Principes de la science sociale/22

Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 67-103).


CHAPITRE XXII.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — Différence énorme entre les systèmes français et anglais — le premier visant à rapprocher le producteur et le consommateur, et le dernier visant à les tenir séparés.

Deux systèmes sont en présence du monde, l’un, dont les objets, pour être atteints, demandent l’accroissement de concurrence pour la vente des matières premières de l’industrie, en y comprenant le travail ; et l’autre, qui vise à accroître la concurrence pour leur achat.

Le premier tend à maintenir et même à augmenter la nécessité d’outillage pour le transport, et à augmenter ainsi l’influence du trafic. Le second tend à favoriser la croissance du pouvoir d’association, et ainsi à diminuer la nécessité d’un tel outillage en même temps qu’il élargit le champ de commerce.

Le premier vise à élargir l’espace qui sépare le producteur et le consommateur, tandis que le second vise à le resserrer.

L’un voudrait augmenter l’écart entre les prix des matières premières et des utilités achevées, tandis que l’autre voudrait assurer leur rapprochement plus étroit.

L’un vise à ajouter à la valeur des utilités et ainsi à diminuer celle de l’homme, l’autre à diminuer la valeur des choses et à accroître celle des hommes qui ont besoin de se servir d’elles.

L’un vise à accroître la proportion de pouvoir intellectuel et physique donnée au trafic et au transport, l’autre vise à un accroissement de la proportion donnée à la production, et à une diminution de la proportion appliquée à effectuer les changements de lieu des choses produites.

L’une a encouru la réprobation d’Adam Smith, tandis que l’autre est en accord complet avec ses doctrines, aussi bien qu’avec celles de Colbert, le plus distingué de tous les fils de la France.

La première a eu et a pour son champion éminent la Grande-Bretagne, la seconde a pour son fondateur et son soutien le plus persévérant, la France, et ainsi, après tant de siècles d’un effort sans relâche pour se nuire réciproquement par des opérations de guerre, ces deux nations sont aujourd’hui engagées dans une lutte pacifique pour diriger le monde ; mais toute pacifique qu’elle est, cette lutte est destinée à exercer une influence en comparaison de laquelle celle résultant des mouvements des flottes et des armées dans le passé sera prouvée avoir été complètement insignifiante.

Pour des siècles toutes deux furent engagées dans la guerre ; mais le but proposé fut bien différent pour chacune — la France cherchant la gloire et la domination, tandis que l’Angleterre n’eut en vue que la suprématie du trafic. Une égale différence a marqué leurs politiques respectives — la France ayant imité Rome, qui tout en exerçant le brigandage universel, laissa intacts les arrangements locaux de ses provinces ; tandis que l’Angleterre prenait exemple sur la Hollande, en cherchant à monopoliser l’outillage du trafic et de transport, et forçant par là les étrangers à faire leurs échanges sur un marché unique. La politique de l’une a été celle du soldat, celle de l’autre s’est basée sur cette simple idée. « Acheter sur le marché le plus bas, vendre sur le marché le plus haut. »

La France a permis à ses colonies de raffiner leur propre sucre et de fabriquer leur drap. L’Angleterre, au contraire — désireuse de prévenir « cette pratique mauvaise » — inséra dans ses concessions de terres des clauses « qui les déclaraient nulles » si les concessionnaires « s’appliquaient à fabriquer des lainages ou des objets de cette nature[1] ». Visant à développer le commerce, la France, sous la direction de Turgot, abolit les monopoles des premiers temps ; tandis qu’au même instant le parlement d’Angleterre — visant toujours au trafic — ajoutait d’année en année des restrictions aux mouvements de ses artisans et cherchait ainsi à créer un monopole à posséder contre le monde. Les tendances de leurs politiques respectives ayant été et étant encore telles, un examen des résultats qu’elles ont obtenus, mettra peut-être le lecteur à même de déterminer quel sera en définitive le vainqueur de la lutte. Avant de nous y livrer cependant, il convient d’appeler son attention sur le fait que la question est une question de progrès et non de condition actuelle. Chez les deux nations, il y a une somme énorme de pauvreté et de calamité ; chez toutes deux la centralisation est considérable. Ce qu’il nous importe pourtant de considérer maintenant c’est : si elle sont en progrès ou en déclin, et à quel degré. Si l’on montre que l’une gagne continûment sur l’autre, nous sentirons alors l’assurance que — bien qu’elle puisse sous quelque rapport nous sembler en arrière, — c’est cependant à elle qu’en définitive il faut décerner la couronne de victoire.

§ 2. — Les conséquences se montrent d’elles-mêmes dans le grand accroissement de la valeur de la terre comparée à celle de la terre dans le Royaume-Uni.

Le caractère essentiel de civilisation, comme le lecteur l’a déjà vu, se doit chercher dans le rapprochement des prix des matières premières et des utilités achevées en lesquelles ces matières sont converties — les premières sont en hausse et les dernières en baisse régulières ; avec une diminution correspondante dans la proportion des produits du travail assignée à ceux qui vivent en se plaçant entre les producteurs d’un côté et les consommateurs de l’autre.

À chaque degré de progrès dans cette direction, la terre — la source d’où dérivent le blé, le coton et le sucre, — est affranchie de plus en plus de la taxe de transport et tend à acquérir une valeur monnaie plus élevée ; et plus cette tendance s’accroît, plus s’accélère le progrès humain.

À l’époque de Solon, la terre d’Attique avait une grande valeur comme l’eut aussi la terre de la Campagna aux premiers jours de Rome, mais avec accroissement de centralisation, la terre perdit sa valeur, et ses cultivateurs furent asservis. À l’époque d’Yarranton, comme nous l’avons vu, les matières premières de l’Angleterre étaient à bon marché et les utilités achevées étaient chères, et la terre était à bas prix. Avec le temps — et le marché domestique pour ses produits étant formé — elle fut soulagée de la taxe de transport et son prix s’éleva rapidement. Précisément aussi, à mesure que la taxe diminua, les utilités différentes des sols divers se développèrent, avec tendance constante vers l’égalité de valeur — les moins estimés au premiers temps étant ceux qui avaient le plus avancé, et ceux aussi qui aujourd’hui gardent le premier rang. Il en a été ainsi partout, le prix de la terre a d’autant plus avancé qu’il y a eu plus de tendance vers l’égalité de valeur — vers l’accroissement dans la productivité du travail — et vers l’établissement de la liberté et de l’égalité parmi les hommes.

Considérons maintenant la France, nous voyons, dans le grand accroissement de la valeur-monnaie de la terre et dans la tendance vers l’égalité, la preuve la plus concluante qui se puisse offrir de civilisation en progrès. Il y a quarante ans, la production totale du travail agricole n’était que de 3.308.000,000 fr., sur quoi M. Jonnès, évalue que la portion à mettre à part comme représentant la valeur de la terre était 45 % — soit 1.500.000.000. Dans la période qui finit en 1840, la production moyenne était 5.025.000.000, sur quoi la terre avait droit de réclamer environ 2.000.000.000 ou 40 %. En 1840 même, la production semble avoir été très-près de 6.000.000.000, sur quoi la terre peut réclamer un tiers, ou 2.667.000.000. Calculant sur le pied de vingt-cinq fois le produit annuel, nous obtenons les chiffres suivants pour la valeur en monnaie du sol de France.

1813 _____ 37.500.000.000 francs
1840 50.000.000.000
1856 66.667.000.000

En moins d’un demi-siècle, le prix, comme nous voyons, a plus que doublé.

La tendance à l’égalité se montre dans les faits déjà donnés de l’avance des rentes des sols inférieurs, de 8 à 48 fr. par hectare, tandis que les sols supérieurs n’ont monté que de 58 à 80 fr. ; — les qualités inférieures ayant quintuplé, tandis que la moyenne de tous a à peine doublé.

De l’autre côté du canal, nous trouvons un tableau très-différent. Il y a quarante ans, la valeur annuelle de la terre du Royaume-Uni, en omettant les métaux, les mines, la pèche, etc., était comme il suit :

Angleterre et pays de Galles   34.330.462 liv. sterl.
Écosse 3.804.221
Irlande 12.715.478
----------------
49.850.161 liv. sterl.

Trente ans plus tard, celle de l’Angleterre s’est un peu accrue, l’évaluation de 1843 ayant été de 37.412.000 liv. st., et M. Caird nous donnant le même chiffre pour 1851[2]. Celle d’Irlande, cependant, était tellement tombée, que la valeur totale annuelle de la terre dépasse de très-peu, si même elle dépasse, celle de 1815 ; tandis que celle de France, comme nous voyons, s’est tellement accrue qu’elle est aujourd’hui à peu près deux fois ce qu’elle était alors.

§ 3. — Accroissement comparé des agricultures française et anglaise.

La différence ci-dessus étant très-remarquable, nous pouvons avec avantage rechercher les causes auxquelles elle est due. En France, comme nous avons vu, le rendement moyen du blé s’est accru, de 1813 à 1840, d’au moins 25 % ; et la quantité totale de subsistances qui s’obtient aujourd’hui est presque le double de ce qui s’obtenait il y a quarante ans. Si nous consultons maintenant M. Caird, la plus haute autorité en Angleterre, nous trouvons que l’accroissement du rendement moyen du blé dans la longue période de quatre-vingts ans, n’a été que de 15 % ; — le rendement actuel étant de 26 boisseaux et demi à l’acre, contre 23 en 1770[3]. Quant à la production totale, nous apprenons de la même autorité, que : « Nonobstant tous nos progrès en agriculture, les engrais dont nous disposons et nos procédés améliorés, la production totale de céréales de toute nature, — blé, orge, seigle, avoine, fèves et pois, — en Angleterre, d’après les estimations des écrivains les plus éminents, reste de deux millions de quarters au-dessous de ce qu’elle était en 1770, au rapport d’Arthur Young. » M. Caird est d’avis que ce dernier a évalué beaucoup trop haut la production d’alors ; « mais, d’autre part, dit-il, il n’y a point certitude que nous soyons nous-même exact. » Il suffit, cependant, qu’un doute existe au sujet de la supériorité de l’une ou de l’autre période.

En Écosse, à l’époque d’Adam Smith, environ un cinquième du territoire avait été substitué[4]. Il y a dix ans, la proportion s’était élevée à moitié, et les substitutions se poursuivaient très-activement ; tandis que partout leur effet se manifestait par les propriétés négligées et par une culture moins bonne.

En passant à l’Irlande, nous trouvons que la diminution dans la production de 1849, comparée à ce qu’elle avait été rien que cinq ans auparavant, n’avait pas été moins que 9, 304, 607 quarters, créant nécessité d’une importation, pour cette année et la suivante, de plus d’un million de quarters ; tandis que peu d’années auparavant, l’exportation avait atteint deux millions et demi de quarters. Dans de telles circonstances, le manque de progrès qui est si remarquable au sujet de la valeur de la terre du Royaume-Uni, devient quelque peu compréhensible.

§ 4. — Grand déclin dans les prix des produits de l’agriculture anglaise comparés à ceux de France.

La quantité totale de subsistances de différentes sortes a certainement et beaucoup augmenté dans la période mentionnée par M. Caird   ; mais d’un autre côté, les prix ont tombé considérablement, comme on peut le voir par le tableau suivant des prix moyens du blé par quarter, dans la première moitié du présent siècle.

1800 à 1809. _________ 4 1.   2 s.   2 d.
1810 à 1819. 5 1.   8 s.   8 d.
1820 à 1829. 2 1. 18 s.   5 d.
1830 à 1839. 2 1. 16 s.   5 d.
1840 à 1849. 2 1. 15 s. 11 d.

La marche des choses a été bien différente en France, c’est ce qu’on voit dans le tableau suivant des prix moyens par hectolitre, pendant à peu près la même période.

