’étalon type auquel tous les autres se rapportent, et qui est leur régulateur. Plus il s’opère rapprochement entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées, plus s’élèvent les salaires et plus s’accroît la tendance à la civilisation.

Ce qui est arrivé en Angleterre, ce qui arrive en France, arrive de même ici. L’opération de créer un marché pour la subsistance qui aujourd’hui s’exporte produira une demande pour la force tant musculaire qu’intellectuelle, permettant à chaque homme de vendre ses services et d’acheter ceux de ses voisins. La demande du travail en fera hausser le prix, et plus vite le prix haussera, plus on saura l’économiser ; plus augmentera le pouvoir d’accumulation, plus augmentera l’outillage nécessaire pour permettre à l’homme d’appeler à son aide les forces de la nature, plus s’accroîtra la proportion de force intellectuelle et physique que la communauté donnera à développer les ressources de la terre, et plus s’accroîtra la rémunération du travail en subsistances et en vêtement. Le commerce prendra un développement rapide, mais le pouvoir du trafic déclinera d’autant, précisément comme nous avons vu, que ça été le cas tant en France qu’en Angleterre aux époques en question.

La proposition que la civilisation progresse en raison directe de la disparition des obstacles interposés entre le producteur et le consommateur, et du rapprochement qui résulte entre les prix des produits de la terre sous leur forme brute et sous leurs formes achevées est une grande loi universelle qui ne souffre point d’exception. Cela étant, il suit nécessairement que les matières brutes doivent gagner du prix à mesure que les utilités achevées viennent à baisser ; que la civilisation doit avancer à mesure qu’avance le prix de ces matières ; et que cette civilisation doit se manifester sous la forme d’un accroissement du pouvoir d’association, d’un accroissement du développement d’individualité, d’un accroissement du sentiment de responsabilité, et d’un accroissement du pouvoir de progresser. Ainsi, loin de cela, la politique de l’Union, comme nous l’avons vu, a tendu dans une direction opposée, à diminuer constamment le prix des subsistances ; et comme une marche dans ce sens tend inévitablement à la barbarie, nous pouvons voir là l’explication des « anomalies extraordinaires dont nous parlions plus haut.

§ 8. — Le planteur va donnant de plus en plus de ses denrées brutes et recevant moins en échange pour elles. Il s’ensuit épuisement du sol et faiblesse de l’État.

Passons au Sud, et voyons si pour cet autre grand article de l’Amérique, le coton, la marche a été la même. Le lecteur va être édifié sur la réalité du fait.

La récolte de 1814 a été évaluée à 70.000.000 livres, dont plus de 8.000.000 ont été converties en drap dans le pays, dans un rayon d’une trentaine de milles de Providence, en Rhode-Island ; tandis que la consommation domestique montait à 90.000 balles, ou environ 30.000.000 livres. Dans les sept années suivantes, la récolte s’est élevée successivement de 106.000.000 à 124.000.000 ; 130.000.000, 125.000.000, 167.000.000 et 160.000.000 livres, tandis que la fabrique a diminué continûment, produisant une nécessité constamment croissante de presser sur le marché étranger ; en voici les résultats :

Exportation 1815 et 1816   Moyenne 80.000.000   Prix obtenu 20.500.000 dollars.
1821 et 1822 134.000.000 21.500.000
1827 et 1829 256.000.000 26.000.000

La quantité, comme on voit, a plus que triplé tandis que la recette obtenue n’a augmenté que d’un peu plus de 25 %. Les prix donnés ici étant ceux des ports d’embarquement, et la quantité à transporter étant tellement accrue et ayant demandé un surcroît correspondant de culture, nous pensons qu’on peut raisonnablement affirmer que le planteur, dans ces années, donne 256.000.000 livres pour ne recevoir en échange, en numéraire, pas plus qu’il ne recevait, six ans auparavant, pour moins qu’un tiers de cette quantité.

1830 à 1832   Moyenne 280.000.000 livres   28.000.000 dollars.
1840 à 1842 619.000.000 55.000.000
1843 à 1845 719.000.000 51.000.000

Nous avons ici, à la quantité de 1815-16, un surcroît qui ne monte pas à moins de 613.000.000 livres et qui exige neuf fois le montant du transport intérieur, même en admettant que l’aire de culture soit restée la même. Nous savons cependant que dans cette période elle a quadruplé et doit avoir exigé quinze fois, sinon vingt fois plus de force d’hommes, de chevaux, de chariots. Tenant compte de ce fait, le lecteur verra facilement que le planteur doit, dans ces années, avoir donné plus de 700.000.000 livres pour moins de deux fois la somme qu’il a reçue trente ans auparavant pour moins que 80.000.000.

