Pouponne et Balthazar/13

Librairie de l’Opinion (p. 100-109).

XIII.

Trois mois environ après la première visite que Charlotte avait faite à Pouponne, il arriva un incident qui troubla pendant bien des jours la douce paix qui régnait dans le calme intérieur des Bossier.

Un matin, le père Jacques qui venait de porter le viatique à un malade des environs, s’arrêta sans cérémonie pour demander à déjeuner à ses nouveaux amis. Le père Jacques était toujours le bienvenu à l’habitation et, en agissant comme il le faisait, savait qu’il procurait un grand plaisir à Charlotte et à son mari.

À peine la jeune femme avait-elle pris place à table vis-à-vis de son mari, qui lui, était assis entre le curé et son jeune frère, qu’on entendit, au dehors, un bruit formidable accompagné d’éclats de voix et d’une volée de paroles des plus grossières. Les convives se regardèrent… le rouge de l’épouvante monta au front de Charlotte : elle avait reconnu la voix de la Térencine. Elle regarda Placide… le jeune homme était pâle comme un mort et tenait ses yeux baissés.

— Qu’est-ce Vulcain ? demanda mon aïeul au domestique qui entrait en ce moment.

— Maitre, répondit l’esclave, c’est une des Cadiennes du campement. Elle est en colère pour quelque chose et demande à vous voir.

— C’est bien ! répondit monsieur Bossier en se levant, je vais voir ce qu’elle veut.

Et voyant que le curé faisait le mouvement de le suivre :

— Non ! non ! dit-il, achevez votre déjeuner mon père… je reviendrai à l’instant.

Non, mon fils, répondit le prêtre… je ne puis vous laisser approcher seul cette femme… elle est terrible. Ma présence lui en imposera peut-être : je vais avec vous.

À peine furent-ils sortis que Charlotte, toute pâle et toute tremblante se retourna vers son jeune beau-frère :

— Oh ! Placide ! s’écria-t-elle, qu’avez-vous fait ?

— Rien qui puisse exciter cet orage, répondit-il en se levant et en regagnant sa chambre où il s’enferma.

Le jeune homme s’approcha de la fenêtre et aperçut la Térencine, plus sale, plus ébouriffée que jamais, gesticulant et criant comme une forcenée. Charlotte recula malgré elle : cette femme l’épouvantait.

Monsieur Bossier, accompagné du curé, sortit sur la galerie, mais ne descendit point dans la cour ; il resta debout sur la première marche de l’escalier, examinant la Térencine d’un regard étonné. Elle continuait toujours ses cris et ses gestes d’énergumène, montrant le poing à la maison comme à un ennemi qu’elle appelait à elle dans sa fureur.

— Veuillez parler plus bas, madame, dit mou aïeul avec cette froide dignité qui le caractérisait ; personne n’est sourd ici.

Ça s’peut, répondit-elle, mais, faut avouer en même temps qu’vons avez cheux vous de fiares canailles. Je n’dis qu’ça.

Avant que monsieur Bossier eût eu le temps de répondre à une pareille impertinence, le père Jacques descendit une marche de l’escalier.

— Madame Théogène, s’écria-t-il, que signifie un pareil langage ? et que venez vous faire ici ?

— C’que je venions faire ? cria-t elle d’un ton plus élevé, j’viens demander à c’t’homme qu’est là, ce que son fignoleux (bon à rien) d’frère a fait d’honneur de mon enfant.

Monsieur Bossier fit un mouvement d’indignation ; mais la Térencine, sans lui laisser le temps de répondre, continua :

— Oui ! oui ! à c’te cause que ce filandrin (mauvais sujet) d’Placide à d’largent et du bec, à c’te cause qu’y est éduqué comme un curé et qu’y parle latin quasiment aussi ben qu’lui, y s’croit l’droit de passer pardessus le corps aux poves gens et de courir le guilledou avec leurs filles. Ah ! il aime un peu trop à fringuer c’pit chien de casseux… J’l’avions pourtant prévenu de ne plus v’nir se frotter à ma fille ! où ce qu’il est, ce gueux ?… ce Cartouche de grand chemin ? j’veux le démantibuler… à cause que j’lons averti que j’le remuerai d’un fier goût.

Nous savons qu’une fois lancée, il était difficile d’arrêter la Térencine ; en vain le prêtre essaya-t-il d’élever la voix, celle de la virago empêchait de ne rien entendre, en vain monsieur Bossier par un geste de la main voulut-il lui imposer silence, elle criait, tapait du pied et vomissait injures sur injures. Enfin, profitant d’un moment où elle s’arrêtait suffoquée, monsieur Bossier lui dit, tout en cherchant à dompter son indignation :

— Je ne comprends pas un mot de ce que vous dites, madame. Qu’est-ce que mon frère a fait à votre fille ? et que venez-vous chercher ici ?

Ce fut avec une rage mal concentrée et des gestes de louve en colère que la Térencine raconta que Placide était venu plusieurs fois rendre visite à Tit’Mine, qu’aux bals du samedi, il ne dansait qu’avec elle, qu’il lui avait fait des cadeaux de toute beauté, qu’il avait été jusqu’à la béquer, (l’embrasser) et que jamais, au grand jamais, il n’avait parlé de mariage.

