Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens/Chapitre III

CHAPITRE III.

Aperçus nouveaux sur les Signes hiéroglyphiques phonétiques.

Une étude, même très-superficielle, des inscriptions hiéroglyphiques de tous les âges, fait remarquer parmi les caractères qui les composent et dans celles de leurs parties qui ne contiennent aucun nom propre, un très-grand nombre de ces signes auxquels nous avons reconnu une valeur phonétique. Il s’agit de s’assurer si ces mêmes signes, phonétiques dans les noms propres, eurent une valeur idéographique dans le courant des textes ; ou bien si, dans ces mêmes textes, ils conservaient encore leur valeur phonétique. Cette question une fois décidée par les faits, les études hiéroglyphiques reposeront sur une base solide, et l’on pourra se former enfin une idée juste de cet antique système d’écriture.

S’il résulte de cet examen que les signes phonétiques prenaient une valeur idéographique par-tout ailleurs que dans les noms propres étrangers, l’écriture hiéroglyphique des Égyptiens se rapprocherait, sous beaucoup de rapports, de l’écriture chinoise.

S’il est prouvé, au contraire, que ces signes conservent par-tout leur valeur phonétique, cette écriture se présentera à nous sous un aspect entièrement neuf, et nous aurions fait un pas immense vers son déchiffrement, par la seule découverte Je la valeur réelle d’un très-grand nombre de signes phonétiques composant l’alphabet déjà publié.

Il importe d’autant plus, en effet, de déterminer la véritable nature de ces signes, auxquels j’ai déjà reconnu une valeur phonétique lorsqu’ils sont employés dans la transcription des noms propres de souverains et de personnages grecs ou romains, que ces mêmes signes sont précisément ceux qui, dans toutes les inscriptions hiéroglyphiques, se présentent sans cesse, se reproduisent à chaque instant, au point de former les deux tiers au moins des inscriptions hiéroglyphiques de toutes les époques.

Ce fait est bien facile à vérifier, mon alphabet phonétique à la main. Nous savons aussi que ces mêmes signes expriment des sons dans les noms propres, sans qu’alors rien indique aucun changement dans leur nature ; ce sont-là déjà deux préjugés favorables à cette proposition fondamentale, que je vais essayer de démontrer : « Les signes reconnus pour phonétiques dans les noms propres, conservent cette valeur phonétique dans tous les textes hiéroglyphiques où ils se rencontrent. »

J’ai été conduit d’abord à cette idée par une opération toute matérielle, mais dont le résultat semble emporter avec lui une conviction complète.

En étudiant les noms propres hiéroglyphiques de souverains grecs ou romains, j’observai que, pour l’ordinaire, le même nom était écrit avec plusieurs signes différens, soit sur un même édifice ou sur un même obélisque, soit sur des édifices ou des obélisques divers. Je recueillis ces signes, et j’eus bientôt la satisfaction de retrouver la valeur de tous ces nouveaux caractères, confirmée par d’autres noms propres hiéroglyphiques dans lesquels ils exprimaient la même voyelle ou la même consonne que dans les premiers : il fallut donc reconnaître que les Égyptiens employaient, à leur choix, un certain nombre de caractères différens pour rendre la même voyelle ou la même consonne, et j’ai appelé homophones les signes destinés à exprimer un seul et même son.

Je résolus ensuite de comparer avec soin deux textes hiéroglyphiques renfermant les mêmes matières, et d’observer, en les notant, les différences de signes qui pouvaient exister de l’un à l’autre. Mon choix tomba sur des manuscrits funéraires dont les peintures et les légendes se ressemblaient sans aucun doute[1] : je trouvai ces textes parfaitement conformes dans leur ensemble, et ne différant, quant aux détails, que sur deux points seulement, 1.o dans les noms propres des défunts pour les momies desquels ils furent transcrits, et dans les noms de leur père et de leur mère ; 2.o par l’emploi assez fréquent de quelques caractères différens de forme, dans les groupes d’ailleurs tout-à-fait semblables ; et comme j’avais reconnu que, dans l’écriture hiéroglyphique, chaque idée est pour l’ordinaire exprimée par un groupe de plusieurs caractères et rarement par un seul signe, cette circonstance donnait un certain intérêt à la formation du tableau des hiéroglyphes qui se permutent indifféremment, et que la fréquence de cette permutation prouve avoir eu absolument une même valeur. J’ai fait, dans ce but, la collation de plusieurs textes hiéroglyphiques semblables dans leur contenu, et, ce qui est bien digne de remarque, cette collation a produit un tableau qui n’est qu’une véritable copie, et pour ainsi dire un double de mon alphabet phonétique, formé sur les noms propres grecs et romains : c’est-à-dire que les signes qui, dans les textes hiéroglyphiques, se permutent sans cesse et indifféremment, sont ceux mêmes que la lecture des noms propres grecs et romains nous a déjà fait connaître comme homophones, et se permutant aussi dans ces noms, parce qu’ils expriment une même consonne ou une voyelle semblable.

