Principes de la science sociale/21

Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 34-66).


CHAPITRE XXI.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — L’alliance constante entre la guerre et le trafic, telle que la montre l’histoire de France. Pauvreté et improbité de ses souverains.

De toutes les sociétés de l’Europe, il n’en est aucune où la guerre et le trafic aient, plus qu’en France, fait une alliance étroite et constante ; aucune où se soient manifestés plus complètement les effets de cette même alliance, pour arrêter les progrès de l’agriculture et empêcher le développement des trésors de la terre. Au dehors, depuis le règne de Charlemagne jusqu’à la journée de Waterloo, elle s’est occupée presque sans relâche d’entraver le mouvement de la société chez ses voisins, dépensant en pure perte, dans ses efforts pour arriver à ce résultat, la part la plus considérable des forces intellectuelles et physiques de sa propre population ; à l’intérieur, celle-ci était privée complètement du droit de décider au profit de qui elle travaillerait et quelle serait sa rémunération, tandis qu’en tout temps elle était regardée comme sujette à être taxée suivant le bon plaisir du souverain, pour le service de l’État. Toujours pauvres, ceux qui la gouvernaient avaient, d’un côté, affermé à quelques individus le privilège de prendre, pour ainsi dire à leur discrétion, le bien de leurs sujets, tandis que de l’autre, ils avaient, pour des sommes d’argent qui leur étaient payées comptant, accordé l’exemption du payement des impôts. À un certain moment, ils avaient vendu des titres auxquels étaient attachées ces exemptions, et d’autres fois ils avaient annulé ces concessions. Cela fait, les titres avaient été vendus de nouveau, ce qui faisait payer aux acheteurs, jusqu’à deux et même trois fois, le même privilège. C’est ainsi qu’Henri IV fit des ventes semblables en 1593, les révoqua, sans remboursement en 1698, puis vendit encore de nouveau en 1606. Son successeur, Louis XIII, continua de vendre les titres jusqu’en 1638, puis en 1640 il annula toutes les concessions faites pendant les trente années antérieures. Louis XIV continua ce trafic, vendant et revendant en 1661 les titres qui avaient été annulés en 1640 ; et trois ans plus tard il annula et ré-annula « toutes les lettres, ou confirmations de noblesse qui avaient été accordées depuis 1634[1]. Leur conduite fut encore pire par rapport à la circulation monétaire. Philippe le Bel altéra le titre de la monnaie du royaume plus de cent fois dans le cours de son règne, et jusqu’à treize fois en une seule année. Presque jusqu’à l’époque de la Révolution, ses successeurs imitèrent son exemple, achetant l’or et l’argent à bas prix, et le vendant à un prix élevé ; et fournissant ainsi la preuve, que l’improbité et la bassesse sont pour ainsi dire les compagnes inséparables du pouvoir arbitraire.

§ 2. — Tendance uniforme de sa politique, avant l’époque de Colbert, pour faire prédominer le trafic sur le commerce.

Que les souverains d’un pays aussi magnifique se soient vus contraints à l’adoption de mesures telles que celles que nous avons rapportées plus haut. C’est là un des faits extraordinaires de l’histoire ; et cependant il trouve son explication dans la tendance constante du système suivi en France, de donner au trafic la prééminence sur le commerce. À quelques exceptions près, tel fut le but de toutes les mesures adoptées par la maison de Valois, qui, pendant près de trois siècles[2], présida si fatalement aux destinées de la France. Sous le roi Jean[3], on établit de nombreuses douanes à l’intérieur, dans lesquelles on percevait, sur toute marchandise passant d’une province dans une autre, les mêmes droits qui eussent été exigés pour des denrées similaires venant des pays étrangers ; tandis qu’on accordait des privilèges de toute espèce, à des négociants étrangers occupés d’introduire leurs marchandises respectives pour les échanger contre les produits bruts du sol. Le commerce étant ainsi sacrifié au trafic, et les facultés intellectuelles n’étant que faiblement développées, il régnait dans tout le royaume la plus complète ignorance des arts mécaniques les plus simples ; tandis que par tout autour de celui-ci, dans les villes de Hollande et d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne, les arts et les sciences faisaient les progrès les plus rapides.

Le système suivi en Angleterre avait été précisément l’inverse. Au moment où le roi Jean étendait la prépondérance du trafic, et diminuait ainsi le pouvoir d’entretenir le commerce, Édouard III appelait des artisans flamands en Angleterre, et restreignait la puissance des étrangers qui, jusqu’à ce jour, avaient eu, à un si haut point, le monopole des produits anglais. La tendance générale des mesures adoptées par leurs successeurs ayant été identique, on trouve la différence des résultats dans ces faits, que les documents sur la maison de Valois, commençant à l’époque des guerres avec l’Angleterre et finissant à l’époque des guerres de religion, forment, pour ainsi dire, la partie la plus rebutante de l’histoire de France, et nous présentent, finalement, un état social où le travailleur était asservi, où la force brutale était l’unique loi ; tandis qu’en consultant les annales de l’Angleterre, nous trouvons l’histoire d’un peuple marchant peu à peu vers la liberté, et offrant aux regards, à la fin de l’époque citée par nous, une société où naquirent et furent élevés les Hampden et les Pym, les Winthrop et les Williams, des hommes qui, à l’intérieur, imposèrent des limites au pouvoir de la couronne, et qui, au dehors, jetèrent les fondements de la grande république des temps modernes.

Chez l’un de ces peuples (en France), nous voyons l’influence des états généraux décliner constamment, tandis que chez l’autre (en Angleterre), nous remarquons un accroissement progressif dans le pouvoir attribué au Parlement d’exercer son contrôle sur les affaires de l’État[4]. Tels furent les différents résultats des deux systèmes, dont l’un ne songeait qu’à augmenter la puissance du trafic, tandis que l’autre s’occupait surtout d’étendre le commerce.

§ 3. — Obstacles qui s’opposent au commerce domestique. Les mesures de Colbert ont pour tendance d’accélérer le mouvement sociétaire.

L’exemple que nous venons de rapporter comme ayant été établi par les souverains, fut suivi dans toutes les parties du royaume et dans toutes les branches de l’industrie. En France, plus qu’en aucune autre partie de l’Europe, il existait des races parasites, nombreuses et fortes. On vendait des offices de toute espèce ; et il n’était pas rare que trois ou quatre personnes possédassent la même charge, à titre de premier, de second, de troisième ou de quatrième, par rang de date ; chacun d’eux s’occupant avec ardeur de tirer, de la population, l’impôt nécessaire pour leur entretien. Les taxes locales étaient presque innombrables, tandis que les manufacturiers s’entouraient eux-mêmes de règlements tendant à empêcher la concurrence intérieure pour l’achat des matières premières, ou pour la vente des produits manufacturés. Du produit définitif du travail, une portion si considérable se trouvait absorbée en passant du producteur au consommateur, qu’en même temps que l’un ne pouvait obtenir que peu de drap en échange de ses subsistances, l’autre ne pouvait obtenir que peu de subsistances en échange de son drap. Le commerce n’ayant donc qu’une chétive existence, la nation n’offrait guère aux regards de l’observateur que deux grandes classes, l’une qui vivait et travaillait dans des conditions misérables, lors même que ses membres échappaient aux ravages de la disette et de la peste, tandis que l’autre se livrait aux orgies d’un luxe digne des barbares. Dans aucune partie de l’Europe, la magnificence d’un petit nombre d’individus n’était portée aussi loin ; mais dans aucune autre aussi, la misère du plus grand nombre n’était aussi complète ; et à aucune époque, le contraste, sous ce rapport, n’avait été plus parfait, qu’à celle où Colbert fut appelé à la direction des finances du royaume.

Le système des relations internationales qui existait alors ressemblait beaucoup à celui adopté en Allemagne, au commencement du siècle actuel ; on trouvait partout des douanes, entravant le passage des individus et des produits à travers le territoire de l’État. Jaloux d’écarter ces obstacles apportés au commerce, Colbert, autant que cela était possible alors, les transporta aux frontières ; et il établit ainsi la liberté de circulation pour toutes les denrées, nationales ou étrangères, toutes les fois que ces dernières arriveraient dans les limites du royaume. En second lieu, il chercha à perfectionner les moyens de transport ; et les canaux d’Orléans, de Briare et du Languedoc sont là pour attester sa sollicitude à cet égard. En outre, voulant développer le commerce entre les individus, en rétablissant les diverses industries qui avaient été presque anéanties durant la longue période des guerres civiles, il frappa de taxes onéreuses les produits des manufactures étrangères, en général, tandis qu’il déployait son activité en tout sens pour naturaliser, parmi ses compatriotes, les matières premières dont ils avaient besoin pour le développement convenable de leur agriculture, et l’habileté nécessaire pour les convertir en denrées appropriées aux besoins de l’homme.

Pendant le règne de Louis XIV, la centralisation politique tendit à s’accroître, mais le système de son grand ministre avait pour but la décentralisation sociale et commerciale ; et c’est en grande partie à ses mesures qu’on doit les progrès qui se sont manifestés depuis cette époque dans l’agriculture, l’industrie et le commerce. « L’ensemble de ces mesures, dit M. Blanqui, compose le plus bel édifice qui ait été élevé par aucun gouvernement à la science économique. Seul parmi les ruines du passé, continue l’auteur, il est demeuré debout ; et il plane encore de toute sa hauteur sur nos institutions, qui n’ont pas perdu, malgré le choc des révolutions, l’empreinte de son imposante originalité. Colbert, dit-il encore, ouvrit la carrière au travail national d’une manière régulière et savante ; par lui, la France cessa d’être exclusivement agricole, et elle s’enrichit tout à la fois de la valeur nouvelle donnée à son territoire et à ses habitants[5]. »

§ 4. — Politique belliqueuse de Louis XIV, d’où suit la nécessité d’abandonner le système de Colbert. Expulsion des Huguenots et anéantissement de l’industrie. Il en résulte improductivité de l’agriculture et misère du peuple.