1808 à 1814. _________ 21 fr. 09
1815 à 1830. _________ 20 fr. 62
1831 à 1840. _________ 19 fr. 03
1841 à 1849. _________ 21 fr. 60

Dans l’un, nous avons une production qui ne tient pas pied à l’accroissement de population, et cependant les prix sont considérablement tombés, tandis que dans l’autre nous avons une production qui, non-seulement lient pied à l’accroissement du chiffre, mais prend une grande avance, et cependant le prix, dans la dernière période, est considérablement plus élevé que dans les précédentes. Pour comprendre la cause de la chute des prix, en Angleterre, il faut revenir sur quelques-uns des faits déjà mentionnés.

Avec le déclin des manufactures irlandaises, la demande domestique de subsistances et de travail diminue bien vite, — produisant une nécessité de les exporter sur le marché anglais, avec un grand avilissement du prix pour les deux. Plus il fut reçu de subsistance irlandaise en Angleterre, et moindre fut la demande pour le travail anglais ; et plus il vint de travail irlandais, moindres furent les salaires du travailleur anglais, — moindre fut la demande pour les produits de la ferme, et moindre l’aptitude du fermier à faire les améliorations demandant les services du travailleur. Les prix des matières premières et des utilités achevées allèrent ^écartant les uns des autres, avec une augmentation constante de la difficulté d’obtenir la subsistance et le vêtement, et une augmentation constante des demandes de contributions pour entretenir, en qualité de pauvres, ceux qui ne trouvaient plus à vendre leur travail. Cet état de choses doit s’attribuer à l’arrêt de circulation en Irlande, qui, lui-même, fut une conséquence nécessaire du système qui vise à avilir le prix des matières requises pour les fabriques, et à favoriser ainsi le trafic aux dépens du commerce.

§ 5. — Le sol de France allant se divisant de plus en plus, le petit propriétaire profite par l’accroissement des prix de ses produits et de sa terre. Les tenanciers anglais ruinés par le déclin du prix des subsistances. Le système français tend à établir l’égalité parmi les hommes, tandis que le système anglais tend à accroître l’inégalité actuelle.

En France, comme nous avons vu, le pouvoir du blé pour acheter les métaux précieux s’est maintenu, en même temps que la quantité produite a beaucoup augmenté, — permettant au propriétaire du sol de profiter de toutes les améliorations qu’il a faites. Là aussi, — la terre étant très-divisée, le propriétaire et le tenancier sont généralement une seule et même personne ; et ainsi l’accroissement du prix de la terre et de sa production a tourné à l’avantage de son cultivateur, ce qui lui permettait à la fois d’améliorer ses méthodes et d’augmenter ses demandes sur ses voisins, pour les produits de leurs professions[5].

En Angleterre, tout a différé. Les terres ont été généralement tenues sous des baux exigeant de forts payements en argent, — faute de payer, le tenancier s’exposait à être expulsé, abandonnant au propriétaire tous les avantages des dépenses qu’il avait pu faire. La lourde baisse des prix rendit impossible l’acquittement de telles rentes, et quant aux conséquences, voici quelques faits donnés par M. Caird, qui sont réellement un index pour l’histoire agricole du royaume entier.

« Sept de ces fermes de première classe, toutes contiguës, et ce qu’il y a de mieux dans le comté, fournissent la mention suivante : La première, après une tenue de sept ans, fut abandonnée, offerte au public par la voie d’annonces, et alors relouée à un rabais de 20 %. La seconde, après faillite du tenancier, fut relouée à un autre avec réduction. La troisième, abandonnée par le tenancier, fut relouée à un rabais de 22 %. La quatrième vit son tenancier faillir et fut relouée à un rabais de 13 %. Faillite aussi dans la cinquième, qui passe à un nouveau tenancier. La sixième a été relouée à un rabais de 20 %. La septième a été abandonnée, elle est en ce moment offerte à un rabais de 20 pour %. Ce sont de tristes faits qui mettent en pleine évidence les résultats désastreux où conduit inévitablement la concurrence indûment encouragée par le propriétaire. Les tenanciers sont invités à ajouter ferme à ferme, avec l’idée qu’un homme tenant une ferme sur laquelle il vit, peut fournir une plus grosse rente pour une autre sur laquelle les frais de ménage seront épargnés. Les gens sont induits ainsi à étendre leur tenure bien au-delà de leur capital ; mais tant que le propriétaire voit sa rente s’élever, il ne trouve pas le système vicieux, et peut-être ne se met-il pas en peine de songer aux résultats probables. La bulle crève enfin, et il paie cher sa négligence, ses fermes lui retombent sur les bras durant une période de dépréciation sans précédent. Mais la perte tombe encore plus irréparable sur le tenancier, qui, forcé de quitter pendant une période de transition, sacrifie de 30 à 40 % de son capital, car il lui faut réaliser à tout prix. Les rentes de quelques-unes des fermes en question varient de 1.400 à 2.200 livres par an. Un fermier paie pour ses différentes fermes, 7.700 livres par an, dont 6.000 allaient à un propriétaire [6] »

Les petits propriétaires ont disparu, remplacés par le tenancier d’une part et le journalier de l’autre. Les tenants, à leur tour, vont se ruinant, et c’est ainsi que le système tend à l’annihilation de toutes ces classes de la société qui existaient d’ordinaire entre le grand propriétaire et le simple exploitant d’une ferme[7]. Plus cet état de choses s’est produit, plus s’accroît, pour celui qui est déjà riche, le pouvoir « d’ajouter champ à champ, domaine à domaine, — laissant des milliers d’acres dans un demi-développement de fertilité, pour la satisfaction d’ajouter des acres négligés à ceux déjà négligés[8]. »

Le système entier repose sur l’idée qu’il faut chercher la prospérité de l’homme dans l’avilissement des prix des produits bruts de la terre ; et cependant l’expérience du monde passé et présent enseigne que partout où ils sont avilis, le cultivateur est le plus asservi ; en même temps que la terre a peu de valeur et que ses possesseurs vont ajoutant « champ à champ », avec une diminution constante de la quantité de subsistance produite[9].

§ 6. — La politique française vise à faire l’industrie subsidiaire de l’agriculture — en facilitant l’exportation des produits du sol de France. Il en résulte accroissement de commerce français.

En règle générale, la France fournit à sa consommation. Sur trente-trois années, il est arrivé une fois — en 1847 — que les importations ont répondu à l’entretien de 2.700.000 âmes. Deux fois — en 1832 et 1846 — l’importation s’est élevée à la moitié de cela. Six fois ses importations ont répondu à l’entretien de trois ou quatre cent mille âmes ; mais dans dix-neuf années sur les trente-trois, le chiffre d’importation a été insignifiant[10].

La moyenne annuelle de ses exportations dans les dix ans qui finissent en 1836, a été d’un peu plus que 500.000.000 francs[11]. En 1852, le chiffre s’éleva à 1.250.000.000 — soit une augmentation de 150 % ; tandis que la moyenne des cinq années d’auparavant, y compris celles désastreuses de 1848 et 1849, dépassa 1.000.000.000[12] ; or cependant, toute considérable que fût l’augmentation, c’est à peine si le montant total du travail exporté directement représente la subsistance produite sur le sol français. Combien faible est la quantité de matières premières étrangères qui vont à la production des objets exportés, se voit par le fait que tandis que la valeur des cotonnades exportées en 1854 était de 60.000.000 francs, le poids n’était que de 7.300.000 kilogrammes — donnant une moyenne de 70 % pour le coton brut qui a passé dans les mains du manufacturier à un prix moyen probablement de dix cents. Le poids total des tissus exportés cette année ne dépassait pas 16.000.000 kilogrammes — le chargement de trente ou quarante navires d’un tonnage très-médiocre ; et cependant cette petite masse ne contenait pas moins de soixante millions de dollars de subsistance française condensée, conformément aux idées d’Adam Smith, de manière à pouvoir voyager jusqu’aux points du globe les plus lointains.

La tendance de la politique de la France est de rendre les fabriques les subsidiaires de l’agriculture, — de combiner une petite quantité de produits bruts étrangers avec une large quantité de produits domestiques et de mettre ainsi les fermiers vite en état d’entretenir commerce avec les contrées lointaines. C’est à peine si un objet sort avant d’avoir atteint une forme assez élevée, pour que l’habileté et le goût, qui représentent sa propre subsistance, soient dans une proportion très-forte relativement à la valeur de la matière première employée. Le montant de ses exportations de produits bruts est insignifiant ; et celle même des vins est très-peu au-dessus de ce qu’elle était dans les années qui ont précédé immédiatement la Révolution ; — la moyenne de 1844 à 1846 n’a été que de 1.401.800 hectolitres, contre 1.247.700 de 1787 à 1789[13].

La valeur totale de l’exportation de productions et d’objets manufacturés était en 1854 de 1.400.000.000 francs, sur laquelle les matières premières étrangères représentaient tout au plus un cinquième, — laissant plus de 1.100.000.000 de francs, comme valeur actuelle de subsistances et d’autres produits domestiques fournis au monde après avoir été condensés de manière à économiser le plus possible le coût de transport. La terre et le travail gagnent en valeur, précisément en raison de ce qu’ils sont affranchis de cette première et la plus oppressive des taxes ; et voilà pourquoi nous voyons une telle élévation de leur prix en France.

§ 7. — La politique anglaise fait l’agriculture subsidiaire de l’industrie. Il en résulte que le trafic remplace le primitif commerce anglais.

Venons à l’Angleterre, en 1815, nous trouvons un état de choses qui n’est pas très-différent ; Ainsi par exemple :

Dans cette année, la valeur déclarée des exportations anglaises de productions et d’objets fabriqués a été :

Tissus de laines 9.381.426 liv.
Tissus de coton 20.620.000
Tissus de soie 622.118
Toiles 1.777.563
Et autres articles 19.231.684
-----------
__________ Total. ___ 51.632.791 liv.

L’importation dans la même année donne :

Laine _____________ 13.634.000
Coton 99.306.000
Soie 1.809.000
Chanvre 41.009.000
Grains 267.000 quarters,
Farine 202.000 carts.
Beurre 125.000
Fromage 106.000

Si aux cotons, laine, soie et chanvre à l’état brut qui ont été réexportés à l’état ouvré, et aux matières tinctoriales et autres articles nécessaires pour la fabrication, nous ajoutons la nourriture étrangère, nous obtenons, des utilités étrangères réexportées, douze et peut-être treize millions, — laissant un peu moins que quarante millions livres st. comme valeur actuelle de la production anglaise exportée dans cette année ; et cela, divisé parmi la population du Royaume-Uni, donnerait près de 2 liv. par tête.

Le producteur de subsistances a ici profité par le négoce d’exportation. Si le coton et la soie qui sont sortis étaient étrangers, le blé incorporé dans le drap était d’origine domestique, et s’expédiait à peu de frais vers les pays étrangers, grâce à la condensation qui s’était accomplie dans l’usine. De même aussi pour l’éleveur de moutons qui a vu sa laine combinée avec le blé, — ce qui rend les deux aptes à aller au dehors.

Venant à une période plus récente, nous trouvons pour les exportations de 1851. :

Manufactures de laine. _____ Livres 10.314.000
Manufactures de coton 30.078.000
Manufactures de soie 1.329.000
Manufactures de toiles 5.048.000
Autres articles 21.72.569
-----------------
Total. 68.492.569

Presque tout l’accroissement qui a eu lieu dans la longue période de trente-six ans, s’est trouvée ainsi dans quatre branches de l’industrie manufacturière, dont les matières premières étaient entièrement tirées du dehors, comme le montre le tableau suivant des importations pour cette année :

Laine ________________________ 83.000.000 lbs.
Coton 700.000.000
Soie 5.000.000
Chanvre 135.000.000
Oeufs 115.000.000
Boeufs, Vaches, Veaux,
Moutons, Cochons.
300.000
Grains 8.147.675 grs.
Farine 5.384.552 cwts.
Pommes de terre 635.000
Provisions 450.000
Beurre 354.000
Fromage 338.000
Jambon et lard 130.000
Riz 450.000
Esprits 2.004.000 gall.