Ainsi donc, dans le courant des textes hiéroglyphiques considérés jusqu’ici comme purement idéographiques, nous retrouvons les mêmes permutations de caractères que dans les noms propres hiéroglyphiques grecs et romains, lesquels appartiennent sans aucun doute à un système phonétique.

En second lieu, la comparaison de deux manuscrits égyptiens funéraires, l’un en écriture hiératique, l’autre en écriture hiéroglyphique, m’a toujours donné des résultats analogues à ceux de la comparaison précédente : c’est-à-dire que le texte hiératique présente fort souvent, non pas précisément le signe hiératique abréviation propre du caractère hiéroglyphique correspondant, mais un signe hiératique véritable abréviation d’un hiéroglyphe homophone. Ainsi, par exemple, si le texte hiéroglyphique portait le segment de sphère, qui est un T dans les noms phonétiques, le texte hiératique présentait quelquefois, à l’endroit correspondant, non pas le caractère hiératique de ce segment de sphère, mais le signe hiératique de la main ouverte, qui, dans les noms propres phonétiques, est aussi un T et l’homophone habituel du segment de sphère.

Il y a plus, la comparaison attentive de deux manuscrits funéraires hiératiques m’a conduit encore à de semblables résultats : au lieu du signe hiératique des deux feuilles que présente le premier texte, le second porte, par exemple, le signe hiératique des deux lignes inclinées ; et les deux lignes inclinées, ainsi que les deux feuilles, expriment également la voyelle I dans les noms propres phonétiques ; si le second texte porte le signe hiératique du lituus, le premier nous montre le signe hiératique de la caille, et la caille et le lituus sont homophones dans les noms propres, où ils expriment tous deux la voyelle O ou la voyelle OU ; le premier texte présente le signe hiératique des deux sceptres affrontés, là où le second offrira le signe hiératique d’un hiéroglyphe de forme recourbée, ou bien son homophone ordinaire dans les noms propres phonétiques, où ils représentent également la consonne Σ. Je me borne à ce petit nombre de citations : la planche placée en regard de cette page contient d’autres exemples de ces diverses permutations fort communes dans les textes hiératiques ; elles seront toutes notées et recueillies avec soin dans notre travail sur l’écriture hiératique, travail qui sera incessamment publié. Les exemples que je donne ici suffisent pour la discussion présente.

Si l’on observe donc, dans tous les textes hiéroglyphiques et hiératiques, là où il ne saurait être nullement question de noms propres, des permutations continuelles de signes, les mêmes que dans les noms hiéroglyphiques de personnages grecs et romains, il est bien difficile, ce me semble, de ne point conclure de ce fait curieux, que les caractères qui s’échangent ainsi indifféremment et dans les noms propres et dans le courant des textes, ont nécessairement dans ces textes la même valeur et une même nature que dans les noms propres, c’est-à-dire que ces hiéroglyphes sont phonétiques dans l’un comme dans l’autre cas. Il résulte aussi de cette collation de textes, bien facile à vérifier, que toutes les inscriptions hiéroglyphiques, que l’on croit entièrement formées, à l’exception des seuls noms propres et des mots étrangers, de caractères purement idéographiques, contiennent au contraire une très-grande quantité de signes purement phonétiques, exprimant les sons et les articulations des mots de la langue égyptienne.

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Je ne vois qu’une seule objection à faire contre cette conséquence : ce serait de supposer que, dans ces textes égyptiens, les caractères, étant idéographiques, ne se permutent ainsi que parce qu’ils expriment la même idée.

Mais on se demanderait alors dans quel but les Égyptiens auraient inventé et employé simultanément cinq, six, huit, dix ou quinze caractères divers pour exprimer précisément la même idée : car il faut que ces signes expriment exactement la même idée, puisque, employée comme phonétiques à la transcription des noms propres étrangers, ces mêmes signes expriment précisément aussi la même voyelle ou la même consonne.