1849     1.026.000     66.000.000 dollars

Ici nous avons environ 940.000.000 livres à transporter de plus qu’en 1815-16, et cela d’une aire de culture qui par suite de l’épuisement incessant du sol, s’est de nouveau énormément étendue[17] ; sur quoi, l’on peut fort bien mettre en doute si la somme de nuou d’équivalent du numéraire, qui est arrivée au planteur en échange de ces 1.034.000.000 livres, est beaucoup plus que deux fois celle que ses prédécesseurs ont reçue pour 80.000.000 livres. En comptant au plus bas le surcroît de transport, il a donné trois livres contre l’argent qu’il recevait auparavant pour une.

1850 — 1851     781.000.000 livres.     92.000.000 dollars.

Le grand fait qui se présente à nous, est que : moins le planteur envoye de coton au marché et plus il l’échange favorablement. Dans ce cas, il y a une épargne de transport intérieur, qui, si l’on compare à 1849, est de 245.000.000 livres, et une augmentation de recette brute montant à 26.000.000 dollars. En tenant compte du fret additionnel, comparé à 1821, le producteur ne se trouvait donner pas plus de deux livres pour le prix qu’il obtenait auparavant d’une.

1852     1.093.000.000 livres.     88.000.000 dollars.

Ici il y a un surcroît de 312.000.000 livres qu’il faut transporter, accompagné d’une diminution de recette brute montant à 4.000.000 dollars ; et une diminution de recette nette qu’on ne peut évaluer à moins de 10.000.000 dollars. Si l’on compare à 1815-16, le planteur se trouve avoir donné cinq livres pour le prix qu’auparavant il obtenait d’une.

Un tel cours de choses est sans son pareil dans le monde. Dans l’ordre naturel des affaires, le cultivateur trouve avantage par les améliorations de l’outillage de conversion, ses produits gagnant en prix à mesure que baissent les utilités achevées ; — les chiffons se mettant en hausse à mesure que le papier se met à baisser, — et la laine haussant à mesure que le drap baisse. Ici cependant tout est différent. Des quarante années dont s’agit, chacune a apporté avec elle une amélioration dans les procédés pour convertir le coton en étoffes, si bien que le travail d’une seule personne est plus productif que ne l’était naguère celui de quatre ou cinq ; et néanmoins, loin que ces améliorations aient été suivies de quelque élévation de prix, nous trouvons les planteurs donnant continûment plus en plus de coton contre moins de numéraire, — et nous fournissant preuve la plus concluante d’une tendance à la barbarie.

La cause de tout cela étant, comme nous l’avons dit, qu’on produit trop de coton, les planteurs tiennent des meetings pour arriver à réduire la quantité ; et cependant d’année en année la récolte est plus considérable ; l’aire nécessaire pour sa culture va s’élargissant et le produit net diminue dans son rapport à la population des États qui le produisent. En 1815 cette population était de 2.500.000 âmes, et en 1850 elle dépassait six millions. Dans la première année, la recette brute pour 80.000.000 livres était 20.500.000 dollars ; et en 1849 on donnait 1.026.000.000 livres, avec l’énorme surcroît de fret pour 66.000.000 dollars et la recette brute totale de la récolte n’a que peu dépassé 80.000.000 dollars. Le planteur a beau lutter, le cas est encore le même ; — il lui faut donner, d’année en année, plus de coton pour moins d’argent, et cela aussi contrairement à une grande loi naturelle, en vertu de laquelle il devrait obtenir plus de numéraire pour moins de coton.

§ 9. — Les phénomènes soumis ici à l’examen sont précisément l’inverse de ce qui s’observe chez les contrées avancées de l’Europe.

Nous sommes ainsi en présence du fait remarquable, que les deux principaux produits de l’Union sont en déclin soutenu dans leur pouvoir de commander l’argent en échange ; et que le fermier et le planteur sont tellement loin de participer, avec le consommateur de leurs produits, aux avantages résultant de l’amélioration dans l’outillage de transport et de conversion, que le dernier profite du tout et au-delà, — les premiers obtenant moins d’argent à mesure qu’ils ont à vendre plus de produits.

On prétend néanmoins que tout cela est strictement conforme à quelque grande loi, en vertu de laquelle, chaque chose tend à baisser de prix ; mais il suffira probablement d’un rapide coup d’œil sur le mouvement général des prix pour prouver au lecteur que la seule loi à laquelle cela est conforme, est cette loi humaine dénoncée par Adam Smith, — laquelle a pour objet d’avilir le prix des produits bruts de la terre, d’établir la suprématie du trafic et de réduire l’homme à l’état d’un pur instrument pour le service du trafiquant, en d’autres termes à celui d’esclave.