Avant d’entamer l’examen des présents chiffres, peut-être il convient d’appeler l’attention du lecteur sur l’idée que ceux qui fournissent la nourriture, le vêtement et le logement fournissent en fait le travail. Une locomotive n’est qu’un instrument au moyen duquel la force fournie par la consommation de combustible est mise au service des desseins de l’homme. C’est de même pour les hommes. Leur pouvoir quotidien de travail résulte de leur consommation quotidienne d’aliment ; d’où il suit que ceux qui fournissent la nourriture et le vêtement sont réellement les parties qui fournissent le pouvoir mis en œuvre. Ceci entendu, nous pouvons maintenant chercher quel chiffre de la population d’Angleterre se trouve nourri par les nations agricoles du monde, recherche préparatoire pour celle du chiffre employé à faire l’ouvrage de cette population.

Divisés entre quatre millions d’individus, les articles de subsistances mentionnés ci-dessus donneraient pour chaque tête :

1.100 livres de grain
150 de farine.
12 de viande fraîche.
16 de viande salée.
18 de pommes de terre.
20 de beurre et fromage.
12 de riz.
26 d’œufs,
et demi-gallon de spiritueux.

Cela étant plus que la consommation moyenne des hommes, femmes et enfants employés dans les usines de la Grande-Bretagne, on peut hardiment affirmer que le monde fournit quatre millions de travailleurs avec nourriture et vêtement, et aussi avec abri, puisque, la plus grande partie de la charpente consommée ici se tire du dehors[14]

À la susdite quantité de subsistances, nous avons maintenant à ajouter la quantité totale de café, thé, cacao et sucre, de citrons et d’oranges, de figues et de raisins, d’épices et de tabac consommée par la masse des 26 millions d’individus composant la population du Royaume-Uni.

En denrées brutes, les nations étrangères fournissent tout le coton et la soie, tout le salpêtre et toutes les matières tinctoriales ; quant aux peaux, laine, chanvre, lin et divers autres articles, elles fournissent non-seulement tout ce qui est réexporté sous forme ouvragée, mais de plus ce qu’il en faut pour une grande partie, sinon pour la masse entière des quatre millions d’individus en question, — que par conséquent l’on peut considérer comme étant nourris, vêtus, logés et entretenus pour le service du peuple anglais par les autres sociétés du globe.

§ 8. — Caractère grossier des produits anglais comparés à ceux de France.

Le chiffre total des individus de tout âge et des deux sexes employés en 1841, dans les fabriques de cotonnades, de bas, lacets, estames, lainages, soiries, toiles de chanvre et de lin de la Grande-Bretagne, était de 800.246

Dans les mines 193.825

Dans les usines pour métaux, comme chargeurs de fourneaux, fondeurs, forgerons, cloutiers, fondeurs de cuivre, couteliers, faiseurs d’épingles et d’aiguilles, filetiers, serruriers, — enfin tout ce qui s’occupe de convertir le minerai en métal, et les métaux en instruments à l’usage soit du fermier, soit du manufacturier, de l’ouvrier en bâtiments ou du drapier, etc. 303.368

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Donnant par total… 1.297.439
[15]

Le chiffre ainsi employé, en 1851, doit avoir été plus considérable, et peut-être convient-il de l’évaluer à 1, 500, 000. Il suit alors que la population du globe nourrit, habille et abrite (et aussi fournit leur travail) environ trois fois autant de monde qu’il y en a d’employé dans l’Angleterre à extraire sa houille et son fer, à fondre ses minerais, à mettre son fer en gueuse, en barre, en rails, à construire son outillage de toute nature, et à convertir le fer, le cuivre, le bronze, le coton, la laine, la soie, le chanvre et le lin en utilités aptes à la consommation ; qu’ainsi, en outre de la fourniture de toutes les matières premières, elle fournit tout le travail, et que de plus elle fournit nourriture, vêtement et logement pour deux millions et demi d’individus qui pourraient être autrement employés.

Du million et demi, il n’y a cependant qu’une petite proportion employée à travailler pour les étrangers qui fournissent cette subsistance et ces matières premières. Des utilités exportées, presque toutes sont des sortes les plus grossières, exigeant pour leur préparation une faible dose d’habileté et de goût. Ainsi, par exemple, sur une exportation de 87.000.000 liv. sterl., en 1854, près de 15.000.000 liv. consistaient en métaux à l’état le plus grossier, ayant donné occasion à un travail très-peu au-dessus de la force brute. Les houilles constituent 1.500.000 liv., tandis que de simples filés de laine figurent pour 10.000.000 livres. Les cotonnades, d’une valeur moyenne de 3 deniers 1/2 l’aune, montent à près de 24.000.000 liv. Des toiles d’une valeur moyenne de 8 deniers à l’aune figurent pour plus de 4.000.000 ; à côté de poterie, alcali, bière, aie, beurre, chandelles, cordages, poisson, sel et laine, qui contribuent à la masse pour 5.000.000 livres. La différence entre les chiffres que présentent les exportations française et anglaise est très-remarquable, — la première présentant rarement un objet qui n’ait été ouvragé jusqu’au plus haut degré ; l’autre prouvant que de toute cette immense quantité d’articles reçus du monde, ceux qui font retour n’ont reçu que le plus bas degré de préparation requis pour les faire accepter chez une population d’ordre inférieur. Si l’on excepte la mécanique et les appareils d’usine dont le chiffre n’atteint pas 2.000.000 livres, et la quincaillerie et coutellerie qui donnent le double de cette somme, il n’y a presque aucun article sur la liste des exportations anglaises qui exige du goût ou de la dextérité. En présence de ce fait, on est en droit de douter si plus d’un cinquième du travail donné aux manufactures, — soit celui de trois cent mille mains, — est appliqué à la production des objets exportés ; mais pour éviter toute possibilité d’erreur, nous pouvons l’évaluer à un tiers, — cinq cent mille individus ; — c’est un contre huit de ceux dont le travail est, comme nous l’avons vu, fourni par les nations agricoles qui se trouvent elles-mêmes forcées de considérer la Grande-Bretagne comme un marché.

Le compte entre ce pays et le globe nous semble s’établir ainsi :

Doit   Avoir
Au travail de quatre millions d’individus employés dans la Grande-Bretagne, et nourris, vêtus et logés par d’autres nations. Par le travail d’un demi-million d’individus, — hommes, femmes, enfants, — employés à la sorte la plus infime des labeurs de conversion.
Au sucre, thé, café, tabac, fruit et autres denrées nécessaires pour la consommation de vingt-huit millions d’individus. Par une petite portion des matières premières fournies.
Au coton, lin, soie, chanvre, bois et autres matières premières nécessaires pour consommation domestique et pour exportation.
§ 9. — Le système anglais taxe les communautés agricoles du globe pour son entretien.

Le changement ci-dessus exposé dans le mouvement de ces deux grandes sociétés est le plus remarquable qui dans l’histoire ait été accompli dans un si court laps de temps. Il n’y a que quarante ans, la Grande-Bretagne entretenait un grand commerce avec le globe, — donnant blé, laine et autres de ses productions sous la forme de drap et de fer contre coton, thé, café, sucre, riz et fruits. Aujourd’hui ce commerce a complètement disparu — pour faire place à un trafic entrepris pour le globe, qui consiste à prendre blé, laine, sucre, café et coton, et à les renvoyer sous forme de filés de laine, de drap et de fer. C’est précisément l’inverse de tout cela que nous trouvons dans le mouvement de la France. Il n’y a que quarante ans, le commerce entier de ce pays avec les nations étrangères ne s’élevait qu’à 500.000.000 francs. Il monte aujourd’hui, comme nous avons vu, à 1.400.000.,000, et il n’a pas perdu son caractère primitif. La France est dépendante pour les matières premières très-peu plus qu’il n’est nécessaire pour mettre ses cultivateurs à même de condenser leurs masses de subsistance, de manière à les expédier à peu de frais au dehors.

Il y a quarante ans, la Grande-Bretagne se nourrissait elle-même et avait environ une valeur de deux cents millions de dollars en productions de son sol à donner au monde, en échange contre les utilités nécessaires à la consommation de ses populations. Aujourd’hui, elle a quatre millions de sa population qu’elle ne peut nourrir ; et elle n’a, de fait, rien de son crû à donner aux autres nations, en échange contre l’énorme quantité de produits étrangers qui se consomment chez elle. Elle est devenue un pur trafiquant en denrées des autres pays — changeant leur forme à l’aide du travail fourni parles populations de ces pays, et vivant entièrement sur la taxe ainsi imposée au globe entier. Comment cela s’est-il accompli ? Un examen du mouvement de l’article coton va nous le montrer.

Pour 800.000.000 livres de coton exportés de l’Inde à la Gr. Bretagne, ceux qui le cultivent reçoivent au plus 1 cent et demi par livre, en tout 1.200.000 doll.
Admettant que cela ne serve à fabriquer que 360,000,000 d’aunes de cotonnades, le coût de la même quantité de coton réexpédiée à l’Inde, au prix moyen des exportations de cotonnades d’Angleterre, — 7 cents par aune donneraient 25.000.000 doll.[16]
À quoi il faut ajouter, pour les nombreuses charges pour le transport, et dans l’Inde pour la distribution aux consommateurs, une somme supposons de 10.000.000 doll.
______________ Formant un total de 35.200.000 doll.


et laissant pour être fournie par l’Inde la somme de 34.000.000 dollars, — ce qui est la différence entre la matière première et l’utilité qu’elle sert à fabriquer, une somme suffisante pour absorber la plus grande partie, sinon le tout du sucre, de l’opium, de l’indigo qu’elle exporte, pour laquelle, de fait, elle ne reçoit rien,— et dont la culture va épuisant rapidement son sol. Ces 34.000.000 dollars sont requis pour le paiement des gros salaires des fonctionnaires anglais, — les dividendes de la Compagnie de l’Inde, — les frais, profits et les mille charges de la nombreuse population qui s’interpose entre le pauvre Indien qui cultive le coton, et ses voisins qui font croître le sucre ou le riz, et ont besoin de consommer de la cotonnade.

Un examen sur le négoce entier, relatif au coton, donnera, le lecteur va le voir, un résultat précisément semblable. Il y a quarante ans, l’importation du coton en Angleterre était de 96.000.000 liv., et obtenait 20 deniers 1/2 par livre, — ce qui donne 8.200.000 liv. st[17].

Trente ans plus tard, le mouvement du négoce, d’après la même autorité, était ainsi :

Matière première 500.000.000 de livres à 5 deniers par livre. 10.000.000 liv.
Salaires de 542.000 filateurs, tisseurs, blanchisseurs, etc., à 24 liv. par an par tête. 13.000.000
Salaires de 80.000 mécaniciens, faiseurs de machines, serruriers, maçons, menuisiers, à 50 liv. par an par tête. 4.000.000
Profits des manufacturiers, salaires de surintendance, sommes pour acheter les matières de l’outillage, houille, etc. 9.000.000
---------------
_________________ Total. 36.000.000

Nous voyons là que tandis que les matières premières consommées étaient cinq fois plus considérables, le prix de vente en Angleterre était plus élevé d’un peu plus que 20 pour cent. Si nous considérons cependant qu’à chaque degré de cette hausse on a dû nécessairement, par suite de l’épuisement incessant de la terre en culture, recourir à des terres de plus en plus éloignées, ce qui a produit augmentation constante dans le coût de transport, et si nous déduisons la charge domestique ainsi créée, et ensemble les frets, magasinages, courtages et autres charges sur cette quantité immense, nous trouvons que ces 500.000.000 livres, n’auraient pas donné à leurs producteurs plus de 5.000.000 livres, c’est-à-dire moins que ce que, trente ans auparavant, ont reçu les producteurs de 96.000.000, et c’est moins aussi qu’il ne fallait pour payer le dommage causé à la terre — en laissant de côté le coût de culture[18].

