Principes de la science sociale/25

Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 146-176).


CHAPITRE XXV.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — Caractère grossier de l’agriculture russe, il n’y a qu’un demi-siècle.

Avec un immense territoire et une population disséminée, la Russie était, il y a un demi-siècle, un pays à peu près purement agricole, où, par manque de diversité d’emplois chez sa population, le pouvoir de combinaison existait à peine. Comme une conséquence naturelle, les diverses facultés des individus dont se composait la société restaient sans développement, et l’homme était partout l’esclave de l’homme. Les fabriques étaient à peu près inconnues : les caravanes, faisant négoce à l’intérieur et fournissant aux besoins des lointaines tribus de l’Asie, arrivaient chargées des produits des ateliers anglais et d’autres pays étrangers. Lors de l’accession au trône de l’empereur Nicolas, en 1825, le pays n’était pas même en état de produire le drap pour l’armée, et, pour presque tous les autres produits du métier à tisser, il dépendait entièrement de l’ouest de l’Europe.

La production russe, devant aller chercher les marchés du monde sous la forme la plus grossière, chargée d’énormes frais de transport, rendait par conséquent peu à ses producteurs, qui, conséquemment, avaient peu pour acheter la production d’autres pays. Le commerce étranger était donc insignifiant, l’exportation ne montant qu’à 56.000.000 roubles, et l’importation à 63.000.000. » C’était moins d’un dollar par tête de la population. La dernière, toute faible qu’elle était, se composait d’articles de luxe à l’usage des classes supérieures — grands propriétaires, hauts fonctionnaires et autres personnages tirant leurs moyens d’entretien de taxes payées par les travailleurs ruraux ; et de la sorte, en même temps que la population n’était pas en état de fabriquer son drap chez elle, le pays était tellement pauvre, qu’il ne pouvait l’acheter du dehors. Il en était de même pour toutes les autres branches d’industrie. Non-seulement l’agriculture en était aux instruments primitifs, et, faute de toute notion pour les améliorer, devait continuer à se borner aux sols inférieurs, la terre et l’atmosphère abondaient toutes deux en forces qui attendaient le commandement de l’homme ; — mais le pouvoir de fabriquer une machine à vapeur n’existait pas encore sur le sol russe ; — le peuple restait dans un état de barbarie : c’était l’esclavage général.

§ 2. — Éclosion des manufactures sous le système continental de Napoléon Ier. Elles disparaissent sous le système de libre-échange. Réadoption de la politique de Colbert, et ses effets.

Le système continental donna aux fabriques une forte impulsion, mais il fallait du temps pour opérer quelque changement considérable. Aussi, à la date de 1812, on ne comptait encore que 265 usines de toute nature, tant grandes que petites, pour la production des étoffes de coton et de laine, en face d’une population de plus de 50.000.000 âmes. La guerre terminée, cependant, il s’opéra un changement dans le sens opposé. L’empereur Alexandre — formé, en matière d’économie politique, aux enseignements de M. Storch, qui avait une grande foi dans l’omnipotence du négoce — résolut d’appliquer à l’administration de l’empire ce qu’il avait appris dans le cabinet ; le résultat fut très-désastreux[1]. Survint dans le pays un afflux constant de marchandises anglaises, et l’or russe s’écoulait au dehors, et le gouvernement était paralysé, en même temps que les fabriques étaient ruinées. Ce fut dans cet état de choses que le comte Nesselrode émit une circulaire pour préparer à un changement. On y déclarait que la Russie se trouvait forcée de recourir à un système de commerce indépendant ; que les produits de l’empire ne trouvaient plus de marchés au dehors ; que les fabriques nationales étaient au plus bas ; que la monnaie du pays s’écoulait rapidement chez les nations éloignées ; que les plus solides maisons de commerce étaient en danger, et que l’agriculture et le commerce, aussi bien que l’industrie manufacturière, étaient « non-seulement paralysées, mais touchaient à leur ruine. »

L’année 1824 vit inaugurer le nouveau système — système visant à accroître le pouvoir d’association et de combinaison par tout l’empire, et en harmonie parfaite avec celui établi en France par Colbert, et qui s’y est continué jusqu’à ce jour. Commerce et manufactures se reprirent à fleurir, et, dès l’année 1834, le drap russe était pris par les caravanes pour les foires d’Asie. Depuis lors le progrès a été tel, que les marchés de l’Asie centrale sont alimentés surtout par les produits des métiers russes. Dans l’Afghanistan et dans la Chine, ils vont supplantant rapidement les draps anglais, nonobstant que les derniers ont l’avantage du transport ; tandis qu’en Tartarie et dans la Russie elle-même on parle rarement des laines anglaises. De 1812 à 1829, on constata que le nombre des usines avait triplé, et que, de tous les produits de fabrique consommés dans le pays, le sixième seulement était de provenance étrangère. Depuis lors l’accroissement industriel a été très rapide.

§ 3. — Grande augmentation dans la quantité et la valeur des produits agricoles depuis la ré adoption de la protection.

Le pouvoir d’entretenir commerce avec les sociétés lointaines s’accroît avec l’accroissement de commerce domestique. De 1824 à 1834, les importations de marchandises étrangères ont été de près de 20 % supérieures à celles de 1814 à 1824, avant qu’on eût établi la protection. Ces importations ont consisté, pour une partie considérable, en matières brutes dans la conversion desquelles la population a trouvé à employer un temps qui autrement eût été perdu, ce qui a donné plein retour de tout le capital que ces travailleurs ont consommé sous forme de nourriture et de vêtement.

De cette époque jusqu’à présent le système a été fermement suivi, et ses effets, en économisant le pouvoir humain, dans lequel consiste tellement le capital de la communauté, se manifestent par l’amélioration constante de la condition du peuple, et par la puissance accrue de l’empire, comme le montrent les faits suivants tirés surtout du livre récent de M. Tegoborski, l’un des meilleurs et des plus vrais qui aient paru depuis quelque temps. Il donne en grand détail la production agricole de la Russie européenne, et en estime la valeur, avec une modération qui ne laisse pas de place à l’imputation d’inexactitude, à 2.000.000.000 de roubles, somme énorme, comparée avec les idées qu’on se fait généralement de l’agriculture russe. Cette somme, cependant, ne comporte qu’une faible idée de la quantité, qui est la chose matérielle, puisqu’un boisseau de blé nourrit un homme presque aussi bien en Russie, où il s’échange pour très-peu d’argent, qu’en France où il en obtient beaucoup plus. Voici les quantités comparatives de quelques produits annuellement récoltés ; le chiffre du gros et menu bétail et des chevaux entretenus, et l’étendue de terres en prairies, pâtures et forêts de la France et de la Russie :

France Russie europ.
Céréales (en y adjoignant les légumes secs). Tchet. 102.800.000 260.000.000
Lin et chanvre. Poods. 5.128.000 20.000.000
Graines oléagineuses. Tchetwerts. 1.238.000 4.865.000
Gros bétail (non compris les veaux). Têtes. 7.870.000 25.000.000
Bêtes ovines. 32.000.000 50.000.000
Porcs. 4.910.000 12.000.000
Chevaux. 2.818.000 18.000.000
Prairies. Dessiatines. 5.288.000 60.000.000
Pâturages et friches. 14.700.000 80.000.000
Forêts. 8.063.000 180.000.000

La quantité de produits bruts de la seule Russie européenne serait, d’après le tableau, le triple de celle de France, et cependant la valeur monnaie des deux est à peu près égale. Celle de la dernière, comme nous avons vu, étant estimée actuellement à 8.000.000.000 francs, tandis que la première ne donnerait que 7.500.000 francs. Les cultivateurs de Russie sont loin du marché, ceux de France l’ont à leur porte ; et aussi, tandis que dans le premier pays, le prix moyen des céréales est à 5.46, dans le second, il est à 3.50 ; tandis que la production maraîchère est estimée dans l’un à environ 20 roubles, dans l’autre elle ne l’est qu’à 25 ; le lin et le chanvre sont estimés en France à 4 roubles et eu Russie à 2 seulement ; et le produit des prairies dans le premier pays se tient à 30 et dans le dernier à 6 seulement. La cause de toutes ces différences se trouve dans l’immense déperdition qui résulte de l’absence de marchés domestiques, comme ceux dont jouissent la terre et la population de France ; et ce fut dans l’intention d’arrêter cette déperdition et pour soulager le cultivateur russe de la taxe oppressive de transport qu’on a rétabli le système protecteur.

Déjà ce résultat a été en partie atteint ; nous le voyons par ce fait que, de 1824 à 1851, il y a eu ferme élévation des prix, nonobstant le surcroît considérable de la quantité produite. De 1824 à 1833, la moyenne du blé était 4.34 roubles par Tchetwert, et celle du seigle 3.3 roubles ; tandis que celle pour les années finissant en 1851, a été 6.52 pour le blé, et 4.33 pour le seigle, une élévation d’un peu moins de 50 pour cent[2].

§ 4. — Indépendance croissante des marchés étrangers, résultat de la diversification d’emplois dans la population.