Chez les Chinois, nous voyons, il est vrai, un nom propre ou un mot étranger transcrit par le moyen d’une foule de caractères différens et en réalité idéographiques, lesquels n’apportent néanmoins que leur prononciation seule dans la transcription du nom étranger. Mais cela s’explique bien naturellement ; un seul et même monosyllabe sert très-souvent de prononciation à une foule de caractères chinois, qui expriment cependant des idées bien distinctes. Il était donc indifférent à la Chine d’employer tel caractère idéographique ou tel autre, puisque leur prononciation est absolument la même, quoique leur sens n’ait souvent aucune analogie. Pouvait-il en être de même en Égypte ? La constitution intime de la langue parlée s’y opposait invinciblement : chaque monosyllabe égyptien n’exprime qu’une idée ; chaque idée distincte est, dans cette langue, représentée par un mot distinct.

Or, en supposant même, ce qui n’est point, que chaque caractère hiéroglyphique égyptien fût le signe d’une idée, et qu’on eût attaché invariablement à ce signe la prononciation ou le mot qui, dans la langue égyptienne parlée, exprimait cette même idée, on expliquerait ainsi assez bien pourquoi un grand nombre de ces signes, employés phonétiquement dans la transcription des noms propres étrangers, se permutent et s’échangent sans cesse : mais il serait toujours impossible de comprendre pourquoi, dans le courant des textes, hors des noms propres étrangers, là où ces mêmes caractères seraient employés avec leur valeur idéographique, un certain nombre de ces signes se permuteraient encore et se mettraient indifféremment les uns à la place des autres, puisque alors ils exprimeraient des idées essentiellement diverses.

Pour comprendre ce fait bien remarquable de la permutation continuelle des mêmes signes, et dans les textes regardés comme entièrement idéographiques, et dans les noms propres grecs et romains, nous sommes donc en quelque sorte conduits forcément à croire que, dans le corps des textes, ces signes ont une valeur phonétique comme dans les noms propres, puisque, employés dans ces textes, rien n’indique d’ailleurs en eux un changement de nature.

Mais, avant de prouver la certitude de cette conclusion inattendue, par des applications de l’alphabet phonétique à des groupes hiéroglyphiques pris dans les textes courans, il est nécessaire de fixer définitivement nos idées sur la nature de l’alphabet phonétique lui-même ; alphabet qui résulte de la lecture des noms propres grecs et romains, et dont tous les caractères se montrent si fréquemment dans les textes.

J’ai déjà, énoncé mon opinion contre la nature syllabique de cet alphabet ; et aux considérations déjà exposées je vais ajouter des faits qui, ce me semble, établiront invinciblement que l’écriture phonétique égyptienne consistait en un simple alphabet, semblable à celui des Hébreux, des Syriens, des Phéniciens et des Arabes, abstraction faite du nombre des signes.

Cette écriture ne fut point en effet syllabique, puisque un seul de ses caractères répondrait, dans les noms propres grecs et romains, à plusieurs syllabes différentes, et qu’ainsi la main serait ΤΟ dans αυΤΟκρατωρ, ΤΙ dans ΤΙβεριος, ΤΩ à la fin d’ΑυτοκραΤΩρ, et cependant un simple Τ dans Τραιανος.

Le carré serait ΠΑ dans Vespasien, ΠΙ ou ΦΙ et ΠΟ dans le nom hiéroglyphique de Philippe, ΦΙλιππος, et un simple Π dans Ptolémée.

Le vase à parfum serait ΝΕ dans ΝΕρουα (Nerva), ΝΟ dans ΤραιαΝΟσ, et un simple Ν dans Αντονεινος.

La bouche, qui serait ΡΑ dans αυτοκρατωρ, deviendrait ΡΕ dans ΒεΡΕνικη, ΡΟ dans ΚαισαΡΟσ, ΡΙ ou ΡΙΟ dans Τιβεριος, et ne serait cependant qu’un simple Ρ (rho) dans γεΡμανικος et à la fin d’ΑυτοκρατωΡ.

Puisque tous les caractères phonétiques seraient soumis à d’aussi fortes variations si l’on persistait à les considérer comme syllabiques, et puisque encore ils n’expriment évidemment, dans une foule de noms propres, qu’une simple consonne ou une simple voyelle, j’ai dû en conclure que les Égyptiens écrivaient à la manière des Arabes, c’est-à-dire que leur alphabet était formé de signes qui représentaient réellement des consonnes, et de quelques caractères voyelles qui, comme l’élif ا, le waw و et le ya ى des Arabes, n’avaient pas un son invariable, et se permutaient dans certains cas.