Toutefois, répétant dans son système, l’erreur commise par les anciens parlements de l’Angleterre, Colbert prohiba l’exportation des produits bruts du sol. À l’exemple de ces parlements, il chercha à venir en aide aux intérêts agricoles, en plaçant l’artisan dans le voisinage du fermier et affranchissant ainsi la terre de la taxe onéreuse du transport ; mais aux mesures adoptées dans ce but, il en ajouta d’autres qui interdisaient au fermier d’aller chercher, avec ses produits, l’artisan éloigné. Par l’une de ces mesures, il préparait la disparition graduelle des obstacles placés entre le producteur et le consommateur ; mais, lorsque par l’autre, il empêchait la libre exportation de l’excédant des grains, il augmentait ainsi à la fois, et dans une proportion considérable, les obstacles existants, il entravait la circulation des subsistances, et réduisait le fermier à la condition de dépendance vis-à-vis du manufacturier. Le temps, et plus tard l’expérience, auraient corrigé cette erreur si la paix se fût maintenue ; mais c’est ce qui n’eut pas lieu malheureusement. À peine ce système donnait-il ses premiers résultats, que le maître de Colbert commença contre les Protestants ce mouvement, qui ne se termina que douze ou quinze ans après (en 1685), par la révocation de l’édit de Nantes. Pendant toute cette période, deux millions de Français, qui comptaient parmi les plus intelligents, les plus instruits et les plus essentiellement industrieux de la population du royaume, furent en butte aux persécutions de la nature la plus révoltante, persécutions qui eurent pour résultat la mort d’au moins 500.000 individus, en même temps qu’à la fin, un nombre à peu près égal abandonna le sol de la patrie, emportant avec eux, en Angleterre, en Hollande et en Allemagne, les débris de leurs biens qui avaient échappé à la ruine générale, ainsi que les secrets de leur habileté dans les diverses branches d’industrie, leur intelligence, et les excellentes habitudes par lesquelles ils s’étaient si fort distingués dans leur pays. Ce fut la répétition, bien qu’à un moindre degré, de la politique suivie par Ferdinand et Isabelle, lorsqu’ils chassèrent les Maures de l’Espagne ; et elle fut accompagnée exactement du même résultat, la ruine de l’agriculture. Si nous ajoutons à cela que Louis XIV eut presque constamment des guerres à soutenir avec les États les plus puissants de l’Europe, guerres qui exigeaient d’énormes sacrifices, et qui se terminèrent invariablement par des traités[6] dont les dispositions sitions exigeaient, en faveur de ses adversaires, l’abandon de la protection des manufactures que Colbert avait établies, il n’y a pas lieu d’être surpris que la condition du peuple, à l’époque de sa mort, ait été misérable à un point que nous pouvons à peine concevoir aujourd’hui ; ni que le règne de son successeur ait été remarquable par la faiblesse du mouvement social, par l’absence presque absolue du commerce, par la réduction dans le prix des subsistances, par l’impossibilité de trouver les moyens d’acheter celles-ci, et par une dépression générale des intérêts agricoles, résultat de l’annihilation presque complète des intérêts de l’industrie[7].

§ 5. — La politique de Colbert soutenue par Turgot. Son abandon par les négociateurs du traité d’Eden. Il en résulte l’anéantissement du commerce. La pauvreté du peuple conduit à la révolution. Restauration du système de Colbert. Accroissement extraordinaire de la valeur-monnaie des produits de l’agriculture française.

Un siècle après Colbert, nous trouvons Turgot, animé des mêmes idées, travaillant à affranchir la terre et le travail, des millions de monopoles qui existaient encore et retardaient le développement du commerce. L’intervalle pendant lequel il occupa le poste de contrôleur général des finances, nous présente une série continue d’édits ayant pour but d’abolir les privilèges exclusifs, et d’affranchir le travailleur de la domination des corporations composées d’individus « qui vivaient et jouissaient de leur existence, en vertu du droit qui leur avait été garanti jusqu’à ce jour, de se placer entre ceux qui avaient besoin de consommer et ceux qui travaillaient pour produire. Sa carrière de ministre fut courte, mais si elle se fût prolongée, il eût réalisé probablement la prédiction qu’il avait faite au roi, que dans dix ans, on ne reconnaîtrait pas la nation qu’il avait trouvée, lorsqu’il était entré en fonctions. Mais ce laps de temps ne lui fut pas accordé. Son administration ne dura que trois ans, et à leur expiration, disparut tout espoir de résoudre pacifiquement les embarras financiers de l’État, ou les charges qui pesaient sur le peuple. Théoriquement, Turgot était opposé à l’idée d’accorder protection au fermier, dans le but de seconder les efforts de celui-ci pour se rapprocher du consomma- teur ; mais il n’essaya jamais d’intervenir, en ce sens, dans le système qu’il avait trouvé établi. Cette œuvre fut léguée à ses successeurs incapables, qui, en 1786, négocièrent avec l’Angleterre un traité aux termes duquel l’industrie française fut sacrifiée, et sans qu’on vît même apparaître aucuns avantages pour l’agriculture, les villes de France furent inondées de marchandises anglaises, et avant que le traité eût deux ans d’existence, l’industrie variée, formée avec tant de soin, était presque anéantie. Les ouvriers étaient partout congédiés et partout mouraient de besoin, faute d’un marché où ils pussent vendre leur travail, en même temps que l’agriculture souffrait, par la raison que les individus, qui ne pouvaient vendre leur travail, ne pouvaient acheter des subsistances. Le commerce avait péri sous les coups que lui avait portés le trafic. La détresse était générale ; elle paralysait les mouvements du gouvernement et le forçait à adopter la mesure qui précéda la révolution, la convocation des Notables en 1788.

Tout ce que Turgot, quelques années auparavant, avait réclamé, mais vainement, en faveur du peuple, fut conquis par celui-ci, lorsque la révolution emporta dans sa course rapide les privilèges des corporations industrielles et religieuses, lorsque les besoins de l’État amenèrent la confiscation des biens de la Noblesse et du Clergé, et que les pairs et les paysans furent déclarés égaux devant la loi. À partir de ce moment, le commerce fut affranchi, dans une proportion considérable des mesures restrictives qui l’entravaient antérieurement ; le droit au travail cessa d’être un privilège, le sol devint la matière d’achats et de ventes ; et le travailleur put appliquer son travail à une pièce de terre, assuré désormais que, quelle que fût la valeur qu’il lui donnerait, cette valeur profiterait à sa femme, à ses enfants et à lui-même. La décentralisation avait ainsi triomphé de la centralisation ; mais les mesures auxquelles étaient dus les résultats que nous avons retracés plus haut, furent accompagnés des grandes mesures centralisatrices : de l’abolition de toutes les administrations provinciales, de la disparition des anciennes limites, et de la division de tout le territoire en départements, mesures tendant nécessairement à amoindrir le sentiment de l’orgueil local, qui contribue si efficacement à l’activité de la vie sociale. Des dispositions furent prises pour diminuer à l’avenir la centralisation sociale ; mais la centralisation politique s’accrut immédiatement et considérablement. Et de là vient que la France, jusqu’à ce jour, n’a pu encore obtenir un gouvernement stable.

Au milieu de cette guerre de divers éléments, le système de Colbert, en tant qu’il se proposait d’établir des relations directes entre les producteurs et les consommateurs et d’affranchir le commerce de la domination du trafic, ce système, disons-nous, resta intact ; on reprit alors la voie rétrograde de ceux qui avaient négocié le traité de 1786, et l’on rétablit la protection. La guerre qui suivit, amenant la nécessité de s’adresser à l’intérieur, pour les approvisionnements de drap et de fer, tendit vers le même but. Telle fut également la tendance du système continental de Napoléon et ce fut ainsi, conséquemment, que le retour de la paix trouva le peuple et le gouvernement français préparés à agir de concert pour mettre à exécution, et même pour corroborer, les mesures de résistance à la centralisation commerciale inaugurée cent cinquante ans auparavant, par l’illustre ministre de Louis XIV, mesures qui avaient pour but d’affranchir le fermier de l’impôt vexatoire du transport.

Jusqu’à quel point, ces mesures ont-elles contribué au progrès de l’agriculture, c’est ce qu’on verra parles chiffres suivants que nous empruntons à la Statistique de l’Agriculture de la France, ouvrage que M. Moreau de Jonnès a composé sur des documents officiels, et qui représentent l’augmentation, en valeur monétaire, du produit du travail agricole, depuis le commencement du dernier siècle.

Périodes. ______ Durée de
l'intervalle __
Taux de l'augmentation
du produit annuel ___
Moyenne annuelle
de l'augmentation
1700 à 1760 60 ans 26.750.000 445.000
1760 à 1788 28 ans 504.583.000 18.000.000
1788 à 1813 25 ans 1.323.638.000 53.000.000
1813 à 1840 27 ans 2.665.198.000 100.000.000

La première de ces périodes fut celle qui suivit l’épuisement des ressources du royaume résultant de la succession continuelle des guerres sous le règne de Louis XIV, période pendant laquelle suivant M. Blanqui « le commerce avait presque cessé d’exister et les manufactures, décimées par la proscription des protestants, semblaient condamnées à perdre toutes les conquêtes dont elles étaient redevables au génie de Colbert[8]. »

La seconde fut celle où les idées de proscription qui avaient inspiré la révocation de l’Édit de Nantes, continuèrent à être appliquées, où le clergé conserva la censure littéraire, où les vendeurs de livres prohibés furent flétris de la marque et envoyés aux galères, période où Turgot s’efforça vainement d’appliquer plus complètement les idées de Colbert, relativement à l’affranchissement du commerce intérieur du royaume, des mesures restrictives, presque innombrables, qui interdisaient la circulation du travail et de ses produits[9]

La troisième fut une période de guerre accompagnée d’une demande incessante d’hommes et d’argent, et qui aboutit à l’occupation du sol de la France par les armées coalisées de l’Europe ; et cependant, les effets résultant de la disparition même d’une simple portion des obstacles apportés au commerce, ces effets furent tellement avantageux que l’augmentation annuelle des produits de l’agriculture, fut, ainsi que nous le voyons dans ce tableau, trois fois plus considérable qu’auparavant[10].

C’est dans la quatrième et dernière période, que nous trouvons quelque chose qui approche de la réalisation des prévisions de Colbert, dans une moyenne d’accroissement annuel de la valeur monétaire des produit de la ferme, qui ne s’élève pas à moins de 100 millions de francs (soit 20 millions de dollars) et dans le total d’un produit annuel dépassant 5.000 millions de francs, en regard de moins de 3.000 millions vingt-sept ans auparavant. La rémunération du travail consacré à l’agriculture avait conséquemment presque doublé, et cependant, le nombre des individus entre lesquelles elle devait se partager n’avait augmenté que dans la proportion de moins de 25 % ; le chiffre de la population s’était élevé de 29 millions à 36 millions.

