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Pillot (1p. 223-227).

ARTICLE IV.

Du système de M. Woodward[1].


On peut dire de cet auteur qu’il a voulu élever un monument immense sur une base moins solide que le sable mouvant, et bâtir l’édifice du monde avec de la poussière ; car il prétend que dans le temps du déluge il s’est fait une dissolution totale de la terre. La première idée qui se présente après avoir lu son livre, c’est que cette dissolution s’est faite par les eaux du grand abîme, qui se sont répandues sur la surface de la terre, et qui ont délayé et réduit en pâte les pierres, les rochers, les marbres, les métaux, etc. Il prétend que l’abîme où cette eau étoit renfermée s’ouvrit tout d’un coup à la voix de Dieu, et répandit sur la surface de la terre la quantité énorme d’eau qui étoit nécessaire pour la couvrir et surmonter de beaucoup les plus hautes montagnes, et que Dieu suspendit la cause de la cohésion des corps, ce qui réduisit tout en poussière, etc. Il ne fait pas attention que par ces suppositions il ajoute au miracle du déluge universel d’autres miracles, ou tout au moins des impossibilités physiques qui ne s’accordent ni avec la lettre de la Sainte-Écriture, ni avec les principes mathématiques de la philosophie naturelle. Mais comme cet auteur a le mérite d’avoir rassemblé plusieurs observations importantes, et qu’il connoissoit mieux que ceux qui ont écrit avant lui, les matières dont le globe est composé, son système, quoique mal conçu et mal digéré, n’a pas laissé d’éblouir les gens séduits par la vérité de quelques faits particuliers et peu difficiles sur la vraisemblance des conséquences générales. Nous avons donc cru devoir présenter un extrait de cet ouvrage, dans lequel, en rendant justice au mérite de l’auteur et à l’exactitude de ses observations, nous mettrons le lecteur en état de juger de l’insuffisance de son système et de la fausseté de quelques unes de ses remarques. M. Woodward dit avoir reconnu par ses yeux que toutes les matières qui composent la terre en Angleterre, depuis sa surface jusqu’aux endroits les plus profonds où il est descendu, étoient disposées par couches, et que dans un grand nombre de ces couches il y a des coquilles et d’autres productions marines : ensuite il ajoute que par ses correspondants et par ses amis il s’est assuré que dans tous les autres pays la terre est composée de même, et qu’on y trouve des coquilles non seulement dans les plaines et en quelques endroits, mais encore sur les plus hautes montagnes, dans les carrières les plus profondes, et en une infinité d’endroits : il a vu que ces couches étoient horizontales et posées les unes sur les autres, comme le seroient des matières transportées par les eaux et déposées en forme de sédiment. Ces remarques générales, qui sont très vraies, sont suivies d’observations particulières, par lesquelles il fait voir évidemment que les fossiles qu’on trouve incorporés dans les couches sont de vraies coquilles et de vraies productions marines, et non pas des minéraux, des corps singuliers, des jeux de la nature, etc. À ces observations, quoique en partie faites avant lui, qu’il a rassemblé et prouvées, il en ajoute d’autres qui sont moins exactes ; il assure que toutes les matières des différentes couches sont posées les unes sur les autres dans l’ordre de leur pesanteur spécifique, en sorte que les plus pesantes sont au dessous, et les plus légères au dessus. Ce fait général n’est point vrai : on doit arrêter ici l’auteur, et lui montrer les rochers que nous voyons tous les jours au dessus des glaises, des sables, des charbons de terre, des bitumes, et qui certainement sont plus pesants spécifiquement que toutes ces matières ; car en effet, si par toute la terre on trouvoit d’abord les couches de bitume, ensuite celles de craie, puis celles de marne, ensuite celles de glaise, celles de sable, celles de pierre, celles de marbre, et enfin les métaux, en sorte que la composition de la terre suivît exactement et partout