Un second fait démontre mieux encore que l’alphabet égyptien n’était point syllabique : j’ai observé que les noms propres étrangers sont écrits, tantôt seulement avec des signes qui ne répondent jamais qu’à des consonnes, et tantôt, toujours sur les mêmes monumens, avec une addition de plusieurs signes qui répondent invariablement à des voyelles.

À Philæ, par exemple, le nom de Tibère est écrit tantôt ΤΒΡΣ, tantôt ΤΒΡΙΣ et enfin ΤΙΒΡΙΣ.

Le mot Καισαρ ou Καισαρος est orthographié ΚΣΡΣ, ΚΙΣΡΣ, ΚΙΣΑΡΣ, ΚΑΙΣΡ, ΚΑΙΣΑΡΣ.

Le titre Αυτοκρατωρ, ΑΥΤΚΡΤΡ, ΑΥΤΟΚΡΤΡ, ΑΥΤΟΚΡΤΟΡ.

À Dendéra, le nom de Claude est écrit ΚΛΤΙΣ, ΚΛΤΙΟΣ, ΚΛΟΤΙΣ.

Sur l’obélisque Pamphile, le nom de Domitien se lit Indifféremment ΤΜΙΤΑΝΣ, ΤΜΤΙΑΝΣ, ΤΜΙΤΙΑΝΣ ; à Philæ, ΤΟΜΤΙΝΣ, et à Dendéra, ΤΟΜΙΤΝΣ.

Cette extrême variation dans l’orthographe des noms propres étrangers, prouve que les Égyptiens n’avaient point l’usage de représenter toutes les voyelles en écrivant les mots de leur langue nationale, et que leur alphabet ne fut jamais syllabique, à moins qu’on ne veuille considérer comme tel celui des Hébreux, des Phéniciens, des Syriens, en un mot celui de la plupart des peuples anciens et modernes de l’Asie occidentale.

Il faut le dire, et c’est ici le lieu de faire ce rapprochement utile à la suite de cette discussion, l’alphabet hiéroglyphique égyptien avait, dans sa constitution même, abstraction faite de l’absence de quelques sons, du nombre et de la forme matérielle des signes, une ressemblance très-marquée avec l’alphabet hébreu.

Nous voyons, en effet, la feuille ou plume, ainsi que ses homophones, être, suivant l’occasion, un A, un I, un E, et même un O, comme l’א (aleph) des Hébreux. Aussi trouvons-nous dans la langue égyptienne, écrite en caractères coptes d’abord, un dialecte qui écrit indifféremment ou , là où les deux autres écrivent seulement, et là où les deux autres écrivent , nous avons dans un même dialecte ⲁⲃⲉ et ⲟⲃⲉ, sitire, ⲁⲕⲉ ou ⲟⲕⲉ, juncus, &c. &c.

Le B hiéroglyphique, la cassolette, est perpétuellement échangé, dans les noms propres et dans les textes égyptiens, avec le céraste, qui est F ou V ; avec la caille, qui est la voyelle OU, et avec le lituus, qui est aussi un OU et un F. On attribue également au ג (beth) hébreu un son fort approchant du V.

Cela explique pourquoi, dans le copte thébain, nous trouvons indifféremment ⲁⲃⲁⲛ ou ⲁⲟⲩⲁⲛ color, ⲁⲃ ou ⲁϥ musca, caro, ⲁⲃⲟⲧ et ⲁⲟⲩⲟⲧ habitatio, ⲃⲁⲓ ou ϥⲁⲓ, ⲃⲓ ou ϥⲓ ferre, ⲃⲱ ou ϥⲱ coma, ⲃⲟⲛ ou bien ⲟⲩⲟⲛ res, ⲃⲛⲧ pour ϥⲛⲧ vermis, ⲃⲱⲧ ou ϥⲱⲧ abstergere, &c. &c.

Le nombre assez étendu de mots communs à l’égyptien et à l’hébreu, mots qui, dans les textes coptes, sont écrits par la lettre ϭ, et dans l’hébreu par un ג (ghimel), un כ (caph), ou un ק (koph), m’ont depuis long-temps suggéré l’idée que le ϭ copte, dont la prononciation n’est pas encore bien connue, répondait au ג (ghimel) hébreu, ou du moins était une consonne dont le son fut très-voisin du ג (ghimel) et du כ (caph).