Le lecteur a déjà vu[18] que le prix de la laine en Angleterre a doublé dans les derniers quatre-vingts ans, et cela aussi, nonobstant la grande extension qu’a prise le coton comme substitut de la laine. S’il était un article quelconque qui pût venir à l’appui de la théorie d’abaissement des prix, c’eut été certainement celui-ci ; et cependant les faits y sont directement contraires. En France aussi, la laine a considérablement haussé. En Allemagne elle est tellement plus haut que jadis que ce pays est devenu un grand importateur de grand exportateur qu’il a été de cet article. Quant à la soie, voulons-nous un remarquable exemple de la grande loi qui réside à la base de tout progrès en civilisation, nous le trouvons dans le rapport sur le commerce et la navigation de la France. Dans ce document nous avons la valeur officielle, établie depuis trente ans, de tous les articles exportés et importés, à côté de leur valeur courante, ce qui nous met à même d’étudier les changements qui s’accomplissent et d’en apprécier la mesure. Leur importance et leur mouvement dans la direction précise par nous indiquée, se manifestent dans le fait, que tandis que la soie grège a tombé de 95 francs à 53 par livre, les cocons ont monté de 3 à 14 francs[19].

Consultons l’important tableau, donné par M. Tooke, des prix dans la période de 1782 à 1832, et prenons-en la première et la dernière décade[20].

____________ 1781 à 1791.______ 1829 à 1838.
Soies de porc. par cwt. 6 liv. 11 s. 0 d. 15 liv. 12 s. 0 d. d.[21]
Lin. par 9 têtes. 1 liv. 7 s. 0 d.[22] 2 liv. 3 s. 10 d.[23]
Huile. par tonne. 38 liv. 10 s. 0 d. 48 liv. 0 s. 0 d.
Beurre. par cwt. 2 liv. 10 s. 10 d. 3 liv. 16 s. 0 d.
Viande de bæuf d'Irl. par tierce. 3 liv. 10 s. 10 d. 4 liv. 18 s. 0 d.
Suif. par cwt. 2 liv. 1 s. 0 d. 1 liv. 19 s. 6 d.
Charpente, sapin. par charge. 2 liv. 4 s. 0 d. 2 liv. 8 s. 0 d.
Fanons de baleine. par tonne. 150 liv. 0 s. 0 d. 215 liv. 0 s. 0 d.

Dans tous ces cas le producteur se trouvait profiter des facilités accrues de transport et de conversion, — obtenant de plus forts prix de ce qu’il avait à vendre, avec un accroissement constant de son pouvoir d’augmenter son propre outillage et ainsi d’augmenter la quantité produite ; tandis que dans les cas de la farine et du coton on le voit recevant des prix plus faibles, avec difficulté constamment croissante, comme on le montrerait, provenant de l’exportation constante des éléments dont se compose la farine et le coton.

On nous dit cependant que dans le cas du coton, le déclin du prix est une conséquence nécessaire du surcroît dans la demande dépassant les besoins du monde ; ce qui fait que les planteurs tiennent des meetings pour aviser à des mesures tendant à limiter la quantité à planter. En agissant ainsi ils ne font que répéter ce qui s’est fait naguère en Virginie au sujet du tabac ; et c’est ainsi que les mêmes causes produisent les mêmes effets[24]. La difficulté réelle se trouve aujourd’hui, comme elle se trouvait alors, dans l’absence totale de diversité des emplois, ce qui produisait nécessairement déperdition constante de travail et épuisement incessant du sol, accompagné d’une destruction de la valeur de la terre et de l’homme par laquelle elle est cultivée.

L’avilissement du prix de la farine et du coton n’est, le lecteur l’a pu voir, en conformité avec aucune loi générale. Il est, au contraire, en opposition directe avec une grande loi dont l’existence se manifeste partout. L’avilissement du prix du coton n’est pas non plus une conséquence d’aucun excès dans la quantité produite, comme le lecteur le comprendra pour peu qu’il songe que la quantité produite dans le monde ne représente pas deux livres par tête, tandis que la quantité qui se pourrait consommer ne peut être limitée à dix, ou même vingt livres par tête. D’après quoi, la difficulté évidemment ne gît pas dans l’excès de production, mais dans dans le déficit de consommation ; et si la cause s’en pouvait découvrir et aussi un remède à y appliquer, le planteur pourrait augmenter sa quantité d’année en année ; — le prix de son coton entrant en hausse soutenue, en même temps que celui du drap irait en baisse, précisément comme nous voyons que c’est le cas pour les chiffons et le papier, les cocons et les soies, la laine et le drap, le lin et la toile.