§ 6. — Augmentation considérable dans la quantité des produits du sol de France.

Dans les faits rapportés plus haut nous trouvons la preuve d’une accélération constante de production, résultant de l’accroissement de population, et d’une activité croissante de circulation, fruit de l’amoindrissement du commerce qui consiste dans la nécessité d’effectuer les changements de lieu.

Jusqu’à présent ces faits n’ont eu rapport qu’à la valeur monétaire seulement ; il n’a pas encore été fait mention de la quantité de choses produites ; et nous devons, conséquemment, invoquer la même autorité, dans le but de constater jusqu’à quel point il faut attribuer le changement, dans la première, à celui qui s’est effectué dans la seconde. En procédant ainsi, voici ce que nous apercevons : tandis que dans la période qui suivit l’expulsion des Huguenots et la décadence des manufactures, la production moyenne des céréales baissa de 8 hectolitres à 7 hectolitres pas hectare, elle s’éleva pendant la dernière période, de 8 hectolitres, chiffre qu’elle accusait en 1813, à plus de 13 hectolitres ; ce qui constitue un accroissement qui n’est pas de moins de 62 1/2 %[11].

Le changement survenu dans la quantité des diverses espèces de subsistances se trouve consigné dans le passage suivant emprunté à un ouvrage moderne d’un grand mérite ; on y voit, que cette quantité a augmenté deux fois plus rapidement que la population, et que, par conséquent, la théorie Malthusienne trouve peu d’appui dans le cours des événements qui ont eu lieu en France.

Quant aux céréales, notre statistique agricole donne les chiffres suivants :

Année {{{1}}} Population. {{{1}}} Quantités.
1760 21,000,000 94,500,000 hectol.
1784 24,000,000 115,816,000
1813 30,000,000 132,435,000
1840 34,000,000 182,516,000

« Ce qui donne par tête, en 1760, 450 litres de céréales de toute sortes et en 1840.541 litres[12]. Ce n’est pas tout, cependant, la qualité étant aussi supérieure que la quantité.

« En 1760 nous n’avions que 31 millions d’hectares de froment, tandis qu’en 1840, nous en avions 70 millions. En déduisant les semences, nous pourrions nourrir complètement avec du blé 90 millions d’individus, tandis qu’il y a un siècle, nous n’aurions pu en nourrir 7 millions.

« En outre de tout cela, nous avons une culture qui est tout à fait nouvelle, celle de la pomme de terre, culture qui occupe près d’un million d’hectares et donne 96 millions d’hectolitres. Nous avons encore 3 millions de légumes secs, en laissant complètement de côté les légumes de jardin, les fruits et un grand nombre d’autres produits de la terre. Jusque-là nous avons, par tête :

En 1760. ___ En 1840.
Froment[13] 150 litres. 208 litres.
Céréales secondaires 300 litres. 333 litres.
Pommes de terre et légumes secs.       0 litres. 291 litres.
------ ------
450 litres. 832 litres.[14]

C’est là un grand changement, et cependant, ce n’est qu’une partie de ce qui s’est opéré. Le système de Colbert, qui cherchait à diviser les modes du travail agricole, ayant été mis en pratique par Napoléon 1er relativement au sucre, on en voit le résultat dans ce fait, que la France consacre aujourd’hui plus de cent mille acres de terre à la culture de la betterave, ce qui donne un produit en sucre de 60 ou 70 millions de francs (soit 12 ou 14 millions de dollars) ; et l’on peut le fournir à si bon marché que le sucre des colonies se trouve aujourd’hui forcé d’implorer la protection contre la fabrication à l’intérieur[15].

En 1812, le total des cocons de soie produits, n’excédait guère 5 millions de kilogrammes ; aujourd’hui il dépasse 25 millions, ayant une valeur de cent millions de francs (soit 20 millions de dollars).

La France possède maintenant 32 millions de moutons, au lieu de 27 millions qu’elle possédait en 1813, et de 20 millions en 1789[16]. Mais, le progrès de la qualité a été bien plus considérable que celui de la quantité, les demandes résultant du développement constamment croissant des fabriques d’étoffes de laine, ont offert une large prime à ceux qui ont consacré leur temps, leur intelligence et leurs moyens pécuniaires à l’amélioration de la race ovine.

Le prix du drap a constamment baissé, tandis que celui de la laine a haussé considérablement ; et le blé, qui il y a un siècle, ne trouvait à se vendre que 12 francs et demi, valait 90 francs dans la période expirant en 1840. Les prix des matières premières et des produits terminés, se rapprochent constamment l’un de l’autre, fournissant ainsi la preuve la plus solide des progrès de la civilisation. On aperçoit les conséquences de l’accroissement de la quantité et du prix, dans ce fait, que : tandis qu’il y a quatre-vingts ans, la valeur moyenne, en argent, du produit d’une acre de terre était de 87 fr. 1/2, cette valeur, depuis cette époque, s’est élevée à un chiffre qui n’est pas moindre que 237 fr., ayant ainsi presque triplé[17].

Nous voyons ainsi, qu’une grande partie de l’augmentation de la valeur monétaire résulte d’un accroissement dans la quantité, et particulièrement d’un accroissement de ces produits encombrants de la terre qui ne supporteraient pas le transport à des marchés éloignés. Une nouvelle portion de cette augmentation résulte de l’augmentation d’utilité d’un grand nombre de portions du produit, utilité qui dérive de l’existence d’un marché rapproché. C’est ainsi que la seule paille de froment est évaluée à 393 millions de francs (soit environ 80 millions de dollars), et la valeur totale de la valeur de la paille de France à 761 millions de francs, ce qui équivaut à 150 millions de dollars, et dépasse la valeur totale de la récolte du coton des États-Unis ; laquelle, d’une façon à peu près exclusive, n’occupe pas une étendue de sol inférieure à dix de nos États, et fournit presque tout le travail de tant de milliers de nos concitoyens.

§ 7. — Changements dans la distribution des produits du travail résultant du pouvoir accru d’association et de combinaison, et de la quantité accrue des utilités produites.

On trouvera l’effet général produit par les changements décrits plus haut, dans le court résumé suivant des documents contenus dans un article étendu, communiqué par M. Moreau de Jonnès. Ce document a été trouvé à l’Annuaire de l’Économie politique et de la statistique pour 1851 (pp. 368-385). Nous l’empruntons à un ouvrage sur lequel nous avons déjà fréquemment appelé l’attention du lecteur [18].

Les recherches remontent à la période de Louis XIV, embrassant une expérience de 158 ans divisés, pour le besoin de la comparaison, en 5 périodes. Les faits condensés en forme de tableaux, se présentent de la manière suivante :

Le premier tableau contient un exposé, à différentes époques, du total des frais de culture du sol de la France (non compris la valeur de la semence) en millions de francs, de la proportion entre la somme totale des salaires, et la valeur des produits du sol, et du montant de ces frais par tête, pour la population actuelle du royaume, à chaque époque, ainsi qu’il suit :

Époque. Coût de culture. Proportion
par rapport au
produit total.
Pour chaque
habitant.
1700 Louis XIV 458.000.000 35 % 24 fr.
1769 Louis XV 442.000.000 37 % 21 fr.
1788 Louis XVI 725.000.000 43 % 30 fr.
1813 l’Empire 1.827.000.000 60 % 61 fr.
1840 Louis-Philippe 3.016.000.000 60 % 90 fr.

« Le tableau suivant donne la répartition des salaires entre les familles agricoles du royaume, aux mêmes époques, sur la base moyenne de quatre personnes et demie par famille, indiquant le salaire annuel de chaque famille et le montant pour chaque jour :

_______ Nombre de
familles agricoles.
Salaire
annuel.___
Salaire journalier
de chacune.[19].
1700 3.350.000 135 fr. 0 fr. 37 cent. 1/2 ou 7 sous 1/2
1769 3.500.000 126 0 fr. 35 ou 7 sous
1788 4.000.000 161 0 fr. 45 ou 9 sous
1813 4.600.000 400 1 fr. 10 ou 22 sous
1840 6.000.000 500 1 fr. 35 ou 27 sous

« M. Moreau de Jonnès compare ces prix du travail avec ceux du blé, afin de voir jusqu’à quel point ils pouvaient, à chaque période, fournir aux premières nécessités de la vie. Il suppute que treize hectolitres et demi de blé (l’hectolitre est de 2 83/100 boisseaux) ont été la quantité de grain à peu près nécessaire à la consommation d’une famille, plus nécessaire aux premières périodes qu’aux dernières, parce que l’on obvie maintenant, en grande partie à ce besoin, par une variété de légumes qui, autrefois étaient inconnus, ou peu cultivés. Il dresse un tableau où il donne le prix moyen du blé, déduit d’une moyenne des prix du prix du marché pendant de longues séries d’années, sous chaque règne, ainsi qu’il suit :

Prix moyen
par hectolitre.
Sous Louis XIV ____ Moyenne de 72 ans ____ 18 fr. 85 c.
Sous Louis XV Moyenne de 60 ans 13 fr. 05 c.
Sous Louis XVI Moyenne de 16 ans 16 fr. 00 c.
Sous l’Empire Moyenne de 10 ans 21 fr. 60 c.
sous la monarchie
constitutionnelle
Moyenne de 10 ans 19 fr. 03 c.

« Il donne, dans le tableau suivant, le résultat d’une comparaison, entre les gains annuels d’une famille de cultivateurs, et le coût de treize hectolitres 1/2 de blé, nécessaires à sa consommation annuelle.