Les 5.000.000 de liv.sterl. ainsi payés pour l’usage de tant de millions d’acres, deviennent 3.000.000 avant d’avoir quitté la fabrique ; et pourtant, comme nous avons vu, les transformations effectuées sur tout cela sont de celles qui ne demandent que les plus infimes sortes d’habileté. De là, ces articles passent en Turquie, dans l’Inde, l’Irlande et le Portugal, la Jamaïque et l’Espagne, les États-Unis et le Canada ; et avant d’arriver aux consommateurs, ils ne sont pas devenus moins que 60.000.000 liv. sterl., dont environ un douzième va au cultivateur du coton, tandis que les autres douzièmes sont absorbés en route entre ceux qui ont converti le coton brut et ceux qui ont usé l’étoffe, — donnant l’entretien à des mille et dizaines de mille individus employés à obstruer les rouages de commerce. Les conséquences se manifestent dans le fait que le planteur — tout importante que soit son utilité — n’obtient nulle part l’outillage convenable pour la culture ; que ses terres sont partout épuisées et que l’asservissement devient de plus en plus, d’année en année, le lot des travailleurs des pays à coton. Tels sont les résultats nécessaires du système qui vise à avilir les matières premières de fabrique et à augmenter la différence entre leur prix et celui des utilités qui se fabriquent avec elles.

Onze douzièmes ou cinquante-cinq millions liv. sterl. sont partagés par les individus d’intermédiaires, — et de cette énorme somme, les trois quarts probablement se concentrent sur les propriétaires anglais de navires, d’usines et autres appareils d’échange et de transformation. Pour payer cela, il faut que les nations agricoles envoient en Angleterre d’énormes quantités de thé, café, sucre, indigo et autres articles — en même temps qu’eux-mêmes subissent par jour déperdition de plus de travail qu’il n’en est employé par mois dans toutes les mines et usines du Royaume-Uni. De là leur impuissance d’obtenir un outillage amélioré, et de là la nécessité où ils sont partout de borner leur culture aux sols de qualité inférieure.

§ 10. — Celui de France vise à les affranchir de taxation. Solidarité d’intérêts chez les propriétaires fonciers et les travailleurs du monde entier.

L’avilissement du prix du coton a eu pour effet direct de forcer le travail dans la production du sucre avec un effet semblable, — en permettant au peuple anglais d’obtenir trois livres pour le prix qu’on payait pour une, mais en ruinant la population de la Jamaïque. La baisse dans le prix du sucre force le travail dans la production du café, dont, à son tour, le prix s’abaisse ; — car il y a une solidarité d’intérêt — de prospérité ou d’adversité — parmi tous les cultivateurs du globe. Les fermiers des États-Unis et d’Allemagne ont été atteints par le chômage des fabriques d’Irlande, qui a eu pour effet de diminuer la consommation irlandaise de subsistances, et de forcer des quantités considérables sur le marché anglais. Les planteurs ont été atteints parce que cela non-seulement arrêtait la consommation du coton parmi le peuple d’Irlande lui-même, mais de plus, en forçant de grandes quantités de travail sur l’Angleterre, — diminuait la faculté du travailleur anglais de consommer tant coton que subsistances. Que toutes les sociétés prospèrent par la prospérité de toutes les autres et que toutes souffrent de l’atteinte reçue parles autres, c’est une vérité qu’on arrivera quelque jour à admettre ; et dès lors, on verra les fermiers et les planteurs du globe combiner ensemble pour imposer le maintien dans la conduite des affaires publiques d’une ferme moralité, — visant à l’avancement des intérêts de commerce et à leur propre émancipation de la tyrannie du trafic.

Il en est ainsi pour les travailleurs du globe entier. Tout ce qui tend à détériorer la condition de ceux de l’Inde est préjudiciable à ceux de France et d’Angleterre ; d’où il suit que ces nations trouveraient profit à mettre dans leurs relations internationales la même moralité que celle qui convient d’homme à homme. L’avilissement des prix du sucre et du coton, et l’asservissement qui s’en suit pour les producteurs de ces denrées, ne sont que des conséquences du système qui a si fort tendu à l’asservissement des travailleurs du fer et du coton, — ce système qui a tellement cherché à anéantir la faculté d’association et de combinaison partout en dehors de la Grande-Bretagne[19].

La tendance du mouvement de la France est l’inverse de ce que que nous venons de décrire. Toute considérable qu’est devenue sa production agricole et tout rapide qu’a été son accroissement, elle a trouvé un marché domestique pour le tout ; et les conséquences se manifestent dans le fait que les prix de son blé, de sa soie, de sa laine se sont non-seulement maintenus, mais élevés, — mettant ainsi le fermier largement à même d’augmenter sa consommation de coton et de sucre, et le relevant en même temps de la nécessité de presser sur le marché du monde avec son blé. L’effet général sur la condition de la population employée dans l’agriculture se trouve dans ce fait important que tandis que la production totale prend un tel accroissement, la quote part retenue par le travailleur va s’augmentant rapidement ; et tandis que les salaires s’élèvent, la terre acquiert journellement plus de valeur, au grand avantage de ses propriétaires[20].

La différence essentielle entre les deux systèmes consiste en ce que — celui de la France vise au rapprochement des prix des matières premières et des utilités achevées, — ce qui est toujours un caractère de civilisation ; tandis que celui de la Grande-Bretagne vise à rendre leur écart plus prononcé, — ce qui est toujours un symptôme de marche de la barbarie.

§ 11. — Abaissement de la condition des travailleurs ruraux en Angleterre. Diminution dans la quote-part qui, dans le système sociétaire, incombe à la partie agricole de la population anglaise.

Plus ces prix se rapprochent, plus il y a tendance à ce que s’élève la condition du travailleur agricole et à ce que la société prenne des bases plus profondes et plus solides ; et c’est pourquoi nous voyons en France s’accroître fortement la part proportionnelle de force physique et intellectuelle donnée à l’œuvre d’augmenter la quantité des utilités susceptibles d’être transportées, converties ou consommées.

C’est l’inverse de ces faits que nous observons dans la Grande-Bretagne ; le petit propriétaire, qui cultivait son propre champ, ayant disparu pour être remplacé par des tenanciers à volonté, — employant des journaliers sans intérêt dans le travail qu’ils sont requis d’accomplir, et qui n’ont que le cabaret où employer le temps qu’on ne leur demande pas de donner en échange contre la pitance du salaire qu’ils reçoivent[21]. Depuis que les cottages ont partout été jetés bas, à mesure que les palais se sont élevés, le travailleur est tenu de consacrer une grande partie de la force, résultat de la consommation d’aliments au travail de changer de lieu, — ayant à parcourir des milles pour aller et revenir de la ferme sur laquelle il est employé. La profession de fermier devient de plus en plus un pur trafic, et les propriétaires se livrent d’année en année, de plus en plus à l’absentéisme, se faisant représenter par des agents plus ou moins enclins à user de leurs pouvoirs pour leur propre avantage, aux dépens du propriétaire d’un côté, et du tenancier de l’autre. Les grands propriétaires — gênés par les hypothèques et les constitutions de rentes, — sont forcés de laisser l’œuvre d’amélioration au tenancier, tout en lui refusant la sécurité d’un bail[22]. Les bâtiments d’exploitation sont mauvais, offrant un contraste fâcheux avec « les commodes et vastes bâtiments de ferme dont la Belgique, la Hollande, le sud de la France et les provinces Rhénanes[23],tous pays où la terre est tenue par petits domaines, et en grande partie cultivée par l’homme qui, — en étant le propriétaire, — est induit de toute manière non-seulement à la tenir en ordre, mais à développer au plus haut point ses pouvoirs de production. Les propriétaires souffrent, car ils reçoivent une faible rente comparée aux prodigieux avantages dont jouit leur terre, d’avoir un marché sous la main pour tous les produits, et aussi un marché où se verse une telle quantité d’engrais provenant du raffinement et de la conversion d’une si grande partie des matières premières du monde. Le travailleur souffre de n’être regardé que comme un instrument aux mains du trafiquant qui le rejettera à tout moment, aussi aisément qu’on rejette un chapeau usé ou un gant. Les salaires sur lesquels il doit entretenir sa famille varient de 6 sch. à 9 sch. par semaine ; — et sur cela il lui faut payer 2 sch. pour le loyer de son cottage ; si bien qu’il lui reste environ 20 cents par jour pour pourvoir à la nourriture, le vêtement et les autres besoins de sa famille, et l’éducation de ses enfants[24].

Le cottage dont le loyer absorbe un quart de la totalité de son travail, est généralement, tous les rapports au parlement en font foi, dans un état de délabrement, et presque toujours si resserré, que les habitants mariés et non mariés, hommes, femmes, enfants, au mépris de toute décence, doivent coucher dans la même chambre, et souvent dans le même lit[25]. Tout mauvais que soit l’état de ces cottages, leur nombre va toujours diminuant et le travailleur est de plus en plus contraint à chercher refuge au village. Comme spécimen de la condition de beaucoup de ces villages, M. Caird donne la description suivante du spectacle qui se présente au voyageur qui visite les rives de la Tweed : « L’œil se repose avec délices sur la riche et fertile vallée, à travers laquelle la rivière serpente en gracieux détours, là ombragée par des groupes d’arbres magnifiques, là glissant lentement entre de longues îles, couvertes de moissons dorées. Tout auprès est le village lui-même, le vrai type de la malpropreté et de la négligence. De misérables maisons plantées çà et là sans ordre, — des ordures de toutes sortes répandues ou amoncelées le long des murs. » Chevaux, vaches et cochons logés sous le même toit avec leurs propriétaires et entrant par la même porte ; — souvent un toit à porc au-dessous de l’unique fenêtre de l’habitation ; — 300 âmes, 60 maisons, 50 vaches, outre les pigeons, les cochons et la volaille, — tel est le village de Wark dans le Northumberland. » — Nous avions, ajoute-t-il, rencontré dans quelques-uns des plus misérables villages de l’Irlande plus de pauvreté qu’ici, mais rien de plus abject en malpropreté et en ordures[26].

C’est dans de telles circonstances que la partie agricole de la population décline continûment[27], avec une diminution constante de la faculté de payer pour les produits des autres pays, — et une nécessité correspondante d’accroître les efforts pour réduire le prix du coton, sucre, café et laine, — et un accroissement correspondant dans la tendance vers l’asservissement de l’homme sur tout le globe.