Plus le prix du blé est élevé, plus grand est le pouvoir du fermier d’acheter du drap, et plus d’argent le planteur pourra obtenir en échange contre une quantité donnée de coton. La tendance de la politique américaine cependant est d’avilir le prix du blé par le monde entier, et comme conséquence nécessaire, de détruire le pouvoir des populations de France et d’Allemagne, de Russie et d’Autriche, d’Angleterre et d’Irlande d’acheter du drap. Le lecteur verra bien que c’est le cas, pour peu qu’il réfléchisse à l’effet que produit aujourd’hui si ostensiblement un surcroît dans l’exportation ; et à celui qui se produirait s’il était possible tout d’un coup de dire qu’à partir de ce moment il n’ira plus de subsistances vers aucun point du globe, — notre pays se décidant à suivre l’avis d’Adam Smith, lorsqu’il enseigne qu’on doit combiner des tonneaux de subsistances avec de la laine, de manière à rendre les deux aptes à voyager à bon marché aux pays lointains. Une telle mesure délivrerait d’un seul coup le marché européen de la pression sous laquelle il est aujourd’hui abaissé, et le prix des subsistances anglaises et irlandaises monterait rapidement, — fournissant stimulant pour une culture plus étendue, et produisant demande du travail avec accroissement des salaires, et sa conséquence, l’accroissement du pouvoir d’acheter le drap. Subsistances et salaires augmenteraient en Allemagne et aussi en France et Russie, en Autriche et en Espagne. L’agriculture recevrait une nouvelle impulsion, le travail agricole gagnerait en prix, — ce qui rendrait indispensable la hausse des salaires du travail manufacturier. Ce dont il est besoin par le monde, c’est la rapidité de circulation, produisant demande pour le travail et les produits. La centralisation est l’opposé de cela, elle qui produit stagnation partout et force les planteurs à donner une quantité constamment croissante de leurs produits, — sucre et coton, — pour une somme constamment décroissante de monnaie. Presque tous les pays de l’Europe ont suivi la trace française dans l’effort de produire décentralisation et l’effet se manifeste dans la hausse qui résulte chez eux dans les prix des subsistances et de la laine.

Tel serait ici l’effet de l’adoption de cette politique qui a produit là ces résultats. Les mesures nécessaires pour créer un marché domestique aux subsistances, et délivrer ainsi les fermiers d’Europe de la concurrence américaine, produirait circulation rapide de travail et d’utilités, et le fermier américain obtiendrait pour son blé le prix qui se paye en France et en Angleterre. Le travail rural gagnerait en prix et par suite aussi le travail qui était autrement employé ; le travail deviendrait de jour en jour plus productif ; et au bout de quelques années la consommation domestique de coton aurait triplé en même temps qu’aurait diminué la quantité qui presse sur le marché d’Europe ; — et par là le planteur obtiendrait pour de larges récoltes un prix meilleur, par livre, que celui d’aujourd’hui pour des récoltes faibles.

Adam Smith s’élevait contre le système anglais de son époque, par la raison qu’il avait pour base l’idée d’avilir le prix de toutes les matières premières des manufactures, — le travail et les produits de la terre. Le système d’aujourd’hui vise à produire les mêmes résultats ; et c’est pourquoi, en conformité aux idées d’Adam Smith, il a rencontré résistance chez toutes les nations du monde, — l’Amérique excepté. Chez toutes, par conséquent, le produit brut gagne en prix, tandis que là seulement se trouve une communauté civilisée où le produit de la terre a constamment, pendant un demi siècle, perdu en prix ; — les intérêts de fermier et de planteur ayant à l’excès persisté à suivre une politique tendant à diminuer la quantité d’argent à recevoir en échange d’une balle de coton ou d’un baril de farine.

§ 10. — La barbarie croit partout en raison directe de l’exportation des denrées brutes du sol et du déclin qui s’ensuit des pouvoirs du sol.

Les preuves de civilisation progressive se doivent chercher dans deux directions : d’abord dans le prix élevé des produits bruts de la terre, et en second lieu dans le prix abaissé de ces utilités manufacturées nécessaires au service de l’homme. Quant à la première direction, cette preuve n’a pas été obtenue ici ; la farine et le coton ayant constamment baissé de prix au grand désavantage de ceux qui les produisent. L’utilité manufacturée la plus nécessaire au fermier et au planteur est le fer ; arrêtons-nous y afin de constater si nous pouvons trouver dans cette direction la preuve de civilisation en progrès qui nous a tellement échappé. Nous constatons qu’en 1821 et 1822, le prix moyen du fer en barres à Glascow était 51 dollars 36 cents la tonne[25] ; auquel taux les 100.000.000 livres de coton alors embarquées, auraient payé, dans ce port, environ 450.000 tonnes, — laissant 3.500.000 dollars pour défrayer les dépenses intérieures d’envoi du coton au port d’embarquement. Arrivant aux quatre années dernières, nous trouvons pour le prix moyen du fer en barre 38 dollars 50 cents la tonne, et pour la quantité moyenne du coton embarqué 1.050.000.000 livres produisant, dans le port d’embarquement, une moyenne de 94.500.000 dollars ; — déduction faite des frais intérieurs, les planteurs peuvent avoir reçu probablement 80.000.000 dollars, avec quoi ils ont acheté environ 2.100.000 tonnes ; — donnant ainsi dix livres de coton pour moins de fer qu’ils n’en auraient eu auparavant pour une livre.