À chaque pas du progrès mentionné, il y a eu décroissance de la nécessité d’aller chercher les marchés étrangers, comme le montre le fait, que tandis que, de 1827 à 1832, l’exportation moyenne des grains de toute nature s’élevait à plus de 3.000.000 de Tchetwerts. Ce chiffre a été à peine dépassé dans aucune période jusqu’en 1850, — excepté dans les années de disette entre 1845 et 1848, alors que les hauts prix de l’Angleterre offraient un énorme bénéfice sur l’importation de subsistances. Le rappel des lois sur les céréales paraît avoir exercé à peine le plus léger effet, — à en juger par le total des exportations de blé et les quantités expédiées à l’Angleterre d’après les documents officiels.

1848 ____ 18.396.211 boisseaux.   6.225.632 boisseaux.
1849 13.453.888 4.721.630
1850 14.596.120 5.710.208
1851 13.911.240 3.140.336

En 1852, les exportations à la Grande-Bretagne
ont atteint

___________________________ 7.663.026
----------------
Total. 27.461.082
Moyenne. 5.492.216

La production entière de céréales est évaluée à 260.000.000 tchetwerts, ou environ 1.600.000.000 de boisseaux, et de toute cette énorme quantité, le seul article qui peut, jusqu’à un certain point, supporter les charges de transporta des marchés lointains est le blé ; et cependant l’exportation totale de cette nature, pour la moyenne de cinq ans, paraît avoir été au-dessous de 15.000.000, ou moins un pour cent de la production totale. La cause s’en trouve dans le fait qu’avec le développement constant des marchés domestiques, il y a eu ferme élévation du prix, conséquence du déclin de la nécessité d’aller chercher un marché lointain. Plus la population est apte à consommer chez elle une utilité, moindre sera la quantité à expédier au dehors et plus cette population pourra acheter de toutes les autres utilités ; — et cependant les économistes modernes, — visant exclusivement au trafic et négligeant le commerce, — trouvent la plus grande preuve de prospérité dans la quantité dés exportations !

Que devient toute cette subsistance ? Elle est consommée par les gens qui font le drap, bâtissent les maisons et les usines, exploitent l’or, le fer, la houille, construisent des navires et des bateaux, et accomplissent les divers services qu’amène l’entretien d’un commerce étendu.

La fabrication du lin et du chanvre emploie plus ou moins directement, selon M. Tegoborski, 5.000.000 d’individus au moins ; et la consommation de toiles de lin est évaluée à environ 550.000.000 d’aunes, soit neuf aunes par tête de la population. Cette branche d’industrie se trouve partout. « Elle a son siège dans les plus humbles chaumières, et elle n’enlève point de bras au travail des champs. » Et plus loin : « C’est l’aide de plusieurs petites industries subsidiaires : le rouet, la navette, le métier à tisser qui fournit emploi à beaucoup de bras de la population rurale. »

La consommation de laine est d’environ 1.75 livres américaines par tête, donnant un total de plus de 100.000.000 livres — qui demande, pour sa conversion en drap, une grande somme de travail ; et ces travailleurs demandent de grandes fournitures de subsistances.

La première usine à coton ne date au plus que d’une vingtaine d’années ; et cependant on ne compte aujourd’hui pas moins que « 495 fabriques de coton employant 112.427 ouvriers et produisant annuellement 40.907.736 livres de filés et une quantité correspondante de blancs tissus[3], » généralement de qualités inférieures pour satisfaire à l’immense demande de manufactures plus grossières. Le district où ces manufactures sont établies est lui-même un grand empire avec une population de 16.000.000 d’âmes ; et les résultats de ces établissements se manifestent par la substitution croissante de belles cotonnades peintes « aux étoffes grossières qui se portaient auparavant, et par l’amélioration générale dans la manière de se vêtir[4]. »

Les paysans reçoivent le fil de leurs contractants et s’occupent à tisser pendant l’hiver. — C’est ainsi que marche une fondation d’industrie pour leur pays, tout en utilisant le travail et l’habileté qui autrement seraient perdus. Les établissements qui produisent des articles supérieurs sont au nombre de 140. On fait beaucoup de velours de coton, qui trouve son marché principal en Chine, marché qui, jusqu’à l’établissement des fabriques russes, était approvisionné par les produits des métiers anglais. » On dit qu’aujourd’hui les cotonnades imprimées russes égalent celles de l’Alsace et du Lancashire ; et tout ce progrès est le résultat de moins de trente années du système qui vise à économiser le capital, en assurant au travailleur un choix dans les moyens d’employer ses facultés physiques et intellectuelles. Ce progrès n’est dû qu’au système uniquement ; car, dans l’Irlande, l’Inde et les autres pays qui ont été régis par les hommes engagés dans le trafic et le transport, le déclin d’industrie domestique a été un accord complet avec l’accroissement que nous indiquons ici comme résultant du développement de commerce.

Le siège principal de la manufacture des cotonnades fines en Russie est à Saint-Pétersbourg ; on y emploie surtout des ouvriers suisses. La quantité manufacturée est évaluée à 3.000.000 de pièces, qui suffisent à la demande domestique de tout l’empire. » On n’importe pas aujourd’hui plus de 1.500 pièces des impressions de première qualité. La fabrication de mousselines prend aussi de l’accroissement et apporte une diversification dans les travaux de la campagne, — la culture du coton ayant été introduite avec succès dans les provinces caucasiennes.

La valeur totale de la fabrication du coton, en Russie, était évaluée, il y a quelques années, à 32.000.000 dollars par an. On jugera mieux du mouvement de cette industrie par le tableau suivant des importations de 1846 et 1850 :

1848. 1850.
Coton brut.   26.152.484 livres.   44.257.500 livres.
Coton filé. 18.402.750 6.338.750

On voit qu’en cinq années son importation de coton brut a presque doublé, tandis que celle des filés, pour lesquelles elle dépendait de la Grande-Bretagne, a diminué de deux tiers.

L’exportation d’indigo, pour la Russie, a pris un accroissement soutenu, comme on le voit d’après les chiffres suivants, qui prouvent une grande augmentation d’industrie dans les années qui suivent celles indiquées ci-dessus.

1849.   1850.   1851.   1852.
Caisses. 3.225 4.105 4.953 5.175

De plus, on donne beaucoup plus d’attention au développement des trésors métallurgiques de la terre. La production de fer a augmenté d’une manière soutenue, et la découverte récente de vastes gisements de houille promet un développement considérable de cette branche d’industrie ; tandis que la production de l’or et de l’argent s’est élevée à plus de 20.000.000 dollars annuellement.

§ 5. — Accroissement de tendance à la combinaison d’action et à l’économie de force. Déperdition extraordinaire de pouvoir dans les districts purement agricoles.

Nulle part au monde il n’existe plus de tendance à l’activité locale et à la combinaison locale qu’en Russie. Dans certaines parties du pays sont les potiers, et, dans d’autres, les cordiers et les selliers. Dans telle contrée sont tous les fabricants de chandelles, dans telle les fabricants de chapeaux de feutre, et dans telle autre les serruriers et les charrons. Un district compte de nombreuses tanneries, tandis que dans d’autres presque tous les bras s’emploient à faire la lanière d’écorce qui trouve des usages très-variés. Pour ces industries, les familles d’un district se réunissent en une sorte de compagnie d’actionnaires, qui vend le produit des travaux et répartit les résultats à toutes les parties engagées dans l’œuvre de production.

Ces fabriques prennent développement à mesure que se développe la demande du travail pour le coton, la laine et les autres branches d’industrie, ce qui fait l’accroissement de commerce ; non-seulement ce commerce qui résulte des différences d’emploi domestique, mais celui qui dépend des différences de sol et de climat parmi les nations du globe. Il va au dehors plus de suif, et l’on reçoit en retour plus de café et de coton ; tandis que laine, café, blé et coton sont convertis en étoffe pour la fourniture des marchés tant domestiques qu’étrangers. Ce n’est pas cependant dans les manufactures grossières seulement que la Russie réussit aujourd’hui. L’esprit d’invention et l’habileté de ses ouvriers commencent à se faire remarquer dans toutes les industries, comme elle l’a prouvé à l’occasion de la grande exposition générale au palais de Cristal, il y a cinq ans[5].

Le travail fourni ainsi est autant de gagné. — C’est tout autant de pouvoir qui se trouve de la sorte économisé. Quelle déperdition immense avait lieu, et combien était indispensable pour la Russie cette diversité d’emplois qui, seule, permet l’économie, voici un passage du livre de M. Tegoborski qui nous en fera juger.