la loi de la pesanteur, et que les matières fussent toutes placées dans l’ordre de leur gravité spécifique, il y auroit apparence qu’elles se seroient toutes précipitées en même temps ; et voilà ce que notre auteur assure avec confiance, malgré l’évidence du contraire : car, sans être observateur, il ne faut qu’avoir des yeux pour être assuré que l’on trouve des matières pesantes très souvent posées sur des matières légères, et que par conséquent ces sédiments ne se sont pas précipités tous en même temps, mais qu’au contraire ils ont été amenés et déposés successivement par les eaux. Comme c’est là le fondement de son système, et qu’il porte manifestement à faux, nous ne le suivrons plus loin que pour faire voir combien un principe erroné peut produire de fausses combinaisons et de mauvaises conséquences. Toutes les matières, dit notre auteur, qui composent la terre, depuis les sommets des plus hautes montagnes jusqu’aux plus grandes profondeurs des mines et des carrières, sont disposées par couches, suivant leur pesanteur spécifique : donc, conclut-il, toute la matière qui compose le globe a été dissoute et s’est précipitée en même temps. Mais dans quelle matière et en quel temps a-t-elle été dissoute ? Dans l’eau et dans le temps du déluge. Mais il n’y a pas assez d’eau sur le globe pour que cela se puisse, puisqu’il y a plus de terre que d’eau, et que le fond de la mer est de terre. Eh bien ! nous dit-il, il y a de l’eau plus qu’il n’en faut au centre de la terre : il ne s’agit que de la faire monter ; de lui donner tout ensemble la vertu d’un dissolvant universel et la qualité d’un remède préservatif pour les coquilles, qui seules n’ont pas été dissoutes, tandis que les marbres et les rochers l’ont été ; de trouver ensuite le moyen de faire rentrer cette eau dans l’abîme, et de faire cadrer tout cela avec l’histoire du déluge. Voilà le système de la vérité duquel l’auteur ne trouve pas le moyen de pouvoir douter ; car quand on lui oppose que l’eau ne peut point dissoudre les marbres, les pierres, les métaux, surtout en quarante jours qu’a duré le déluge, il répond simplement que cependant cela est arrivé. Quand on lui demande quelle étoit donc la vertu de cette eau de l’abîme pour dissoudre toute la terre et conserver en même temps les coquilles, il dit qu’il n’a jamais prétendu que cette eau fût un dissolvant ; mais qu’il est clair, par les faits, que la terre a été dissoute, et que les coquilles ont été préservées. Enfin, lorsqu’on le presse et qu’on lui fait voir évidemment que s’il n’a aucune raison à donner de ces phénomènes, son système n’explique rien, il dit qu’il n’y a qu’à imaginer que dans le temps du déluge la force de la gravité et de la cohérence de la matière a cessé tout à coup, et qu’au moyen de cette supposition, dont l’effet est fort aisé à concevoir, on explique d’une manière satisfaisante la dissolution de l’ancien monde. Mais, lui dit-on, si la force qui tient unies les parties de la matière a cessé, pourquoi les coquilles n’ont-elles pas été dissoutes comme tout le reste ? Ici il fait un discours sur l’organisation des coquilles et des os des animaux, par lequel il prétend prouver que leur texture étant fibreuse et différente de celle des minéraux, leur force de cohésion est aussi d’un autre genre. Après tout, il n’y a, dit-il, qu’à supposer que la force de la gravité et de la cohérence n’a pas cessé entièrement, mais seulement qu’elle a été diminuée assez pour désunir toutes les parties des minéraux, mais pas assez pour désunir celles des animaux. À tout ceci on ne peut pas s’empêcher de reconnoître que notre auteur n’étoit pas aussi bon physicien qu’il étoit bon observateur ; et je ne crois pas qu’il soit nécessaire que nous réfutions sérieusement des opinions sans fondement, surtout lorsqu’elles ont été imaginées contre les règles de la vraisemblance, et qu’on n’en a tiré que des conséquences contraires aux lois de la mécanique.

  1. Jean Woodward : An Essay towards the natural History of the earth, etc.