Deux faits peuvent l’établir, 1.o Scholtz, auteur de la Grammaire égyptienne publiée par Woide, a déjà fait remarquer que, dans le dialecte thébain, on employait le ϭ à la place du pour transcrire des mots purement grecs, tels que Κιο, ϭⲓⲥ ; Εκκακει, ⲉⲧϭⲁⲕⲉⲓ, Δοκιμαξειν, ⲃⲟϭⲓⲙⲁϩⲉⲓⲛ[2].

2.o Dans les noms hiéroglyphiques de Cléopâtre, d’Alexandre et de Claude, dans les titres Καισαρ, Αυτοκρατωρ, et dans le surnom Γερμανικος, le Γ et le Κ sont très-souvent exprimés par le bassin à anneau ; et il se trouve que le signe hiératique correspondant à cet hiéroglyphe, a précisément la même forme que le ϭ de l’alphabet copte.

Cette ressemblance de forme ne peut être fortuite, puisque, ayant trouvé dans les textes hiératiques les signes équivalens des hiéroglyphes qui, dans les textes et les noms propres, expriment les sons des lettres coptes ϣ, ϥ, ϧ, ϫ, ces signes hiératiques ont précisément aussi la même forme que les lettres coptes ϣ, ϥ, ϧ, ϫ. Il résulte évidemment de ce fait bien curieux, que les Égyptiens, en adoptant l’alphabet des Grecs pour écrire leur langue, y ajoutèrent les signes mêmes de leur alphabet propre, représentant les sons ϣ, ϥ, ϩ, ϧ, ϫ et ϭ, sons qui n’existaient point dans l’alphabet grec ; et qu’au lieu de conserver le signe hiéroglyphique de chacun de ces sons, qui, étant un objet physique, ne se fût point accordé avec l’ensemble des formes alphabétiques grecques, les Égyptiens prirent les signes hiératiques et démotiques correspondans à ces mêmes hiéroglyphes, c’est-à-dire, des caractères très-simples, purement linéaires, et tout-à-fait en harmonie avec la forme générale des lettres grecques.

Le segment de sphère et ses homophones peuvent répondre au ד (daleth) hébreu, puisque le copte, dont cet hiéroglyphe est sans aucun doute l’équivalent ordinaire, fut fort habituellement prononcé D par les Coptes. De là vient que, dans les textes coptes, le Δ de certains mots et noms propres grecs est remplacé par le (dau), et que tous les noms hiéroglyphiques grecs et latins qui renferment, soit un T, soit un Δ, présentant toujours le segment de sphère ou quelqu’un de ses homophones.

Le ה (hé) hébreu trouve son équivalent dans le Ϩ (hôri) hiéroglyphique et ses homophones.

Le ו (vau) hébreu se prononce tantôt O, tantôt OU, et souvent V ; dans les noms propres hiéroglyphiques le céraste, la caille et le lituus s’échangent perpétuellement pour exprimer les sons O, ô, OU, l’Y grec, et les consonnes F ou V.

Le ז (zaïn) ne paraît point avoir existé dans la langue égyptienne. Les Coptes ou Égyptiens chrétiens adoptèrent la forme du ζ grec pour la transcription des mots grecs qu’ils introduisaient dans leurs livres.

Le ח (chèt) hébreu a son équivalent dans le Ϧ copte, et l’on peut voir, dans notre tableau général de l’alphabet égyptien, que la forme hiératique de l’hiéroglyphe exprimant le Ϧ, est, à très-peu de chose près, absolument la même que celle du Ϧ copte.

Le ט (teth) hébreu semble avoir eu pour signe correspondant un hiéroglyphe que j’ai souvent observé dans des noms propres qui, transcrits par les Grecs, présentent ordinairement un θ.

Les deux feuilles, les deux ligues perpendiculaires ou inclinées, et les trois lignes perpendiculaires, répondent, dans l’alphabet hiéroglyphique, au י (ïod) des Hébreux, en observant cependant que ces hiéroglyphes n’ont point une valeur constante, puisqu’ils se prennent quelquefois pour A et sur-tout pour E ; circonstance qui explique très-bien pourquoi la plupart des mots terminés par la voyelle I, dans les textes coptes memphitiques, finissent par la voyelle E dans les textes thébains.

Les hiéroglyphes phonétiques qui expriment constamment le K des noms propres grecs et le C des noms propres latins, répondent au כ (caph) des Hébreux.

