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Pillot (1p. 220-223).

ARTICLE III.

Du système de M. Burnet[1].


Cet auteur est le premier qui ait traité cette matière généralement et d’une manière systématique. Il avoit beaucoup d’esprit et étoit homme de belles-lettres. Son ouvrage a eu une grande réputation, et il a été critiqué par quelques savants, entre autres par M. Keill, qui, épluchant cette matière en géomètre, a démontré les erreurs de Burnet dans un traité qui a pour titre : Examination of the Theory of the eart; London, 1734, 2e édit. Ce même M. Keill a aussi réfuté le système de Whiston : mais il traite ce dernier auteur bien différemment du premier ; il semble même qu’il est de son avis dans plusieurs cas, et il regarde comme une chose fort probable le déluge causé par la queue d’une comète. Mais pour revenir à Burnet, son livre est élégamment écrit ; il sait peindre et présenter avec force de grandes images, et mettre sous les yeux des scènes magnifiques. Son plan est vaste ; mais l’exécution manque faute de moyens : son raisonnement est petit, ses preuves sont foibles, et sa confiance est si grande, qu’il la fait perdre à son lecteur.

Il commence par nous dire qu’avant le déluge la terre avoit une forme très différente de celle que nous lui voyons aujourd’hui. C’étoit d’abord une masse fluide, un chaos composé de matières de toute espèce et de toute sorte de figures : les plus pesantes descendirent vers le centre, et formèrent au milieu du globe un corps dur et solide, autour duquel les eaux, plus légères, se rassemblèrent et enveloppèrent de tous côtés le globe intérieur ; l’air, et toutes les liqueurs plus légères que l’eau, la surmontèrent et l’enveloppèrent aussi dans toute la circonférence : ainsi entre l’orbe de l’air et celui de l’eau il se forma un orbe d’huile et de liqueur grasse plus légères que l’eau. Mais comme l’air étoit encore fort impur, et qu’il contenoit une très grande quantité de petites particules de matière terrestre, peu à peu ces particules descendirent, tombèrent sur la couche d’huile, et formèrent un orbe terrestre mêlé de limon et d’huile ; et ce fut là la première terre habitable et le premier séjour de l’homme. C’étoit un excellent terrain, une terre légère, grasse, et faite exprès pour se prêter à la foiblesse des premiers germes. La surface du globe terrestre étoit donc, dans ces premiers temps, égale, uniforme, continue, sans montagnes, sans mers, et sans inégalités. Mais la terre ne demeura qu’environ seize siècles dans cet état ; car la chaleur du soleil, desséchant peu à peu cette croûte limoneuse, la fit fendre d’abord à la surface : bientôt ces fentes pénétrèrent plus avant, et s’augmentèrent si considérablement avec le temps, qu’enfin elles s’ouvrirent en entier ; dans un instant toute la terre s’écroula et tomba par morceaux dans l’abîme d’eau qu’elle contenoit : voilà comme se fit le déluge universel.

Mais toutes ces masses de terre, en tombant dans l’abîme, entraînèrent une grande quantité d’air ; et elles se heurtèrent, se choquèrent, se divisèrent, s’accumulèrent si irrégulièrement, qu’elles laissèrent entre elles de grandes cavités remplies d’air. Les eaux s’ouvrirent peu à peu les chemins de ces cavités ; et à mesure qu’elles les remplissoient, la surface de la terre se découvroit dans les parties les plus élevées. Enfin il ne resta de l’eau que dans les parties les plus basses, c’est-à-dire dans les vastes vallées qui contiennent la mer : ainsi notre océan est une partie de l’ancien abîme ; le reste est entré dans les cavités intérieures avec lesquelles communique l’océan. Les îles et les écueils sont les petits fragments, les continents sont les grandes masses de l’ancienne croûte ; et comme la rupture et la chute de cette croûte se sont faites avec confusion, il n’est pas étonnant de trouver sur la terre des éminences, des profondeurs, des plaines, et des inégalités de toute espèce.

Cet échantillon du système de Burnet suffit pour en donner une idée : c’est un roman bien écrit, et un livre qu’on peut lire pour s’amuser, mais qu’on ne doit pas consulter pour s’instruire. L’auteur ignoroit les principaux phénomènes de la terre, et n’étoit nullement informé des observations : il a tout tiré de son imagination, qui, comme l’on sait, sert volontiers aux dépens de la vérité.

  1. Thomas Burnet : Telluris Theoria sacra, orbis nostri originem et mutationes generales, quas aut jam subiit, aut olim subiturus est, complectens, Londini, 1681.