Période ___ Salaires ___ Coüt de 13
hectolitres 1/2.
1 135 fr. 254 fr. Déficit 119
2 126 176 Déficit 50
3 161 216 Déficit 55
4 400 283 Excédant   119
5 500 256 Excédant 244

« Pendant le règne du Grand Monarque, la population rurale de France manqua de pain la moitié du temps. Sous celui de Louis XV elle eut du pain, deux jours sur trois. On avait fait sous Louis XVI assez de progrès pour qu’elle en eût les trois quarts de l’année, tandis que sous l’Empire et sous le gouvernement du roi-citoyen (Louis-Philippe) le salaire fut assez élevé pour fournir au travailleur du pain, toute l’année, et lui laisser un surplus pour se procurer une autre nourriture et des vêtements. Sans doute, les classes laborieuses, se procuraient, dans la première période une quantité d’aliments quelconques, suffisante pour entretenir la vie animale, et trouvaient aussi moyen de se procurer des vêtements. Mais leur pain était fait avec des grains de qualité inférieure, des châtaignes et même des matières moins nutritives, M. Moreau de Jonnès cite le marquis d’Argenson, un des ministres de Louis XV qui disait, en 1739. « Au moment où j’écris, au mois de février, en pleine paix, avec les apparences d’une récolte, sinon abondante, au moins passable, les hommes meurent autour de nous comme des mouches et sont réduits par la pauvreté à brouter l’herbe. Il attribue leur condition aux taxes excessives, et déclare que le royaume est traité en pays ennemi, frappé d’une contribution de guerre. Le duc d’Orléans pour faire connaître au souverain le sort de son peuple, apporta au Conseil, comme argument décisif, un morceau de pain de fougère, et à l’ouverture de la séance il le plaça devant le Roi, en lui disant : « Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent. Ceci peut être regardé comme un cas exceptionnel, mais il n’y a guère que quelques personnes, même parmi les gens instruits, qui se fassent, à notre époque, une idée juste de ce qu’était la misérable nourriture de la masse du peuple en Europe, il y a cent cinquante ans, et de ce qu’est encore à présent la subsistance de la plus grande partie d’entre eux[20]. M. Moreau de Jonnès dit de ses compatriotes en l’an de grâce 1850. Une grande partie de la population des campagnes continue, par habitude et par nécessité, à se nourrir d’un pain détestable, mélange indigeste de seigle, d’orge, de son, de haricots et de pommes de terre qui n’est ni assez levé ni assez cuit ; et M. Blanqui, qui a voyagé pendant ces deux dernières années dans les provinces, chargé d’une mission de l’Institut, pour examiner leur condition et en faire un rapport, déclare que ceux-là seulement qui l’ont vu peuvent concevoir jusqu’à quel point sont misérables les vêtements, les meubles et les aliments de la population des campagnes. Un rapport officiel, pour 1845, du nombre de maisons en France sujettes à l’impôt des portes et fenêtres montre qu’il y a, en tout, 7.519.310 maisons, dont 500.000 n’ont qu’une seule ouverture, 2.000.000 n’en ont que deux et 1.500.000 n’en ont que de quatre à cinq. Les deux septièmes seulement du nombre total ont six ouvertures au plus. C’est ainsi que le peuple français est logé.

Nous pouvons obtenir une idée plus complète du dénuement général en France, par l’estimation de M. Michel Chevalier, qui dit, que si la somme totale de la valeur produite annuellement en France était divisée également entre tous ses habitants, elle donnerait une moyenne de moins de 63 centimes (soit environ 12 1/2 cents) par jour à chacun. Tels sont les fruits d’un gouvernement mauvais et tyrannique. Si l’on considère à quel point les choses étaient pires avant la révolution de 1793, cela peut nous démontrer combien cette révolution était nécessaire, et combien peu elle a coûté, avec tous ses crimes et toutes ses horreurs, en échange des améliorations qui l’ont suivie.

« Nous avons été conduit à cette digression, parce que la pensée doit naturellement se présenter à l’esprit d’un lecteur américain, que les cultivateurs du sol doivent avoir eu du pain tous les jours à une époque, où, selon M. Moreau de Jonnès, leur salaire ne pouvait leur en fournir que pendant la moitié de l’année. L’objection est prévenue, lorsqu’on voit qu’ils se nourrissaient de toute autre chose que du pain de froment, qui est pris ici comme étalon alimentaire de leur salaire.

« En recourant maintenant à nos tableaux, relativement au but pour lequel ils ont été présentés, nous voyons qu’ils indiquent une grande amélioration, et dans le montant absolu du salaire, et dans la proportion de celui-ci, à l’égard du produit total et de la part du capitaliste. La proportion par rapport au produit total a presque doublé en cent cinquante ans ; elle s’est élevée de 35 pour cent à 60. Entre les travailleurs et les capitalistes, elle était, en 1700, de 35 pour cent pour les premiers et de 65 pour les derniers ; elle est maintenant de 60 pour cent pour les premiers et de 40 pour cent pour les derniers, qui, au lieu de prendre les deux tiers du produit, c’est-à-dire deux fois autant que les travailleurs, n’obtiennent aujourd’hui que les deux cinquièmes, laissant à ceux-ci trois cinquièmes, c’est-à-dire 50 pour cent de plus que les capitalistes. Mais quoique ceux-ci reçoivent une proportion moindre, la puissance accrue du travail et de capital a rendu la récolte plus considérable, à un tel point, que cette proportion moindre donne un chiffre non-seulement plus élevé, absolument, mais encore plus élevé relativement à l’augmentation de la population. C’est ce qui est démontré facilement par quelques chiffres extraits des tableaux de M. Moreau de Jonnès. Si nous prenons les deux extrêmes pour termes de comparaison, nous trouvons les résultats suivants :
Total de
la population
Population
agricole
Salaire payé
aux agriculteurs
Produit total Laissant pour
le reste de la
population
fr. fr. fr.
1700 19.500.000 15.000.000 458.000.000 1.308.000.000 850.000.000
1840 36.000.000 27.000.000 3.016.000.000 5.025.000.000 2.009.000.000

« On voit, d’après cela, que, bien que les travailleurs soient beaucoup mieux payés, — trois fois et deux tiers de plus qu’en 1700 (ou plutôt parce qu’ils sont beaucoup mieux payés), le reste, qui doit être divisé entre les capitalistes et les classes non agricoles, est plus considérable qu’auparavant ; et qu’ils s’en trouvent également mieux. La population de la France a doublé à trois millions près, tandis que la production agricole a presque quadruplé ; de sorte qu’étant donné une distribution égale, il y a maintenant, pour la consommation de chaque personne, deux fois autant qu’il y avait en 1700. Mais en considérant la distribution, telle qu’elle est maintenant et telle qu’elle était alors, nous voyons que, en même temps que la population non agricole a augmenté de cent pour cent, l’excédant qui reste, après que les cultivateurs ont reçu leur salaire augmenté et leur proportion accrue, s’est élevé de 127 pour cent. Tel est l’état des choses, si la comparaison est faite en argent. Si nous voulons faire l’évaluation en aliments, nous possédons les éléments nécessaires du calcul, puisque nous savons que le prix moyen du blé, à la première époque, était de 18 fr. 85 cent, l’hectolitre, tandis qu’à la dernière, il était de 19 fr. 03 cent., différence de moins de deux cents par boisseau. Si l’on objecte que ces chiffres ne donnent pas la part du propriétaire, en sa qualité de possesseur du sol, et celle de l’homme qui avance le capital sous la forme de semence, d’outils, etc., pour la culture de ce sol, nous répondrons, que la proportion de la récolte qui les paye l’un et l’autre, est moindre qu’autrefois ; si le propriétaire prenait le tout, la part serait moindre que celle obtenue par tous deux en 1700 ; et si, maintenant, il ne reçoit rien en sa qualité de propriétaire du sol, et laisse le tout pour rémunérer, soit lui-même, soit des tiers pour l’emploi du capital autre que la terre, elle est moindre, en proportion, que ce qu’il recevait primitivement pour la jouissance du sol et tous les autres capitaux appliqués à sa culture.

« L’effet de la loi est indiqué par une comparaison entre les différentes parties de la France. « C’est, dit M. Passy, le pays des contrastes. Il existe des départements qui semblent n’avoir fait aucun progrès en agriculture pendant un siècle ; il en est d’autres où celle-ci n’est pas restée en arrière, vis-à-vis des pays les plus avancés de l’Europe. Dans les départements les plus arriérés, les frais de culture ne dépassent pas en moyenne 30 francs par hectare (2 et 47/100 acres), et le revenu brut est d’environ 70 francs. Dans les départements avancés, au contraire, la dépense monte à 200 francs et plus par hectare ; et à ce prix, on réalise un produit brut de 320 francs au moins, laissant aux fermiers, tant pour acquitter le loyer du sol que pour leurs bénéfices propres, environ 120 francs. Dans ceux-ci, l’excédant du produit en sus du coût de la production, est le triple de ce qu’il est dans les autres ; mais il exige des avances de capital presque septuples[21]. Les capitalistes qui obtiennent, pour rente et profit, les quatre septièmes de la valeur de la récolte, n’ont qu’un tiers du chiffre reçu par ceux dont la proportion n’est que des trois huitièmes. Les cinq huitièmes restant, que ces derniers emploient en salaires d’ouvriers et en améliorations du sol, s’élèvent à cinq fois ce que les départements plus pauvres dépensent pour ces objets. Ainsi se trouve démontrée, tant par la comparaison entre les différents districts d’un même pays que par celle du pays tout entier, aux différentes époques de son progrès, la proportion décroissante pour les capitalistes, en même temps que s’accroît la quantité. Le contraire de la proposition doit, évidemment, être vrai, relativement au salaire du travail ; et après que l’on a accordé de plus forts salaires aux travailleurs actuels, il reste encore trois fois le montant à ajouter au capital des départements plus avancés, pour donner des salaires, dans ces départements, à de nouveaux ouvriers que les départements moins avancés pourraient fournir. Loin que la population empiète sur les limites de la subsistance, ces limites reculent à mesure que la population s’accroît. »

« La France est « un pays de contrastes résultant d’une excessive centralisation politique. La proportion des produits du travail, nécessaire pour les besoins du gouvernement, est prodigieusement considérable, la presque totalité de cette proportion doit chercher le capital avant qu’il ne soit distribué de nouveau, et Paris s’accroît, conséquemment, avec une rapidité surnaturelle ; dans ces cinquante dernières années, la population du département de la Seine s’est élevée de 600.000 individus à plus d’un million et demi ; et toutes les mesures prises par le gouvernement tendent à produire et à développer le même effet. La question, toutefois, n’est pas tant une question d’existence qu’une question de progrès ; et les faits présentés plus haut démontrent, d’une façon concluante, que la population agricole de la France voit sa condition s’améliorer constamment et rapidement, prouvant ainsi que la décentralisation sociale amende peu à peu les erreurs’ d’un système politique erroné[22].

§ 8. — Accroissement considérable dans la valeur de la terre, résultant du pouvoir accru d’association et de la diminution de la taxe de transport.