« Dans des pays où le climat est tempéré et la population est dense, où il y a nombre de petites villes et où le négoce domestique est actif, le paysan, dont le travail aux champs dure depuis le commencement de mars jusqu’au mois de novembre, trouvera peu de difficulté à utiliser son temps durant les trois ou quatre mois d’hiver. Il peut charrier ses produits au marché ; il peut abattre et apporter le bois au logis ; il peut s’occuper d’engraisser son bétail ; il peut louer son travail comme transporteur de marchandises, ou s’engager dans quelque autre branche subsidiaire d’économie rurale. Chez nous ces ressources sont très-limitées[6], tandis que notre travail subit une interruption bien plus longue. Jugez quelle déperdition de forces productives, et quelle cause d’appauvrissement doivent résulter, si, dénués de toute industrie, sur les 60 millions d’âmes qui composent la population de la Russie d’Europe, plus de 50 millions doivent rester oisifs pendant les six ou sept mois que le travail des champs est suspendu. Pour éviter cette déperdition, nous sommes jetés sur nos ressources industrielles ; et c’est cette situation qui nous est propre, jointe à l’abondance et à la variété de nos produits et à l’intelligence naturelle et instinctive de notre population, qui a donné l’impulsion récente à notre industrie et lui a imprimé le cachet spécial et national qui la distingue. »

Dans ce passage se trouve le secret de la pauvreté de tous les pays de la terre qui ne sont simplement qu’agricoles. Sans diversité d’emplois il n’y a pas d’association possible, et là où il n’y a pas commerce il y a déperdition de pouvoir physique, en même temps que les facultés intellectuelles restent à l’état latent et sans développement ; d’où suit la perte de la plus grande partie de force qui devrait résulter de la nourriture consommée. C’est par l’économie de force que le manufacturier habile réussit à triompher de ses rivaux, et c’est par une économie semblable que le pays dont la politique vise à produire l’association et le développement de commerce acquiert puissance et gagne considération parmi les nations du globe.

§ 6. — Accroissement de la concurrence pour acheter les services du travailleur, et accroissement de liberté pour l’homme.

Parmi les récents voyageurs en Russie, l’un des plus distingués est le baron Haxthausen, qui nous apprend que Moscou est devenu un grand siège d’industrie manufacturière, où les serfs sont transformés en ouvriers travaillant pour leur propre compte, et que dans cette cité affluent annuellement, en automne, de 80 à 90.000 individus pour vendre leurs services durant la période où ils cessent de pouvoir travailler aux champs. La condition et l’apparence de ces ouvriers, mis ainsi à même de vendre un travail qui, autrement, serait perdu, lui ont semblé plus satisfaisantes que celles des individus de condition semblable en Allemagne, en France et en Angleterre. Ainsi que M. Tegoborski, M. Haxthausen émet des doutes sur le système protecteur, comme tendant à élever les salaires du travail et à atténuer « ce lien patriarcal » qui jusqu’alors a existé entre le maître et ses serfs. — Mais puisque le commerce se développe par l’affaiblissement de ce lien, et puisque avec le développement de commerce les hommes s’enrichissent et la terre gagne en valeur, nous avons raison de regarder la tendance ainsi remarquée comme une preuve d’accroissement de richesse et de pouvoir.

Pour montrer à quel point la diversité d’emplois a agi sur l’augmentation de la demande du travail et sur sa rémunération, voici quelques faits glanés dans le livre de M. Haxthausen. Dans un endroit de son livre il donne, comme le salaire des femmes employées à tisser la toile fine, de 22 à 28 cents par jour — c’est à peu près l’équivalent du prix d’un boisseau de seigle. Ailleurs il établit que les hommes engagés à tisser des serviettes gagnent 2 roubles-papier, ou environ 60 cents par jour « Dans le gouvernement de Yaroslaf, le travail du paysan, dit-il, a une valeur pécuniaire plus haute, par suite de l’état florissant des manufactures. » À Ekaterinoslaf, un bon ouvrier adulte reçoit 27 roubles par mois ; mais quelquefois il est payé le double.

Quelle influence cela exerce-t-il sur la condition des paysans engagés dans l’agriculture ? Nous le voyons par ce fait que, tandis qu’autrefois il y avait toujours de grands arriérés de rentes, il n’y en a plus aucun, nous assure-t-il. De plus il nous dit que, de vingt-trois fermes achetées en bloc, avec leur propre liberté, par nombre de paysans appartenant au prince Koslowski, au prix de 50.000 roubles, les deux tiers ont été payés comptant. Dans un autre cas, les paysans du prince Viazemski ont acheté sa terre avec leur liberté moyennant 129.000 roubles.

La résistance au système qui vise à avilir le travail et les denrées brutes amène partout augmentation de liberté parmi les travailleurs, et nous en voyons ici la preuve dans les faits que fournit le voyageur qui observe. N’importe où il va il trouve que la diversité d’emplois a amené à peu près cet état de choses dans lequel, tout en retenant un droit pour un petit payement annuel, les grands propriétaires permettent à leurs serfs de choisir leur mode d’emploi et de disposer à leur gré des produits de leur travail, tandis qu’eux-mêmes se font servir par des domestiques gagés[7].

Chaque mesure du gouvernement a tendu dans le même sens. Un ukase de 1827 déclara le serf une portion intégrale et inséparable du sol, et ainsi fut abolie d’un seul coup la traite de chair humaine. Aujourd’hui une grande banque a été fondée, qui fait des prêts au propriétaire foncier jusqu’à concurrence des deux tiers de la valeur de la propriété, et sous des conditions de remboursement qui tendent beaucoup à produire le résultat de permettre à la couronne, éventuellement, de devenir propriétaire en payant le dernier tiers — ce qui tend à transformer la population attachée à la terre en sujets de la couronne, tandis qu’auparavant ils n’étaient que de simples serfs de simples particuliers. Comme paysans de la couronne, ils tiennent leurs habitations et leurs petites pièces de terre moyennant payement de 5 roubles par chaque tête mâle, au lieu de rente, et sont libres d’user de leur terre et de leur travail comme il leur plaît. Aujourd’hui est garanti au serf, non seulement le droit de posséder en propre, mais le droit de contracter et de tester en cours de justice, ce qui lui était refusé auparavant.

« Le serf, nous dit un autre récent voyageur, ne peut encore acheter sa liberté, mais il devient libre par l’achat du morceau de sol auquel il était lié. Le droit de contracter lui a ouvert la route à un tel achat. Le Russe paresseux qui travaillait à contre-cœur pour son maître, faisant aussi peu que possible d’ouvrage pour le bénéfice de celui-ci, travaille nuit et jour dès qu’il y va de son propre avantage. À la paresse succède une amélioration diligente de sa terre ; à l’ivrognerie brutale, la sobriété et la frugalité. La terre, auparavant négligée, répond par ses plus riches trésors au soin qu’on lui prodigue. Par la magie d’industrie, de misérables huttes se transforment en demeures confortables ; un désert, en champs florissants ; des steppes désolées, des marais profonds, en un sol productif ; des communautés entières, naguère plongées dans la pauvreté, présentent les signes indubitables d’aisance et de bien-être. »

Par la force d’une série de mesures de la nature que nous venons d’indiquer, poursuivies avec fermeté pendant une longue suite d’années, une moitié de la population russe est déjà affranchie de toute réclamation de services personnels, et partout où l’ouvrier trouve facilement à s’employer, les paysans trouvent avantage dans les changements opérés ; là où cette circonstance fait défaut, mieux vaut pour le paysan rester serf que devenir libre. C’est l’opinion de M. Tegoborski[8].

C’est le dernier cas dans ces parties de l’empire qui sont loin d’un marché, « celles qui sont peu favorisées par les consommateurs et l’industrie, » et parmi cette population où la circulation de numénuméraire est si insignifiante qu’il est plus aisé d’acquitter la rente en travail « que de payer une rente quelconque sous forme de monnaie. Il serait presque impossible d’imaginer une plus forte preuve de la nécessité de diversité dans les modes d’emploi, comme précédent de la liberté de l’homme, que celle fournie dans cette partie de l’intéressant ouvrage de M. Tegoborski. Il ne serait pas moins difficile de trouver une preuve plus concluante des désastreux effets du système qui vise à séparer le consommateur du producteur, — à confiner des nations entières dans les rudes labeurs de l’agriculture, — à accroître la nécessité de l’outillage de transport et des services du négociant — et à annihiler le commerce, que les preuves fournies par M. Haxthausen disant : « que le négoce étranger est exposé à des fluctuations tellement incalculables qu’il ne peut jamais servir de base offrant sécurité pour la vie d’un peuple, et les preuves fournies par un récent voyageur anglais déjà cité, quidit : « qu’une saison favorable et de belles récoltes ne garantissent pas une année profitable pour le cultivateur russe — parce qu’il arrive souvent que les prix sont avilis au point que nulle combinaison physique des circonstances ne pourrait venir à son bénéfice — auquel cas il devient nécessairement un esclave de l’usurier ou du négociant du voisinage.

§ 7. — Effets de la protection sur le commerce étranger et le revenu public.

On ne peut mettre en doute que le commerce intérieur de l’empire n’ait augmenté ; et voici des faits qui établissent complètement la grande vérité que tout ce qui tend à augmenter le commerce domestique, tend également à augmenter le pouvoir d’entretenir le commerce extérieur. De 1814 à 1824, la période où le pouvoir du trafic fut en croissance et le commerce en déclin si rapide, les importations en Russie s’élevaient à 165.000.000 de roubles papier — qui subissaient 60 % de perte ; mais ce système fut si épuisant que, dans l’année qui clôt la période, l’escompte alla jusqu’à 75 %, ce qui réduisit la valeur du papier du gouvernement à un quart de la valeur nominale. À une valeur-monnaie réelle, le marché total que la Russie présentait pour les produits des terres étrangères était d’environ 32.000.000 dollars, ou 60 cents par tête.