Beaucoup de cela se dirait avec autant de vérité à propos de la France ; une partie de sa population, comme le lecteur l’a déjà vu, est mal nourrie, vêtue et logée. Il s’agit cependant d’une question de progrès ; et il est très certain que la condition des travailleurs ruraux de cette contrée s’est améliorée bien plus vite[28] que celle des gens de même profession en Angleterre ; et cependant ils ont été soumis à une centralisation politique de la sorte la plus épuisante. Leur progrès aussi a été et est retardé par l’action du système anglais. Que les populations de la Jamaïque et du Portugal soient plus prospères, qu’elles extraient leur minerai, et se construisent des machines, — elles auront plus d’utilités à donner à la France et pourront lui acheter davantage. Que celles de la Caroline fassent de grossières cotonnades et augmentent la fertilité de leur terre, elles éprouveront davantage le besoin des soieries de France et des tableaux d’Italie. Le pouvoir d’acheter dépend du pouvoir de vendre, et tous les pays de l’Europe sont retardés dans leur mouvement par la diminution du pouvoir de produire, résultant de l’existence d’un système basé sur l’idée d’accroître la différence entre les prix des matières et ceux des utilités achevées, — et ainsi d’asservir le travailleur agricole. Nonobstant tous ces obstacles, la population française devient de jour en jour plus apte à payer pour les produits des autres pays, et cela vient de ce que la politique vise à augmenter la concurrence pour l’achat des produits bruts de la terre et à élever la condition de l’agriculteur ; tandis que celle d’Angleterre cherche à augmenter la concurrence pour la vente de tels produits, et à faire disparaître parmi sa population, toute cette grande classe qui d’ordinaire se tenait entre le simple journalier et le grand propriétaire non résidant[29].

§ 12. — Dépendance croissante de l’Angleterre, résultat de sa poursuite d’une politique purement trafiquante.

Le chiffre total des individus de tout sexe et de tout âge employés dans la Grande-Bretagne à la production des filés et des tissus, à celle du fer, à la poterie et d’autres utilités semblables au moyen desquelles ce pays non-seulement paye pour tous les envois nécessaires à sa nombreuse population, mais se trouve à même de mettre les producteurs de ces envois tellement en dette, est de beaucoup au-dessous d’un million, c’est un fait de toute certitude ; il est même très-probable qu’il ne va pas à quatre cent mille. Que des quantités considérables d’envois soient reçues, et qu’on donne très peu en retour, c’est un fait qui n’admet point le doute ; comme aussi que la conviction de son existence doit tôt ou tard éclore chez les sociétés agricoles du globe. Le jour où il sera compris, ces sociétés viendront à conclure qu’elles peuvent aussi bien extraire et fondre leurs minerais, filer et tresser leur propre coton et faire leur propre poterie ; et alors elles diront à ce petit nombre d’individus : — « Venez chez nous fondre le minerai, fabriquer le fer, filer le fil et tisser l’étoffe. » Le jour où elles se mettront à faire chez elles ce qui se fait aujourd’hui en Angleterre, au lieu de nourrir quatre millions d’individus, elles n’en auront à nourrir qu’un million ; et au lieu de donner de si prodigieuses masses de coton, de sucre, café, thé, bois de charpente, matières tinctoriales et autres produits bruts en échange d’un peu de grossiers tissus et de très-peu de fer, elles auront le tout de cette immense quantité à appliquer à l’achat d’un outillage perfectionné, ou des conforts et des jouissances de la vie. Quelle sera cependant dans ces circonstances la condition de la société anglaise, — qui aura quatre millions d’individus à nourrir et plus de vingt autres millions dépendants du trafic à l’étranger pour être fournis de toutes les jouissances et de beaucoup des nécessités de la vie ? Les besoins existeront encore, mais où seront les utilités avec lesquelles payer les envois ? Nulle part, — car la Grande-Bretagne n’a de son crû rien à vendre. Toutes ses accumulations et la plus grande partie des fournitures nécessaires à sa population et à l’entretien de son gouvernement dérivent de profits — faits en achetant le coton, la laine, le blé et les autres produits bruts à vil prix, et les revendant cher ; et du moment que ces profits ne seront plus faisables, elle cessera d’avoir le pouvoir de nourrir ou de vêtir sa population, à moins d’un changement total de système.

Un tel changement visera à élever le travailleur au lieu de le déprimer, — à développer ses facultés au lieu de les comprimer, — à faire de lui un homme au lieu d’une pure machine[30], — à développer le commerce parle développement des pouvoirs scientifiques et artistiques de la population, — et non à augmenter le pouvoir du trafic par mille ruses pour chasser le pauvre Hindou de son métier à tisser, et pour empêcher les différentes nations du globe de se servir elles-mêmes des dons de Dieu, sous la forme de houille, de métaux, de vapeur et d’autres pouvoirs. Un tel changement cependant demandera beaucoup de temps, — la tendance du système pendant une si longue période ayant été d’abrutir le travailleur et le réduire à une condition qui est à peu près l’esclavage[31].

§ 13. — Indépendance croissante de la France, résultat de sa poursuite d’une politique tendante à favoriser l’accroissement de commerce.

Quel sera cependant l’effet sur la France du changement de politique dont nous parlons, de la part de l’Irlande, la Turquie, le Portugal, le Brésil, l’Inde, les États-Unis et les autres contrées ? Sera-t-elle placée dans la même position ? Non, parce que sa politique est complètement d’élaborer et de perfectionner ses propres produits bruts et ceux des autres pays reçus en échange. Avec elle, en règle générale, la valeur des matières ne comporte qu’une faible proportion à celle des utilités achevées ; et tandis qu’elle envoie de par le globe les plus belles soieries et les plus beaux draps, les vins, la porcelaine, sa rivale exporte des filés de coton, des couvertures, de la houille, du fer en gueuse et en barre, et de la poterie. L’une aspire à marcher en tête du monde, l’autre cherche à le sous-travailler. Dans l’une, le goût artistique est de jour en jour stimulé de plus en plus à l’action ; tandis que dans l’autre la tendance à faire de l’homme une pure machine s’accroît d’année en année. L’une vise à avilir le prix du travail et de la terre ; tandis que la politique de l’autre tend à élever le prix des deux.

Ceux qui désireraient invalider l’une, n’auront besoin que de l’habileté du genre le plus infime, — qui se peut acquérir en très peu de temps ; tandis que ceux qui chercheraient à supplanter l’autre auront besoin d’une habileté qui ne s’acquiert qu’après beaucoup d’années d’application, et un goût qui ne peut se développer que par un facile accès aux œuvres d’art ; et quels que puissent être leurs progrès, la France continuera à garder l’avance.

Comme preuve qu’il en sera ainsi, il nous suffit de prendre les tableaux des exportations. Nous voyons que les acheteurs de marchandises françaises se trouvent surtout dans les pays qui sont depuis longtemps grands manufacturiers, et qui sont eux-mêmes jaloux de lutter avec la France.

Angleterre 250.000.000 fr.
États-Unis 162.000.000
Belgique 121.000.000
Sardaigne 72.000.000
Espagne 65.000.000
Suisse 58.000.000
Zollverein 42.000.000
Russie 14.000.000
Villes Hanséatiques 13.000.000
Hollande 15.000.000

En ajoutant pour la colonie d’Algérie 103.000.000, nous avons 905.000.000 fr. pour l’exportation en 1852, —laissant 345.000.000 pour le reste du globe ; et presque toute cette balance se divise de manière à montrer que la France préside partout aux goûts des parties les plus raffinées des différentes sociétés du monde. Elle est par conséquent si loin de craindre concurrence, qu’elle a raison de la désirer, — sachant qu’à chaque augmentation ailleurs du pouvoir de fabriquer les tissus de coton et de laine, et le fer, il y aura accroissement de demande à ses ateliers pour les articles qui exigent ce haut développement de faculté artistique qu’elle seule peut fournir.

Venant à l’Angleterre, nous trouvons que ses exportations aux parties avancées de l’Europe, c’est-à-dire à l’Europe, en excluant la Turquie, l’Italie et le Portugal, ne s’élèvent qu’à 19.000.000 liv.

Tandis que les matières premières qui ont reçu la simple modification du filage et qui ne vont qu’aux pays manufacturiers, montent à eux seuls à 10.000.000.

En ajoutant les métaux non ouvrés et la houille envoyés aux autres pays, nous aurons la balance complète, l’Angleterre n’ayant en fait que très-peu à envoyer à tout pays qui est lui-même en progrès de civilisation[32].

À notre pays, les exportations dans cette même année 1852, ont déposé 16.000.000 livr. ; mais presque tout le montant consiste en grosses cotonnades et gros lainages, fer et autres articles qui ne demandent que peu d’habileté et de goût, tandis que de la France ont été importés presque tous ceux qui exigent l’habileté artistique. Déduisant les deux sommes ci-dessus, il ne reste pas moins de 38.000.000 livres ou plus de la moitié du total pour l’Inde, l’Australie, et les autres colonies, — et pour Portugal, Turquie, Buenos-Aires, Mexico et autres pays, — où il n’existe point de manufactures et où par conséquent se trouvent les symptômes de barbarie, — les matières premières étant avilies, tandis que les utilités achevées sont chères.

Le système de la France est basé sur l’idée du développement de commerce, — résultant de la condensation des produits bruts sous la forme la moins encombrante ; et de l’émancipation du cultivateur de la taxe de transport. Le commerce s’accroît avec l’accroissement des pouvoirs de l’homme ; et conséquemment la France profitera, par l’adoption dans d’autres pays, du système qui a été si bien pratiqué chez elle.

Le système de l’Angleterre est basé sur l’idée de la suprématie du trafic, et l’augmentation de la taxe du transport. Le trafic s’accroît avec l’accroissement des disettes de l’homme ; et par conséquent l’Angleterre souffrira de tout système conduisant dans les autres pays au développement des facultés et à l’accroissement dans les pouvoirs de l’homme.

§ 14. — Énorme déperdition de pouvoir, d’où suit pauvreté pour tous les pays qui marchent sur la trace de l’Angleterre.

Mais, demandera-t-on, comment les différentes sociétés pourront-elles accomplir l’œuvre suggérée ? Toutes sont pauvres et semblent devoir rester pauvres. Elles le resteront tant qu’elles continueront l’œuvre de détruire le capital comme elles font aujourd’hui, tandis qu’elles devraient commencer par établir cette circulation de services qui constitue la société et économise le travail. L’Irlande nourrit quotidiennement une population de plus de sept millions d’individus — qui, tous, consomment du capital, tandis que bien peu sont producteurs de quelque chose qui représente les choses consommées. Plus des trois quarts du pouvoir physique et intellectuel de ce pays s’en vont en pure perte ; mais cette déperdition cessera du jour où À et B seront mis à même d’échanger des services avec C et D, et que chacun et tous seront en état d’échanger avec d’autres. En estimant la déperdition équivaloir rien qu’au travail de deux millions d’hommes et de femmes, et la valeur de ce qu’ils pourraient produire, rien qu’à un demi-dollar par jour, nous aurons par jour une somme d’un million de dollars, soit une somme annuelle de 300.000.000 dollars. L’effet de ce travail, en utilisant la houille, le minerai et les mille autres articles aujourd’hui sans utilité, dont ces millions d’individus inoccupés sont entourés, serait d’ajouter moitié en plus par année à la valeur de la terre en culture. » Et là, nous avons une somme annuelle dépassant de beaucoup la valeur totale de tout l’outillage pour exploiter la houille, fondre le minerai de fer, filer et tisser le coton, la laine, la soie, employés aujourd’hui dans la Grande-Bretagne. Quant à l’Inde, nous y voyons une population de 100 millions d’individus et les pouvoirs des neuf dixièmes perdus faute de commerce. Donnez-leur cela, et le capital va éclore à un chiffre bien autrement considérable que celui de l’outillage de la Grande-Bretagne et de la France réunies. Jetons les yeux sur la Caroline, l’Alabama et la Louisiane, nous voyons des millions d’individus dans une situation précisément semblable ; et, cependant, tous doivent être nourris, vêtus, logés, entretenus pour le travail journalier. La perte journalière ici représente plus que la somme annuelle d’habileté et de travail donnée par l’Angleterre pour la conversion du coton et de la laine, du fer, cuivre, étain qu’ils peuvent fournir à l’achat. Laissez les emplois se diversifier, et cette perte cessera, et il se trouvera que le capital existe en grande abondance. Il en est de même partout. Mexique et Pérou, Turquie et Portugal, auront une abondante provision de capital dès qu’ils modifieront leur politique de manière à produire dans la société cette circulation qui est nécessaire pour assurer que chaque homme est mis à même de vendre ses propres pouvoirs et devenir un concurrent pour l’achat des pouvoirs d’autrui. Toute force résulte de mouvement ; et c’est uniquement parce que le mouvement fait défaut dans la société d’Irlande, de la Chine et de la Caroline, que ces sociétés restent pauvres.