Le prix de la farine, avant l’ouverture de la guerre de Crimée, était plus bas, comme l’a vu le lecteur, qu’il n’avait été pour un demi-siècle, et moindre environ de moitié qu’il avait été dans la période de 1815 à 1825. Dans cette période, le prix moyen du fer en barre à Liverpool était environ 10 liv. st., ou un peu moins que celui des quatre années précédentes ; — les fluctuations dans ces années ayant été entre 7 liv. 10 s. et 9 liv. 12 s. 6 d. Les matières premières du travail, — subsistances et coton, — non-seulement ne se rapprochaient pas du fer, mais l’écart était d’année en année plus prononcé.

Le cas est encore plus frappant si l’on compare les prix des subsistances et du coton avec ceux d’autres métaux. Les matières brutes, fer et plomb, ont tombé au prix actuel, mais le cuivre et l’étain ont monté tous les deux, comme on le voit par les chiffres suivants, empruntés à l’ouvrage de M. Tooke, cité plus haut :
1782 à 1791 1829 à 1838
Cuivre _________ par cwt. __   4 liv. 1 sh.   2 d. _____   4 liv. 8 sh.   7 d.
Étain   4 liv. 1 sh.   3 d.   4 liv. 4 sh. 10 d.
Plomb ___ par 19 1/4 cwt. 19 liv. 3 sh.   0 d. 18 liv. 3 sh.   0 d.

Venant à l’année 1852, époque où la farine a tombé à un peu plus que le tiers du prix qu’elle se vendait dans la période de 1810 à 1815, nous trouvons que quelques-uns des prix se sont encore élevés ; — le cuivre ayant atteint 4 liv. 18 s., l’étain 4 liv. 7 s., et le plomb 17 liv.

Toute la valeur de ces métaux est dans le travail de les extraire. Ce travail est le produit de la subsistance et du vêtement, — du blé et de la laine. Les matières brutes étrangères, dont se compose le travail anglais, sont en baisse perpétuelle, tandis que les utilités de haute importance, reçues par les producteurs étrangers, sont en hausse aussi régulière ; et comme c’est là la route directe vers la centralisation, la barbarie et l’esclavage, nous pouvons dès lors saisir facilement les causes de l’existence des « anomalies nombreuses et extraordinaires qui nous occupent. La route à la liberté et à la civilisation est dans une direction précisément opposée à celle qui a été si longtemps suivie. Cette route fut tracée par la France, c’est celle où marchent toutes les nations en progrès de l’Europe, et de là vient l’amélioration qui se manifeste de plus en plus, de jour en jour, dans l’harmonie croissante de tous les intérêts divers dont se compose la société. La route contraire est tracée par l’Angleterre, c’est celle où marchent l’Irlande et l’Inde, le Portugal et la Turquie aussi bien que les États-Unis, et de là vient que chez toutes nous voyons une centralisation de plus en plus intense et un désaccord de plus en plus prononcé. De là vient aussi que le monde voit aujourd’hui dans l’Amérique « regardée naguère comme la terre de la liberté » le boulevard de l’esclavage ; et que dans le pays d’où émana la déclaration que tous les hommes sont nés égaux, on déclare aujourd’hui formellement que la société libre « a fait faillite » et que la servitude est la condition naturelle de l’homme qui travaille, qu’il soit blanc ou noir[26].

L’histoire de l’union, pendant les quarante dernières années, est une énigme dont la solution se trouve dans la proposition suivante : la barbarie s’accroît en raison de l’exportation des produits bruts de la terre, et de l’épuisement du sol qui en est la conséquence.