Dans les dix années de 1824 à 1834, — la première décade de protection — les importations atteignirent une moyenne de 195.000.000 roubles, en même temps que la valeur du rouble papier se releva d’environ 10 %, et ainsi le marché russe pour produits étrangers fut porté à 42.000.000 dollars, ou environ 80 cents par tête. En 1841, il avait atteint 90.000.000 roubles argent, soit 1 doll. 10 cents par tête. En 1845, ils étaient à 85.000.000 roubles argent ou environ 1 dollar par tète, quoique les récoltes de cette année fussent très-faibles. En 1852, ils avaient monté à 100.000.000 roubles — ayant plus que doublé depuis 1824, sous un système qui, selon les économistes anglais, devait détruire tout commerce avec le monde.

Comment les deux systèmes ont affecté le revenu public, les faits mentionnés le montrent. Le pair de valeur d’une livre sterling est quelque peu moins que 7 roubles et il s’est tenu à ce taux jusqu’à la guerre de 1807. En 1814, la livre a haussé jusqu’à pouvoir acheter 18 1/2 roubles. La paix apporta avec elle l’ascendant du trafic et le déclin du commerce, ce qui causa un tel écoulement d’or, qu’en 1823-24 une livre valut 25 roubles. Avec l’adoption de la protection le courant changea, et au bout de peu d’années la valeur du numéraire fut rétablie — le rouble argent devenant de nouveau l’étalon.

En dix années, de 1814 à 1824, les revenus de douane n’avaient été en moyenne que de 40.000.000 roubles papier, mais dans celles de 1824 à 1834, la moyenne fut 67.000.000 roubles. En 1852, les recettes de cette source furent 29.000.000 roubles, — ayant augmenté de 150 % depuis l’adoption du présent système. Une des conséquences fut que le gouvernement put construire le grand chemin de fer de Moscou à Saint-Pétersbourg qui a 400 milles et a réduit le temps à vingt-deux heures, en même temps qu’il avance considérablement de Moscou à Saint-Pétersbourg à Varsovie, une distance de six cent soixante-huit milles. D’autres routes ont été projetées avant que la guerre éclatât ; nous ignorons l’influence qu’elle a eu sur ces projets.

§ 8. — Progrès successifs vers la création d’une agriculture savante.

Avec le rapprochement du marché et l’économie de transport qui en résulte, et avec la tendance journellement croissante vers le rapprochement des prix des matières premières et des articles manufacturés, il y a amélioration régulière et soutenue dans le caractère de l’agriculture russe. M. Tegoborski cite un district où « l’on a introduit un système rationnel de culture, » dans un autre « les traces d’amélioration sont visibles ; » dans un troisième « le mode de culture est visiblement amélioré. » Dans un quatrième « le système triennal a été introduit avec une grande amélioration d’instruments. » Dans d’autres « l’économie rurale fait des progrès sensibles. » — « L’amélioration de culture commence à attirer l’attention sérieuse des propriétaires ruraux ; » — « la culture de la betterave pour le sucre s’étend de plus en plus, » — et tandis que chez plusieurs propriétaires nous trouvons un système de culture qui pourra servir de modèle, « l’usage d’instruments meilleurs, et l’adoption de méthodes améliorées se remarquent, nous dit-on, « sur les champs des paysans. » Pour amener l’amélioration par les premiers, il est indispensable, dit M. Haxthausen, que s’établisse « un système de travail combiné avec quelque entreprise industrielle, qui fournisse les moyens d’employer utilement les forces productives — le travail de l’homme et des animaux — qui autrement resterait sans action pendant les longs intervalles où les travaux des champs sont interrompus. » — « Durant sept ou huit mois, selon son expression, » le travail fait une halte, « et il s’en suit une déperdition si énorme de capital qu’elle équivaut complètement au petit progrès qui a été accompli. »

Le gouvernement a établi quelques fermes modèles, comme écoles d’agriculture, où sont admis les paysans, tant de la couronne que des particuliers, et le nombre d’élèves, en 1849, était 706. Le cours d’études est très-complet et dure quatre ans. Comme un résultat de toutes ces mesures, le rendement de la terre augmente graduellement tandis que la taxe de transport diminue ; le prix du blé s’élève et celui du drap décline, tandis que le sol et l’homme qui le cultive gagnent en valeur. Dans quelques districts, la terre se vend cinq et même dix fois le prix qu’on en eût donné il y a vingt-cinq ans, tandis qu’en masse tous les hommes gagnent en liberté d’année en année.

Le système communal présente cependant au progrès agricole un obstacle qui sera difficile à surmonter. Par tout l’empire, le sol reste non divisé — étant tenu en commun et distribué annuellement parmi les membres de la commune ; et cela s’applique aussi bien aux terres qui sont possédées par la commune elle-même qu’à celles tenues de la couronne ou du grand propriétaire. Dans les cas où l’obrok, ou la rente-monnaie se doit payer, chaque individu mâle du village reçoit une part égale de la terre — le père même prend celle de son fils enfant et chacun devient responsable pour sa part à payer de la rente. Dans les districts où prévaut la corvée, la rente-travail, les enfants et les vieillards n’ont pas droit à la terre, dont l’usage n’est donné que comme un équivalent pour le travail accompli ; mais pour remédier à cette difficulté, on forme un tiaglo, en réunissant quelques individus, trop faibles pour fournir chacun une journée de travail — l’ensemble représente un travailleur complet et acquiert droit à une part de terre. La naissance de chaque enfant mâle crée un nouveau titre et les parts de ceux qui meurent retournent à la commune. Les bois, pâtures, terrains de chasse et pêcheries restent indivis et libres pour tous les habitants ; mais la terre arable et les prairies sont divisées selon leur valeur entre les individus mâles — l’étendue des parts diminuant d’année en année à mesure qu’augmente la population[9].

Comme dans de telles circonstances, il ne peut exister de propriété foncière permanente, rien ne stimule à consacrer du travail à faire des améliorations ; et il suit que « l’industrie agricole est négligée et abandonnée » là même où le sol n’est pas naturellement bon, dit M. Haxthausen, des engrais et un peu plus d’industrie le pourraient améliorer ; mais les efforts de quelques rares propriétaires sous ce rapport, n’ont trouvé que peu d’imitateurs et pas un chez les paysans[10].

Le négoce et les manufactures enlèvent la main-d’œuvre à l’agriculture, et par la raison qu’ils offrent stimulant de toute sorte à produire, taudis que la dernière n’en offre que peu. Quelles que puissent être les accumulations résultantes du négoce, elles restent la propriété particulière de l’homme aux efforts de qui elles ont été dues ; et à sa mort il les peut léguer à sa femme et à ses enfants ; tandis que quelle que grande que puisse être la valeur ajoutée à la terre, cette valeur devient un jour la propriété de la communauté, sans qu’il en aille une partie à la veuve ou à la fille de l’homme dont les travaux ont créé les améliorations.

Le communisme est partout le même, soit qu’on le rencontre en Russie ou en France — dans les coutumes d’un peuple ou dans les livres des enseignants qui se refusent à voir que le pouvoir d’association s’accroît avec le développement d’individualité et cherchent à favoriser l’accroissement du premier par la destruction du dernier. Dans un cas, il n’est qu’un pas dans le progrès de l’homme vers la civilisation ; tandis que dans l’autre il se propose de réduire l’homme à un état de barbarie. Et c’est pourquoi les efforts pour l’introduire parmi les hommes civilisés ont toujours été suivis d’un insuccès si notable.

§ 9. — Obstacles qui s’opposent à son développement.

Avec la division de la terre le travail gagne en valeur, et plus il est évalué plus on l’économise, — plus augmente la proportion qui en est employée productivement — et plus augmente la quantité qui peut être donnée au développement des ressources de la terre. À chaque pas, dans cette direction, les hommes sont mis en état de bâtir maison sur leur propre terre, et les fermes disséminées succèdent graduellement aux sales villages. Rien de la sorte ne se rencontre en Russie, parce qu’il n’y a pas de terre que le paysan, pris individuellement, puisse appeler son bien. La population rurale est donc « groupée en larges villages où les maisons sont entassées autant que dans les villes. Il en résulte pour un grand nombre de cultivateurs une habitation très-distante du champ qu’ils cultivent, ce qui, indépendamment de la perte de temps pour aller et retour, amène une cause morale de négligence dans la culture = il est impossible que l’homme qui a plusieurs werstes à parcourir pour atteindre son champ le cultive avec le même intérêt, lui prodigue le même soin que lorsqu’il l’a sous les yeux et peut saisir juste le moment le meilleur pour fumer, labourer, semer ou moissonner, irriguer sa prairie ou tondre sa haie. C’est là une des causes de la prospérité plus grande des colonies allemandes, où les habitations sont distribuées de telle sorte que chaque colon a pour ainsi dire sa propriété sous la main. C’est ce qui explique aussi en partie le progrès agricole dans les provinces de la Baltique, où la population est beaucoup plus répandue que dans les autres parties de la Russie. L’agglomération de la population rurale en groupes nombreux prédomine chez les nations qui ont été jadis exposées aux incursions des Barbares ou aux dévastations des animaux sauvages, et ont éprouvé le besoin d’habiter en voisinage pour se protéger mutuellement[11]. »

La culture commence toujours par les sols de qualité inférieure, et ce n’est qu’au moyen de l’association et de la combinaison que les plus riches sont appropriés aux Ans de l’homme. Comme cependant une telle combinaison est impossible sous le système de communauté, il en résulte que les jeunes hommes actifs et diligents du village, — ceux en qui l’on pourrait espérer, pour l’amélioration agricole, — passent aux bourgs et aux villes, — abandonnant la terre et cherchant ailleurs cet avantage permanent, pour eux-mêmes et pour leurs familles, qui est refusé par le système existant à ceux engagés dans le travail rural.