Dans tous pays, le capital s’accumule en rapport exact avec l’économie du pouvoir humain. » Pour que ce pouvoir s’économise, il faut qu’existent dans la société des différences résultant du développement des diverses facultés des hommes. La politique commerciale de la France tend dans cette direction, et c’est pourquoi la France s’enrichit, tandis que, par manque de cette politique, la Turquie, le Portugal, l’Irlande et l’Inde déclinent de jour en jour ; — déclin dont la raison claire et simple est que dans chacun de ces pays, il y a une déperdition forcée de capital qui s’élève par semaine à plus que la valeur annuelle des produits de manufacture qu’ils consomment aujourd’hui. Faites qu’ils soient émancipés de la domination du trafic, — qu’ils aient commerce domestique, — et aussitôt ils auront dix fois plus à vendre et seront à même d’acheter dix fois plus qu’à présent, — devenant de plus gros consommateurs pour les producteurs de coton et de sucre d’une part, et pour les fabricants de soieries et de rubans d’autre part ; et ajoutant ainsi au marché de ces derniers par l’accroissement de la demande pour les produits des premiers. Il y a parfaite harmonie des intérêts internationaux, et c’est une erreur des plus grandes que de supposer qu’une nation puisse d’une manière durable profiter aux dépens des autres.

§ 15. — Le système français tend à élargir la base agricole de société et par suite à affranchir l’homme. Le système anglais, visant à la resserrer, a donné naissance à la théorie de l’excès de population, qui est celle de l’esclavage et la mort.

Le système français vise spécialement à l’élargissement de la base agricole ; ses effets se manifestent dans une ferme diminution de la quote part du produit du travail allant à l’entretien des autres classes de la société, et dans une diminution qui s’ensuit dans le chiffre proportionnel de ces dernières, comparé à la masse qui compose la société. Le commerce est là, corrigeant graduellement avec efficacité, les maux résultant de la centralisation politique sous laquelle la France a si longtemps souffert.

Le système anglais, au contraire, vise au resserrement de la société ; et la grande-Bretagne présente aujourd’hui le spectacle d’une grande société qui repose entièrement sur les épaules de probablement moins d’un demi-million d’hommes, femmes et enfants, constamment en guerre contre ceux qui les emploient. » — Les premiers, désireux d’amener un état de choses dans lequel il soit reconnu qu’ils sont réellement les êtres humains décrits par Adam Smith, tandis que les derniers persistent, avec sir James Graham[33], à ne voir en eux que de purs instruments à l’usage du trafic. Ici, la société a déjà pris la forme d’une pyramide renversée[34].

D’après cela, nous pouvons facilement compter sur la solidité de la politique commerciale de l’une des deux nations, nonobstant les chocs de révolutions répétées ; et pour l’excessive instabilité de la politique trafiquante de l’autre, quoique les révolutions politiques[35] soient chez elle inconnues. L’une, après longue expérience, a jus- tement annoncé au monde par le président du conseil, M. Baroche, sa détermination « formelle » de rejeter le principe du libre échange, comme incompatible avec la sécurité d’une grande nation et comme destructeur de ses plus belles manufactures. « Nul doute, a-t-il ajouté, que nos tarifs douaniers ne contiennent des prohibitions inutiles et surannées, et nous pensons qu’elles doivent être effacées ; mais la protection est nécessaire à nos manufactures. Cette protection ne doit pas être aveugle, non modifiable ou excessive ; mais le principe en doit être maintenu avec fermeté. » L’autre, au contraire, a changé son système à plusieurs reprises, et surtout dans les trente-cinq dernières années. Jusqu’en 1825, elle a été entassant protection sur protection ; mais depuis cette époque, sa politique a subi altération sur altération, jusqu’à ce que la forme de celle actuelle ait perdu à peu près toute ressemblance avec celle de l’époque de Georges III, quoique l’esprit reste le même.

L’une est calme, tranquille et confiante dans son mouvement en avant ; tandis que l’autre, agitée, hésitante, est sans cesse engagée dans des guerres pour l’extension du commerce, — guerres militaires conduites par des soldats et des marins, des amiraux et des généraux, — et guerres de trafiquants, conduites au moyen « d’énormes capitaux dirigés de manière à prévenir ou écraser la concurrence au dehors ou au dedans.

L’une devient rapidement le guide des nations avancées de l’Europe, tandis que l’autre s’entoure graduellement des ruines de nations, naguère importantes, qui ont été ses amies.

La politique de l’une est en accord avec les vues de son illustre fondateur Colbert et avec celles d’Adam Smith, alors qu’il enseigne « que le pays qui, dans ses cargaisons, compte le plus de produits nationaux et le moins de produits étrangers, doit toujours être celui qui bénéficie davantage. » L’autre est en harmonie avec les doctrines de sir Robert Peel, qui enseigne que « le principe du gouvernement anglais doit se trouver dans la simple détermination « d’acheter sur le marché le plus bas et de vendre sur le marché le plus cher, » — achetant le travail étranger et domestique à bas prix et le vendant cher au dehors et à l’intérieur[36].

Tandis que l’une ne présente pas un seul fait à l’appui de la théorie d’excès de population, l’histoire de ses progrès est un vaste arsenal de faits tendant à la démonstration de cette grande vérité : que les trésors de la terre sont illimités et n’attendent que les demandes de l’homme pour se mettre à son service. L’autre, au contraire, a enfanté la théorie malthusienne et fournit chez elle et au dehors tous les phénomènes qui semblent pouvoir lui prêter appui[37].

L’une acquiert d’année en année plus de force et d’influence, tandis que l’autre est en déclin continu sous ce double rapport. À quel point ce déclin, qui s’est récemment manifesté avec tant d’énergie, est dû à la marche de la politique ci-dessus, le lecteur peut maintenant l’apprécier par lui-même. Dans tous les pays et à tous les âges, la centralisation, l’excès de population, le déclin physique et intellectuel ont marché de compagnie ; et c’est la raison pour laquelle la prospérité n’a jamais résulté d’une tentative pour établir et étendre la domination du trafic. Dans aucun pays cette tentative n’a jamais été plus continue et consistante que dans le pays en question ; et c’est pourquoi tous les phénomènes que l’An- gleterre présente aujourd’hui sont ceux de centralisation croissante et de déclin, symptômes d’une mort prochaine.

L’époque de Périclès est celle de la plus grande splendeur d’Athènes ; mais cette splendeur n’était que l’avant-coureur du déclin et de la mort politique, — le nombre des petits propriétaires ayant déjà diminué ; la terre allant, se monopolisant de plus en plus ; et les hommes arrivant à être regardés à peu près comme de pures machines. L’époque la plus brillante de Rome fut celle des Antonins ; mais même alors elle penchait vers sa chute qui était si voisine. Comme ç’avait été le cas pour Athènes, la base de l’édifice social s’était graduellement rétrécie, — le libre travailleur ayant disparu du sol et la terre elle-même formant investiture à des propriétaires absents. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et l’historien des temps futurs trouvera probablement que la période de la plus grande splendeur de l’Angleterre a été celle où la propriété foncière est devenue le privilège de quelques hommes, — celle où le libre travailleur allait disparaissant graduellement du sol, celle où l’on inventait la doctrine malthusienne, — et celle où l’homme devenait de jour en jour davantage un pur instrument à l’usage du trafic[38].