  1. Voir l’ouvrage de Tocqueville.
  2. Voir précédemment, vol. I, p. 118, pour la nature des terres occupées par les récents stettlers d’Ohio et Indiana, Illinois et Missouri.
  3. Treasury Rapport. Décember 5, 1791. Le document d’où nous tirons cette citation est un des plus remarquables de ce genre, — en ce qu’il montre une connaissance de chaque point de la question à discuter, qui ne pouvait s’acquérir que sous un système aussi oppressif que le fut le système colonial anglais. Ce système cependant se perpétue encore par les descendants des hommes qu’il a amenés à faire la révolution.
  4. Depuis le début des guerres de la révolution française jusqu’à l’année 1812, les États-Unis n’ont connu la loi des nations que comme victimes de sa violation systématique par les grands pouvoirs maritimes de l’Europe… Une centaine de millions de dollars au moins de la propriété américaine furent balayés sur les mers en vertu des ordres du conseil de la Grande-Bretagne et des décrets français de Berlin et de Milan… Pour nos pertes énormes, en vertu des ordres en conseil de la Grande-Bretagne, non-seulement nous n’avons reçu aucune indemnité, mais les sacrifices et les souffrances de la guerre vinrent s’ajouter aux spoliations exercées sur notre commerce et aux atteintes portées à nos droits de neutres qui avaient donné lieu à sa déclaration. Ces ordres étaient regardés à cette époque, par les Lansdowns, les Barings, les Broughams et les autres hommes d’État éclairés de l’école à laquelle ils appartenaient, comme une violation du droit et de la justice aussi bien que d’une saine politique ; et au bout de très-peu d’années, le présent et distingué lord chief-justice placé par nous-mêmes à la tête des tribunaux d’Angleterre, déclara que « les ordres en conseil avaient été gravement injustes pour les neutres ; et il est aujourd’hui généralement reconnu qu’ils étaient contraires à la loi des nations et à notre propre loi municipale. » Everett. Letter, Lord John Russel. September 17, 1853.
  5. L’entière inaptitude à se défendre elle-même d’une nation tout à fait dépendante du trafic est bien démontrée dans l’article suivant du London Times, que l’on peut regarder comme un tableau de la faiblesse de l’Union au moment présent. Le pouvoir de se protéger soi-même existe dans une société en raison directe du développement d’individualité chez les individus dont elle se compose. Plus il est grand, plus il y a développement de commerce, et moins elle est dans la dépendance du trafic. — « Les exportations des États-Unis, alors comme aujourd’hui, son affaire la plus importante, qui, en 1807, s’élevaient à 22.500.000 livres st., tombaient en 1812 à 8.000.000 ; en 1813, à 5.800.000 et en 1814 à 1.443.216 ; tandis que celles du Royaume-Uni avaient monté de 31.000.000 livres, en 1807 à 53.500.000, en 1814, année au commencement de laquelle la grande guerre européenne prit fin — du moins pour quelque temps. La pression de la guerre s’était fait pourtant alors sentir dans les États-Unis. Ils étaient entrés en guerre non préparés ; leur marine consistait en huit frégates et douze sloops, qui tous n’étaient pas complètement armés ; leur armée de vingt-quatre mille hommes non organisée, ni disciplinée, et, comme le prouva le premier résultat, hors d’état de faire face à nos régiments sur le champ de bataille. Leur marine marchande était disséminée, sans protection, sur tout le globe. Le blocus ruinait leurs douanes, leur unique source de revenu (sauf l’exception de la vente des terres vierges) ; et la conséquence fut qu’un pays qui, à grande difficulté, avait été induit à supporter une taxation de 3.000.000 livres st. se trouva appelé à supporter une guerre coûteuse, dont le caractère particulier était de détruire les ressources même destinées par la nature à former la force intérieure et celle extérieure des États-Unis. Un recours à de lourds droits d’excise était l’unique voie ouverte pour lever le revenu nécessaire, et l’on mit des droits énormes sur les licences pour vendre les vins, les alcools, sur les actions, les vaisseaux, le sucre, les billets de banque, les effets de commerce, le sel. Cette hâblerie de Jefferson que jamais le collecteur n’entrerait dans la maison d’un citoyen américain, creva comme une bulle d’air, et l’impopularité de l’excise ne tarda pas à amener l’impopularité de la guerre qui en était la cause. »