Tels sont quelques-uns des obstacles que rencontre l’agriculture pour passer à l’état de science. Ils sont grands ; mais, tout grands qu’ils soient, ils sont dépassés de beaucoup par ceux qui résultent du manque encore existant, de la convenable diversité d’emplois, sans laquelle association et combinaison ne peuvent avoir lieu. Dans d’immenses parties de l’empire, le fermier ne peut aucunement varier les objets de sa culture. Il faut qu’il se borne à ces utilités seulement qui souffrent les frais de transport ; il ne peut cultiver pommes de terre, turneps, foin, ou quel qu’autre article encombrant qui veut être consommé sur place. Il faut qu’il épuise sa terre et il faut donc que ses récoltes diminuent — avec augmentation constante dans la sujétion à la maladie qui si souvent les balaye, — en le réduisant lui et sa famille à la pauvreté, sinon à mourir de faim. Il faut qu’il se borne à la culture des sols plus pauvres, car une si large part de sa récolte s’absorbe dans l’œuvre du transport qu’il reste hors d’état d’obtenir l’outillage qui l’aiderait à défricher et drainer les sols riches. Il devient ainsi, d’année en année, de plus en plus l’esclave de la nature, et conséquemment de plus en plus dépendant des chances du négoce et esclave de son semblable. Si les récoltes de l’ouest de l’Europe sont abondantes, il est ruiné : ce qui le conduit à souhaiter dans ses prières la sécheresse et la gelée et d’autres causes de dommages pour son semblable ; et le tout à cause de son inaptitude à décider lui-même comment il emploiera son travail et sa terre. Le commerce lui donnerait ce pouvoir et le mettrait à même de se réjouir de la prospérité de ses semblables ; mais le commerce aujourd’hui ne se développe nulle part en l’absence du système inauguré par le premier des hommes d’état modernes, Colbert.

Les différences de prix dans les diverses parties de l’empire sont énormes, — le seigle valant dans une localité moins qu’un rouble le tchetwert, tandis que, dans une autre, il se vend plus de 11 roubles, et le blé variant d’un peu plus de 2 à 13 roubles. Telle est la taxation à laquelle les producteurs sont encore exposés par suite de la nécessité de dépendre des marchés lointains ; mais le remède s’applique graduellement par la création de centres locaux—diminuant la nécessité d’aller au loin, tout en augmentant le pouvoir de construire de nouvelles et meilleures routes.

§ 10. — Accroissement d’individualité dans la population auquel correspond accroissement de puissance dans l’État.

Le système de centralisation que cherche à établir le peuple anglais requiert l’avilissement du prix du travail tant domestique qu’étranger, et tend partout à le produire. Moindre est le commerce domestique, plus augmente pour toutes les nations leur dépendance du peuple qui a navires et wagons ; et moins ils ont pouvoir de développer les ressources de leur sol, ou d’augmenter la quantité des denrées brutes qu’il faut transporter. Ceci conduit à s’efforcer de stimuler les diverses sociétés du globe à une concurrence entre elles pour la vente des denrées brutes sur le marché lointain, à leur grand préjudice, mais au bénéfice actuel, quoique seulement temporaire, du trafiquant lointain, qui de la sorte tue la poule pour avoir les œufs d’or. Plus il se pourra obtenir de laine d’Australie, plus le prix de celle de Russie ira s’abaissant ; plus il se peut obtenir de coton et de chanvre de l’Inde, plus tomberont les prix du chanvre de Russie et du coton d’Amérique ; et plus les agriculteurs des deux pays viendront à dépendre des chances du marché lointain, et des combinaisons qui s’y forment si facilement. De là suit que nous voyons chez les sociétés du monde purement agricoles une absence si entière du pouvoir de se gouverner soi-même, — une impuissance si grande de faire les routes qui sont si nécessaires, — et une dépendance si complète du trafiquant lointain pour tout l’outillage de négoce et de transport.

L’individualité, tant chez les hommes que chez les nations, se développe avec le développement de commerce. Elle se développe en Russie ; et c’est pourquoi la Russie a, dans les trois années dernières, montré un pouvoir de résistance aux attaques du dehors, qui n’eût point été possible avec le maintien de sa politique du libre-échange, et si elle avait continué à marcher dans la voie anglaise. Ce qui serait advenu, M. Cobden l’a vu clairement, et il a fourni l’argument le plus concluant en faveur de la politique de la France et de la Russie, lorsqu’il a écrit que : « sevrer l’empire russe dans la période de 1815 à 1824 « de tout commerce avec l’étranger, eût été condamner à l’état de nudité une partie de son peuple[12]. » Le système adopté ensuite tend vers la décentralisation, l’individualité, la vie, la liberté ; tandis que celui que M. Cobden veut imposer au monde, — ayant pour objet d’accroître la nécessité des services du trafiquant, — tend vers la centralisation qui est toujours la route vers l’esclavage et la mort.

§ 11. — La Suède, comme la Russie, marche dans la voie de la France, maintenant la politique de Colbert, à l’exclusion de celle préconisée par les économistes d’Angleterre. Elle obtient pour effet le rapprochement du consommateur et du producteur.

La Suède est naturellement un pays très-pauvre, — rude, mouvementé, montagneux. Le sol, là où le roc n’est pas à la surface, est léger et sablonneux. En général, sol et climat sont défavorables à l’agriculture ; cependant il existe quelques parties fertiles au sud du 61°. » Elles donnent seigle, avoine, pommes de terre, carottes, betteraves et divers autres végétaux, et aussi des fruits et un peu de blé.

Quant à sa politique commerciale, la Suède est dans la voie française, — tout son système ayant été basé sur l’idée de rapprocher le consommateur du producteur, en économisant ainsi le transport et rapprochant autant que possible les prix des denrées brutes et des articles manufacturés. Il y a vingt ans, son tarif fut légèrement modifié dans le sens du libre-échange ; mais, six ans après, elle revint sur ses pas, et inaugura de nouveau la politique de pleine protection. Quel a été l’effet, nous allons le voir.

L’industrie cotonnière, en 1831, comptait moins de 2.000.000 broches ; mais, en 1840, le chiffre s’élevait déjà à 6.000.000. Dans la première de ces années, elle importait en coton brut moins de 800.000 livres, mais, dans la dernière, le chiffre atteignit 1.800.000. Dans les trois années qui finissent en 1846, il fut de 10.000.000 ; tandis que, dans les trois qui finissent en 1853, il atteignit jusqu’à 27.000.000. Dans la première de ces périodes, la quantité de filés importés montait à 5.000.000, et, dans la dernière, à 3.600.000. La moyenne annuelle de coton, tant brut que filé, fut dans la première 5.000.000 livres ; tandis que, dans la dernière, elle dépassa 10.000.000.

Prenant les années 1845 et 1852 comme la moyenne de ces périodes, nous avons donc une consommation qui a doublé dans le court espace de sept années, ce qui donne par tête plus que trois livres ; — en tenant compte de la nature du climat, — c’est plus que la consommation de nos États-Unis, la patrie du coton.

Voici pour l’importation d’autres denrées brutes :

1844 à 1846 1851 à 1853
Chanvre 5.400.000 livres. 6.200.000 livres.
Cuirs et peaux 6.400.000 8.700.000
Laine 5.000.000 5.600.000

Toutes ont ainsi considérablement augmenté.

L’industrie lainière existe, par tout le pays, dans les habitations rurales, — employant ainsi du temps et de l’intelligence qui autrement seraient perdus ; et pourtant il se fabrique annuellement dans de plus grands établissements au-delà de 1.000.000 aunes de drap.

En 1840, il se fabriquait environ 80.000 tonnes de gueuse de fer, pouvant fournir environ 65.000 tonnes de fer en barre. En 1853, le fer en barre montait à 115.000 tonnes ; et, en y ajoutant environ 10.000 tonnes de fontes, nous avons un total de 125.000 livres, — c’est-à-dire un doublement de la production dans le court espace de treize années. Le mouvement de l’industrie du fer est tel, et tel est le développement des ressources de la terre, qu’en 1853 il ne s’est pas ouvert moins de 327 mines nouvelles, et que l’on a rouvert plus du double en mines anciennes et abandonnées.

§ 12. — Mouvement comparé de la population et de l’approvisionnement de subsistances.

Voici quel a été le mouvement de la population :

En 1751 ___ 1.795.000 ___ En 1826 ___ 2.751.000
En 1805 2.414.000 En 1853 3.482.000

Entre les deux premières de ces périodes, il s’est écoulé quarante-quatre années pendant lesquelles l’augmentation a été de 34 %. Entre les deux dernières il s’est écoulé moitié moins d’années, et l’augmentation a été 26 1/2 %. Le mouvement est donc en accélération constante, — donnant accroissement de pouvoir d’association, et facilitant l’accroissement de richesse.