  1. Report of the Board of Trade respecting the Plantations.New York colonial Documents, vol. V, p. 87.
  2. English Agriculture in 1850-51, p. 521.
  3. Ibid., p. 475.
  4. Ibid., p. 523.
  5. Voici comment un écrivain récent, mais anonyme, dont les préférences sont pour le système de grande-ferme, rend témoignage en faveur de l’effet du système de cottages en France :
      « Lorsqu’on atteint la vallée de la Seine avant d’apercevoir la ville de Rouen, sur les hautes collines qui sont cultivées de chaque côté jusqu’à leurs sommets, les petites parcelles de sol occupées par les récoltes respectives donnent au pays un aspect fort curieux. La division de la terre est portée à sa dernière limite, surtout à l’entour des villes et des villages, et montre pour la culture du sol une passion qu’on aurait peine à comprendre en Angleterre, où les autres objets d’entreprise sont plus accessibles qu’en France. Il convient de constater que les paysans qu’on rencontre dans les champs, gardant leur unique vache ou travaillant le sol, ont un air de contentement et d’activité non fatiguée qui fait bien augurer du bonheur individuel de la population. Les haies sont inconnues dans ces contrées. Les divisions sont marquées par des pierres en partie visibles. Elles sont placées par les autorités ; et sans compter les pénalités qui attendent celui qui déplacerait de telles marques, l’opinion publique, — répression encore plus puissante, — flétrit l’homme qui oserait violer ces limites de propriété. (Cité par le Blackwood’s Magazine. Décembre 1855.)
  6. English Agriculture in 1850-51, p. 387.
  7. Au lieu de quelques millions de notre population ayant une part ou un intérêt direct dans le sol de leur pays, — comme c’eût été le cas si les petites propriétés et le système de cottage se fussent perpétués, — le chiffre des propriétaires s’en va tombant à une poignée, et les tenanciers, grâce à l’agrandissement des fermes, diminuent dans une proportion correspondante. (Blackwood’s Magazine, Dec. 1855.)
  8. Blackwood’s Magazine. Décembre 1855.
  9. Si l’abolition du vieux système d’occupation cantonnière pavait la voie pour les liquidations clearances d’Écosse, l’enclosure des Communaux n’a pas été sans un effet semblable, quoique moindre, sur la population rurale de l’Angleterre. « Les deux mesures, dit Hugh Miller, ont essentiellement le même résultat sous un rapport, — un résultat qui diffère essentiellement sous un autre. Les deux laissent une population de campagne composée d’un très-petit nombre de grands propriétaires fonciers entourés de tenanciers dépendants et complètement sujets, en dehors desquels reste la masse de ceux qui ne vivent que de leur travail, — qui ont été dépouillés de tout intérêt dans le sol, — et qui sont regardés comme des machines pour exécuter le travail. (Ibid.)
  10. Jonnès. Statistique de la France, p. 126.
  11. Mac-Gregor. Commercial Statistics, vol. I, p. 469.
  12. Annuaire de l’Économie politique pour 1854, p. 57.
  13. Jonnès. Statistique, p. 199.
  14. La population employée dans les usines à coton se lève à cinq heures du matin, travaille à l’atelier de six heures à huit, et retourne au logis pour déjeuner, c’est une demi-heure ou quarante minutes pour ce repas qui se compose généralement de thé ou de café et d’un peu de pain, quelquefois une bouillie d’avoine, surtout pour les hommes ; mais le stimulant du thé obtient la préférence, surtout chez les femmes. Le thé est toujours de qualité mauvaise et quelquefois délétère, l’infusion est faible, avec peu ou même point de lait. Les ouvriers rentrent à l’atelier jusqu’à midi, on a alors une heure pour le dîner. Pour ceux qui gagnent le moins, ce repas consiste généralement en pommes de terre bouillies. La masse des pommes de terre est placée dans un grand plat, on verse dessus du lard fondu et du beurre, quelquefois on y mêle des bribes de jambon frit, et plus rarement encore un morceau de viande. Ceux qui touchent de gros salaires, ou à qui la vie en famille facilite une meilleure tenue de ménage, se permettent plus de viande à ce repas, ils en ont trois fois la semaine ; toutefois la classe ouvrière en consomme peu. La famille s’assied autour de la table, chacun prend vite sa portion sur son assiette, ou bien les cuillers plongent toutes dans le plat, et les appétits se satisfont avec une énergie animale. L’heure expirée, on reprend le travail à l’atelier jusqu’à sept heures et quelquefois plus, après quoi l’on prend généralement le thé, souvent mêlé avec des spiritueux et un peu de pain. Quelques-uns mangent une seconde fois le potage d’avoine ou des pommes de terre. (Dr James Philips Kay.)
  15. Potter. Progress of the Nation, p. 75-81.
  16. La consommation actuelle des cotonnades anglaises dans l’Inde, s’évaluait, il y a quelques années, à neuf pences sterling par tête, ce qui donnerait 18.000.000 doll. Une partie considérable était expédiée sous forme de filés, tandis que l’évaluation ci-dessus est basée sur la supposition que le tout était converti en tissu.
  17. Mac Culloch. Commercial Dictionary, article Coton.
  18. « Il y a peu de récoltes, dit un journal du Sud, plus épuisantes que celle du coton. Pour tenir la terre à coton en condition convenable, il faut une quantité énorme d’engrais ; c’est pour la plupart des feuilles tombées, des détritus et du terreau forestiers. Une autre difficulté est que cette culture occupe le terrain plus longtemps que toute autre et ne laisse au planteur que peu de temps pour enrichir ou améliorer sa ferme comme il l’entend. Un planteur d’Alama a dit que le coton avait été plus désastreux que les tremblements de terre et les éruptions de volcans. Témoin les rouges collines de Géorgie et de la Caroline du Sud, qui ont produit le coton jusqu’à ce que la dernière parcelle du sol s’y refusât, et où la terre, rendue à la friche, rappelle au voyageur, par la triste condition de la campagne, les ruines de l’ancienne Grèce. »
      Ce triste tableau de la Caroline du Sud est constaté officiellement par l’adresse récente émanée de l’assemblée agricole tenue récemment dans cet État.
      « Votre comité appelle vivement l’attention de cette assemblée sur ce fait désolant, que l’intérêt que nos citoyens ont pris jusqu’ici au progrès agricole est devenu stationnaire ; que nos vieux champs vont s’étendant, que nos établissements ont diminué d’une manière effrayante, et que chaque année voit nos fils énergiques aller chercher les riches et fertiles terres du sud-ouest, sur lesquelles ils s’imaginent que le capital peut obtenir trois fois plus de profit que sur les nôtres. Ce n’est pas tout : non-seulement nous allons perdant nombre de nos citoyens les plus énergiques et les plus utiles, pour fournir les os et les nerfs des autres États, mais nous perdons notre population esclave, qui est la véritable richesse de l’État. Nos cochons, chevaux, mulets et notre bétail perdent en taille et en nombre, et nos bourses s’épuisent jusqu’au dernier cent pour se procurer aux États du Nord leurs remplaçants. »
  19. Il y a un demi-siècle, M. Southey, après avoir décrit l’état de choses dans Birmingham et Manchester, résultant de l’effort pour conquérir le monde, disait à ses concitoyens : « Le pauvre doit être tenu pauvre, ou un tel état de choses ne pourra continuer. Il faut des lois pour régler leurs salaires, non d’après la valeur de leur ouvrage, mais par le bon plaisir de leurs maîtres ; des lois pour les empêcher d’aller d’une place à l’autre dans le royaume, et pour prohiber l’émigration au dehors. Et il ajoute : « Ils ne voudront plus être entassés dans des ateliers où l’on étouffe dans le jour, ou parqués la nuit dans des caves humides ; ils ne voudront plus travailler à des métiers malsains de l’aube à la nuit, des journées entières, et des journées entières plus des quarts de journée, car la cupidité du trafic est insatiable : ils ne voudront pas suer nuit et jour, soutenant ce laus perennis du démon, devant des fourneaux qu’on ne laisse jamais refroidir, et respirant des vapeurs qui causent infailliblement les maladies et la mort ; — les pauvres ne feront jamais ces choses, à moins qu’ils ne soient misérablement pauvres, à moins qu’ils ne soient dans cet état de pauvreté abjecte, qui exclut l’instruction, et en détruisant toute espérance dans l’avenir, réduit l’homme à ne chercher, comme la brute, que l’apaisement de besoins présents. (Espriellas’s Letters, Letter XXXVIII.)
  20. Citation de Fontenay, du Revenu foncier, p. 100. « Ces chiffres acceptés, comparons les prix nominaux du blé avec les salaires. J’admets, si l’on veut, que le blé ait augmenté de valeur nominale à notre époque ; je ne veux plus examiner si le grain que nous payons 18 ou 19 francs n’est pas d’une espèce et d’une qualité infiniment supérieures à celui que nos grands-pères payaient 13 ou 14 francs. Je prendrai même exprès, pour rendre la comparaison plus frappante, le plus bas prix du blé que nous offre le siècle dernier, — 12 fr. 50 c, — et l’un des plus hauts, au contraire, de notre époque, — 20 fr. » En supposant donc le blé à 12 fr. 50 c. l’hectolitre au commencement du XVIIIe siècle, le salaire, de 0 fr. 37, représente moins de trois litres de blé. » En 1840, avec le blé à 20 fr. l’hectolitre, le salaire, de 1 fr. 40, représente sept litres, — plus du double. » En présence de ce résultat, il n’y a plus de doutes ni d’équivoques possibles. Voilà la valeur ramenée à son véritable étalon : voilà le travail mis en regard de sa rémunération réelle. Un ouvrier de la classe la moins payée, un simple manœuvre de campagne, piochant, moissonnant, battant en grange, exécutant enfin le même genre de travail, reçoit aujourd’hui, pour une journée de travail, deux ou trois fois plus de blé qu’il n’en gagnait il y a 100 ou 150 ans. Si ce n’est pas là ce qu’on appelle la subsistance plus abondante, plus facile à produire, moins chère, enfin… Je ne sais plus rien de démontré ni de démontrable en économie politique. »
  21. « Le fermier payant une rente même avec un bail de dix-neuf ans, ne peut donner dix-huit pence ou deux shillings par jour de salaire pour une telle besogne, parce qu’il ne rentrerait jamais dans son argent ; mais le propriétaire du sol trouve à la faire par lui-même ou par sa famille, à ses moments perdus, car il ajoute ainsi à la fertilité durable et à la valeur de sa propriété… Son champ est sa caisse d’épargne, où il dépose la valeur de sa main-d’œuvre, et qui la lui rendra un jour à venir, et l’assurera à sa famille après lui. (Blackwood’s Magazine, december 1855.)
  22. Caird, English Agriculture, p. 491.
  23. Ibid.
  24. M. Caird (ibid., p. 147), établit ainsi l’entretien par semaine d’une famille :
    1 stone de farine _______ 1 s. 10 d.
    1/2 livre de beurre 0 s. 6 d.
    1 livre de fromage 0 s. 7 1/2 d.
    1/2 once de thé 0 s. 4 1/2 d.
    1/2 livre de sucre 0 s. 2. d.
    ----------
    3 s. 6 d.

    Laissant ainsi 2 s. 6 d. par semaine pour l’achat de toutes les autres nécessités de la vie. Dans de telles conditions, il y a peu pour se vêtir. Le commissaire d’assistance, chargé, il y a quelques années, d’une enquête sur la condition des femmes et des enfants employés dans l’agriculture, rapporta que changer de linge était tout à fait hors de question. Le haut des jupons des femmes pendant le travail, et même leurs corsets, sont vite trempés par la transpiration, tandis que le bas ne peut échapper à l’humidité dans presque tous les genres de travaux auxquels elles sont employées, excepté dans la saison la plus sèche. Il arrive assez fréquemment, ajoute-t-il, qu’une femme, en revenant du travail, est obligée de se mettre au lit pendant une heure ou deux, afin de laisser sécher ses hardes. Il lui arrive assez communément, si elle ne le fait pas, de les remettre le lendemain aussi humides que lorsqu’elle les a quittées. Un rapport au parlement montre la condition des femmes et des enfants employés dans les houillères encore plus déplorable. Beaucoup travaillent, et cela en compagnie des hommes, dans un état de nudité complète.