  6. « L’Amérique est le pays qui entre dans cette lutte avec le plus d’énergie et d’habileté. Nul doute que toutes les branches de la marine américaine n’aient l’avantage d’une éducation supérieure de beaucoup à celle que peut recevoir la classe correspondante dans la Grande-Bretagne À ce sujet, on peut remarquer que le gouvernement américain fournit à grand nombre de ses navires marchands un système d’instructions écrites pour des observations à recueillir pendant leurs voyages respectifs. Aidé de ces observations et des lochs des navires, le lieutenant Maury a été à même d’obtenir une telle connaissance des courants de l’Océan et des vents favorables au commerce qu’on a pu raccourcir la longueur de certains voyages de presque un tiers. Une découverte de cette nature a eu l’effet de donner aux Américains une sorte de monopole d’un commerce particulier pour un certain temps. On peut affirmer, sans trop s’avancer que les locks du plus grand nombre des navires marchands anglais auraient été parfaitement inutiles pour des investigations de cette nature. En général l’éducation des patrons de navires anglais est sans aucun doute déplorablement défectueuse. » — London Daily News,
  7. « Le Sud maintient que l’esclavage est un droit naturel et nécessaire et ne dépend pas d’une différence de nature. Les lois des États esclaves justifient la servitude appliquée aux hommes blancs. » — Richmond Enquirer.
  8. À parler à la rigueur, la farine n’est pas un produit brut et il eut été préférable de prendre les prix du blé, s’il eût été possible de les obtenir aussi exactement que ceux de la farine, aujourd’hui fournis pour la première fois par le rapport de la Trésorerie de 1855. Les abaissements pour le blé ont été moindres que pour la farine, par la raison que le fermier a fermement profité par la facilité augmentée de conversion, — résultat du moulin se rapprochant de plus en plus de la ferme et de l’amélioration également soutenue dans l’outillage employé pour changer la forme du blé. Entre la matière première de la farine et la farine elle-même, il y a eu rapprochement soutenu de prix, en vertu de la grande loi par nous mentionnée.
  9. Pour mettre le lecteur à même d’apprécier exactement la valeur des faits, il convient de constater que, dans la dernière de ces années, les espèces d’or et d’argent out cessé de circuler par suite de difficultés provenant des événements de la guerre. Le temps d’arrêt commence dans l’automne de 1814 et l’année, pour le trésor, finit à l’automne de 1815. Cette année cependant a été l’une des plus basses de la période.
  10. Reports of the Comittee of Commerce and Manufactures. February 13, 1810.
    L’effet de cette large demande domestique sur le prix du coton se manifeste par le fait que le chiffre moyen de la valeur du coton exporté en 1815 et en 1816 a été de 24.000.000 dollars ; tandis que trois ans plus tard, lorsque la fabrique domestique a presque entièrement disparu, il tombe, malgré la grande augmentation de la quantité, à 20.000.000 dollars. » — Treasury Report. February 20, 1836.
  11. Voir précédemment.
  12. Voir précédemment.
  13. Le scheffel équivaut à environ 55 litres.
  14. Hubner Jarbruch, 1854, p 393.
  15. Voir preced., vol. I.
  16. Les faits perceptibles aujourd’hui correspondant précisément avec ceux qu advinrent dans la période de 1836 à 1840, lorsque le prix du blé, pour le moment, éprouva une telle hausse, préparatoire à la grande baisse qui devait avoir lieu sitôt après. Alors, comme aujourd’hui, l’on avait cessé de construire usines et fourneaux. Alors, comme aujourd’hui, l’émigration vers l’ouest était immense et la la force combinée de la nation était appliquée à la création d’un nouvel outillage pour produire les substances. Alors comme aujourd’hui la production diminuait tandis que la consommation se maintenait,—le déficit provenant du resserrement de la dette à l’Europe, pour une immense quantité de draps et de soieries qu’il n’y avait plus pouvoir d’acheter. Alors, comme aujourd’hui, il y avait grande prospérité apparente, comme préparation à la faillite universelle de 1841-42. La préparation qui se fait aujourd’hui est semblable en tout point, et comme les causes sont les mêmes, nous pouvons compter sur des effets non différents.
  17. Voici un passage d’un discours d’un citoyen d’Alabama, qui montre l’action du système dans un État dont l’existence ne date que de quarante ans:
      « Je puis vous signaler avec chagrin, dans les plus anciennes parties d’Alabama et dans mon comté natif de Madison, les tristes traces de la culture ignorante et épuisante du coton. Nos petits planteurs, après avoir effrité leur terre, incapables de la restaurer par le repos, l’engrais ou par tout autre procédé, vont plus loin à l’ouest et au sud en quête d’autres terres vierges qu’ils puissent dépouiller et appauvrir de la même manière. Nos planteurs plus riches, qui ont plus de moyens et non plus de savoir, achètent de leurs voisins plus pauvres, étendent leurs plantations et appliquent plus de force esclave. Les quelques riches qui sont en état de vivre sur de plus petits profits et de donner à leurs champs ruinés quelque repos, poussent ainsi devant eux le plus grand nombre qui sont purement indépendants. Des vingt millions de dollars réalisés annuellement des ventes de la récolte de coton d’Alabama, presque tout ce qui n’est pas