Dans la dernière période, la quantité d’effort physique et intellectuel donnée au travail de conversion a, nous l’avons vu, beaucoup augmenté ; et pourtant, loin que cela ait produit une diminution de pouvoir de donner du temps et de l’intelligence à l’opération de la culture, celle-ci s’est prodigieusement développée, ainsi que le montrent les faits suivants:—Dans les dix années qui expirent en 1787, l’importation moyenne de grains fut de 700.000 barils de 280 livres chaque, — ce qui équivaut à environ 196.000.000 livres, ou 100 livres par tête[13]. Dans la décade qui finit en 1853, l’importation moyenne a été 120, 000 barils, ne donnant que 34.000.000 livres, tandis que la population a presque doublé. À l’importation de la dernière période on peut ajouter une moyenne annuelle de farine et gruau montant à 4.000.000 livres ; — ce qui, calculé comme grains, porterait l’importation totale à environ 40.000.000 livres, ou moins de 12 livres par tête. Ce qui prouve que le peuple est bien mieux nourri dans la dernière période que dans la première, c’est le grand développement de l’achat du drap, — la nourriture passant avant tous les autres besoins de l’homme-animal, et exigeant satisfaction première. À l’appui, voici un tableau qui montre le rapide accroissement dans la consommation d’autres articles :

1844 à 1846 ____ 1851 à 1853
Café, importation totale. Livres ____ 20.000.000 29.000.000
Sucre. 56.000.000 75.000.000
Tabac. 10.000.000 13.000.000
§ 13. — Rapide accroissement des relations étrangères par suite du développement de commerce domestique.

Le commerce domestique prend un développement très rapide, en même temps que le commerce étranger progresse d’une marche soutenue et régulière, qui n’est égalée nulle part ailleurs, comme le montre le tableau suivant :

Importations. ____ Exportations.
1831. Rixdales[14] ____ 12.303.000 ____ 13.565.000
1836 15.562.000 18.585.000
1840 18.308.000 20.434.000
1844 18.480.000 21.680.000
1853 34.470.000 34.387.000

Que le pouvoir d’acheter les produits du travail des autres dépende du pouvoir de vendre les nôtres, nous en avons ici largement la preuve. Tant que les Suédois ont eu à peine une industrie, ils ont été de pauvres clients pour les autres nations ; mais, avec l’accroissement rapide de circulation, ils ont acquis de la force, et aujourd’hui, nous le voyons, leur pouvoir de consommation va se développant à un degré presque égal à celui d’aucun autre pays du monde ; tandis que l’Irlande, l’Inde, la Turquie, le Portugal et les autres pays de libre échange déclinent aussi régulièrement. Tels sont les effets différents des politiques, dont l’une tend à la diminution de la taxe de transport et au développement de commerce, tandis que l’autre veut augmenter cette taxe et établir ainsi la domination du trafic.

§ 14. — Division du sol et augmentation de sa valeur-résultat de ce qu’il est affranchi de la taxe de transport.

Avec le développement du commerce la terre gagne en valeur et va se divisant ; à mesure que grandit le pouvoir du trafic, la terre perd en valeur et va se consolidant, comme nous voyons que c’est le cas en Irlande, Angleterre, Turquie et Inde. Le chiffre des paysans de Suède qui sont propriétaires de la terre qu’ils cultivent a été recensé à 147.974 âmes, et la tendance à une division plus grande de la propriété foncière se manifeste par le fait que, de 1832 à 1837, les ventes de terre par propriétaires nobles ont monté à environ 10.000.000 rixdales de Suède, — la terre ainsi vendue passant en parties à peu près égales aux mains de la classe moyenne et des paysans[15].

Quelle est la condition des petits propriétaires, et comment l’industrie manufacturière et agricole sont-elles combinées dans la plus grande partie du royaume ? Nous le pouvons voir dans cet extrait d’un voyageur anglais distingué :

« Angermanland, où je suis pour le moment, ressemble à un district manufacturier de l’Angleterre. Le métier y bruit dans chaque chambre de chaque maison. Chaque foyer a sa chaîne de toile sur ses bancs verts. C’est une industrie toute domestique, qui s’accomplit dans toutes ses phases sur la petite ferme où croît le lin, et par les femmes de la maison, excepté labour et semailles. Elle ne se borne pas à la toile pour le ménage ou pour le linge de la famille. La toile se vend par tout le royaume ; et à une petite auberge, Borsta, il y avait une table dressée, comme nous le voyons parfois dans les districts manufacturiers d’Angleterre, et couverte des produits de la localité[16]… La population de ces deux pays Nord et Sud-Angermanland, semble réunir sur une petite échelle tous les avantages d’une population industrielle et agricole plus qu’aucun autre district que j’aie jamais vu. La terre est toute en petits faire-valoir possédés par des paysans. Les hommes font le travail des champs ; — les femmes exercent une branche d’industrie non moins profitable. Il y a au métier ou au rouet emploi pour la vieillesse et la jeunesse du sexe féminin. Les servantes ne sont point une charge. L’extérieur et l’intérieur des habitations offrent toute la propreté, la netteté d’une population industrielle prospère, et l’abondance d’une population agricole. La nappe, que l’on ne manque jamais de mettre pour votre tasse de lait et votre morceau de pain, est toujours propre ; les lits et les draps propres et bien blancs. Chacun est bien vêtu ; car leur fabrication est comme leur culture, — pour leur propre usage en premier lieu, et le surplus seulement, comme objet secondaire, pour la vente ; et, d’après le nombre des petits meubles dans leurs demeures, comme de bonnes tables et chaises, rideaux de fenêtres et persiennes (dont la moindre hutte est pourvue), pendules, bonne literie, papiers de tenture et quelques livres, — il est évident qu’ils dépensent leurs gains pour leurs conforts, et qu’ils ne sont pas à un bas degré de bien-être social, mais à un degré aussi élevé que celui conçu par ceux de nos artisans assurés de trouver constamment à vivre dans leur profession. Voilà la Suède. C’est là, dans les provinces du Nord, ce qu’un pays peut se sentir justement fier d’avoir réalisé[17]. »

§ 15. — Développement intellectuel par suite de la création de centre locaux d’activité.

Plus se perfectionne le pouvoir d’entretenir commerce, plus l’esprit acquiert de développement, et plus augmente la soif de connaître. Rien donc d’étonnant qu’ici, comme en Danemark, nous trouvions une littérature en progrès rapide, — se développant dans la capitale et se manifestant dans les petites villes sous la forme de magasins de librairie bien fournis. « Je suis ici, dit M. Laing, écrivant d’un village de Laponie, dans une maison plus confortable, plus propre qu’aucune de nos petites villes du nord de l’Écosse, à l’exception peut-être d’Inverness, ne peut se flatter d’en posséder. Cette petite ville de onze cents habitants, à quatre cent soixante-dix milles de la capitale, compte deux libraires, chez qui j’ai trouvé un bon assortiment de livres modernes, parmi lesquels la vie de Colomb par Washington Irving, en anglais. Tous les conforts, toutes les convenances, et, à juger d’après l’apparence des dames et des gentlemen, toutes les élégances d’une vie raffinée se trouvent en aussi grande abondance que dans nos petites villes, et peut-être même pénètrent plus bas dans la société, grâce à la vie de tous les jours qui est moins coûteuse. Dans la tenue et dans les habitudes du peuple, rien qui vous donne l’idée d’ignorance, de grossièreté, de bassesse. Rien qui sente la Laponie, si ce n’est peut-être dans la cuisine[18]. »

Tel était l’état des choses il y a une vingtaine d’années, et autant que l’on peut juger d’après l’importation de papier, il y a eu progrès soutenu depuis, — la quantité importée ayant atteint le chiffre de 400.000 livres dans les trois années qui finissent en 1853, contre 150.000 dans celles finissant en 1846.

§ 16. — Décentralisation sociale corrigeant peu à peu les erreurs de la centralisation politique.

La tendance à l’égalité croît avec l’accroissement de richesse ; aussi voyons-nous en Suède se corriger peu à peu, avec le temps, les maux d’une centralisation politique. Il y a vingt ans, deux tiers de la terre payaient toutes les taxes tandis que leurs propriétaires étaient exclus de la représentation au Corps législatif. « Aujourd’hui tout ce qui appartient à l’ordre des paysans a droit de représenter et d’être représenté dans la chambre des paysans[19]. »

Ici comme partout ailleurs, la liberté croît avec la diversité d’emplois et le développement d’individualité dans la population. C’est aussi là le cours des choses, malgré l’existence d’une centralisation politique de la nature la plus oppressive. Les fonctionnaires abondent, et à un tel point que selon M. Laing « on peut dire, avec vérité, qu’ils ne sont pas faits pour le service public, mais que le service public est fait pour eux[20]. »

Leur entretien donne lieu à des taxes très-lourdes qui ne représentent pas moins que le cinquième de la production totale de la terre et le dix-huitième de sa valeur actuelle. Comme une grande partie de la terre est exempte d’impôt, il suit nécessairement que le fardeau pèse plus que cela sur les petits propriétaires, dont la plupart payent au gouvernement, en addition à leurs taxes locales, non moins que le tiers de la production totale de la terre et du travail[21].