  25. « Je désespère, dit un ecclésiastique, de donner une idée au juste de la manière dont ces gens sont entassés ensemble dans leur logis. Et il ajoute : « Cette paroisse est attenante au parc de Milton-Abbey, la belle demeure seigneuriale du comte de Portarlington. » Passage cité dans le livre de Kay : Social condition of the People of England and the Continent, et accompagné de nombreux extraits d’ouvrages de la plus grande autorité, tendant tous à prouver la condition déplorable dans laquelle se trouve la population agricole de l’Angleterre.
  26. English Agriculture, p. 390.
  27. « Prenez la moitié nord du royaume d’abord, et que trouvons-nous ? Sur la moitié des paroisses et sur les deux tiers du sol de l’Écosse, la population a diminué ! Le fait que nous pouvons qualifier d’étonnant est établi par le dernier recensement, et tout le monde l’accepte. Sur les deux tiers de son étendue, l’Écosse a subi une diminution positive du nombre de ses habitants, — une diminution non seulement relative (c’est-à-dire par rapport à l’accroissement de la population générale), mais absolue, la population dans ces contrées étant tombée au-dessous de ce qu’elle était auparavant. Et ce qui est à noter, cette diminution est universelle parmi les districts agricoles. Les terres vagues du Sunderland, les noires montagnes d’Argyll, sont à peine (si même elles le sont), en décroissance plus forte que les riches terroirs des Lowlands, — que les vertes collines des Borders ou la région arcadienne de l’Ettrick et d’Yarrov. Bonnie Teviotdale, avec ses coteaux exposés au soleil, et la vallée ombragée de la belle Tweed, présente le même phénomène que les vallées plus sombres de la Nith et de la Spey. « Les fleurs de la forêt s’en vont ! La lamentation sur la perte des os et des nerfs du pays après la désastreuse bataille de Flodden peut se renouveler encore aujourd’hui avec plus de justice et non moins de regret. — La guerre a fait la première éclaircie, — la paix et les fausses théories ont fait la dernière. Ce qu’on a appelé le « progrès social va balayant des champs notre paysannerie. Les acres que leurs pères tenaient à loyer ou possédaient sont maintenant engloutis dans les latifundia qui s’introduisent sur le pays. Ils ont eux-mêmes émigré ou sont allés grossir le paupérisme et choir dans la dégénérescence physique des ateliers des cités. Une civilisation à la Juggernauth les écrase sous les roues de son char qui marche… Tournons-nous vers l’Angleterre ; nous trouvons le même triste spectacle. Entre 1831 et 1841, pas un comté (bien que ce fut le fait de plusieurs paroisses), ne montrait une diminution de population ; mais, dans les dix ans qui ont suivi, c’est-à-dire de 1841 à 1851, comme nous apprend le dernier recensement, on ne compte pas moins de 27 comtés entiers ayant subi une diminution. (Blackwood’s Magasine. December 1855.)
  28. « Prenez le cas du Lincolnshire, le district le mieux cultivé de l’Angleterre et le vrai paradis du travailleur agricole. Si nous comparons le taux des salaires et le prix des denrées dans ce comté en 1797-8-9, la période sur laquelle s’étend le rapport d’Arthur Young, avec ceux courants en 1849, alors que M. Clarke écrivit son précieux essai sur le fermage de Lincolnshire, nous trouvons que le pouvoir du travailleur sur les nécessités de la vie est resté stationnaire, si même il n’a pas rétrogradé, tandis que le revenu du pays a augmenté de 87 pour cent. (Blackwood’s Magazine. December l855.) — M. Caird dit que dans les quatre-vingts dernières années les salaires des travailleurs ont augmenté de 34 pour cent et son loyer de 10 pour cent, tandis que le prix du blé, le grand type alimentaire du travailleur anglais est à peu près le même qu’en 1770. Le prix du beurre, ajoute-t-il, a augmenté de 100 pour cent, celui de la viande environ 70 pour cent, celui de la laine de plus de 100 pour cent. (English Agriculture, in 1850-51, p. 495). La nourriture et le logement ont augmenté de prix plus que l’homme, et le seul changement en faveur du dernier est dans la réduction du coût du drap, un luxe qu’on ne peut se donner qu’après avoir obtenu l’aliment nécessaire à l’entretien de la vie. Prise en bloc, l’évaluation de M. Caird fait la condition du travailleur rural pire qu’à l’époque de Young, et cependant le prix du blé n’était que de 40 sh. le quarter.
  29. « L’absentéisme est, dans ses résultats, le même partout. Dans toutes les transactions et communications entre la classe riche et les classes pauvres, la rigidité de l’agence officielle a remplacé ce traitement doux et généreux que, livrés à leurs bons sentiments, les plus heureux enfants du même père voudraient à chaque occasion accorder à leurs frères moins fortunés… Là où le pouvoir de sympathie a été complètement ou à peu près aboli parmi les différents rangs de la société, l’un des premiers effets qui se manifeste est un gouffre béant et qui va toujours s’élargissant de pauvreté, qui creuse autour de ses bases. De même que le rivage aux rocs sourcilleux indique la profondeur de la mer qui l’entoure, les sommets orgueilleux de la richesse dans la société sont les indices d’une dépression correspondante dans les rangs plus humbles. La misère excessive se trouve toujours à côté de l’excessive splendeur.(Dr Forbes, of Glasgow).
  30. « La carte entière de la vie humaine, comme on le voit aujourd’hui en Angleterre, présente de violents extrêmes de condition, de hauts sommets de richesse et de luxe, contrastant avec d’horribles profondeurs de pauvreté et de dégradation ; mais, quant à l’habileté intellectuelle, nous trouvons d’immenses terrains plats d’uniformité, des niveaux morts de talent respectable, avec à peine quelque chose d’originalité, de fraîcheur ou de génie créateur dans aucune branche de littérature, d’art, de science, ou même de négoce. » (Johnson. England as it is. vol. I, p. 217).
  31. « N’est-il pas notoire qu’un fabricant anglais n’a jamais fait une seule découverte utile dans les arts et dans les sciences ? Nous avons beaucoup ouï parler de l’école de Manchester. Qu’a-t-elle jamais produit de scientifique ou d’utile ? À-t-elle un nom duquel se vanter en chimie ? Peut-elle citer un Fourcroy ? Peut-on citer un fabricant de Manchester qui ait écrit sur quelque sujet scientifique se rapportant à sa profession ? Pourquoi, monsieur, est-il bien avéré qu’ils ne connaissent pas plus les agents chimiques nécessaires pour leurs propres œuvres d’impressions que ne les connaissent les blocs dont ils se servent ? Ils ont été obligés de confesser que c’est uniquement à l’avilissement actuel des salaires qu’ils doivent de trouver un marché ; qu’il n’est personne en Europe qui ne préfère le goût plus artistique et les fabrications plus belles de la France, ou même du fabricant chinois. » (Ibid., vol. I, p. 293 ; cité de Drummond. Debate, House of Commons, February 19, 1850).
  32. Les exposants de Manchester, qui avaient envoyé à l’exposition un ensemble de produits cotés aux prix les plus bas et valant environ 7.000 liv. st. (175 à 200.000 francs), n’ont pu vendre à Paris que la moitié de leur exposition. Ils ont dû remballer l’autre moitié et la ramener en Angleterre. Et cependant les droits d’entrée, officiellement fixés à 20 pour cent ad valorem, avaient été réduits à 10 pour cent pour la plupart des produits par une commission nommée ad hoc, qui avait accepté toutes les déclarations de valeur qu’on lui a faites. (Journal des Économistes. Mai 1856, p. 302.)
  33. Voyez précédemment.
  34. On n’a jamais inventé système plus subversif de la félicité humaine et de la morale que celui dénoncé par le docteur Smith, — et parfaitement bien décrit dans les passages suivants d’un discours prononcé il y a quelques années à l’occasion d’une élection à Bradfort, dans le Yorkshire. — « Ce système est basé sur la concurrence étrangère. Maintenant j’affirme que le principe acheter bon marché, vendre cher, émis pour supporter la concurrence étrangère, doit amener la ruine des classes qui travaillent et font le petit commerce. Pourquoi ? Le travail est le créateur de toute richesse. Il faut le travail d’un homme avant que pousse un grain ou se tisse une aune d’étoffe. Mais là il n’y a pas le self-employment (l’emploi de soi-même) pour le travailleur dans ce pays. Le travail est une utilité louée, — le travail est une chose sur le marché, qui s’achète et se vend ; conséquemment, comme le travail crée toute richesse, le travail est la première chose achetée. » « Acheter bon marché, acheter bon marché ! Le travail s’achète sur le marché le plus bas ; mais maintenant vient le texte : « Vendre cher ! vendre cher 1 Vendre quoi ? Le produit du travail. À qui ? À l’étranger. » Oui ! et au travailleur lui-même, — car le travail n’étant pas employé de lui-même, le travailleur ne participe pas aux premiers fruits de son travail. « Acheter bon marché, vendre cher. Que vous semble cela ? « acheter bon marché, vendre cher. Acheter bon marché le travail du travailleur et vendre cher à ce même travailleur le produit de son propre travail ! Il y a dans ce contrat un principe inhérent de perte. L’employeur achète le travail bon marché, — il le vend, et sur la vente il doit faire un profit : il vend à l’ouvrier même, et ainsi, chaque contrat entre l’employeur et l’employé est une tromperie préméditée de la part de l’employeur. Ainsi le travail doit toujours tomber en perte éternelle, pour que le capital s’élève par une fraude durable. Mais le système ne s’en tient pas là. Ceci a pour objet de supporter la concurrence étrangère, — ce qui signifie : nous devons ruiner le commerce des autres pays, comme nous avons ruiné le travail du nôtre. Comment s’y prendre ? Le pays taxé haut a à sous-vendre le pays taxé bas. La concurrence du dehors est constamment croissante, conséquemment le prix doit aller de plus en plus bas. Par conséquent les salaires en Angleterre doivent être en baisse continue. Et comment effectuer cette baisse ? Par un surplus de travail. Comment obtenir ce surplus ? Par le monopole de la terre, qui jette plus de bras qu’il n’en faut dans l’atelier, par le monopole des machines, qui jette ces bras dans la rue ; par le travail de la femme, qui enlève l’homme à la navette ; par le travail de l’enfant, qui enlève la femme au métier à tisser… Ainsi, en plantant leurs pieds sur cette vivante base de surplus, ils pressent son cœur douloureux sous leurs talons et crient : Mourez de faim ! Qui veut travailler ? la moitié d’un pain vaut mieux que pas du tout de pain ; et la masse qui se tord adhère volontiers à ces conditions. Tel est le système pour le travailleur. Mais, électeurs, comment agit-il sur vous ? Comment affecte-t-il le commerce domestique, le boutiquier, la taxe des pauvres et la taxation ? Pour chaque surcroît de concurrence au dehors, il faut un surcroît de bon marché au dedans. Chaque surcroît de bon marché du travail est basé sur un surcroît de travail en surplus, et ce surplus est obtenu par un surcroît de machines. Je le répète : comment cela agit-il sur vous ? Le libéral de Manchester à ma gauche établit une nouvelle patente et jette trois cents hommes comme un surplus dans les rues. Boutiquiers ! trois cents pratiques de moins. » — Payeurs de taxe ! trois cents pauvres de plus. Mais, écoutez-moi bien. Le mal ne s’arrête pas là. Ces trois cents hommes opèrent d’abord l’abaissement des salaires de ceux qui restent employés dans leur propre profession. L’employeur dit : « Maintenant, je réduis vos salaires. » Les hommes se récrient. Il ajoute : Voyez-vous ces trois cents qui viennent d’être mis à la porte ? Vous pouvez changer de place, si vous l’aimez ; ils soupirent à rentrer à tout prix, car ils meurent de faim. Les hommes comprennent et sont écrasés. Ali ! vous, libéral de Manchester ! Pharisien de politique ! ces hommes sont là, qui écoutent. — Ai-je frappé juste ? Mais le mal ne s’arrête pas là. Ces hommes, chassés de leur profession, cherchent emploi dans d’autres, où ils grossissent le surplus et font baisser les salaires.
  35. Richesse des nations, liv. IV, ch. iii.
  36. « La coalition des mineurs d’Écosse, — la plus vaste et la plus amèrement combattue qu’on ait jamais connue dans le nord de l’Écosse, peut être considérée comme terminée. Lorsqu’elle était à son apogée, il y a environ six semaines, 40.000 hommes y prenaient part et restaient dans un état d’inaction volontaire. On a calculé que le sacrifice en salaires seulement montait à plus que 500.000 livres st. Mais il faut ajouter la perte des profits des maîtres et la perturbation chez tous ceux qui se rattachent au commerce de houille et des mines de fer. Les hommes ont repris le travail dans de très-tristes dispositions et sous un sentiment brûlant d’injustice. » (London Paper. June 1l, 1856.)
  37. « Alors que le pain et la viande renchérissent, l’homme tombe à bas prix. La raison, nous dit-on, de ce bas prix de l’homme et aussi de la femme est que « l’offre excède la demande ; » mais c’est là, en réalité, un non-sens… La vraie raison du bas prix de l’homme est que tout le système de nos lois et de notre gouvernement repose sur le principe que nous devons avoir un soin respectueux des produits matériels et laisser les hommes prendre soin d’eux-mêmes… Ce n’est pas le faiseur d’habits que nous considérons, mais l’habit ; ce n’est pas le bien-être du boucher qui nous occupe, mais la viande ; ce n’est pas à la condition physique et morale de l’épicier que nous songeons, mais à l’épicerie ; ce n’est pas le contentement du boulanger ou du consommateur du pain que nous cherchons, c’est le pain. Ce ne sont même pas ces denrées pour la part d’utilité qu’elles apportent à l’homme, — ce sont les denrées seulement comme articles de vente. Le pain peut être adultéré, soit ; pourvu qu’il passe et qu’on le paye comme pain ; de même pour la viande du boucher, elle peut être gâtée ; pour l’habit, il peut être d’une étoffe contrefaite. Mais c’est le négoce en habits, viande, épicerie, pain, etc., qui est l’objet de l’existence ; et c’est au négoce que nos faiseurs de lois songent, et point au négociant, à l’ouvrier ou au consommateur, a — Leader, July 12, 1856.
  38. « Je rappellerai qu’Adam Smith et Gibbon nous ont dit qu’on ne reverrait jamais plus la civilisation détruite par des barbares. L’inondation, disent-ils, ne reviendra plus couvrir la terre ; et leur raisonnement semblait juste ; car ils comparaient la force immense de la partie civilisée du monde avec la faiblesse de cette partie qui restait sauvage, et ils demandaient d’où pourraient venir ces Huns et d’où pourraient venir ces Vandales pour détruire de nouveau la civilisation. Hélas ! ils ne se doutèrent pas qu’au cœur même des grandes capitales, tout à côté de splendides églises, théâtres, bibliothèques, musées, le vice, l’ignorance et la misère peuvent produire une race de Huns plus féroces que ceux qui marchèrent sous Attila, et de Vandales plus enclins à ravager que ceux qui suivirent Genséric. » Macauley.