La première et la plus lourde taxe que doivent payer la terre et le travail étant celle du transport, c’est pour cette raison que, dans les pays purement agricoles, le fait de recueillir les moyens nécessaires pour l’entretien de l’État entraîne avec lui, à un si haut degré, l’intervention dans le développement du commerce. Dans tous ces pays, la terre et le travail sont à bas prix et les agglomérations sociales sont pauvres et faibles. Cette taxe diminue à mesure que la société revêt une forme plus régulière ; et c’est ainsi, conséquemment, que s’élève à un tel point le prix des matières premières, la terre, le travail, le blé et la laine, ainsi que nous avons vu que cela a eu lieu en France. Le mouvement qui s’accomplit dans cette direction est une preuve de progrès, et cependant, certains économistes français déplorent la concurrence de ceux qui cherchent à acheter le travail, comme tendant à augmenter le taux des salaires, et la concurrence de ceux qui veulent acheter du blé comme tendant à faire hausser le prix des subsistances[23], le travail et les matières premières à bon marché étant regardées, apparemment, comme indispensables au pouvoir dont jouit le trafic, d’imposer les conditions auxquelles les diverses nations du globe pourront participer aux avantages du commerce. Tout ce qui économise le travail tend à donner de la valeur au travailleur. Tout ce qui économise le travail nécessaire pour échanger les matières premières contre de l’argent tend à faire hausser leur prix ; et cette économie se manifeste à son tour, dans une élévation de salaires et un accroissement dans le prix du sol. Que ces résultats, en ce qui concerne les salaires, se soient produits dans la période qui s’est écoulée entre 1827 et 1840, c’est ce qui est prouvé par les chiffres produits plus haut ; et il est un fait qui démontre que, depuis cette époque, ces résultats se sont manifestés même sur une plus grande échelle, c’est que M. Moreau de Jonnès n’évalue pas, aujourd’hui, le total de la production agricole de la France à moins de 8.000.000.000 de francs, et le produit total du travail à 12.000.000.000, ce qui donne une moyenne de 350 fr. par tête au lieu de 121 en 1789[24]. La différence est prodigieuse, et fournit une preuve concluante de l’avantage qui découle de la poursuite constante d’un système qui se propose pour but la diversité des travaux et le développement des facultés latentes de l’homme, conséquence de cette diversité.

Que ces résultats se soient produits en ce qui concerne la terre, c’est ce qui est clairement démontré par ce fait important que, en même temps que la rémunération du travail augmente si constamment, les millions de petits propriétaires voient leurs propriétés augmenter constamment de valeur ; que les diverses qualités du sol arrivent si constamment à être utilisées, que les terres regardées auparavant comme étant de qualité inférieure atteignent promptement le niveau de l’égalité relativement aux terres de qualité supérieure ; les rentes qui, il y a moins de trente ans, variaient de 8 à 58 francs, s’élèvent aujourd’hui de 40 à 80 ; les terres de la moindre qualité ayant quintuplé de valeur, tandis que celles de qualité supérieure n’ont augmenté que de 40 pour cent[25]. Les « contrastes » deviennent ainsi moins marqués, et ceci nous fournit une autre preuve, et la plus concluante, d’une civilisation en progrès.

§ 9. — Accélération constante du mouvement sociétaire.

Plus est intime le rapprochement de prix entre la matière première et le produit achevé, plus est faible, nécessairement, la proportion du produit du travail destinée à payer l’individu qui se charge du transport, le trafiquant, le soldat et toutes les autres classes qui s’interposent entre les hommes travaillant pour produire et ceux qui ont besoin de consommer les produits. Plus ce rapprochement est intime, plus la circulation sera rapide, plus sera immédiate la demande du travail et de ses produits, et plus s’accroîtra le pouvoir d’appliquer les facultés intellectuelles et physiques à l’œuvre de la transformation, en même temps que celui-ci se consacrera, dans une proportion constamment croissante, au travail qui consiste à développer les richesses de la terre, et à augmenter ainsi la quantité des matières susceptibles d’être transformées. La quantité de subsistances a augmenté deux fois plus rapidement que la population ; et cependant l’industrie manufacturière de la France a atteint des proportions tellement considérables, qu’on nous présente son produit comme s’élevant à 4.000.000, 000 de francs (soit environ 800.000.000 millions de dollars[26], ce qui forme probablement le double du produit total de la terre et du travail, il y a cent ans. Le mouvement s’accélère aussi invariablement. Il y a 60 ans, la France n’absorbait que 60 balles de coton ; aujourd’hui, elle en demande quatre cent mille. À cette époque, la valeur totale des soieries n’excédait guère cent millions de francs ; aujourd’hui, elle s’élève presque à quatre cent millions. À cette époque, elle ne fabriquait que peu de fer ; aujourd’hui, elle en fabrique plus d’un demi million de tonnes, chiffre complètement égal à ce qui a été produit en Angleterre il y a trente ans. À cette époque, ses mines ne donnaient que huit cent mille tonnes de houille, aujourd’hui, la quantité dépasse cinq millions ; elle a sextuplé pendant cette courte période. Ce sont là des changements importants ; et toutefois, il s’en faut tellement qu’ils aient été accompagnés d’une diminution dans la proportion des facultés physiques et intellectuelles consacrée à l’agriculture, qu’elles sont cause d’un constant accroissement de cette proportion même.

Le total de la population, en 1700, s’élevait à 19.500.000 individus ; dans ce nombre, tous, à l’exception de 4.500.000 sont classés comme ayant été employés aux travaux des champs, écorchant la terre à l’aide des misérables instruments alors en usage. Le produit total du travail de ces 15 millions d’individus n’était alors, ainsi que le lecteur l’a vu, que de 1.308.000.000 de francs (soit 270.000.000 de dollars) sur lesquels il ne restait pas un tiers pour l’entretien de ceux au travail desquels étaient dues les récoltes.

La population est aujourd’hui de 36.000 millions d’hommes ; sur ce nombre, suivant M. Moreau de Jonnès, les trois quarts (soit presque la même proportion qu’en 1700) se consacrent aux travaux agricoles. Ceci toutefois ne regarde que le corps. L’esprit de la France, du temps de Louis XV était employé d’autre façon ; tandis qu’à cette heure, il n’est aucune branche de travail auquel il se consacre plus complètement et plus largement qu’à l’agriculture. Si l’on réunit les facultés physiques et intellectuelles, on peut affirmer hardiment que la part proportionnelle de la force de la France, consacrée maintenant à cette même agriculture, n’est guère inférieure au double de ce qu’elle était il y a cent ans ; et ce qui prouve qu’il en doit être nécessairement ainsi, c’est ce fait, que tandis que dans la première période les individus employés à la culture de la terre ne « retenaient pour eux qu’un tiers de la somme de 1.300.000.000 fr., aujourd’hui qu’il est établi que le produit total s’est élevé à 8.000.000.000, ils retiennent presque les deux tiers. Le fond sur lequel le travail actuel doit être payé, s’est accru dans une proportion deux fois plus rapide que celui destiné au paiement pour l’usage des accumulations du passé ; situation nécessairement accompagnée d’une diminution, dans la proportion du travail appliqué autrement qu’au développement des ressources que renferme le sein de la terre.

§ 10. — Accroissement considérable de la proportion de pouvoirs humains, consacrée à créer augmentation de la quantité des utilités à convertir et à consommer.

Plus la société achève complètement les produits bruts de son sol, de manière à les approprier à la consommation, plus sera considérable la somme de facultés physiques et intellectuelles de sa population employée d’une façon reproductive, et plus sera considérable également la proportion de cette somme accrue, consacrée à augmenter la quantité de produits bruts qui ont besoin d’être achevés. Le travail appliqué à la transformation est complètement économisé ; non-seulement il en est ainsi, mais l’affranchissement ainsi obtenu, de la taxe onéreuse du transport, permet au cultivateur de diversifier les demandes qu’il fait au sol, aussi largement qu’il le faut pour accroître ses récoltes ; ce qui lui permet de mieux se nourrir et se vêtir, en même temps qu’il améliore rapidement sa machine agricole. En outre, il peut restituer au sol l’engrais qui se fait à la ville voisine, et augmenter ainsi la puissance productive de ce même sol. La productivité de l’agriculture augmente donc en raison directe de la puissance d’association ; d’où il suit, nécessairement, que la quantité des subsistances devient plus abondante, à mesure que le fermier et l’artisan peuvent de plus en plus se rapprocher l’un de l’autre.

C’est précisément le contraire de ceci que l’on enseigne, dans cette école d’Économie politique qui voit l’apogée de la perfection des arrangements sociaux, dans la création d’un atelier unique pour l’univers entier, et dans la résolution finale de toutes les autres agglomérations sociales en corporations composées de simples défricheurs de terre. On peut constater les conséquences de ce fait en Irlande, en Turquie et dans d’autres pays que nous avons cités ; ils tendent tous graduellement à la décadence et à la dissolution ; si au contraire nous tournons nos regards vers la France, dont le système est, et a été depuis longtemps, opposé aux enseignements de l’école anglaise, nous trouvons des preuves nombreuses de la vérité de cette proposition : qu’une nation, qui veut que la quantité des produits bruts de la terre soit abondante, doit créer une demande de ses produits, en rapprochant, le plus possible, les consommateurs des producteurs et diminuant ainsi les frais de transport.

§ 11. — La France est un pays « d’anomalies, » — son système social tendant à la décentralisation, tandis que son système politique tend de plus en plus à la centralisation. Inaptitude qui en résulte de cultiver les sols les plus riches.

Quelque considérable qu’ait été, dans ces dernières années, le progrès de la France, sa population, en thèse générale est encore pauvre[27] et la puissance productive de ce pays est faible, si on la compare avec les immenses avantages qu’il possède. Pourquoi en est-il ainsi, c’est que, pour nous servir des expressions de M. Passy, déjà citées. « C’est un pays de contrastes » et qu’en même temps que son système social s’applique à favoriser le développement du commerce, son système politique tend, autant qu’il est possible, à l’anéantir. Pour entretenir un vaste établissement maritime et militaire, on exige des contributions pécuniaires exorbitantes ; et cependant tout onéreuses qu’elles sont, elles sont moins funestes que le fait d’arracher chaque année aux travaux des champs et de l’atelier une portion si considérable de la population jeune ; et précisément à l’époque où leurs habitudes pour toute la vie doivent être déterminées. En outre, les exigences de l’État empêchent la libre circulation du travail, chacun étant obligé de prendre part aux chances de la conscription, et au lieu même où il peut avoir été enrôlé. Pour les besoins de la police on exige de chaque ouvrier qu’il se pourvoie d’un livret, ou petit registre, sur lequel son patron inscrit des renseignements sur sa moralité ; et s’il ne produit pas ce livret, il s’expose à être puni comme « vagabond ». Le résultat nécessaire d’une pareille mesure est de rendre les travailleurs, dans une certaine mesure, esclaves de ceux qui ne travaillent pas ; le patron pouvant toujours formuler les renseignements qu’il inscrit de manière à mettre ses confrères les capitalistes en garde contre les ouvriers qui lui paraissent trop strictement attachés à leurs droits ; et l’ouvrier ainsi privé de travail à l’intérieur, se trouvant privé, légalement, du pouvoir de chercher du travail à l’étranger[28].