Le droit au travail est regardé là comme un privilège pour lequel on paye sous forme d’une taxe, par l’acquittement de laquelle la partie acquiert « titre à être protégée par la loi, comme tout autre propriétaire, contre quiconque voudrait lui ôter de sa valeur et lui porter préjudice dans ses moyens de vivre et d’acquitter sa taxe[22]. » — Et comme une conséquence le chaudronnier ne peut s’aventurer hors de la ligne régulière de sa profession jusqu’à fondre le métal dont il a besoin pour l’exercer, les règlements abondant, qui empêchent la libre circulation du travail et s’opposent au développement de commerce. Des hauts fourneaux et des usines à fer sont autorisés pour des quantités spécifiées, que l’on ne peut dépasser sous peine de confiscation. Ces licences sont garanties par le collège des mines qui contrôle tous les travaux, ayant des collèges locaux dans tous les districts avec une hiérarchie de fonctionnaires ; et chaque fourneau et chaque forge paye une taxe, à raison de sa capacité, pour l’entretien des gens chargés de mettre obstacle dans la voie du commerce et d’arrêter ainsi le développement des ressources de la terre.

Quant à ses relations internationales, la Suède à suivi la direction indiquée par Colbert ; pourtant elle aurait besoin d’un Turgot pour balayer les obstacles au commerce domestique[23].

§ 17. — France et Allemagne, Espagne et Danemark, Suède et Russie diffèrent de race, d’habitude, de mœurs, de religion, et ne s’accordent qu’en un point : le maintien d’une politique qui vise à favoriser l’association, le développement de commerce et l’affranchissement pour le sol de la taxe de transport en conformité avec les idées d’Adam Smith. Dans tous ces pays l’agriculture avance fermement, le sol se divise de plus en plus et les hommes gagnent en liberté Portugal et Turquie, Islande et Inde ne s’accordent qu’en un point : le maintien de la politique préchée par l’école Ricardo-Malthusienne. Dans tous ces pays l’agriculture décline, la terre va se consolidant et la liberté de l’homme a presque entièrement disparu.

Nous avons étudié les opérations des six communautés importantes du nord et du sud de l’Europe, tout à fait différentes de race, d’habitudes, de manières, de religions et qui n’ont de conformité que dans l’adoption d’un système tendant à accroître le pouvoir d’aspiration, et à développer les diverses facultés de leurs membres, et dans les résultats par là obtenus. Dans toutes il y a accroissement soutenu dans la proportion du travail que la communauté consacre au développement des pouvoirs de la terre, et diminution de celui requis pour l’œuvre du négoce et du transport. Dans toutes il y a grand accroissement du pouvoir d’entretenir commerce domestique, avec grande augmentation dans la valeur de la terre et de la rémunération du travail ; dans toutes, la société va d’année en année, prenant de plus sa forme naturelle ; dans toutes, population et richesse ont un accroissement soutenu et dans toutes, il y a développement d’individualité qui les met en état de plus en plus d’occuper une position indépendante parmi les diverses nations de la terre.

C’est directement l’inverse que nous avons vu chez les catholiques d’Irlande et de Portugal, les Turcs de l’est de l’Europe, les Hindous de l’Inde, et les races blanches et noires des Indes occidentales. Différentes aussi en tout, ces sociétés ont une conformité en un seul point ; et c’est dans la nécessité de se soumettre à une politique contraire à l’association et qui empêche le développement des facultés diverses de leur population. Dans toutes conséquemment le travail est de la nature la plus superficielle, appliqué à gratter la terre avec de pauvres instruments, faute d’aptitude à acquérir les meilleurs ; dans toutes, le mouvement social et le pouvoir sont faibles ; dans toutes, la proportion de travail donnée à l’œuvre de négoce et de transport tend à augmenter ; et dans toutes, la valeur de la terre et du travail tend fermement à décliner, avec diminution quotidienne de richesse et de population et du pouvoir d’entretenir commerce domestique et étranger ; et dans toutes il y a déclin d’individualité, les communautés devenant de plus en plus dépendantes du vouloir d’autrui et perdant leur position parmi les nations de la terre.

§ 18. — Changements dans la forme de société observés dans tous ces pays. Instabilité de la politique américaine. Elle veut être considérée à part.

L’homme cherche association avec ses semblables. Pour avoir association il faut diversité d’emploi et développement d’individualité. Ces points obtenus, et consommateurs et producteurs prenant de plus en plus place les uns auprès des autres, le rapprochement soutenu s’opère entre les prix des produits bruts et des produits achevés, avec diminution constante dans la valeur de tous et accroissement de la richesse, du pouvoir et de la valeur de l’homme ; et avec tendance constante à ce que la société prenne la forme de la plus grande stabilité, celle d’une vraie pyramide, exemple :

Carey - Principes de la science sociale Tome 2 page 179 a.jpg

Telles sont les tendances dans tous les pays qui marchent dans la voie de la France, et celles de la France elle-même.

Lorsqu’au contraire ces tendances ne sont point obtenues, et que par conséquent les prix des denrées brutes et des utilités achevées vont s’écartant les uns les autres, c’est le contraire qui se voit ; la société prenant alors la forme suivante :

Carey - Principes de la science sociale Tome 2 page 179 b.jpg

Telles sont les tendances dans tous les pays qui marchent dans la voie anglaise et celles de l’Angleterre elle-même. L’instabilité est donc le caractère distinctif de ces pays.

La politique américaine n’a été en harmonie avec ni l’une ni l’autre de ces grandes sections de la race humaine. Tout en reconnaissant, en général, la convenance de la protection, et l’avantage de créer un marché domestique pour les produits du planteur et du fermier, des partis puissants ont tenu qu’il fallait voir là, non une mesure de politique nationale, favorable au bien de tous, mais une faveur spéciale pour certaines classes, dont les intérêts devaient être favorisés aux dépens de tous, et, pour cette raison, ne l’accordent que dans la mesure qui se concilierait avec la production du plus large revenu public. L’instabilité a donc été le caractère spécial de la politique américaine, — on a eu recours à la protection alors que le trésor public était vide, on l’a abandonnée après qu’il s’est empli. Il en résulte que nous avons maintenant l’occasion d’étudier, sur le même terrain, l’action des deux systèmes que nous avons déjà examinés par rapport à des notions si différentes et si largement répandues ; et pour cet examen nous proposons de nous adresser à nous-mêmes.

  1. L’avantage qui résulte pour le cultivateur et l’ouvrier industriel de la combinaison d’action avait été, dès cette époque, pleinement apprécié par quelques-uns des sujets de l’empereur. Voici une citation qui le prouvera.
      « Pour la condition florissante d’une nation, le fermier, le négociant, l’artiste, le fabricant et le marchand sont, sans nul doute, tous nécessaires ; mais si l’on compare le service relatif rendu au cultivateur par ces autres professions, il faut admettre que le fabricant et l’ouvrier industriel lui sont d’infiniment plus de service que le marchand. Les capitaux du premier ont une double action, car ils sont employés non-seulement à acheter les produits de la terre afin d’ajouter à leur valeur par une main-d’œuvre ou préparation habile, mais aussi à acheter chaque chose nécessaire pour la nourriture, le vêtement, le confort. Pain, viande, suif, laine, lin, cuir, avoine, bois, fruits, champignons et en réalité tout ce que le paysan récolte ou produit sur sa terre ou dans son logis, est nécessaire aux négociants et aux fabricants. Ils peuvent aussi donner de l’emploi aux individus de tout âge. Ils trouvent à occuper l’enfant, l’infirme, le vieillard, le contrefait, qui, pris ensemble, donnent un chiffre qui n’est pas sans importance, et qui, sans eux devraient rester oisifs, et par conséquent à la charge de la société. Ainsi le paysan recevra de son voisin le fabricant beaucoup plus que du marchand, qui, lorsqu’il lui achète des produits bruts, ne le fait qu’en vue que de leur donner forme plus parfaite et les revendre. Les fabricants, au contraire, outre qu’ils emploient tant de bras dans leurs ateliers, sont des instruments non-seulement de richesse, mais de maintien du bon ordre dans la contrée environnante. Ainsi, leurs capitaux et leurs occupations vivifient et accroissent l’industrie nationale à un plus haut degré que ceux du marchand. — Ils servent même à accroître le nombre des marchands, car partout où se fondent des fabriques et manufactures, les marchands aussi apparaissent à l’instant. Ace compte même, donc — c’est-à-dire parce qu’ils amènent les marchands autour d’eux — les fabricants sont avantageux au paysan, qui par là voit s’étendre la vente de ses produits. — Sans les commerçants et les fabricants, la civilisation serait retardée et tous les liens de la vie sociale relâchés. Les capitales et toutes les autres grandes villes ne sont pas riches de leurs magasins de farine, d’avoine ou de chanvre ; mais lorsque leurs boutiques sont remplies des produits manufacturés et des raffinements des arts. » — Mordvinoff. Les Manufactures et le Tarif. St-Pétersbourg, 1815.
  2. La fermeté et la régularité de ce mouvement en avant, sont tellement remarquables qu’il est bon de donner les chiffres fournis par M. Tegoborski :
    Blé par tchetwert. Seigle par tchetwert.
    __________________ Roubles. Kopecks. Roubles. Kopecks.
    De 1824 à 1833. 4 34 3   3
    De 1826 à 1835. 4 60 3 27
    De 1828 à 1837. 4 94 3 12
    De 1830 à 1839. 5 21 3 31
    De 1832 à 1841. 5 23 3 72
    De 1834 à 1843. 5 29 3 71
    De 1836 à 1845. 5 14 3 32
    De 1838 à 1847. 5 49 3 94
    De 1840 à 1849. 6 77 4 58
    De 1841 à 1850. 6 62 4 46
    De 1842 à 1851. 6 52 4 33
    --- --- --- ---
    Moyenne générale. 5 39 3 63

    Forces Productives de la Russie. Vol 1.