— Je ne vois rien de mal à tout cela, dit le père Jacques, rien qu’une amourette comme tous les jeunes gens en ont.

La Térencine devint verte de fureur, appuyant ses deux poings sur ses hanches elle s’avança vers le curé :

— Ah ! sécria-t-elle, c’est sus c’ton là que vous le prenez ! vous, l’homme au Bon Dieu ! vous devriez avoir honte d’appeler amourette l’crime de ce farfadet !… t’nez mon révérend, j’sommes pas distillée dans la vocation du parlementage… j’avons pas la parole en mains comme vous qui la sépartagez à tout un chacun, dans l’confessional ! comme dans l’église, mais c’que je vois, je savions l’dire. Si vous donnez raison à ces gens là, c’est par ce qu’y sont riches et que vous v’nez vous bourrer l’ventre cheux eux quand la boustifaille, alle manque cheux vous.

— En voilà assez ! s’écria monsieur Bossier en frappant du pied. Veuillez me dire à la fin ce que vous voulez, et surtout dépêchez vous.

Intimidée par le ton et par le maintien de mon aïeul, la Térencine répondit un peu plus doucement.

— J’vous l’ons dit déjà, vot’frère, c’te là qu’on appelle Placide, y a volé l’honneur de ma fille… de ma p’tite Tit’Mine ! et vous d’vez comprendre, messié, qu’y n’y a que l’sacrement qui peut raccommoder d’semblables acorchures (écorchures)… Si Placide y refuse d’la prendre pour femme… Turlututu… je n’vous dis qu’ça : la pove ! alle aura une terrible fatigue à trouver un épouseux !

Le front de mon aïeul se rembrunissait de plus en plus, il était fort pâle et gardait les yeux fixés sur la terre, tandis que des mouvements nerveux trahissaient une violente émotion.

— Madame, dit-il, en relevant les yeux, j’aime mon frère comme s’il était mon fils, j’ai rêvé pour lui un brillant avenir… mais, Si vous m’avez dit vrai, s’il a osé abuser de l’amour et de la confiance d’une innocente enfant, je jure qu’il l’épousera… quelles que puissent être pour lui les conséquences de cette union !

— Ah ! monsieur ! y pensez-vous ? s’écria le prêtre.

— Eh ben ! après ? cria la Térencine toute prête à sauter à la gorge du curé ; est-ce qu’une fille de paille alle ne vaut pas un garçon d’or ?

Et se retournant vers mon aïeul :

— Faut avouer qu’vous parlez ben, tout-à-fait ben, missié ! Faut faire la noce tout d’suite… l’curé est là j’vas chercher Tit’Mine.

— Pas si vite dit mon aïeul : il faut d’abord que j’entende ce que mon frère a à dire de vos accusations.

— Vous avez raison, monsieur, dit le père Jacques.

Elle bondit vers lui.

— Veux-tu ben taire ton bec, toi ! s’écria-t-elle en le menaçant de ses deux poings fermés, vieille soutane rapiécée ! avec son visage sans viande qui ressemble à un miracle ! Cadavre démoli ! Vieille allumette sans souffre ! mais regardez le donc ! Vrai ! m’ébarluette ! (il m’éblouit !) Vieux manche de gigot ! crois moi ne t’mèle pas de mes affaires ou ben tout curé qu’tés je t’ferions voir queu-que chose qui t’fera pas rire !

Le père Jacques était interdit devant tant d’insolence ; la Térencine avait dégoisé son chapelet avec une si grande volubilité qu’il avait été impossible de l’interrompre.

Sans chercher à l’arrêter, monsieur Bossier appela :

— Vulcain !

Un nègre énorme sortit de la salle à manger et parut sur la galerie.

— Vulcain, dit mon aïeul allez couper deux grosses branches de cognassier.

Vulcain se dirigea vers le verger et reparut au bout d’un moment, tenant à la main deux longues verges, bien flexibles.

— Restez là, lui dit son maître, et si cette femme ose élever la voix et dire une parole inconvenante, vous la chasserez de la cour à coups de fouet.

Pour le coup, la Térencine manqua étouffer de colère, mais la vue du colosse noir lui en imposait. Elle se tut ; mais si ses yeux avaient été des pistolets, les trois hommes seraient tombés morts à ses pieds.

— Mon père, dit Monsieur Bossier en s’adressant au prêtre, ayez la bonté de rester ici quelques moments de plus afin de veiller sur cette femme ; je désire qu’elle ne s’éloigne pas. Il faut que cette affaire soit terminée ce matin même. Je vais trouver mon frère.

Et, se retournant vers la Térencine, qui, silencieuse malgré elle, attachait un regard farouche sur les branches de cognassier.

— Madame, dit-il, soyez sûre que justice vous sera faite.

Et il se dirigea vers la chambre de son frère. Placide l’attendait, la tête cachée entre ses deux mains.