Ce n’est là, cependant qu’une faible partie des entraves qui paralysent le commerce ; la centralisation est générale et agit partout, amenant la déperdition de ces facultés physiques et intellectuelles, qui représentent les subsistances et les moyens de vêtements consommés. Rien ne peut se faire sans l’intervention de l’État ; et l’on peut voir les conséquences qui en résultent dans ce fait, que chaque jour le pouvoir est exercé en pure perte, bien plus qu’il n’est appliqué avec avantage[29]. C’est à cette déperdition incessante qu’il faut attribuer les faibles progrès faits jusqu’à ce jour par l’agriculture[30]. La puissance productrice réelle du sol demeure sans développement, et c’est pourquoi le peuple français se fait remarquer, à un si haut degré, par sa crainte de l’excès de population, et sa préoccupation de débouchés pour les produits de ses manufactures.

La centralisation empêche le commerce à l’intérieur, et à cause de cette absence de commerce, les terres fertiles de la France restent jusqu’à ce jour sans être drainées ni mises en culture. « Il existe, à cette heure, dit un voyageur moderne, un pressant besoin de tout l’excédant de travail français, pour les 40 années futures, excédant qui doit s’absorber seulement dans un drainage convenable de son sol. Faute de ce drainage, des districts entiers sont submergés ou transformés en marais, pendant les trois ou quatre mois qui s’écoulent entre novembre et avril ; et ces marais deviennent des obstacles au travail, chargent l’air d’une humidité malsaine et rendent les paysans tributaires des fièvres et autres maladies. Le drainage seul accroîtrait annuellement le produit annuel, la richesse, et, en fin de compte, la population française, en favorisant la santé et répandant l’abondance.

« Il en est de même par rapport au labourage. Le procédé employé n’est pas aussi mauvais ici qu’il l’est en Espagne, où l’un de nos amis a vu pendant cette saison des paysans labourer avec un instrument composé de deux grossiers bâtons, dont l’un (horizontal), se frayait un chemin à travers la terre, comme un porc avec son groin, tandis que l’autre, introduit dans le premier, suivant un angle convenable, servait de manche, dirigé par la main gauche du laboureur, pendant qu’il guidait l’attelage de sa main droite. Avec cette machine, relique du bon vieux temps, le paysan peut avoir tourmenté et irrité, pour ainsi dire, une verge de terrain dans sa journée, à trois pouces de profondeur ; et comme on ne prend aucun souci d’infliger ce procédé à tout champ qui ne peut être arrosé, il peut arriver que, grâce à une chance favorable unie à une culture laborieuse, le cultivateur obtienne une demi-récolte.

« La nature, continue-t-il, a doté la France d’un sol magnifique. Tout considéré, je le préfère à celui de nos États de l’Ouest. Nous possédons beaucoup de terres plus riches au début, mais très peu qui restent telles, aussi bien que le sol français, en dépit des mauvais procédés de culture. La chaux y abonde sous toutes les formes, les chemins de fer traversent souvent des collines d’une craie friable, et une grande partie du sous-sol des environs parait être une pierre calcaire pourrie ou du gypse ; mais c’est, dit-on, un dépôt formé par la mer, et ce qui le prouverait, c’est la quantité infinie de coquillages qui y sont incrustés. Il n’existe pas une parcelle de pierre à la superficie du sol ; le gypse pourri est la plupart du temps entamé facilement par le soc de la charrue, bien qu’à dix ou vingt pieds de profondeur, la même formation primitive se trouve assez compacte pour être taillée en pierre à bâtir. Pour redonner de la vigueur à un pareil sol, après l’épuisement produit par cent récoltes successives de céréales, il ne faut que plonger le soc de la charrue à deux pouces de plus de profondeur qu’on ne l’a fait pénétrer jusqu’à ce jour ; procédé qu’on doit désirer urgemment voir se reproduire, sur d’autres terrains que celui-ci. Je n’ai jamais observé un sol si complètement fortifié contre les influences destructives de l’ignorance, de l’apathie et de la folie humaine. Ensuite, l’été, en France, comparé avec le nôtre, est froid et humide ; il expose moins les récoltes de blé aux dangers de la nielle, de la rouille, etc., et il entretient bien moins les insectes que ne le fait le nôtre. J’ai vu rarement de plus beau froment que celui qui croît en abondance aux environs de Paris ; et je pense que cette région doit donner, en moyenne, plus de boisseaux, par acre, dans le cours d’un siècle qu’une partie des États-Unis[31].

§ 12. — La politique de Colbert est en concordance complète avec les doctrines d’Adam Smith.

Adam Smith enseigne à ses lecteurs que la valeur des relations entre les individus dépend de la fréquence des échanges et qu’un capital de 1.000 liv. sterl., « lorsque les rentrées s’en font deux ou trois fois par an, peut entretenir dans un emploi constant une quantité de travail productif » égale à celle que l’on pourrait entretenir avec un capital de deux ou trois mille liv. sterl. lorsque les rentrées n’ont lieu qu’une fois par an. Plein de foi dans les avantages du commerce, il voulait apprendre à ses compatriotes que « le commerce intérieur et national était le plus important de tous, » et celui « dans lequel un capital identique donnait le revenu et créait l’emploi le plus considérable à la population du pays, » et il deviendra évident qu’il en doit être ainsi pour ceux qui réfléchissent que tout échange de service contre service, de produit contre produit, crée une double demande d’efforts humains ; que plus les individus sont rapprochés du lieu d’échange, plus est faible la part proportionnelle de ceux qui s’occupent du trafic, du transport ou de la transformation des denrées[32], que, plus cette proportion est faible, plus doit être rapide l’accumulation de la richesse, plus doit être considérable la faculté de disposer des services de la nature, et plus immédiatement la demande des services de l’homme doit suivre la production de la possibilité de les rendre.

Toute puissance de fournir des efforts intellectuels ou matériels est aussi bien le résultat d’une consommation de capital par la machine composée de chair et de sang, que l’est la puissance de traction par la machine en fer, résultant de la consommation du combustible ; et la déperdition de capital par le mécanicien qui laisse échapper sa vapeur, sans qu’elle ait préalablement rempli son œuvre, est exactement semblable à la déperdition que fait la société, lorsqu’elle laisse la population dont elle se compose rester sans travail. Que les choses soient réellement ainsi, c’est ce qui était évident pour Colbert et Turgot, et, par suite, on vit toutes leurs mesures dirigées dans le but d’encourager le commerce et d’écarter les obstacles qui s’opposaient aux relations directes entre le producteur et le consommateur ; parmi les principaux, se trouvent les obstacles résultant de la nécessité de dépendre du trafiquant, soit au dehors, soit à l’intérieur.

C’est au système établi par Turgot et Colbert, système conforme aux idées de Smith, que la France a dû de prospérer et sa population de pouvoir constamment augmenter sa consommation des produits indigènes et étrangers, malgré sa déperdition incessante de travail pendant la guerre, malgré l’épuisement continuel de la puissance intellectuelle du pays résultant de ce fait, de la transformation annuelle d’une portion si considérable de ses jeunes gens en pures machines, et malgré les impôts de la nature la plus onéreuse. L’économie politique moderne voudrait, cependant, nous enseigner le contraire de tout ceci, en ajoutant aux pertes que cause la guerre ces autres pertes, qui résultent, à ce qu’elle nous assure, de la protection ; et cependant la France prospère, malgré son effrayante centralisation et ses guerres presque continuelles, tandis que l’Irlande meurt à une époque de paix complète, et que le Danemark prospère, dans le même temps que le Portugal et l’Inde expirent. Le système moderne n’offre aucune explication de pareils faits, et il n’en donne et n’en peut donner aucune, parce qu’il ne tient compte de l’homme qu’en le considérant comme un animal destiné à procréer et qu’il faut nourrir, comme un être soumis à la nécessité et non doué de puissance. Avec ce système, le commerce et le trafic sont des idées susceptibles d’échange ; et cependant, ainsi que nous l’avons vu, le dernier n’est que l’instrument employé par le premier dont le développement est, en raison directe de sa dépendance, moindre de l’instrument, qu’il a un si grand besoin d’employer dans les premiers âges de la société. La puissance de l’homme s’accroît avec l’accroissement du commerce, et elle diminue avec la nécessité d’avoir recours aux services du trafiquant. À chaque pas fait dans la première direction, il devient capable de cultiver des terrains plus fertiles et de développer de plus en plus les trésors de la terre ; mais, à chaque mouvement dans une direction opposée, il se trouve de plus en plus contraint d’abandonner les terrains plus fertiles qu’il avait cultivés jusque là et de s’adresser à des terrains plus ingrats, abandonnant aux générations futures les immenses trésors de houille et de minerai que la nature avait placés sous ses pieds. Le système de Colbert tendait à favoriser le commerce, et c’est pourquoi il est demeuré intact au milieu des catastrophes des révolutions.