Le lion couché est l’équivalent hiéroglyphique du ל (lamed) hébreu ; mais il importe de rappeler que, dans les noms propres grecs et latins, cet hiéroglyphe représente souvent la consonne R, et qu’il existe en effet, dans la langue égyptienne, un dialecte dont le trait distinctif était de changer indifféremment les R en L. Les inscriptions sassanides, dont M. de Sacy a si heureusement découvert l’alphabet, offrent également des mots écrits avec un L au lieu de l’être avec un R, et il est fort remarquable aussi que, dans les alphabets zend et pehlvy, les consonnes R et L diffèrent à peine dans leur forme, et sur-tout que ces deux lettres persanes ressemblent beaucoup à L et à R de l’alphabet égyptien démotique.

Le מ (mem), le ן (noun) et le ס (samech) de l’alphabet hébreu, ont des correspondans bien distincts dans l’écriture phonétique égyptienne ; ce sont les hiéroglyphes qui expriment le plus ordinairement les consonnes Μ, Ν et Σ, des noms propres grecs.

Le ע (aîn) hébreu n’eut probablement point d’équivalent dans l’alphabet hiéroglyphique.

Le פ (phé) hébreu paraît s’être prononcé tantôt P, tantôt PH. Les Égyptiens, dans leur écriture phonétique, exprimèrent aussi ces deux consonnes par un seul et même caractère, le carré strié. Le nom de Philippe, père d’Alexandre le Grand, que j’ai retrouvé dans les légendes hiéroglyphiques du grand sanctuaire de Karnak à Thèbes, offre un exemple remarquable de l’une et de l’autre valeur du carré strié, P ou PH[3].

Le ϫ copte peut répondre au צ (tzadé) hébreu ; l’hirondelle, qui est le signe hiéroglyphique du ϫ copte, a aussi pour équivalent dans les textes hiératiques un caractère tout-à-fait semblable à la forme du ϫ.

Le son du שׁ (schin) hébreu est représenté dans l’alphabet hiéroglyphique par l’oie, et sur-tout par un autre caractère, une espèce de jardin, dont le signe hiératique correspondant a la forme du ϣ copte.

Quant au ק ( koph) hébreu, aucun hiéroglyphe phonétique ne m’a semblé précisément en tenir la place ; et le son du ת (thau) hébreu se confond, dans l’écriture hiéroglyphique, avec celui du ד (daleth), ainsi qu’on a déjà pu le voir.

Telle est la concordance que je crois pouvoir établir entre l’alphabet hiéroglyphique égyptien et l’alphabet hébreu.

La planche annexée à cette page renferme d’abord les alphabets hébreu, grec, latin et copte, mis en harmonie avec l’alphabet hiéroglyphique. La colonne destinée à ce dernier, contient, 1.o tous les signes que l’analyse des noms propres hiéroglyphiques, et la collation de divers textes, m’ont fait reconnaître comme homophones ; 2.o les signes hiératiques, véritables équivalens des caractères hiéroglyphiques, et exprimant, dans les textes, les mêmes sons que ces derniers ; 3.o les signes démotiques exprimant aussi les mêmes sons.

Enfin il est important de faire observer qu’en tenant compte des caractères qui répondent le plus habituellement, dans les noms et textes hiéroglyphiques, aux sept voyelles ⲁ, ⲉ, ⲏ, ⲓ, ⲟⲩ, ⲟ, ⲱ, et en les ajoutant aux signes de consonnes bien déterminés, ⲃ, ⲑ, ⲕ, ⲗ, ⲙ, ⲛ, ⲡ, ⲣ, ⲥ, ⲧ, ⲭ, ϣ, ϥ, ϩ, ϧ, ϫ, ϭ, et ϯ, nous retrouvons dans cet alphabet général les vingt-cinq lettres, c’est-à-dire, des signes équivalant aux vingt-cinq sons ou articulations qui, selon Plutarque, composaient

l’alphabet égyptien.

Notes du Chapitre III
  1. Tels que le grand manuscrit hiéroglyphique gravé dans la Description de l’Égypte ; le manuscrit du comte de Mountnorris ; le manuscrit hiéroglyphique acquis de M. Cailliaud par le cabinet du Roi, &c. &c.
  2. Grammatica Ægyptiaca utriusque dialecti, pag. 8. Oxford, 1778, in-4.o
  3. Voyez ce nom au Tableau général, noms propres grecs hiéroglyphiques.