dépensé pour l’entretien des producteurs est replacé en terre et en nègres. Ainsi la population blanche a diminué et la population esclave a augmenté à peu près pari passu dans quelques contrées de notre État. En 1825, le comté de Madison émettait environ 3.000 votes, aujourd’hui, il n’en peut pas émettre plus de 2.300. En traversant ce comté, l’on voit de nombreuses fermes, naguère le séjour d’hommes libres, industrieux et intelligents, occupées maintenant par des esclaves ou sans tenancier aucun, abandonnées et dilapidées ; l’on voit la mousse croître sur les murailles ; l’on voit des champs naguère fertiles, aujourd’hui sans haies, abandonnés et couverts de ces mauvais avant-coureurs, la queue de renard et la bruyère ; on voit la mousse croître sur les murs moisissants de ce qui fut naguère des petits villages. « On voit un seul maître réunir le territoire entier qui naguère formait les heureuses demeures d’une douzaine de familles blanches. Bref, un pays dans son enfance où c’est à peine si un arbre de la forêt avait senti la hache du pionnier, montre déjà tous les signes de sénilité et de décadence que l’on voit dans la Virginie et dans les Carolines. » — C. C. Clay.
      Pour l’épuisement et la pauvreté de la Caroline du Sud, un des plus vieux États, voir précédemment p. 85.
  18. Voir précéd.
  19. Tableau général du commerce de la France, 1854, p. 82.
  20. History of Prices, vol. II, appendix. Les blancs qui se trouvent parfois dans les tableaux de M. Tooke rendent difficile de donner les prix comparatifs avec une exactitude parfaite ; mais ils sont donnés aussi approximativement que possible. Pour tous les cas, on a pris la seconde colonne des prix, — c’est généralement la plus complète.
  21. Pour ce cas, les prix ont été donnés, droit payé, et le montant du droit a été dans la période intermédiaire augmenté de 20 sh. par cwt.
  22. Libre de droit.
  23. Droit, 1 sh. par livre.
  24. En 1632, la législature de Virginie passa une loi pour limiter la consommation et élever le prix du tabac. En 1639, — le prix étant tombé à 3 pences la livre, — l’assemblée décida que l’on brûlerait moitié de la récolte. En 1643, des primes furent offertes dans la vue d’assurer la diversité dans les emplois agricoles et d’élever ainsi le prix du tabac. En 1662, l’assemblée passa différents actes pour pousser à une diversité d’industries, — encourageant la plantation des mûriers, offrant des primes pour la construction de navires, la fabrication domestique des étoffes de laine et des toiles. Deux acres de maïs — ou un de froment — durent être cultivés par chaque individu sujet à la dîme. Une tannerie, avec des corroyeurs et des cordonniers y attachés, dut être établie dans chaque comté aux frais publics, les peaux y étant reçues à un prix fixé pour être manufacturées en souliers qui se vendaient aussi à un prix fixé dans le statut.
      En 1666, un arrangement eut lieu en vertu duquel des actes furent passés dans les assemblées tant du Maryland que de Virginie, ordonnant « une cessation, c’est-à-dire une suspension de planter du tabac pendant un an, afin par là d’en faire hausser le prix ! Les propriétaires du Maryland formèrent opposition à l’acte du Maryland, et le projet ayant échoué, la législature fit de nouveaux efforts pour susciter des manufactures, — « chaque comté étant requis de construire un métier à ses propres frais et de le pourvoir d’un tisserand. »
      En 1682, — le prix du tabac étant tombé à 1 penny, — les colons purent à peine acheter les nécessités communes de la vie, et bientôt, et également sans succès, des efforts furent tentés pour contrebalancer l’action du système qui limitait les colons dans le rude travail rural.
  25. London Mining Journal. February, 2, 1850.
  26. Nous avons de nouveau demandé au Nord : « L’essai de liberté universelle n’a-t-il pas échoué ? Les maux de société libre ne sont-ils point intolérables ? Les plus profonds penseurs parmi vous ne proposent-ils pas de la renverser et de la reconstruire ? Pas davantage de réponse. Ce triste silence est une autre preuve concluante, ajoutée à beaucoup d’autres preuves concluantes par nous fournies, que la société libre est à la longue une forme impraticable de société ; elle est partout épuisée, démoralisée et insurrectionnelle. » Nous répétons donc que la politique et l’humanité à la fois s’opposent à ce qu’on étende les maux de société libre à la population nouvelle, aux générations à venir. » Deux formes de société opposées et en conflit ne peuvent, chez des hommes civilisés, co-exister et être souffertes. L’une doit disparaître et cesser d’exister ; l’autre doit devenir universelle.— Si la société libre est contre nature, immorale et anti-chrétienne, elle doit crouler et faire place à une société esclave, — un système social aussi vieux que le monde, universel ainsi que l’homme. » — Richmond Enquirer.