  1. Clément. Histoire de Colbert, chap. v. Paris, Guillaumin, in-8.
  2. De 1328 à 1589.
  3. En 1356.
  4. La dernière assemblée des états généraux, avant celle qui se réunit en 1788, eut lieu en 1605, à l’époque où la portion populaire du Parlement anglais conquérait si rapidement le pouvoir dont l’existence ne tarda pas à se manifester si clairement.
  5. Blanqui. Histoire de l’économie politique en Europe, 3e édit. p. 2. — Paris, Guillaumin 1845, 2 vol. in-18. — M. Blanqui se proclame l’adversaire du principe de protection, et cependant il ne peut s’empêcher d’exprimer son admiration pour les résultats qu’il a produits. Il en est de même de J.-B. Say, qui dit à ses lecteurs que la France possède aujourd’hui les plus belles manufactures du monde pour les étoffes de soie et de laine, ce dont elle est probablement redevable au sage système suivi par Colbert. Tous ceux qui ont étudié l’histoire de ce grand homme partageront sans hésitation les idées exprimées par M. Amédée Thierry, dans le discours annuel qu’il a prononcé comme président de l’Académie des sciences morales et politiques, en janvier 1856 :
      « Le fondateur du système de protection, dit-il, comprenait la liberté commerciale et industrielle ; il l’aimait, mais il désirait qu’elle fût possible, et pour qu’il en fût ainsi, il fallait d’abord que le commerce et l’industrie existassent. Elles sont nées parmi nous et elles se sont développées, grâce à cet heureux mélange d’autorité protectrice et d’émancipation graduelle qui caractérisait le système de Colbert, dans lequel, malgré tout ce qu’on a pu dire de contraire, il n’existe rien d’absolu ou d’exclusif, où le temps est le principal agent de la liberté. »
      « Louis XIV pouvait dire avec vérité et avec justice, qu’en lui donnant Colbert, Dieu avait fait beaucoup pour la prospérité et la gloire de son règne. La France pouvait ajouter qu’elle doit à ses sages conseils l’admirable développement de son industrie, et que celle-ci, à son tour, lui doit la force qui lui permet de réduire les barrières qui l’ont protégée. »
  6. Les traités de Nimègue en 1679, de Riswick en 1697 et d’Utrechten 1713 ; tous contenaient des dispositions annulant le tarif de Colbert de 1667 ; l’un d’eux allait même jusqu’à limiter le pouvoir du roi d’accorder sa protection à ses sujets. L’histoire ne fournit pas de preuve plus solide de l’étroite alliance qui existe entre la faiblesse d’un État et la centralisation, que celle que trouvons dans les annales du règne de Louis XIV.
  7. Voy. pour la condition du peuple sous le règne de Louis XV, le tom. I, chap. ix, § 11, p. 286-287.
  8. Voy. tome I, la note de la page 286-287, chap. ix. § 11.
  9. « Entravée et opprimée de toute façon comme l’était la France sous ses rois absolus, l’esprit d’invention et d’entreprise ne pouvait jamais s’élever à ces hautes conceptions, qui, dans ces dernières années, ont conduit l’Angleterre et l’Amérique au faite de la prospérité. Les manufacturiers placés sous la sévère surveillance d’individus qui achetaient leurs emplois du gouvernement, et qui en conséquence, les exerçaient avec rapacité, ne pouvaient hasarder aucun perfectionnement sans enfreindre les règlements établis, et sans courir le risque de voir leurs produits anéantis, brûlés ou confisqués. Dans toute industrie, des règlements officiels prescrivaient aux ouvriers les procédés de travail et défendaient de s’en écarter, sous les peines les plus rigoureuses. Chose ridicule à dire, l’auteur de ces statuts s’imaginait comprendre comment il fallait assortir et apprêter la laine, la soie, ou le coton, étirer les fils, les tordre et les tresser mieux que des ouvriers façonnés à cette industrie même et dont l’existence reposait sur leur talent.
      « Pour assurer l’exécution de règlements aussi absurdes, on avait recours à des mesures inquisitoriales ; on pénétrait par force dans les résidences des manufacturiers ; on faisait dans leurs établissements des perquisitions et des explorations, et des enquêtes sur leurs modes de travail. C’est ainsi que leurs procédés les plus secrets étaient souvent découverts et pillés par des concurrents déloyaux.
      « Le respectable Roland de la Platière, qui fut quelque temps ministre pendant la Révolution française, et se suicida sous le règne de la Terreur, nous a transmis un récit déplorable des nombreux actes d’oppression dont il avait été témoin :
      « J’ai vu, dit-il, jusqu’à quatre-vingts, quatre-vingt-dix, ou cent pièces d’étoffe de coton ou de laine déchirées et complètement détruites. J’ai assisté à de pareilles scènes chaque semaine, pendant des années entières. J’ai vu des marchandises fabriquées, confisquées, de lourdes amendes imposées aux manufacturiers, quelques unes des pièces de la fabrique étaient brûlées sur les places publiques et aux heures de marché ; d’autres étaient attachées au pilori et l’on inscrivait le nom du manufacturier, et celui-ci même était menacé du pilori en cas de récidive. Tout cela s’est fait sous mes yeux à Rouen, conformément aux règlements existants et aux ordres ministériels. Quel était le crime qui méritait un si cruel châtiment Quelques défauts dans les matières employées, ou dans la trame des étoffes fabriquées, ou même dans les fils de la chaîne.
      « J’ai vu souvent, dit Roland, des manufacturiers visités par une bande de satellites, qui bouleversaient tout dans leurs établissements, répandaient la terreur dans leurs familles, coupaient l’étoffe arrachée de la machine, arrachaient la chaîne des métiers et les emportaient comme preuves de l’infraction ; les manufacturiers étaient cités devant les tribunaux, mis en jugement et condamnés, leurs biens étaient confisqués ; des exemplaires de leur jugement de confiscation étaient affichés sur toutes les places publiques, leur réputation pour l’avenir, leur crédit, tout était perdu et anéanti. Et pour quel délit ? parce qu’ils avaient fabriqué avec de la laine anglaise une espèce de drap appelée peluche telle que les Anglais en fabriquaient ordinairement et en vendaient même en France, tandis que les règlements prescrivaient de fabriquer ladite espèce avec du poil de chèvre de Turquie.
      « J’ai vu d’autres manufacturiers traités pareillement, parce qu’ils avaient fabriqué des camelots d’une certaine largeur, employés en Angleterre et en Allemagne, et pour lesquels on adressait des demandes nombreuses de l’Espagne, du Portugal et d’autres pays, ainsi que de plusieurs parties de la France, tandis que les règlements français prescrivaient d’autres largeurs pour les camelots.
      « Il n’existait aucune ville libre où les découvertes de la mécanique pussent trouver un refuge contre la tyrannie du monopole ; aucune profession ne pouvait être exercée, si elle n’était décrite clairement et d’une façon explicite par des statuts, aucune autre profession que celle qui se trouvait comprise dans les privilèges de quelque corporation.
      « Personne ne pouvait perfectionner un procédé, ou s’écarter des règles prescrites pour la fabrication des étoffes de coton, de peluche, ou de soie, sans risquer d’encourir de lourdes amendes, de voir ses machines brisées, et les produits de sa fabrique brûlés en place publique par les mains du bourreau.
      « Il devenait impossible à une foule d’inventeurs de mettre leurs inventions en pratique, lorsque leur demande de brevet d’invention n’était pas appuyée par de puissantes recommandations, ou lorsqu’ils ne pouvaient acheter, à haut prix, la bonne volonté des commis de l’administration.
      « Plusieurs négociants de Nantes et de Rennes désiraient créer, sur un nouveau plan, des manufactures d’étoffes de laine, de soie et de coton. Ils possédaient de nouvelles préparations pour fixer les couleurs. À peine l’établissement était-il approprié, que la corporation des fabricants de serge leur contestait le droit de fabriquer des étoffes de laine, et la corporation des teinturiers réclamait le privilège de teindre pour eux. Les procès, continués pendant plusieurs années, absorbaient le capital créé dans le but de former un établissement utile ; et lorsqu’en fin on obtenait une décision favorable, toutes les ressources des manufacturiers étaient épuisées ; c’est ainsi que les fabricants de serge et les teinturiers, réussissaient à ruiner des concurrents dangereux.
      « L’art d’emboutir et de vernir la tôle fut découvert en 1761 ; mais pour le mettre en pratique, il était nécessaire d’employer des ouvriers et de se servir d’instruments propres à diverses professions ; l’inventeur, n’étant pas assez riche pour payer les droits d’admission dans les corporations auxquelles ces professions appartenaient, quitta la France pour aller former un établissement à l’étranger.
    (Perpigna. Loi française sur les brevets d’invention)
    .
  10. Sous l’influence du système que nous avons retracé dans la note précédente, les manufactures ne pouvaient guère prospérer, et il ne pouvait pas se former de marché pour les produits du travail consacré à l’œuvre de la culture. Le passage suivant nous fait voir quels obstacles s’opposaient au développement de ce travail, et cependant il ne révèle qu’une faible partie des mesures oppressives de la féodalité sous lesquelles le peuple gémissait.
      « Les opérations les plus importantes de l’agriculture étaient entravées, ou empêchées, par les lois sur la chasse et par les mesures restrictives destinées à en assurer le maintien. On laissait le gibier de l’espèce la plus destructrice, tel que le sanglier et les bandes de daims, parcourir en liberté de vastes districts qu’on appelait des capitaineries, sans qu’aucun enclos protégeât les récoltes. Le dommage qu’ils causèrent aux fermiers, dans les quatre paroisses de Montercau seulement, s’élevait à 184.000 fr. (soit 8.000 liv. sterl.) par an. De nombreux édits interdisaient l’usage de la houe et du sarcloir, dans la crainte que les jeunes perdrix n’en fussent effarouchées, ainsi que le fauchage du foin, de peur que leurs œufs ne fussent détruits, et l’enlèvement du chaume afin que les oiseaux ne fussent pas privés d’abris. On défendait de répandre, à la nuit, de l’engrais sur le sol, pour ne pas nuire à leur fumet. Les plaintes formées contre les infractions à ces édits étaient toutes portées devant les cours manoriales, où prévalaient toutes sortes de mesures oppressives, de chicanes et de fraudes. Rien ne peut surpasser l’énergie des expressions que l’on trouve dans les cahiers des assemblées provinciales, pour peindre la dureté de ces servitudes féodales. On imposait des redevances, à chaque mutation de propriété, soit en ligne directe, soit en ligne collatérale ; il en était de même à l’égard des acheteurs pour toutes les ventes ; le peuple était forcé de moudre son blé au moulin du seigneur, de presser son raisin au pressoir du seigneur, et de cuire le pain à son four. Les corvées, c’est-à-dire les obligations de réparer les chemins, fondées sur la coutume, sur les ordonnances et l’état de servitude, étaient exigées avec la dernière rigueur. En certains endroits, l’usage même des moulins à bras, n’était pas libre. Il fallait que le paysan achetât, du seigneur, le droit d’écraser entre deux pierres le sarrasin ou l’orge. Il est inutile de chercher à tracer un tableau des servitudes féodales qui pesaient si durement sur l’industrie dans toutes les parties de la France. Leurs noms ne peuvent trouver d’analogues dans la langue anglaise. Longtemps avant que n’éclatât la Révolution, on se plaignait, par tout le pays, de la tendance exterminatrice de ces exigences féodales. Ces plaintes furent mieux comprises à mesure que la Révolution fit des progrès, et à cause des clameurs que souleva chez la noblesse l’abolition de ces exigences mêmes.