  3. Lettre du secrétaire d’État de l’Union, 10 juin 1850.
  4. Haxthausen : L’Empire russe. Vol. I. p. 23.
  5. « Ses produits naturels excitent l’intérêt et l’admiration par leur variété et leur excellence, ses travaux d’art provoquent l’étonnement par leur richesse et leur beauté. Ses joailliers et ses orfèvres l’emportent sur ceux mêmes de Paris. Ses satins et ses brocards rivalisent avec les plus riches envois de Lyon. Elle expose des tables de malachite et des cassettes d’ivoire dont la richesse originale dénote à la fois la prodigalité luxueuse d’une cour barbare, et le raffinement et le goût de la civilisation. Nous ne tenons pas beaucoup de compte de ce que cette partie de l’exposition n’est pas exclusivement l’œuvre d’ouvriers indigènes. Ses satins n’en sont pas moins un beau produit du pays, parce que les plus jolis ont été tissus par des émigrants de la Croix-housse ou de la Guillotière, à qui de hauts salaires ont fait quitter leur patrie plus méridionale pour fonder l’industrie du grand Empire et initier les petits-fils des sauvages Mongols aux mystères exquis du goût et du talent français. Accordons que l’exposition offre infiniment plus qu’une belle preuve de la capacité moyenne du travail russe ; il n’en est pas moins vrai qu’un peuple qui, il y a cent ans, était sans fabriques, sinon de la sorte la plus grossière, est maintenant apte, par quelques moyens, à fournir une montre d’articles non surpassés, bien que le monde entier soit là pour concourir avec lui. » — Greeley.
  6. Tegoborski. Forces productives de la Russie. Vol. 1.
  7. Il y a une quarantaine d’années, dit M. Haxthausen, certains palais de Moscou comptaient chacun un millier et plus de domestiques ; le chiffre des nobles et de leur domesticité allait à 250.000 âmes. Tout cela est changé. On ne garde plus qu le nombre nécessaire de domestiques, mais l’on en a encore deux fois plus qu’à Berlin. » Haxthausen. L’Empire russe, vol. I.
  8. Individus soumis à la corvée.
    Population mâle.
    Paysans appartenant aux particuliers dans tous les gouvernements de la Russie d’Europe, d’après le recensement de 1851. 11.451.200
    Paysans attachés aux terres que possèdent les odnordvortsy. 11.000
    Paysans des domaines de la couronne non encore affranchis de la corvée dans quelques-uns des gouvernements de l’ouest. 221.000
    ----------------
    Total 11.683.200
    Cultivateurs non-soumis à la corvée.
    Population mâle.
    Paysans des domaines de l’État payant un cens. 8.629.300
    Colons étrangers sur les domaines de l’État. 188.500
    Colons juifs. 17.700
    Paysans libres. 230.000
    Odnordvortsy. 1.500.000
    Paysans des apanages et autres cultivateurs non-corvéables. 1.122.000
    --------------
    Total. 11.687.500

    Ces deux totaux nous présentent le nombre des paysans encore soumis à la corvée égal à celui des cultivateurs qui disposent librement de leur travail ; mais si l’on considère que dans beaucoup de domaines appartenant à des particuliers, la corvée a été convertie en une redevance pécuniaire, on peut admettre que plus des deux tiers du sol cultivé ne sont plus sous le système de la corvée. Forces productives de la Russie, vol. I.

  9. Haxthausen. L’Empire Russe, vol. I.
  10. Ibid.
  11. Haxthausen, Vol I
  12. « Lorsqu’il y a un demi-siècle, Napoléon essaya d’imposer à Alexandre, à la pointe des baïonnettes, son « système continental, » le commerce de cet empire était comparativement libre et son peuple dépendait des pays étrangers et surtout de l’Angleterre pour presque tout ce qui est confort et luxe de la vie civilisée. Des voyageurs partaient de chez nous pour chercher en Russie des ordres pour nos manufactures aussi facilement qu’ils vont en Écosse ou en Irlande ; et des Anglais ouvraient boutique à Saint-Pétersbourg pour la vente de tous les articles de toilette et de fantaisie sur une échelle presqu’aussi grande que dans les rues de Londres. La Russie était si dépourvue d’industrie que même les gros draps, pour habiller l’armée russe, s’achetaient en Angleterre. Sevrer alors l’Empire russe de tout commerce avec l’étranger, c’eût été condamner à l’état de nudité une partie de sa population. » Cobden. What Next ?
  13. Mac-gregor. Commercial statistics, vol. II.
  14. Le rixdale-papier de Suède vaut environ 40 cents.
  15. Commercial Statistics, vol. II, v. 810.
  16. Laing. – Tour in Sweden.
  17. Dans les règlements adoptés par toutes les grandes fabriques de Suède, il est déclaré que les propriétaires se proposent : « par un soin incessant, par des demandes modérées de capacité dans les jeunes sujets et par leur constante attention sur leur moralité et leurs dispositions, de diriger leurs intelligences vers l’habileté et la bonne conduite de manière à ce qu’en quittant l’établissement, ils aient titre à être employés dans telles professions sociales qui conviendrait à leur âge plus mûr, de préférence à ceux qui ont dépensé leur temps dans l’oisiveté et souvent sans aucune sorte de direction, et un résultat de cette détermination, de traiter leur population ouvrière comme des êtres humains, a été que l’introduction des machines s’est opérée sans inconvénients. Il n’y a point eu coalitions d’ouvriers, on n’a jamais entendu de plaintes de mauvais traitement ou d’insuffisance de salaires. » — Officiai Documents, given by Gregor. — Commercial Statistics, vol. I, p. 863.
  18. Tour in Sweden, p. 178.
  19. Ibid., p. 282.
  20. Tour in Sweden, p. 104.
  21. Ibid., p. 271.
  22. " « Tour in Sweden » ", p. 81.
  23. Voici un passage d’un examen du livre de M. Tegoborski où l’on montre à merveille combien grands les obstacles au commerce dans tous les pays qui sont principalement, sinon entièrement consacrés à l’agriculture, — combien nécessairement l’absence du pouvoir de combinaison fait de l’homme l’esclave de la nature et de son semblable, — et l’influence de la tendance à la diversité d’emplois sur la demande pour le travail et ses produits.
      « II est un fait mentionné ailleurs par le même auteur, relativement à la difficulté de transport, fait qui porte beaucoup sur cette question des prix de l’agriculture et qui aussi dénote généralement la situation arriérée de la Russie, sous le rapport du non-développement de ses ressources minérales. Selon lui, on peut dire sans exagération:« Qu’en Russie et en Pologne, plus des neuf-dixièmes des roues de voitures et de chariots de toutes sortes sont sans bandes de fer, et qu’excepté pour les voitures de luxe, tous les essieux sont de bois. Mais les variations dans les prix, qui haussent et baissent rapidement sous l’influence de circonstances locales et accidentelles, empêchent puissamment l’application de capital aux vues de l’agriculture, ou d’entreprendre des améliorations durables. Le propriétaire s’estime heureux d’obtenir, d’année en année, tel revenu qu’il peut du travail forcé de serfs sur son domaine et il est souvent obligé de vendre sa récolte pour une bagatelle, dans l’impuissance d’attendre une hausse de prix, ou de les porter sur un marché meilleur. L’excédant dans les années d’abondance est ainsi complètement perdu, tandis que le déficit dans les années mauvaises, amène des souffrances excessives. Et en résumé l’on observe que les fluctuations de prix sont plus considérables dans les gouvernements qui produisent un excédant que dans ceux qui ne donnent pas assez de grain pour leur propre consommation. Ainsi durant la période de 1833 à 1841, les prix ont différé à Pétrozavodsk, Novgorod, Moscou, dans des proportions qui varient de 10 à 22 dans la première localité, de 10 à 42 dans les autres; tandis qu’à Simbirsk, Ekaterinoslav, Saratof, Tula, Stavropol, ils allaient de 10 à 48 dans la première de ces localités et de 10 à 111, dans la dernière. Il est évident que, même en temps de paix, il doit falloir un long temps avant que l’amélioration des communications intérieures, la fermeté dans la demande étrangère puissent donner stabilité suffisante des prix pour encourager un développement systématique d’agriculture. Mais en temps de guerre, l’excédant de grains sur les districts à blé sera perdu sur les marchés locaux, laissant les régions éloignées et plus pauvres sans soulagement. D’après information récente, il parait que l’arrêt des débouchés d’exportation pour l’excédant de grains a causé une abondance locale dans quelques provinces, dont l’effet sera la ruine par l’avilissement comparatif des prix, des propriétaires de ces localités, sans aucun soulagement pour la disette des membres de la population éloignée. » — Westminster Review, janvier 1856.