      « Les corvées, ou charges imposées pour l’entretien des grandes routes, ruinaient chaque année un nombre immense de fermiers. Pour combler une vallée en Lorraine, il n’y en eut pas moins de trois cents réduits à la mendicité. Les enrôlements pour la milice étaient aussi un grave sujet de murmures, et les cahiers les qualifiaient d’injustice sans exemple. Mais le peuple s’aperçut bientôt qu’il n’avait fait qu’un triste marché, en l’échangeant contre la terrible conscription de Napoléon Ier.
    (Alison. Histoire de l’Europe pendant la Révolution et l’Empire, traduite par Paquis, p. 168-170).
  11. Moreau De Jonnès. Statistique de l’Agriculture de la France, page 45.
  12. Le litre forme environ une pinte 3/4 et l’hectolitre 22 gallons.
  13. Le rapide progrès qui a eu lieu dans le changement indiqué ci-dessus est démontré par ce fait, que tandis que le produit moyen du blé dans les années 1842 à 1848, n’était que de 72,000,000 d’hectolitres, celui de 1847 à 1851 n’était pas de moins de 86,000,000.
  14. De Fontenay. Du Revenu foncier, page 82.
  15. Lavergne. Journal des Économistes, mars 1856.
  16. Moreau de Jonnès. Statistique de l’Agriculture en France, page 441.
  17. Ibid. p. 94. « Tous ceux d’entre nous qui ont quarante ans ont vu une diminution sensible dans les prix des légumes de jardin, des fruits de toute espèce, des fleurs, etc., dans ceux de la plupart des graines oléagineuses et des plantes employées dans les manufactures. Quelques-uns de nos légumes, tels, par exemple, que la betterave, la carotte, les haricots et les pois, sont devenus tellement communs qu’on les emploie à nourrir le bétail. (De Fontenay. Du revenu foncier, p. 86.)
      Au premier coup d’œil, ceci peut sembler en opposition avec l’idée générale de la tendance graduelle à l’accroissement dans le pouvoir des produits de la terre, de pouvoir trouver de l’argent en échange, mais lorsqu’on examine les choses, la difficulté n’est qu’apparente. Tous les végétaux dont nous venons de parler sont ceux dont la culture arrive avec le progrès dans l’état de l’agriculture et le développement de l’esprit agricole ; et une grande partie d’entre eux ont été introduits dans les pays d’Europe où on les récolte maintenant. Si Louis XIV eût désiré un plat de pommes de terre bouillies, il l’eut payé aussi cher qu’un plat d’ortolans, à raison du point éloigné dont il aurait fallu les faire venir et des frais de transport qui en seraient résulté. Aujourd’hui qu’elles sont naturalisées et cultivées généralement, elles suivent la même loi que le blé, et d’une façon bien plus sensible ; elles se vendent, lorsqu’elles sont rapprochées d’un marché, à un prix assez élevé pour donner au fermier la plus ample rémunération, et si ce marché est éloigné, une rémunération, tellement faible qu’il n’y trouve que peu, ou point de compensation, pour son travail ou l’emploi de sa terre. Il en est de même à l’égard de tous les produits que nous avons cités plus haut.
  18. Peshine Smith. Manuel d’Économie politique, trad. par Camille Baquet, p. 114.
  19. Le centime est la centième partie d’un franc, soit environ le 5* d’un cent (monnaie américaine). Le sou vaut cinq centimes soit environ un cent.
  20. Suivant un rapport du Congrès central d’agriculture, à Paris, publié dans le Journal des Débats du 30 mars 1847, il parait qu’en 1760, il n’y avait que 7.000.000 de Français qui se nourrissaient de blé, tandis qu’en 1843, 20.000.000 subsistaient de blé, et le reste était beaucoup mieux nourri qu’aux époques antérieures.
  21. Dictionnaire d’Économie politique, t. I, p. 38, article Agriculture.
  22. « La France a deux grandes armées à peu près d’égale force, l’une qui tient la plume, l’autre l’épée. Sur 16 hommes en France, il y a un fonctionnaire public payé ; et si on compte les soldats et les marins, sur neuf hommes, il y en a plus d’un qui vit sur les budgets de l’État, des départements ou des communes. Ajoutons, aux fonctionnaires, 9.814 notaires, 3.424 avoués, 7.866 huissiers, qui, sans compter les avocats, doivent vivre aux dépens du travail productif. Cet état de choses a un double effet désastreux ; non-seulement la France agricole s’épuise à payer tant de monde, mais l’élite de la population française, au lieu de consacrer ses capitaux, son activité, son intelligence, à faire par elle-même, à produire, à enrichir notre pays n’est occupée qu’à solliciter, administrer, à percevoir les impôts et à maintenir l’ordre à l’intérieur et la sécurité à l’extérieur. » (Raudot. Décadence de la France, p. 105.
  23. Journal des Économistes. Mai 1854.
  24. Ibid. Novembre 1855.
  25. Passy. Systèmes de Culture, p. 56.
  26. Cette somme se rapporte au surcroît de valeur ajouté aux matières premières par les opérations de l’industrie, et ne doit pas s’entendre comme comprenant la valeur des matières mêmes. La somme totale des produits fabriqués, représente 8.000.000.000 de francs,
  27. Voyez t.1, chap. xi, § 11, p. 286-287.
  28. Quiconque, dans le but de nuire à l’industrie française, aura fait passer en pays étranger des directeurs, des commis ou des ouvriers d’un établissement, sera puni d’un emprisonnement de six mois à deux ans, d’une amende de 50 fr. à 300 fr. (Code pénal, art. 417, cité, Journal des Économistes, juin 1856, p. 351).
  29. Les extraits suivants donneront au lecteur quelque idée de la nature de ces interventions :
      « Toute la frontière est comprise dans l’action de la loi qui interdit la construction des machines:et c’est ainsi que se trouve paralysée l’activité commerciale des habitants d’un pays ayant quelques centaines de lieues en longueur et une largeur de dix lieues. (Murray. Un été dans les Pyrénées).
      « D’après la loi française, toutes les richesses minérales de toute sorte appartiennent à la Couronne, et le seul avantage dont jouisse le propriétaire du sol est d’avoir l’option, de refuser l’exploitation de la mine, au taux de redevance fixé par les inspecteurs de la Couronne. Ce n’est souvent, qu’avec beaucoup de difficulté, que l’on en obtient même la permission de creuser un puits sur la propriété de l’individu qui désire entreprendre la spéculation et payer la rente demandée ordinairement, soit une certaine portion du produit brut. Le comte Alexandre de B. a cherché en vain, pendant plus de dix ans, à obtenir cette permission pour une mine de plomb située sur un domaine qu’il possédait en Bretagne. (Quarterly Review, tom. XXXI, p. 408).
      « Les plantations anciennes et nouvelles (de pins) sont soumises à la surveillance de deux directions, celle des eaux et forêts, et celle des ponts et chaussées; et elles sont régies de telle sorte que personne ne peut vendre, même à un acheteur au comptant. Les parties des jeunes forêts qui en ont besoin ne sont pas même éclaircies. L’impossibilité d’acheter du bois, de Sanlac à Verdun (pays qui en manque) fait pour ainsi dire, du volet de la déprédation, une déplorable nécessité. ({{Bowring. Second rapport, p. 133.) Le droit d’Octroi à payer pour l’introduction du vin dans Paris équivaut presque au prix du vin lui-même.
  30. Chez nous (en France), le produit moyen est de 12 hectolitres de froment ou de 10 hectolitres de seigle à l’hectare, semence déduite ; en y ajoutant le maïs et le sarrasin et en répartissant le tout sur le nombre d’hectares ensemencés, on trouve un résultat moyen, pour chaque hectare, d’un peu plus de 6 hectolitres de froment, un peu moins de 3 hectolitres de seigle et un peu plus de 1 hectolitre de maïs ou de sarrasin, soit en tout environ Il hectolitres. En Angleterre, ce même produit est de 25 hectolitres de froment, ou d’un peu moins de quatre quarters par acre, soit plus du double en quantité, et trois fois autant en valeur vénale. Cette supériorité n’est certes pas due, comme on peut le supposer, pour les prairies naturelles et artificielles, pour les racines et, jusqu’à un certain point, pour l’avoine et l’orge, à la nature du sol et du climat, mais à la supériorité de la culture qui se manifeste surtout par la réduction du sol emblavé à l’étendue qu’il est possible de bien mettre en état. L’Écosse et l’Irlande sont comprises dans ces chiffres. Si l’on se borne à la seule Angleterre, on arrive à des résultats bien plus frappants. Ce petit pays qui n’est pas plus grand que le quart de la France, produit seul 38 millions d’hectolitres de froment, 16 d’orge et 34 d’avoine. Si la France produisait proportionnellement autant, elle récolterait, semence déduite, 150 millions d’hectolitres de froment, et 200 d’orge, d’avoine ou d’autre grains, c’est-à-dire le double au moins de sa production actuelle, et nous devrions obtenir beaucoup plus, d’après la nature de notre sol et de notre climat plus favorable aux céréales que le sol et le climat anglais. (Essai sur l’Économie rurale, de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande, par Léonce de Lavergne, Paris, Guillaumin, 1854, in-8°, p. 60-72).
  31. Creeley. Seconde visite en Europe.
  32. Le Progrès, journal de la Haute-Marne « demande comment il se fait que le pain et la viande augmentent de prix, tandis que les produits manufacturés sont deux ou trois fois meilleur marché qu’ils n’étaient il y a un siècle. (Journal des Économistes. Mai 1854, p. 161).
      Le rapprochement qui s’établit entre le prix des matières premières et celui des produits fabriqués est une conséquence nécessaire de la part proportionnelle moindre du trafiquant, du transporteur et du convertisseur et fournit, ainsi qu’on l’a dit plus haut, la preuve la plus concluante du progrès de la civilisation.